Les origines du bouddhisme : vues nouvelles pour servir aux travaux de l'apologétique chrétienne / par l'abbé A. Deschamps,...

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B. Duprat (Paris). 1861. 31 p. ; in-8.
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Publié le : mardi 1 janvier 1861
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PARIS 1MI'. SIMON FAÇON ET COM1'., RUE D'KRFURTH , 1.
LES ORIGINES
DU
BOUDDHISME
VUES NOUVELLES
POUR SERVIR
AUX TRAVAUX DE L'APOLOGÉTIQUE CHRÉTIENNE
PAR
i'ABBÉ A. DESCHAMPS
CHANOINE HONORAIRE, MEMBRE DE LA SOCIÉTÉ ASIATIQUE DE PARIS.
II
PARIS
CHARLES DOUNIOL
LIBRAIRE-ÉDITEUR
29, RUE DE TOURNON
BENJAMIN DUPRAT
LIBRAIRE DE L'INSTITUT
7, RUE DU CLOITRE SÀINT-BESOÏT
1861
LES
ORIGINES DU BOUDDHISME
li sseviant in vos, qui nesciunt quanto labore veritas
acquiritur.
S. AUGUSTIN.
Quoi qu'en ait pensé un savant illustre, 1 ascète indien qui a donné
son nom au bouddhisme était loin de prévoir l'étonnante propagation
de son œuvre, sa durée à travers les âges, les transformations de tout
genre qui l'attendaient à son passage d'une école à une autre école,
d'un peuple à un autre peuple, d'un climat à un autre climat, dans
ce monde asiatique où le règne de ses idées remplace encore sur
tant de points le règne de la vérité. Le Bouddha n'était pas moins
éloigné de supposer que, peu de siècles après sa mort, on élèverait
des temples en son honneur, qu'on adorerait ses reliques et ses ima-
ges, et que sa protestation indirecte mais réelle contre le cérémonial
brahmanique et contre le sacerdoce de naissance et de caste abouti-
rait à une hiérarchie basée sur les incarnations, couronnée par
l'omnipotence du grand Lama divinisé, et à un culte dont les fêtes
nombreuses et les splendides cérémonies dépassent de beaucoup
toutes les pompes du brahmanisme. Quoi qu'il en soit, il n'est pas
sans intérêt pour l'histoire de l'esprit humain, au point de vue reli-
gieux, et en particulier pour l'apologétique chrétienne, d'étudier le
bouddhisme dans les développements successifs qui l'ont fait tel que
nous le voyons aujourd'hui, après virigt-quatre siècles d'existence,
6 LES ORIGINES DU BOUDDHISME.
dans ces vastes régions encore si étrangères à la civilisation chré-
tienne, quoique enserrées désormais de toutes parts et pénétrées,
d'année en année davantage, par son action puissante. Je sais bien
que tout le monde aujourd'hui connaît ou croit connaître le boud-
dhisme. Depuis une trentaine d'années, il n'a pas été écrit une
histoire générale des peuples où la religion du Tibet, de la Chine, de
la Mongolie, de l'île de Ceylan, de l'empire Birman et de ce curieux
royaume de Siam dont Paris vient de voir passer les ambassadeurs,
portant sur leurs riches costumes les effigies bouddhiques, n'ait été
présentée dans ses principaux linéaments, sans compter les mono-
graphies spéciales dont elle a été l'objet. Mais, si l'on me permet de
le dire,, ce n'est qu'une idée extrêmement vague, inexacte et incom-
plète que l'on se forme en général de la religion bouddhique; ceux-là
même, et ils sont bien rares parmi nous, qui lisent le texte de ses
livres sacrés peuvent s'y méprendre facilement. Ces livres, en effet,
n'ont-ils pas tous la prétention de contenir la loi ou de donner
l'histoire du législateur? Chaque livre ne promet-il pas le bonheur et
le salut à quiconque le lira « avec un esprit pur » ou « l'enseignera
clairement aux autres? » Tout livre bouddhique n'est-il pas la « perle »
des discours et le « roi » des enseignements du fondateur? Tout na-
turellement le traducteur d'un livre bouddhique se croit en présence
de la vraie physionomie du bouddhisme, et les écrivains de seconde
main, construisant leur système sur des documents partiels, ne se
doutent pas qu'en les généralisant ils attribuent au bouddhisme en-
tier un mélange de récits et de doctrines où des écoles diverses sont
plus ou moins représentées. 1 1
Pour rendre impossible à l'avenir une telle méprise, il faudrait
faire l'histoire complète de la religion bouddhique sur des documents
beaucoup plus considérables que ceux dont la science européenne a
pu disposer jusqu'ici. En attendant qu'un tel travail devienne possi-
ble, il nous est permis de mettre à profit toutes les études nouvelles
qui sont capables d'élargir le cercle de nos idées sur ce vaste champ.
