Les Récits d'un vieux soldat, par C.-B. Noisy

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E. Vimont (Rouen). 1860. In-8° , 192 p., planche.
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Publié le : dimanche 1 janvier 1860
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BIBLIOTHÈQUE MORALE
DE
LA JEUNESSE
e,t:r,l.iÉr
AVEC APPROBATION
LES RÉCITS
D'UN
VIEUX SOLDAT
- - .- 'r
PAR G. B. NOISY
ROUEN
MÉGARD ET , 1MPR1 M. - LIBRAIRES
E. VIMONT , EX-ASSOCIÉ, SUCCESSEUR
1860
1861
Propriété des Éditeurs.
APPROBATION.
Les Ouvrages composant la Bibliothèque morale
de la Jeijne^e ont éte revus et approuvés par yu
Comité d'Ecclésiastiques nommé par MONSEIGNEUR
L'ARCHEVÊQUE DE ROUEN.
L'Ouvrage ayant pour titre : Les Récits cl'un vieux
Soldai, a été lu et admis.
Le Prudent du Comité,
31m0 îles Clibiteurs.
Les Éditeurs de la Bibliothèque morale de la
Jeunesse ont pris tout à fait au sérieux le titre qu'ils
ont choisi pour le donner à cette collection de bons livres.
Ils regardent comme une obligation rigoureuse de ne rien
négliger pour le justifier dans toute sa signification et toute
son étendue.
Aucun livre ne sortira de leurs presses, pour entrer
dans cette collection, qu'il n'ait été au préalable lu et
examiné attentivement, non-seulement par les Éditeurs,
mais encore par les personnes les plus compétentes et les
plus éclairées. Pour cet examen, ils auront recours parti-
culièrement à des Ecclésiastiques. C'est à eux, avant tout,
qu'est confié le salut de l'Enfance, et, plus que qui que ce
soit, ils sont capables de découvrir ce qui, le moins du
monde, pourrait offrir quelque danger dans les publica-
tions destinées spécialement à la Jeunesse chrétienne.
Aussi tous les Ouvrages composant la Bibliothèque
morale de la Jeunesse sont-ils revus et approuvés
par un Cpmité d'Ecclésiastiques nommé à cet effet par
MONSEIGNEUR L'ARCHEVÊQUE DE ROUEN. C'est assez dire
que les écoles et les familles chrétiennes trouveront
dans notre collection toutes les garanties désirables, et
que nous ferons tout pour justifier et accroître la confiance.
dont elle est déjà l'objet.
INTRODUCTION.
Il y a vingt ans s'élevait, à mi-chemin environ du Grand-
MontrougeàChâtillon-sous-Bagneux, et à l'ombre des ormes
qui bordent la route, une maisonnette au toit de tuiles,
aux volets verts et aux murs blanchis à la chaux.
Cette maisonnette était aussi petite que gentille et pro-
prette : deux fenêtres au rez-de-chaussée séparées par la
porle, également peinte en vert ; deux fenêtres au pre-
mier étage, et une petite niche au milieta, au-dessus juste
de la porte. Dans la niche, on voyait une statuette en plâtre
du grand Napoléon avec la redingote grise et le chapeau
traditionnel ; de cette statuette était venu le nom de la
maison du Petit-Bonaparte.
On la désignait aussi sous le nom de Petit-Caporal.
On nous demandera pourquoi cette seconde dénomi-
nation.
La maisonnette était la propriété d'un vieux soldat,
caporal de carabiniers dans les régiments de la garde.
C'est tout dire ; c'est expliquer la petite niche et sa sta- r
tuette ; c'est expliquer aussi les branches de chêne et de
laurier, les banderoles aux trois couleurs et l'aigle impériale
8 INTRODUCTION.
qui, à certains jours, décoraient la niche et dérobaient à
demi aux passants l'image du grand Napoléon.
Antoine Lambert, l'ancien soldat de la garde, le vieux
grognard, comme on l'appelait à plus de deux lieues à la
ronde, vivait là avec sa sœur Gertrude, bonne vieille fille
plus que sexagénaire, mais qui soignait pourtant encore
à ravir le petit ménage de monsieur mon bonhomme de
frère. C'était ainsi que Mlle Gertrude Lambert traitait révé-
rencieusement le caporal.
Mlle Gertrude ne s'était point mariée: d'abord, parce
qu'elle se nommait Lambert. « Quand on se nomme Lam-
bert, disait-elle dans son jeune temps, on ne change pas de
nom. » Il faut savoir, pour comprendre parfaitement ce
mot de la bonne fille, que Michel Lambert, le père d'An-
toine et de Gertrude, avait mérité par une conduite noble
et vertueuse qu'on ne dit plus Michel Lambert tout court,
mais Michel Lambert, l'honnête homme. Quel plus beau
titre de gloire?
Une secoude raison qui avait empêché Mlle Gertrude de
contracter mariage, c'est qu'elle avait attendu son frère,
son jumeau, pour lui faire oublier, à force de soins, de
prévenances et d'amour, les mauvais jours des camps et
des batailles. La Convention lui avait pris le cher jumeau
dès l'âge de dix-huit ans, quand, attaquée de toutes parts,
elle avait dû mettre sur pied neuf armées à la fois; et
Napoléon ne le loi avait pas rendu. Du reste, le frère et la
sœur, après bien des larmes, s'étaietrt résignés. « J'aime
le frère et Napoléon, disait Gertrude. — Jl&ime la sœur et
le grand homme, » disait Antoine.
Le caporal avait laissé une de ses jambes à Ligny, mais
cela lui importait peu ; il défiait Gertrude à la course avec
la belle jambe de bois qu'on lui avait mise à l'hôpital. Il
éprouvait un regret pourtant, et ce regret était amer ; il
n'était point à Waterloo. C'était dur, après avoir com-
mencé avec le grand homme à Montenotte, de ne l'avoir
pas suivi jusqu'au bout.
— Si j'eusse été là, disait Antoine en parlant de la der-
nière et si funeste bataille, c'est moi qui aurais tqpé rude
INTRODUCTION. 9
1-
sur les Anglais ! si rude, si rude, qu'il me semble qu'à moi
tout seul j'aurais ramené la victoire sous nos aigles glo-
rieuses. Ce qui me console un peu, ajoutait-il, c'est que
ma jambe e;st restée sur un champ de triomphe. Ah bien !
si je l'eusse laissée à ces coquins d'Anglais, à ces damnés
Autrichiens ou à ces pendards de Russes.
Antoine Lambert et Gertrude - se prélassaient régulière-
ment sur le banc placé devant la porte de leur maisonnette,
depuis onze heures du matin jusqu'à cinq heures du soir, en
été, celle-ci filant au rouet ou tricotant, celui-là racontant
ses batailles. Le soir, auprès du feu, le jumeau contait en-
core; la complaisante Gertrude écoulait toujours. ( Dame!
puisque cela amuse monsieur mon bonhomme de frère,
répondaifcelle aux observations des amies et des voisines ;
et, faut'en convenir, tout cela m'amuse aussi. Et puis, je
suis si fière, si fière, d'avoir un jumeau qui a fait toutes
les campagnes du grand Bonaparte : Italie, Égypte, Au-
triche, Espagne, Russie, tout, quoi ! tout ! Caporal de ca-
rabiniers dans les régiments de la vieille garde, c'est tout
dire.
Mes deux frères et moi nous passions journellement sur
la route ; nos parents habitant une maison de campagne
à peu de distance, nous allions à une petite pension de
Monirouge. Mais c'était le matin et le soir, et nous voyions
rarement les deux jumeaux. Nous ne manquions jamais de
saluer l'image de Napoléon ; et les grands jours, ceux aux-
quels la statuette était ornée de ses guirlandes et de ses
banderoles, nous cherchions dans nos livres d'étude le
récit des grands événements dont le vieux grognard con-
sacrait ainsi le souvenir. -
Un.jour, c'était le 16 juin, nous faisions dès le matin
notre course accoutumée, quand un furieux orage éclata
soudain et qu'une grosse pluie nous força à chercher un
abri au Petit-Caporal, sorte de sanctuaire dont depuis bien
longtemps nous désirions franchir le seuil. Nous n'eûmes
qu'à soulever. le loquet de la porte, et nous nous trouvâmes
dans une salle assez spacieuse où Mlle Gertrude filait et où
le vieux soldat, assis près du rouet de la bonne fille, ra.
40 INTRODUCTION.
contait sans doute ce qui s'était passé le 16 juin, au temps
où Bonaparte régnait sur la France.
Sans doute, le 16 juin, c'était un bien glorieux anniver-
saire; car la statuette de la niche extérieure était brillam-
ment parée, et le buste qui décorait la salle était couronné
de fleurs fraîchement cueillies et magnifiques.
Après avoir salué le vieux brave et lui avoir demandé
hospitalité pour le temps de l'orage, nous jetâmes autour
de nous un regard de curiosité et nous ne pûmes retenir
quelques gestes d'étonnement en voyant que la salle était
entièrement tapissée de papiers imprimés, encadrés dans
une triple bordure de rubans aux couleurs nationales. Des
deux côtés du buste, qui occupait le milieu de la cheminée,
étaient des armes ; les armes du vieux soldat, sans doute.
— Voilà de petits messieurs qui paraissent surpris
comme s'ils n'avaient jamais vu le petit caporal, dit An-
toine Lambert.
— Ils ne l'ont jamais vu, frère ; pas vrai, mes amis ?
— Jamais, répondîmes-nous d'une seule voix.
— Alors, il ne faut pas que vous soyez des environs ;
car tous, à deux lieues à la ronde, sont venus visiter la
salle d'honneur de la maisonnette.
— Non ; nous avons pour l'été la maison là-bas au milieu
des champs.
- Bon! bon!
- Monsieur Lambert, dit vivement mon frère aîné, qui
pouvait bien compter alors douze à treize ans et dont la
timidité n'était pas la première vertu, n'est-ce pas, pen-
dant l'orage, vous nous direz quel bel anniversaire vous
avez voulu. fêter aujourd'hui?
- Ne le savez-vous pas? Comment peut-on ignorer pa-
reille chose? Tenez, si j'avais été père, j'aurais voulu que
mon fils essayât ses premiers mots sur les grands noms de
nos batailles. Mais dame ! ajouta le digne homme avec un
sourire de noble fierté et en relevant soudain la tête, vous
n'êtes point enfants d'un vieux grognard de la garde. « Dans
votre vieillesse,.disait le grand homme dans sa fameuse
proclamation à l'armée, écrite à bord de l'Inconstant, qui
INTRODUCTION. 41
Je ramenait de l'île d'Elbe, et datée du golfe Juan,
1er mars 1815, dans votre vieillesse, entourés et considérés
de vos concitoyens, ils vous entendront avec respect ra-
conter vos hauts faits; vous pourrez dire avec orgueil : < Et
« moi aussi, je faisais partie de cette grande armée qui est
« entrée deux fois dans les murs de Vienne, dans ceux de
« Home, de Berlin, de Madrid, de Moscou. »
En même temps, Antoine Lambert, ayant brusquement
quitté le large fauteuil de paille dans lequel il était à demi
étendu, montrait de la main, écrits sur la muraille et dans
l'un des cadres de rubans aux trois couleurs, les mots
qu'il venait de rappeler. Les papiers encadrés avec tant de
soin, c'étaient les proclamations de Napoléon ; elles y
étaient toutes, depuis celle de la rivière de Gênes jusqu'aux
dernières paroles à l'armée sur le champ de Waterloo.
— Mais le 16 juin?, répéta mon frère.
— Oh! le 16 juin, le 16 juin 1815, répondit le vieux
soldat eu s'étendant de nouveau dans son large fauteuil de
paille, c'était un fameux jour : Ligny. Vous savez Ligny?
