Les Sanguinaires

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Des jeux d'un nouveau genre, défiant l'imagination la plus folle, la plus démentielle... Des jeux renvoyant à la plus effroyable des facettes du genre humain...

Une organisation aux ramifications tentaculaires, sans failles, qu'aucune force ne semblait pouvoir mettre en péril. En face, deux tueurs à gages d'un genre tout à fait singulier : deux machines solitaires et implacables ne correspondant à aucun schéma connu et dont les modes opératoires relevaient eux aussi du délire absolu ; deux techniciens du raffinement qui attendaient depuis toujours la mission ultime : celle où ils pourraient enfin se surpasser, se sublimer...

Avec cet ouvrage, l'auteur nous plonge dans le viscéral, l'insoutenable.


Publié le : vendredi 6 février 2015
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EAN13 : 9782332882356
Nombre de pages : 400
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Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-88233-2

 

© Edilivre, 2015

 

 

« L’Homme est bon, mais le veau est meilleur »

Proverbe Gitan

« La Vengeance, c’est la volupté du paradis »

Anonyme

Dédicace

 

 

A Jean-Michel, qui l’attend avec impatience…

Première Partie

 

 

La nuit était tombée depuis trois bons quarts d’heure et les enfants, à l’arrière, fatigués à la fois par le voyage ainsi que par les chamailleries commencées depuis le début du périple, s’étaient finalement assoupis. Leur mère avait elle aussi les yeux clos et goûtait enfin au calme tant attendu. Elle ne dormait pas, respirant profondément, évacuant ainsi le stress accumulé tout au long de ces derniers jours. Le stress et la fatigue, alors que cela était censé être au départ des vacances reposantes…

Son compagnon paraissait, lui, parfaitement détendu. Ses doigts pianotaient sur le volant de la 306, tout en écoutant l’autoradio diffuser en sourdine un vieux tube des années 80. Ils avaient dépassé Orange depuis maintenant une dizaine de minutes et il espérait arriver à hauteur de Montélimar d’ici une petite demie heure, voire moins. Il venait d’entrapercevoir un panneau annonçant une aire de repos, d’ici quelques kilomètres. Il comptait s’y arrêter afin de descendre se dégourdir les jambes et puis aussi se soulager. Depuis leur départ de Saint Raphaël, il avait ingurgité un litre de Contrex, et les effets corollaires commençaient à se faire sentir.

Le trafic sur l’A7 était relativement dense, en ce 27 Juillet. Les premiers retours vers le nord et la capitale. Il bailla et aperçut la bretelle de sortie menant à l’aire de repos annoncée plus en amont.

Quelques lampadaires disposés tous les cent mètres apportaient suffisamment de clarté sur le parking pour permettre aux automobilistes de trouver facilement une place où se garer. L’endroit était réservé aux voitures et caravanes. Une autre portion, prévue elle pour les poids lourds, semblait s’étaler sur une deuxième surface, plus importante, et située de l’autre côté d’un bosquet séparant ces deux segments constituant l’aire de repos. Le petit bâtiment abritant le bloc des sanitaires se trouvait quant à lui sur une zone dégagée, au beau milieu des frondaisons. On y accédait par un sentier long d’une vingtaine de mètres. Là aussi, l’endroit était généreusement éclairé par des bornes lumineuses disposées le long du sentier, presque à ras de terre.

L’homme aux commandes de la 306 trouva un emplacement à une encablure du sentier, entre un imposant camping-car immatriculé aux Pays Bas et un break Volvo de couleur sombre, où un couple était en train de manger, éclairé par la lumière intérieure du véhicule.

Une fois le moteur coupé, l’automobiliste descendit de la Peugeot, s’étira et demanda à sa compagne si elle aussi voulait se dégourdir les jambes. Elle répondit par un vague hochement de tête, qui pouvait aussi bien passer pour une approbation qu’un refus. L’homme haussa les épaules, ferma les yeux tout en humant la fraîcheur nocturne, appréciant le silence de la nuit simplement entrecoupé par les bruit des voitures, à trois cent mètres, sur l’A7, et aussi le concert des grillons.

