Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 3,49 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : EPUB - MOBI

sans DRM

Partagez cette publication

Du même publieur

Illustration

À propos de Collection XIX

Collection XIX est éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse…

Édités dans la meilleure qualité possible, eu égard au caractère patrimonial de ces fonds publiés au XIXe, les ebooks de Collection XIX sont proposés dans le format ePub3 pour rendre ces ouvrages accessibles au plus grand nombre, sur tous les supports de lecture.

Charles Marchal

Les Philosophes convertis

Étude de mœurs au XIXe siècle

I

Je suis sauvé !

Je suis sauvé ; rassure-toi, mon cher Gaston, ton ami est hors de tout danger. Il a échappé aux gendarmes actifs et à la vigilante police, à tout ce qui avait le droit de lui mettre la main sur le collet ; et de lui dire : Halte-là !Aunomde la loi, en prison !

Je suis libre, ami, si l’on est vraiment libre, dans le sens infini du mot, quand on est loin de son pays, de ses amis, de ses parents, de tout ce qu’on aime !...

Les idées se pressent en foule dans ma tête comme les émotions dans mon coeur ; pardonne donc au décousu de ma lettre. D’ailleurs, j’ai tant de choses à te dire que je ne sais par où commencer. Et d’abord, dois-je te parler de ma condamnation ?

La Révolution, qui a proscrit les magistrats chrétiens, m’a frappé de plusieurs années d’emprisonnement pour un livre, salué bon et salutaire par tous les hommes d’ordre, par tous les honnêtes gens.

J’ai dû m’éloigner ; peut-être à l’étranger serai-je plus utile à mon pays qu’en laissant les usurpateurs s’emparer de moi... Pauvre patrie ! qu’en vont-ils faire ? Les bons sont altérés, opprimés, insultés, volés, les méchants sont au pouvoir, où ils donnent l’exemple de toutes les cupidités, de toutes les violences, de toutes les luxures.

Quelle douleur, et surtout quelle honte pour celte nation !

Que de discours ridicules, que d’actes infâmes et grotesques ! Où allons-nous ? Entends-tu la voix menaçante du socialisme ? Là est le danger suprême de notre siècle ; si le socialisme venait à triompher définitivement, c’en serait fait de la civilisation et de la liberté.

Mais je ne crois pas au succès sérieux de cette utopie sauvage et bète ; c’est un mot dont les charlatans de la démagogie se servent pour endoctriner les imbéciles et recruter les envieux..... J’ai le pressentiment qu’avant peu l’ordre sera rétabli. En attendant ; j’ai dû partir, ce n’est que trop vrai !

Ecrivain, je subis les conséquences de ma franchise ; je devais m’attendre au martyre dans cette époque tourmentée. La révolution a fait bien d’autres victimes, vraiment ! et j’aurais, en y réfléchissant bien, fort mauvaise grâce à me plaindre !...

 

Je te disais donc, ou plutôt je voulais te dire, qu’en te quittant, au chemin de fer du Nord, à la station de Saint-Denis, je suis monté dans un wagon, où se trouvaient diverses personnes, auxquelles je n’ai fait nulle attention. Je me suis isolé par la pensée du monde présent, et je me suis abandonné tout entier à mes réflexions ; retours sur moi-même, souvenirs, évocations du passé, toutes choses enfin dont je te ferai grâce, émotions douces et amères tout à la fois, auxquelles tu n’étais point étranger, toi, mon véritable, mon seul ami.

A six heures du matin, nous sommes arrivés à la station qui précède Amiens, la dernière sur la ligne avant d’arriver à cette capitale de la Picardie. Par prudence je me suis arrêté là, comme cela avait été convenu entre nous, et j’ai pu ainsi me soustraire à l’œil investigateur des gendarmes. Quelle misère ! fuir, comme un malfaiteur, ces braves gendarmes que j’ai tant de fois défendu des ma plume contre les outrages et les moqueries des révolutionnaires, qui disputent aux voleurs et aux prostituées, leurs amis et amies, le plaisir d’attaquer l’autorité dans tous ses agents, même les plus infimes.

