Les Principes de la Révolution française définis et discutés

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Le Normant (Paris). 1820. In-8° , III-115 p..
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Publié le : samedi 1 janvier 1820
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LES PRINCIPES
DE LA RÉVOLUTION
FRANÇAISE
LES PRINCIPES
DE LA RÉVOLUTION
FRANÇAISE
CHALON S. S.
DEJUSSIEU, IMPRIMEUR DU ROI.
Se vend à PARIS,
Chez LE NORMANT, FOUCAULT et DELAUNAY.
1820.
AVERTISSEMENT.
Quoique le présent ouvrage ne soit point à pro-
prement parler un ouvrage de circonstance, il est
bon cependant que le lecteur soit prévenu qu'il a
été composé, sauf les notes, sur la fin de l'année 1818.
Dans le cours de la lecture, cette, observation trou-
vera sa place.
PREFACE
LA révolution française , a dit un homme,
qui a contribué à ses succès et qui a grande
ment participé a ses crimes, n'eut point son
origine dans l'excès de la tyrannie; elle n'est
point le résultat du fanatisme de quelques
sectes religieuses, de l'ambition de quelques
grands seigneurs, ou des complots de quel-
ques conspirateurs obscurs ; elle fut le fruit
lent et préparé des lumières (1). Ainsi il
n'est plus question de disputer sur les causes
de la révolution française ; ceux qui l'ont
faite conviennent eux-mêmes qu'elle est sortie
naturellement de leurs principes.
Il est certain que. la révolution française
s'est ouvert les voies par des doctrines , et
qu'après avoir long-temps cheminé sourde-
ment, elle afin par une explosion. Alors
on l'a vue, le code de l'indépendance d'une
main, le cimeterre de l'autre, marcher à la
conquête. du monde. Séduisant les uns, par
ses doctrines, subjuguant les autres par ses
■armes elle avoit en outre le secret d'assurer
(1) Rapport de Fouché sur la situation intérieure
de l'empire français , adressé à Bonaparte au mois-
•de juin 1815
ses conquêtes en créant des intérêts nouveaux..
Moyens de raisonnement employés à l'égard
de ceux qu'une fausse philosophie avoit mis
dans la disposition de les goûter ; moyens
de violence dirigés contre ceux que les doc-
trines ne séduisoient pas; moyens de cupidité
pour ceux en grand nombre qui étaient sus'
ceptibles d'être tentés par-là ; voilà ce qui a
porté en peu de temps la révolution fran-
çaise à un degré de puissance prodigieux.
Cependant la force dont la. révolution se
servoit avec tant d'avantage, a été brisée;
d'un autre côté, les intérêts matériels qu'elle
avait créés , ont été mis à couvert : il ne reste
donc à la révolution d'autre appui réel que
ses doctrines. Toutefois lorsqu'on se rap-
pelle qu'avec ce seul levier elle est parvenue
à renverser les empires; quand on est témoin
que les fausses doctrines, continuant à lut-
ter contre les vraies , s'épuisent en efforts
pour reprendre l'ascendant, on Conçoit qu'il
n'est pas temps encore de se livrer à la sé-
curité.
N'ayant rien perdu , rien gagné à la ré-
volution , je serois resté neutre au milieu des
débats auxquels cette révolution a donné
lieu, s'il n'y avoit eu que des intérêts ma-
tériels en discussion. Mais j 'ai vu les prin-
cipes sur lesquels l'ordre social repose, ébran-
lés et arrachés de leurs fondemens ; j'ai vu
ensuite la vérité outragée, la justice mécon-
nue , la vertu persécutée ; j'ai vu enfin les
douceurs de la vie présente empoisonnées,
les espérances de la vie future enlevées; et
je n'ai pu , au milieu de tant de ruines, à
l'aspect de tant de crimes, rester neutre et
demeurer indifférent. Chaque jour encore
j'entends faire l'éloge de cette révolution qui
a engendré de si grands maux, qui en pro-
duirait bien d'autres encore, si son esprit
s'insinuoit dans nos institutions régénérées.
Il importe donc de l'en bannir, et pour cela
il faut qu'il soit bien connu. C'est dans la vue
d'ajouter quelques traits à ceux par lesquels
il est déjà caractérisé, que j'ai entrepris l'ou-
vrage que j'offre en ce moment au public. Si
ce premier essai de ma plume obtient de ceux
qui soutiennent la cause légitime quelques
signes d'approbation , et de ceux qui la com-
battent quelques marques d'attention , je
croirai avoir atteint mon but.
LES PRINCIPES
DE LA RÉVOLUTION
FRANÇAISE
i
(
PARTIE PREMIÈRE,
Où l'on considère plus particulièrement des
quelles sources ces principes découlent
en même temps que l'on suit leur progrès
CHAPITRE PREMIER.
Introduction au sujet, suivie des développe
mens qui se réfèrent à la première partie.
lL y a dans le coeur de l'homme un senti-
ment qui le porte à se roidir contre l'auto-
rité, et à se mettre au-dessus des lois. Ce
sentiment injuste prend sa source dans l'or-
gueil , et il est entretenu par les passions. Il
est naturel à celui qui a le goût de la domi-
(2)
nation, de chercher d'abord à s'affranchir;
et celui que ses mauvais penchans entraînent,
voudrait voir toutes les barrières rompues.
Ainsi, l'orgueil d'une part, la dépravation de
l'autre, font sans cesse effort contre l'autorité,
et marchent de concert à l'indépendance.
Cet esprit d'indépendance, quand il est
monté à un haut degré , enfante le trouble
et produit la confusion. S'il s'est introduit
dans la famille, il y porte le désordre ; et s'il
s'est glissé dans l'Etat, il le met en combus-
tion.
Les révolutions qu'en ce dernier cas il en-
fendre, ont un caractère particulier. C'est
bien moins contre les personnes que contre
les institutions qu'elles se dirigent; et dans
ces institutions, ce qu'elles vont chercher
pour le détruire, c'est le principe même de
l'autorité qui en est la vie. Ainsi le corps so-
cial est alors éminemment en danger; l'at-
taque est dirigée droit au coeur.
Tel fut dès le principe, le caractère de la
révolution française. Ce n'étoit pas seule-
ment contre la dynastie régnante que son
activité se dirigeot ; ce n'étoit point non plus
dans le but unique de substituer la république
à la monarchie, qu'elle se faisoit ; même, il
n'étoit pas question simplement de faire chan-
ger au peuple français sa religion; mais il
s'agissoit de savoir s'il y a au. dessus de
l'homme une autorité qui ait le droit de lui
faire la loi : et la révolution s'étant avancée
pour soutenir qu'il ne peut y en avoir, l'hom-
me alors a levé la main, contre son Dieu ; le
(3)'
sujet a détrôné son prince ; et le sceptre du
père de famille a été brisé dans ses mains.
Ce n'est donc point ici une révolution or-
dinaire ; encore moins une révolte passa-
gère où la force agit aveuglément, sans que le
droit soit compromis; mais c'est une époque
Bien remarquable que celle où l'on a vu l'a-
théisme reconnu comme religion de l'Etat;
la révolte imposée comme un devoir; l'im-
moralité encouragée par les lois. L'histoire
des nations n'en offre pas de semblables; c'est
un vaste sujet de méditations.
Rappelons donc en peu de mots les événe-
mens qui ont marqué cette époque mémo-
fable ; cherchons quelles furent les causes de
ces événemens; voyons comment elles se dé-
veloppèrent; disons jusqu'où elles pourroient
conduire; et concluons d'après cela.
SECTION PREMIÈRE.
Développement et progrès des prineipes ré-
volutionnaires en France.
§. Ier.
Déchaînement contre la Religion,
Le joug qu'impose la religion étant ce qu'il
y a de plus pesant pour l'homme, quand une
fois il s'est abandonné aux illusions de l'or-
gueil ou à l'entraînement des passions, c'est
contre la religion qu'ont dû se diriger, et que
se sont dirigés en effet, les premiers et les plus
grands efforts de la secte ennemie de l'auto-
rité.
Aussi a-t-on vu pendant plus d'un demi-
siècle , des hommes qui se donnoient pour
philosophes, s'agiter en tous les sens, se tour-
menter en mille façons , pour arriver à se
soustraire à l'empire d'une religion douce et
sainte, qui eût fait leur bonheur, comme elle
avoit fait celui de leurs pères, s'ils eussent
pu ,à leur exemple, se résoudre à recon-
noître son autorité, et à vivre selon ses lois.
Mais loin de-là, ils se sont élevés et ligués
contre elle: non-contens de l'avoir abjurée,
ils ont travaillé, à la détruire chez les autres;
et ils n'ont été que trop souvent dans le cas
de s'applaudir de leurs succès désastreux.
Car la foi aïloit s'affoiblissant ; cet esprit
de force et de vie se retiroit insensiblement.
