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Les Sœurs Hédouin

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195 pages

— Où diable veux-tu que je fourre mon orgue ?

— Là, dans ce coin, près de la cheminée.

— Sacrebleu ! Il n’y tiendra jamais ?

— Mais si. Attends, je vais t’aider.

Et la vieille retroussant ses manches qui découvrirent deux bras bien musclés, joignitses efforts à ceux de sa compagne. Droitsde reproduction et de traduction rêservés.

L’instrument, poussé contre le mur avec vigueur s’y cogna, rendant un son caverneux.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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À propos de Collection XIX

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Achille Mélandri

Les Sœurs Hédouin

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I

 — Où diable veux-tu que je fourre mon orgue ?

 — Là, dans ce coin, près de la cheminée.

 — Sacrebleu ! Il n’y tiendra jamais ?

 — Mais si. Attends, je vais t’aider.

Et la vieille retroussant ses manches qui découvrirent deux bras bien musclés, joignitses efforts à ceux de sa compagne. Droitsde reproduction et de traduction rêservés.

L’instrument, poussé contre le mur avec vigueur s’y cogna, rendant un son caverneux.

Le bout de conversation qui précède s’échangeait entre deux dames déjà mûres dont l’aspect cocasse eût sans doute excité la curiosité et le rire d’un curieux, si, à travers les fentes des volets soigneusement clos, il avait pu les observer dans le coup de feu de leur travail.

La première de ces embéguinées portait des bandeaux plats, comme ceux dont Tony Johannot et Devéria ornaient leurs muses de l’école romantique. Ce double flot de cheveux gris encadrant l’ovale oblong de son visage, était séparé par une raie qui s’élargissait vers le sommet du crâne et de sentier devenait grand chemin.

Ses yeux bruns, légèrement éraillés de rose, s’égayaient parfois d’un éclair de malice, et sa bouche d’abbé avait des sourires tour à tour chattemites ou béats, éclos sous des pensées où le diable, sans doute, eût largement fait sa glane.

Elle s’appelait Angélique Hédouin.

Sa compagne était encore plus singulière.

Le nez court et carré aux narines dilatées, palpitantes comme les naseaux d’un cheval arabe, la mâchoire bien garnie, un peu macaque, des yeux bleus, beaux et profonds, une perruque poudrée toujours posée de travers, en révolte ouverte contre la symétrie, tels étaient les traits les plus marquants de cette dame. Ajoutons, pour achever de la pourtraire, qu’elle prisait comme un suisse, ce dont témoignait irréfutablement le mouchoir à carreaux dont un coin sortait de sa poche.

Celle-là répondait au nom de Marthe Hédouin.

Malgré la souplesse de leurs mouvements quelque peu « garçonniers » toutes deux paraissaient friser la cinquantaine.

Elles n’avaient jamais été jolies, et, malgré certains côtés intéressants de leur physionomie, au temps des amourettes, les galants avaient sans doute reculé devant l’étrangeté de leur allure, car, depuis que la diligence, suivie de plusieurs camions capitonnés contenant leur mobilier, les avait déposées au bourg de Fontaine-en-Caux, les deux sœursvivaient absolument seules, avec une vieillefemme du pays, la veuve Agathe La Touvette,louée comme servante à tout faire.

Elles procédaient à leur emménagement.

 — Il reste encore cette étude de Puvis de Chavannes à accrocher, et mon médaillon par Dalou, et mon râtelier de pipes, reprit Angélique impatientée. Jamais je ne trouverai assez de place pour tous mes bibelots... tu devrais me céder l’autre pièce, qui est plus grande, et prendre celle-ci.

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 — Mais, répondit sa sœur, tu ne penses pas à la bibliothèque ! Il faut bien la caser quelque part. Brrou ! Ce que j’ai avalé de poussière depuis ce matin ?.... Passe-moi une goutte de schnick, et bourre-moi Graziella.

En achevant ces mots, Mlle Marthe tendait à l’autre vieille une belle pipe en écume de mer, à qui son élégante forme oblongue avait valu sans doute ce nom napolitain, emprunté de Lamartine.

Graziella était remarquablement culottée.

Angélique, qui se trouvait ce jour-là détentrice du tabac, en remplit la pipe, le tassant du pouce, humecté d’un peu dé salive, en praticienne consommée. Puis elle prit une allumette, et-la frotta sur son jupon, le long de la cuisse, par un geste de singe qui se gratte.

L’allumette fit de l’opposition. Elle soutint plusieurs frottements obstinés, et finit par se casser entre les doigts d’Angélique sans avoir cédé.

 — Sale gouvernement ! exclama Mlle Hédouin.

 — Dis m..... pour la République et je parie qu’elle s’allume, suggéra sa sœur.

