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Les Soirées de Calibangrève

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352 pages

Mon Dieu ! oui, ma plage !... N’est-il pas plus économique, quand on est pauvre, d’en avoir une à soi, tout bonnement ? Et c’est pourquoi j’ai la mienne, — que je vous présente, la plage de Caliban, « Calibangrève », ainsi qu’on me fait l’honneur de l’appeler ici. Ça, c’est la gloire, quoi qu’on en dise !

Les proverbes n’édictent, en général, que la sagesse des sots ; mais ne méprisons pas celui qui dit : — Si tu n’as pas de quoi payer ton terme, fais-toi propriétaire !

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Émile Bergerat

Les Soirées de Calibangrève

A M. ALPHONSE STOCQUART

 

en témoignage de vive amitié.

 

Son dévoué

 

ÉMILE BERGERAT.

 

Mai 1892.

AU LECTEUR

COURT AVERTISSEMENT

Si ce livre peut prolonger d’une heure la veillée des honnêtes gens qui, à la campagne, se couchent à neuf heures, il aura obtenu tout le succès dont l’espoir me berce, car il ne tend pas à meilleur but.

Et sa forme même l’atteste, forme sinon nouvelle en littérature, du moins renouvelée, de ces « Miscellanées », jadis fort en faveur chez nous et que les Anglais aiment encore, si l’Amérique les adore. Trente morceaux de tous genres le composent, qui correspondent à trente soirées de villégiature oiseuses, les trente soirs d’un mois de vacances, que le billard, le whist, le piano et les jeux innocents ne rempliraient pas entièrement.

Il y en a pour tous les âges, dans les deux sexes, et contre tous les bâillements (l’auteur y compte), des gais, des tristes, et des graves aussi, en prose et en vers, au goût et au choix des plus las de littérature. Mais si le recueil ne réalise pas encore l’idéal moderne du livre qu’on peut lire à l’envers, il en approche en ceci du moins qu’il ne perdra rien à être commencé parla fin, achevé au milieu, interrompu, posé ni repris. Trop heureux son auteur si, de ses trente études diverses, une seule tient en éveil la bienveillance assoupie et crépusculaire d’un villégiateur.

Les Soirées de Calibangrève équivalent à peu près à un numéro de revue mensuelle, ou plutôt de Magazine, dont tous les articles seraient écrits par la même plume. Au bout de vingt-cinq ans d’exercices sur toutes les branches de l’arbre des lettres on en arrive à ne plus se plaire qu’aux casse-cou. Les « Miscellanées » en sont un.

E.B.

CALIBANGRÈVE

Mon Dieu ! oui, ma plage !... N’est-il pas plus économique, quand on est pauvre, d’en avoir une à soi, tout bonnement ? Et c’est pourquoi j’ai la mienne, — que je vous présente, la plage de Caliban, « Calibangrève », ainsi qu’on me fait l’honneur de l’appeler ici. Ça, c’est la gloire, quoi qu’on en dise !

Les proverbes n’édictent, en général, que la sagesse des sots ; mais ne méprisons pas celui qui dit : — Si tu n’as pas de quoi payer ton terme, fais-toi propriétaire ! — Ce dicton est bon, comme tout ce qui est gai, et il est pratique. Si vos moyens ne vous permettent pas de vous offrir une saison d’été à Dieppe ou à Trouville, venez sur les bords où le sable est pour rien et achetez-vous une plage. Seulement, il faut aimer la mer. L’aimez-vous ? Tout est là.

Il est beaucoup plus difficile qu’on ne croit d’aimer la mer. Les poètes et les médecins l’ont mise à la mode, mais un peu comme on y met le bœuf ; cette daube daube beaucoup de gens, fort étonnés de constater que la mer est un miroir énorme qui renvoie au centuple l’ennui que l’on y mire.