Il coupa l’autoradio, puis remonta la petite allée conduisant au bloc sanitaire.

Une fourgonnette de couleur blanche, aussitôt suivie par une berline BMW, déboula deux secondes plus tard sur l’aire de stationnement. La femme du conducteur de la 306, qui venait juste d’ouvrir les yeux, fut tout d’abord surprise par la soudaineté avec laquelle les deux véhicules étaient apparus, pleins phares allumés. C’est alors qu’elle aperçut une lumière clignotante bleutée sur le toit de la BMW.

La police…

La frayeur qu’elle avait ressentie quelques secondes seulement se dissipa aussitôt. Les réactions, la nuit, de plus dans un endroit désert, n’étaient pas tout à fait les mêmes qu’en pleine journée et en zone passante. Et puis il y avait aussi ce couple, à bord de la Volvo, qui mangeait tranquillement, à quelques mètres. Elle n’était donc pas tout à fait seule.

La BMW et le fourgon blanc stoppèrent en plein milieu de l’allée desservant le parking, perpendiculairement aux deux voitures et camping car stationnés. Une demi-douzaine d’hommes portant blousons et brassards de police jaillirent alors des deux véhicules.

Le couple à bord de la Volvo sembla tout d’abord lui aussi interloqué. L’un des hommes portant brassard ouvrit la portière côté conducteur et demanda fermement à celui-ci de bien vouloir descendre. Un autre des policiers se tenait face au break, jambes écartées, presque menaçant pour la compagne du conducteur. Cette dernière obtempéra elle aussi de son côté, le visage soudain soucieux, en des gestes lents.

La mère de famille, à bord de la 306, regardait la scène bouche bée, ne réalisant pas de suite que l’un des hommes portant brassards fluo lui intimait à elle aussi l’ordre de s’extraire du véhicule. La voix était sèche, impérieuse. La jeune femme s’inquiéta de suite pour son compagnon, occupé par son besoin pressant. Et puis les deux enfants, à l’arrière, si jamais ils se réveillaient…

Mais la lumière bleutée du gyrophare qui tournoyait sur le toit de la berline la rassura. Car il ne pouvait s’agir là que d’un simple contrôle routier. Des policiers, gendarmes ou autres douaniers volants qui se livraient à une inspection de routine. Elle avait souvent entendu parler, dans les médias, de saisies de drogue effectuées par les forces de l’ordre sur les aires d’autoroute, ou bien aux péages. Des saisies record, parfois…

Elle était rassurée sur ce point. Les policiers pouvaient la faire descendre, fouiller le véhicule, ils ne trouveraient rien de compromettant à son bord.

Mais ce n’est que lorsqu’elle entendit des coups violents, portés contre la carrosserie du camping car garé à côté, aussitôt suivis de cris, qu’elle sentit son rythme cardiaque brusquement s’accélérer. Elle aperçut au même moment le couple extrait de la Volvo être violemment projeté contre le flanc de la fourgonnette garée derrière, puis menotté.

Elle ne comprenait pas. Comment des policiers pouvaient-ils se comporter ainsi ? Menotter un homme et une femme, visiblement coopératifs, sans même avoir ne serait-ce que commencé à fouiller leur véhicule ?

Elle sentit à son tour qu’un des hommes la prenait par le bras et le lui tordait violemment derrière le dos, pour lui passer à elle aussi les menottes. Elle pensa alors aussitôt à ses enfants. Elle voulut crier, mais un des hommes lui cogna violemment la tête contre le toit de la 306.

– Ta gueule, salope. Monte dans la camionnette et réveille pas tes mioches ; ça vaut mieux pour eux.

L’homme avait parlé d’une voix rauque, comme enrouée.