Il ne faisait pas chaud, car nous entrions dans l’hiver, et ce mois d’octobre a débuté très-vigoureusement. Comme je n’avais pour tout bagage que le dernier exemplaire du livre condamné, et la précieuse lettre de recommandation pour le curé de D...., j’ai facilement gagné la campagne, où je me suis d’abord égaré. Enfin, j’ai pu obtenir place dans une voiture très-peu suspendue qui se rendait à Amiens, où nous sommes arrivés à dix heures. Le soleil répandait ses aimables rayons sur la nature embaumée des derniers parfums. Le froid était moins vif, l’air était pur et frais comme le baiser d’un enfant ; les oiseaux chantaient dans les arbres aux feuilles jaunies ; il y avait dans ce tableau qui se déroulait devant moi une triste et touchante poésie qui m’inondait le cœur.

Mon premier mouvement, en arrivant à Amiens, au pied de cette belle cathédrale, où m’avait déposé le véhicule campagnard, fut d’entrer dans la maison de Dieu pour remercier la Providence d’avoir étendu sa main sur moi, et pour l’implorer pour l’âme de défunte ma pauvre mère qui m’a enseigné à la chérir et à l’honorer. Mais sois tranquille pour le moment ; que ton âme philosophique se rassure quant à présent ; je n’ai point en cette occasion trahi les leçons qu’on nous a données au collège. Enfant fidèle des libéraux, disciple intrépide des voltairiens, des libres penseurs, j’ai étouffé cette faiblesse dans mon cœur, et j’ai passé fièrement devant l’église sans y entrer, sans me découvrir. Il y a longtemps, tu le sais, que nous autres, les joyeux enfants du siècle, nous avons désappris la prière !... Mais on vient m’appeler pour dîner à la table d’hôte, et je plie ma lettre au plus tôt ; je la continuerai dès que j’aurai reçu ta réponse. Voici mon adresse : A monsieur Maurice Bréval, hôtel des Etrangers, à Bruxelles.

Adieu encore et bonne santé.

Tibi et me ama.

MAURICE.

II

Mon cher bon,

Tu ne doutes pas du double plaisir que m’a fait ta lettre, d’abord à cause du succès de ton voyage, puis de ta fidélité à ce délicieux philosophisme qui nous permet de nous amuser, tout en étant des conservateurs de la société, comme on dit, et de défendre l’ordre, la religion... nécessaire, et la propriété, surtout ! sans être ni des bigots ni des épiciers. Il est fort heureux que la tristesse présente de ta situation ne t’ait pas jeté dans le jésuitisme, comme cela arrive aux esprits faibles et aux cœurs lâches. Car je n’aime pas plus les jésuites que les républicains, ces autres fâcheux qui veulent également nous opprimer.

J’espère bien que tu vas trouver là-bas à utiliser ta plume si fine, si déliée, si mordante. Défends les principes ! A bas la calotte, quand elle prétend sortir de ses sacristies ! à bas également les brigands qu aspirent à continuer-93 ! et vive 89 ! vive la bourgeoisie, le juste-milieu, le rationalisme et le plaisir !...

Je t’apprendrai que ma jument Biscotte est tombée soudainement malade, en revenant du chemin de fer où je t’ai conduit ; ce coupé était trop lourd pour un seul cheval ; désormais j’en mettrai deux. Autre. nouvelle : L’Anglais Georges Ackson a tué sa femme à coups de poing... Nous avons appris qu’il était ministre protestant ; tu vois que les prêtres de toutes les religions se ressemblent : ce sont dés farceurs, aimant, comme nous, la joie et le bon vin. Cependant Georges a eu tort.

Autre et dernière nouvelle : J’ai perdu hier au soir, au jeu, deux cents louis chez la F * * * ; ce qui ne m’empêche pas de me mettre à ta disposition, si tu as besoin d’argent. Ne te gène pas, au moins !

Adieu, mon tout cher ; le boulevard des Italiens se porte bien et la Magdeleine est toujours à sa place ; la colonne Vendôme aussi. Ecris-moi souvent ; que je sois bien convaincu que l’exil n’a pas changé ton cœur, — comme dit la chanson.

Tu en es resté au moment où tu n’entres pas dans l’église d’Amiens, ce dont je te félicite, car c’était inutile ; tu peux honorer sans grimaces la mémoire de ta mère.

Ton ami ;

GASTON DE CABANAC.

III

J’ai loué un cabriolet à Amiens afin de me rendre à D..., qui est à cinq ou six lieues, pour remettre la lettre du Père de R....., de la compagnie de Jésus, au curé de l’endroit, son ami, qui devait m’aider à franchir la frontière belge.