Pour un quart de ses visiteurs, ayez le courage de vous le laisser dire, la mer n’est qu’une dépendance du pourtour européen des Folies-Bergère (voir les guides dans Paris) avec, tout le temps, la liberté du flirtage, sorte de prostitution américaine. Je dis tout le temps, parce que rien n’y réglemente, n’y borne, ou n’y modère cette curieuse chasse à la grue où c’est le gibier qui a le permis de chasse. Donc, pour nombre de « plagiaires », la saison balnéaire, comme ils l’appellent, est la saison des oies de mer, rien de plus.

La lamentable population errante des joueurs constitue un autre quart, morne, des visiteurs annuels de la mer. Quant au troisième quart, c’est une élite d’assassins. Vous avez bien lu : d’assassins ! Quel nom donner, en effet, je vous le demande, à de sinistres imbéciles dont la vie se passe, sous le ciel bleu, à mitrailler à bout portant, dans des boîtes à diable, de malheureux pigeons dressés à ce supplice infâme et qui, ratés, reviennent ! ! ! — Oui, reviennent ! — Et l’on fait voir cela à la mer ! Étonnez-vous qu’elle en noie quelques-uns, quand elle les tient, de ces mohieans de basse-cour.

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Donc le jeu, la débauche, l’assassinat et quelques monologues, voilà ce que viennent te demander, ô mystérieuse immaculée, les trois quarts de ceux que la mode t’envoie ! Ils se disent tes amants, ces canailles !

 — Ah ! monsieur, me disait l’autre jour le capitaine Jean-Marie Géflot, un vieux loup de mer de mon village, quand on pense qu’un bon cyclone, une de ces moussons circulaires comme j’en ai vu aux Indes, balayant les côtes, évitant les anses, et qui contournerait les grèves, de Dunkerque à Arcachon, suffirait à écumer le pot-au-feu français !... Allez, allez ! aussi méchante qu’elle soit, la mer est encore trop débonnaire !

Son rêve était cruel, au capitaine, mais il aime la mer, lui, ainsi qu’il faut l’aimer pour qu’elle vous le rende. Volontiers il dirait comme moi : — Vous qui l’aimez aussi, fuyez ses bords déshonorés, ceux où des pigeons sanglants expirent sur des vagues patchoulisées et musquées, au bruit des petits hippodromes de bois ! Laissez les casinos et les frascatis absurdes qui mêlent, en leurs édens, le baccarat et le bal d’enfants et opposent des monologues au soliloque magnifique de la vague. Venez acheter des plages, moins chères qu’une chambre d’hôtel, ayez votre « calibangrève. » Il y en a partout, et la côte est déserte, de grandes et de petites, pour toutes les bourses, même pour des bourses de poètes, et j’en sais où le mètre de sable coûte dix centimes, papillons compris.

Ma plage n’a pas de nom au cadastre. Les cartes de l’état-major ne fixent point l’emplacement de son paradis. Ceux qui ne savent point qu’elle existe ne parviendraient point à la découvrir, sinon par hasard, comme je la découvris moi-même. En mer seulement on la voit, étincelante comme un plat de cuivre ! Deux caps de granit et de basalte bleus l’encadrent et forment sa cuvette. Sur l’un de ces caps se dresse une tour blanche, en demi-lune, qui est un signal maritime et que l’on appelle un « amer ». Les mouettes et les goélands en ont fait leur quiquengrogne, et c’est de là qu’ils prennent le vent, par grands brouhahas d’ailes, à l’aube des tempêtes.

Des blocs de marbre et de quartz rosés jonchent le sable, pailletés de mica, miroitants et transparents, véritable chair des dieux, lavée deux fois le jour par les cheveux ruisselants d’Amphitrite. Ils reposent, inébranlables, sur une mousse d’émeraude et tels des objets d’art précieux sur la peluche des socles.