De nouveaux cris retentirent en provenance du camping car, reprenant de plus belle. Aussitôt suivis de bruits de coups, puis de gémissements. Mais pas de coups de feu. La mère de famille n’avait pour l’instant pas aperçu d’armes dans les mains de ses agresseurs. C’est alors qu’elle se rappela aussi de ces faits divers évoqués parfois dans la presse, faisant état d’agressions menées sur les aires d’autoroute ou le long des nationales et conduites par des hommes déguisés en policiers qui dépouillaient les automobilistes.

Elle sentit que ses jambes ne la soutenaient plus. Elle ne parvenait pas tout à fait à réaliser. Les cris et gémissements avaient cessé, au niveau du camping car. Les hommes parlaient entre eux dans une langue qu’elle ne comprenait pas. Et pourtant cela ressemblait à du français, mais pas tout à fait ; plutôt comme du patois, un dialecte quelconque.

Elle pria pour que ses deux enfants, à l’arrière de la 306, ne se réveillent pas maintenant. Elle leur jeta un coup d’œil rapide à travers la vitre. Ils semblaient dormir à poing fermé. Et son mari qui était toujours aux toilettes. Ses yeux se portèrent en direction du bloc des sanitaires. Elle ne réalisa que trop tard que ce réflexe avait attiré l’attention d’un des agresseurs, qui n’eut pas besoin de beaucoup plus pour comprendre que sa victime attendait quelqu’un.

Déjà, un des inconnus se dirigeait au pas de charge en direction du petit bâtiment en béton ; cette fois-ci, l’homme portait une arme de poing qu’il venait d’extraire de sous son blouson. La jeune femme ne put en voir plus. Elle se trouva projetée en direction de la fourgonnette, où un des bandits la fit grimper de force à l’intérieur, rejoindre le couple d’automobilistes terrorisés et menottés eux aussi. La porte coulissante latérale se referma sur le trio en un claquement sec, plongeant les infortunés touristes dans une obscurité totale.

Au moment où il ressortait du local sanitaire, le conducteur de la 306 aperçut une petite troupe d’hommes, portant brassards de police, s’affairer autour de son véhicule, ainsi que des deux autres : le break Volvo et le camping car. Ils fouillaient visiblement à l’intérieur, balançant ensuite à terre une multitude d’objets et autres vêtements. Un des policiers avait ouvert le coffre aérien du Volvo et s’aidait d’une lampe torche pour examiner ce qu’il contenait. Une berline dotée d’un gyrophare tournoyant était stationnée juste derrière un fourgon de couleur blanche.

L’automobiliste, qui était debout, stupéfait, ne put en aucune façon intervenir. Il sentit qu’au moins deux personnes l’immobilisaient, pour ensuite le faire s’allonger au sol, face contre terre. Mais sans violence, avec au contraire beaucoup de maîtrise, comme il avait vu le faire des policiers, dans des reportages diffusés sur M6. Sauf que là, un des flics lui collait le canon glacé d’un flingue sur la gorge.

– Bouge pas. On n’en veut qu’à ton pognon. Reste cool et tout ira bien pour toi et ta gonzesse…

La voix était rugueuse ; le type devait avoir la quarantaine au moins, voire plus. Face contre terre, l’automobiliste n’en menait pas large. C’est alors qu’une vrille pénétra tout à coup son cerveau. Où donc se trouvaient sa femme et ses enfants ?

Les quelques secondes, durant lesquelles il avait entraperçu les hommes venus les dépouiller, lui avaient permis de constater que ces derniers n’étaient pas cagoulés. Il avait encore suffisamment de lucidité pour comprendre qu’une approche préalable de cibles potentielles avait plus de chance d’aboutir étant muni de brassards de police, qu’au contraire une « mise en confiance » à l’aide de cagoules. Ce qui pouvait provoquer des réactions inappropriées de la part d’automobilistes plus réactifs que les autres.

C’est alors qu’il entendit un ou plusieurs autres véhicules arriver sur la zone. Crissements de pneus, vociférations entre les hommes présents.

Un mélange de peur et de bile envahit la bouche de l’automobiliste. Puis il perçut comme des tirs, mais assourdis, comme au cinéma, quand les protagonistes utilisaient des armes dotées de silencieux. Il sentit que ses agresseurs l’avaient lâché, aussitôt les nouveaux véhicules arrivés sur place.

