Les Rabelais de Huet (par Th. Baudement)

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Académie des bibliophiles (Paris). 1867. In-16, 64 p..
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Publié le : mardi 1 janvier 1867
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LES
DE
HUET
PARIS
A G A DEMIE ' DES BIB L fO P HI LES
En sa Librairie, rue de la Bourse, 10
M.D.CCC . LXV1 I.
LES
RABELAIS DE HUET
ACADÉMIE DES BIBLIOPHILES
Société libre
POUR I.A PUBLICATION A PETIT NOMBRE DE LIVRES RARES
OU CURIEUX.
DECLARATION.
« Chaque ouvrage appartient à son auteur-éditeur. La
Compagnie entend dégager sa responsabilité collective des
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(Extrait de l'article IV des Statuts.)
JUSTIFICATION DU TIRAGE.
250 exemplaires sur papier vergé.
10 exemplaires sur papier de Chine.
No
LES
D E
HUE T
PARIS
ACADÉMIE DES BIBLIOPHILES
En sa Librairie, rue de la Bourse, 10
M . D . CCC . L XV 11
LES
RABELAIS DE HUET
N sait que le savant Huet avait
légué sa bibliothèque, une des
plus belles de son temps, à la
Maison Professe des Jésuites de Paris-,
chez lesquels il passa, travaillant sans
cesse et produisant jusqu'à la fin, les der-
nières années de sa longue et illustre vie.
Cette riche collection de livres allait être
vendue et dispersée en 1765, avec les
biens des Jésuites bannis de France, lors-
qu'un arrêt du Parlement en ordonna la
restitution à l'héritier du donateur ; et, par
suite de conventions, plus ou moins bien
I
— 6 —
exécutées, entre l'État et cet héritier, elle
entra presque tout entière à la Bibliothèque
du'Roi. La plupart de ces livres, déjà pré-
cieux par eux-mêmes pour le choix des
éditions et la beauté des exemplaires, le
sont encore davantage à cause des annota-
tions que le possesseur y avait faites
avec une sûreté d'érudition, une netteté,
une précision et une patience on peut dire
admirables.
Dans cette collection, se trouvaient
quatre exemplaires de Rabelais, dont deux
ont reçu diverses notes de la main de Huet;
notes critiques , philologiques, souvent
explicatives, toujours dignes-du livre et
du commentateur. Il semble, au premier
abord, assez curieux de voir un vénérable
évêque, connu pour de pieux travaux,
se plaire à un roman plein de licences
d'opinions et de langage, et se donner la
tâche de l'annoter. On pourrait dire que,
dans son goût pour ce livre, Huet ne fit
que suivre le haut clergé du temps même
de l'auteur; car on sait que celui-ci eut
pour protecteurs et pour amis les premiers
— 7 —
dignitaires de l'Église, les cardinaux du
Bellay, de Chàtillon et de Guise, les évê-
ques de Maillezais et de Tulle, lequel,
pour sa part, obtint de François Ier un Pri-
vilège des plus laudatifs et alors des plus
nécessaires pour cet ouvrage qu'allaient
condamner la Sorbonne et le Parlement;
Huet pouvait donc s'autoriser de précé-
dents illustres et annoter Rabelais comme
sous la garantie de l'épiscopat, sans ap-
préhender, par exemple, le sort de ce
pauvre prêtre qui reçut le fouet pour l'avoir
aussi commenté.
Ce qui attira Huet vers cet ouvrage et
l'y attacha, c'est le vaste savoir dont il
témoigne. Passionné pour l'érudition, c'est
l'érudit qui le séduisit dans Rabelais. Car
à quelle variété de plaisirs intellectuels et
d'études ne se prête pas une pareille oeu -
vre ! Huet pratiquait en même temps ce
livre comme un des plus précieux monu-
ments de notre langue, et l'on peut croire
qu'il ne le goûta pas médiocrement pour
l'invention, la verve, les vérités, le bon
sens et l'esprit dont il est plein. Certains
— 8 —
indices nous font penser qu'il le lut au
moins quatre fois, la plume à la main ;
mais, rendons cette justice à l'évêque,
vingt fois de moins que le texte hébreu de
la Bible.