Déjà les classes élevées de la société faisoient
profession de dédaigner les croyances an-
tiques ; les savans depuis long-temps affi-
chaient, l'incrédulité ; la contagion gagnoit
de proche en proche; jamais la religion n'a-
voit couru de plus grands dangers.
Enfin, la grande catastrophe est arrivée;
la révolution a éclaté; et la religion en butte
à ses nombreux ennemis, auroit eu le sort
des choses humaines , auroit pris fin, si elle
n'eût pas été mieux fondée que ce que les
hommes ont institué.
Le premier acte éclatant d'hostilité dirigé
par la révolution contre la religion fut l'en-
vahissement des biens ecclésiastiques. L'é-
glise étoit riche ; elle trouvoit dans ses ri-
chesses une forte garantie pour la durée de
ses institutions; la cause principale de son in-
( 5) .
dépendance; un moyen puissant de considé-
ration ; la dépouiller de ses biens , et aban-
donner cette dépouille à ceux qui se présen-
teroient pour la partager, c'étoit faire à l'é-
glise un grand mal ; c'étoit acquérir à la ré-
volution des partisans nombreux ; il étoît
donc naturel que l'on préludât aux entre-
prises dirigées contre la religion, par la prise
de possession des biens du clergé.
Quoique spolié, et réduit à recevoir un
salaire, le clergé ne laissoit pas que d'être
encore puissant ; il n'eût pas été prudent de
l'attaquer tout entier. En conséquence, les
curés furent traités d'abord avec faveur; les
évêques avec quelques ménagemens ; maïs
les moines furent sacrifiés : et sans qu'on dai-
gnât prendre en considération les services
qu'ils avoient rendus, non plus que ceux
qu'ils pourroient rendre encore: sans aucune
distinction entre ceux qui s'éloient mainte-
nus dans la règle, et ceux qui étoient tombés
dans le relâchement; tous les ordres régu-
liers furent supprimés.
Cependant, une constitution civile du cler-
gé qui rendoit la France schismatique, donne
lieu bientôt à la persécution de s'étendre : les
évêques sont chassés de leurs diocèses, les
curés de leurs paroisses ; les prisons s'ouvrent-
et les reçoivent; les vaisseaux les englou-
tissent; quelques-uns sont massacrés par le
peuple; un grand nombre périt sur l'écha-
faud : de ceux qui échappent à tant de périls
' et de maux, les uns s'enferment vivans dans
des tombeaux ; les autres errent loin de la !
France, obligés de disputer au pauvre le pain
de la charité.
(6)
Jusque-là néanmoins, l'incrédulité gardoit
encore quelques mesures : à en croire les no-
vateurs , il étoit faux qu'on voulût porter at-
teinte à la religion ; mais on faisoit la guerre
à la superstition : l'église avoit besoin d'une
réforme ; et ceux - là étoient très - condam-
nables qui faisoient des efforts pour l'entra-
ver. Tels étoient les discours par lesquels on
cherchoit à donner le change. Ce langage de
circonstance étoit journellement démenti par
les laits ; aussi fut-il négligé du moment que
l'on put croire qu'il n'étoit plus besoin de
l'employer.
Alors , on vit ceux qui avoient parlé de
rendre à l'église ses anciens droits, au cuite
catholique sa pureté primitive, exhaler ou-
vertement contre le Christ et sa religion,
toutes les fureurs d'une haine long-temps
concentrée.
Les ministres du Seigneur avoient été frap-
pés , et les fidèles avoient été dispersés ; on
s'attache maintenant aux monumens. Ainsi,
les églises, après avoir été spoliées, sont li-
vrées à la dévastation : ces beaux et grands
édifices que la piété de nos pères avoit élevés,
sont vendus et démolis; on bien sont changés
en magasins, en écuries : quelquefois ils sont
abandonnés, se dégradent de tous côtés, et
deviennent le réceptacle de ce qu'il y a de
plus impur, ou le repaire de ce qu'il y a de
plus dangereux dans la société.
En même temps les vases sacrés sont l'objet
de mille profanations. On les a vus figurer
dans les orgies révolutionnaires, et quelque-
fois à la suite de ces orgies, être livrés aux
(7)
dérisions les plus infâmes : d'un antre côté
les saintes images sont outragées, abattues;
mutilées ; le signe sacré de la rédemption est
lui-même renversé : ainsi, l'impiété partout
triomphe ; le culte public n'est plus célébré;
et les objets qui servoient à ce culte, sont
pillés, détruits ou profanés.
L'impie, au milieu de ses succès, éprouve
encore une inquiétude secrète : les souvenirs
l'importunent ; il ne sera tranquille que lors-
qu'il n'y aura plus la moindre trace de la re-
ligion et de ses pratiques. Il sait que chaque
jour de la semaine rappelle au fidèle le nom
d'un saint qu'il révère ; même qu'à plusieurs
de ces jours se rattache la mémoire d'une
fête religieuse que le peuple aimoit à célé-
brer ; d'ailleurs, le repos du septième jour,
marque encore pour le grand nombre, ce
jour que le Seigneur s'est réservé : tous ces
souvenirs seront effacés. Un calendrier phi-
losophique sera substitué à l'antique calen-
drier chrétien; des noms tout nouveaux rem-
placeront clans ce calendrier les noms des
martyrs, des confesseurs et des saints.. En-
suite des fêtes républicaines mêlées d'allégo-
ries à la façon des anciens, seront proposées
au peuple à certains jours, et lui feront ou-
blier ces grandes solennités chrétiennes par
lesquelles on avoit soin d'entretenir son goût
et sa vénération pour les objets de son culte.
Enfin, sous le prétexte d'introduire pour le
temps une division plus conforme au système
décimal, on forcera le laboureur et l'artisan
à travailler le jour que précédemment ils
chômoient, et à chômer le jour qui eût été
(8)
pour eux un jour de travail. Telles furent les
combinaisons de l'impiété !
Que restoit-il donc qui pût ajouter à tout
ce qui s'étoit déjà fait? Il restoit à voir la na-
tion la plus polie et la plus éclairée de l'Eu-
rope , entraînée par des sophistes en délire,
faire-profession publique d'athéisme (1).
Pour cette fois, la philosophie jusque - là
si téméraire, s'apperçut qu'elle marchoit trop
en avant de son siècle. Sans doute, l'impie
avoit dit plus d'une fois dans son coeur ,
qu'il n'y a pas de Dieu ; il avoit cherché de
même à se persuader qu'après la mort il n'y
a que le néant; mais il n'avoit pas encore osé
réduire en maximes, ces désirs d'un coeur
(1) Le règne légal de l'athéisme a duré depuis le
20 brumaire an 2, jour auquel la convention se ren-
dit à l'église métropolitaine de Paris, convertie en
■temple de la raison, jusqu'au 18 floréal de la même
année, jour auquel, sur le rapport de Robespierre,
fut rendu le décret qui contenoit la déclaration de
l'existence de l'Etre-Suprême. Antérieurement au
20 brumaire de l'an 2 et a la séance du 16 août 1793,
le conventionnel Lacroix disoit à l'occasion d'une
pétition des anabaptistes: La constitution, voilà
notre évangile; la liberté, voilà notre dieu; je n'en
cannois pas d'autre! La profession d'athéisme du
conventionnel Dupont, lors de la discussion du plan
d'éducation proposé par Chénier, à la séance du 12
décembre 1792, n'étoit pas moins franche: Je l'a-
vouerai de bonnefoi à la convention, disoit-il : JE
•SUIS ATHÉE ! Précédemment , et dès le. 14 no-
vembre 1791, Isnard, député de la première assem-
blée législative , terminoit la plus violente, diatribe
contre les prêtres non-assermentés, par ces mots:
Mon dieu, c'est la loi ; je n'en ai pas d'autre , je
n'en veux pas d'autre.
(9)
corrompu ; en tout cas , il n'avoit point ima-
giné que le temps fût venu de professer ou-
vertement ces doctrines. Ainsi , l'impiété
craignit avec raison de s'être mise trop à dé-
couvert; elle se vit forcée de revenir sur ses
pas : sur la proposition de Robespierre lui-
même , c'est-à-dire de l'homme le plus inté-
ressé à nier l'existence de Dieu , et à com-
battre l'idée de ses jugemens futurs , un dé-
cret solennel fut rendu , qui déclaroit que le
peuple français reconnoissoit l'Etre-Suprême
et l'immortalité de l'ame. Ce décret fut affi-
ché partout ; cette déclaration- fut écrite en
gros caractères au - devant des temples non
détruits : mais ces temples restèrent fermés ;
et les Français continuèrent à vivre sans culte,
sans autels, ne donnant aucune marque ex-
térieure de religion.
Ainsi l'autel étoit renversé.
§• II-
La Monarchie est aussi en butte à la démagogie.
Le trône essuyoit aussi de rudes attaques.