Il releva la tête et aperçut un groupe d’hommes casqués, tout de noir vêtus et munis d’armes automatiques : des fusils d’assaut. Des hommes qui se déplaçaient comme des soldats surentraînés, armes crosses calées au creux de l’épaule et canons pointés droit devant. Un mouvement d’encerclement des agresseurs qui évoquait un ballet, une chorégraphie répétée des centaines de fois.

Le conducteur de la 306 assista, incrédule, au spectacle de ces nouveaux venus qui abattaient les dépouilleurs d’automobilistes. Une fois allongés au sol, chacun des faux policiers fut abattu d’une courte rafale en pleine tête.

Aucune sommation n’avait pourtant été lancée par les hommes en arme. Ils agissaient comme des robots. L’un d’eux s’approcha de l’automobiliste qui se relevait et le saisit brutalement par le bras. L’homme portait sous son casque une cagoule hublot. Son regard noir transperça le père de famille qui ne comprenait pas, s’attendant au contraire à quelques paroles de réconfort. Mais une petite voix, dans son esprit, lui chuchotait que quelque chose ne collait pas dans ce à quoi il venait d’assister. Une note discordante brisait la symphonie de l’ensemble.

Il supposait qu’une unité du GIGN n’agirait pas de la sorte, abattant systématiquement des suspects, sans aucune sommation. Car il ne pouvait s’agir que du GIGN, étant donné que l’intervention portait en zone rurale, et non urbaine – qui ressortait, elle, plus de la compétence du GIPN, voire du RAID. Une intervention comme il s’en pratiquait fréquemment contre les trafiquants de drogue remontant leur marchandise depuis le sud de la France ou bien d’Espagne.

Il ne put pousser plus loin ses réflexions. Un des hommes en noir s’approcha de lui, muni de ce qu’il reconnut comme étant un Taser, puis lui appliqua l’arme électrique contre le torse. Ce qui provoqua chez l’automobiliste comme une décharge foudroyante, qui le projeta vers l’arrière. Il perdit connaissance au moment même où son crâne rebondissait presque contre le bitume de l’aire de stationnement.

Il ne put donc assister au spectacle de la totalité des personnes, encore présentes et non menottées par le premier groupe d’hommes, qui se laissaient emmener vers le fourgon blanc à bord duquel les malheureux voyageurs prirent place. Et là aussi de force et sans ménagement.

Les cadavres des détrousseurs d’autoroute se virent balancés dans un camion benne prévu initialement au ramassage des ordures ménagères et amené sur place. Aucune parole ne fut échangée par les membres du groupe armé.

Le parking était à nouveau désert, cinq minutes plus tard.

Le concert des grillons n’avait pas cessé.

*
*       *

Le climatiseur fonctionnait à plein rendement.

Barnnislav Demecevic s’étira dans son fauteuil ergonomique et admira une fois de plus sa pièce de travail aux dimensions imposantes, ainsi que son bureau tellement large qu’on aurait pu y jouer au ping-pong. Le tout avait été récemment aménagé.

Ses anciens bureaux de la rue de la Boétie s’étaient révélés trop étroits, trop exigus, pour l’usage auxquels ils étaient destinés. Les affaires de Demecevic prospéraient de manière exponentielle depuis maintenant quelques années. Et ce dans de nombreux domaines. Chaque semestre, de nouvelles sociétés, compagnies et autres entreprises rachetées à bas coût tombaient ainsi dans l’escarcelle de son immense empire financier.

Un empire qui englobait de nombreux secteurs allant de l’immobilier à l’agro alimentaire, du BTP au pharmaceutique, de la banque à l’industrie pétrolière ; aucune option n’était à négliger en vue de faire fructifier le patrimoine du maître. Cette fortune colossale – érigée grâce au biais de sources, elles, beaucoup plus opaques, où les montages financiers et autres moyens de cœrcition plus inavouables les uns que les autres étaient monnaie courante – avait conduit Demecevic à tout mettre en œuvre afin de pouvoir ainsi pérenniser cette gigantesque machine de guerre de la finance.