Pour mieux apprécier le travail de
Huet, il faut se souvenir de ce qu'on pen-
sait de Rabelais au XVIIe siècle et au com-
mencement du XVIIIe. Sans s'arrêter à
l'opinion de quelques méchants auteurs,
qui l'appelaient « la lie des écrivains, »
on connaît celle de Labruyère, où le mé-
pris domine ; et la plupart des autres n'en
parlent point, ce qui est un jugement en-
core plus fâcheux. Bayle ne lui donne point
de place dans son Dictionnaire, et à peine
le nomme-t-il ailleurs. Voltaire, qui avait
hérité en beaucoup de choses des idées du
XVIIe siècle, à la fin duquel il était né,
mettait, dans sa jeunesse, l'auteur de Gar-
gantua « fort au-dessous de Swift, » ne le
traitait guère que de « philosophe ivre, »
et regardait le duc d'Orléans comme un
prince mal élevé parce qu'il en faisait l'é-
loge ; et Voltaire n'est revenu qu'assez tard
— 9 —
de ce premier sentiment, mais alors jusqu'à
savoir par coeur des pages entières de ce
« bouffon de génie. » Rabelais subissait
donc, au temps de Huet, une véritable
baisse dans l'opinion. De rares esprits,
Molière, La Fontaine, en faisaient seuls
leurs délices. Il y avait ainsi quelque mé-
rite à estimer un écrivain, frappé d'un tel
discrédit et à l'annoter comme on fait d'un
maître ou d'un ancien.
Ce sont ces notes que nous voudrions
mettre en un plus grand jour et au service
de quelque future édition de Rabelais.
Parmi ceux qui, de notre temps, se sont
occupés de son livre, les uns ont ignoré,
ce nous semble, et les autres négligé le
travail de Huet. Ce dernier regret s'adresse
principalement aux deux plus récentes édi-
tions critiques que l'on ait publiées de
l'auteur de Gargantua, à savoir celle de
M. Paul Lacroix, sous le pseudonyme du
Bibliophile Jacob, et celle de MM. Burgaud
des Marets et Rathery, où abondent les
explications ingénieuses et nouvelles,
outre de notables améliorations qui en .font
10 —
l'originalité et un progrès marqué sur les
autres.
De ces notes, que Huet écrivait pour lui
seul, il n'en peut être produit ici qu'une par-
tie , les autres n'ayant plus qu'une valeur d'an-
tériorité, ou ne consistant qu'en corrections
seulement applicables aux deux éditions
dont il s'est servi pour son travail. L'une,
soi-disant imprimée à Lyon, sous le faux
nom de Jean Martin et la date de 15 5 8, et
l'autre en 1669, sont en effet très-fautives,
la première surtout. Cette prétendue édi-
tion de Jean Martin, dont la date est sus-
pecte , le lieu d'impression douteux, et le
titre même déshonoré par deux fautes, en
fourmille à toutes les pages. Pour le grec,
par exemple, on ne peut pas se figurer les
altérations que ce faussaire ignare a fait
subir aux citations assez nombreuses que
Rabelais fait en cette langue. Groecum est,
non legitur. Un des exemples les plus frap-
pants du souci de Huet pour la correction
des textes, c'est la patience qu'il eut de
nettoyer ce gâchis typographique.
Ce qui se voit d'abord dans ces
— II —
notes, c'est son goût pour les recher-
ches d'étymologie. Il avait déjà trouvé à
l'exercer sur le Dictionnaire de Ménage,
qu'il couvrit d'additions manuscrites ,
imprimées plus tard dans le Recueil de
l'abbé Tilladet. L'ouvrage de Rabelais lui
offrait dans ce genre une riche matière
d'observations, et il ne manqua pas à la
tâche. Il ne rencontre guère un de ces
noms qui sont plus ou moins directement
formés du grec, sans en fixer à la marge
le sens étymologique, qui sert à caracté-
riser aussitôt le personnage et le met à son
rang dans cette curieuse galerie de por-
traits. Quant aux étymologies bouffonnes
que Rabelais a données de certains mots,
est-il besoin de dire que Huet n'y touche
pas? C'est un commentateur d'esprit et
non de profession. Il les accepte, en sou-
riant, de la fantaisie de l'auteur.