Quel architecte construira jamais un amphithéâtre comparable à ce cirque moelleux, dont toutes les places sont bonnes, et quel Shakespeare composera un drame égal à celui qui se déroule dans le décor mouvant de l’horizon ! Le flot lui-même a dessiné les gradins étagés du petit colisée. L’élime et le perce-pierre couronnent les crêtes du monument et le liseron y sonne, dans la rumeur, le doux silence de ses clochettes.

Hier, à quatre heure du matin, sur ma plage, la mer faisait sa toilette au soleil levant et démêlait sa chevelure d’argent où roulaient les rubis et les saphirs de l’aurore. Je crois même qu’il lui restait encore quelques pierreries du couchant d’hier au soir. Quoi qu’il en soit, les boucles et les annelures de ses vagues étincelaient, et, tout autour d’elle, sur le sable d’or, il y avait de la poudre de diamants, comme sur l’établi des joailliers et des tailleurs de pierres d’Amsterdam.

Sachez encore que la grande gourgandine chantait. Elle avait entonné un de ces leit-motive allègres et bien rythmés qui attestent de son esthétique wagnérienne et desquels il résulte qu’elle est de bonne humeur, que le temps sera beau et qu’elle est disposée à recevoir tous les amoureux qui lui feront l’honneur de leur visite. Je le connais depuis mon enfance, cet air-là, et quand elle l’entonne je détache mon bateau du va-t-et-vient et je m’en vais vers les îles roses du petit golfe. Le petit golfe est un archipel d’îles roses.

Alors, elle me consulte sur la robe qu’elle doit mettre. Car elle en a une notable quantité, toutes plus belles les unes que les autres. Elle en a de bleues, de vertes, de lilas, de grises, et même de pourpres. Je lui en connais de couleurs changeante et prismatique, pareilles à des cristaux irisés. L’une d’elles est ma favorite : c’est une robe de peluche gris-souris qui, à rebrousse-poil, est blanche comme la plume du grèbe ou de l’eider. Elle la met quelquefois pour me faire plaisir, mais il parait qu’elle est lourde. Aussi, ne la garde-t-elle qu’un instant.

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En général, le matin, en juin, elle passe d’abord une robe de chambre familière, de travail breton, qui est à fond smaragdin et à larges taches violettes. Quoiqu’elle l’ait d’habitude, aucun peintre ne la portraiture jamais sous ce costume ; je n’ai jamais pu savoir pourquoi. Sauf Édouard Manet qui l’a vue ainsi et qui a eu le courage de le dire, les marinistes la peignent toujours bleue, d’un bleu qui est particulier au firmament, mais non pas à elle, de telle sorte que, si vous retournez leurs toiles, vous ne savez pas dire où est l’immensité d’air où l’immensité d’eau. En Bretagne, cependant, la mer est violâtre et smaragdine.

J’ai toujours été frappé de la différence qu’il y a entre la Manche et la Méditerranée. Certes, elles sont toutes deux de belles prostituées. Mais la Méditerranée est une Manon vulgaire, vêtue de couleurs voyantes, enluminée, fardée de ces coche-Billes et de ces indigos qu’elle véhicule d’un port à l’autre, et d’une odeur très forte. C’est une fille à soldats.

La Manche est d’une race de courtisanes plus relevée. Elle a de l’almée orientale et de la bayadère. Moins fanfrelucheuse en sa parure, plus harmoniste dans le goût de ses tons, elle a des amants délicats et sa clientèle est choisie. La Manche s’habille bien. Elle a des parfums discrets, subtils, mondains ! Je vous donne ce parallèle pour ce qu’il vaut, en somme.

Or donc, sur ma barquette, la pipe au bec et les avirons aux poings, je tourne autour des îles roses. Quelle douceur d’aller ainsi ! Je songe à vous, camarades, qui, sur les terrasses des cafés boulevardiers, taillant bavette des événements parisiens, mettez la mer dans un verre d’absinthe ; oui, je pense à vous et je voudrais vous avoir ici, dans la fraîcheur de cette matinée. Nous débarquerions aux îles roses.

