Les privilèges sous l'empire / [signé : Desvosseaux]

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impr. de Hahn (Bruxelles). 1871. France -- 1852-1870 (Second Empire). 29 p. ; in-8.
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Publié le : dimanche 1 janvier 1871
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LES PRIVILÈGES
SOUS L'EMPIRE
Le jour où la France est tombée écrasée sous
le poids des désastres de toute sorte qui sont venus
impitoyablement fondre à la fois sur elle, chacun,
affolé d'épouvante, et comme en proie à une de ces
terribles hallucinations qui troublent momentané-
ment l'esprit, s'est demandé comment tant de
malheurs avaient pu si soudainement frapper
notre pauvre patrie.
En face de si grandes calamités, la presse, sol-
licitée par les douleurs du pays tout entier, a dû
s'imposer la tâche de rechercher et de faire con-
naître les causes de ces effroyables désastres.
« C'est en retraçant l'histoire de l'Empire :
c'est en faisant la lumière sur tous les actes de ce
gouvernement, depuis le crime du 2 décembre,
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date à jamais néfaste, jusqu'à la catastrophe du
4 septembre, autre date aussi tristement mémo-
rable.
« C'est en mettant tout d'abord en mémoire,
cette devise mensongère, l'Empire c'est la paix.
« C'est en rappelant au pays trop facilement
oublieux, les longues infamies du régime immonde
dont sa coupable et complice insouciance a pen-
dant vingt années favorisé l'existence.
« C'est en montrant ces bandes de fonction-
naires de toute sorte qui, sans nul souci de la for-
tune publique et privée, ni de la dignité de la
nation, ne songeaient qu'à émarger au budget, à
puiser à pleines mains dans les fonds secrets, et
qui, après avoir abusé du prestige et de l'influence
que leur donnaient leurs fonctions pour commettre
toutes les forfaitures, se faisaient finalement cha-
marrer de croix et de cordons pour couvrir d'un
voile imposant tous leurs cyniques exploits.
« C'est en déchirant ce voile trompeur, et en
mettant à nu le hideux tableau de toutes les viles
passions de ces hommes infects, en précisant le
degré de corruption et de démoralisation où étaient
tombés ces misérables qui, se vendant corps et âme
pour des faveurs, étaient également toujours prêts
à faire trafic de l'honneur de la famille et du pays,
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et auraient vendu l'Empire lui-même, s'ils avaient
trouvé plus de profits ailleurs.
« Enfin, c'est en rappelant les manoeuvres, les
mensonges, les abus, les fraudes, les scandales, en
un mot, les crimes de tous genres de ces hordes
malfaisantes pendant la longue période de ce
régime corrupteur, que les publicistes ont fait
comprendre à la nation désolée les véritables
causes des épouvantables catastrophes qui l'ont
précipitée dans l'abîme. »
Bien que toutes ces choses attristantes aient
été dites et répétées de toute part, et sur tous les
tons que peuvent inspirer la douleur et l'indigna-
tion; bien que la lumière soit faite, et que le pays
édifié aujourd'hui, soit plein de dégoût, de mépris
et de malédictions pour tous ces criminels, on ne
saurait néanmoins assez rappeler leurs infamies,
et trop accueillir toutes les révélations de nature
à flétrir leur odieux régime, surtout quand on voit
ces malfaiteurs oser encore, après toutes les hontes,
tous les désastres et toutes les douleurs dont ils
sont cause, relever effrontément la tête, et conce-
voir le criminel dessein, et l'espoir de venir s'as-
seoir, et dominer encore sur les ruines qu'ils ont
amoncelées sur notre malheureuse patrie.
En présence de ces monstrueuses tentatives,
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on se demande si les hommes qui les poursuivent
ne sont pas encore plus insensés que criminels,
lorsqu'ils songent à ressusciter leur règne, et à
nous imposer de nouveaux forfaits.
Sur quoi se basent-ils donc, ces exécrables
scélérats, pour nourrir un rêve aussi extravagant?