Ce n'est pas lui non plus qui aurait eu
le courage de critiquer Rabelais par le
menu, et de l'éplucher, au lieu de le lire ;
de le reprendre d'avoir fait noir le deuil
des Grecs, qui était vert:foncé; d'avoir
— 12 —
assigné le 7 juin aux Vestalies, au lieu
du 9 ; d'avoir méconnu l'intelligence de
l'éléphant, quoiqu'il l'ait montré buvant à
table « comme beaux pères au réfectoire, »
ce qui n'est pas en faire une bête ; d'avoir
attribué à Auguste une maxime dont la
propriété littéraire appartiendrait à Titus ;
d'avoir borné à quarante-huit heures le
solide entretien de Jupiter et d'Alcmène,
qu'Amobe, mieux informé, prolonge pen-
dant neuf nuits ; d'avoir omis, parmi les
couleurs d'étoffes, le ventre de nonnain,
l'Espagnol malade, la veuve réjouie, et,
parmi les musiciens de son temps, « le
célèbre Claude Goudimel, » « l'incompa-
rable Goudimel, » comme l'appelle Varillas,
l'immortel Goudimel enfin, que les hom-
mages de la postérité ont d'ailleurs bien
vengé de cet oubli.
Ce que Huet, il faut le dire, n'accepte
pas volontiers, ce sont les prétendues au-
torités que Rabelais allègue en maint endroit
et accumule à dessein, pour se moquer de
l'érudition pédantesque. Huet, avec ses
scrupules d'honnête savant, qui ne peut
— 13 —
pas voir falsifier ni supposer des textes,
cherche le vrai sous le faux prémédité, ré-
tablit tant qu'il peut les sources volontai-
rement omises ou simulées ; et ce qu'il ôte
à l'originalité de Rabelais, il le rend à son
érudition ; en sorte que celui-ci n'est jamais
diminué dans ce respectueux travail.
Mais s'agit-il d'une coutume venant de
l'antiquité, sa plume suit à peine le cou-
rant de sa mémoire. Ce qui se rapporte à
l'usage de consulter les Sorts Homériques
ou Virgiliens, ou de branler la tête en-cer-
taines circonstances, en rendrait témoi-
gnage. Les marges du livre se couvrent
alors de citations et de renvois ; et il ne
s'arrête évidemment que faute de place
pour continuer. Les préjugés et les su-
perstitions qui se sont perpétués à travers
les âges, il les marque aussi au passage,
et il nous apprend ainsi qu'au XVIIe siècle,
« la plupart des goutteux portoient sur eux
un pied de lièvre, croyant que cela préser-
voit de la goutte. » Du temps de Pline, la
vertu de ce pied ne faisait qu'adoucir le
mal ; elle en préservait du temps de Huet :
— 14 -
heureux progrès dans le pouvoir du remède
ou dans la foi des malades.
A propos de ce riche inventaire , fourni
surtout par les anciens, des divers jeux de
Gargantua enfant, Huet a également mar-
qué ce qu'il en connaissait : une cinquan-
taine sur plus de deux cents. Avant lui, un
principal de collège, Guy Bretonneau ,
avait publié, pour la jeunesse de Pontoisc,
un livre où sont décrits, dans les deux
langues, les principaux jeux d'écoliers
alors en usage. Sa liste en contient trente-
quatre. Celle de Rabelais est donc, et de
beaucoup, la plus ample. Mais il est aisé
de voir qu'elle a été grossie par l'inven-
tive imagination de l'auteur, et par de fré-
quentes répétitions, dissimulées sous de
simples diiférences de noms, et imputables
à Rabelais lui-même ou à ses premiers
éditeurs.
La définition que Huet a donnée des
tartres bourbonnaises, en les appelant « des
trous que les pieds des boeufs font en terre
dans les chemins, dont le dessus se gerce
au soleil, et le dedans demeure plein de
—15 —
boue, » nous semble aussi nette que celles
qu'on lit ailleurs sont embrouillées. Le
Duchat, entre autres, va s'égarant d'une
feuille de papier infecte à un abîme où pé-
rissent quelquefois chevaux et gens.
Huet hasardait aussi des conjectures et
des variantes sur ce texte encore contro-
versé, où l'évidente altération de quel-
ques passages et la bizarrerie de certains
mots arrêtent tout court un lecteur at-
tentif, et le provoquent, en effet, à la recher-
che de meilleures leçons. Ce n'est pas que
celles de Huet soient toujours nécessaires
ou toujours heureuses. Ainsi, quand Ra-
belais dit que le jeune Gargantua, sous la
discipline de« ce vieux tousseux de maître
Jobelin Bridé », devinlaussi sage qu'oncques
nefourneasmes nous, Huet, choqué de cette
façon de parler rebelle à l'analyse et qui a
donné la torture à maint critique, propose
de lire : ne fourvoyasmes nous, sans grand
profit pour la clarté. Mais quand, au lieu
de méchante ferraille de moines, qui ne pré-
sente pas un sens très-clair ni très-piquant,
Huet écrit-: méchante freraille, sachant,
— i6 —
comme abbé, à quoi s'en tenir sur le
compte de ces frères en moinerie ; quand,
au lieu de l'abbé Trahchelion, dont on n'a
pas réussi à établir l'individualité réelle, il
lit l'abbé Tranchelien, « pour tranche-luy-
en, » gratifiant ainsi ledit abbé du péché
de gourmandise par un seul changement
de lettre, il nous paraît entrer dans le sens
intentionnel de l'auteur, et surtout ne pas
faire tort à son esprit. Mais de tels exem-
ples sont rares. Huet ne se fait pas un be-
soin, une étude ou un mérite d'ajouter à
l'esprit de Rabelais ; il lui en trouve assez
pour son usage et pour celui des autres.