Hélas ! son dernier triomphe et une fière victoire ! C'est là
que j'ai laissé ma jambe, moi qui vous parle ;' mais j'eusse
mieux aimé y laisser ma tête, et que le 18 juin fàt un autre
Ligny. Le 18 juin, hélas! Waterloo. C'est égal, quand
je me suis vu couché là-bas sur le champ de Ligny, sur
cinq ou six morts et entre trois ou quatre mourants, je me
!suis dit : Ça va mal ; et si ça va mal pour moi, qui le suis
depuis Montenotte, c'est que ça va mal pour lui. Mon
pauvre Antoine Lambert, que je me disais encore à moi-
même, c'est fini pour toi; va ; si tu sens de rudes douleurs
dans ta jambe mitraillée, lu en sens de plus rudes encore
dans ton pauvre cœur: c'est comme un quelque chose qui
murmure : Tu ne verras plus de bataille; et si tu ne vois
plus de bataille, c'est que le grand homme ne fera plus la
guerre. Et de fait, a-t-il fait la guerre, après Waterloo?
Ce n'était pas la première fois, vous entendez, que j'étais
couché sur un champ de bataille, témoin Eylau, où rai
eu la croix de sa main, de sa main glorieuse et bénie, au
grand homme; mais à Eylau, ni nulle autre part, je- n'avais
42 INTRODUCTION.
entendu ce quelque chose qui me parlait au cœur si triste-
ment, si tristement. Ça chantait en musique, mais sur
un'si drôle d'dr, un air comme le Vies irœ ou le De pro-
fundis,.
Donc, pour en revenir à Ligny, on était en 1815;
l'empereur était revenu cent jours auparavant de l'île
d'Elbe ; il avait renversé pour la seconde fois le trône des
Bourbons ; mais il avait -toute l'Europe sur les bras.
Napoléon entra en campagne le 14 juin : c'était un
beau jour pour entrer en campagne. Il nous adressa ces
belles paroles :
« Soldats!
« C'est aujourd'hui l'anniversaire de Marengo et de
Fdedland, qui décida deux fois du destin de l'Europe.
AlorE, comme après Austerlitz, comme après Wagram ,
nous fûmes trop généreux. Nous crûmes aux protestations
et aux serments des princes que nous laissâmes sur le
trône. Aujourd'hui cependant, coalisés entre eux, ils en
veulent à l'indépendance et aux droits les plus sacrés de la
France. Ils ont commencé la-plus injuste des agressions;
marchons donc à leur rencontre ! Eux et nous, ne sommes-
nous plus les mêmes hommes? Soldats! à Iéna, contre ces
mêmes Prussiens aujourd'hui si arrogants, vous étiez un
contre deux, et à Montmirail, un contre trois.
« Soldats ! nous avons des batailles à livrer, des périls
à courir; mais, avec de la constance, la victoire sera à
nous. Les droits, l'honneur et le bonheur de la patrie se-
ront reconquis; pour tout Français qui a du cœur, le
momeqt est arrivé de vaincre ou de périr ! »
La campagne s'ouvrit le 15 par le combat de Fleurus
contre les Prussiens, qui y perdirent cinq pièces de canon
et deux mille hommes.
Les armées ennemies, que nous avions en face, étaient
commandées par Wellington et par lïlucher. Elles comp-
taient plus de deux cent trente mil.le hommes, et l'armée
française n'en avait pas plus de cent vingt mille. Pour
échapper au danger qui pouvait résulter de cette trop
grande intériorité de nombre, Napoléon chercha, dei je
.1 INTRODUCTION. 43
début de la campagne, à séparer les Anglais des Prussiens,
et manœuvra activement pour se jeter entre eux. Son plap
eut un succès éclatant le 16, au combat de Ligny. Biucher
y fut attaqué par l'empereur, tandis que Ney se portait aux
Quatre-Bras pour contenir et occuper l'armée anglaise.
Sept fois en cinq heures Ligny fut pris et repris. Le succès
eût été décisif et la déroute des Prussiens complète, si
Ney, venant en aide à l'empereur, fut tombé sur leur
droite et leur eut çcupé la retraite. Mais Ney, occupé avec
les troupes du duo d'York, s'imagina avoir affaire à toute
llar'mée anglaise, et, loin de déférer aux ordres de Napo-
léon, qui, par trois ou quatre fois, lui fit dire de le re-
joindre à Ligny, il rappela à lui la division Drouet, laissée
entre les deux armées pour se porter sur l'une ou sur
l'aulne, suivant les besoins.
ne son côté, l'empereur ordonnait à Drouet de marcher
s'jr Bliicber.
Ballottée par les ordres contraires qu'elle recevait d'heure
en heure, cette division ne fit, pendant toute la journée,
que se promener entre les deux champs de bataille. Elle
approchait cependant de Ligny, lorsque Ney, pris dans un
feu croisé de batteries ennemies, s'écria avec désespoir:
« Vuyez-vous ces boulets ? Je voudrais qu'ils m'entrassent
tous dans le ventre ! »
Il fit voler aussitôt d'Erlon sur les traces de Drouet, et
lui prescrivit de rétrograder, quels que fussent les ordres
qu'il eût reçus de l'empereur lui-même. Drouet fit yplte-
face pour la dernière fois. L'empereqr, qui avait attendu
trois heures les vingt mille hommes de Droiiet pour tour-
ner l'ennemi, fit opérer ce mouvement par cinq mille
hommes aux ordres de Gérard. La bataille, qui eut pu être
gagnée beaucoup plus tÔI, le fut enfin ; mais une partie de
l'armée pjinemie put être sauvée. Grouchy, avec sa cava-
lerie, reçut ordre d'e3 poursuivre les restes et de les dis-
perser. -
Quant à Drouet, il arriva trop tard aux Quatre-Bras, où
Ney s'était épuisé toute la journée pour un résuliat qui ne
i achetait point les sacrifices qu'il avait faits. Sans {'erreur
44 INTRODUCTION.
où il tomba relativement à l'importance de l'armée qui lui
faisait tête, il eût pu, dès le matin, pousser vigoureusement
Je duc d'York et en finir avec lui. Mais la crainte de prêter
ie flanc à l'armée anglaise tout entière paralysa son audace
et l'empêcha de pousser ses avantages. Cette hésitation
donna le temps au duc d'York d'appeler des renforts, et
bientôt, en effet, Ney eut besoin de prodiges d'énergie
pour se défendre. Ce fut alors qu'il adressa à Drouet cette
injonciion suprême qui enlevait à l'empereur un succès
décisif sans aucun avantage pour Ney. Quand Drouet put
le rejoindre, il était neuf heures du soir, et la nuit avait
séparé les combattants.
La campagne était ouverte depuis deux jours seulement ;
on avait livré plusieurs combats heureux, gagné une ba-
taille, et pourtant la campagne s'annonçait mal. Il y avait
déjà plus de fautes commises ou de contrariétés essuyées
que de succès obtenus.
Un autre symptôme se manifestait aussi, qui eût donné
à cette guerre un caractère sinistre et néfaste, si elle se fla
prolongée : c'était l'animosité des combattants. Non-seule-
ment on se faisait tuer avec une furie extraordinaire, mais
à Ligny les Prussiens achevaient les blessés, et les Français,
de leur côté, marchaient au cri de « Vive l'empereur ! point
de quartier ! »
Oui, mes enfants, ces coquins de Prussiens achevaient
les blessés.
Vous me direz : cMais vous, père Antoine? » Vous en-
tendez , je perdais tout mon sang par le trou que le boulet
avait fait à ma jambe, et, étendu sans- connaissance sur un
monceau de cadavres, j'étais bien plus mort que vif.
Blucber laissa vingt-cinq mille hommes sur le champ de
Ligny. Il faut avouer que l'empereur y laissa aussi bien des
braves et ma jambe.
Wellington, après l'affaire des Quatre-Bras, s'était retiré
eu bon ordre sur Genappe et avait pris position au mont
Saint-Jean. Napoléon
— Allons, monsieur mon bonhomme de frère, se^hâia
d'interrompre Mlle Gertrude, on t'a demandé l'histoire du
INTRODUCTION. 45
16 juin, et tu as dit l'histoire da 16 juin ; mais rcstes-en là.
L'orage est passé, il faut que ces petits aillent à l'école ; si
on 1 t'écoutait, tu parlerais toute la journée, et ils oublie-
raient leurs leçons.
— Leurs leçons 1 leurs leçons 1 grommela le vieux trou-
pier, comme s'ils n'apprendraient pas bien mieux avec moi
qu'avec leurs livres.
— Monsieur mon frère, tu ne pourrais leur enseigner
que l'histoire du grand homme, et ces petits apprennent
bien autre chose.
— Que peuvent-ils apprendre de plus beau? Qu'ils me
citent un plus grand xnom depuis le commencement du
monde! Tenez, mes enfants, reprit Antoine après unelégère
pause, Gertrude a bien fait de m'interrompre; car'je com-
mençais par la fin ; mais revenez me voir, et nous cause-
rons, et je vous raconterai tout, en commençant par le
commencement.
Nous étions au comble de tous nos vœux Rendez-vous
fut pris pour le dimanche suivant, à la sortie des Vêpres.
— Et les autres dimanches, à la même heure, dit le vieux
soldat ; car il ne faut' pas croire que je vous dirai tout en
une séance. Tenez, demandez plutôt à Gertrude; voilà tan-
tôt trente ans que je lui conte tous les jours, et souvent du
matin au soir; eh bien ! il m'arrive encore de lui dire du
nouveau. Ah ! il y en a long à dire sur le grand homme,
allez ! On en a fait des volumes et des volumes avec son
histoire, la plus belle histoire qu'il y ait jamais eue et
qu'il y aura jamais.
— Allons, dit Gertrude, l'heure passe, et voilà que lu
^recommences ta gamme sur un autre ton ; laisse-les partir,
ces petits, et à dimanche.
Nous tendîmes la main au vieillard, qui nous donna la
sienne.
— Oh ! vous pouvez, la toucher, nous dit-il en même
temps ; il l'a touchée, lui, mon empereur, sur le champ
d'Eylau, quand il me donna la croix et qu'il me dit :
« Comment t'appelles-tu ? - Antoine Lambert. — Eh
bien! Antoine Lambert, tu es un brave.,.. » Mais je vous
16 INTRODUCTION.
conterai cela dimanche, "A.dieu, ou MUe Gertrude se fâ-
cherait tout rouge.
Le dimanche suivant, ayant obtenu entière permission
de nos parents, nous vînmes au Petit-Caporal.
Le vieillard nous attendait. Il nous reçut avec son rire
franp et jovial.
— Et la petite demoiselle aussi, me dit-il. C'est bien!
c'est bien 1 L'histoire du grand homme intéresse et touche
tous^eux qui ont un cœur français dans la poitrine, sans
distinction d'âge, de rang ni de sexe. Napoléon, voyez-
vous; a été Ip sauveur de !a France, et, à ce titre, il mérite
les hommages et la reconnaissance de tous. Mais commen-
çons.
Mes deux frères, Charles et Victor, s'assirent aux pieds
du vieillard- Je m'établis auprès de Mlle Gertrude, mon
portefeuille et pion crayon en rnain; car j'avais résolu de
prendre des notes sur les récits du vieux soldat de la
garde.
Ce wut les notes de Louise, mises en ordre, que j'offre
aujourd'hui à mes jeunes lecteurs.
LES
RÉCITS D'UN VIEUX SOLDAT.
I.
LE VIEUX SOLDAT. — C?pst l'histoire de l'Empire que je
veux vous faire, mes enfants; mais il convient, n'est-ce
pas, de vous dire quel était l'empereur de cet Empire?
Comprendriez-vous quelque chose, si je vous disais : Enfin
Napoléon Bonaparte monta au trône, etc., etc. Vous me
diriez : « De quel roi était-il fils, ce nouveau monarque?
Quel droit avait-il à la couronne de France ? »
Donc, nous commencerons par le commencement, et
nous vous dirons en un mot l'histoire du grand homme
jusqu'au jour où il saisit le sceptre de sa main si puis-,
santé.
Représentez-vous, mes enfants, un g4ant qui grandit et
grandit encore ; ou plutôt comptons les degrés myslé-
18 LES RÉCITS
rieux du temple de la Gloire et suivons de l'œil !e héros
qui gravit ces degrés formidables.
Donc le commencement :
Je vais vous indiquer les degrés, mes amis, les pas du
géant.
