Les propos de Cassandre

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Dentu (Paris). 1866. 1 vol. (30 p.) ; in-8.
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Publié le : lundi 1 janvier 1866
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LES PROPOS
DE
CASSANDRE
PARIS
DENTU, LIBRAIRE-ÉDITEUR
PALAIS ROYAL, GALERIE VITRÉE
1866
LES PROPOS
DE
CASSANDRE
I
Il est un mol qui, dans les temps de lattes, de grands
mouvements d'idées, ne se prononce hélas ! à droite et à
gauche, qu'avec une sorte d'indignation et de mépris.
Cependant il exprime le terme providentiel de tous les
chocs humains : mais, avant d'arriver aux solutions sim-
ples, les seules vraies et par conséquent les seules bonnes,
la passion nous convie aux batailles, et trop souvent, entre
honnêtes gens séparés par des dissidences, au lieu de
chercher à s'entendre, on aime mieux courir le danger
des plus grandes ruines, ne rien obtenir d'un adversaire,
que d'avoir, sur le moindre point, à lui céder.
Eh bien! le mot détesté, le mot dont personne ne veut
au début et qui seul clôt les révolutions et les crises, LA
CONCILIATION, pour tout dire, je l'écrirai sans crainte en
— 4 —
tête de ces quelques pages, au risque d'être honni, bafoué,
traité d'insensé par plus d'un ami en fureur.
Quand on veut se mettre au-dessus de l'esprit de parti,
chercher la vérité en dehors des petites Eglises, il faut se
résigner aux clameurs.
Qu'importe?... la résignation dans la vie devient bien
vite la force indispensable de chaque journée et de chaque
heure.
II
Oui, nécessité de la conciliation, voilà une vérité de
premier ordre dans la Société européenne en transforma-
tion complète, aussi bien que la Société française, depuis
1789. Mais l'une et l'autre, comme correctif de la mobilité
souvent si regrettable des institutions purement humaines,
ont une base divine qui, respectée, leur assurera la durée,
c'est le Christianisme avec sa flamme par excellence, la
charité, vertu d'où découle tout naturellement, après les
longues épreuves, l'esprit de rapprochement, de concorde,
objet cependant du dédain ironique des plus passionnés.
III
1789, qu'on applaudisse au mouvement imprimé par
lui aux institutions politiques et sociales de l'Europe ou
— 5 —
qu'on le blâme, les a irrévocablement changées, tel est le
fait incontestable. De là, beaucoup de regrets amers et
beaucoup d'espérances peu mesurées, beaucoup de haines
et beaucoup d'enthousiasmes, beaucoup de bonnes choses
emportées hélas ! dans le même tourbillon que certains
abus criants, beaucoup d'utopies caressées comme d'heu-
reux élancements vers l'avenir, beaucoup de résistances
entêtées, beaucoup de rêves pris pour des inspirations pro-
phétiques, beaucoup de partis, l'absence d'une forte doc-
trine nationale, un amour effréné de nouveautés, de
changements, particulièrement un esprit d'opposition
quinteuse, bélier terrible battant incessamment en brêche
les pouvoirs quels qu'ils soient, tendance chère à tous les
blessés de la politique, lesquels, en l'absence de leur idéal,
se consolent par des taquineries et même des outrages,
sans penser qu'ils risquent, pour le triste plaisir d'un mo-
ment, de paralyser le nerf même des sociétés humaines,
c'est-à-dire l'autorité dans son essence.
IV
Le développement de l'esprit d'opposition prit, sous la
Restauration, par la tribune et par la presse, un essor for-
midable. Il en arriva promptement à ne rien respecter, si
bien que, malgré des racines séculaires, malgré la force
d'un admirable principe de transmission du pouvoir,
principe qui ne faisait obstacle à aucun des changements
toujours rendus nécessaires par la succession des temps,
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l'antique royauté est morte comme de coups d'épingles,
laissant derrière elle une fille bâtarde, destinée à louvoyer
pendant dix-huit années. Puis vinrent des jours où Ton
put tout craindre, des heures d'oscillation, de stupeur.
Les partis ne désarmèrent pas, ils se bornèrent à une trève
sur le bord des abîmes, à de petits compromis, à des es-
sais d'entente ou nul ne voulait au fond rien sacrifier.
Mais tandis que tous s'agitaient impuissants autour du
noeud gordien de la situation nouvelle, une main de
prince le trancha, et le scrutin populaire fit du hardi poli-
tique un Empereur.
À partir de ce grand revirement des choses, l'esprit
d'opposition plus contenu a-t-il fini par s'éteindre? Non,
il subsiste guettant l'heure d'une nouvelle invasion, ca-
pable de tout empoisonner, sans vertu pour rien guérir.