Les premiers commentateurs de Rabe-
lais ont ignoré ce que c'est que la touzelle,
dont un pauvre habitant de l'île des Pape-
figues semait son champ, faute de mieux;
et La Fontaine, qui s'est amusé à rimer ce
conte, a employé le mot sans s'inquiéter
de la chose. C'était assez pour lui de l'a-
voir trouvé dans Rabelais. Il s'est même
joué de son ignorance à cet égard, en fai-
sant dire au diable :
Je ne connois ce grain-là nullement.
— 17 —
Il est vrai que c'est un diable de cour, un
parfait gentilhomme,
Né pour chômer et pour ne rien savoir.
Mais Richelet, qui recrutait des mots pour
ses Dictionnaires, voulut avoir raison de
celui-là. Il s'en fut trouver La Fontaine et
n'en sut pas davantage. Il raconte qu'après
avoir interrogé plusieurs grainetiers et her-
boristes fameux, il alla voir « le célèbre
M. de La Fontaine », à qui, après les pre-
miers compliments, il dit : « Vous vous
êtes servi du mot de touzelle dans un de
vos contes, et qu'est-ce que touzelle ? —
Par Apollon! je n'en sais rien, répondit
le fabuliste ; je crois seulement que c'est
une herbe qui vient en Touraine ; car mes-
sire Rabelais, de qui j'ai emprunté ce
mot, était, à ce que je pense, Touran-
geau. » Le bonhomme se trompait même
sur la nationalité du mot, qui est langue-
docien. Huet nous fournit ici une excel-
lente indication, en renvoyant à la « Ré-
ponse aux questions d'un provincial, par
M. Bayle. » Nous y voyons, en effet,
— 18 —
qu'on appelle ainsi au bas Languedoc une
espèce de blé précoce dont l'épi n'a point
de barbe, et que Rabelais en avait appris
le nom à Montpellier.
L'histoire de Couillatris, de ce pauvre
bûcheron qui avait perdu sa cognée, et à
qui Mercure, au nom de Jupiter, en donna,
outre celle-là, une d'or et une d'argent,
pour le récompenser de sa bonne foi, Huet
la dit tout simplement empruntée « du dia-
logue de Lucien intitulé Timon » ; ce qui
est vrai de tout point. Mais, pour certains
esprits subtils, c'est un conte par trop naïf
dans un roman qui l'est si peu! Est-ce
qu'on ne pourrait pas, se demandent-ils,
découvrir sous ce badinage apparent quel-
que allusion bien maligne à quelque his-
toire bien graveleuse? Si fait. « Il y a des
gens, dit l'Alphabet de l'auteur français, qui
croient que cela regarde un gentilhomme
du Poitou qui avoit fait un voyage à Paris
avec sa femme pour quelques affaires. Sa
femme étoit belle. François Ier la vit et en
fut amoureux. Le mari reçut des présents,
et revint chez lui assez riche pour exciter
— 19 —
une certaine émulation parmi ses voisins.
Ce fut à qui trouverait sa fille ou sa femme
assez belle pour aller la perdre à Paris.