Là-bas, il y a le Homais, un rocher couvert de mauves, où l’on pêche l’oreille de mer, le plus beau des coquillages, et le plus savoureux aussi. Puis l’île Harbourg, avec son fortin bastionné, bâti par Vauban, où deux sentinelles mélancoliques se promènent l’arme au bras, coquelicots de mer, en attendant qu’une flotte anglaise mette à l’épreuve leur courage et leurs quatre canons. Puis, c’est Césambre, l’île aux lapins, où il y a une auberge et des tonnellés, comme à Robinson, et du vin blanc, chers amis ! Enfin, le phare. Oh ! le phare ! Mon phare ! Avez-vous vu un phare ? Écrire un livre là, mon livre ! Et que d’autres îles roses ! Une flottille de barques de pêche les investit, et voici l’heure où les rougets, les bars, les vièles, s’embobinent dans les filets, diaprés, frétillants, pêle-mêle.

Le soleil monte. L’air s’embrase. L’abîme d’émeraude m’attire. Voilà le moment. Debout, une, deux, trois, et la tête en avant.

Camarades, à la vôtre.

Oui, si vous aimez vraiment la mer, comme le capitaine et moi nous l’aimons, ayez une grève à vous, bien ignorée, bien déserte et presque inaccessible aux badauds de la mode. Vous serez heureux. Vous bibelotterez des coquillages ! Ce qu’il y a de meilleur dans l’homme, c’est ce qui lui reste de l’enfant, et l’erreur est de croire que nous soyons créés pour les ivresses. Nous ne le sommes que pour les joies menues. « Tout bonheur que la main n’atteint pas n’est qu’un rêve », dit le vers de Soulary. Avez-vous bibelotté des coquillages et connaissez-vous les extases de cette puérilité ? Il semble que l’on trouve des diamants à tout coup, et que chaque vague roulante vous jette sa californie. Sur ma plage, le moindre roc a son collier de perles ; le pied broie une poudre de gemmes faite de la nacre omnicolore des mollusques, et j’y ai ramassé des silex et des feldspaths, vernis par l’écume, qui lançaient plus de feux que le Régent et le Ko-hi-noor !...

Jadis, avant d’être une plage, Calibangrève fut une forêt druidique et, les jours de grande marée, quand le reflux découvre le secret des choses submergées, on foule, à travers les herbiers, d’étranges vestiges. Des troncs d’arbres pétrifiés dans leur forme surgissent au milieu d’une tourbière formée de leur feuillage et l’on sent encore les clairières dans certaines excavations creusées en piscines où. la salicoque frétille et bondit.

Quels furent ceux qui habitèrent le bourg oublié dont voici les traces et qu’un beau matin la mer avala ? Les îlots et les récifs semés dans le golfe et reliés entre eux par des bancs de sable dessinent encore le continent disparu. Est-ce de ce côté, ô géographes, que la Bretagne se reliait à l’Angle-terre, et César est-il passé, avec ses légions, là où ce pêcheur amarre sa barque et relève ses filets ? Ces questions, qui sembleront oiseuses aux sectateurs de la Tour Eiffel, nourrissent ma philosophie de plein air et l’incitent à de joyeux mépris pour la politique de l’Histoire ? Où sont-elles, mon Jules, tes légions d’airain qui sonnaient comme cloches dans la forêt de Calibangrève, où est la forêt elle-même, et qu’est-ce qu’en pense le congre que je poursuis parmi les algues et les varechs à la place même peut-être où tu caracolas ? Maudit congre, qui ne veut pas se laisser prendre, et, entre nous, comme il a raison ! Car on ne vit qu’une fois, et il le sait bien. César en est la preuve.

