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Les Pigeonnes

De
186 pages

Nos peintres font à la Sologne une mauvaise réputation. Ils la voient par les yeux de leurs anciens et lorsqu’ils y cherchent un paysage, c’est un coin de marais, de bruyères ou d’ajoncs qu’ils choisissent, parce que leurs aînés ont peint des marécages entre des landes où paissent des troupeaux maigres. Quiconque ne connaît la Sologne actuelle qu’en peinture ne la connaît donc pas. C’est peut-être le seul pays de France où le printemps est ce qu’il doit être : fleuri, vert, embaumé, radieux.

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À propos deCollection XIX
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Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF,Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes class iques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse… Édités dans la meilleure qualité possible, eu égard au caractère patrimonial de ces e fonds publiés au XIX , les ebooks deCollection XIX sont proposés dans le format ePub3 pour rendre ces ouvrages accessibles au plus grand nombre, sur tous les supports de lecture.
Jules Mary
Les Pigeonnes
PREMIÈRE PARTIE
LE COLOMBIER
I
Nos peintres font à la Sologne une mauvaise réputation. Ils la voient par les yeux de leurs anciens et lorsqu’ils y cherchent un paysage, c’est un coin de marais, de bruyères ou d’ajoncs qu’ils choisissent, parce que leurs aînés ont peint des marécages entre des landes où paissent des troupeaux maigres. Quiconque ne connaît la Sologne actuelle qu’en peinture ne la connaît donc pas. C’est peut-ê tre le seul pays de France où le printemps est ce qu’il doit être : fleuri, vert, em baumé, radieux. A la fin de l’été, le sable brûlé par le soleil ne présente plus que des teintes uniformes où tranchent seuls les taillis de chênes, les genêtières et les bois de sapins. En mai, au contraire, les genêts sont des nappes d’or parmi les avoines et les seigles en her be ; les acacias, sous les rosées nocturnes, épandent leur parfum le long des routes, en bordure des bois. En juin, les bruyères fleurissent, garnissant d’une haie rose le s bluets et les coquelicots des moissons, les bourraches et les digitales des prairies ; mais en juin les genêts sont en grappes et leurs cosses crèvent et crépitent, sous les ardeurs du soleil, avec le bruit sec d’un foyer invisible. Puis, viennent les bruyères b lanches, en même temps que les sarrasins également blancs. La campagne est d’argen t après avoir été d’or et ce n’est plus la senteur des acacias, mais l’odeur de miel des blés noirs. Tout cela mûrit encore ; les fleurs s’évanouissent, le sarrasin allonge sa tige rouge et c’est alors que la campagne reste un moment attristée jusqu’à ce qu’elle se rév eille peu à peu sous les splendeurs automnales. Et l’hiver y est plus gai qu’ailleurs, car toujours les sapins verdissent. Même sous la neige, quand tout est mort, ils sont là com me un sourire, avec une promesse de renouveau. C’est en mai que commence ce roman, au milieu des b luets et des parfums, en mai, par une journée chaude, éclatante de lumière. Un jeune homme de vingt-six ans, Frédéric Pierredon , fils d’un des plus riches agriculteurs de Loir-et-Cher, suivait à pied, en fu mant un cigare, un chemin de traverse très encaissé, défoncé par des sillons qui le ravinaient profondément et bordé, de chaque côté, par des haies de broussailles enchevêtrées, retraite inviolable des vipères et des couleuvres. Le chemin s’enfuyait, obscur et humide, entre ces remparts vivaces et de loin en loin, par des échappées, on distinguait, ruissel ants de soleil, les prés qu’arrose le Beuvron, étalant sur un fond d’un vert léger, de la rges traînées de bassinets à travers lesquels par-ci par-là, s’ouvraient des marguerites. Dans la haie, se dressaient de vieux saules ébranchés et de leurs troncs nus, d’apparenc e pourrie, s’échappaient, par des trous sous l’écorce, des ménages de sansonnets qui avaient caché là leurs amours. Un ruisselet coupait le chemin, roulant gaîment sur les cailloux son eau claire et turbulente : on l’entendait d’assez loin, qui riait en sourdine, comme un vieux philosophe ayant vu bien des choses. Frédéric Pierredon fouettait de sa canne des tiges de ronces rampantes. C’était un grand garçon aux épaules carrées, brun de visage et dont les yeux noirs conservaient une naïve expression d’étonnement. Il n’était pas j oli, mais mieux que cela, mâle et robuste, avec une physionomie franche qui forçait la sympathie. Il portait la barbe courte, taillée en pointe. Il était vêtu d’un costume compl et gris et des guêtres de cuir noir serraient sa jambe nerveuse. Bien que son père, Jean Pierredon, fût solognot et que lui-même fût né au Clos-Pornin, il était presque étranger au pays. On l’avait envoyé de bonne heure au collège, à Blois, puis à Paris, où Jean Pierredon avait voulu qu’il fît des études de médecine. — Tout homme qui se respecte doit avoir un état, disait le paysan. Frédéric ne connaissait donc de la Sologne que ce q u’il en avait vu jusqu’à dix ans,
