Les propos de Jean Tondu, par Régi de Punters. Premier propos

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impr. de Walder (Paris). 1868. In-18, 36 p..
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Publié le : mercredi 1 janvier 1868
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LES
PROPOS DE JEAN-TONDU
LES
PROPOS DE JEAN-TONDU
PAR
REGI DE PUNTERS
PREMIER PROPOS
PARIS
TYPOGRAPHIE WALDER, RUE BONAPARTE, 44
1868
LES
PROPOS DE JEAN-TONDU
Si l'on me demande pourquoi j'entreprends cette pu-
blication qui pourrait bien se renouveller une douzaine
de fois par an, je répondrai : parce que je suis certain
qu'elle sera profitable à quiconque saura la lire.
Dois-je maintenant me tracer, et le faire connaître,
un plan ou un programme arrêté à l'avance, comme cela
est généralement d'usage?
Je ne commettrai pas cette maladresse.
Il me semble que, par le temps qui court, nous de-
vons nous sentir assez gouvernés par les autres pour ne
pas éprouver le naïf besoin de nous forger de nouvelles
chaînes.
Rebelle par tempérament et par principe à toute con-
stitution,— je me refuse obstinément à m'octroger une
charte.
— 6 —
Je parlerai donc, au jour le jour, de tout sujet ou de
tout objet qui, par sa nature ou son milieu, saura exci-
ter les sympathies ou les répugnances de mon esprit ;
— ses espérances ou ses inquiétudes.
Toutefois, si, comme on le croit en bien des endroits,
il est vrai que nous vivions au sein d'une société dé-
mocratique, il me semble bien difficile que la politique
ne vienne pas quelquefois, trop souvent peut-être, se
mêler à mon travail.
Mais, d'hors et déjà, j'avertis que, lorsqu'il m'arrivera
de céder aux obsessions de l'intruse, ce sera pour la
traiter à ma manière et non à la manière des autres ;
— et, dès aujourd'hui, je cède au caprice de lui dire
quelques-unes de ses vérités. . . . .
Mon esprit ne se sent pas très à l'aise en face de la
politique; — et, dois-je l'avouer? — c'est qu'il ne se
rend pas parfaitement compte du sens exact qu'il con-
vient d'attribuer à ce vocable.
Que signifie, en effet, et que peut nous vouloir, au
sein de nos groupes modernes, ce mot vieux et un peu
mal fâmé, qui, du reste, nous vient des Grecs ?
Sert-il, comme on l'a dit, d'enveloppe à une science
qui a pour but d'apprendre à gouverner les hommes?
Si c'était cela, il faudrait s'empresser de le bannir de
nos dictionnaires et de nos régions, — parce que la
loi supérieure de progrès et de liberté veut que l'homme,
en marchant en avant, à la conquête de son complé-
ment moral, apprenne de plus en plus à se passer de
gouvernement ; — et, qu'en vue de cet idéal plus fa-
cilement réalisable qu'on s'imagine, la science de gou-
verner devient singulièrement inopportune et anoma-
lique.
Or, s'il ne signifie pas ce que je viens de dire, il ne
signifie rien du tout.
Ce n'est plus qu'un terme creux, tout au plus propre
à servir de cachette aux habiletés vieillardes et aux am-
bitions malsaines.
Dans l'une comme dans l'autre alternative, il m'est
avis que la politique, avec son cortége de duperies et
de forfaits antérieurs, ne peut plus guère avoir la pré-
tention de se présenter à nous comme une rosière.
Elle a fait, du reste, trop longtemps l'école buisson-
nière aux alentours des casernes pour ne pas sentir un
peu la fille à soldat... et, à la présente heure, dit-on,
il n'est pas jusqu'à la Religion, sa vieille complice
avec laquelle, du reste, elle s'entend encore à merveille,
quand il s'agit de lui emprunter, à charge de revanche,
ses maléfices usuraires, qui ne s'inquiète de son discrédit
et ne cherche à dégager sa réputation compromise.
C'est que l'habile matrone est une lâcheuse, avant
tout ; — et qu'il n'y aurait rien d'étonnant qu'un de
ces quatre matins elle lui coupât les vivres tout d'un
coup. Les marchandes à la toilette n'en font pas
d'autres, journellement, à la pratique qui a perdu ses
dents ou qui s'est laissée tatouer par la petite vérole.
Je ne puis préciser, au juste, l'instant où la brouille se
déclarera dans ce ménage hybride ; — mais, ce que je
sais bien, c'est que toutes les deux fermeront boutique
le jour où les peuples, las de servir de monnaie à leur
sacrilége agiotage, auront crié : haro! sur tout ce qui
est mensonge!...
Est-il vrai qu'il y ait encore de bons et braves coeurs
qui croient à la polique, comme science?
Si cela est, qu'ils se détrompent.
Considérée isolément, la politique, pas plus que ce
qui vient d'elle, ne peut désormais rien produire d'es-
sentiellement profitable au milieu de nos intérêts dis-
parates et de notre organisation mal conçue.