Quelques-uns tentèrent l'aventure; ils se
mirent en frais pour paraître ; ils se rui-
nèrent, et retournèrent chez eux à petit
bruit. » Nous voici donc, à propos d'un
conte renouvelé des Grecs, en plein XVIe
siècle et en pleine chronique scanda-
leuse. Un hasard non moins heureux a
fait faire à d'autres la trouvaille d'un gen-
tilhomme du nom de Coignée. Donc c'est
lui qui fit tant de bruit pour sa cognée per-
due. Seulement ce gentilhomme était du
Vendômois, et non du Poitou, comme le
précédent, ni du Chinonais, comme Couil-
latris ; ce qui nuit à l'identité. Que s'il s'a-
git, d'après une troisième version, du mari
de la duchesse d'Étampes, le rapport de
l'histoire avec la fable est encore moins
frappant; car on sait que Jupiter, loin de
lui rendre sa cognée, comme au bûcheron,
se l'appropria par un de ces arrangements
qu'on dit usités en haut lieu. Mais que de
peine mal employée pour ne pas vouloir
— 20 —
prendre un conte pour ce qu'il est, ni se
contenter, comme tout le monde, de l'a-
grément d'une fiction qui sert de voile à
une simple vérité morale et non à des anec-
dotes suspectes et contradictoires! N'est-
ce pas surtout se priver du profit et du
plaisir qu'on peut trouver à voir, par la
comparaison, ce que la plume de Rabelais
sait faire d'une matière donnée, et comment
il manie, développe, relève un sujet déjà
traité par plusieurs ? Car, avec le dialogue
de Lucien, mentionné par Huet, il faut
noter, comme sources de ce récit, la qua-
rante-quatrième fable d'Ésope, et le com-
mentaire d'Acron sur Horace, qui a touché
à ce vieil apologue dans sa septième sa-
tire ; et La Fontaine l'a sans doute emprunté
à Rabelais. Assez beaux quartiers de no-
blesse pour un conte : Ésope, Horace,
Lucien, Rabelais, La Fontaine!
C'est aussi de Lucien (dans son His-
toire véritable) qu'est pris, suivant la note
de Huet, le conte des Lanternes, au cin-
quième livre. Quant au sens mystérieux de
cette plaisanterie, Huet ne l'a point donné,
21 —
et l'on ne gagne rien, pour le trouver, à
rapprocher la copie de l'original ; car la co-
pie est loin d'être fidèle, et l'auteur, quel
qu'il soit, de ce cinquième livre, que l'on
ne croit pas de Rabelais, a pu emprunter
l'idée, sans s'assujettir au sens, s'il l'a pé-
nétré. Assez semblables dans l'ensemble,
les deux fictions diffèrent dans le détail.
On sait par Lucien lui-même ce qu'il a
voulu dans cette Histoire véritable, où il n'y
a rien de vrai : se moquer des récits in-
croyables et des exagérations de langage
de quelques anciens poètes, historiens ou
philosophes. C'est une parodie fort pi-
quante, comme tout ce qu'il a fait, des his-
toires merveilleuses de Ctésias, de Iambule
et de beaucoup d'autres; car on connaît la
réputation des Grecs en fait de contes.
De là ces puces aussi grosses que des élé-
phants, ces épis de blé portant des pains
tout cuits, cette baleine avalant des vais-
seaux tout matés avec les passagers et le
reste, ces vautours à trois têtes enfourchés
par des êtres aussi fantastiques que la
monture, ce vaisseau qui vogue en l'air
2
— 22 —
pendant sept jours et sept nuits par l'effet
d'un coup de vent ; cette île plus que fa-
buleuse où c'est une beauté que d'être
chauve, et cette autre encore plus chimé-
rique, où les chauves voient repousser tout
d'un coup leurs cheveux. Tel est l'esprit
général du livre. Mais dans la description
du pays des lampes, on ignore à quelle
fantaisie de poëte ou de romancier Lucien
fait allusion ; peut-être à quelque système
philosophique sur la nature de l'âme. Ces
lampes semblent, en effet, figurer dans un
autre monde les habitants de celui-ci, et
veiller sur ceux dont elles seraient l'image.
Mais gardons-nous de presser de questions
ce texte muet, et de vouloir saisir comme
des corps ces jeux de l'esprit, ces choses
légères, ces clartés fugitives, qui ne seraient
elles-mêmes, comme reflets de nos âmes,
que des lueurs de lueurs. Il suffit de voir
que l'ignorance où l'on est du sens de cette
plaisanterie dans Lucien empêche de pré-
sumer l'intention de celui qui l'a imitée.
