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Les Pigeons de Saint-Marc

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111 pages

Je mentirais si je disais que je fus bien aise le soir où, rentrant chez moi fatigué, avec l’intention de me coucher de bonne heure, je trouvai ma Colombe étendue les ailes déployées, tenant à elle seule la plus grande place dans notre nid, et que, sans se déranger, elle me dit :

« Cher ami, il faudra que vous alliez par là, dans le coin du nord ; j’y ai mis le plus de laine que j’ai pu, et j’espère que vous n’y serez pas trop mal.

— Comment !

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COLLECTION J. HETZEL.

M. Génin

Les Pigeons de Saint-Marc

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CHAPITRE I

OU L’ON VOIT QU’IL y A DE BONNES GENS PARTOUT

Je mentirais si je disais que je fus bien aise le soir où, rentrant chez moi fatigué, avec l’intention de me coucher de bonne heure, je trouvai ma Colombe étendue les ailes déployées, tenant à elle seule la plus grande place dans notre nid, et que, sans se déranger, elle me dit :

« Cher ami, il faudra que vous alliez par là, dans le coin du nord ; j’y ai mis le plus de laine que j’ai pu, et j’espère que vous n’y serez pas trop mal.

 — Comment ! m’écriai-je, et mon lit ? Je veux mon lit et ma place habituelle. Quel déménagement avez-vous donc fait ici ? Qu’est-ce que cela veut dire ? »

Je regardai Colombe avec stupeur. C’était une bonne femme, qui avait été pour moi une gaie compagne dans le temps de ma jeunesse, et qui me soignait très bien maintenant que j’étais devenu presque vieux. Comment expliquer que, tout à coup, et le jour même où elle savait que je souffrais de mon rhumatisme, elle prétendit me reléguer dans l’endroit le plus froid et le plus exposé de notre appartement, au risque de me faire attraper un courant d’air. Quoi ! elle m’ôtait mon lit et elle me l’annonçait aussi tranquillement que si c’eût été la chose du monde la plus ordinaire.

Ce matin-là, justement, j’avais été fort ennuyé par le sot entêtement du mari de ma nièce Giselle, qui s’était mis en tête d’émigrer avec une troupe de pigeons étrangers. La discussion que j’avais eue avec ce jeune étourdi, les inutiles efforts que j’avais faits pour qu’il renonçât à nous séparer d’une nièce que nous aimions beaucoup, le peu de respect qu’il avait montré pour mes conseils, tout cela m’avait mis de fort mauvaise humeur. L’accueil que je recevais chez moi n’était pas fait pour changer cette disposition. Je suis aussi patient qu’un autre, mais j’avoue qu’en écoutant ma femme la patience aurait pu m’échapper, si je n’avais cru lire dans toute son attitude qu’elle était combattue entre une envie de rire et une envie de pleurer. Ses yeux étaient humides, et cependant son regard brillait d’une sorte de joie intérieure.

« Qu’est-ce que cela veut dire ? répétai-je avec insistance.

 — Mon ami, dit-elle alors, nous n’avons jamais eu de petits, nous l’avons regretté souvent : Dieu vient de nous en envoyer un, bénissons la Providence. »

Et soulevant ses ailes, elle me laissa voir un œuf !... un gentil petit œuf, ma foi.

« Obligée de suivre son mari, notre nièce me l’a confié en partant, ajouta-t-elle ; je lui ai promis de lui tenir lieu de mère ; je l’ai adopté. »

Et elle l’avait si bien adopté, en effet, que déjà elle le couvait.

Je ne suis pas plus faible qu’un autre ; cependant mes pattes fléchirent, et je fus forcé de m’asseoir.

« En voilà une surprise ! dis-je enfin.

 — Bénis le pauvre petit, reprit ma femme d’une voix suppliante ; Dieu nous a placés sur son chemin pour réparer la faute de ses parents. »

Mme Colombe ne se sentait pas d’aise à l’idée de devenir presque mère. Quant à moi, j’avoue que je fus d’abord extrêmement embarrassé de la façon dont je devais accueillir un pareil événement. En prenant des années, j’étais devenu un peu lourd ; ma santé n’était pas toujours bonne. L’activité, la force de la jeunesse m’avaient quitté, en même temps que les sentiments qui autrefois me faisaient tressaillir de joie à l’idée d’être entouré de famille. Je me représentai les soins, les fatigues, les soucis, que demande l’éducation d’un enfant. J’étais effrayé pour un seul autant que j’eusse été content jadis d’en avoir une douzaine. Comment nourrir ce petit, l’élever, le préserver de tous les dangers de l’existence jusqu’à l’âge adulte ? Pourrais-je encore remplir cette tâche difficile ? Mes forces y suffiraient-elles ? Et puis enfin, cet œuf n’était pas à nous.