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Encore faudrait-il vivre au moins une fois, et, outre que tout nous en empêche, soit dans la nature, soit dans la société, il y a encore ceci que personne n’y songe. C’est pourquoi il est sain d’avoir une plage, où, pendant quelques semaines, on est forcé de mener une vie humaine, de se décongestionner, de se désankyloser et d’utiliser ses organes. Le matin, sur ma plage, quand l’âme rassérénée par le doux néant sans rêves du sommeil, je vais m’asseoir au bord du flot clapotant qui propage partout autour de moi, dans la solitude, le bruit de son baiser éternel, tout mon être malade de décadent surmené se vivifie, se renouvelle et vibre.

La brise aromatique me revêt de passes magnétiques et rattache mon souffle à celui de la nature. Un homme sort de moi que je croyais bien mort avec tous ses rêves énergiques du premier âge, sa gaîté robuste, ses ardeurs de bien et de beau, et sa tendresse active, et l’enfant du siècle est dépouillé ; il tombe à mes pieds comme une défroque, ou plutôt comme une vieille carapace, car au pays des homards cette métaphore s’impose. Au bord de la mer, Schopenhauer n’en mène pas large et Rolla devient incompréhensible.

Puis vient le soir, ses chasses de nuées, là splendeur des couchants et le poudroiement terrifiant des étoiles. Le phare allume à leur appel sa petite veilleuse verte dans l’obscurité tremblante, le marchand de sable passe sur la grève, où il se ravitaille, et pour une fois, monsieur, comme on dit à Bruxelles, on s’endort ayant vécu sa journée. Ayez une plage à vous. Ayez votre calibangrève !...

LE CIMETIÈRE DES POUPÉES

CONTE POUR LES ENFANTS

Vous êtes-vous quelquefois demandé, mes chers enfants, ce que deviennent vos poupées mortes et vos jouets décédés ?

 — Les poupées ne meurent pas, vous écriez-vous en riant, et, quand elles se cassent, nos oncles (car c’est leur rôle dans la vie) nous les raccommodent !...

C’est une erreur. Les poupées meurent. Si elles ne mouraient point, vous auriez encore toutes celles que vous avez eues : or vous ne les avez plus, même par morceaux.

Tenez, cette jolie Chinoise à tête énorme, de l’an dernier, avec sa robe écarlate à larges manches, ses jolies menottes, ses yeux bleus retroussés « qui regardaient » et sa bouche pas plus grosse qu’une groseille, — où est-elle ? Voulez-vous me le dire. Et votre Incroyable de l’année précédente, dont la figure rose disparaissait dans une cravate à triple tour et dont les blonds cheveux bouclaient sous le bicorne ? Que vous en reste-t-il ? Pourriez-vous me dire ce qu’est devenue la Mariée hollandaise d’il y a trois ans, que vous avez tant aimée à cause du casque d’or qu’elle avait aux tempes et de ses riches pendants d’oreilles ? Vous souvenez-vous seulement du pauvre Polichinelle parlant (car il parlait) qui vous amusait tant, et tant vous faisait rire, lorsque vous avez commencé à marcher seuls, d’un fauteuil à l’autre, entre une haie de bras tendus ?

Et pourtant vous ne vouliez point consentir à vous en séparer, ni pour manger ni pour dormir. Il fut votre premier ami. Vous n’en avez pas gardé une jambe !...

Dans les classes aisées, un enfant reçoit bien en moyenne vingt jouets l’année durant. Calculez sur ce chiffre ce que les marchands en fabriquent ! Or, la Saint-Sylvestre venue, il n’eu reste pas trace dans la maison ! Les parents soigneux ont beau les ranger dans des armoires spéciales, mettre sous clef leurs débris, complets ou incomplets, les oncles (dont c’est la fonction) ont beau recoller, ressouder et reclouer, c’est peine inutile, les pantins et les poupées disparaissent absolument, tout entiers !... A quoi tient une chose si extraordinaire ?

A ceci, mes enfants, que les poupées meurent et même qu’on les enterre.