Nous partons de la Corse : Brienne; École militaire;
Toulon; 13 vendémiaire; Italie; Egypte; 18 brumaire;
Consulat ; Marengo. Et nous arrivons à l'Empire !
Et dites-moi maintenant, jnes amis, si nous n'avons pas
suivi un beau chemin.
En Corse, nous voyons une maison bien modeste, habi-
tée par Charles Bonaparte, l'un des principaux de l'île, et
sa compagne Laetitia Ramolino. Charles et Laetitia avaient
déjà un fils, quand, le 15 août 1769, le bon Dieu leur donna
un autre enfant. Cet autre enfant, c'était Napoléon. Le
premier berceau du nouveau-né fut un tapis sur lequel
étaient représentés les grands héros de l'Iliade. Le nou-
veau-né devait surpasser tous ces héros.
CHARLES. — J'eusse bien mieux aimé que Napoléon na-
quu Français que Corse.
VICTOR. — Mais il était Français, n'est-ce pas, père An-
toine, Corse et Français?
LE VIEUX SOLDAT. - S'il était Français, mon empereur!
Le bon Dieu, qui fait si bien toutes choses, eût-il donné à
un étranger d'être le sauveur de la France?
Ceux qui naissent en Champagne, en Béarn, en Au-
vergne, ne sont-ils pas Français ?
CHARLES. - Oui, parce que la Champagne, le Béarn et
l'Auvergne sont des provinces de la France.
LE VIEUX SOLDAT. — La Corse est comme une pro-
\ince de la France, puisque c'est une possession française.
CHARLES. — A cette époque aussi, père Lambert?
LE VIEUX SOLDAT. — Oui. Mais il n'y avait pas long-
- temps, mes enfants.
CHARLES. — Je croyais pourtant bien que la Corse ap-
partenait à la république de Gênes.
LE VIEUX SOLDAT. - Oui, certainement, avant d'ap-
partenir à la France.
D'UN VIEUX SOLDAT. 19
La Corse, colonie phénicienne, est habitée par une race
brave, guerrière, indomptable.
Vous vous étonnez, mes enfants, de l'érudition d'un
pauvre homme tel que moi. J'ai lu en détail l'histoire de
la Corse, parce que la Corse est le berceau de mon empe-
reur.
Les Corses, avec toute leur bravoure, combattirent ce-
pendant toujours pour leur liberté. On les voit successive-
ment aux prises avec les Carthaginois, les Romains, les
Goths, le& Sarrasins, les Lombards, les Pisans, les Gé-
nois.
Les Génois possédèrent la Corse de 1481 à 1768.
Pendant cette longue domination, ce furent des luttes con-
linuelles; enfin Gênes, se sentant trop affaiblie pour sup-
porter ces agitations incessantes, abandonna à la France
ses droits de souveraineté sur la Corse.
Louis XV rendit l'édit de réunion de la Corse à la
France le 17 août 1768, et le grand homme naquit le
15 août 1769.
Et dites-moi, mes enfants, si le doigt de Dieu n'était
point là.
VICTOR. — Napoléon était-il bien jeune quand il entra à
Brienne?
LE VIEUX SOLDAT. - Dix ans à peine.
II s'y fit bientôt remarquer par son intelligence, son ap-
plication et l'ascendant qu'il exerça tout d'abord sur ses
jeunes condisciples. Il montra aussi un goût décidé pour
tout ce qui a rapport à l'art militaire. Ses jeux mêmes an-
nonçaient ce qu'il serait plus tard, un grand capitaine.
Dans l'hiver de 1783 à 1784, mémorable par la quantité
de neige qui s'amoncelait de toutes paris, Napoléon conçut
l'idée d'une forteresse de neige. Tons les élèves se mirent
aussitôt à l'œuvre. On éleva des remparts et des parapets,
on creusa des tranchées, etc. Les premiers travaux termi-
nés, l'école se divisa en deux bandes, les assiégeants et
les assiégés. Comme inventeur du nouveau jeu, le jeune
Bonaparte dirigea les attaques. Cette petite guerre, sans
cesse interrompue par les études, se continua pendant
20 LES RÉCITS
quinze jours. Alors des graviers s'étant mêlés aux boules
de neige avec lesquelles on combattait et plusieurs jeunes
gens ayant été blessés, les directeurs de l'école la firent
cesser.
'ICTOII. - Je voudrais bien savoir qui eut la victoire,
des assiégés ou des assiégeants.
LE YIEIJX SOLDAT. — Elle resta indécise, mon ami.
En 1784, Napoléon, n'étant encore âgé que de quatorze
ans, fut choisi par le chevalier de Kéralio pour l'école mi-
litaire de Paris. En vain on objecta à cet officier général,
qui remplissait les fonctions d'inspecteur, que le jeune
Corse n'avaitpas l'âge requis et qu'il n'était fort que sur
les mathématiques. « Je sais ce que je fais, dit-il ; si je
passe par-dessus la règle, ce n'est pas par faveur de fa-
mille ; je ne connais pss celle de cet enfant ; c'est tout à
cause de lui-même : j'aperçois ici une étincelle qu'on ne
saurait trop cultiver. »
A Paris, Napoléon se fit remarquer, comme à Brienne,
par son intelligence et son travail soutenu. Les professeurs
conçurent tous la plus haute opinion de leur élève.
« Corse de nation et de caractère, il ira loin, si les circon-
stances le favorisent, » disait l'un. « C'est du granit chauf-
fé au volcan, » disait l'autre.
Après de bonnes études et l?s examens les plus bril-
lants, Napoléon sortit de l'école en 1787 et passa, en qualité
de lieutenant en secondj au régiment d'artillerie de la
Fère, alors en garnison à Grenoble.
CHARLES. — 1787, c'était bien près de 1789. Je voudrais
bien savoir si le jeune lieutenant se déclara pour le roi ou
contre le roi.
LE VIEUX SOLDAT. — Napoléon embrassa avec ardeur
le parti populaire. Il obéissait à la fois à ses convictions
et au pressentiment de sa destinée.
VICTOR. — Comment! il était avec les brigands du
20 juin et du 10 août?
LE VIIIUX SOLPAT. — Fi donc ! Il salua avec enthou-
siasme le règne de la liberté ; mais il ne vit jamais sans in-
v ■ i - - - 1 S. ..J_- 1 A— OA •
D'UN VIEUX SOLDAT. 21
on l'entendit s'écïier, en apercevant les miserables qui
avaient envahi les Tuileries : t Comment a-t-on pu laisser
entrer cstte canaille ? Il fallait en balayer quatre ou cinq
cents avec du canon ; le reste courrait encore. »
CHARLES. — Que fit Napoléon dans les premiers Ifettlps
de la Révolution ?
LE VIEUX. SOLDAT. - Il combattit d'abord eh Corse
- contre Paoli, qui avait trahi la France et avait fait reprendre
les armes aux patriotes appelés de son nom Paoliies; il fut -
ensuite envoyé, en qualité de chef de balaillon d'artillerie,
devant Toulon, que les royalistes avaient livré aux Anglais
et qu'assiégeait le général républicain Carteaux.
VICTOR. — Napoléon était-il sous les ordres de Carteaux,
ouCaiteaux sous ceuxde Napoléon? J'avais toujours enten-
du dire que Toulon avait été repris par Bonaparte, et je
n'avais jamais entendu parler de ce Carteaux.
-LE VIEUX SOLDAT. - Attend-s donc, mon ami; si je vou-
lais te croire, je commencerais toutes mes histoires par la
fin.
Donc, Carteaux commandait l'armée républicaine devant
Toulon, et Napoléon servait sous ses ordres. Curteaux, s'é-
tantmontré positivement incapable, fut rampltfcé parDop-
pet, plus incapable encore. Mais les représentants du
peuple près l'armée de Toulon, reconnaissant bientôt la
haute supériorité de Bonaparte, l'élevèloent provisoirement
au grade d'adjudant général chef de brigade et lui con-
fièrent la direction entière du siège. Napoléon substitua
aussitôt le plan simple et hardi d'une attaque décisive sur
un 83ul point au plan d'investissement régulier envoyé du
comité, et Il concentra cette attaque vers le fort de l'É-
giiilletle, à l'entrée de la petite rade dont l'occupation ren-
dait niailre de l'entrée du port, coupait tout-e retraite à
l'ennemi et permettait d'écraser sous un feu plongeant les
bâtiments de la rade. Il enleva d'assaut ce fort le 22 fri-
maire an Il (18 décembre 1793). Les Anglais évacuèrent
immédiatement le port et la ville.
Après la prise de Toulon, Dugommier, l'un des commis-
saires du gouvernement près ftlrfnée, écrivit au comité
22 LES RÉCITS
de salut public, en demandant-le grade de général de bri-
gade pour le commandant Bonaparte. « Récompensez et
avancez ce jeune homme, disait-il ; car si l'on était ingrat
envers lui, il s'avancerait tout seul, t
VICTOR. — Je lisais l'autre jour que c'était à Toulon que
Bonaparte avait connu Duroc.
LE VIEUX SOLDAT. — Oui, et Junot aussi.
Voici comment Napoléon connut Junot :
Un jour qu'il faisait construire une batterie, il eut be-
soin d'écrire sur le terrain même et il demanda un sergent
ou un caporal qui pût lui servir de secrétaire. Junot se
présenta et écrivit sous la dictée du commandant. A peine
avait-il achevé, qu'un boulet de canon vint couvrir son
papier de terre. « Bien! dit-il tranquillement, je n'aurai
pas besoin de sable. »
Napoléon n'oublia jamais cette preuve de courage et de
sang-froid, et plus tard il éleva Junot aux premiers grades
de l'armée.
CHARLES. — Napoléon fut-il récompensé et avancé
comme le demandait Dugommier?
LE VIEUX SOLDAT. — Il obtint le grade sollicité pour lui
et il passa enltalie sous Dumerbion, qui lui dut tous ses
succès.
Quand il rentra en France, on lui fit une criante injus-
tice. Le représentant Aubry, appelé à la direction du co-
mité de la guerre, lui ôta le commandement de l'artillerie
et lui donna une brigade d'infanterie chargée de purifier
la Vendée. Le jeune général accourut à Paris, vit le mi-
nistre, fit les plus vives réclamations. « Vous êtes trop jeune,
dit Aubry, pour commander dans une arme qui demande
une expérience consommée. —On vieillit vite sur le champ
de bataille, réponditle héros de Toulon, et j'en arrive. »
Le ministre fut inflexible, et Bonaparte, refusant la brigade,
rentra dans la vie privée.
Il loua, rue de la Michodière, un petit logement avec ses
amis Junot et Sébastiani, et on dit qu'il fut obligé de vendre
ses livres pour pourvoir à sa subsistance.
VICTOR. — Lui ! Napoléon ?
D'UN VIEUX SOLDAT. 23
LE VIEUX SOLDAT. — Ce fut rue de la Michodiere que
vint le trouver le 13 vendémiaire.
CHARLES. — J'ai bien des fois entendu parler du 13 ven-
démiaire sans jamais y rien comprendre.
LE VIEUX SOLDAT. — Voici tout en un mot, mon en-
fant:
Après la journée du 9 tliermidor, qui avait vu la chute
de Robespierre, la Convention avait décrété une nou-
velle constitution. Cette constitution, dite de 1795,
créait un Directoire de cinq membres, chargé du pouvoir
exécutif, et un corps législatif divisé en deux chambres, le
conseil des Anciens et le conseil des Cinq-Cents. Mais la
Convention, au moment d'abdiquer une, puissance signalée
par tant d'attentats, s'effraya et craignit la vengeance na-
tionale. Pour s'y soustraire, elle voulut se perpétuer dans
une domination qui lui semblait désormais une égide né-
cessaire, et, par ses décrets des 5 et 13 fructidor, elle or-
donna de prendre dans son sein les deux tiers du nouveau
corpà législatif ; et dans ces deux tiers, les cinq membres
du Directoire.
Ces décrets amenèrent le soulèvement populaire du
13 vendémiaire.
Ce fut au jeune Napoléon que la Convention confia le
soin de la défendre.
CHARLES. — Comment la Convention pensa-t-elle au
général Bonaparte ?