Il faut dire qu’il avait en face de lui des interlocuteurs de prestige, de très haut rang, même au niveau international. Il côtoyait également des hommes politiques. Certains lui mangeaient dans le creux de la main. Il avait ses entrées auprès de bon nombre de parlementaires et était en contact étroit avec une multitude de lobbies. Il avait ainsi pu faire face à de nombreux procès, où il avait été cité à comparaître, pour des affaires de détournement de fonds publics, blanchiment d’argent, corruption d’élus, prise illégale d’intérêts et autres délits d’initiés….

Nombre de juges chargés de traiter ces différentes affaires s’étaient ainsi vus, quelques mois plus tard, changer leurs Peugeot contre des Mercedes rutilantes, quand ce n’était pas l’acquisition de quelque résidence secondaire, dans le sud de la France.

Mais, comme tout bon requin de la finance, Demecevic avait sa part d’ombre. Sauf que celle qui le caractérisait pouvait s’avérer vertigineuse pour qui se montrerait assez téméraire pour oser s’y plonger. Un gouffre abyssal dans lequel quelques inconscients avaient pourtant disparu depuis ces dernières années.

Demecevic savait ce qu’était la confidentialité.

Selon lui, trois hommes ne pouvaient garder un secret que si deux d’entre eux étaient morts.

Oui, Brannislav Demecevic avait appris à gérer cet empire qu’il avait bâti de ses mains. Il ne laissait personne empiéter sur son domaine grandissant, qu’il voulait sans partage. Beaucoup s’y étaient essayé, comme ces Français, un an plus tôt, qui s’en étaient pris à ses restaurants et cercles de jeu ; ces chiens qui avaient eu pour ambition de le mettre, LUI, à l’amende comme un vulgaire patron de bistrot. Et qui avaient également cherché à le discréditer vis-à-vis de son partenaire russe : Igor Petrevichtine, qui ne lui avait pas laissé le choix, si ce n’est le seul et unique. Se débarrasser des Français ou…

Mais bien que protégé dans sa tour d’ivoire et d’orgueil, Demecevic avait toujours éprouvé une peur viscérale, une frayeur immersive à l’égard du parrain russe. Un oligarque du crime au pouvoir lui aussi démesuré, absolu, qui aurait pu, d’un simple revers de main, le faire disparaître – lui, Demecevic – de la surface de la terre. Le renvoyer au néant, et s’accaparer, par la même, la totalité de son empire.

Demecevic s’était donc débarrassé de ces fumiers de Français, des espèces de mercenaires, mais des durs de durs. L’un d’eux, le chef, s’en était même pris à la fille cadette de Demecevic : Kristina, allant jusqu’à la menacer ouvertement. Le Français, ainsi que ses séides, avait payé le prix fort pour cette forfaiture. Le prix du sang et de la souffrance. Et tout était à nouveau rentré dans l’ordre.

Le partenariat avec Petrevichtine n’avait pourtant pas perduré. Les chemins des deux « capitaines d’industrie » s’étaient séparés. Mais les deux hommes s’étaient promis de rester en contact, pour le cas où leurs trajectoires seraient amenées à de nouveau se croiser.

Brannislav Demecevic se releva de derrière son bureau et se mit à arpenter sa spacieuse pièce de travail, dont les baies vitrées surplombaient Neuilly. Il se sentait en pleine forme, suivait un régime strict, pratiquait une heure de rameur quotidiennement, dormait ses sept huit heures par nuit, et il était satisfait du résultat. Bien que se chevelure soit blanchie depuis quelques années, sa silhouette avait encore la fermeté de ses trente ans.

Oui, tout allait pour le mieux.

Ou plutôt IRAIT pour le mieux, si ce n’était ce petit souci concernant Sofia, sa fille aînée.