V
Oh ! j'entends parfaitement la réplique :
" Homme de la conciliation, y songez-vous ? Vos der-
« nières paroles suffisent à vous mettre, pauvre insensé,
« en guerre avec tout le monde. »
Patience ! j'espère encore sortir, sans fêlure à la tête ni
brevet de folie, du conflit où je me trouve engagé !
Comment, à moins de vivre les yeux fermés, se refuser
à voir que l'esprit d'opposition entraine après lui la
guerre en permanence, la critique incessante, âcre, irri-
tante, destructive de toute équité? Voilà pourquoi je le
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combats comme une peste, sans croire qu'il puisse jamais
produire aucun résultat heureux.
Je sais bien qu'on lui attribue la puissance du contrôle,
mais je ne lui reconnais guère, lorsque je l'étudié dans le
passé comme dans le présent, que celle d'agacer l'autorité
en multipliant autour des gouvernants, et comme à plaisir,
tous les genres d'obstacles. Le contrôle, solennelle magis-
trature, veut, chez qui l'exerce, l'impartialité souveraine,
le profond respect de la justice, grandes vertus en contra-
diction formelle avec l'agression érigée en système, l'ha-
bitude de n'envisager les questions que pour trouver un
côté vulnérable, une thèse à reproches, un sujet de
satire.
Je ne vois pas, je l'avoue, qu'il soit moins odieux de
s'affubler du rôle de frondeur quand même que de celui
d'aveugle et plat adulateur. Les séides du dénigrement
comme les fanatiques de l'éloge me semblent aussi détes-
tables les uns que les autres. Et comment demander sé-
rieusement à un chef d'Etat d'interroger avec quelque
confiance l'opinion d'hommes qu'il sait décidés à con-
damner ses actes à l'avance et pour lesquels l'examen n'est
pas un moyen d'éclairer la conscience, mais seulement
l'opération nécessaire à l'organisation d'une tactique?
VI
En thèse générale et à part les sentiments et les illusions
de tels ou tels hommes généreux pris un à un, le fond de
— 8 —
l'opposition depuis plus de soixante-dix ans durant chaque
phase de gouvernement éclose de nos ébullitions sociales,
c'est, non le redressement et le perfectionnement des choses
existantes, mais l'espoir secret, la volonté bien arrêtée d'un
renversement. Malgré les belles protestations, les grands
écrits, les puissantes harangues, voilà la vérité toute nue,et
Dieu sait, si j'étais de taille à attirer les regards, les fou-
dres dont je me verrais immédiatement écrasé pour oser
la dire. L'histoire, cependant, parle assez haut : mais la
passion la récuse, pour se dispenser de l'étudier elle s'en
fait une, et chaque école ne met jamais en doute qu'au
lendemain des bouleversements elle trouvera le secret
de l'apaisement subit, des institutions inébranlables.
VII
Or, ce secret en voici tout le mystère :
Avoir, pour unique mobile des sentiments et dos actes
politiques, l'amour de la patrie; pour règle invariable de
concours ou de blâme, la justice.
Quels que soient les regrets, les traditions de famille,
les théories qui plaisent ou blessent, la politique saine et
loyale n'a, en réalité, d'autre but que le bonheur et l'in-
térêt du pays. Sans nul doute, le meilleur gage de cette
précieuse félicité, la puissante sauvegarde de cet intérêt
sacré, c'est, le plus longtemps possible, le respect de la
constitution primordiale. Mais quand des révolutions inef-
façables ont remué la Société du faîte à la base et de la base
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au faîte, quand il y a des vaincus dans toutes les causes
et que du passé il ne reste que des ruines, faut-il songer
à perpétuer les destructions, faut-il se réunir pour fonder
ou ne se grouper que pour saper chaque édifice s'élevant
au-dessus du sol?
Évidemment, on doit aux gouvernements sortant des
grands chocs populaires qu'ils n'ont point provoqués et
se vouant à en éviter le retour, autre chose que de la
haine; évidemment, il leur appartient de traiter en en-
nemi quiconque leur refusant aide pour le bien est décidé
à ne jamais applaudir s'ils accomplissent de nobles actes,
à leur créer d'éternelles entraves, à les pousser vers un
seul et unique terme, la chute.