LE VIEUX SOLDAT. — Barras, investi du commandement
militaire, eut le bon esprit de comprendre qu'il ne pouvait
avoir qu'un pouvoir nominal, et désira un adjudant qui sût
mieux que lui le métier de la guerre. Connaissant, depuis
Toulon, le général Bonaparte, il le proposa à l'assemblée,
qui l'agréa. Barras délégua toute son autorité au jeune
héros.
Napoléon prit si bien ses mesures, qu'en peu d'heures
de combat, l'armée parisienne fut délogée de toutes ses
positions et la révolte complètement étouffée.
La Convention récompensa son libérateur en le nom-
mant général en chef de l'armée de l'intérieur. ,
24 LES RÉCITS
Le grand homme monla réellement le premier degré du
trône en prenant le commandement suprême des forces de
la capitale.
La qualité de général de l'armée de l'intérieur lui im-
posait l'obligation de maintenir l'ordre public; sans cesse
au milieu du peuple, qui se yengeait du vainqueur du
13 vendémiaire par le sobriquet de petit mitrailleur, il le ha-
rangua plusieurs fois aux halles et dans les faubourgs, et
prit bientôt sur les masses un ascendant extraordinaire.
Un jour que la distribution de pain avait manqué, Napo-
léon passait avec une partie de son état-major pour veiller
à la tranquillité publique ; un gros de ia populace, les
femmes surtout, le pressent, demandent du pain à grands
cris ; la foule s'augmente, les menaces s'accroissent, et la
situation devient des plus critiques. Une femme mons-
trueusement grosse et grasse se fait particulièrement remar-
quer par ses gestes et ses paroles. « Tout ce tas d'épau-
Jettes, crie-t-elle en apostrophant le groupe d'officiers, se
moquent de nous, pourvu qu'ils mangent et qu'ils s'en-
graissent bien, il leur est fort égal que le peupie meure de
l'aim.» Napoléon l'interpelle: «Labonne, regarde-moi bien ;
quel est le plus gras de nous deux ? » Or, Napoléon était
alorsextrèmementmaigre. «J'étais un vrai parchemin, » di-
sait-il. Un rire universel désarme la populace, et l'état-
major continue sa roule.
Cependant l'insurrection de vendémiaire avait été si
grave, que la Convention jugea prudent d'ordonner le dé-
sarmement des sections. Pendant qu'on exécutait cette
mesure, un enfant de dix à douze ans vint supplier le gé-
néral en chef de lui faire rendre l'épée de son père, qui
avait commandé le? armées de la République. Cet enfant
était Eugèile de Beauharnais. Napoléon l'accueillit avec
bonté et accéda à sa prière. L'orphelin pleura d'attendris-
sement. Quelques jours après, la veuve vint remercier
le général. Ce fut ainsi que Napoléon connut Joséphine. Il
l'épousa peu après, le 9 mars 1796. Il avait alors vingt-
sept ans. Joséphine comptait quelques années de plus.
h Cette union, qurpendant longtemps fit le bonheur de
D'UN VIEUX SOLDAT. 25
2
Napoléon, ne s'était pas accomplie sans difficultés.
Mmu de Beauharnais, riche de 25,000 livres de rentes,
débris de sa fortune personnelle et de celle de son mari,
avait des amis qui lui firent de vives représentations sur
son mariage avec un militaire plus jeune qu'elle et
sans fortune. »
Savez-vous, mes enfants, l'anecdote du notaire?
Mme de Beauharnais était allée avec son futur ma-
ri chez maître Raguideau, son notaire, chargé de rédiger
le contrat de mariage. Ce notaire, qui fut celui de Napo-
léon, se crut obligé de faire quelques observations à sa
cliente. 11 profita d'un moment où il se trouva seul avec
elle pour lui renouveler les instances que la plupart de
ses amis lui avaient déjà faites, et finit par lui dire : « Com-
ment pouvez-vous épouser un soldat qui n'a que la cape
et l'épée? »
Bonaparte, qui se trouvait dans une pièce voisine, dont
la porte était entr'ouverte, parut n'avoir rien entendu.
Mais huit années plus tard, le 20 décembre 1804, jour de
son couronnement, au moment oit il allait partir pour
Notre-Dame, il aperçoit, dans la foule des gens dfr sa mai-
son, maître Raguideau ; il le tire à l'écart, et, lui montrant
d'un côté le manteau impérial, parsemé d'abeilles d'or, et
de l'autre la longue épée deCliarlemagne : « Monsieur, lui
dit-il en souriant, voilà la cape et voici l'épée. »
V
IL
CHARLES. - Père Lambert, vous nous aviez parlé de
l'Italie après le 13 vendémiaire, ce fameux pas vers le
trône ?
LE VIEUX SOLDAT. — Ce fut à l'époque de son mariage -
que Bonaparte eut le commandement de l'armée d'Italie:
son union s'était accomplie le 9 mars ; il partit le 21.
Il trouva une armée réduite à trente-cinq mille hommes sur
cenLmille qu'on lui avait promis. Schérer, général en chef,
avait compromis en Italie et les armes et l'honneur de la
République par son incapacité militaire et les désordres de
son administration. Nous ne pouvions plus tenir dans la
rivière de Gênes, où nous avions dû nous retirer; nous n'a-
vions plus ni chevaux, ni munitions, ni habits.
i Soldats! nous dit Napoléon en passant la première
revue, vous êtes nus, mal nourris; le gouvernement vous
do:t beaucoup, il ne peut rien vous donner. Voire patience,
le courage que vous montrez au milieu de ces rochers
sont admirables, mais ils ne vous procurent aucune gloire;
aucun éclat ne rejaillit sur vous. Je veux vous conduire
1
LES RÉCITS D'UN VIEUX SOLDAT. - 27
dans les plus fertiles plaines du monde ; de riches pro
vinces, de grandes villes seront "en votre pouvoir; vous
trouverez honneur, gloire et richesse. Soldats d'Italie!
manqueriez-vous de courage et de constance ?.., »
Ah! mes enfants , si vous nous aviez entendus applaudir
tous à cette harangue, crier : « Vive nbtre général ! vive
Napoléon!. » V oilh; voyez-vous, les paroles qfii font If s
soldats , qui font les héros. Avant, il faut bien vous l'a-
vouer, nous avions peu de confiance : un général de vingt-
sept ans et dont l'extérieur promettait si peu. Que de
railleries déja nous avions osées !
CHARLES. — Vous étiez là , père Lambert ?
LE VIEUX SOLDAT; — Si j'étais la !. Oui, oui , mon
garçon, je le dis avec orgueil, j'étais de l'armée conqué-
rante d'Italie !.
Napoléon avait résolu de pénétrer en Italie par la vallée
qui sépare les derniers mamelons des Alpes et des Apen-
nins et de diviser l'armée austro-sarde en forçant les Im4
périaux à couvrir Milan, et les Piémontais à garantir leur
capitale. Ayant remis l'armée en état de reprendre l'of-
fensive, il commença à parler haut au sénat de Gênes, au-
quel il fit demander le passage de la Bocchetta et les clefs
de Gavi.
CHARLES. — Qu'est-ce que la Bocchetta?
LE VIEUX SOLDAT. — Des défilés des Apennins condui-
sant du territoire de Gênes à la Lombardie.
CHARLES. — Et le sénat de Gênes c'eut point peur ?
LE VIEUX SOLDAT. — En voyant cette armée qui jusque-
là avait eu tant de peine à se tenir sur la défensive prendre
tout à coup l'offensive et s'apprêter à franchir les portes
de l'Italie, il railla sans doute comme nous avions raillé,
nous autres, en recevant notre nouveau général ; mais il
apprit bientôt comtne nous à connaître lè grand homme.
Il n'attendit pas longtemps, allez! le 11 avril, à Monte-
nolte.
Beaalieu, qui était un fameux capitaine et qui nous fai-
sait trembler sous Schérer, était accouru au secours de
Gênes.} niais, baji ! Napoléon l'enfonça..,* Et, tambour
28 LES RÉCITS
ballant ! trois victoires en quatre jours : le 14, à Mille-
simo ; le 16, à Dego. Ces victoires nous permirent d'ar-
river jusqu'aux hauteurs de Monte-Zemote.
« Soldats ! s'écria le héros en nous montrant la chaîne
gigantesque des Alpes derrière et autour de nous, Anni-
bal a franchi les Alpes, et nous, nous les avons tour-
nées. » Et nous de crier : « Vive Napoléon ! vive Annibal ! »
- VICTOR. — Pourquoi crier : « Vive Annibal! »
LE VILUX SOLDAT. — J'entends, mon fi!s; tu veux dire
qu'Annibal vivait il y a des siècles. Mais n'avait-il pas re-
paru dans le grand Napoléon?
Le 22 avril, nouvelle victoire, et une fameuse : Mùndovi.
Le Tanaro était passé, Chérasque fut enlevée, et le vain-
queur y établit son quartier général.
Ce fut de Chérasque, à dix lieues de Turin; que le hé-
ros prit en quelque sorte possession de l'Italie par cette
proclamation, qui releva nos courages; car, malgré nos
victoires, nous nous comptions parfois. et trente mille
hommes pour conquérir l'Italie !
Lis, lis, mon ami Charles. Je la sais par cœur; chaque
jour mes pauvres yeux, tout remplis de larmes au souvenir
de mon empereur , repassent ces pages si glorieuses et si
pleines de charme pO'.Jr' un soldat de la vieille garde; mais
j'aurai tant de bonheur à l'entendre redire par une autre
voix que la mienne I Lis donc.
CHARLES. — ( Soldats!
« Vous avez remporté, en quinze jours, six victoires,
pris vingt et un drapeaux, cinquante-cinq pièces de canon,
plusieurs places fortes, et conquis la partie la plus riche du
Piémont. Vous avez fait quinze mille prisonniers, tué ou
blessé plus de dix mille hommes. Vous vous étiez jusqu'ici
battus pour des rochers stériles, illustrés par votre, cou-
rage, mais inutiles à la patrie. Vous égalez aujourd'hui, par
vos services, l'armée de Hollande et celle du Rhin. Dénués
de tout, vous avez suppléé à tout. Vous avez gagné des ba-
tailles sans canons , passé des rivières sans pOOlS, fait des
marches forcées sans soulier, bivouaqué sans eau-de-vie
et souvent sans pain. Les phalanges républicaines, les
D'UN VIEUX SOLDAT. 29
soldats de la liberté étaient seuls capables de souffrir ce
que vous avez souffert. Grâces vous en soient rendues ,
soldats ! La patrie reconnaissante vous devra sa prospérité ;
et si, vainqueurs de Toulon , vous présageâtes l'immor-
telle campagne de 96, vos victoires actuelles en présagent
une plus belle encore.
« Les deux armées qui naguère vous attaquaient avec
audace fuient épouvantées devant vous. Les hommes per-
vers qui riaient de votre misère et se réjouissaient dans
leur pensée du triomphe de vos ennemis sont confondus et
tremblants. Mais, soldats, il ne faut pas vous le dissimuler,
vous n'avez rien fait, puisqu'il vous reste à faire : ni Turin
ni Milan ne sont à vous.