Le soleil, je te l’ai dit,, était éclatant, et, malgré l’air qui était très-vif, tout semblait en fête : le ciel, les arbres, les passants ; les maisons.

Pendant que le jeune conducteur, assis à côté de moi dans le cabriolet, fredonnait, en patois, un chant monotone, je m’abandonnais aux réflexions suivantes, que je t’envoie telles qu’elles me sont venues, notre amitié étant trop, sincère et trop solide pour manquer de franchise :

Quoi ! me disais-je ; je fais un livre politique qui obtient l’applaudissement de tout un parti, du parti libéral et philosophe, également adversaire des ultramontains et des démagogues ; je suis condamné ; et où suis-je accueilli les bras ouverts, tandis que chez mes co-religionnaires je ne trouve qu’égoïsme ? — Chez les jésuites ! Tu te souviens que je te disais, en sortant de chez notre prétendu ami X, qui craignait si fort qu’on ne vint m’arrêter chez lui : je n’ai, pour être sûr d’être bien accueilli, qu’à aller trouver le Père de R..... rue de Sèvres ; c’était un vieil ami de ma bonne mère ; il m’a toujours aimé, toujours reçu avec grâce, quel que soit le drapeau sous lequel j’ai combattu. Je l’ai constamment trouvé le même, doux, affectueux, sensible, délicat, indulgent, paternel, et il m’aurait fait revenir à lui seul de mes idées sur les jésuites, si cela eût été possible ; idées que nous partageons, du reste, avec la plupart des professeurs de l’Université, pas mal de magistrats, et une foule d’autres gens éclairés, artistes, littérateurs, gens du monde.

Pendant donc que je cheminais sur la route de D..... je pensais à la charmante réception que m’avait faite le disciple de saint Ignace de Loyola. Comme il m’avait serré la main avec amitié ! Comme sa voix éloquente m’avait prodigué de bonnes consolations ! Comme il m’avait ouvert son humble cellule avec la joie rayonnante d’un galant homme auquel un malheureux proscrit vient demander un asile !... Il n’avait pas eu peur, lui, de se compromettre ! Loin’de me marquer la moindre froideur, il semblait que le coup qui venait de me frapper l’attachât davantage à moi ! Dans le monde, au contraire, on fuit le malheur comme s’il était contagieux ; on paraît en avoir peur ; il n’inspire guère qu’une pitié hautaine, et souvent que le dégoût...... Brave homme, va ! quel dommage que tu sois jésuite, c’est-à-dire, homme de ténèbres, de compression, d’obscurantisme !... Et, cependant, comment concilier ce caractère redoutable et maudit avec ce que je connais de charmant dans la vie du Père R. Sa vertu ne peut être de l’hypocrisie, car elle est modeste autant qu’active..... je m’y perds !... Il est, sans doute, une exception parmi ces terribles prêtres que les princes philosophes, viveurs et tons enfants ont chassés de leurs royaumes.

Celui-là, je ne puis me défendre de le vénérer, et pour ce que je sais de sa touchante charité, et pour l’affection que lui portait ma mère chérie, et pour son éternelle gracieuseté envers moi. Si tu savais avec quelle adorable amabilité il m’a tiré d’embarras ! De suite il a écrit à son ami, le curé de D, une lettre pour me recommander et m’annoncer par avance ; de plus, il m’a donné celle que tu connais et qui t’a toi-même si vivement ému. Il m’a ensuite pressé la main comme pour m’attester que je pouvais toujours compter sur lui, puis il m’a souhaité bon voyage et m’a promis de prier pour moi. Grand bien me fasse ! pensais-je en remontant dans ta voiture où tu dormais en m’attendant ; enfin, c’était pour l’acquit de sa conscience ; c’était bien le moins de le remercier de cela avec autre chose ; d’ailleurs si sa prière ne fait pas de bien, elle ne fait pas de mal, à coup sûr ; pourquoi ne pas lui en passer la fantaisie ?

Je me rappelais tous ces détails pendant la route. Plus nous approchions, et plus cependant je me sentais mal à l’aise de devoir, en définitive, mon salut à des prêtres, à ces hommes noirs que nous avons appris au collège à ne pas ménager, et que nos pères ont tant attaqués sous la Restauration, pendant quinze ans.