puis pendant ses vacances. Reçu docteur deux ans auparavant, et au moment de rentrer au Clos-Pornin, son père avait dit encore :  — Moi, j’ai visité Romorantin, Vierzon, Blois, Orl éans, Bourges et Paris ; c’est peu, mais j’ai passé ma vie à l’amasser plus d’un millio n. Toi, qui n’auras jamais le même souci, voyage à ta fantaisie. Ne te gêne pas. Voilà ma bourse. Et Frédéric avait couru l’Italie, l’Allemagne, l’An gleterre, l’Espagne, l’Algérie et même l’Egypte. Depuis l’avant-veille il était de retour. La veille, il n’était pas sorti. Il avait consacré la journée à son installation. Aidé par sa sœur Louise, une brune aux yeux doux, il avait rang é sa bibliothèque. Le soir, il s’était rendu au cimetière de Chaon, ayant Louise à son bra s, et s’était arrêté longtemps, les yeux attristés, devant la tombe de sa mère, morte pendant un de ses voyages. Ils étaient revenus rêveurs, à pied, suivant la route blanchie par la lune, qui menait au Clos-Pornin entre des rangs d’acacias. Il pensait à la vieille paysanne, restée simple et bonne malgré la fortune, et qui était partie sans avoir pu embrasser son enfant. A l’heure suprême, elle avait demandé lech’tiot fils,e la comme elle l’appelait toujours, le robuste gars qu civilisation parisienne avait seulement pâli sans lui rien enlever de sa vigueur et de sa santé. Mais le ch’tiot fils n’était pas venu. Le lendemain, il s’était levé à l’aube ; il avait m arché au hasard dans la rosée, et maintenant il regagnait la route du Clos-Pornin, pa r les traverses. Il laissait affluer tous les vieux souvenirs si bons. La Sologne avait bien changé depuis les courses qu’il avait faites enfant, les mollets nus, dans les flaques croupissantes où il donnait la chasse aux grenouilles. Les étangs avaient été desséchés, les landes défrichées, boisées ; partout ondulait la verte chevelure des moissons, encore un peu clairsemées parfois. Plus de marécages aux relents de pourriture ; ses poumons respiraient largement l’amère odeur des sapinières et des genêtières fleuries. Et il s’en venait doucement, très heureux, quand il entendit, au détour du chemin, le grincement d’une voiture, puis des éclats de voix, des rires, des cris de frayeur, probablement quand les roues s’enfonçaient jusqu’au moyeu dans les ornières profondes. Il se jeta de côté et attendit. Le tournant était brusque. Tout à coup, avec un cah ot qui eût fait verser tout autre véhicule, la voiture apparut. Frédéric ne put reten ir un geste de surprise et réprima un sourire. Il était déshabitué des guimbardes sologno tes et celle qui arrivait en était un remarquable spécimen. Elle avait la forme d’un melon coupé en deux dans sa largeur. Et si délabrée, si dévernie, que le cuir rongé pendait, derrière le siège, en longues lanières misérables trahissant les secrets d’un rembourrage à l’étoupe. Aux brancards peinait une mauvaise jument couronnée dix fois, qui trottinait déhanchée dans les fondrières, la tête basse, résignée et triste, pendant que, des rares brins jaunes de sa queue, elle fouettait avec philosophie ses maigres flancs. Mais ce n’était pas l’attelage qui avait fait sourire Frédéric. La guimbarde était à deux places ; trois femmes s’y trouvaient ; l’une, press ée entre les deux autres ; celles-ci, à peu près de face. Elles avaient des toilettes tapageuses, des robes claires d’été, comme on n’en voit que dans certaines stations à la mode, et des chapeaux bains-de-mer chargés de rubans, de mousseline, de fleurs et d’he rbes. Déjà, cela jurait avec la guimbarde, mais ce qui augmentait encore ce plaisan t contraste, c’était l’air sérieux et convaincu dont l’une des trois tenait les guides. S es petites mains finement gantées, le buste droit, les coudes serrés contre sa taille étr oitement prise dans un corset, l’avant-bras très baut, on l’eût dite au Bois, à l’heure du persil, conduisant, à un attelage correct,
deux chevaux de mille louis, steppant et soufflant de la flamme.
