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Les patients

De
54 pages


Le peuple des patients, marginaux d’outre-monde, consciences déchirées par les tourments et les traumas, tenaillées par le regret d’une vie perdue, en suspens, corps rompus, cœurs calcinés, parcelle d’humanité souffrante et riant-pleurant de la béance des souffrances. Des joies excentriques aux terreurs épileptiques, la voix du commun des mourants module toutes les intonations, toutes les sonorités, sans jamais combler le vide intersidérant de l’imminente disparition.

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HANS LIMON LES PATIENTS Tragi-comédie chorale hospitalière pour acteurs de chambre Illustration: Néro Publié dans laCollection Electrons Libres, Dirigée parAmélia Varin
©Evidence Editions2017
Le texte est publié selon les demandes de l'auteur, sans aucune correction professionnelle. Evidence Editions ne peut être tenu responsable de fautes, incohérences ou incompréhensions.
Chambre 603. Un homme d’une cinquantaine d’années respirant l’air de la ville par la fenêtre entrouverte. LE PATIENT. Là-bas le commun des mortels ici le commun des mourants à travers ma fenêtre une échappée d’artères citadines au sang noirâtre et visqueux des automobiles pressées compressées puis des veines si joueuses mutines et sinueuses charriant la bigarrure des flâneurs aérés ou travailleurs affairés ici-haut le sang coagulant globules minuscules translucides visqueux dégoûtants dégouttant leur menu flot presque épuisé bientôt tari dans les cellules innombrables et symétriques de la nécropole inhospitalière bientôt s’apprêtent à retentir les cliquetis et cahots matinaux des chariots de la faim chaotiques métalliques sillonnant les couloirs distribuant les vivres au goût d’acier notre pain quotidien nos hosties funéraires « ceci est ta mort » et le café renversé sur les draps blancs s’éparpille en mélanome soyeux insidieux ainsi Dieu nous jette à la mort ténébreuse par le chemin blanc de l’attente aseptisée purifiée l’enfer est en haut et nous déambulons dans son antichambre pavée de bonnes intonations « bonjour bonsoir comment ça va vous avez bien dormi ? » pavé de bonnes inventions soins palliatifs cures futiles inutiles visites importunes inspections des veilleurs de nuit détecteurs de mes songes sonnant le réveil
pour attester le sommeil et la quiétude marmoréenne des infirmières et médecins qui nous observent depuis les contrées lointaines et saines de la vigueur qui danse et penche et s’épanche en coulées de liqueur et de vin d’Italie sur les alpages étanches des litanies du bonheur immortel (Il se retourne). ce lit vide est livide il s’enracine dans le sol qui reluit avec la pesanteur d’une tombe immaculée où viendrait s’échouer toute la Conception un matin tous les matins dans l’uniformité des costumes couvrant la diversité des infirmités dans l’uniformité des uniformes et de l’exil fébrile tous baignés de la même ritournelle têtue fatale machinale aucune résurrection aucun espoir chaque lever de soleil est un coucher de vie bercé par le finale eschatologique de la symphonie tragique la Sixième de Mahler imprégnée du mode mineur celui des accords liminaires de Don Giovanni celui du Nouveau Testament celui de la tristesse et de la fin de toutes choses mode mineur pour douleurs majeures tout est mal qui finit mal symphonie de mon malheur malheur du sixième étage malheur d’un âge qui s’étiole même sous la lumière vive et qu’on ne saurait raviver vie fanée mort florissante sur les ramures vermoulues s’étend le squelette verdoyant du lierre mortifère aux feuilles persistantes résistantes oppressantes rien ne dure que la mort
en cette histoire de passage empruntée au néant qui retourne au néant dans un sempiternel finale marqué par le souvenir martelant des coups du Destin qui viennent déchirer la partition trois coups morcellements d’une existence tourmentée trois coups assénés à Gustav trois coups portés au coeur de mon (h)être avec la même sourde violence trois coups de cognée rongeant découpant cisaillant l’arbre de la vie de ma vie trois éclats boisés trois inscriptions tracées au tranchant de la hache brouillant les messages d’amour et de félicité autrefois gravés sur mon tronc trois meurtrissures indélébiles inguérissables insupportables me laissant pour moribond en ce jour semblable à tous les autres jours couché sur la mousse près du marécage solitaire où s’aventurent parfois les curieuses bêtes des bois mon fils trop tôt disparu ma démission forcée mon cancer apparu tout d’abord inaperçu comme un crime anonyme perpétré dans les abîmes creusés sous ma chair (On entend les toutes premières notes du finale). tout d’abord le cri suraigu des violons suivi de la marche combative d’un courage qui s’illusionne d’une vie qui s’efforce de vivre contre la dissémination malgré les métastases mais qui sombre aussitôt par un injuste retour des choses