Parmi les derniers résultats se place la théorie de M. Yassilief sur
l'ensemble du bouddhisme. et c'est en prenant pour guide le savant
professeur de Saint-Pétersbourg que je voudrais appeler l'attention
des apologistes sur les trois principales évolutions de ce système
philosophique et religieux : le bouddhisme ancien ou le « petit véhi-
cule, » le bouddhisme nouveau ou le « grand véhicule, » et le mysti-
cisme. Si ce travail avait pour résultat de faire pressentir combien
1 Der Buddhismus, seine Dogmen, Geschichte und Literatur, von W. WASSTLIEF,
Professor der chinesischen Sprache an der kaiserlichen Universität zu St-Pe-
tersbpnrg (traduit du russe, 1860),
LES ORIGINES DU BOUDDHISME. 7
de nouveaux aperçus peuvent encore être le fruit de recherches nou-
velles dans ce domaine où se trouveront toujours beaucoup de points
obscurs, nous croirions déjà avoir rendu quelque service à l'apolo-
gétique chrétienne, dont le regard ne saurait demeurer étranger à
l'étude d'une religion que l'on a comparée trop souvent de nos jours
au catholicisme, et qui enveloppe dans ses mensonges et ses ténèbres
tant de peuples appelés à vivre, comme nous, de lumière et de vérité!
Commençons par le bouddhisme ancien, considéré dans sa pre-
mière phase; et rendons-nous compte, avant tout, de sa première
société, de ses premières écritures, de sa première doctrine.
1
LA I'UEMIÈRE COMMUNAUTÉ BOUDDHIQUE.
Le nom de petit véhicule (hinayâna) donné au bouddhisme primitif
est une création du bouddhisme nouveau. Il est évident que la religion
bouddhique, à sa naissance et dans ses premiers développements, ne
pouvait prendre elle-même un nom qui eût été une note d'infériorité
infligée à l'unique moyen de salut qu'elle avait la prétention d'apporter
au monde. Elle aurait pu, tout au plus, prendre le simple nom de véhi-
cule, mais ce nom lui-même n'a pas dû se trouver dans le premier vo-
cabulaire des pénitents de Çàkyamouni. Il est loin toutefois ,de manquer
de'raison dans l'application qu'en ont faite les nouvelles écoles. En effet,
aux yeux de la philosophie bouddhique, qu'est-ce que le monde ? Un
immense océan qui porte la douleur et la mort dans ses flots tumul-
tueux? Placé sur le rivage où mugit la tempête, qu'est-ce que l'homme
doit faire? Tendre de tous ses efforts vers le « port de la délivrance, »
vers les « rivages de l'éternel repos. » C'est le moyen offert à l'homme
par le bouddhisme pour accomplir son passage, qui est présenté sous
l'image d'un véhicule matériel (Yâna). Ce nom, les nouveaux boud-
dhistes l'ont aussi donné aux écritures canoniques, dont la méditation
assidue conduit, selon eux, à la délivrance finale. Nous verrons, en
parlant du grand véhicule, avec quel superbe mépris ses sectateurs
regardent le petit véhicule, si humble dans ses commencements. Ce
sont, pour mieux dire, deux bouddhismes distincts, dont l'un est de-
venu peu à peu la contradiction formelle de l'autre, quoique le der-
nier ait été de bonne heure contenu en germe dans le premier et
qu'il revendique la même origine et le même berceau. Exemple frap-
pant de cette inflexible loi de dégradation dont l'apologétique a tou-
jours eu à constater l'implacable action sur les religions humaines!