Tout à coup, avec un cahot qui eût fait verser tout autre véhicule, la voiture apparut. (Page 6.)
Ayant reculé, il se trouvait adossé à la haie, au m ilieu des ronces et des orties. La guimbarde le frôla et disparut. Dans le chemin creu x, presque pareil à une cave, ces toilettes gaies de printemps avaient passé comme un rayon de lumière ; ensuite la traverse fut replongée dans sa nuit humide. Il eut à peine le temps de les examiner ; deux des trois étaient d’un âge mûr — il pensa quarante ans au hasard, — l’autre, une jeune fille, dix-huit ou vingt ans, très jolie, Elles l’avaient regardé curieusement, même, les deux plus âgées, avec une hardiesse presque effrontée ; il crut que la jeune fille, à s a vue, laissait échapper un geste de surprise, essayait de se retourner, et de la main lui envoyait un salut amical. Il réfléchissait à cela, empêtré dans ses orties. — Je me suis trompé, dit-il, je ne les connais pas... Mais, au même instant, il entendait une voix fraîche qui, déjà éloignée, criait : — Bonjour, Frédéric, bonjour... La guimbarde continua de cahoter dans les fondrières, et longtemps encore il perçut le grincement plaintif et régulier de ses roues mal graissées. Il rentra au Clos-Pornin vers midi. Clos-Pornin était une haute construction massive, bâtie en briques, spacieuse ! mais peu élégante. Pierredon l’avait fait élever à deux cents mètres de la ferme principale de son riche domaine, qu’il continuait de gérer, n’ayant pu s’habituer à l’oisiveté et se portant mal quand il n’avait pas travaillé quinze heures par jour. En haut du perron, Louise l’attendait. — As-tu refait connaissance avec les chemins de la Sologne ? — Oui, dit-il en l’embrassant. — Le pays te plaît ? Tu ne t’y ennuieras pas trop ? — Pas une minute.
— As-tu gagné de l’appétit ? — J’ai une faim de loup. — Tant mieux. Le déjeuner est servi. Père nous attend dans la salle à manger. Si matinal que Frédéric eût été, Pierredon avait été plus matinal que son fils. Ne s’étant pas vus depuis la veille, ils se serrèrent la main. Le paysan souriait. C’était un homme de petite taille, au ventre proéminent, au visage glab re ; les yeux au regard pétillant de malice annonçaient la finesse et l’intelligence ; l e nez fort et les tempes carrées trahissaient une âpre volonté ; une large ride, creusant le front entre les sourcils, indiquait la violence. La main, aux doigts spatulés et velus, était large, le pied gros et court. En ce moment, alors qu’il regardait son fils, sa joie et son orgueil, le visage était ouvert, le sourire était bon.  — Eh bien, le che’tiot, dit-il, criant presque, en déployant sa serviette sur son vaste abdomen, tu as visité ton héritage ?... Es-tu content de la culture ? Le ray-grass est haut et dru ? Les seigles et les avoines promettent ?  — Vous savez bien, mon père, que je ne reconnaîtra is pas un seigle d’un froment quand il est en herbe. Pierredon ouvrit une bouche démeublée, avec un rire éclatant. — Ce n’est pas ton affaire, ch’tiot. Je ne t’en veux pas pour cela. Tu es médecin ; moi, je fais de la culture. Raconte-nous ta matinée, voyons... Frédéric en fit le récit. En terminant il demanda :  — Qu’est-ce donc que ces trois femmes que j’ai ren contrées vers le moulin du Noir-Brûlé, en toilettes claires trop élégantes... — Et dans une solognote qui ne tient pas debout ? fit Pierredon, s’arrêtant tout à coup de boire... attelée d’une j u ment alezane ?... L’expression de son visage avait changé. L’œil était dur. La ride s’était accentuée entre