Cette dernière était partie en vacances avec un groupe d’amis dans le sud de la France, et ne donnait plus de nouvelles depuis plus de huit jours déjà. Demecevic s’était bien sûr déjà renseigné sur les amis en question. Concernant sa progéniture, le patron de groupe côté en bourse ne négligeait aucun détail.

Il avait donc engagé un cabinet spécialisé dans ce style de prestation et recueilli un descriptif approfondi portant sur tous les éléments ayant trait aux amis de Sofia. Il procédait de la même manière concernant Kristina.

Les détectives engagés à prix d’or n’avaient rien relevé d’exceptionnel ni d’anormal dans le comportement des amis de la jeune fille. Sofia n’avait bien évidemment jamais été mise au courant des démarches diligentées par son père, qui ne voulait rester, aux yeux de ses filles, qu’un bon papa gâteau. Rien de plus. Et surtout pas un seigneur du crime au pouvoir tentaculaire, ayant droit de vie et de mort sur quiconque qui serait susceptible de se placer en travers de sa route.

Oui, ce silence de la part de la jeune fille l‘inquiétait sérieusement. Il consultait son Black Berry plusieurs fois par jour, guettant un message, texto ou appel direct. Non, rien. Il devait cette fois faire face à un élément qu’il n’était pas en mesure de contrôler. Et qui, s’il n’y prenait pas garde, risquait de provoquer chez lui des troubles de l’angoisse.

Il avait bien sûr déjà dépêché sur place la quasi-totalité des effectifs du cabinet de détectives. Ces derniers écumaient depuis deux jours la région de Bandol, où Sofia était censée se trouver en vacances, dans la villa du père de l’un de ses amis. Les parents du copain étaient, paraît-il, parti eux même en voyage aux Seychelles. Les jeunes devraient donc avoir la villa avec piscine pour eux seuls. Avec tout ce que cela pouvait impliquer…

Selon les détectives, aucune trace des jeunes gens n’était à signaler, ni aux abords de la villa – qui était déserte – ni dans la région. Demecevic se refusait pour l’heure à faire appel aux autorités.

Demecevic jouissait certes d’un certain prestige, mais également d’une image telle auprès de nombreuses instances qu’il ne jugeait pas souhaitable de se manifester pour une pareille histoire. Bruits et ragots se colportaient à une vitesse telle, qu’il préférait tout mettre en œuvre afin de ne pas se retrouver dans une situation embarrassante qui ferait les choux gras de la presse – très friande de ce genre d’affaire, dont raffolait également le public. Surtout que Sofia était majeure et que les jeunes, de nos jours…

Les autorités ne manqueraient certainement pas de souligner cet aspect des choses, tout en se moquant de lui intérieurement…

Il convenait donc de régler cela au plus vite. Et surtout le plus discrètement possible. Sans faire de vagues. Juste pour se rassurer. Mais après tout, Sofia était peut-être tout simplement partie en vadrouille chez un membre de son cercle d’amis, qui n’aurait pas, lui, été identifié. Et bien que les consignes de son père aient été claires, à savoir l’appeler régulièrement, il serait bien dans sa nature que de transgresser cette directive. C’est ce que s’efforçait de se répéter Demecevic, tout en marchant de long en large dans sa pièce de travail.

On tapa à la porte du bureau. Juste avant que celle-ci ne s’ouvre. La secrétaire n’avait pourtant annoncé personne, chose qu’elle était censée faire et ce quelque soit le visiteur, même le ministre du Développement Productif en personne.

Demecevic ne se retourna pas. Une seule personne au monde pouvait se permettre cette incartade, d’entrer dans son bureau sans se faire annoncer. Il entendit la porte se refermer et des pas se rapprocher de lui, bien que en partie étouffés par l’épaisse moquette.

Koji Matsuda stoppa à deux mètres de Demecevic.

Celui-ci se retourna et porta les yeux sur son garde du corps et lieutenant. L’exécuteur des hautes et basses œuvres. Le responsable de sa garde rapprochée. Matsuda disposait bien sûr d’une escouade de suppléants, tous triés sur le volet, des tueurs d’élite rompus à toutes les techniques de la mort lente ou rapide, selon les désirs du maître.