De sa gestation troublée, tout au plus pourrait-il sor-
tir une ces révolutions stériles que Robespierre, dans sa
tyrannique austérité, n'hésiterait pas à qualifier de
crime, et qui autoriserait un charmant esprit plus
humain à répéter : plus ça change, plus c'est la même
chose.
Ce que je viens de dire me parait si incontestable
que, si, par un caprice qui ne lui coûterait rien, le
gouvernement prenait au mot l'opposition, en promul-
guant en bloc toutes les libertés politiques qu'elle lui
demande (et que, certes, elle a bien le droit de lui de-
mander), j'affirme que ces libertés ne produiraient
point la Liberté, dans le sens de la théorie progressiste,
c'est-à-dire la liberté dans l'individu par rapport à
l'individu; d'où il résulte que toute élection faite sous
le régime de ces libertés, et même en dehors de toute
pression administrative, produirait très-certainement
une majorité qui, avant de se rendre au Palais Bourbon,
ne manquerait pas de passer aux Tuileries prendre les
ordres du maître de la maison.
S'il en était ainsi (et il en serait fatalement ainsi), que
conclure de cette expérience ?
Faudrait-il en déduire que S. M. l'Empereur des
Français et sa jeune dynastie sont entrés si avant
dans le coeur des populations que rien, désormais, ne
pourra les en déloger ?
Eh, que Diable ! le chef de la famille impériale sait
mieux que personne que toute chose est sujette à la
casse sur notre globe raboteux, — et que, du reste, par
le temps de misère qui court, les populations ont bien
autre chose à faire que d'occuper leurs loisirs à ré-
chauffer des dynasties sous leurs aisselles.
Faudrait-il en conclure que les libertés qui auraient
1.
— 10 —
produit cet étonnant, mais logique résultat, sont mau-
vaises en elles-mêmes et qu'il faut les jeter au vent?
Assurément non, encore; — parce qu'on voit tous
les jours de très-bonnes choses produire leur extrême
contraire, suivant leurs milieux, leurs tenants et abou-
tissants.
Ce qu'il faut en conclure, le voici : c'est que la Liberté
ne se décrète pas plus que la vertu.
Supérieure, par ses origines, aux lois et décrets, elle
est venue au monde en môme temps que l'homme,
qu'elle doit constamment agiter de son immanence, et,
dont, seule, elle détermine la responsabilité, tout en
dominant les législations de la force d'un à priori.
L'homme, par sa migration au groupe social, est bien
devenu complexe; — mais s'il ne se présente aux co-
mices avec son apanage natif, tout ce qui émane de
lui est nul et de nul effet;
Ce qui fait que l'homme, en tant que citoyen, ne peut
être véritablement libre dans l'exercice de sa volonté
publique qu'à la condition de l'être comme individu ;
— c'est donc par la pratique de la liberté individuelle
que le vote acquiert sa validité ; — d'où il résulte que
toute élection faite en dehors de cette sanction primor-
diale ne peut constituer qu'un état de chose anarchi-
que, en reléguant, comme toujours, le Progrès à la
merci d'une perpétuelle pétition de principes.
— 11 —
Les idées qui précèdent, directement ascendantes du
Contrat social, me paraissent, par leur valeur axiomale,
au-dessus de tout conteste; — et, pourtant, n'ont-elles
pas servi de texte à un déplorable malentendu au cours
de la période de 1848, entre les républicains et les so-
cialistes?
Comme si l'on pouvait être l'un sans être l'autre !
Je n'ai ni la prétention, ni le désir de me constituer
juge du camp dans ces débats fratricides, — mais, puis-
que, par le souvenir, je traverse cette date célèbre, qu'il
me soit permis, en passant, de saluer l'épaisse cohorte
des méconnus d'alors, en tirant mon chapeau à la
grande ombre de Proudhon.
O camaraderie ! en as-tu fait des tiennes, à cette époque
candide ?
Que d'intelligences élevées et de coeurs chauds ; que
de consciences pures et héroïques, se croyant indignes
selon la parole de Massillon, se sont empressées de faire
place à tes recommandés audacieux !
En 1848, il y avait, à Paris et dans les départements,
mille personnes en état de républicaniser la France mo-
narchiste; quelques-unes ont été appelées à temps, pour
marcher au sacrifice préparé par l'impéritie du plus
grand nombre...; — car rien n'est changé depuis Beau-
marchais : quand il faut un diplomate, c'est toujours
un musicien qui arrive ;— et, cette fois, quelle bande de
danseurs marchait sur les talons du Barde ! !
— 12 —
Poursuivant ma démonstration, je dis, en vertu de
mes prémisses certaines, qu'une élection faite, même
sous le régime des libertés politiques demandées, et
exempte de toute pression officielle, produira une ma-
jorité favorable à l'empire, et j'entends le prouver à
tout esprit impartial, par un rapide coup d'oeil jeté sur
le chaos des intérêts, — c'est-à-dire des dépendances
personnelles, exclusives de toute liberté civique, — et,
par conséquent, profitables à tout statu quo anti-libéral.