8 LES ORIGINES DU BOUDDHISME.
Parmi ces religions, s'il en est une qui soit graduellement arrivée
au formalisme le plus grossier, après être partie de l'idée la plus éle-
vée, la plus morale que l'homme, se confiant à lui-même et demeu-
rant étranger à la connaissance d'un être supérieur à lui, pût conce-
voir et proclamer, évidemment c'est le bouddhisme. Pour établir une
démonstration plus éclatante de cette vérité, pour mieux comprendre
ce.que l'esprit religieux des peuples que le bouddhisme a convertis à
son système, ce que les doctrines étrangères avec lesquelles il a été
obligé de compter en ont fait dans le cours des âges, essayons d'abord
de le saisir dans sa forme primitive.
Je ne reviens pas, à ce sujet, sur ce que j'ai dit de l'impossibilité
actuelle de retracer l'histoire réelle du fondateur1, quoique le livre
de M. Vassilief m'en offre l'occasion en me fournissant des témoi-
gnages autorisés que je pourrais citer à l'appui de mon opinion.
Je fais seulement observer que l'ombre qui nous dérobe la vie et la
vraie physionomie du Bouddha Çâkya enveloppe en même temps le
berceau et les origines du bouddhisme. En effet, si l'on ne peut faire
l'histoire de Çâkyamouni avec des légendes, en distinguant le vrai-
semblable de l'impossible et du fantastique, on doit dire la même
chose de l'histoire des premières institutions et des premières doc-
trines bouddhiques.
Il est permis toutefois d'admettre la règle posée déjà dans cette
matière par la critique et de regarder comme plus voisin des com-
mencements ce qui est plus simple. Nous arrivons ainsi d'abord à ce
qui regarde les institutions bouddhiques, à la nouvelle vie religieuse,
à la nouvelle forme d'ascétisme cultivée dans 1 Inde par le boud-
dhisme et inaugurée par le moine desÇâkyaset ses premiers disciples.
Un caractère éminemment distinctif du bouddhisme, caractère qui
lui donne, parmi les religions humaines de l'ancien monde, une ori-
ginalité si frappante, une physionomie unique, c'est d'avoir été fondé
par la parole et les exemples d'un homme. Cet homme s'était-il vo-
lontairement séparé de la royale destinée qui lui était offerte par sa
naissance, ou bien des événements politiques, comme on pourrait le
conjecturer d'après certains témoignages récents, 1 avaient-ils vio-
lemment jeté loin d'un trône écroulé dans le sang, et porté à prendre
le chemin de la retraite et de la solitude? Nous n'en savons rien;
mais ce qu'il y a de certain, c'est que Çâkyamouni, en sortant du dé-
sert, ne s'est donné ni pour un sauveur, ni pour un prophète, ni pour
un thaumaturge, quoique quelques-uns, trompés par les légendes, lui
aient attribué cette prétention. Il ne s'est même pas posé en réfoima-
t Dans le Correspondant du 25 août 1860, p. 702-705, et dans notre brochure :
Le Bouddhisme et L'apologétique chrétienne, p. 7-8-9.