Telles étaient mes réflexions, mon cher ami, lorsque nous entrâmes dans le pauvre, mais poétique village de D.......

Là, je congédiai mon conducteur et sa voiture, afin que mon entrée ne fît point événement dans le pays, et bien m’en prit, car chacun, en me voyant passer, accourut sur le seuil de sa porte ; — curiosité naïve et naturelle, propre à tous les villageois en général et à ceux de cette contrée-là en particulier. Il me fut donné d’apprendre qu’on y cultive la politesse et l’hospitalité, car, ayant demandé dans une maison le chemin du presbytère, la ménagère sortit de chez elle avec empressement, et me l’indiqua avec la plus grande bienveillance. Etait-ce à cause de ma bonne mine, ou plutôt à cause de l’estime dont jouit lé desservant de D dans sa commune ? Je n’hésitai pas à choisir, de ces deux hypothèses, celle qui flattait le plus mon amour-propre, et je gage que tu m’en sauras un gré infini.

Je ne tardai pas à voir tout à la fois le presbytère et l’église, voisins l’un de l’autre, se donnant le bras, pour ainsi dire, comme mari et femme. — Dieu ! la magnifique comparaison ! Plus d’un romantique pur-sang me l’enviera très-certainement.

Je m’arrêtai un moment avant d’entrer, et demeurai pensif Par suite d’un vieux préjugé de famille que m’a léguéma mère, je n’ai jamais pu, même à l’aube, en rentrant d’un spectacle, d’un bal ou d’une orgie, je n’ai jamais pu voir une église sans être pris d’une émotion mystérieuse et inconnue qui me fait comprendre la foi et me fait craindre, ma parole d’honneur, de me convertir, ou, pour parler un langage plus convenable et plus circonspect, me donne une idée de ce que c’est qu’une conversion, qu’un retour aux croyances de notre enfance.

J’avais éprouvé cette émotion devant la cathédrale d’Amiens ; elle se renouvela plus vive devant ce couple humble et touchant, — pour continuer ma vaillante comparaison de ci-dessus.

Pardonne-moi cet instant de défaillance, ô mon cher philosophe, mais c’est que ces deux monuments entourés d’arbres, de verdure, et au pied desquels étaient couchées les tombes du petit cimetière, avaient, dans leur aspect, quelque chose de saisissant que je sentis irrésistiblement. Il n’aurait pas fallu être artiste pour ne pas admirer ce suave tableau, à la fois attrayant et triste, où la mort se mêlait à la vie, les fleurs aux tombes. Il évoquait en moi je ne sais quelles émotions vagues, mais pourtant délicieuses, qui tenaient de la rêverie et de l’extase. Je n’étais plus moi, tel que j’ai grandi, vécu, lutté ; je n’étais plus moi, Maurice, journaliste parisien, ayant demeuré rue Saint-Lazare, où je confectionnais naguère encore tout ce qui concerne mon état, actuellement condamné et proscrit, pour avoir dit la vérité à l’impure et turbulente démagogie, errant, en quête d’un gite pour le quart d’heure, et bientôt peut-être d’un morceau de pain. Je n’avais plus trente ans, des moustaches, une éducation et une plume philosophiques ; j’étais un petit enfant, innocent, rose et blond, suspendu au flanc maternel et murmurant les naïves prières du jeune âge.

Ma mère ! comme je me rappelais son abnégation et son dévouement pour moi ! tous les prodiges d’amour de cette sainte femme qui repose à cette heure sous la terre pesante, à laquelle j’envie le bonheur de l’étreindre ! Le cœur adorable d’une mère est sans cesse ouvert à nos joies et à nos peines comme les bras d’un ange gardien. C’est elle qui sèche nos pleurs et sourit à nos sourires.

Les images, hélas ! dispersées de mon enfance revenaient vivantes dans ma mémoire ; le foyer maternel déployait devant mes yeux charmés ses souvenirs pleins de parfums, ses adorables splendeurs, toute celte tendre et naïve poésie de nos jeunes années.

J’avais comme un éblouissement ; il me semblait que la main de ma mère m’entraînait vers l’église, et que sa voix aimée me disait doucement : — « Tu es malheureux, mon enfant, vas prier ! »

Lorsque je revins à moi, j’étais à genoux, à la porte de l’église que je n’avais pu ouvrir ; un prêtre était à mes côtés.