VIII
Certes, moins qu'aucun autre de ma génération (et me
voilà avec mes chers contemporains cotoyant le demi-
siècle), je n'ai vécu sans convictions politiques, sans af-
fections, sans un idéal personnel. Enfant j'ai vu partir
pour l'exil et le roi Charles X, et le dernier dauphin de
France, et la noble fille de Louis XVI, et cet héritier de
tant de rois qui pour être né sur les marches d'un des
plus grands trônes du monde se trouve condamné, depuis
bientôt trente-six années, à ne pas respirer l'air de la pa-
trie. On m'apprit, au foyer domestique, à pleurer sur le
grand désastre de la maison de Bourbon, à détester l'usur-
pation de famille, triste comédie monarchique close par
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un dénouement digne du début. Je me suis convaincu
mille fois depuis, par l'étude, que la France s'était
constituée, avait grandi jusqu'à devenir une nation si
prépondérante dans les destinées des peuples modernes,
grâce, après sa foi catholique, à son esprit monarchique,
au grand principe de l'hérédité qui formait en quelque
sorte à lui seul toute notre antique loi politique. Sous la
seconde République, phase unanimement acceptée comme
une transition nécessaire, un temps d'épreuve après l'ef-
fondrement subit d'un trône improvisé et sans base, l'es-
poir m'est venu d'un retour de mon pays vers la vieille
constitution nationale. Dieu n'a pas voulu qu'il en fût
ainsi, les évolutions du principe électif nous ont emportés
vers d'autres destinées. Vous voyez que je suis un vaincu
de toute ma vie, ma confession ne saurait être plus
entière.
Eh bien ! je vous l'avoue aussi, au jour de ma so-
lennelle défaite, au lendemain des scrutins écrasants, en
tournant mon coeur vers la patrie, en me consolant de
mes propres meurtrissures par des voeux pour son bon-
heur, j'ai souhaité que les hommes de bien renonçassent,
dans une ère nouvelle, aux tristes pratiques de l'opposi-
tion systématique. Hélas ! je sentais celle-ci étonnée, dé-
concertée, contenue, mais néanmoins entêtée, impla-
cable. A l'écart de tout, mais décidé dans ma conscience
à juger les actes et les hommes avec impartialité, j'ai vu
des mains honnêtes attiser sourdement des brasiers ter-
ribles, j'ai vu les soutiens naturels du principe d'autorité
se réjouir de conflits prêts à naître et de ce qu'ils esti-
maient des fautes, agacer la souveraineté, lui reprocher
11 —
de ne pas marcher dans le sens de leurs idées, alors ce-
pendant qu'ils lui refusaient tout appui.
Oui, j'ai vu tout cela, et j'en ai tremblé.
IX
Ah ! combien mon titre dit vrai, et comme je joue réel-
lement ici le triste rôle de Cassandre ! Car l'Empire n'a que
faire de mes lamentations, et ceux que j'aimai toute ma
vie me les reprocheraient, s'ils les lisaient, comme des
indignités..... Qu'importe! j'écris sous l'oeil de Dieu, et
pour me rendre un compte exact de ce qui, depuis si
longtemps, bouillonne dans mon âme.
En politique, l'homme ami de l'équité, s'il veut garder
quelque paix, doit refouler sans cesse au fond de lui-
même les paroles qui lui viennent aux lèvres, et, dans le
monde, se condamner au silence : mais quand le coeur
déborde, le papier devient au moins un patient, si ce n'est
très-discret confident.
X
Parmi les malheurs si multipliés qui suivent les révolu-
tions, il y a lieu de ranger, au premier rang, la division
des nations en partis qui ne veulent, ni les uns ni les au-
tres, selon le reproche célèbre trop exclusivement appliqué
—12 —
en France à une seule opinion, « ni rien apprendre, ni
rien oublier. »
Un parti, être collectif souverainement tyrannique, se
forme le plus souvent en prenant la liberté pour devise,
mais quiconque entre dans son sein devient un esclave
obligé de plier toute pensée à la doctrine de deux ou trois
chefs dominateurs, de ne parler, de n'agir qu'en vertu
d'un mot d'ordre, d'applaudir ou de blâmer d'après le
signal donné, de faire prévaloir, en définitive, sur la voix
de la conscience, des instructions qu'il n'est loisible à
un enrôlé de discuter qu'à la condition de passer pour
traître.
Voilà l'indépendance dont on jouit dans les rangs des
partis, et le rôle qu'ils assignent à l'équité dans la vie de
leurs adhérents. Chez eux, haine et amour, tout est
aveugle, mais la haine domine de beaucoup : aussi, puis-
sants à détruire, ne fondent-ils jamais rien de durable.
Les partis, dans une nation, sont comme les sectes dans
l'Eglise : celles-ci portent atteinte à l'unité, ceux-là tuent
le patriotisme. Malheur donc aux principes derrière les-
quels les partis s'abritent, car, en bien peu de temps, ces
principes se trouvent dénaturés et compromis par leurs
prétendus tenants.
A quoi suis-je bon maintenant après de telles paroles,
si ce n'est à me voir envoyer aux carrières ou jeter aux
gémonies?
De deux choses l'une, ou personne ne me lira, et alors
ma tranquillité ne sera point troublée, ou par hasard,
j'aurai des lecteurs, et leur bon sens me servira de bou-
clier.

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