« Vous étiez dénués de tout au commencement de la
campagne; vous êtes aujourd'hui abondamment pourvus ;
les magasins pris à vos ennemis sont nombreux ; l'artil-
lerie de siège et de campagne est arrivée. Soldats , la pa-
llie a droit d'attendre de vous de grandes choses. Justi-
ficrez-vous son attente? Les plus grands obstacles sont
franchis, sans doute; mais vous avez encore des combats
à livrer, des villes à prendre , des rivières à passer. En
est-il qui préféreraient retourner sur les sommets de
l'Apennin et des Alpes , essuyer patiemment les injures de
cette soldatesque esclave? Non , il n'en est pas parmi les
vainqueurs de Montenotte, de Millesimo, de Dego et de
Mondovi; tous brûlent de porter au loin la gloire du
peuple français; tous veulent humilier ces roie orgueilleux
qui osaient méditer de vous donner des fers i tous veulent"
dicter une paix glorieuse et qui indemnise la patrie des sa-
crifices immenses qu'elle a faits ; tous veulent, en rentrant
dans leurs villages, pouvoir dire avec fierté : « J'étais de
« l'armée conquérante de l'Italie ! » -
« Amis, je vous la promets, cette conquête ; mais il est
une condition qu'il faut que vous juriez de remplir : c'est
de respecter les peuples que vous délivrez, c'est de ré-
primer les pillages horribles auxquels se portent des scé-
lérats suscités par vos ennemis ; sans cela vous ne seriez
pas les libérateurs des peuples, vous en seriez les fléaux;
30 LES RÉCITS
vous ne seriez pas l'honneur du peuple frpnçais : il vous
désavouerait. Vos victoires , votre courage , vos supcès, le
sang de vos frères morts aux combats, tout sera;! perdu ,
même Ihonneur et la gloire. »
LE VIEUX SOLDAT. — Voyez-vous, mes enfants , après de
telles paroles , Napoléon nous aurait conduits au cœur de
l'Allemagne , sous les murs de Vienne, au fond de la Rus-
sie, nous seuls, les trente mille hommes de l'armée
d'Italie. Il nous avait révélé le secret de notre force; il
avait su faire de nous autant de héros.
CHARLES. — La France déjà devait être fière de Napo-
léon ?
LE VIEUX SOLDAT. — Si elle en était fière! Cinq fois
dans la dernière semaine d'avril, le héros reçut de la part
du corps législatif l'expression de la reconnaissance na-
tionale.
VICTOR. — IVfais la guerre d'Italie n'était pas finie ?
LE VIEUX SOLDAT. — Non, mon enfant, la première
campagne seulement ; et nous pouvpns compter quatre
campagnes en Italie, de 1796 à 1797.
VICTOR. -- Qu'ayait-ou gagné par cette première cam-
pagne ?
LE VIEUX SOLD4T. - Ah 1 c'est juste, je ne vous l'ai
point dit. Eh bien ! le roi de Sardaigne , Charles-Emma-
nuel, totalement vaincu, dut accepter les ccndilions im-
posées par le Direclpire, et Nice, la Savoie, Alexandrie,
Tortone, etc., furent assurées à la France.
VICTOR. —. Napoléon n'avait plus alors à combattre que
les Impériaux?
CHAULES. — Qu'est-ce que les Impériaux ?
VICTOR. — Oh ! Charles.
LE VIEUX SOLDAT. — Charles a raison : quand il ne com-
prend pas, qu'il demande sans crainte et sans honte; c'est
ainsj que l'on s'instruit véritablement. Je ne sache rien de
plus ridicule qu'un enfant qui s'imagine tout savoir, ou qui,
pour faire croire qu'il sait, reste dans son ignorance.
Mon enfant, les Impériaux, c'étaient les sujets , les sol-
dats de l'empereu r.
D'UN VmJJX B€>^DAT. 31
CHARLES. — Qppl empereur ?
LE yiFA)?. SOLDAT. — L'empereur d'Autriche.
Donc Napolépn n'avait plus à combattre que les Impé-
riaux. Beaulieu, qui npus avait fait trembler jadis, mais
que nous avions si bien enfoncé à Montenotle , Ifs com-
mandait encore.
Après avoir vaincu Charles-Emmanuel, Napoléon écri-
vit au Directoire :
c Demain je marche sur Beaulieu ; je l'oblige à passer
lé Pô; je le passe immédiatement après ; je m'empare de
toute la Lombardie. »
Toyt arriva comme l'avait.dit le grand homme.
Beapliey effrayé passa le Pô ; nous le passâmes. -
Alors Lodi. une fameuse , allez ! Avec le grand Napo-
léon , tout était grand, et surjput les batailles.
En peu de jpurs Pizzighitpne, Crémone et toutes les
villes principales du Milanais tombèrent sous nos coups.
de fameux coups !
rjoqs entrons à Milan , nous nous portons sur Mantoue,
le boulevard de l'Italie, et nous rejetons Beaulieu dans le
Tyrol : etd'pp !.
Alprs on commença à avoir peur à la cour de Vienne, et
on disgracia gpaulieu pour nous envoyer Wurmser, en qui
les Autrichiens avaient grande confiance, et qui s'était
battu jusque-là assez avantageusement sur le Rhin.
Wurmser déchaîna soixantp-dix mille hommes contre
nostrpnte mille soldats, nous les jetant par divers côtés à
à la fois. Son intention était de débloquer Mantoue et de
reconquérir la Lombardie.
Il crut être arrivé à ses fins quand , soudain, Napo-
léon quitta Mantoue. Mais, bah ! il y revint bientôt, allez !
Une campagne de cinq jours , cinq victoires : Desenzano,
SAIP par deu* fois, Lonato, Castiglione.
Ces événements merveilleux excitèrent au plus -haqt
point l'epthousiqsme de ceux des peuples de l'Italie qui
avaient manifesté de la sympathie pour la Révolution fran-
çaise; les partisans de l'Autriphe furent atterrés.
Que vous dirjp-je, mes enfants ? Le gpaq4 homme les at-
32 LES RÉCITS
terra bien autrement à Roveredo, à Primolano, à Bas-
fano, à Saint-Georges, où il frappa les plus terribles coups ;
et ce fut. bien pis encore quand, sans se soucier des nou-
velles dispositions que l'on prenait à la cour de Vienne,
il fonda les Républiques Transpadane etCispadane.
CHARLES. —Père Lambert, que veulent dire Transpa-
dane et Cispadane?
LE VIEUX SOLDAT. — Cispadane, en deçà du Pô ; Trans-
padanc, au delà du Pô.
VICTOR. — Quelles nouvelles dispositions prenait-on à la
CDiir de Vienne?
LE VIEUX SOLDAT. - Wurmser s'était rejeté dans Man-
toue avec seize mille hommes, débris de son armée. L'em-
pereur d'Autriche considérait Wurmser comme le plus
habile et le plus expérimenté de ses capitaines ; il savait
aussi que Mantoue était la clef de ses États. Il envoya le
maréchal d'Alvinzi avec soixante mille hommes pour déli-
vrer Wurmser et Mantoue.
Il ne fallut que quelques jours au vainqueur de Lodi
pour renverser toutes les espérances que la eoalition avait
pu fonder sur la réputation de d'Alvinzi et sur la force nu-
mérique de ses troupes. Une bataille de trois jours, qui se
termina par !a mémorable victoire d'Arcole, acheva de
donner et de faire reconnaître aux armes françaises l'in-
contestable supériorité contre laquelle luttaient en vain les.
vieux généraux et les vieux soldats de l'Autriche. C'est à
cette bataille que Napoléon, voyant ses grenadiers hésiter
sous le feu terrible de l'ennemi qui occupait des positions
formidables, sauta à terre, prit un drapeau et s'élança
sur le pont d'Arcole, où les cadavres étaient entassés, en
- s'écriànt : «Soldais ! n'êles-vous plus les braves de Lodi?
Suivez-moi !. » Augereau en fit autant.
Croyez-vous, mes enfants, que nous soyons alors res-
tés en arrière? C'était à qui arriverait le premier. C'eût
été du beau, si nous nous étions laissé prendre noire géné-
ral, et un tel général!
VICTOR. — Que j'aurais voulu être à Àrcole !
LE VIEUX SOLDAT. — Oh ! c'était beau de voir le géné-
D'UN VIEUX SOLDAT. 33
2.
ral, en tête de tous les autres, s'élancer sous le feu de
l'ennemi!. Mais il n'y avait que Napoléon , voyez-vous,
capable d'une action si héroïque !
D'Alvinzi essaya de se relever de sa défaite ; il revint
avec Provera par les gorges du Tyrol. C'était fournir à
Bonaparte l'occasion de deux belles victoires : d'Alvinzi
fut complétement battu à Rivoli , Provera à la Favorite
deux jours après, et Wurmser fut enfin obligé de livrer
Mantoue.
Voici ce que l'on raconte sur la reddition de Mantoue :
C'était Serrurier qui bloquait la ville. Wurmser, voyant h
victoire s'attacher aux drapeaux républicains, comprit
qu'il en serait bientôt de Mantoue comme des autres en.
treprises de Napoléon, et il songea à capituler. Il envoya
le général Klenau, son premier aide de camp, au quartier
général de Serrurier, qui était à Roverbello. Serrurier ne
voulut entendre aucune proposition sans en avoir référé à
son général en chef. Bonaparte eut fantaisie d'assister in-
cognito aux conférences. Il vint à Roverbello, s'enveloppa
dans sa capote et se mit à écrire, tandis que Serrurier et
Klenau discutaient. Il donnait ses conditions en marge des
propositions de Wurmser; et quand il eut fini, il dit au
général autrichien, qui l'avait pris sans doute pour un
simple secrétaire : « Si Wurmser avait seulement pour
dix-huit ou vingt jours de vivres, et qu'il parlât de se
rendre, il ne mériterait aucune capitulatiqp honorable.
Voici les conditions que je lui accorde , ajoula-t-il en re-
mettant le papier à Serrurier ; vous y lirez surtout qu'il
sera libre de sa personne, parce que j'honore son grand
âge et ses mérites, et que je ne veux pas qu'il devienne la
victime des intrigants qui voudraient le perdre à Vienne.
S'il ouvre ses portes demain , il aura les conditions que je
viens d'écrire; s'il tarde quinze jours, un mois, deux
mois, il aura encore les mêmes conditions. Il peut donc
attendre son dernier morceau de pain. Je pars à l'instant
pour passer le Pô; je marche sur Rome. Vous connaissez
mes intentions ; allez les dire à votre général.. Rlenau,
plein d'admiratiou et de reconnaissance, avoua que
34 - LES RÉCITS
Wurmser n'avait plus de vivres que pour trois jours.
Wurmser ne fut pas moins louché que son aide 4e camp
de la noble conduite du général républicain ; il lui témoi-
gna sa gratitude ep le prévenant d'une tentative d'empoi-
sonnement qui se tramait alors contre lui en Romagne.
VICTOR. —Pourquoi Napoléon marchait-il sur Rome ?
LE VIEUX SOLDAT. — Rome avait protégé l'Autriche ; c'é.
tait un crime aux "yeux des Français. Pie Vf, menacé dans
sa capitale , se hâta de demander la paix; il l'obtint, mais
il dut renoncer à Avignon et au comtat Yenaissin ,_à la Ro-
magne, àFerrare et à Bologne, livrer plusieurs objets
d'art et payer une contribution énorme pour les frais de la
guerre.
L'Autriche, rqenacée dans ses jîtats germaniques depuis
la capitulatiou de Mantoue, leva une nouvelle armée, dont
elle cqnfia le commandement à l'archiduc Charles. Ce
prince, croyant le héros bien occupé du côté de Rome ,
réunit activement ses troupes sur les rives du Tagliamentp.
Mais Napoléon se porta aussitôt sur. la Brenta, et de là
adressa à ses soldats cette magnifique harangue :
« Soldats ! la prise de Mantoue vient de finir une cam-
pagne qui vous a donné des titres éternels à la reconnais-
sance de la patrie. Vous avez été victorieux dans quatorze
bataiitm rangées et dans spixante. dix copibats ; vous avez
fait cent mille prisonniers, pris cinq cents pièces de capi-
pagne, deux. jnilie pièces de gros calibre, quatre équi-
pages de pont. Les contributions mises sur le pays que
vous ayez conquis ont nourri, entretenu, soldé l'armée
pendant toute lq campjgne. Vpus avez, en outre , envol]
trente piillions au ministre des finances pour je soulage-
ment du Trésor public. Vous avez enrichi le Muséum de
Paris de trois cents eliefs-d'ceuvre de l'ancienne et de la
nouyelle ItJlie, et qu'il a fallu trente siècles pour produire.
Vous avez cpnquis à la République les p!us belles contrées
de l'Europe. Les Républiques Transpadane et Cispadane
vous doivent leur liberté. Les cguleurs françaises flottent
pour la première fois sur les bords de l'Adriatique, en
face et à vingt-quatre heures de l'ancienne ftÏQcédping,
D'UN VIEUX SOLDAT. 45
d'où Alexandre s'élança sur l'Orient. Uqe grande desti-
née vous est aussi réservée ; mais vous n'avez pas tout
qohevé. »
Mes enfants, legénérsl nous parlait ensuite de l'Autriche
et de la perfide Angleterre, qui nous suscitait tous nos en-
nemis.