En l’apercevant, je me relevai honteux d’avoir été surpris, surtout par un homme d’église, dans une pareille posture. — « Quelle opinion va-t-il concevoir de moi, me disais-je ; il me prendra, c’est sur, pour un cagot, un cafard, un Tartufe ! »

Mon embarras ne lui échappa pas ; et souriant avec bonté : — « Ne vous en défendez pas, Monsieur, me dit-il ; votre digne et pieuse mère qui est dans le ciel vous a vu et vous remercie ! »

Ces paroles achevèrent de me troubler. Ma mère ! mais elle m’était donc réellement apparue ? Cet homme l’avait donc vue comme je croyais l’avoir vue moi-même ? Je n’avais donc pas rêvé !

As-tu remarqué que le souvenir de notre mère se mêle toujours à nos bonnes pensées et à nos bonnes actions ? C’est qu’elle est notre ange gardien. Elle est la voix qui nous encourage dans le bien, qui nous dit : Persévères ? elle est le remords du mal que nous faisons.

Quand nous péchons, nous oublions notre mère !... Quoi ! que devenait ma force d’âme, ma pensée libre, ma raison, dont tout à l’heure encore j’étais si fièr ? J’aurais assisté à un miracle ? à un vrai miracle ?....

Non, cher ami ! Rassure-toi. Tout s’expliqua fort naturellement. Le prêtre qui m’avait pris en flagrant délit de faiblesse, c’était le curé de D lui-même ; comme il était prévenu de mon arrivée par la lettre du Père R...., partie avant moi, il m’avait reconnu et s’était approché. Quant à ce qu’il m’avait dit de ma mère, le Père de R....., son ami, lui en avait fréquemment parlé comme d’une sainte ; aussi, en me voyant dans cet état d’abaissement, comme on dit au collége de France, où m’avait mis un malaise soudain, le sang, la fièvre, que sais-je ? il me parla tout naturellement de ma mère. Il n’y a là rien de merveilleux, rien de miraculeux.

Le curé m’entraîna à l’écart, derrière l’église, où je lui remis la lettre du Père de R dont j’étais porteur. Pendant qu’il la parcourait en souriant, je pus l’examiner à mon aise.

C’était (et c’est encore, je l’espère bien) un beau vieillard, à l’aspect vénérable et saisissant. Il réalise magnifiquement et de la façon la plus exacte le type que l’on se forme de saint Vincent de Paul, ce prêtre comme on n’en voit plus, nous dit la philosophie, qui l’a placé au Panthéon, à côté de Mirabeau, de Marat, de Voltaire, de Rousseau, et autres.

Le curé de D a la figure sérieuse et bonne à la fois, en même temps grave et pleine d’affabilité, la bouche souriante, le regard mouillé de tendresse, le geste paternel, la voix d’une douceur infinie.

Tout en le contemplant, pendant sa lecture, je me souvins de l’avoir vu chez le Père de R..... et ce que celui-ci m’en avait dit me revint également en mémoire. Ce bon curé était le modèle des prêtres ; sa charité infinie, active, investigatrice, lerendait l’exemple vénéré de tous ceux qui avaient le bonheur de le connaître. Modeste autant qu’il était instruit, il se contentait de son humble cure de village. Il était chéri des habitants et très-particulièrement des pauvres, ses meilleurs amis. On pouvait frapper à sa porte, la nuit comme le jour, elle s’ouvrait toujours au malheureux et à l’affligé. Il visitait souvent ses paroissiens, excitant les riches à la charité, les pauvres à la résignation ; leur prêchant à tous ce que l’on nomme les vérités catholiques. Il avait fondé des Confréries de charité dans sa commune pour le soulagement des indigents et des malades. Il était le père, le pasteur, l’ami, le consolateur de ces braves gens de la campagne, qui valent mieux que nous, et gagnent à la sueur de leurs fronts courbés le pain que nous mangeons. Il était encore leur juge, car ils le prenaient pour arbitre dans leurs différends. Et il n’arriva jamais, soit qu’on déclinât la compétence du saint homme, soit qu’on résistât pour l’exécution de la sentence rendue par cette bouche équitable. Qu’il y a loin, mon ami, de ces moeurs simples et honnêtes à celles de nos grandes villes, de Paris surtout, cette sentine impure, mère des révolutions ! Et je ne sais, en vérité, si le vrai bonheur, que sans cesse nous croyons saisir dans le tourbillon du monde où nous roulons comme des fous, emportés par nos passions, n’est pas plutôt dans cette simplicité, dans cette existence ingénue, dans ces humbles et utiles travaux, dans cette vie modeste et bénie.