Il est rare en effet que l'impiété marche seule,
et qu'elle ne soit pas suivie de l'insubordina-
tion ; c'est le même principe qui les engendre.
La religion demande à l'homme le sacrifice
de ses affections et de son orgueil ; elle ar-
rache l'homme à lui-même et à la créature,
pour le rendre à Dieu ; la société de son côté,
s'empare de l'homme, lui impose des lois, le
met sous sa dépendance ; la religion , la so-
ciété doivent donc avoir pour ennemis tous
ceux qui voudroient vivre sans frein. Celui
( 10)
qui cherché à se soustraire au joug intérieur
que lui impose la loi religieuse, cherchera
bientôt à se soustraire au joug extérieur que
lui impose la loi de l'Etat ; un impie n'est
guère loin d'être un rebelle.
La révolution nous l'a fait voir clairement.
Les mêmes hommes qui attaquoient là reli-
gion dans leurs pamphlets, sapoient les fon-
demens de la monarchie dans leurs écrits;
alors) il n'y a plus eu, en fait de gouverne-
ment, aucun principe hors de discussion. Les
droits les plus légitimes ont été soumis à l'exa-
men, discutés, puis contestés; enfin, un nou-
veau droit public s'est formé.
Ces nouveautés dangereuses s'insinuoient
cependant chez les grands; elles étoient ac-
cueillies avec transport par ceux qui com-
posent les classes moyennes ; elles pénétraient
même dans l'atelier de l'artisan. Des jalousies
secrètes, des ambitions traversées, des ressen-
timens profonds, et plus que tout cela, des
sentimens déréglés d'indépendance , pous-
soient toutes les classes de la société à désirer
un changement.
Ainsi, la ruine de l'Etat se préparait ; il
étoit aisé de voir que la société allait recevoir
une grande secousse.
Rien n'est plus dangereux en effet, que de
faire sonner trop haut ces mots, liberté et
égalité; car la société ne repose vraiment-que
sur des principes de dépendance et sur le sys-
tème de l'inégalité. Là où les citoyens se-
roient libres de faire ce qu'ils voudraient; là
où les citoyens seraient tous égaux; on ne
pourrait voir qu'une agrégation d'individus
dont les prétentions se heurteraient sans
cesse, mais nulle trace de société. Une so-
ciété , quelle qu'elle soit, ne commence à
subsister que lorsqu'il y a un pouvoir qui
domine , et une hiérarchie qui distribue ce
pouvoir ; or, il ne saurait y avoir ni pou-
voir ni hiérarchie , qu'il n'y ait inégalité. Ce
principe d'inégalité est donc le fondement
de tout Etat; la république comme la monar-
chie reposent sur cette base ; c'est la condi-
tion première sans laquelle aucun gouverne-
ment ne saurait être.
Cependant, il y a dans le coeur de l'homme
quelque'chose de déréglé qui le porte à sup-
porter impatiemment cette inégalité néces-
saire. Chaque classe dans la société, trouve
bon qu'il y ait des classes au - dessous ; mais
au-dessus, on n'en voudrait pas voir : le duc
porte envie au prince, et il est lui - même
l'objet de la jalousie du gentilhomme; le gen-
tilhomme à son tour, est envié par le bour-
geois ; celui-ci est en but à son fermier ; le
sort du fermier est regardé d'un oeil jaloux
par le manoeuvre; le manoeuvre lui-même,
par cela seul qu'il possède une cabane, est
un objet d'envie pour le vagabond: or, il n'y
a pas de moyen plus sûr pour renverser un
Etat que de réveiller ces sentimens haineux
et jaloux ; comme il n'y a pas de moyen plus
propre à les soulever, que de répéter sans
cesse que les hommes sont égaux.
Il n'est pas moins dangereux d'autre part,
d'établir en principe qu'ils sont libres; caria
liberté , dans l'acception commune de ce
mot, supposant l'indépendance des comman-
demens d'autrui, et consistant à faire ce que
l'on veut, il est manifeste que l'autorité des
lois , ainsi que celle des magistrats, passera
bientôt pour tyrannique , partout où il sera
publiquement enseigné que l'homme est né
libre, et qu'il ne peut recevoir que de lui-
même la loi qui doit régler sa conduite. Sous
Quelque gouvernement que ce soit, il est si
difficile que la volonté de l'individu ne soit
pas froissée et en opposition avec l'autorité
publique, que l'idée d'une liberté illimitée
n'est pas moins anti-sociale que ne l'est de son
côté l'idée d'une égalité absolue.
Nous conviendrons cependant que la plu-
part de ceux qui s'attelèrent au char de la ré-
volution française, n'avoient pas pour but
d'ouvrir le chemin à l'anarchie. Un esprit de
système auquel se joignoient de petites pas-
sions, en a beaucoup égarés. Tel n'avoit pour
objet que de chagriner la cour dont il avoit
reçu quelques mécontentemens ; tel autre
cherchoit à parvenir au moyen d'un change-
ment quel qu'il fût. Celui-ci vouloit que les
parlemens eussent une plus grande prépon-
dérance dans l'Etat ; celui -là élevoit deux
chambres su ries ruines des parlemens. D'au-
tres en grand nombre, ennemis de l'autorité,
jaloux des ordres privilégiés, vouloient af-
foiblir le pouvoir du Roi, et établir l'égalité
politique. Quelques-uns pensoient déjà à fon-
der une république. Quant au peuple, séduit
par les mots de liberté, d''égalité, et donnant
à ces deux mots le sens qu'il sera toujours
disposé à leur attribuer, il aspirait à être dé-
< 13)
barrasse de tout ce qui pouvoit le contenir ;
et il attendoit impatiemment que le moment
arrivât où le pauvre serait admis à entrer en
partage avec le riche. Ainsi, les grands corn*
me les petits se laissoient aller à des idées
d'indépendance. Tous se plaignoient amère-
ment et sans raison, d'être courbés sous le
joug du despotisme.
C'est alors que par une mesure dont les
suites ne furent point assez calculées, les
états-généraux furent convoqués ; et que le
tiers-etat, contre l'ordre observé jusqu'alors,
fut admis à être représenté doublement.
Il étoit naturel de penser qu'il chercherait
à en tirer avantage ; c'est bien ce qu'il fit.
En effet, les députés des trois ordres étoient
à peine réunis, que déjà l'ordre du tiers, fier
de sa double représentation, et ne tenant pas
compte des dispositions que manifestoient les
autres ordres à renoncer à tout privilège pé-
cuniaire (1), élève sur-le-champ des préten-
tions dont les conséquences étoient incalcu-
lables.
La séance royale du 23 juin , semble arrê-
ter pour un moment, cet essor. On vit dans
cette séance mémorable, le Roi allant au-
devant de tout ce que le peuple pouvoit rai-
(1) V. le mémoire des princes, du mois de dé-
cembre 1788 ; l'arrêté du parlement de Paris, sur la
situation actuelle de la nation, qui est du même
temps; la lettre des pairs au Roi, qui est du mois de
janvier 1789 ; les cahiers de la noblesse ; le discours
d'ouverture des états-généraux , prononcé le 5 mai
1789, par le Roi; l'article 9 de la déclaration du
Roi, du 23 juin 1789.
(14)
sonnablement ambitionner (1), lui concéder
de son propre mouvement, plus qu'il n'étoit
demandé généralement par les cahiers, et la
majeure partie des choses que la charte a de-
puis accordées (2). Ainsi, les changemens
qu'on disoit que le temps avoit amenés, al-
loient être, sans qu'il y eût la moindre se-
cousse , sans qu'il y eût de révolution, solen-
nellement consacrés : tout étoit offert; il ne
s'agissoit que d'accepter.
Etonnée et confondue à la lecture de cette
belle déclaration du 23 juin, la faction des
novateurs semble hésiter un instant ; mais
elle s'affermit et se rallie à la voix d'un de ses
chefs. Celui-ci convient cependant que ce
qu'on vient d'entendre , pourrait sauver la
patrie ; mais il veut qu'on se mette en garde
contre les présens du despotisme ; il va jus-
qu'à s'indigner qu'un roi ose faire à son peu-
ple une loi d'être heureux ; un roi qui n'est
(1) Ce sont les expressions de Louis XVI, dans
une de ses lettres à M. de Polignac. V. le recueil;
des lettres de Louis XVI.
(2)" La proscription des lettres de cachet ; l'aboli-
tion de la taille, du droit de franc-fief, de la corvée,
du- droit de main-morte ; la liberté de l'a circulation'
intérieure; la liberté de la presse, avec des restric-
tions nécessaires; le retour périodique des états-gé-
néraux ; la nécessité de leur consentement pour ré-
tablissement-des impôts; la répartition: égale de ces
impôts dans la proportion des facultés de chacun;
des états provinciaux partout ; des vues d'amélio-
ration dans la perception des impôts indirects, et de.
perfectionnement pour les lois civiles et criminelles,
voilà ce qu' entre autres choses présente lit déclara-
tion du 23 juin 178g. -
( 15 )
que le mandataire du peuple, et qui doit re-
cevoir lui-même la loi de ce même peuple !