Est-ce parce qu'ils voient encore certains magis-
trats qui, dissimulant leurs turpitudes sous la
pourpre et l'hermine, bravent sur leur siège ina-
movible le mépris public? Est-ce parce qu'ils ont
parmi les leurs certains administrateurs de grande
société de crédit public continuant insolemment à
occuper leurs fonctions, et à combiner encore peut-
être à cette heure, à l'ombre de l'impunité, les
moyens d'augmenter leur scandaleuse fortune?
Enfin compteraient-ils sur le concours de quelques
guerriers capitulards?
Comment ces infâmes conspirateurs peuvent-
ils être assez cyniques pour ne pas comprendre
que tout est fini pour eux aujourd'hui, et que Dieu
et la nation les ont maudits à tout jamais?
Si l'empereur ne se trouve pas encore suffi-
samment édifié sur les causes de sa chute, qu'il se
livre donc au fond de sa retraite de Ghislehurst à
un sérieux examen de conscience; qu'il porte
surtout ses regards sur certains intrigants dont il
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s'entourait, qu'il comblait de ses faveurs, et qui,
par leurs scandales sans nom, ont été l'opprobre
de son règne, et en ont effacé les rares pages glo-
rieuses qui auraient pu trouver place dans l'his-
toire, alors il comprendra la cause de son exil, et
l'impossibilité de son retour.
Si le pays, en se complaisant pendant vingt ans
au milieu de cette honteuse corruption, et de cette
profonde démoralisation, s'est rendu complice de
l'Empire, il vient de subir trop cruellement l'expia-
tion de sa faute, pour que la leçon ne lui soit pas
profitable : il sait trop aujourd'hui, qu'on n'aban-
donne pas impunément ses destinées à des bandes
d'aventuriers bravant ainsi toutes les lois divines
et humaines, et si la nation est assez heureuse
pour revoir un gouvernement soucieux de son
honneur et de sa prospérité, et dévoué à sa régé-
nération, elle aura la sagesse de se grouper autour
de lui pour l'affermir d'une manière inébranlable,
et par un concours actif et sincère, elle voudra
l'aider à réparer les plaies profondes qui viennent
de lui être faites.
Après avoir rappelé d'une manière générale
les méfaits de toute sorte consommés sous le
régime qui pendant vingt arîs nous a fait vivre au
milieu de son atmosphère corrompue, et de sa
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perversité contagieuse, il ne sera peut-être pas
inutile, à divers points de vue, de citer quelques
faits et quelques exemples particuliers, et de
mettre en scène certains de ces aventureux
coquins qui ont causé un si grand dommage àja
fortune publique et privée de la France.
A propos de tous les scandales reprochés à
l'Empire, on a beaucoup parlé des privilèges
exorbitants de toute espèce qu'il se complaisait à
accorder à ses créatures, et au moyen desquels il
les enrichissait d'une façon si rapide et si scanda-
leuse.
Parmi tous ces personnages si particulièrement
privilégiés, il n'en est certainement aucun qui ait
obtenu des faveurs aussi grandes et aussi profi-
tables que celles dont s'est vu sans cesse, et à ses
souhaits, comblé M. FREMY, gouverneur du Crédit
foncier de France.
L'influence que cet habile courtisan puisait
dans la protection suprême que ses bassesses lui
avaient conquise, était si considérable, qu'elle
faisait parfois dévier les fonctionnaires dont le
concours, suivant les circonstances, lui était
nécessaire; chaque désir exprimé par ce tout-
puissant, était considéré comme un ordre supé-
rieur qu'on s'empressait toujours d'exécuter. On a
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rarement vu le favoritisme s'imposer aussi effron-
tément, d'une façon aussi immorale, et se livrer à
de pareils écarts : on peut dire, pour ce qui con-
cerne ce favori, qu'il y avait orgie d'abus.
Si on veut avoir l'explication des préférences
exceptionnelles dont cet intrigant était l'objet en
toutes circonstances, on pourra peut-être la trouver
dans les serviles complaisances auxquelles il devait
lui-même se prêter, selon les exigences de l'Empe-
reur et de l'Impératrice dont il administrait les
petites affaires intimes, auxquels il ouvrait la
caisse de son administration, suivant leurs besoins
et leur convenance, et avec lesquels il combinait
certaines spéculations dans le genre de celle à
laquelle a donné lieu ce fameux emprunt de la
ville de Paris, au sujet duquel se sont élevées de
si vives récriminations lors de la discussion du
budget au Corps législatif.