LES ORIGINES DU BOUDDHISME. 9
teur des institutions brahmaniques, contre lesquelles son œuvre allait
cependant réagir avec tant de puissance 1 Au milieu des ascètes qui le
suivent, il n'est qu'un ascète lui-même. C'est le Mouni de la famille
des Çâkyas, l'ascète de la race gaûtaniide; ce qui ne nous empêchera
pas de le considérer, avec la légende, au milieu des siens, « comme
l'éléphant au milieu de ses petits, comme le lion au milieu des animaux
des bois, comme le soleil entouré de ses milliers de rayons, » et ce
qui est plus touchant, « comme un bon médecin au milieu de ses
malades. » En effet, quoique simple anachorète parmi ses premiers
adeptes, c'est Çàkya cependant qui dirige la communauté naissante.
C'est lui qui instruit. Ce sont ses exemples qui deviennent la règle de
la vie bouddhique, c'est lui qui convertit à la nouvelle doctrine les
brahmanes, les marchands, les maîtres de maison qui le suivent. De
bonne heure, des disciples s'attachent à lui par un lien plus intime
et deviennent les prédicateurs de ses idées. On connaît la légende du
Lalistavitara concernant ces cinq brahmanes qui, après l'avoir suivi
dans la solitude, s'étaient séparés un jour de lui, mécontents, scan-
dalisés de le voir infidèle à ses premières austérités. On sait com-
ment il finit cependant par se faire de ces cinq personnages « de
bonne race, » autant de disciples « remplis d'amour, de foi et de
respect. » Écartons les circonstances de la conversion qui appar-
tiennent au merveilleux, ces cinq convertis, devant lesquels le Boud-
dha fit jaillir de son corps, dit la légende, une lumière éclatante dont
la splendeur enveloppa tous les mondes, n'en furent pas moins, selon
toute probabilité, les premiers prédicateurs du bouddhisme, du vi-
vant du fondateur.
Ici se pose la question des cloîtres bouddhiques, qui devaient jouer
un si grand rôle dans la religion sortie des idées de Çàkyamouni.
Est-ce le célèbre anachorète qui en fut lui-même le premier organisa-
teur? Assurément je ne demanderais pas mieux que de voir les mo-
nastères surgir et se multiplier autour de lui comme le supposent des
écrivains enthousiastes, qui, étudiant les origines du bouddhisme trop
à la hâte, ont pris de pures légendes pour de l'histoire; mais, du vivant
de Çakyamouni, rien ne vient nous révéler l'institution cénobitique
dont on parle. Au contraire, à part l'impossibilité pour le fondateur
de donner la vie du premier coup à une organisation monastique pro-
prement dite, plus d'une circonstance particulière au bouddhisme
naissant nous montre clairement que la vie en commun dans les
mêmes cloîtres et sous la même discipline n'a été qu'une institution
postérieure à la mort du Bouddha.
Ainsi le séjour au cimetière pendant la nuit, les longues médita-
tions sous les arbres dans le silence des bois, ne sont-ce pas déjà là
autant d'usages qui nous indiquent d'une manière évidente l'isole-
10 LES ORIGINES DU BOUDDHISME.
ment dans lequel vivaient les premiers Religieux? N'en est-il pas de
même de cette habitude où était le Bouddha de rentrer chaque jour
dans le jardin d'Anathapindada, d'où il était obligé de sortir pour
aller recueillir à la ville l'aumône quotidienne? Aux preuves fournies
par de tels faits s'en ajoute une autre qui me semble péremptoire :
je veux parler de cette coutume des mendiants de Càkya d'aller, dans
la saison des pluies, demander un abri aux demeures des paysans.
Une coutume de ce genre, mentionnée parle Vinaya, remontant cer-
tainement au berceau du bouddhisme,n'eùt-elle pas été incompatible
avec la vie du cloître? N'est-il pas manifeste que, tant qu'elle a duré,
le cloître bouddhique n'a pas existé?