Ne voulant pas qu'on puisse me taxer de fantaisie, je
commence par choisir, au profit de ma thèse, l'élément
social qui, par sa fonction, devrait émerger la plus
grande somme d'indépendance, — c'est-à-dire la pro-
priété foncière ; — et je dis que la propriété, ce grand
instrument d'émancipation, étant elle-même vassale du
capital, le plus grand despote des temps modernes, ne
peut qu'engendrer ou perpétuer la servitude ; — et je
le prouve :
La propriété immobilière, en France, est évaluée à
environ 34 milliards ; elle doit au capital, par l'hypo-
thèque ou la dette chirographaire, environ 14 milliards.
Cette dette grève en majeure partie la propriété inter-
médiaire dont la valeur gravite entre 30 et 100,000
francs, et, pour le surplus, les petits avoirs.
— 13 —
Peut-on dire que le propriétaire d'un domaine de
100,000 francs, grevé de 40,000 francs, est indépen-
dant?
J'affirme qu'il ne l'est pas; j'affirme qu'il relève de
son créancier auquel il doit plaire, pour mériter ses
complaisances, soit à l'occasion de sursis dans le service
périodique des intérêts, soit à l'occasion d'une proroga-
tion d'échéance pour le principal, dont le rembourse-
ment, en temps inopportun, le condamnerait aux in-
exorables suites de l'expropriation, c'est-à-dire à la
ruine absolue.
Il est imprudent de mettre la conscience humaine aux
prises.avec l'intérêt; ce dernier est un fort lutteur qui,
presque toujours, écrasera la pauvrette ; et, dans le cas
ci-dessus, viennent les élections, vous verrez tout débi-
teur-propriétaire voter dans le sens de son créancier-ca-
pitaliste, parce que son intérêt lui commande de mettre
une sourdine à ses aspirations contraires.
Mais ce n'est pas tout : le propriétaire-débiteur oc-
cupe à l'exploitation de sa ferme dix personnes qui y
vivent moyennant salaire, et compte lui-même, dans
son village ou dans les environs, vingt ou trente petits
débiteurs qui, par un mobile identique à celui qui le fait
agir, voteront comme lui et avec lui ; ce qui fait qu'en
réalité, il apportera à son capitaliste-créancier trente ou
quarante voix ; qu'en fera ce dernier?
— 14 —
Il ne faut prendre personne en traître : autant il est
juste de dire que la propriété foncière, en France, a tout
à gagner à un nouvel agencement des intérêts sociaux,
autant il est juste aussi de reconnaître que le capital
doit infailliblement laisser aux ronces du chemin une
partie de sa trop luxuriante toison.
Or, si le capitaliste n'a qu'à perdre au mouvement ré-
parateur, son intérêt est de s'y opposer; ce qu'il fera
très-utilement en votant pour tout état de chose favo-
rable au culte de l'argent; c'est-à-dire, pour l'empire,
bien qu'à vrai dire ce ne soit pas l'empire qui ait pro-
clamé ce dogme, ami du despotisme, dont M. Guizot
s'est improvisé le grand prêtre au fameux banquet de
Lizieux.
N'est-ce pas, en effet, à l'occasion de ce cette réunion
normande que l'orateur philosophe a laissé tomber de
ses lèvres d'honnête homme cette parole impie : Enri-
chissez-vous !
Enrichissez-vous ! quel mot incendiaire pour em-
braser les côtés ténébreux de la conscience humaine, o
philosophe!!
Pourquoi ne disiez-vous tout de suite à la foule
avide : " Ne vous gênez pas, appliquez dans les affaires
le précepte de Thémistocle dans la guerre ; tous les
moyens sont bons pour faire fortune; les ondes du
succès sont un Jourdain purificateur; réussissez donc,
et vous serez honorables, à cette seule condition, qu'en
— 15 —
faisant passer dans votre escarcelle les écus du voisin,
vous vous y preniez assez adroitement pour échapper à
la Cour d'assises et aux galères. "
Eh ! c'est bien ainsi, croyez-le, que la chose a été
comprise et pratiquée, et qu'elle l'est encore, car on
s'est enrichi, l'on s'enrichit toujours quelque part, et
nous sommes loin d'en avoir fini avec le spectacle de
l'opulence véreuse trônant sur les ruines de la probité
bafouée. Mais qu'avez-vous fait, vous, philosophe, au
milieu de cette danse macabre des convoitises que vous
avez enflammées?
Vous êtes resté pauvre, mauvais prêcheur d'exemple ;
ce qui me permet, avant de fermer ma digression,
de vous dire : Merci ! pour la philosophie.
Mais, en votant pour son intérêt que nous connais-
sons maintenant, le capitaliste entraîne avec lui son
débiteur-propriétaire et les trente ou quarante clients
de ce dernier, ce qui fait qu'un seul intérêt dévore trente
ou quarante consciences
Après le propriétaire, qui devrait trouver son indé-
pendance dans son domaine, vient le rentier, qui de-
vrait, lui, la trouver dans ses rentes; mais, outre qu'une

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