Pour en finir avec le portrait de mon curé, j’ajouterai que, aux plus mauvais jours de ces temps troublés, dans une crise rappelant la Terreur, étant alors curé dans les environs de Paris, il opposa courageusement la croix au drapeau rouge.

Voilà l’homme. Voilà le prêtre auquel j’étais recommandé et qui devait se charger de me sauver.

Après avoir lu la lettre de son ami, il me dit, avec un intérêt bienveillant, et cette ingénieuse sympathie que le malheur inspire.aux bonnes âmes :

 — « Il n’y a pas un instant à perdre, mon cher enfant ; il faut partir au plus vite. Je voudrais vous recevoir chez moi, où ma sœur serait doublement heureuse de vous donner l’hospitalité, car elle a connu madame votre mère, mais je crois que ce ne serait pas prudent. Entrez un moment dans l’église ; je vais chercher ce qu’il faut pour notre départ ; car je veux vous accompagner moi-même, et ne vous quitter que quand vous serez sur la terre étrangère, hors de toute atteinte de vos persécuteurs. C’est Dieu lui-même qui vous envoie à moi, cher Monsieur !... Allons, entrez ; je ne serai pas long. »

Et ce disant, il me poussait, dans l’église, dont il avait ouvert la porte avec une clef qu’il portait sur lui. En entrant, il prit de l’eau bénite sans m’en offrir, par discrétion sans doute, et pour ne point me forcer, par gratitude envers lui, à faire le signe de la croix, si cela n’entrait pas dans mes convictions. Cette délicatesse me toucha, et, par pure courtoisie, je l’imitai et fis une révérence devant l’autel. Lorsque je me retournai, j’étais seul dans l’église. Je courus à la porte ; elle était fermée à la clef. M.R....., mon curé, en. avait jugé ainsi, sans doute, pour que je ne fusse point surpris par quelque étranger.

Je me mis à contempler ce temple modeste. Cette église de village est belle et touchante dans sa simplicité, à faire rêver une âme de poëte et de chrétien pendant des siècles. Elle était ornée de quelques tableaux vulgaires qui, pourtant ne manquaient pas de charme. C’étaient les stations de Jésus-Christ. Après les avoir examinées avec un serrement de cœur dont jene pouvais me défendre, j’arrivai devant une image de la sainte Vierge qui fixa toute mon attention. Il y avait dans sa figure une telle expression de pureté et de douceur qu’on se sentait attiré-vers elle comme par une force magnétique ; du moins me le figurai-je ainsi. C’est un beau nom que celui de Marie ; c’était celui de ma mère, de cette tendre mère dont le souvenir, présent à mon âme, m’a bien souvent empêché de faire des sottises ! Elle avait pour la Reine des cieux une affection profonde, et lui rendait un culte tout particulier. Elle la regardait comme l’ange tutélaire de ceux qui l’invoquent avec ferveur, et elle m’avait appris, entre autres, une prière simple et attendrissante qui, en ce moment, me revint à la pensée, au cœur, aux lèvres. Je tombai à genoux comme malgré moi, devant cette image sainte, et balbutiai les mots d’amour que m’avait appris ma mère.

Tu le vois, mes hallucinations m’avaient repris.

Il me semblait voir la Vierge me sourire et m’encourager du geste. De ses belles mains pures s’échappaient des flots de lumière, telle qu’on la représente dans les gravures pieuses. Ces gerbes de flamme sont l’image dés bienfaits que la Reine des Vierges, des Apôtres et des Martyrs répand sur ceux qui l’invoquent.

La prière, ami, unit la terre au ciel, et le Seigneur verse d’abondantes bénédictions sur ceux qui l’implorent. La prière rafraîchit l’âme ; elle la plonge dans une bienfaisante rosée.

Je ne sais combien je restai de temps dans cette extase. Quand je revins à moi, par suite d’un lâche sentiment de respect humain, je cherchai autour de moi si personne ne m’avait vu. L’église était toujours déserte. Le soleil se jouait dans les carreaux peints du temple et projetait ses splendides clartés ainsi reflétées dans la maison de Dieu.