A l'appui de cette opinion, citerai-je les noms donnés aux premiers
bouddhistes et portés d'abord par le Bouddha lui-même? Ces noms,
Çramana (qui dompte ses sens, qui vit de mortifications), Bhikchou
(mendiant), ne sont-ils pas empruntés, en effet, au langage brahma-
nique, où ils désignaient uniquement ces anachorètes libres, ces moi-
nes indépendants, ces philosophes isolés, cesgymnosophistes, comme
les Grecs les ont appelés, que nous montre l'Inde brahmanique? Il
me semble que ces noms, en passant dans le bouddhisme, ont conservé,
durant un temps plus ou moins long, leur signification primitive
quant à la manière de vivre des nouveaux religieux qu'ils servaient à
désigner désormais.
Les traditions nous montrent d'ailleurs les premiers disciples de
l'ascète des gaûtamides à peine distingués des ascètes brahmaniques;
et la différence entre ces deux espèces d'ascètes, le brahmane et le
bouddhiste, est assez peu tranchée, selon l'observation de M. Bur-
nouf, pour qu'à la vue d'un mendiant de Çâkya, les concierges de l'é-
poque, les gardiens de maison, le prenant pour un mendiant brah-
mane, ferment la porte du maître, récemment converti à la nouvelle
doctrine. Les excès du régime hiérarchique dont le brahmanisme
donnait le spectacle avaient porté le Bouddha à répudier toute hiérar-
chie; il a bien plutôt pensé, par conséquent, à établir la communauté
bouddhique sur les bases d'une simple confrérie religieuse qu'à inau-
gurer lui-même la future suprématie des grands lamas telle qu'elle
devait se produire au Tibet, où elle est devenue le principe d'une vé-
ritable idolâtrie.
Que Câkyamouni, en présence de l'accroissement continu de sa secte,
où trouvaient un égal accueil les petits et les grands, les pauvres et
les riches, les ignorants et les savants, les çoûdras et les brahmanes,
ait conçu l'idée de la vie cénobitique, c'est ce qu'il est raisonnable de
supposer. La vie religieuse, ouverte à tous indistinctement, ne pouvait
demeurer longtemps ce qu'elle était dans le brahmanisme, qui en faisait
le privilège exclusif des sages et des lettrés. Constituée sur des bases
LES ORIGINES DU BOUDDHISME. 11
populaires, démocratiques et égalitaires, comme on diraitaujourd'hui,
elle appelait une règle, une discipline; elle demandait, en un mot, la
vie cénobitique substituée à la vie de la solitude et du désert; et nous
pouvons bien regarder le Bouddha comme l'inspirateur d'une substitu-
tion que son œuvre universaliste rendait de plus en plus nécessaire. Avec
ce rôle ainsi ramené à de plus justes proportions, Çâkya est déjà, dans
le monde ancien, une assez grande figure monacale, sans avoir été, pour
l'ascétisme indien, ce que devait être, huit siècles plus tard, saint
Pacôme pour l'ascétisme chrétien, ainsi que l'ont prétendu certains écri-
vains trop en quête des analogies forcées, trop amis des comparaisons
à effet entre l'histoire du bouddhisme et l'histoire du christianisme.
Que l'on dise si l'on veut que Çâliya a rempli le monde de cloîtres et
de moines, mais que l'on explique en quel sens on parle. Sur le che-
min des comparaisons, il est difficile de s'arrêter, nous avons déjà eu
l'occasion de le constater, et nous en rencontrerons encore plus d'une
preuve. Ainsi, après avoir comparé le Bouddha à saint Pacôme, on de--
vait avoir la fantaisie de le comparer en second lieu à saint François
d'Assise. C'est ce que l'on n'a pas manqué de faire. Il faut avouer
toutefois que le parallèle ici n'est pas également dépourvu de motifs
dans tous ses points.