A tue-tête, solennellement, Angéliqueprononça la seule formule magique qui, comme chacun sait, puisse faire s’enflammer les allumettes françaises, depuis la création du privilège.

En même temps, elle risqua une dernière et rageuse tentative sur le bout de bois phosphorescent, qui brûla aussitôt.

 — Na ! Ça ne rate jamais, déclara Marthe avec philosophie.

Elle reçut, des mains de sa sœur, la pipe allumée, et un petit flacon plat, de ceux qu’emportent les chasseurs matineux au jarret dispos.

 — Accroche ton Puvis près de la fenêtre. conseilla l’autre. Il sera mieux éclairé.

 — Tu crois ?

 — Parbleu ! Cette mine de plomb ne craint pas le grand jour, ce n’est pas comme ma binette par Carolus... Elle est si lumineuse qu’elle éclairerait la cave comme un coup de pistolet.

Angélique empoigna le marteau, chassa un clou dans le plâtre et y suspendit le « Puvis ».

Cela représentait, dans un frêle paysage, un cortège de prêtesses néo-grecques, dont la théorie se déroulait vers ce lointain immense et mystérieux familier au maître.

 — Tu as raison, déclara-t-elle, il fait très bien ainsi.

Clignant de l’œil, avec des mines de connaisseur, elle était en train d’en admirer l’effet, quand tout à coup la chaise caduque qui lui servait de piédestal céda sous son poids.

 — Nom de Dieu !

Sans le moindre souci de pudeur, elle se troussa, rabattit son bas de laine sur sa cheville et frotta sa maigre jambe de coq, hérissée de poils drus.

 — Pas de bobo, au moins ?

Pour toute réponse, Angélique empoigna la gourde de rhum, imbiba son mouchoir du généreux liquide, et en frictionna sa peau légèrement éraflée.

Après quoi, elle en avala quelques lampées, et fourra sans façon le flacon dans la poche de sa robe noire.

 — Tu le confisques ? demanda sa sœur avec inquiétude.

Angélique le lui lança gaîment.

L’autre le reçut au vol, et acheva de le tarir dans une cordiale accolade.

Tandis que les deux dames poursuivaient leur travail d’emménagement avec énergie et lâchaient des jurons pleins de virilité chaque fois qu’un coup de marteau mal appliqué effleurait leurs doigts, la veuve Agathe La Touvette, en jupon de futaine, coiffée du bonnet traditionnel des bonnes femmes normandes, le « chigneux » épinglé sur la poitrine, la croix d’or au cou, plumait un vieux coq dans la cuisine, et grattait des salsifis arrachés au fond du potager, tout en soliloquant à la façon d’Hamlet, prince de Danemark.

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 — Man pauv’ sauteux, tu n’ sauteras plus qu’ dans la casterolle.(En dialecte normand, un coq s’appelle un sauteur, à cause de la façon gaillarde dont il couvre ses poules).

Elle ajouta, tâtant le cadavre qu’elle tenait serré entre ses genoux :

 — Pour sûr, t’as les os presque aussi durs que moi..... quand on prend d’ l’âge, les maîtres vous mettent aux p’tits oignons, à présent.... c’est du propre.... ben la peine de tant t’échigner pendant ta vie !

Sans doute, au fond de son obscure cervelle, une comparaison mélancolique s’établissait entre le sort du chanteclair et le sien, car son monologue ricocha sur elle-même, et sur ses impressions de la journée.

 — ... C’est égal, pour deux drôles de paroissiennes, vlà deux drôles de paroissiennes. N’y a pas à dire, j’ai servi dans toutes sortes d’honnêtes maisons, mais jamais je n’ai rien vu de pareil !...

« Des pistolets à six coups, des fleurets, des peintures, des estatues en plâtre, toutes nues, chez des femmes d’âge qui d’vraient s’respecter !... Sans compter ces gros livres qui vous donnent mal à la tête, rien qu’à les regarder, à quoi ça peut-y leur servir ? Et c’te boite pleine de rasoirs, pourquoi faire, sainte Berlique Berloque, j’vous le demande ? Si encore elles étaient veuves, ça s’comprendrait, à la rigueur. Des fois, on conserve ces choses-là en souvenir.... J’ai ben gardé la canne de feu La Touvette, et pourtant, quand il rentrait « vignard », le dimanche après None, j’sais ben à quoi qu’elle lui servait, moi, la canne du poor cher homme ! Y n’valait pas cher... Enfin, que l’bon Dieu l’y garde une bonne place en paradis, à mè itou. Ça f’ra l’compte.

Elle s’abîma dans cette pensée des fins dernières de l’homme, tout en achevant de dénuder avec soin le croupion de son volatile, puis, résumant son opinion en quelques phrases concises, elle gémit, les yeux au ciel :

 — On dirait deux guernadiers... Ç’a des boîtes à rasoirs, des pianos, tout le tralala, et pas même une ormoire à glace !