Ainsi repoussant avec force les concessions
généreuses du monarque; dégradant la ma-
jesté royale en l'asservissant au peuple; ré-
pondant aux accens de la bonté par le cri
de la révolte, l'orateur de la faction entraîne
la majeure partie de l'assemblée à résister for-
mellement aux ordres du Roi.
L'instant étoit décisif; ceux qui présidoient
aux conseils du monarque, n'eurent pas l'air
de le sentir. Le temps s'écoule; l'autorité ter-
giverse ; la faction marche toujours : enfin,
le génie de la révolution l'emporte ; et le Roi
ordonne aux ordres privilégiés de se réunir
à l'ordre du tiers.
De ce moment, l'ancienne constitution
cessa de subsister; les trois ordres se confon-
dirent ; et les états - généraux changeant de
nom, en même temps qu'ils changeoient de
nature, se transforment en assemblée na-
tionale.
Cette concession importante dont le Roi
avoit osé se promettre quelque avantage, ne
produisit qu'un enthousiasme passager. Les
novateurs n'en devinrent que plus entrepre-
nans, les factieux plus turbulens. Le Roi
voyant les progrès de l'insurrection s'étendre,
la tranquillité publique gravement compro-
mise, écarte de sa personne un conseiller
dangereux, appelle à Versailles quelques ré-
gimens , et veut ressaisir une autorité qui
lui échappe.
Mais rassemblée prend" l'alarme, et le dé-
( 16 )
sordre va croissant. Les calomnies les plus
atroces circulent ; les manoeuvres les plus in-
fâmes sont mises en jeu ; des brigands par-
courent la capitale , forcent les prisons , in-
cendient les barrières, pillent dans l'intérieur
de la ville. Cependant l'assemblée des élec-
teurs profite de ces désordres pour s'emparer
de l'autorité clans Paris ; une milice bour-
geoise se forme spontanément; on viole le
dépôt des armes qui étoit aux Invalides ; on
se porte tumultuairement à la Bastille, on en
forme le siège ; le gouverneur capitule ; il
est massacré ; quelques minutes après le pré-
vôt des marchands éprouve le même sort.
Vivement pressé par l'assemblée nationale,
le Roi se décide à renvoyer les troupes, et à
faire revenir le ministre disgracié. Bien plus,
et pour rétablir le calme, il prend le parti
de se mettre lui-même à la discrétion d'un
peuple révolté ; il vient à Paris. La harangue
du maire à son entrée, lui présente un rap-
prochement pénible : Henry IV avoit re-
conquis son peuple ; ici , c'est le peuple qui
a réconquis son Roi. Louis s'avance jusqu'au
centre de sa capitale, entre une triple haie
de gens armés qui ne font entendre d'autre
cri que celui de vive la nation! Une voûte
d'acier se forme sur sa tête, quand il monte.
à la grande salle de l'hôtel-de-ville ; là, il re-
çoit de la main du maire, et il se voit forcé
de placer à son chapeau la cocarde des re-
belles. Ainsi décoré, il est présenté au peuple
par le maire Bailly, qui s'écrie : Français ,
voilà votre Roi (1). Le peuple applaudit et
(1) Un journaliste, dans ce temps , en rendant
( 17 )
proclame sa victoire. Louis descend de l'hôtel-
de-ville, et reprend le chemin de Versailles,
au milieu des plus vives acclamations.
Cependant, les troubles dans les provinces,
les désordres dans la capitale , prenoient de
jour en jour un caractère plus alarmant. Le
comité des rapports , choisi dans le sein de
l'assemblée , faisoit dans le mois d'août, sur
l'état de la France, un rapport très-effrayant.
Quelques jours après, les ministres (1) intro-
duits dans le sein de l'assemblée, s'expriment
encore sur ce point, de la manière la plus
forte : La licence sans frein; les lois sans
force ; les voies de la justice méconnues et '
remplacées par des voies de fait, par des
proscriptions arbitraires ; les propriétés en-
vahies dans toutes les provinces ; des mains
incendiaires ravageant les habitations des
citoyens ; les asiles de la piété violés; l'in-
dustrie et le commerce suspendus ; la ter-
reur et la désolation répandues dans tout le
royaume : tel fut le tableau qui fut mis sous
les yeux de l'assemblée, à la séance du 7
août 1789; elle s'en émut peu. Occupée à
saper les fondemens du trône, elle s'aper-
cevoit à peine des progrès que faisoit l'anar-
chie. Chaque jour apportait l'annonce d'une
nouvelle insurrection; et chaque décret por-
toit une nouvelle atteinte à l'autorité du Roi.
compte de cette scène, et en commentant le mot de
Bailly, disoit qu'il avoit rappelé celui du gouver-
neur de la Judée : Ecce Homo ! -
(1) Le ministère à cette époque, se composoit de
M. Necker et de ceux qu'il y avoit appelés.
( 18 )
Ainsi, son pouvoir étoit anéanti; mais son
nom imprimoit encore le respect Ce bon
prince aimoit à croire que le peuple ne le
haïssoit pas ; il recevoit même souvent de
cette assemblée qui le dépouilloit de son au-
torité , des marques sensibles d'affection ; un
décret venoit de le proclamer le restaurateur
de la liberté française! Mais voilà qu'une
nouvelle carrière va s'ouvrir : ce ne sera plus
seulement la monarchie qui sera menacée ;
les attentats se dirigeront contre la personne
même du Roi.
Cinq mois s'étoient à peine écoulés depuis
l'ouverture des états-généraux , quand on vit
le Roi de France arraché de son palais par
une armée de brigands, être obligé de les
suivre, et de transporter sa résidence à Paris.
Il y entre précédé des têtes sanglantes de ses
gardes - du - corps, et entouré de sa famille
éperdue. L'assemblée, quelques jours après,
l'y suit. Plusieurs députés indignés des atten-
tats des 5 et 6 octobre, voyant l'ancienne
constitution détruite , les parlemens anéan-
tis, le système des deux chambres écarté, se
retirent.
i Toutefois, le malheureux prince conser-
voit encore de l'espoir. On le voyoit recueillir
avidement les moindres motifs qui lui pou-
voient donner lieu de croire que l'ordre se
rétablirait en France, et recevoir avec recon-
noissance les moindres témoignages d'affec-
tion dont il lui arrivoit d'être par fois l'objet.
Or, une circonstance particulière procura
au Roi ce soulagement, qui commençoit à
devenir pour lui bien rare, de recevoir de
(19)
ses sujets le tribut d'amour que les Français
payoient autrefois si libéralement à leur
prince ; le Roi parut à la fédération du
14 juillet 1790, en père ( il ne pouvoit plus
y figurer en Roi ) ; et il fut profondément
touché des preuves d'attachement que lui
donnèrent à cette époque les gardes natio-
naux rassemblés de toute la France.
Mais ce ne fut qu'une lueur passagère; tout
se rembrunit bientôt autour du Monarque.
Les nouveaux empiétemens de l'assemblée,
le désordre allant toujours croissant, aggra-
vèrent tellement sa position, qu'à la fin elle
devint insupportable.
En conséquence, fatigué de voir tous les
pouvoirs méconnus, les propriétés violées,
la sûreté des personnes mise partout en
danger, les crimes rester impunis, et une
anarchie complète s'établir au-dessus des
lois ,■ sans que l'apparence d'autorité que lui
donnoit la nouvelle constitution, fût suffi-
sante pour réparer un seul des maux qui af-
fligeaient le royaume (1),.le Roi, après
avoir solennellement protesté contre tous les
actes émanés de lui pendant sa captivité (2),
s'enfuit de Paris, dans la nuit du 20 au 21
juin 1791, et se dirige vers Montmédi.
Ainsi, le Roi de France fuyoit à travers ses
propres Etats, quand il fut arrêté à Varenne.
amené à Paris, comme un captif qui a tenté
de rompre ses fers, voué le long de la route
(1) Déclaration du Roi, adressée à tous les Fran-
çais , a sa sortie de Paris,
(a) Ibid.
( 20 )
aux insultes de la populace, constitué en état
d'arrestation aux Tuileries , obligé de subir
l'humiliation d'une espèce d'iu terrogatoire,
interdit des fonctions de la royauté, Louis
devoit s'attendre à tout. Mais, les hommes
de la révolution alors se divisent : les uns s'at-
tachent à l'idée de la république; les autres
veulent maintenir ce fantôme de monarchie
qu'ils ont élevé. Ces derniers l'emportent dans
l'assemblée, quoiqu'ils soient les plus foibles
dans les clubs ; le Roi est donc admis à re-
monter sur son trône, à la condition qu'il
acceptera la constitution.