Napoléon, fptjgué de vaincre l'empereur en Italie sans
r4so lut de porter la guerre
pouvoir l'amener à pégocier, résojut de porter la guerre
en Autriche. Il marcha donc au-devant du prince Charles,
le battit complètement au Tagliamento, anéantissant ainsi,
en un instant, les espérances que les amis de l'Autriche
avaient fondées sur les talents de l'archiduc. Le prince,
hnmijié , se décida à la retraite; mais il fut poursuivi l'é-
pée dans les reins, et n'effectua cette retraite qu'après les
plus sanglantes défaites. Napoléon poussa jusqu'à Klagen.
furth, capitale de4a Carinthie.
Nous n'énons qu'à soixante lieues de Vienpe.
Viennp était à nous, si Moreau, qui commandait l'armée
de Sambre-et-Meuse, eût passé le Rhin. Mais le Directoire
s'effrayait des succès et de la gloire du héros d'Italie , de
l'enthousiasme que son nom seul excitait dans le peuple ,
et Moreau ne bougea pas. Quand Napoléon apprit ce mau-
vais vouloir du gouvernement à son égard, il craignit de
s'engager sans appui dans le cœur de l'Allemagne, et il
écrivit au prince Charles :
« Monsieur le général en chef,
« Les braves militaires font la guerre et désirent la paix.
Cette guerre nedure-t elip pas depuis six années? Avons-
nous tué asses de monde, fait assez de mal à la triste hu-
manité? Elle réclame de toutes parts. L'Europe, qui avait
pris les armes contre la République française, les a posées ;
votre nation reste seule , et cependant le sang va couler
plus que jamais. Cette sixième carppagne s'annonce par
des présages sinistres. Quelle qu'en soit l'issue, nous au-
rons perdu de part et d'autre quelques milliers d'hommes
de plus. Il faudra bien fuyr par s'entendre , puisque tout a
un terme, même les passions haineuses, Le Directoire de
la République française fait connaître à S, M, l'empereur
36 LES RÉCITS
le désir de mettre fin à la guerre qui désole les deux
peuples. L'intervention de la cour de Londres s'y est op-
posée. N'y a-t-il donc aucun espoir de nous entendre ? et
faut-il, pour les intérêts ou pour les passions d'une natiou
étrangère aux maux de la guerre, que nous continuions à
nous entr'égorger? Vous, monsieur le général en chef,
qui, par votre naissance, approchez du trône, qui êtes
au-dessus des petites passions qui agitent les ministres et
les gouvernements, êtes-vous décidé à mériter le titre de
bienfaiteur de l'humanité entière et de vrai sauveur de l'Al-
lemagne? Ne croyez pas que j'entende par là, monsieur le
général en chef, qu'il ne vous soit possible de la sauver
par la force des armes. Mais, dans la supposition que les
chances de la guerre vous deviennent favorables , l'Alle-
magne n'en sera pas moins ravagée. Quant à moi, monsieur
le général en chef, si l'ouverture que j'ai l'honneur de
vous faire peut sauver la vie à un seul homme , je m'esti-
merai plus heureux de la couronne civique que je me trou-
verai avoirméritée, que de la triste gloire qui peut revenir
des succès militaires. »
L'archiduc, qui n'osait lien faire sans consulter l'em-
pereur, répondit d'une manière évasive.
Il n'y avait plus à hésiter. Les Français, condamnés à
vaincre, continuèrent leur marche et leurs triomphes. Ils
parvinrent bientôt au sommet dnSimmering, à vingt lieues
de Vienne. Ce fut là que Napoléon reçut la réponse de
l'empereur d'Autriche. L'empereur voulait enfin la paix.
Les préliminaires de cette paix furent signés à I/obcn.
-Le premier article du traité projeté portait :
« L'empereur d'Allemagne reconnaît la République fran-
çaise. »
« Effacez cet article ! s'écria Bonaparte.
« La République française est comme le soleil; aveugle
qui ne la voit pas. Le peuple français est maître chez lui ; il
a fait une république, peut-être demain fera-t-il une aris-
tocratie , après-demain une monarchie ; c'est son droit im-
prescriptible; la forme de son gouvernement n'est qu'une
affaire de loi intérieure. »
D'UN VIEUX SOLDAT. 37
Napoléon était à Léoben quand il apprit la trahison de
Venise. Venise, essentiellement aristocratique et dévouée à
la coalition des rois contre la République française, fomen-
tait l'insurrection dans la haute Italie et poussait de toutes
parts à l'assassinat des Français.
Napoléon écrivit de Léoben au doge de Venise, lui of-
frant la guerre ou la paix. « La guerre ou la paix ! Si vous
ne prenez pas sur-le-champ les moyens de dissiper les
rassemblements, si vous ne faites pas arrêter et livrer en
mes mains !es auteurs des assassinais , la guerre est dé-
clarée, etc. »
Venise n'en continua pas moins à soulever les popula-
tions, à crier haine et mort contre nous. Au milieu des
fêtes de Pâques, elle fit égorger dans Vérone plus de cinq
cents Français.
Bonaparte accourut aussitôt pour tirer vengeance (des
vêpres vénitiennes. Le soir même de cette odieuse conjura-
tion, il dit à son ancien camarade Bourrienne, dont il avait
f-tit son secrétaire particulier : Sois tranquille, ces cc-
qains-là me le paieront. Leur république a vécu. » Ii
écrivit au Directoire « que' le seul parti qu'on pût prendre
était de détruire ce géant féroce et sanguinaire , d'effacer
le nom vénitien de dessus la surface du globe. »
Quelques jours après, le drapeau tricolore flottait sur la
place- Saint-Marc.
CHARLES. — Et la guerre d'Italie était finie par le traité
de Léoben ?
- LE VIEUX SOLDAT. —La guerre était finie; mais on n'avait
signé à Léoben que les préliminaires de la paix., une sori.3
de suspension d'armes. Des conférences s'ouvrirent en-
suite pour le traité définitif.
Les conférences languirent d'abord beaucoup. M. de
Cobentzel (plénipotentiaire de l'Autriche) se montra , sui-
vant la coutume du cabinet autrichien, fort habile à traîner
les choses en longueur. Cependant le général français ré-
solut d'en fbir. La conférence qu'il s'était dit devoir être
- la dernière fut des plus vives; il en arriva à mettre le mar- �
ché à la main; il fut refusé. Se levant alors avec une cs-
38 LES RÉCITS
pèce defqreur, il s'écria très-énergïquempnt; « Vous vou-
lez la guerre? Eh bien! vous j'aurez. » Et, saisissant un
-magnifique cabaret de porcelaine que M. Cobentzel répé-
tait chaque jour avec complaisance lui avoir été donné par
la grande Catherine (de Russie), il le jeta de toutes ses forces
sur le plancher, où il vola en mille éclats. « Voyez ,-s'é-
cria-t-il encore ; eh bien! telle sera votre monarchie au-
trichienne avant trois mois, je vous le promets; » Et il s'é-
lança précipitamment hors de la salle. M. de Cobenizel
demeura pétrifié, disait l'empereur; mais M. de Galla, son
second et beaucoup plus conciliant, accompagna le géné-
ral français jusqiVà sa voiture, essayant de le retenir, a me
tirant force coups de chapeau , ajoutait l'empereur, et
dans une attitude si piteuse, qu'en dépit de ma colère os-
tensible , je ne pouvais m'empêcher d'en rire intérieure-
ment beaucoup. »
L'affaire du 18 fructidor suivit de près la scpne du cal)a-
ret de porcelaine , et l'Autriche
CHARLES. — Père Lambert, qu'est-ce que l'affaire du
18 fructidor?
LE VIEUX SOLDAT. — Une conspiration des royalistes
contre le Directoire, c'est-à-dire contre la République. Pi-
chegru en était l'âme.
CHARLES. — Et qui triompha?
LE VIEUX SOLDAT. — Le Directoire.
L'Autriche était l'alliée naturelle des royalistes. Voyant
les espérances qu'elle avait fondées sur une révolution in-
térieure en France entièrement brisées, elle s'empressa
d'accepter les conditions de Bonaparte , et le 17 octobre
- fut conclu le traité de Campo-Formio.
VICTOR. — C'était en 1797 ?
LE VIEUX SOLDAT. — Oui, mes enfants , c'était en 1797.
VICTOR. — Après de si nombreuses et de si brillantes
victoires, le traité devait être bien avantageux pour nous?
LE VIEUX SOLDAT. — Ayaptageux et glorieux. Il donna
pour limites à la France le Rhin, les Alpes , les Pyrénées
et l'Océan. L'Autriche reconnut les Républiques italiennes.
Berlbier et Moqjj$furent chargés par Bonaparte de por- ,
D'UN VIEUX SOLDAT. 39
ter le traité au Directoire. Il partit lui-même pour Radstadt.
CHARLES.—Pourquoi à Radstadt?
LE VIEUX SOLDAT. — Un congrès y avait été indiqué
pour négocier la paix de l'Europe.
YICTOR. — Et Napoléon vous laissait en Italie, père
Lambert?
LE VIEUX SOLDAT. — Oui, mais pas pour longtemps ;
nous ses vieux.
VICTOR. - Ses vieux?.
LE VIEUX SOLDAT. - Oh ! nous étions, comme lui, jeunes
d'âge, mais vieux déjà dans la gloire.
Oui, mes enfants, son armée d'Italie le suivit en Égypte.
J'ai vu le Nil, j'ai vu les Pyramides fc moi qui vous parie,
mo:, le pauvre Antoine Lambert; j'ai vu.
Mais je vous dirai, je vous dirai. Gertrude est là qui
peut vous assurer que je n'omettrai rien. Il faut seulement
commencer par le commencement.
Donc, il nous laissa en Italie, nous donnant pour adieux
ces belles paroles :
« Soldats !
« Je par& demain pour me rendre à Radstadt ; en me
trouvant séparé de l'armée, je ne serai consolé que par
l'espoir do me revoir bientôt avec vous luttant côr.tre de
nouveaux dangers. Quelque poste que le gouvernement
assigne à l'armée d'Italie, nous serons toujours les dignes
soulier de la liberté et du nQm français.
« Soldats 1 en vous entretenant des princes que nous
avons vaincus, des peuples qui nous doivent leur liberté,
des combats que nous avons livrés en deux campagnes ,
dites-vous: « Dans deux campagnes, nous aurons fait plus
« encore. > ,
IN.
LE VIEUX SOLDAT. — Les conférences de Radstadt traî-
nant en longueur, Napoléon, impatient de revoir Paris,
revint tout à coup en France. Le peuple l'accueillit avec
enthousiasme ; le vainqueur de Lodi, d'Arcole, de Rivoli,
avait fait oublier le petit milrailleur de vendémiaire. Le
Directoire , organe officiel et obligé de la reconnaissance
nationale, dissimula ses craintes et sa jalousie et donna
des fêtes brillantes au héros.
En même temps, les différents partis qui se partageaient
la France cherchaient à conquérir Bonaparte ; mais le jeune
général s'appartenait tout entier, et les séductions étaient
inutiles. On lui proposa maintes et-maintes fois de tenter un
coup de main contre le gouvernement ; il pensa que le mo-
ment n'était point encore venu, et, renfermant en lui-même
ses rêves ambitieux et ses grandes vues sur la France , il
demanda un commandement actif : il voulait se faire adorer
du peuple à force de gloire. Le Directoire accueillit sa
demande avec empressement; il ne désirait rien tant que
LES RÉCITS D'UN VIEUX SOLDAT. 41
l'éloignement de l'illustre guerrier, ne songeant pas que de
nouveaux triomphes ne feraient qu'éblouir de plus en plus
la nation et accroître, par conséquent, la popularité qu'il
redoutait. On lui donna l'armée d'Angleterre. Napoléon
demanda l'Égypte; il voulait faire de la Méditerranée un
lac français par la possession de Toulon, Malte, Corfou et
Alexandrie, coloniser la fertile vallée du Nil, et menacrr du
côté des Indes, l'Angleterre, déjà inquiétée par Tippoo-
Saïb.