Agathe avait servi chez les gros bonnets du bourg.

La femme du maire, celle du notaire possédaient des armoires à glace.

On ne saura jamais à quel point celte lacune qu’elle avait constatée dans leur mobilier, la remplissait de mépris pour ses nouvelles maîtresses.

 — Mam’ Machin ! cria une voix.

Persuadée que ce nom vague ne pouvait la désigner, la servante ne bougea pas.

 — Hé la bonne ! reprit l’organe vibrant de Mlle Marthe.

 — Voilà ! répondit Mme La Touvette avec une pointe d’aigreur. Appelez-moi Agathe, si ça vous est égal, et je comprendrai tout de suite.

Elle secoua sur le carreau les plumes multicores qui recouvraient son tablier, et rejoignit ces demoiselles, sans se presser.

En entrant dans l’appartement, les bras lui tombèrent du corps.

Tout était déjà rangé. La bibliothèque, ses rayons chargés de volumes soigneusement époussetés, occupait un pan de mur entier du cabinet de Mlle Marthe.

L’orgue-piano allongeait ses dents d’ivoire, coupées de lignes d’ébène, dans l’angle droit. Un grand fauteuil Louis XIII tendait ses bras complaisants près de la fenêtre encadrée de clématites, en face du bureau et du chiffonnier garnissant le côté opposé. Un crâne humain, des tableaux, des figurines de Tanagra ornaient les murs.

Le cabinet d’Angélique Hédouin ne le cédait en rien, comme pittoresque, à celui de sa sœur.

Un bahut gothique à tiroirs, garni de l’appareil métallique nécessaire, y servait de boîte à peindre. Sur la cheminée, des vases de Delft étaient en guise de fleurs, remplis de pinceaux, la barbe en l’air. Une jolie terre-cuite de Carrier-Belleuse, représentant une nymphe assise sur les genoux d’un satyre y remplaçait, au centre, la traditionnelle pendule bourgeoise.

Un chevalet massif en cœur de chêne, supportant une ébauche, se dressait au milieu de la pièce. Une ottomane à triple coussin de Smyrne s’étendait contre le mur du fond.

Partout des moulages, des verdures d’Arras, des esquisses couvraient les murs. Une horloge régence en bois de citronnier peint à fleurs, chuchotait dans un coin son tic-lac monotone.

Stupéfaite, Agathe joignit les mains.

 — Ah ben ! murmura-t-elle, on se croirait dans le muséum d’Histoire naturelle de Rouen. Il n’y manque quasiment qu’des sarpents empaillés.

 — Brigitte.... commença Mlle Marthe.

 — ... Agathe, s’y vous plaît, interrompit la veuve en faisant la révérence.

 — Je ne sais pourquoi j’oublie toujours votre nom, qui est celui d’une pierre précieuse, reprit sa maîtresse, il me semble pourtant facile à retenir. Donc, Agathe, vous allez donner un coup de balai sérieux pour enlever la paille qui couvre ce parquet. Ensuite vous nous apprêterez un bain tiède pour chacune...

 — Sainte Berlique Berloque, vous êtes donc malades ? exclama la bonne femme

Dans la campagne, on considère toute personne qui prend un bain comme touchant à sa dernière heure. — Encore, l’ordonnance Qué qu’c’est qu’ça ? demanda-t-elle enfin, pointant son index crochu vers le groupe du satyre. des médecins est-elle généralement éludée par l’obstination des paysans.

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 — Rassurez-vous, âme candide, répondit Angélique. Nous nous portons fort bien. C’est pour nous débarrasser de la poussière.

 — A la bonne heure ! On peut dire que vous en avez abattu de l’ouvrage, en si peu de temps !

De ses yeux bleu de faïence, la servante examinait les objets d’art qui l’entouraient.

Elle pensait, ébahie :

 — Je l’ disais ben. Tout ça ne m’ semble point naturel. C’est des anciennes tireuses de bonne aventure... Un couple de galvaudeuses... faudra que j’en parle à M. l’ curé.

 — Qué qu’c’est qu’ ça ? demanda-t-elle enfin, pointant son index crochu vers le groupe du satyre et de la nymphe.

 — Ça ? c’est la sainte Vierge sur les genoux de l’enfant Jésus, répondit imperturbablement Mlle Angélique.

 — Comme il est gentil, c’t’ amour ! murmura la veuve La Touvette, rassurée, en faisant un signe de croix.

Avant prolongé son examen, elle ajouta :

 — Et ressemblant donc !

Puis, trottant menu, elle s’éloigna pour faire chauffer l’eau destinée aux ablutions de ses maîtresses.