Je t’avouerai que je m’étais relevé plus heureux et comme plus fort. C’est alors que je me souvins que le curé m’avait prêté un livre, en entrant ; je l’ouvris ; il était intitulé : L’Imitation de Jésus-Christ. Je tombai sur les lignes suivantes :

« Heureuse une âme qui écoute le Seigneur parlant en elle, et qui reçoit de sa bouche des paroles de consolation !

Heureuses les oreilles qui entendent le doux fruit de l’inspiration divine, et qui sont bouchées au bruit confus de ce monde !

Heureuses certainement les oreilles qui sont artentives, non au bruit extérieur qui les frappe, mais à la vérité qui les instruit au dedans !

Heureux les yeux qui, se fermant aux choses du dehors, ne s’ouvrent que pour les intérieures !

Heureux ceux qui connaissent à fond les choses intérieures et qui, par leurs exercices journaliers, se préparent et s’étudient de plus en plus à pénétrer les secrets du ciel !

Heureux ceux qui, mettant leur joie à s’occuper de Dieu, se dégagent de tous les embarras du siècle !

O mon âme ! faites attention à ces choses ; fermez la porte de vos sens, afin que vous puissiez entendre ce que le Seigneur votre Dieu vous dira au dedans de vous.

Voici ce que vous dit votre bien-aimé : Je suis votre salut, votre paix et votre vie.

Attachez-vous auprès de moi, et vous trouverez la paix. Haïssez tout ce qui est passager, et ne cherchez que ce qui est éternel.

Que sont toutes les choses temporelles, sinon illusion et tromperie ? Et que nous serviront toutes les créatures, si le Créateur nous abandonne ?

Ayant donc renoncé à tout, rendez-vous agréable et fidèle à celui qui vous a créé, afin que vous puissiez acquérir la véritable béatitude. »

Ces paroles m’émurent fortement ; elles avaient fait vibrer en moi les fibres les plus sensibles de mon cœur.

 — Hélas ! oui, m’écriai-je, bienheureux ceux qui ont la foi ! bienheureux ceux dont l’àme s’élève et se transporte au-dessus d’elle-même ! Hélas ! hélas !je n’ai point entendu le doux bruit dont parle ce saint livre, lecture habituelle de ma mère. Ces bons conseils que sa bouche chérie me lisait souvent, ne les ai-je pas brutalement foulés d’un pied grossier ? Qu’ai-je fait de ces enseignements ? Ai-je cherché à pénétrer les secrets du ciel, à me rendre digne de la grâce ? Ai-je mis ma joie à m’occuper de Dieu ? Me suis-je dégagé des embarras du siècle ? Non ! j’ai ouvert la porte à mes sens. Je suis un bien grand misérable !

Je me disais ces choses en méditant ce que je venais de lire. Je feuilletai encore au hasard et tombai sur ce passage :

Si un homme n’est élevé en esprit, s’il n’est dégagé de toutes les créatures, et uni tout à Dieu, tout ce qu’il fait et tout ce qu’il a est peu considérable.

Celui-là sera longtemps petit et rampant, qui estime comme grand quelque chose, hors le seul et unique bien, le bien immense et éternel ; et tout ce qui n’est point Dieu n’est rien, et ne doit être compté pour rien.

La différence est grande entre la sagesse d’un homme éclairé et dévot, et le savoir d’un homme d’étude et de lettres.

Cette science qui vient d’en haut par l’influence de la grâce, est bien plus noble que celle qui s’acquiert par le travail de l’esprit humain. »

En lisant ces lignes, je sentais combien les pensées qu’elles expriment sont justes, et je me prenais à me tenir en médiocre estime, que dis-je, en grande pitié.

Le prêtre rentra, comme j’étais dans ces pensées, tout prêt à changer mon savoir humain pour cette science qui vient d’en (haut. Je lui tendis le livre. — « Gardez-le, me dit-il ; je suis heureux de vous l’offrir ; conservez-le en mémoire de moi. »

Le vieillard se mit à genoux, et après une courte prière il me fit signe de le suivre.

Nous sortîmes de l’église, et ne tardâmes pas à nous trouver dans la campagne. Mon noble guide prenait à dessein les chemins de traverse. J’avais remarqué qu’il tenait sous le bras un paquet noir, qui m’intriguait fort ; n’osant lui demander ce que c’était, je lui proposai poliment de m’en charger. Il refusa ; je n’insistai pas, par discrétion. Mais je n’en étais pas moins intrigué.