Bonaparte rejoignit son armée à Toulon, nous autres,
ses enfants.
« Soldats ! nous dit-il à la veille de l'embarquement, il y
a deux ans que je vins vous commander. A celte époque,
vous étiez à la rivière de Gênes, dans la plus grande
misère, manquant de tout, ayant sacrifié jusqu'à vos
montres pour votre subsistance réciproque ; je vous pro-
mis de faire cesser vos misères; je vousconduisis en Italie; -
là, tout vous fut accordé. Ne vous ai-jepas tenu parole ? »
Ah ! mes enfants, c'était comme un tonnerre; nous di-
sions tout d'une voix : « Oui ! oui ! oui! »
Il reprit :
« Eh bien! apprenez que vous n'avez point encore
assez fait pour la patrie , et que la patrie n'a point encore
assez fait pour vous.
e Je vais actuellement vous mener dans un pays où, par
vos exploits futurs, vous surpasserez ceux qui étonnent
aujourd'hui vos admirateurs, et rendrez à la patrie des
services qu'elle a droit d'attendre d'une armée d'invin-
cibles.
« Je promets à chaque soldat qu'en retour de cette ex- -
pédition, il aura de quoi acheter six arpents de terre.
« Vous allez courir de nouveaux dangers, etc., etc. »
Nous criâmes cent fois, mille fois : « Vive la République!
vive Napoléon ! »
Nous mîmes à la voile le 19 mai 1798. Le -10 juin, nous
étions à Malle, à qui Napoléon faisait perdre son glorieux
surnom d'Imprenable; le lu juillet, nous touchions la côte
d'Afrique. Là, en vue de cette terre où nous brûlions de
42 LES RÉCITS
descendre, le grand homme nous dit ; f. Vous porterez à
l'Angleterre le coup le plus sûr et le plus sensible, en
attendant que vous puissiez lui donner le coup de mort.
Nous ferons quelques marges fatigantes ; nous livrerons
plusieurs combats ; nous réussirons clans toutes nos entre-
prises : les destins sont pour nous. Les beys mamelucks,
qui favorisent exclusivement le commerce anglais, qui opt
couvert d'avanies nos négociants et qui tyrannisept les mal-
heureux habitants du Ml, quelques jours après notre arri-
vée , n'existeront plqs. »
Et il nous défendit le pillage, et il nous recoipmgqda de
respecter les vieillards et les femmes , les ennemis sans
défense.
Napoléon, apprenant que Nelson était deux jours aupa-
ravant devant Alexandrie, dans l'espérance d'y rencontrer
l'expédition française, ordonna le débarquement immé-
diat. L'amiral Brueys demandait un retard de dpuze heures
seulement. « Non , dit Bonaparte , nous n'avons point un
instant à perdre. La Fortune ne me donne que trois jours;
si je n'en profite pas, nous sommes perdus. »
L'armée prit terre, dans la nuit du 1er au 2 juillet, au
Marabout, à trois lieues d'Alexandrie. Nelson, qui avait été
jusqu'à Alexandrette pour nous y chercher, revint bientôt.
Il était trop tard : le drapeau tricolore était arboré dans le
vieux pays des Pharaons.
Mes enfants, dès le 2 juillet, Alexandrie, la ville
d'Alexandre, comme disait Napoléon; car vous savez, vous
autres qui ctes savants , qu'Alexandrie fut fondée pqr le
grand Alexandre, le Napoléon des premiers âges. Dès
Je 2 juillet donc. Alexandrie était à nous , et Bonaparte di-
sait au peuple d'Egypte :
« Depuis trop longtemps les beys qui gouvernent
l'Égypte insultent à la nation française et couvrent les né-
gociants d'avanies ; l'heure de leur châtiment est arrivé.
Depuis trop longtemps ce ramassis d'esclaves achetés dans
le Caucase et dans la Géorgie tyrannisent la plus belle
partie du monde; mais Dieu, de qui tout dépend, a ordonné
que leur empire finît. etc., etc. a
D'UN VIEUX SOLDAT. 43
Il concluait ; 1
« Trois fois heureux ceux qui seront avec nous ! Ils
prospéreront dans leur fortune et dans leur rang. Heureux
ceux qui seront neutres ! Ils auront le temps de nous con-
naître et de se ranger avec nous. âiais malheur, trois fois
malheur à ceux qui s'prtnerqnt pour les IMamelucks et
combattront contre nous ! Il n'y ajira pas d'espérance pour
eux : ils périront. »
Quelques jours après, nouveaux combats, nouvelles vic-
toires à Ramanieh et à Chébreisse.
Après l'affaire de Ramanieh, mes enfants, et tandis que
le grand homme et son étilt-rn.ljm' visitaient le pays aux
environ, Bonaparte , ayant ordpnné une halte à l'ombre
de quelques arbres, disparut bienfpt. On commençait à
s'inquiéter, lorsqu'il revint, suivi de deux guides, pour de-
mander à l'un de ses secrétaires s'il avait quelque argent.
Sur la réponse affirmative du secrétaire : « Suivez-moi, »
dit-il.
Savez-vous , mes enfants, où il le conduisit? Dans une
misérable chaumière. Une bonne vieille était étendue sur
des feuilles sèches entassées sur une natte de jonc. Une
jeune fille pleurait à ses côtés. L'un des guides, qui savait
le patois des campagnes du Nil, interrogea la jeune fille,
sur l'ordre du général. L'enfant dit sa misère depuis que sou
frère l'avait quittée pour suivre le pacha Djezzar et com-
battre contre les Français ; elle raconta d'une manière
aussi louchante que naïve les malheureuses circonstances
qui avaient causé la maladie de sa mère. Notre général
lui prit la main, lui donna tout l'argent qu'il avait sur lui et
la bourse de son secrétaire. La jeune fille pleurait, et une
- larme aussi sillonnait la joue du grand capitaine.
Dites, mes enfants, si celui qui avait tant 'de génie
n'avait pas aussi du cœur?
CHARLES. — Que Napoléon était bon!. Et moi qui
croyais qu'il avait un méchant cœur, un mauvais uœur,
parce qu'il aimait la guerre !
LE VIEUX SOLDAT. — Il aimait la guerre juste, la guerre
nécessaire, Une fois, une seule fois, il ordonna un. copi-
44 LES RÉCITS
bal inutile ; et écoutez de'quelle manière il parle lui-même
de cet événement.
Il faut qpe vous sachiez que c'était au début de sa car-
rière militaire.
< Me promenant un jour au milieu de nospositions, dans
les environs du col de Tende, à titre de reconnaissance,
comme chef de l'artillerie, il me vint subitement à l'idée -
de lui donner (à une personne qui l'accompagnait) le spec-
tacle d'une petite guerre, et j'ordonnai une attaque d'avant-
poste. Nous fûmes vainqueurs, il est vrai ; mais évidemment
il ne pouvait y avoir de résultat; l'attaque était une pure
fantaisie, et pourtant quelques hommes y restèrent. Aussi,
plus tard, toutes les fois que le souvenir m'en est revenu à
l'esprit, je me le suis fort reproché. »
CHARLES.— Il était bon.
LE VIEUX SOLDAT. — C'était sur le champ de bataille qu'il
fallait le voir , après la victoire ! Que de fois nous l'avons
surpris, les larmes aux yeux , contemplant les braves qui t
étaient morts pour la patrie!
CHARLES. — Il pleurait?
LE VIEUX SOLDAT. — Oui, oui, de grosses larmes rou-
laient dans ses yeux, et il était là, le front incliné, les deux
bras en croix sur sa poitrine.
VICTOR. — Vous l'avez vu , père Lambert?
LE VIEUX SOLDAT. — Si je l'ai vu, sur le champ de ba-
taille, rêvant après la victoire, mon général, mon empe-
reur, mon glorieux, mon cher empereur!. Oh ! oui, oui,
mes enfants.
Un jour, c'était à Marengo.
Mais nous allons y arriver à Marengo, et Gertrude n'aime
point que je rompe ainsi le fil du discours. ,
Marengo, voyez-vous, mes enfants , je ne l'oublierai de
ma vie, vivrais-je cent ans, neuf cents ans et plus, comme
Mathusalem, des siècles, comme le Juif errant, dit-on. Ma-
rengo , c'est l'un des plus beaux jours de ma vie. Retenez
bien , mes enfants, le 14 juin 1800 ; et si jamais vous pen-
sez au père Lambert, le vieux soldat, mêlez a son souve-
nir le 14 juin 1800 et le nom chéri de Marengo. *
D'UN VIEUX SOLDAT. 43
- Mais je vois Gerirude qui marronne entre ses dents; je
reprends mon récit où je l'ai laissé. -
Que disais-je donc?
VICTOR. — Chébreisse.
LE VIEUX SOLDAT. - Oui, oui, Ramanieli et Chébreisse ,-
deux belles victoires sur les Mamelucks, et les préludes
d'une victoire plus magnifique, les Pyramides. Mais lis,
lis , mon ami Charles: c'est dans les souvenirs du grand
homme lui-même qu'il faut apprendre de telles merveilles;
les souvenirs, je me trompe'; c'est le compte rendu de
cette grande bataille, tel qu'il a été fait par Napoléon au
Directoire, que tu trouveras là sur cette feuille, au coin de
la cheminée.
Mais attends, mon enfant, que je vous dise un mot qui
n'est point écrit là.
Le jour qui suivit l'affaire de Chébreisse, nous reprîmes
- notre marche, mais nous ne trouvâmes plus que des
villages abandonnés ou brûlés. Le découragement s'était
déjà saisi de quelques-uns, quand nous rencontrâmes enfin
les Mamelucks de Mourad-Bey au pied des Pyramides de
Djizeh.
Dès le lendemain, de grand matin , nous étions rangés
en bataille. Le soleil éclairait la plaine de ses premiers
rayons, quand le général parcourut nos rangs. « Soldats !
s'écria-t-il soudain en nous montrant les Pyramides,
songez que du haut de ces monuments quarante siècles �
vous contemplent. »
Maintenant lis , mon enfant.
CHARLES. — « Le 3, à la pointe du jour , nous rencon-
trâmes les avant-gardes, que nous repoussâmes de village,
en village.
« A deux heures après midi, nous nous trouvâmes en
présence des retranchements de l'armée ennemie.
« J'ordonnai aux divisions des généraux Desaix et Rey-
nier de prendre position sur la droite, entre Djyzeh etEm-
babeh, de manière à couper à l'ennemi la communication
de la haute Égypte, qui était sa retraite naturelle. L'armée
était rangée de la même manière qu'à Chébreisse. »
46 LES RÉCITS
LE VIEUX SOLDAT. — En carrés.
CHARLES. — « Dès l'instant que Mourad-Bey s'aperçut
du mouvement du général Desaix, il se résolut à lecharger,
et il envoya l'un de ses beys les plus braves avec un corps
d'élite,qui, avec la rapidiléde l'éclair, chargea les deux divi-
sions.On lelaissa approcher jusqu'à cinquante pas, et on l'ac-
cueillit par une grêle de balles et de mitraille qui en fit
tomber un grand nombre sur le champ de bataille. Ils se
jetèrent dans l'intervalle que formaient les deux divisions,
où ils furent reçus par un double feu qui acheva leur
défaite.
« Je saisis l'instant et j'ordonnai à la division du général
"Bon , qui était sur le Nil , de se porter à l'attaque des re-
tranchements, et au général Via!, qui commandait là divi-
sion du général Menou , de se porter entre le corps qui
vendi). de le charger et les retranchements, de manière à
remplir le triple bùt d'empêcher le corps d'y rentrer, de
couper la retraite à celui qui les occupait, et enfin, s'il
,pait, et enfi-u, s'il
était nécessaire, d'attaquer ces retranchements par la
gauche.
« Dès l'instant que Les généraux Vial et Bon furent à
portée, ils ordonnèrent aux première et troisième divi-
sions de chaque bataillon de se ranger en colonnes d'at-
taque , tandis que les deuxième et quatrième conserve-
raient leur même position, formant toujours le bataillon
carré, qui ne se trouvait plus que sur trois de hauteur et
s'avançait pour soutenir les colonnes d'attaque.