Parmi les opérations multiples que cet auda-
cieux spéculateur faisait sortir de la faveur inépui-
sable dont il jouissait, on cite plus particulièrement
de nombreuses concessions de travaux d'utilité
publique avec accompagnement de larges subven-
tions, sollicitées et obtenues par des intermé-
diaires, des espèces de plastrons, agents salariés
n'ayant aucune des connaissances nécessaires pour
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suivre de semblables entreprises, ne jouissant
d'autre part d'aucune influence, d'aucun crédit, et
n'offrant aucune garantie morale.
Les concessions et subventions relatives aux
canaux d'irrigation étant les plus susceptibles de
produire de gros et faciles bénéfices, paraissent
surtout avoir été l'objet des préférences et des
recherches du gouverneur du Crédit foncier.
Au nombre de ces dernières, celle concernant
le canal du Verdon, dans les Bouches-du-Rhône,
après avoir été l'objet de nombreux procès entre
divers intéressés, a donné lieu à un mémoire assez
curieux qu'il nous paraît utile de reproduire, pour
mieux faire apprécier cette faveur exceptionnelle
et sans bornes qui couvrait cet insolent person-
nage, et l'influence irrésistible qu'elle exerçait sur
les divers fonctionnaires auprès desquels il fallait,
selon la nature des affaires, s'adresser et solliciter.
Les révélations que renferme ce mémoire sur
tous les agissements coupables auxquels cet auto-
crate croyait pouvoir impunément recourir pour
arriver à se constituer rapidement cette fortune
scandaleuse qu'il possède aujourd'hui, suffiront
pour faire comprendre l'usage que l'on faisait sous
l'Empire des finances du pays.
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MEMOIRE
RELATIF A LA CONCESSION DU CANAL DE YERDON
ET A LA VENTE DE CETTE CONCESSION
Le 20 mai 1863, Son Excellence le ministre
des travaux publics a rendu un décret accordant
à MM. DUSSARD et SELLIER la concession d'un
canal destiné à conduire les eaux de la rivière du
Verdon dans la ville d'Aix (Bouches-du-Rhône).
L'initiative de ce canal est due à M. PASCAL
NICOLAS qui était ingénieur et entrepreneur de
travaux publics à Marseille, et qui, sur la proposi-
tion et les conseils' de M. RIGAUD, maire et député
de la ville d'Aix, et devenu plus tard premier pré-
sident de la cour d'appel, s'était associé MM. DUS-
SARD et SELLIER, pour poursuivre plus active-
ment et efficacement toutes les démarches que
pouvait exiger l'intérêt de ladite concession, en
aidant par les influences dont ils disposaient, et
particulièrement par l'appui considérable de
M. FREMY, gouverneur du Crédit foncier de
France, ami du susdit président de la cour d'Aix,
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et protecteur bien connu et tout dévoué de
M. SELLIER.
Peu de temps après l'obtention de cette con-
cession, le 20 décembre de la même année,
M. NICOLAS, avant d'avoir eu le temps de réa-
liser aucun clés avantages qu'elle comportait,
mourut en laissant cinq enfants, des créanciers, et
pour toute fortune, les droits résultant de son
association avec MM. DUSSARD et SELLIER.
A partir de ce moment, MM. DUSSARD et
SELLIER se considérant comme les seuls proprié-
taires et maîtres de la concession, sans se préoc-
cuper en aucune façon des droits des enfants
Nicolas et des créanciers de leur père, combi-
nèrent dans l'ombre tous les moyens qui leur
parurent convenables pour en opérer le plus
promptement et le plus avantageusement possible
la vente.
Dirigés à cet effet par M. FREMY, et toujours
aidés de son haut patronage, ils se mirent en
relation avec divers administrateurs du Crédit
foncier d'Angleterre qui, séduits par les brillantes
perspectives que faisait entrevoir le puissant pro-
tecteur de M. SELLIER, accueillirent avec empres-
sement les propositions de ces derniers, et résolu-
rent sur-le-champ, de concert avec eux, la création

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