Louis l'accepte, et jure de la maintenir ;
le parti constitutionnel triomphe. D'une part
les royalistes sont attérés, d'autre part les ré-
publicains sont comprimés ; mais ce triomphe
ne pouvoit pas être de longue durée. En vain,
pour l'assurer, Lafayette et Bailly disper-
soient-ils au Champ-de-Mars les rassemble-
mens séditieux qui s'y étoient formés ; en
vain la nouvelle constitution étoit-elle pro-
clamée avec ostentation , vantée comme un
objet digne de l'admiration de l'univers, et
jurée solennellement dans toute la France ;
ce frêle édifice n'étoit pas de nature à su-
bir l'épreuve du temps ?
La première assemblée avoit préparé la
chute du trône aux cris de vive le Roi ! La
seconde détruisit la constitution de 1791, en
protestant à chaque instant de mourir pour
elle. Cette constitution , quoiqu'elle n'eût
laissé au Roi qu'une ombre d'autorité , n'é-
toit point encore assez démocratique pour
des hommes formés à l'école des clubs; elle
( 21 7
devoit donc laisser beaucoup à désirer à ceux
qui furent appelés à composer l'assemblée,
législative ; aussi vit-on sur-le-champ cette
nouvelle assemblée prendre une direction qui
ne pouvoit être que d'un augure favorable aux
ennemis de la royauté.
Le zèle de ceux-ci s'enflammant de plus
en plus, ils en vinrent au point de se croire
appelés à briser les fers de tous les peuples.
Dans les groupes, dans les clubs, dans l'as-
semblée même, les noms de despotes et de
tyrans, pour désigner les rois de l'Europe,
étoient devenus du langage commun. Il faut,
disoit un des orateurs de la seconde assem-
blée (i), plusieurs mois avant le 10 août',
que la liberté et l'égalité triomphent ; et
elles triompheront en dépit de l' aristocratie,
de la théocratie et du despotisme. Ainsi la
puissance du jacobinisme s'élevoit de jour en
jour; et elle menaçoit, en s'élevant, tous
les trônes, tous les autels, toutes les distinc-
tions sociales fondées sur le principe de l'hé-
rédité.
Dans cette lutte épouvantable de l'anar-
chie contre l'autorité, on conçoit que les
premières attaques étoient toujours dirigées
contre le Roi de France. Les dénonciations
les plus injustes, les déclamations les plus
violentes partoient sans cesse de la tribune
des jacobins, retentissoient dans l'assemblée,
et se répétoient au même moment dans vingt
pamphlets incendiaires qui parcouroient toute
(1) Isnard, déjà cité deputé très connu de la se
coude assemblée.
; (22)
là France ; il n'étoit que trop visible qu'on
touchoit au dénouement.
Le 20 juin , la multitude égarée se porte
en armes aux Tuileries, force l'entrée du
palais , brise à coups de hache les portes de
'intérieur, inonde les appartemens , et
cherche avec empressement ses victimes. Mais
le sang-froid du Monarque, la grandeur d'ame
de la Reine, comme aussi cette sorte d'hésita-
tion qui accompagne un premier essai quand
il s'agit d'un grand attentat, arrêtent les as-
sassins.
Cependant le jour fatal approche. Vers le
milieu de la nuit qui précède ce grand dé-
sastre, le tocsin se fait entendre de tous côtés
dans Paris; des colonnes de brigands se for-
ment dans les faubourgs , et s'avancent du
côté des Tuileries. Le Roi cède à des conseils
timides, et se réfugie avec sa famille dans la
salle où délibérait l'assemblée. Le combat
s'engage; le château est forcé ; un carnage
horrible signale le triomphe des assaillans ;
mille scènes plus épouvantables les unes que
les autres se succèdent pendant plusieurs
jours ; elles viennent aboutir enfin aux mas-
sacres des 2 et 3 septembre.
Déjà, et depuis le 13 août, Louis avoit
été conduit avec sa famille dans la tour du
Temple ; or, il s'agissoit de statuer à la fois
sur son sort et sur celui de la monarchie :
l'assemblée ne croit pas être en droit de le
faire'; elle déclare seulement que le chef du
pouvoir exécutif est suspendu, et elle invite
e. peu ple français à former une convention.
Le jour même qu'elle est formée, cette
( 25)
convention se hâte de déclarer que la royauté:
est abolie en France. Toutes les dynasties ,
(disoit, en appuyant le décret, un des mem-
bres les plus connus de cette assemblée ) ,
n'ont jamais été que des races dévorantes
qui ne vivoient que de chair humaine ;
les Rois sont dans l'ordre moral ce que les
monstres sont dans l'ordre physique ; les
cours sont l'atelier des crimes et la tanière
des tyrans ; l'histoire des Rois est le mar-
tyrologe des nations ; celle des crimes de
Louis XVI servira de préambule à notre dé-
cret.
Il étoit aisé de voir , d'après ce début de
la convention, ce que Louis XVI avoit à at-
tendre d'elle. Traduit à la barre de l'assem-
blée, interrogé comme un criminel, déclaré
coupable de conspiration contre la liberté,
et d'attentats contre la sûreté générale de
l'Etat, ce Roi qui n'eut jamais son égal pour
la bonté, et qui se serait, si l'occasion se
fût offerte , voué pour son peuple , est jugé
digne de mort, et envoyé comme un scélérat
à l'échafaud. Son auguste épouse, sa ver-
tueuse soeur , éprouvent successivement le
même sort. Le sang le plus pur est versé à
flots ; la France passe sous le joug des plus,
vils scélérats.
Le trône étoit renversé..
§. III.
L'autorité du père de famille est ' elle - même
attaquée.
Pendant que l'anarchie exerçoit ainsi ses
ravages dans l'Etat, le désordre s'étoit mis
dans la famille. Jadis, c'est-à-dire avant que
l'esprit révolutionnaire y eût pénétré, les
devoirs de tous les membres de la famille
étoient connus et précis ; la religion lés re-
traçoit dans ses instructions réitérées ; elle
en ordonnoit l'accomplissement avec auto-
rité. Les moeurs ne contrarioient pas la reli-
gion sur ce point, car en général l'autorité
étoit respectée ; et celle du père de famille
en particulier, qui dérive de la nature, qui
s'identifie avec la religion, tirait encore des
usages et de l'opinion une nouvelle force. En-
finies lois venoient elles-mêmes à l'appui; plus
conformes à la nature , et moins tyranniques
qu'elles ne l'avoient été chez les Romains,
nos lois ne donnoient plus aux pères un droit
de vie et de mort sur leurs enfans ; elles n'a-
voient point laissé aux maris la faculté de
répudier leurs femmes : elles n'avoient re-
tenu de cette antique et sévère jurisprudence
que ce qu'il falloit pour donner à la puis-
sance maritale , à l'autorité paternelle, le
caractère d'une magistrature assez forte ,
Quoique tempérée, pour maintenir l'ordre
ans la famille, et exercer une influence sa-
lutaire sur les moeurs publiques. Sous l'em-
pire des lois dont nous parlons, une femme
n'eût point impunément affiché le désordre
d'un commerce adultère ; elle eût compro-
mis sa dot, auroit encouru la perte de ses
avantages matrimoniaux, et se seroit expo-
sée à passer le reste de ses jours dans un
couvent. De même un fils de famille qui se-
- roit tombé , à l'égard de son père, dans quel-
"■( 25):
que irrévérence grave , ou qui auroit donné
dans d'autres écarts, eût pu , sur la demande
de ce dernier, être enfermé jusqu'à l'âge de
vingt-cinq ans. Cet âge même qui étoit celui
de la majorité , laissoit encore le fils de fa-
mille sous la dépendance , relativement au
mariage ; car il ne pouvoit, à moins qu'il
n'eût trente ans révolus, se marier sans le
consentement de son père ; s'il se fût marié
avant cet âge, sans avoir obtenu ce consen-
tement , ou après cet âge, sans s'être mis
en devoir de l'obtenir, il encourait la peine
terrible de l'exhérédation. Enfin, ce qui con-
tribuoit à assurer la puissance paternelle,
c'étoit la faculté que les lois donnoient aux
pères de disposer d'une partie notable de
leurs biens , et de faire des avantages à ceux
de leurs enfans qui leur paroissoient mériter
cette faveur.
Ainsi, comme on voit, la religion , les
moeurs et les lois, en perfectionnant l'oeuvre
de la nature, concouraient à établir au sein
de chaque famille , un chef qui étoit chargé
de la régler, de la soutenir; et qui se trouvoit
investi à cet effet, de toute l'autorité néces-
saire.