« Les colonnes d'attaque du général Bon, commandées
par le brave général Rampon, se jetèrent sur leurs retran-
chements avec leur impétuosité ordinaire, malgré le feu
d'une assez grande quantité d'artillerie, lorsque les Mame-
lucks firent une charge; ils sortirent des retranchements
an grand galop. Nos colonnes eurent le temps de faire
hulld, de faire front de tous côtés et de les recevoir la
baïonnette au bout du fusil et par une grêle de balles.
A l'instant même, le champ de bataille en fut jonché. Nos
tioupes eurent bientôt enlevé les retranchements. Les
Mamelucks en fuit8 se précipitèrent Aussitôt en foule sur
D'UN VIEUX SOLDAT. 47
leur gauche; mais un bataillon de carabiniers, sous le feu
duquel ils furent obligés de passer à cinq pas, en fit une
boucherie effroyable. Un très-grand nombre se jeta dans lé
NU et s'y noya.
1 Plus -de quatre cents chameaux chargés de bagages ,
cinquante pièces d'artillerie, sont tombés en notre pouvoir.'
J'évalue la perte des Mamelucks à deux mille hommes de
cavalerie d'élite. Uiie grande partie des beys à été blessée
ou tuée. Mourad-Bey a été blessé à la joue. Notre perte se
monte à vingt ou trente hommes tués et à cent vingt bles-
sés. Dans la nuit même, la ville du Caire a été évacuée.
Toutes leurs chaloupes canonnières; corvettes, bricks, et
mêmç une frégate, ont été brûlés; et le 4, nos troupes sont
entrées au Caire. Pendant li nuit, la populace a brûle les
maisons des beys et commis plusieurs excès. Le Caire, qui
a plus de trois cent mille habitantS J a la plus vilaine popu-
lace du monde,
« Après le grand nombre de combats et de batailles que
-les troupes que' je commande ont livrés contre des forces
supérieures, je ne m'aviserais point de louer leur conte-
nance et leur sang-froid dans cette occasion, si véritable-
ment ce genre tout nouveau n'avait exigé de leur part une
patience qui contraste avec l'impétuosité française. S'ils se
fussent livrés à leur ardeur, ils n'auraient point eu la vic-
toire , qui ne pouvait s'obtenir que par un grand sang-
froid et une grande patience. t
« La cavalerie des Mamelucks a montré une grande bra-
voure. Ils défendaient leur fortune, et il n'y en a pas un
d'eux sur lequel nos soldats n'aient trouvé trois, quatre et
cinq Cents louis d'or.
( Tout le luxe de ces gens-ci était dans leurs chevaux et
leur armement. Leurs maisons feontpitoyables. Il est diffi-
cile de voir une terre plus fertile et un peuple plus misé-
rable , plus ignoranl et plus abruti. Ils préfèrent un bouton
- de nos soldats à un écu de six francs ; dans les villages, ils
ne connaissent pas même une paire de ciseaux. Leurs mai-
sons sont d'un peu de bout. Ils n'ont pour tout hieuble qu'une
natte de paille et deu,-r ou trois pots de terre. Us mangent
48 LES RÉCITS
et consomment en général fort peu de chose. lis ne con-
naissent point l'usage |des moulins, de sorteque nous avons
bivouaqué sur des tas immenses de blé sans pouvoir avoir
de farine. Nous ne nous nourrissions que de légumes et de
bestiaux. Le peu de graius qu'ils convertissent en farine,
ils le font avec des pierres, et, dans quelques gros villages,
il y a des moulins que font tourner des bœufs.
« Nous avons été continuellement harcelés par des nuées
d'Arabes, qui sont les plus grands voleurs et les plus grands
scélérats de la terre, assassinant les Turcs et les Français,
tout ce qui leur tombe dans les mains. Le général de bri-
gade Muireur et plusieurs autres aides de camp et officiers
de l'état-major ont été assassinés par ces misérables, em-
busqués derrière des digues et dans des fossés, sur leurs
excellents petits chevaux. Malheur à celui qui s'éloigne à
cent pas des colonnes! Le général Muireur, malgré les
représentations deja grand'garde, seul, par une fatalité
que j'ai souvent remarqué accompagner ceux qui sont ar-
rivés à leur dernière heure, a voulu monter sur un mon-
ticule à deux cents pas du camp; derrière étaient trois Bé-
douins qui l'ont assassiné. La République fait une perte
réelle : c'était un des généraux les plus braves que je con-
nusse.
« La République ne peut avoir une colonie plus à sa
portée et d'un sol plus riche que l'Egypte. Le climat est
irès-sain, parce que les nuits sont fraîches. Malgré quinze
jours de marche, de fatigues de toute espèce, la privation
du vin et même de tout ce qui peut alléger la fatigue, nous
n'avons point de malades. Le soldat a trouvé une grande
ressource dans les pastèques, espèces de melons d'eau,
qui sont en très-grande quantité, etc., etc. D
VICTOR. — Ainsi, père Lambert, je dois inscrire les
Pyramides au nombre des plus grandes victoires de Napo-
léon ?
LE VIEUX SOLDAT. — Oui, mon enfant, les Pyramides ou
Embabeh, comme tu voudras.
VICTOR. — Oh ! je vois bien que, comme partout, Napo-
léon n'a eu en Egypte que des victoires.
D'UN VIEUX SOLDAT. 49
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LE VIEUX SOLDAT. - Hélas! un cruel revers vint se
mêler à "tant de triomphes : Aboukir. Nelson détruisit
notre flotte à Aboukir.
VICTOR. - C'est que Napoléon n'était pas là. S'il eut
été là.
CHARLES. — Le grand homme n'y eût rien fait, n'est-ce
pas? A Aboukir c'était un combat naval. Les Anglais n'ont
jamais eu de rivaux sur la mer. Napoléon, homme de
guerre, homme politique, n'était peut-être pas né marin.
LE VIEUX SOLDAT. — Mon empereur avait le génie qui
préside a tout, et je suis de l'avis de Victor: s'il eût été à
Aboukir. Mais il n'était pas à Aboukir, et, il faut en con-
venir, Nelson avait aussi son mérite. Quant à n'avoir point
de rivaux sur mer, comme tu dis des Anglais, ami Charles,
je crois que nous pourrions contester sur ce point. Dans
les premiers temps du xixe siècle, je ne dis pas, leur
marine était bien au-dessus de la nôtre; mais aujour-
d'hui. Enfin, au temps de Bonaparte, nous étions infé-
rieurs, et mon empereur a dit bien des fois à Sainte-Hélène
qu'il avait constamment cherché en France un véritable
homme de mer sans le rencontrer jamais.
VICTOR. — Le désastre d'Aboukir eut-il de fâcheux ré-
sultats?
LE VIEUX SOLDAT. — Oui, dans l'esprit du soldat surtout.
Nous venions d'enfoncer Ibrahim-Bey à Salchey'h, et dame !
nous nous réjouissions avec raison, quand arrivala dépêche
de Kléber, qui commandait à Alexandrie. Cette dépêche
annonçait la défaite d'Aboukir. Alors que de désenchan-
tements, que de désillusions, que de murmures même!
Mes entants, des murmures. Quant à Napoléon, mesurant
d'un coup d'œil toute l'étendue du désastre, il en parut ac-
cablé; et comme on lui disait que le Directoire s'empresse-
rait sans doute de réparer le malheur, il interrompit vive-
ment : « Votre Directoire, c'est un las de. Ils m'envient
et me haïssent; ils me laisseront périr ici. Et puis, ajouta-
t-il en désignant son état-major, ne voyez-yous pas toutes
ces figures ? C'est à qui ne restera pas !. »
C'était bien vrai, allez ! Tout le monde voulait filer.
50 LES RÉCITS
Et savez-vous où l'on fila?..
« Eh bien ! nous resterons ici, dit Napoléon, de son ton
calme et héroïque, ou nous en sortirons grands comme
les anciens. »
Et l'on fila en Syrie.
Mais avant que le général nous eût annoncé cette expé-
dition, ceux du Caire ne s'avisèrent-ils pas, à l'instigation
d'Ibrahim et de Mourad-Bey, qui tous deux obéissaient à
l'Angleterre, de se révolter contre nous 1 Mon empereur
était alors au vieux Caire. Il accourut. Il ne fallut qu'un in-
stant pour balayer les rues de la ville de tous ces misérables.
Ils se réfugièrent dans la grande mosquée , et, s'y retran-
chant , ils refusèrent d'abord de capituler ; mais le bon
Dieu tonna. Ils devinrent doux comme des moutons, mes
enfants. Ils voyaient bien que le grand Mallre était pour
nous. ,
Enfin, nous partîmes pour la Syrie, sur la nouvelle que
Djezzar-Pacha s'était emparé du fort d'El-Arich.
Le désert devant nous. Moi, je faisais partie de l'avant-
garde. ""-
CHARLES. - Que vous êtes heureux, père Lambert,
d'avoir vu le désert !
LE VIEUX SOLDAT. — Des solitudes immenses, sans fin ,
qui me paraissaient grandes comme la mer. Des plaines,
des plaines, et encore des plaines.. Un silence 1 Onn'enten-
dait que les camarades. Le désert a un aspect désolé;
mais , c'est égal, cette désolation a aussi un langage, qui
semble encore dire : Dieu est grand !.
Je faisais donc partie de l'avant-garde.
Le général, monté le plus souvent sur un dromadaire,
qni résistait mieux que ses chevaux à la chaleur et aux fa-
tigues , nous suivait avec le gros de l'armée.
Nous nous égarâmes.
Tenez , mes enfants , nous courions comme des possédés
de ci, de là, à droite, à gauche, devant, derrière, faisant
grand bruit: pas même d'écho ! La lassitude, la faim, la
soif, en tuèrent quelques-uns ; alors les autres de s'ef-
frayer. *
D'UN VIEUX soldat. 51
CHARLES. — Vous rÙ:.cs peur, père Lamberi ?
LE VIEUX SOLDAT.'- Peui ? Oui et non : c'était la mort,
voyez-vous , et la mort se présente à nous sous bien des
formes. La mort au désert, la mort d'épuisement, d'inani-
tion, a une bien triste figure, un bien odieux visage. Ce
n'est pas comme au champ de bataille ; là , elle est douce,
noble et grande.
VICTOR. — Enfin, vous parvîntes sans doute à retrouver
votre chemin?
LE VIEUX SOLDAT. — Ce fut Napoléon , le grand homme,
que Dieu envoya vers nous comme un ange sauveur. Dire
notre joie, ce serait impossible !.
« Deviez-vous murmurer et manquer de courage? nous
dit le héros. Non , soldats, non, enfants; apprenez à mou-
rir avec honneur. »
Et voulez-vous que je vous dise une chose, mes amis?
La parole de notre général avait une telle puissance sur
nous, que si nous nous fussions de nouveau égarés au dé-
sert, nous serions tous morts comme des agneaux, sans une
plainte et en répétant : « Enfants, apprenez à mourir avec
honneur. »
Nous nefûnfcs pas heureux en Syrie. Un soleil!. une
chaleur!. On se disputait Fombre d'un pan de mur, d'un
rocher, des caissons, d'un cheval, quelques gouttes d'une
eau acre et bourbeuse. Le général n'était pas plus heureux
que nous autres, et dame ! c'était le plus patient.
El-Arich tomba bientôt devant le drapeau aux trois cou-
leurs ; six jours après, Gaza ouvrit ses portes ; quelques
jours après encore, Jaffa, l'antique Joppé, fut prise d'as-
saut.
C'est à Jaffa que la peste se mit dans les rangs de
l'armée.
De Jafia nous courûmes à Saint-Jean-d'Acre, dont nous
lormûmes le siège. « Le sort de tout l'Orient était dans cette
bicoque, » a dit plus tard Napoléon. Mais la bicoque ne
tomba pas, bien que, pendant le siège de cette ville célèbre,
nous ayons remporté une rude et belle victoire au mont
Thabor.

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