En effet, n'est-ce pas le Bouddha qui, par son exemple, aussi bien
que par sa parole, a fondé la mendicité parmi les siens? Plus tard, la
mendicité sera soumise, dans le bouddhisme, à une organisation mer-
veilleuse; en attendant, n'est-elle pas devenue, grâce au jeune prince
qui l'a épousée et prêchée, la compagne indispensable de la morti-
fication bouddhique, qui se traduit dans la vie du Çramana par le
jeûne, par les longues veilles au cimetière, les longues méditations
sous les arbres et à ciel découvert, par les vêtements malpropres et dé-
chirés, par les haillons arrachés aux égouts et aux tombeaux, par la
tête totalement rasée, enfin par une complète séparation du monde?
En parlant de Çàkya, il est donc permis de porter ses regards vers le
grand instituteur de la vie mendiante telle que la comprend le christia-
nisme. Mais, pour moi, ce qui me frappe surtout ici, ce ne sont pas
les analogies, ce sont les différences. Je ne parle pas, bien entendu,
des différences essentielles, radicales que le christianisme établira
toujours et nécessairement entre le philosophe et le saint. Ces diffé-
rences-là, comme on a pu le remarquer, je laisse à chacun la tâche
aisée de les constater. Cette tâche ne rentre pas dans le but purement
historique que je me propose en ce moment. Une des différences que
je veux dire, et qu'il importe de signaler, c'est que saint François
d'Assise propose la vie d'aumônes à ceux qui sont appelés à l'em-
brasser comme une perfection de plus dans l'ordre monastique, tan-
dis que le Bouddha, lui, fait de la mendicité une condition de salut.
12 LES ORIGINES DU BOUDDHISME.
Au commencement, on ne devenait bouddhiste qu'en sc Jaisanl men-
diant. Point ne suffisait de se raser la tête, de jeûner, de vivre au
cimetière, de porter un suaire infect et tombant en lambeaux, de dire
un éternel adieu à sa femme, à ses enfants, d'ensevelir sa vie dans
un perpétuel célibat et une entière répudiation « du siècle; » non,
à tout cela il fallait ajouter le vase aux aumônes, le riz mendié.
Voilà donc la première société bouddhique exclusivement compo-
sée de mendiants.
J'ai signalé une des différences qui séparent le Bouddha et saint
François d'Assise. J'aurais pu montrer la même différence entre le
fondateur du bouddhisme et le célèbre cénobite de l'île de Tabène. Ce-
lui-ci acompris la vie cénobitique comme un pas de plus dans la voie -
de la perfection religieuse, tandis que celui-là a fait de la vie reli-
gieuse, comme de la mendicité, une indispensable condition de succès
pour la conquête de la délivrance finale, c'est-à-dire du Nirvana.
Comme on le voit, le bouddhisme naissant est beaucoup moins uni-
versaliste en réalité qu'en intention. Il prêche le salut pour tous, à la
bonne heure ! mais la méthode qu'il indique est-elle également acces-
sible à tous? Comment le monde tout entier se composera-t-il exclusi-
vement de Çrâmanas et de Bhikchous, d'ascètes et de mendiants? Je
pourrais ajouter que la participation des femmes à la vie religieuse,
dont j'ai eu occasion de faire honneur au bouddhisme, n'est devenue
que plus tard, dans la communauté, un usage régulier et général.
Au reste, le bouddhisme primitif a reconnu de bonne heure que la
mendicité suppose la charité, et que la charité s'accommode.parfaite-
ment de la richesse, qui est le lot des hommes « du siècle ; » et, en
raisonnant ainsi, le bouddhisme ancien ouvrait sa communauté aux
hommes du siècle ; en d'autres termes, il introduisait dans son sein
un élément qui lui avait manqué jusque-là, l'élément laïque. Il gar-
dera ses Bhikchous, mais il aura en même temps ses Danapaii ou ses
donneurs d'aumônes. Aux premiers, il imposera le monastère; aux
seconds, il laissera toutes les douceurs de la vie séculière. Grâces la
charité quotidienne des riches du monde, je parle ici le langage du
bouddhisme, les pauvres du cloître pourront compter sur leur riz de
chaque jour, et il leur sera défendu de quêter le riz du lendemain.