Mais depuis que la religion eût été vouée
à la haine et au mépris ; lorsque toutes les
classes de la société, tous les âges de la vie
eurent été initiés aux mystères de l'incrédu-
lité ; la puissance du père de famille com-
mença à déchoir sensiblement. Vainement,
eût-elle alors cherché dans les moeurs, un ap-
pui que la religion ne lui offrait plus ; car,
es opinions, les affections du jour, n'étoient
rien moins que favorables à l'autorité. Un
( 26) .
amour effréné de l'indépendance ; l'opinion
que le pouvoir n'est légitime qu'autant qu'il
est déféré par celui qui y est soumis ; les
sciences morales avilies ; les sciences phy-
siques en honneur, et cultivées exclusive-
ment; nulle idée des devoirs; entier oubli
des convenances; la jeunesse et ses jouis-
sances, vivement appréciées ; la vieillesse et
son expérience , profondément méprisées;
telles étoient les moeurs du temps. Les lois
elles-mêmes, n'étoient guère plus favorables
au maintien de l'autorité des pères; car, elles
avoient subi de grands changement : à la vé-
rité , elles laissaient encore aux pères et
mères, les embarras et les soins de la pre-
mière éducation; mais lorsque l'enfant étoit
censé avoir atteint l'âge du développement
entier dé ses facultés physiques, il étoit sous-
trait à l'autorité de son père ; arrivé à l'âge
de 21 ans, il étoit majeur d'après les lois (1).
Ainsi, à cet âge qui est celui de l'inexpérience;
à ce moment critiqué de la vie, où les passions
les plus vives sont en jeu , le fils de famille
prenoit son essor. S'il avoit des biens, il pou-
voit en disposer à son gré, et sans retour;
s'il vouloit se marier, il pouvoit s'associer à
tout ce qu'il y avoit de plus vil et de plus in-
fâme; la loi lui en donnoit le droit; et le père
n'eût eu aucun moyen d'entraver l'exercice
de ce droit; il n'eût pas même été consulté
l'usage des sommations respectueuses ayant
été abolies. Du reste , l'enfant indocile, irré-
vérencieux, dénaturé, n'avoit plus à craindre
(1) Loi du 28 août 1792.
( 27 ) . -
d'être frappé du foudre de l'exhérédation
Le législateur étoit allé jusqu'à ôter au père
de famille le droit de disposer au profit d'un
de ses en fans, de la moindre partie de ses
biens (1).
Placés dans une position aussi fausse, les
pères dé famille ont alors imaginé de substi-
tuer à l'ascendant de l'autorité paternelle,
l'empire de la raison et l'attrait de l'affection.
Au lieu d'ordonner en pères, ils ont disserté
en philosophes ; au lieu d'imprimer le res-
pect, ils se sont attachés exclusivement à cap-
tiver le coeur de leurs enfans. Ainsi, le père
et l'enfant ont vécu familièrement; le respect
a disparu ; on s'est tutoyé réciproquement :
toute gêne, toute contrainte, ont été bannies
de l'éducation.
Cependant la plupart des pères ont échoué
dans cette entreprise que désavouoit la na-
ture. Une morale qui ne s'appuie sur rien,
des affections qui se fondent au feu des pas-
sions , ne sont pas des moyens suffisans pour
asseoir une bonne éducation. Au milieu de
ces longs raisonnemens, de ces doux épan-
chemens qui faisoient le fond de la méthode
nouvelle, les défauts de l'enfance se firent
jour, les vices de l'adolescence se dévelop-
pèrent, les passions de la jeunesse éclatèrent,
es pères réduits à la triste alternative de
jouer un rôle méprisable en tolérant, ou de
se rendre odieux en contrariant, ne surent
(1) Le pouvoir d'exhéréder, a été virtuellement
été aux pères, par leslois des .7 mars 1793 5 bru-
maire et 17 nivôse an 2.
(28).
plus ce qu'ils dévoient faire. Une jeunesse
impie et licencieuse se forma; des amitiés
capricieuses, le plus souvent de folles amours,
quelquefois des habitudes crapuleuses, effa-
cèrent dans ces jeunes coeurs la trace des af-
fections plus nobles de l'enfance. Cette rai-
son qu'on leur avoit donnée pour guide, éclai-
rée des lumières du siècle, se chargea elle-
même de leur apprendre qu'ils sont dispensés
de la reconnoissance, l'amour des parens
n'étant qu'un préjugé (1). Ainsi la paternité
devint une source d'amertume , et l'autorité
paternelle ne fut plus qu'une chimère.
On pourrait en dire autant de l'autorité
maritale ; car les lois qui régloient les rela-
tions du mari et de sa femme se modifioient
à leur tour dans le sens de l'affranchissement
de cette dernière, et la laissèrent à la fin
aussi libre que possible. Ce fut en particu-
lier l'effet de la loi qui introduisit le di-
vorce (2). Il est certain qu'une femme qui
pouvoit, sans alléguer d'autres motifs que
ceux résultant de l'incompatibilité d'humeur
et de caractère, rompre brusquement ses
liens, ressaisir entièrement sa liberté, en
jouir à son aise , ou passer, si elle le préfé-
rait , à d'autres engagemens , n'étoit sou-
mise qu'autant qu'il lui convenoit de l'être,
(1) On peut voir à ce sujet, le chapitre VIII de
la section 2e. de l'ouvrage d'Helvétius, intitulé de
l'homme, avec les notes.
(2) Loi du 20 septembre 1792 , dont les disposi-
tions furent encore étendues par celles des 8 nivôse
et 5 floréal an 2.
(29)
et pouvoit se jouer impunément de l'auto-
rité d'un mari.
Ainsi le divorce, en même temps qu'il don-
nait un libre cours aux passions , anéantis-
soit la puissance maritale ; de cette sorte , il
atteignoit le double but de la révolution.
SECTION SECONDE.
L'esprit de la révolutionfrançaise n'étoit pas
seulement un esprit d'insubordination.
Qu'on suive en effet, la révolution dans
son cours , on la voit toujours agissant dans
l'intérêt de l'orgueil, ou flattant les passions.
L'esprit infecté par l'orgueil, réclamoit
l'égalité ; le coeur subjugué par les passions,
soupirait après la liberté : la révolution s'est
attachée à satisfaire l'un et l'autre. D'une
part, elle a cherché à soulager l'amour-
propre , en nivelant toutes les hauteurs so-
ciales ; d'autre part, elle a voulu mettre le
coeur de l'homme à l'aise , en brisant le joug
des lois religieuses , morales et civiles qui
comprimoient les passions. Ainsi, en même
temps qu'elle jetoit les fondemens d'un gou-
vernement démocratique, elle ouvroit une
large voie à l'immoralité. Le divorce a été
décrété; les bâtards ont obtenu toute la fa-
veur des lois (1). Il a été proposé d'assigner
(1) Ce sont les lois des 4 juin 1793 et 12 brumaire
an 2, qui ont changé la jurisprudence par rapport
aux bâtards. La première pose en principe que les
enfans nés hors du mariage, succéderont à leurs
père et mère. La deuxième détermine les droits de
successibilité des enfans naturels.
( 3o )
des pensions sur le trésor public, aux filles
qui devenoient mères ; le concubinage et l'a-
dultère ont cessé d'être aux yeux de la loi
des motifs de faire annuler les libéralités qui
seraient le prix de la débauche (1) ; tout
homme qui affrontoit les lois de la pudeur,
qui apostasioit, qui donnoit un grand scan-
dale public, se plaçoit naturellement par-là,
dans les rangs des partisans de la révolution ;
rarement, exigeoit-on de lui d'autres garan-
ties.
Ce n'est pas à dire pour cela que le règne
de la convention, qui est l'époque du grand
développement des principes de la révolution
française , ait été l'époque de la plus grande
dépravation des moeurs ; on vivoit encore sur
un fonds de moralité qui n'étoit point alors
totalement épuisé; et les hommes, d'ailleurs,
étoient trop malheureux, étoient trop près
de la mort, pour être tentés de se livrer aux
plaisirs. Aussi, la corruption a-t-elle été plus
grande après la terreur, qu'elle ne l'a voit été
durant son règne. Mais, ce qu'il y avoit de
particulier à cette époque, c'étoit que la cor-
(1) La question de savoir si la loi du 17 nivôse
an 2 , avoit annulé l'incapacité résultant du concu-
binage , de l'inceste ou' de l'adultère, n'eût point
été agitée sous le gouvernement révolutionnaire ; on
n'auroit pas mis la chose alors en doute. Depuis, les
Jurisconsultes se sont divisés sur cette question, et
es tribunaux ont rendu des décisions qui se sont
contrariées sur ce point. Mais le code civil a mis fin
à toxite discussion. Les gens qui ont vécu dans le
concubinage et l'adultère peuvent réciproquement
se faire des donations.