Nous causions librement, tout en marchant, comme deux amis. Il y avait dans la démarche assurée du vieillard quelque chose d’héroïque : il était facile de voir en lui un prêtre intrépide accomplissant un devoir de dévouement.

Au bout d’une heure de marche environ, nous arrivâmes à une auberge isolée, où il me fit entrer. A sa vue, la ménagère fit dévotement la révérence, et les enfants coururent à lui pour l’embrasser. Pendant qu’il les caressait, il donnait à leur mère l’ordre de me préparer à manger. L’hôtesse m’ayant demandé ce que je souhaitais pour déjeuner :

«  — Un beafteack, » répondis-je à tout hasard, sans penser que nous étions un vendredi. Mais elle s’en souvenait ; elle fit un mouvement de surprise, et regarda son curé, comme pour lui demander si elle devait obéir.

«  — Monsieur est en voyage, » fit-il pour rassurer cette bonne catholique.

«  — Je n’y songeais plus, » lui dis-je assez niaisement.

«  — Vous êtes tout pardonné, » me dit-il avec une bonté qui me fit venir les larmes aux yeux. J’éprouvai le besoin, pour répondre à sa délicatesse, de lui faire un aveu sincère.

«  — Cet oubli nous est fréquent à Paris. »

«  — Je le sais, dit-il, c’est un tort. »

Je me mis à table ; pour lui, il ne prit qu’un verre d’eau, et comme nous le priions, l’hôtesse et moi, d’accepter quelque chose de plus reconfortant, il refusa obstinément.

«  — Nous dînerons ce soir chez un ami, » dit-il.

Peut-être se préparait-il à l’acte de mon salut matériel en jeûnant et en priant pour mon salut spirituel, car les prêtres sont ainsi. Ils se préparent aux bonnes œuvres par le jeûne et la prière, de même que nous autres, nous nous préparons aux mauvaises par l’intempérance et le blasphème !.....

Quand je voulus payer, l’hôtesse, sur un signe de M.R..., refusa mon argent. Je lui demandai une explication.

«  — Je vous la donnerai en chemin, » me répondit-il, car il est temps de nous remettre en route afin d’arriver de bonne heure à H..... »

J’obéis. Il me dit alors qu’il avait quelques petites économies ; qu’il les avait prises avec lui pour épargner la bourse du proscrit. Et comme je voulais répliquer, il me serra affectueusement la main pour me fermer la bouche.

Nous marchâmes environ deux heures sans rencontrer âme qui vive. Nous tombâmes alors au milieu d’un troupeau, conduit par plusieurs bergers, qui saluèrent respectueusement le bon curé. Plus loin, il s’arrêta un instant à causer avec quelques villageois. L’un lui demandait un conseil, l’autre une médaille pour son enfant, et autres détails qui me touchaient d’autant plus que j’étais moins habitué à ce spectacle. Je me trouvais tout à coup transporté dans un autre monde. Je comprenais l’influence utile, légitime et vénérée du prêtre dans la société. Toutes mes idées philosophiques dansaient dans ma tête comme des folles ; je sentais se disloquer l’édifice élevé dans mon cerveau par tant d’années de voltairianisme. Les châteaux en Espagne de ma libre pensée se lézardaient de toutes parts.

Nous marchions toujours. Le soleil était chaud ; le courageux et dévoué vieillard était en sueur, car nous arpentions le terrain très-vite, et il portait encore son fardeau noir, dont il n’avait pas voulu se laisser soulager par moi, malgré mes très-vives instances.

Enfin, nous entrâmes dans un gros bourg, très-propre, très-coquet, bâti en briques, selon l’usage de la contrée.

M.R...... me désigna un barbier, et me pria d’aller l’y attendre un instant, en me faisant couper les moustaches, ce qu’il jugeait indispensable pour me faire franchir la frontière belge, chose assez difficile à cette époque, surtout sans passeport.

J’avais à peine arraché ma tête au Figaro campagnard, que M.R.... reparut. Il n’avait plus le paquet noir !.... Cela me sauta aux yeux de suite.

Un pour Un
Permettre à tous d'accéder à la lecture
Pour chaque accès à la bibliothèque, YouScribe donne un accès à une personne dans le besoin