Après une intervention de Matsuda, le nombre des opposants au régime de Demecevic diminuait sensiblement.

– Alors, as-tu des nouvelles de Vautier ? demanda le caïd.

Le tueur d’origine nippone affichait comme à son habitude un visage de marbre. Sa tête carrée, au crâne rasé et posé sur un cou de taureau, esquissa un hochement de gauche à droite. Son corps massif, pétri de muscles sans une once de graisse, se tenait campé face au chef, telle une ancre de marine fichée dans un massif de corail. Ses mains puissantes étaient croisées sur la couture du pantalon.

Demecevic s’attendait à cette absence de nouvelles. Il se détourna de son chien de garde et refit face à Neuilly, qui s’étendait à ses pieds.

Il songeait maintenant à passer à la vitesse supérieure. Oublier le cabinet de détectives qui, il était bien obligé de le reconnaître, ne pouvait passer outre certaines règles de déontologie inhérentes à l’exercice de la profession. Comme celle, entre autres, de ne pas empiéter sur les plate bandes de la police.

Oui, il allait malheureusement falloir en venir à la manière forte, radicale, pour peut-être finalement ne découvrir qu’un vulgaire pétard mouillé.

Mais l’idée de faire passer entre les mains de Matsuda de pauvres quidams innocents – qui ne devaient, en aucune façon, pouvoir rapporter à qui que ce soit les composantes de cette initiative paternelle – répugnait pour l’instant au boss d’origine serbe. D’autant plus, se plaisait-il à répéter encore et encore, que Sofia n’était peut-être que momentanément évaporée dans la nature. Sans se retourner, il lança au tueur jaune :

– Rappelle les troupes et Vautier avec. Ce n’est plus un boulot pour eux. Pour l’instant, on laisse filer. Si dans une semaine, je n’ai toujours pas de nouvelles, alors là je te donne carte blanche pour la retrouver. Mais je peux te dire que, quand elle va rentrer, elle va entendre causer du pays, la fifille. Parole d’homme !!!

Une fois craché son énervement, Demecevic se retourna à nouveau, pensant trouver un sourire sur le visage de Matsuda, comme cela pouvait parfois arriver. Mais le Nippon demeurait de glace, inexpressif, enregistrant les paroles de son maître. Qui se rappela de la scène terrifiante de voilà un an, lors de la mise à mort du mercenaire, ce satané Français qui, en compagnie de ses hommes, avait mis son organisation à feu et à sang. Celui-ci avait été exécuté par Matsuda qui l’avait pendu, vivant, à un croc de boucher, juste avant d’assister à son agonie.

Matsuda avait agi calmement, comme pour accrocher un cintre dans une penderie.

Par moment, Demecevic frissonnait à regarder son molosse, ce monstre que même les yakuzas, les terribles gangs nippons, avaient exclu de leurs rangs à cause de sa cruauté extrême qui, pour eux, devenait inappropriée, embarrassante, dans une période où la mafia japonaise s’efforçait d’afficher un semblant de sérénité face aux médias et surtout aux politiques.

Matsuda avait depuis servi au sein de la Fraction Armée Rouge nippone, mais comme simple mercenaire, en free lance, jusqu’à ce que ses demandes en termes de salaire demeurent lettre morte. Il avait donc du quitter là aussi ses fonctions dans la fameuse organisation d’extrême gauche, pas suffisamment rémunératrices à son goût.

Seul son dieu et maître – Brannislav Demecevic – pouvait satisfaire son besoin de liberté d’action, avec tout ce que cela pouvait impliquer, mais également lui assurer un salaire confortable, en plus de quelques gratifications substantielles pouvant varier selon l’importance des missions qui lui étaient confiées. Sans parler de la sécurité de l’emploi. Face à la conjecture économique actuelle, l’heure n’était pas à faire la fine bouche.

Quant à l’heure de la retraite….

Matsuda hocha une nouvelle fois la tête, mais de haut en bas, puis tourna les talons.