( 31 )
ruption eût passé dans les lois; c'étoit qu'une
nation fût appelée à la licence des moeurs et
à l'insubordination par ses chefs; c'étoit que
la puissance que, Dieu a donnée aux gouver-
nemens pour assurer les droits de la justice,
flétrir ce qui est honteux protéger l'honnête
homme contre le méchant, fût employé en
sens inverse de sa destination ; en sorte que
la société se trouvoit organisée de manière
que l'histrion étoit honoré, le bourreau con-
sidéré , le sans-culotte élevé, l'homme pai-
sible emprisonné , l'innocent condamné, et
le sujet fidèle fusillé. Il sembloit que le génie
du mal eût pris possession de la terre, pour
donner à l'homme un nouveau but et d'autres
fins, en plaçant le bonheur dans le trouble,
et le devoir dans le crime.
Tel étoit cependant l'affreux bouleverse-
ment dont la France donnoit au monde le
spectacle , quand la révolution , dégagée de
ses entraves, eut marché plus librement dans
ses voies.
L'esprit de la révolution étoit donc un es-
prit d'immoralité autant qu'un esprit d'insu-
bordination ; la révolution dès-lors , sous
quelque point de vue qu'elle soit considé-
rée , ne peut qu'apparaître comme un objet
hideux.; son but étoit détestable, et ses
moyens furent atroces.
Toutefois, il est encore des sophistes se
donnant le nom de libéraux, qui voudroient,
en séparant les doctrines de la révolution
des crimes qu'elle a produits, relever le cré-
dit de ces doctrines.
« II ne serait pas juste, disent-ils, de jù-
... (52)
» ger la révolution d'après les oeuvres des
» sans-culottes, et d'après les actes de la con-
» vention ; la révolution, dans l'origine , a
» été le fruit lent et préparé des lumières ;
« elle fut entreprise dans des vues de jus-
» tice et d'ordre , jusqu'à l'instant où les
» fureurs d'une opposition insensée obli-
» gèrent les fondateurs à mettre leur ou-
" vrage sous la garde de la multitude (1).
» Pour connoître l'esprit de la révolution ,
» il faut remonter à 1789, et suivre les tra-
» vaux immortels de l'assemblée consti-
» tuante ; sur-tout se pénétrer des principes
» de la constitution de 1791, car ce pacte
» fut l'ouvrage de véritables amis de la li-
» berté (2) ».
Tel fut en 1815 le langage des libéraux ;
tel il sera toujours quand ils pourront parler
ouvertement, car leur engouement pour les
doctrines qui ont amené la révolution , n'a
souffert aucune altération. Après trente an-
nées d'essais malheureux , ils sont prêts à re-
commencer leurs expériences politiques, ne
voyant rien de plus beau, de plus avanta-
geux , que de faire revivre cet esprit qui
avoit animé la nation en 1789 (3). Il ne sera
donc pas inutile de revenir un moment sur
ce qui s'est passé à cette époque, et d'exa-
(1) Rapport de Fouché, lu à la chambre des re-
présentai, le 17 juin 1815
(2) Motion d'ordre du représentant Gamon, à la
séance du 28 juin 1815
(3) Expressions de Boulay de la Meurthe, en
présentant la constitution de l'an 8 à la commission
législative du conseil des Cinq-Cents.
(33_)
miner en particulier si l'assemblée consti-
tuante s'est acquis par ses travaux autant de
droits qu'on le suppose, à la reconnoissance
publique.
CHAPITRE DEUXIÈME.
Examen des actes de l'assemblée consti-
tuante.
Or , en entrant sur ce point en matière,
nous commencerons par convenir qu'il y au-
roit de l'injustice à ne pas reconnoître que
l'assemblée constituante fut une réunion
d'hommes distingués ; et que les débats qui
s'élevèrent entre eux , mirent au jour de
grands talens. Mais après avoir rendu, sans
distinction, au mérite de tous ceux qui se
sont fait remarquer dans cette assemblée, cet
hommage qui ne doit pas leur être refusé; il
est juste aussi de dire de ceux qui influèrent
sur ses décisions, et qui entraînèrent la ma-
jorité , que , tendant continuellement à re-
lâcher tous les liens, ils ont compromis tout
ce qu'il y a de plus sacré parmi les hommes;
et qu'en sapant toujours devant eux, ils ont
mis à nu les fondemens de la morale, ceux;
de la monarchie , ceux de la société.
(J. Ier
Atteintes portées à la morale.
Et d'abord ils ont ébranlé les fondemens
de la morale, en détruisant l'autorité des
croyances, notamment de celle qui formpit
la religion de l'Etat.
( 34)
Qu'on se rappelle en effet tout ce que
l'assemblée constituante a fait contre la reli-
gion , et l'on sera convaincu que la première
assemblée a tracé elle-même la voie qu'ont
suivie depuis la législature et la convention
dans le champ de l'incrédulité. Au lieu de
prendre, en se concertant avec l'autorité
ecclésiastique, des mesures pour ramener à
l'esprit de leur état ceux des ordres religieux
qui s'en étoient écartés ; au lieu de provo-
quer quelques suppressions, quelques ré-
formes nécessaires; l'assemblée se hâte d'ôter
aux religieux la disposition des biens qu'ils
possédoient (1) ; et trois mois après décrète
que les ordres et congrégations religieuses
sont supprimés , sans qu'il puisse en être éta-
bli d'autres à l'avenir (2). Vainement essaya-
t-on de faire pressentir aux auteurs du pro-
jet les suites funestes qu'il auroit, puisqu'in-
dépendamment de l'intérêt puissant qu'avoit
la religion à la conservation des ordres reli-
gieux , qui se chargerait des grandes entre-
prises dans les sciences, qu'eux seuls pou-
voient conduire à leur fin ? Qui soutiendrait
tous ces monùmens dont ils avoient couvert
le sol de la France, en faisant concourir tous
les arts à leur embellissement? Que devien-
draient ces grands établissemens d'éduca-
tion et de charité , qu'ils dirigeoient depuis
si long-temps? A qui s'adresseraient désor-
mais ces pauvres qui vivoient de leurs au-
mônes, ces malades qui étoient l'objet de
(1) Décret du 2 novembre 1789.
(2) Décret du 13 février 1790
... •• (35).
leurs soins? Toutes ces objections furent pré-
sentées avec force ; aucune ne fut résolue ;
et cependant on passa outre: tant étoit aveugle
le sentiment qui entraînoit l'assemblée à con-
sommer la ruine entière des ordres religieux,
ou pour mieux dire, à détruire la religion!
car le clergé séculier éprouvoit lui-même
l'effet des secrets desseins auxquels la reli-
gion étoit en butte. On le dépouilloit égale-
ment de ses biens ; on lui enlevoit successi-
vement les droits qu'il tenoit de la conces-
sion de nos Rois; enfin l'on empiétoit ouver-
tement sur les siens , en décrétant la consti-
tution civile du clergé (1). Cette constitution
sur laquelle on n'avoit consulté ni les évêques
ni le Pape, pouvoit être regardée comme
une des entreprises les plus hardies qui eût
été tentée jusqu'alors sur la juridiction de
l'église.
Aussi les évêques qui siégeaient dans l'as-
semblée , trop éclairés pour ne pas voir où
tendoient, malgré leurs déclarations hypo-
crites (2) , les chefs du parti qui dominoit,
s'abstinrent-ils de prendre aucune part à cet
acte d'hostilité contre la religion , et firent
(i) La constitution civile du clergé créoit quel
ques évêchés, et supprimoit un grand nombre d'an
ciens ; elle donnoit à tous les diocèses une nouvelle
circonscription , établissoit un mode d'élection in-
solite pour les évêchés et les cures, ôtoit au pape le
droit de confirmer les évêques, et enfin régloit
plusieurs points de discipline ecclésiastique.
(2) Les séances des 13 février,. 12 et 13 avril,
26 et 27 novembre 1790:, peuvent donner une idée
de cette hypocrisie.
(36)
même des protestations solennelles (1). Déjà,
et à deux reprises différentes (2), ces hommes
vénérables s'étoient levés spontanément, au
milieu de discussions très-importantes, pour
réclamer de l'assemblée qu'elle déclarât po-
sitivement que la religion catholique, apos-
tolique et romaine, étoit la religion nationale;
et cette assemblée avoit toujours , après de
longs et vifs débats, passé sur ces proposi-
tions à l'ordre du jour.
Au surplus, il ne faut pas croire que le
culte catholique fût l'objet unique de la haine
et du mépris des philosophes devenus légis-
lateurs. Ces philosophes ne voyoient dans 1
toutes les religions que de vieilles supersti-
tions dont il falloit que peu à peu les peuples
se désabusassent. Ainsi ce ne fut pas dans l'in-
tention d'être favorable aux luthériens, aux
calvinistes, que l'assemblée proclama la li-
berté de tous les cultes; ce décret ne fut que
l'expression de la haine qu'elle portoit à la
religion dominante , et de son indifférence
pour les autres : car il n'y a jamais eu lieu
de remarquer dans l'assemblée aucune ten-
dance à faire prévaloir le protestantisme sur
le catholicisme ; mais on a souvent eu l'oc-
casion de s'apercevoir qu'elle mettoit toutes
les croyances positives sur la même ligne,
(1) A la séance du 27 novembre 1790,, et à l'ou-
verture de la discussion sur la constitution civile du
clergé.