Pendant que je faisais ces réflexions, Colombe ne me quittait pas des yeux. Tout à coup elle poussa un gémissement lamentable.

« Qu’as-tu ? m’écriai-je. Souffres-tu ? Parle.

 — Il me perce le cœur et il me demande si je souffre, répondit Colombe d’une voix si touchante que j’eus tout à coup plus envie de pleurer qu’elle-même.

N’es-tu plus toi-même ? poursuivit-elle. Es-tu changé à ce point que des pensées égoïstes agitent seules ton cœur lorsqu’il s’agit de faire une bonne action ? Ton âme est-elle devenue si froide qu’il ne s’y trouve plus de tendresse pour les malheureux ? »

Il est certain que les colombes, lorsqu’elles s’y mettent, parlent à merveille. J’ai plus de caractère que ma femme ; c’est le privilège de mon sexe ; mais elle l’a toujours emporté sur moi quand il s’agissait de remuer la langue. En - cette occasion, son éloquence, son accent, les larmes qui coulaient de ses yeux, le frémissement qui agitait ses ailes, m’émurent à un tel point que, me jetant à ses pattes, je lui jurai que la pensée d’être père de cet orphelin me transportait de joie, et je crois qu’en effet, dans ce moment-là, j’étais devenu très content.

Je regardai cet œuf. Il était charmant, d’un blanc de lait presque transparent, et il semblait qu’on pouvait, rien qu’à le voir, deviner l’innocent et charmant petit être qui, bientôt, en sortirait.

« Au fait, me dis-je, il ne connaîtra que nous, ne verra que nous ; ma femme sera sa mère, il me croira son père ; il nous appellera papa et maman ; ce sera délicieux ! »

On a beau faire, ces visions-là vous remuent le cœur. Je bénis, sans plus tarder, notre futur enfant, et j’embrassai ma pauvre femme. Son sourire me récompensa de ce bon mouvement.

Quand nous fûmes un peu calmés, Colombe me dit :

« Mon pauvre bon ami, ce n’est pas tout ; il faudrait maintenant que tu voulusses bien m’aller chercher à manger, car, depuis ce matin que tu es parti, je n’ai pu bouger et n’ai pas mis une miette de quoi que ce soit dans mon bec.

 — Pauvre Colombe ! pensai-je, elle doit mourir de faim. »

Et je partis sans me faire prier.

Il était entre neuf et dix heures du soir. La nuit était. tout à fait venue, le froid était assez vif, mon rhumatisme me tenait à la patte droite, et je dus. néanmoins m’aventurer clopin-clopant sur les dalles déjà glacées par la brise du soir. En vérité, je n’aurais jamais pensé que le métier de grand-oncle pût, dès le début, être si rude.

La scène que je viens de raconter se passait place Saint-Marc, à Venise.

Mon père, mon grand-père, tous mes aïeux ont habité avant moi le clocheton de la dernière coupole à droite de la basilique ; c’est, de père en fils, la maison de notre famille. La coupole nous préserve du vent, et le clocheton semble avoir été construit tout exprès pour servir d’asile à des pigeons. De ce point, notre vue embrasse la charmante place Saint-Marc, le palais des Doges et la Piazetta. Pour peu que je tourne la tête, mon premier regard se baigne le matin dans l’Adriatique dorée et rougie sous les rayons du soleil levant, calme et d’argent le soir, à la lueur de la lune et des étoiles. Des hirondelles, grandes voyageuses, m’ont affirmé tout dernièrement encore qu’elles n’avaient jamais rien contemplé de plus aimable que notre golfe Adriatique. Le Bosphore, plus beau, est moins charmant. Ce témoignage donné à notre Venise me fit plaisir. Encore ne voyaient-elles notre ville qu’en passant. Elles étaient fort pressées, parce que les Parisiens les attendaient pour la fin du mois de mars. Mais si elles avaient pu faire chez nous quelque séjour, admirer notre ville mise en fête par le retour du printemps, le Dôme et le palais des Doges inondés de lumière, la foule du peuple circulant au milieu de nous sur la place Saint-Marc, combien elles auraient été charmées !