les sourcils et ses doigts velus cassèrent son pain d’un geste brusque. — Pardieu, acheva-t-il, ce ne peut être queles trois Pigeonnes !... Louise adressa au paysan un regard de reproche. — Mon père ! dit-elle. — Eh bien, quoi, « mon père » ? fit Pierredon bourru. Pourquoi me serait-il défendu de les appeler comme tout le monde ? Et pourquoi ne di rais-je pas d’elles, ce que tout le monde sait, ce que tout le monde crie sur les toits, ce que tout le monde a vu ? La jeune fille baissa les yeux. Un peu de rougeur é tait venu à son front et sur son visage délicat et fin se refléta une vague tristesse. Ayant constaté sa soumission, le paysan poursuivit :  — Puisque tu tiens à être renseigné, je vais te sa tisfaire ; on les appellePigeonnes pour deux raisons : d’abord parce que ce sont elles qui habitent le Colombier, tu sais ? Cette vieille ruine de château qui appartient à cet te autre vieille ruine de père Majory, notre voisin ? Ensuite, et surtout, si dans le pays elles sont connues sous ce nom-là, c’est qu’elles sont amoureuses comme des colombes e t qu’elles aiment à roucouler partout comme des tourterelles... Quant à leurs vra is noms, tu dois les deviner maintenant, car bien que tu aies quitté Clos-Pornin tout enfant, on parlait d’elles déjà. La me me jeune fille, c’est Georgette, l’une des-femmes est M Levasseur, sa mère, l’autre, M de Courcimont, sa tante, veuves toutes les deux et sans sou ni maille. Elles sont aux crochets de cette bête de Majory, leur père, — le grand-père de Georgette, auquel elles mangeront jusqu’à sa dernière culotte. Voilà !... — Georgette ? murmura Frédéric... ma petite amie d’autrefois ? — Oui, dit Louise... mon amie aussi, à moi... Et, toujours rouge, elle coula en dessous un regard du côté de son père. Celui-ci se
versait une rasade. Il surprit le coup d’œil, resta un moment la bouteille en l’air, puis tout à coup en frappa la table avec violence. Il y eut u n choc cristallin. Louise tressaillit et d’instinct étendit le bras vers Frédéric, pour être protégée. Le paysan se taisait. Il prit son verre entre deux doigts, l’éleva devant ses yeux, le vida d’un trait. Après : — Louise, fais-moi le plaisir d’aller dans ta cham bre achever les pantoufles que tu as commencées pour ton frère... Et que je ne te revoie pas dehors avant six heures... c’est compris ?... La fillette obéit, cette fois toute pâle et avec des larmes. Et, très vite, elle sortit, trottinant sans bruit. — Mon père, vous lui avez fait de la peine... dit Frédéric. — Toi, mêle-toi de ce qui te regarde !... Frédéric reçut le mot comme un coup de fouet. Il avait oublié ce terrible caractère, tout d’une pièce, mélange de grossièretés cruelles et de bontés brutales, d’égoïsme féroce et parfois, par caprices, après boire, de générosités folles. Il allait répliquer lorsque son père, comme si rien ne s’était passé, et sans trans ition, éclata de son rire bruyant, pendant que les secousses de son gros ventre soulevaient la table, — Ah ! ah ! les Pigeonnes... tu les as vues ?... Eh bien, tu les rencontreras encore, va, car elles traînent toujours par les chemins, comme elles devaient traîner sur les boulevards. Et des toilettes !... C’est la honte du pays, parole !... Si elles s’étaient contentées de faire leurs frasques à Paris, ma foi, ni vu ni connu, mais elles ont dépassé la quarantaine... pour Paris, la quarantaine, c’est le lendemain... Alors, comme les fonds baissaient, que les adorateurs manquaient, que leurs maris étaient morts — de honte ou