*
**

Le cimetière des poupées est un jardin admirable, situé dans le royaume des Fées, et il y occupe un emplacement au moins aussi grand que notre Père-Lachaise. C’est là que sont ensevelis vos petits amis de carton et de bois, vos premières affections d’élite. Là que les pauvres pantins reposent leurs jambes fatiguées par les fils cruels ; là que les malheureux ventriloques cessent de bêler sous vos pouces immodérés ; là que les lapins infortunés dorment enfin près de leurs tambours crevés ; là que les boîtes à musique ne jouent plus la Valse des Roses ; là que les chevaux à ressorts échappent à leurs destinées mécaniques et ne tournent plus en rond autour des chaises. C’est le champ du repos. Ils l’ont bien gagné, ce repos, les braves joujoux. Aussi les fées qui les enterrent leur composent-elles de touchantes épitaphes.

J’en ai relevé quelques-unes à votre intention ; les voici :

« Ci-gît Tata-Pépé, en caoutchouc, nageuse émérite, morte d’un coup de dent donné par Diane, chienne joueuse. Elle a nagé trois fois ! »

« Ici repose un cerf-volant anonyme, trouvé dans la campagne, au bout d’une ficelle cassée. Squelette incomplet. Et au-dessous quelques mots en japonais. »

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« A quelques pas plus loin, sous un petit bloc de quartz blanc, on lit : « Priez pour Pierrot... décapité. »

Puis : « Épaves de l’Insubmersible, bateau ponté, recueillies à marée basse, dans une flaque, près de Saint-Malo. »

Çà et là encore des sépultures de famille : Famille Toupie. — Familles Balle et Ballon. — Familles Volant et Raquette.

Enfin, la fosse commune, où gisent pêle-mêle les tambours crevés et les cerceaux « devenus ovales ». Car les cerceaux « devenus ovales » sont plus innombrables que les pauvres gens, et il y a moins d’étoiles au ciel que de tambours crevés sur la terre.

*
**

Ainsi donc, mes chers enfants, vous savez maintenant ce que deviennent vos jouets d’antan et qui les recueille. Eux aussi ils retournent en poussière, comme tout ce qui existe, hélas ! Mais, comme tout ce qui existe, ils ressuscitent à leur tour et je vous dirai tout à l’heure de quelle façon. Pour le moment, je vais vous raconter le joli tour que les Fées jouèrent à un horrible petit gnome nommé Gabriaz, qui était le propre neveu de Caliban, le plus illustre de ces nains pervers. Les gnomes, vous le savez, habitent l’intérieur de la terre, comme les kobolds peuplent l’épaisseur vitreuse des eaux.

Ils prétendaient donc qu’en se chargeant de la sépulture des poupées les Fées empiétaient sur leurs attributions, attendu que si le ciel est à elles, la terre du moins est leur propriété. Ce n’est pas qu’il n’y eût un peu de vrai dans la revendication des gnomes ; mais ils sont si malicieux que franchement on ne pouvait pas leur résigner un droit aussi délicat que celui auquel ils osaient prétendre. Qu’auraient-ils fait des reliques de vos Polichinelles ? Sans doute ils les auraient vendus à des Allemands qui les auraient rajustés à peu de frais, mais sans art et sans goût, et vous les auraient ensuite présentés comme de vrais Polichinelles vivants et doués d’une âme ! Or, quand un pantin a perdu son âme, rien ne peut la lui rendre ou lui en donner une autre. Et c’est pourquoi les Fées les enterrent.