Aussi est-ce un des endroits de Rabelais,
si ce livre est de lui, qui ont subi le plus de
— 23 —
tentatives d'interprétation. Au dire de quel-
ques-uns, lesLychnobiens, «cepeuple vi-
vant de lanternes, » représentent les dis-
sipés de ce monde, qui font de la nuit le
jour, dans toutes sortes d'amusements ;
pour d'autres, ce sont les courtisans, les-
quels pourtant s'amusent peu, s'il est vrai,
ce qu'a dit Courier, « qu'ils ne dorment ja-
mais et guettent le temps de demander,
comme l'agriculteur celui de semer, et
mieux. », D'autres y voient une espèce
particulière de savants, ceux qui usent leur
huile sur quelque auteur ténébreux qu'ils
croient éclaircir; d'autres encore, messieurs
les libraires, qui exploitent ces malheureux-
là et vivent de leurs tristes veilles, ou qui,
pour faire valoir un mauvais livre, y ac-
crochent comme fanal un titre flamboyant.
Suivant Voltaire, ce sont « les ergoteurs
théologiens qui commencèrent sous le rè-
gne de Henri II ces horribles disputes dont
naquirent tant de guerres civiles. » Mais
Voltaire, avec ses fâcheuses préventions à
l'endroit des théologiens, prenait la chose
par le mauvais côté. Il vaut mieux la voir
— 24 —
parle bon, avec leurs amis. Oui, disent-ils,
c'est ici le pays de la théologie, mais dans
le sens le plus respectueux du mot. Et il
faudrait être stupide pour ne pas se ren-
dre aux raisons suivantes. Les théologiens
s'appliquent à eux-mêmes- ces paroles de
l'Évangile : Vous êtes les lumières du monde,
et il s'agit ici de lumières. De plus, il- est
question d'un chapitre provincial des lanter-
nes, et il y a eu le concile de Trente, où
s'assemblèrent tous les « flambeaux » de
la science théologique; et enfin Panta-
gruel, en quête d'une bonne lanterne, en
pouvait-il choisir une meilleure que celle
des théologiens ? Que de preuves donc en
leur faveur ! Mais à peine a-t-on la joie de
se sentir dans le pays des vraies lumières,
en compagnie des théologiens, que Rabe-
lais vous montre les lanternes d'Aristo-
phane, de Cléante, d'Épictète, damnés
païens qui n'ont jamais eu que de fausses
lumières, et dont les vertus mêmes n'é-
taient, comme le dit saint Augustin, que
- des péchés splendides, spiendida peccata;
et alors, malgré tant de clartés diverses,
— 25 —
malgré certaines lanternes à vingt becs,
malgré toutes celles des commentateurs,
on n'y voit pas plus clair et l'on ne sait
plus du tout où l'on est, sinon dans une
autre île de Tohu-Bohu.
Les choses qu'Epistemon a vues aux
enfers, où il « avoit parlé à Lucifer fami-
lièrement, » et qu'il raconte à Panurge,
après que celui-ci lui eut recollé la tête
avec un « unguent ressuscitatif ; » ces
morts illustres exerçant les plus vils mé-
tiers, « Xerxès criant la moutarde, le pape
Boniface escumeur de marmites, » etc.,
« tout cela, dit Huet, est pris de Lucien
dans la Nécyomancie. » Des critiques fort
clairvoyants ont mis le doigt sur une faute
dans l'énumération de Rabelais; c'est
qu'après avoir fait de Romulus un saulnier
et d'Artaxerxes un cordier, il donne plus
loin à l'un d'eux la profession de savetier et
à l'autre celle à'écumeur de pots. Mais deux
bons métiers valent mieux qu'un, même
aux enfers; aux enfers des païens, où il
faut « gagner sa pauvre vie; » car dans le
nôtre on est exempt de ce souci, comme
— 26 —
nous l'apprennent ceux qui en sent aussi
revenus, et dont les relations, fidèlement
recueillies par quelques sermonnaires, dé-
crivent la variété de nos futurs supplices
avec une précision de détails à faire frémir
la nature.
Nos vieux sermonnaires ne veulent pas
être quittés déjà. Au chapitre où maître
Janotus de Bragmardo réclame à Gargantua
les cloches de Notre-Dame, et commence
en toussant « cette belle harangue qu'il a
mis dix-huit jours à matagraboliser pour
une paire de chausses, » Huet ne manque
pas d'observer que ses hem, hem, rap-
pellent une habitude d'Olivier Maillard,
qui marquait jusque dans ses sermons
écrits les endroits où il fallait tousser.
Cette habitude a même fini, comme on
sait, par gagner l'auditoire ; et le P. Lucas
faisait la critique de ce qui se passe encore
aujourd'hui, en se moquant, dans d'assez
jolis vers latins, de l'usage où l'on était
de son temps de tousser régulièrement
entre les deux points d'un sermon, à
l'exemple du prédicateur lui même. « Au

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