de misère, on ne sait pas, — elles ont pensé que ce qui était pour Paris un lendemain passerait bien ici pour être la veille... Et nous les avons vues débarquer, un beau matin, avec leurs baluchons... au Colombier... où le père Majory a juste de quoi les nourrir... Et, tout de suite, les fredaines ont commencé... Tu vas dire peut-être que ce sont des calomnies, des propos de village ? Je te jure que n on. Il y a deux ans qu’elles sont au Colombier, et depuis deux ans, on les a surprises, tantôt la mère de Georgette, tantôt la tante, sortant avant l’aube de trois ou quatre chât eaux voisins, habités par des célibataires... Tu ne me crois pas ?... Je vais te citer des noms... on les a vues à Montchauveux, aux Séchés, au Bas-Boulay... et le reste... Je te le dis, Frédéric, c’est la honte de la contrée... et quand j’entends Louise le s défendre, pardieu, ça me met hors de moi !... — Pardon, mon père, elle m’a semblé n’avoir voulu parler que de Georgette. — Georgette ! Georgette !... C’est du propre, aussi !... Imagines-tu qu’elle vaut mieux que les deux autres ?... Avec de pareils exemples e lle était condamnée. Toutchien chasse de race. Demande à ceux que tu rencontreras, de Chaon, de Brinon, de Pierrefitte, jusqu’à Lamotte, jusqu’à Nouan : « Connaissez-vous la petite Pigeonne ? » Et je te parie tout ce que tu voudras qu’il te sera ch aque fois répondu : « Georgette ?... Parbleu, c’est la maîtresse de Bernard de Préaudière ! » Et Bernard, tu te le rappelles, il est presque de ton âge... vous avez été camarades au lycée de Blois... Frédéric inclina la tête sans répondre. Il était pensif. On leur servit le café. Il alluma un cigare, mais le mâchonna, oubliant de fumer, le laissant s’éteindre. Son cœur serré avait un mouvement de colère et de révolte. Georgette !... Celle qu’il avait aimée toute petite , si raisonnable déjà ! !... Georgette, perdue, devenue une fille... Ce joli nom de Georget te, qu’elle prononçait autrefois gentiment : « Zolzette », affublé de ce sobriquet de honte :la Pigeonne !...Et c’était elle qu’il avait rencontrée le matin dans le chemin creu x, grandie, très belle : « Bonjour, Frédéric ! » Jadis, elle bégayait : « Flédéli !... » Zolzette et Flédéli ! Comme tout cela avait
changé !... Et que c’était dommage !... Il était tri ste. Il soupira. Un regret ? Un espoir envolé ? Non, il ne raisonnait pas. Cela lui faisait de la peine, voilà tout. Son père eut beau lui narrer les histoires du pays. Il ne l’écoutait pas. Jean Pierredon s’en aperçut. Il cessa de parler. Frédéric ne le re marqua point. Alors le paysan haussa les épaules, avec un sourire méchant. Il se leva de table, tourna le dos et sortit.
— Alors, tu es en pénitence, ma pauvre chérie ! (Page 12.)
Frédéric monta chez Louise. Elle était dans sa cham bre, — une petite pièce meublée d’acajou, avec un lit à grands rideaux de cretonne à fleurs. La fenêtre ouverte laissait entrer tous les parfums de la campagne et Louise, accoudée sur son métier à tapisserie, rêvait. Elle eut un sourire mélancolique : — Tu vois, dit-elle, je travaille à tes pantoufles. — Oh ! tu travailles ! — Oui, sans me presser. Je t’attendais. — Alors, tu es en pénitence, ma pauvre chérie ? J’ai voulu plaider pour toi, expliquer ce que tu avais voulu dire...  — Et tu as été mal reçu ?... Tu ne connais pas mon père... Si tu veux éviter les querelles, sois toujours de son avis... — Oh ! oh ! — Oui. Du reste, il n’avait pas tout à fait tort...
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