Gabriaz vint donc en ambassadeur à la cour de la reine Lœta. Il était monté sur une grosse chenille verte et escorté de cavaliers insolents qui caracolaient sur des nécrophores pur sang. Parvenu devant le magnifique palais de cristal de roche qui est la demeure de la souveraine des Fées, il fut d’abord si ébloui par les irradiations intérieures et extérieures qui en émanaient, qu’on fut obligé de lui mettre des lunettes fumées, ce qui ajouta tellement à sa hideur naturelle que beaucoup de jeunes Fées s’enfuirent en riant à son approche. Il en eut un vif dépit. Comme il était aussi vaniteux qu’il était bête, il voulait même tirer de cet accueil antidiplomatique une vengeance immédiate. On eut toutes les peines du monde à le calmer. Introduit enfin dans la salle du trône, devant la reine Lœta et son conseil, il lui présenta l’ultimatum de son oncle Caliban.

Dans cet ultimatum, le roi des gnomes disait en substance : « C’est nous qui sommes les fossoyeurs naturels de tout ce qui meurt. Vous usurpez donc nos fonctions, lorsque vous ensevelissez les poupées et leur composez des épitaphes. La meilleure preuve que ce privilège nous appartient, c’est que la nature nous a soumis les nécrophores, qui sont les croque-morts par excellence !... » Et là-dessus, Gabriaz leur montra les montures sur lesquelles son escorte et lui étaient arrivés. Les Fées les trouvèrent horribles. Quand on a dans ses écuries des demoiselles, des scarabées et des papillons, on a le droit d’être difficile en bêtes.

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De plus en plus vexé par la tenue des Fées, Gabriaz crut le moment venu de sortir du pas par un défi insolent :

 — Vos Seigneuries font bien les dégoûtées, s’écria-t-il ; si ces nécrophores, d’ailleurs magnifiques, leur semblent affreux, ils savent du moins leur métier, et vous n’êtes pas capables de rivaliser avec eux dans l’art de la pompe funèbre. Non, non, ajouta-t-il, vous ne savez pas enterrer ! Et même les joujoux !...

A cette sotte provocation, il y eut un grand tumulte chez les Fées, et, sans nul doute, quelque malheur serait arrivé si l’une d’elles n’avait pris la parole. Elle s’appelait Sapia et elle était réputée pour son habileté politique. L’habileté politique, mes enfants, c’est l’art de tendre aux autres des pièges qu’on ne voudrait pas qu’ils vous tendissent. — Gabriaz, fit-elle, nous vous prenons au mot. Si vous, vos frères et vos nécrophores, vous arrivez à bien ensevelir tel joujou d’enfant que nous choisirons, et cela en autant de temps qu’il vous fera plaisir, nous vous cédons nos prérogatives avec notre joli cimetière.

 — Conclu, dit le gnome. Allez choisir votre joujou.

Et se tournant vers les insectes :

 — Vous autres, préparez les massues de vos antennes, les pilons de vos élytres et les pics de vos mandibules !...

Quelques minutes après, la fée Sapia revint avec le joujou qu’elle avait choisi. C’était une bulle de savon, brillante, colorée de tous les tons de l’arc-en-ciel, délicate et tremblante, que la Fée tenait au bout d’un chalumeau de paille. Elle la posa sur le sol, et les nécrophores de gratter, de creuser et de se démener comme des enragés. Mais ils n’avaient pas encore remué le terrain sous la bulle, que tout s’était brisé, évaporé, et qu’il ne restait qu’une goutte d’eau sur un brin d’herbe.

 — Ce n’est pas de jeu, protesta cet imbécile de Gabriaz ; où est la boule ? Vous n’avez pas le droit d’escamoter la boule !

 — La voici, reprit Sapia, qui en posa une autre plus grosse encore et non moins étincelante, devant les nécrophores.

Et les fossoyeurs repartirent de plus belle, lorsque tout à coup, l’un d’eux, l’ayant frôlée de l’aile, la deuxième bulle creva comme la première et inonda la noire bête. Stupéfait et saisi de terreur, il s’envola. Les autres, pris de panique, sortirent de dessous terre. Les gnomes n’eurent que le temps de les enfourcher et de décamper au milieu d’un brouhaha abominable.

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