Mais, on le comprend de reste, l'austérité bouddhique allait se
trouver environnée de périls dans ce contact incessant avec l'opulence
et la mollesse du siècle. Le religieux bouddhiste, accueilli avec faveur
chez le riche, ainsi que nous le voyons, splendidement fêté et nourri
chez les grands, qui tiennent à honneur de le recevoir, à la cour des.
princes, où il est admiré autant que vénéré; le Bhikchou, dis-je, en de
telles conditions, ne sentira-t-il pas renaître en lui sa nature sen-
suelle? Préférera-t-il longtemps la maigre nourriture du couvent, car
LES ORIGINES DU BOUDDHISME. 15
il faut bien qu'il y revienne, aux douceurs de la table hospitalière?
En présence des splendeurs mondaines, sa vanité mal comprimée
n'aura-t-elle pas à rougir des haillons du moine? Ce ne sont pas toute-
fois les règles formulées dans le Vinaya qui justifient, dans les
commencements, les réponses que nous pourrions donner à ces ques-
tions, et que tout le monde suppose. L'idée bouddhique de la
pauvreté volontaire devait survivre à la pratique. Que dis-je? elle y
survit encore. Les Vinayas, c'est-à-dire les codes des lois disciplinai-
res, ont subi de nombreuses transformations, mais sans transiger
avec la rigueur des principes fondamentaux. Les monastères boud-
dhiques, dont la France peut, en ce moment, dans le Céleste Empire,
constater la propreté et la beauté, ne rappellent pas plus le couvent
primitif que les cinq mille idoles du Bouddha, semées dans la ville
de Péking et ses environs, ne reproduisent par leurs riches ornements
les premières statues érigées au fondateur; mais les règles monas-
tiques n'en demeurent pas moins les mêmes dans leurs points prin-
cipaux. Seulement, et il est à peine nécessaire de le dire, l'esprit des
antiques observances est souvent tenu en échec par les tendances
nouvelles. Il y a une ballade chinoise qui me revient à l'esprit à ce
sujet. Elle se trouve reproduite dans l'ouvrage plein d'intérêt dont
notre illustre sinologue, M. Stanislas Julien, vient d'enrichir le trésor
de nos documents bouddhiques. C'est la Religieuse bouddhiste qui
pense au monde. Il faut avouer que c'est bien son droit, car, si les
portes du cloître se sont fermées sur elle, ç'a été en vertu, non de
son libre choix, mais de son horoscope. La jeune religieuse, dit la
ballade, entre dans le temple ; elle tient dans -sa main un chapelet
de perles blanches, et ses yeux sont mouillés de larmes. « Pauvre
jeune fille! s'écrie-t-elle quel malheur pour moi d'avoir quitté
le monde! Je suis dans la fleur de mon printemps, et je n'ai point
d'époux!. Il ne fallait pas me traîner dans un cloître, où tous les
matins on adore Kouan-in et Fo (Bouddha). » Suivent les longues
plaintes que la vierge bouddhique exhale sous la lourde chaîne de son
célibat forcé et nous arrivons aux regrets que voici, qui répondent à
leur manière aux questions précédentes :
« Les femmes du monde, continue la nonne malgré elle, se nour-
rissent de mets délicieux, et les saveurs les plus exquises réjouis-
sent leurs palais. La pauvre religieuse n'a que du riz insipide,
d'autre breuvage que du thé amer. Les femmes du monde s'habillent
d'étoffes moelleuses tissues d'or et de soie. Cette triste esclave n'a
d'autre vêtement qu'une tunique de laine formée de pièces grossiè-
rement cousues. » En reportant sa pensée vers ses sœurs, que « de
jolis enfants, d'une voix caressante, appellent leur mère, » elle avait
dit aussi : « Elles ont leurs noirs cheveux, et montrent ce que peuvent

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