Demecevic consulta à nouveau – la treizième fois depuis le début de la journée – son Smart Phone et pesta face à l’absence de texto qui aurait pu émaner de Sofia.

Oui, la petite peste, elle ne perdait rien pour attendre. Faire ça à son vieux père…

*
*       *

L’établissement n’avait pas désempli, depuis le début du mois de Juillet.

Ouvert tous les jours de 8h00 à minuit passé, il offrait une large variété de menus gastronomiques au gré de tous les goûts, mais aussi de toutes les bourses. Il lui avait fallu faire appel à des intérimaires afin de palier à cet afflux tant attendu de clientèle. Essentiellement des touristes.

Vincent Hernandez avait calculé que son chiffre d’affaire, en période estivale, pouvait représenter à lui seul vingt à trente pour cent de celui annuel. Rien que ça. Le personnel dont il disposait durant l’année était bien sûr prié de prendre ses congés en Juin ou Septembre ; cela dans la mesure du possible. Et cette demande était suivie d’effet. Ce même personnel bénéficiait d’une petite prime d’intéressement, en fin de saison. Ce qui ne pouvait que booster tout ce petit monde, mais aussi apaiser les consciences et assurer la paix sociale dans l’établissement.

Le relais gastronomique, cité au guide Michelin, lui venait de son père qui, lui-même, le tenait de son oncle…Vincent avait vécu depuis l’enfance au milieu des fourneaux, fours, hottes aspirantes, bacs à cuisson, plats et couverts ; il avait donc tout naturellement suivi le cursus approprié afin de reprendre le flambeau, dès que son père lâcherait les rênes de l’établissement. Ce qui se produisit dix ans plus tôt, et ceci de façon brutale et inattendue : accident vasculaire cérébral qui fut fatal au chef renommé. Ce dernier avait pourtant anticipé en s’assurant la collaboration de cuisiniers de renom afin de pouvoir seconder Vincent, le légitime héritier.

Vincent avait par la suite éprouvé une étrange impression en songeant que la conversation avec son père avait eu lieu exactement dix jours avant le décès de ce dernier.

Son père lui avait longuement parlé, non seulement des affaires directement liées au restaurant La Chasse à Cour, mais également des « petits à côté », pour reprendre l’expression paternelle.

Vincent se tenait, pour l’heure, accoudé au comptoir séparant la salle principale de la partie annexe. Il avait ainsi une vue remarquable sur l’étendue de son domaine, plein à craquer en cette mi-journée ensoleillée. Les trois garçons de salle et quatre autres serveurs s’affairaient de table en table, prenant les commandes et apportant les plats. Ils ne disposaient pas d’une seule minute pour souffler. L’œil acéré du patron ne les lâchait pas ; non qu’il doutât de leur compétence, mais au contraire parce qu’il ne pouvait s’empêcher de les admirer. Ces jeunes garçons et filles mettaient tout leur cœur à satisfaire les moindres demandes des clients, souvent capricieuses, tatillonnes pour tel ou tel détail. Ils affichaient leur éternel sourire, soucieux qu’ils étaient de graver dans l’esprit de la clientèle le meilleur souvenir pour cet établissement de renom. Que cette clientèle, même internationale, ne puisse qu’en faire l’éloge auprès de son entourage. Y compris sur Internet…

Mais un observateur attentif aurait remarqué comme une fine ride barrer le front du restaurateur. Un nerf facial provoquait également un imperceptible tressautement de sa paupière gauche.

Vincent Hernandez sentait, depuis quelques semaines déjà, et cela quotidiennement, comme une onde de chaleur partir de son sternum et remonter jusqu’au niveau du visage. Il n’en avait pour l’instant parlé ni à Marlène, ni à Jeremy ou Xavier : sa femme et ses deux adjoints. Encore moins aux enfants. Il gardait cela pour lui. Mais il savait qu’il lui faudrait un jour ou l’autre, tôt ou tard, sauter le pas et extraire cette verrue de l’intérieur de son ventre. Il ne pourrait faire autrement.

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