- (2) Lors de la suppression des ordres religieux,
à la séance du 13 février 1790, et lors de l'expro-
priation définitive du clergé, à la séance du douze
avril de la même année;
( 37)
c'est-à-dire qu'elle les regardoit toutes sans
distinction, comme des systèmes fondés sur
l'erreur. _/
Nous pouvons en fournir plus d'une preuve.
Le mariage est un des actes les plus impor-
tans de la vie; tous les peuples, pour cette
raison , l'ont consacré par des cérémonies re-
ligieuses. Partout, et toujours , on a pensé
que la Divinité devoit intervenir au contrat
par lequel l'homme et la femme se mettent
en société pour s'aider par des secours mu-
tuels , et en même temps pour donner nais-
sance à la famille. Chez les chrétiens notam-
ment, le mariage est un acte essentiellement
religieux. Cependant la révolution est par-
venue à le dépouiller de ce caractère, et
c'est à l'assemblée constituante qu'on doit d'a-
voir arrêté en principe que le mariage n'est
qu'un contrat civil (1). Or, évidemment ce
n'est pas dans l'intérêt d'aucune des commu-
nions chrétiennes qu'une semblable législa-
tion s'est introduite , mais bien en faveur de
ceux qui, rejetant le christianisme comme
toutes les autres religions positives, pensoient
que les promesses des époux ne tireraient
aucune force des vaines cérémonies d'un culte
inventé par des prêtres , et vouloient habi-
tuer peu à peu les peuples à se passer de ces
cérémonies.
Le respect pour la Divinité , le sentiment
religieux de sa providence, imprégnoient ja-
dis toutes nos institutions; nos Rois se regar-
-doient eux-mêmes comme les délégués du
(1) Art. 7 du tit. 2 de la constitution de 1791.
( 38 )
Roi des Rois : de-là sans doute cet usage an-
cien et général de graver sur les monnoies,
avec l'image du Souverain, une légende en
l'honneur de la Divinité ; or, il étoit encore
réservé à l'assemblée constituante d'anéantir
cet usage respectable (1). Une voix cepen-
dant s'éleva pour réclamer contre l'innova-
tion proposée ; elle se plaignit de ce qu'on
paroissoit prendre à tâche d'effacer tout ce
qui portoit quelqu'empreinte de la religion ;
elle insista pour la conservation de cette ins-
cription touchante, que le nom de Dieu soit
béni : cette voix fut interrompue à plusieurs
reprises par des murmures (2) ; et la légende
sacrée fut remplacée par ces mots, règne, de
la loi. Ainsi on vouloit que la loi régnât,
mais l'on s'inquiétoit fort peu que le nom de
Dieu fût béni : s'étonnera-t-on d'après cela,
que, huit mois après, du haut de la même
tribune qui venoit de retentir de cette dis-
cussion , un député de la seconde assemblée
se soit écrié, en vouant tous les prêtres in-
sermentés à la proscription , mon dieu, c'est
la loi, je n'en ai pas d'autres , je n'en veux
pas d'autres (3).
L'idée de déifier la raison humaine, n'ap-
partient pas non plus tout entière à Chau-
mette et à la convention ; l'assemblée cons-
tituante en avoit déposé le germe dans ses
décrets des 4 avril, 15 août et 27 septembre
_. (1) Voy. le décret du 9 avril 1791.
(2) Voy. la feuille du Moniteur du 11 avril 1791.
(3) Voy. les détails de la séance du 14 no-
vembre 1791.
f ( 39 )
1791. Par son décret du 4 avril, l'assemblée
avoit statué qu'un monument serait consa-
cré à recevoir les cendres des grands hommes,
et que la nouvelle église de Sainte-Geneviève
auroit cette destination. Mais une inscription
profane qui devoit être placée au-dessus du
fronton , indiquoit déjà que, conformément
au voeu exprimé par le directoire du dépar-
tement de Paris, cette église seroit convertie
en un temple (1) ; aussi, à la séance du 15
août, l'assemblée revenant sur cet objet, ne
désigne plus l'édifice de Ste. Geneviève, que
sous le nom de ci-devant église (2) ; et enfin,
dans son décret du 27 septembre 1791, cette
ci-devant église est nommée le Panthéon
français (3). C'est ainsi que cette assemblée
emportée elle-même par le mouvement dont
elle avoit donné l'impulsion , avancoit de
(1) L'extrait de l'arrêté du directoire du départe-
ment de Paris, qui fut lu à la séance du 3 avril, et
qui donna lieu au décret du 4, Contenoit ce qui suit :
« Plusieurs peuples anciens renfermoient dans des
,» monumens séparés, leurs prêtres et leurs héros.
» Cette espèce de culte qu'ils rendoient à la piété et
» au courage , rendons-le aujourd'hui à l'amour
» constant du bonheur et de la liberté des hommes ;
» que le temple de la religion devienne le temple de
» la patrie ; que la tombe d'un grand-homme de-
» vienne l'autel de la liberté ».
(2) V. les détails de cette séance , dans le Mo-
niteur. .
(3) Le Panthéon romain étoit, suivant ce que soit
nom indique, un temple dédié à tous les dieux. II
y avoit donc tout à la fois bien de l'impiété et bien
de l'orgueil à donner le nom de Panthéon français
. au nouveau monument décrété.
(40)
plus en plus dans la carrière de l'incrédulité
qu'elle avoit ouverte; et que déjà l'orgueil
humain élevoit des autels à l'homme, sur les
débris de l'autel de Jésus-Christ.
Encore , si les objets de ce nouveau culte
eussent été offerts à la vénération publique,
pour avoir honoré l'espèce humaine par de
hautes vertus ou par de grands talens ! Mais
non : ce n'étoient ni les vertus, ni les talens
qui placoient au Panthéon; il falloit, pour
y être admis, avoir marqué par des qualités
d'un autre genre. Ecoutons, un membre de
l'assemblée constituante , s'expli quant à la
séance du 30 mars 1791 : « Ce n'est pas aux ta-
» lens seuls que je rends hommage; ce n'est pas
» à l'esprit le plus distingué de son siècle, à
" l'homme que la nature n'a pas encore rempla-
», ce sur le globe; ce n'est pas à celui qui exerça
" sur tous les arts, sur toutes les sciences,
» le despotisme du talent. Ces titres, tout
" précieux qu'ils sont, ne suffiroient pas pour
» décider les représentans de la nation fran-
» çaise à décerner au philosophe de Ferney,
» les honneurs qu'on sollicite pour sa cendre;
.» je le réclame pour le philosophe...... Son
« regard perçant a lu dans l'avenir, et a a-
» perçu l'aurore de la liberté, de la régéné-
" ration française dont il jetoit les semences
" avec autant de soin que de courage ».
C'est donc uniquement parce qu'il avoit
terrassé le fanatisme , dénoncé les erreurs
jusqu'alors idolâtrées, déchiré le voile qui
couvroit toutes les tyrannies, que les Français
devenus libres, décernoient au libérateur de
(40)
la pensée (1), un honneur qu'il ne devoit
partager avec aucun des hommes de génie
qui avoient fait jadis la gloire de la France.
Si Voltaire ne se fût pas voué à la cause de
l'impiété, il n'eût pas été après sa mort placé
parmi les demi-dieux. Rousseau, de même,,
n'eût pas obtenu de la reconnoissance natio-
nale une statue (2), et ensuite reçu les hon-
neurs insignes de l'apothéose (3), s'il n'eût
pas été l'auteur d'Emile et du Contrat social.
Mais il avoit appris aux peuples à secouer
les chaînes du despotisme et de la supersti-
tion (4) ; il avoit été L'apôtre de la liberté et
le précurseur de la révolution (5). A ces
titres, l'assemblée le jugea digne d'être ad-
mis au Panthéon.
Certes , elle n'étoit amie ni dès moeurs ni
de la religion, cette assemblée qui déifiait
ainsi le cynisme et l'incrédulité dans la per-
sonne de Voltaire et de Rousseau ! Aussi, lors-
qu'il s'est agi pour elle de faire une profession
publique de sa foi, au lieu que précédemment
tous les actes solennels des nations étoient
faits en la présence de Dieu, et présentoient
une reconnoissance formelle d'un des princi-
paux mystères de la religion (6) : c'est en pré-
(1) V. les discours prononcés à la séance du 30
mai 1791.
(2) Décret du 21 décembre 1790.
(3) Décrets des 27 août et 21 septembre 1791.
(4) V. les détails de la séance du 27 août.
(5) Ibid.
(6) Le mystère de la Trinité. On peut s'en assurer,
en recourant aux traités de paix des nations. Le traité

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