dans les affres de la déréliction le chaos s’empare des portées de mon esprit nébuleux où se mêlent souvenirs et repentirs des bribes de thème surgissent puis disparaissent comme autant de réminiscences usées délavées diaphanes les violoncelles imposent l’austérité de leurs murmures monotones et fantomatiques et me plongent dans les rêves à peine quittés toujours présents obsédants je revois mon Alma les bras en croix les mains tordues pleurant l’enfant défunt je revois l’enfant dans les bras d’une mère épanouie et la joie contagieuse espiègle et généreuse gagnant les cœurs et se répandant sur les visages en gerbes de sourires fruités la marche militaire devient marche funèbre des spectres feux follets bleutés traversent la forêt des harmonies décomposées à peine ébauchées tout se déconstruit dans le vertige d’un corps désarticulé démembré puis s’élèvent et tonnent et résonnent les mille bruits stridents des corridors de la mort portes qui s’ouvrent bouches qui s’ouvrent salutations forcées toux grasses râles prolongés respirateurs artificiels thermomètres électroniques et souffle vrombissant des brassards à gonflage automatique tout frémit tout chuchote depuis l’ascenseur du personnel jusqu’aux écrans sur les murs le pays des morts s’éveille dans un bâillement sinistre et la ville narquoise lui répond en éructant son mantra motorisé
mécanique frénétique et tout à coup l’oubli la paix le bonheur artificiel le retour des moments vécus passés ensemble l’esprit qui prend le pas sur la matière et s’évade quelques instants loin des mourants loin de la cité trop vivante bientôt rattrapé dépassé englouti par la sombre dissonance des impressions sensorielles (Le finale reprend puis s’interrompt juste avant le premier coup de marteau, au moment où l’infirmière frappe à la porte). l’orchestre monte et s’envole et gravite en untuttifiévreux les voix se rapprochent les semelles crissent mon esprit perd pied terrassé par cette montée en gamme cette excitation symphonique l’implacable Destin le marteau à la main porte ses pas vers la chambre 603 je chancelle je divague je ruisselle et j’entends déjà son instrument d’airain martyriser la porte et je sens déjà sa masse écraser mes reins tout se confond les klaxons les rires forcés le froissement des longues chemises blanches et l’odeur de désinfectant des pièces peuplées ou désaffectées et la démarche pesante et calme du Destin qui me guette et m’épie et fait trembler la porte sur ses gonds par un premier coup (On frappe à la porte. L’infirmière apparaît). L’INFIRMIÈRE. C’est l’heure ! À la douche !
Un box des urgences. Un interne désinfecte la plaie qu’un adolescent s’est faite à la cuisse, sous les yeux d’une mère inquiète, puis il se met à la recoudre, sans anesthésie préalable. Le visage de la mère se décompose au fil de l’opération et des exclamations de plus en plus véhémentes de son fils. L’ADOLESCENT. La piqure serait plus douloureuse que la suture, c’est bien ça ? Vous avez voulu gagner du temps, c’est tout ! On vous a pas encore appris à soigner sans faire mal ? Les progrès de la médecine, l’espérance de vi e qui s’allonge, les nouvelles technologies, le transhumanisme et tout le bordel, tout ça c’est rien que de la science-fiction ! Et vous autres les soignants vous êtes pa s foutus d’anesthésier sans faire glousser ni de recoudre sans faire gémir ! Des amateurs... Et toutes les saloperies qu’on chope dans vos hôpitaux ! On en ressort plus malade encore ! On ramène son vieux barda rouillé pour s’en débarrasser puis on se retrouve les épaules chargées de vieilleries plus moches encore ! Allez-y plus doucement ! Je suis quand même pas un vieux bout de barbaque ! Je sais bien que vous les voyez défiler par dizaines, les blessés, les faux blessés, les mourants, les faux mourants, les mourants qu’on prend pour des faux...
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