Les Solitudes, poésies, par Auguste Demesmay

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Levavasseur (Paris). 1830. In-16, 238 p..
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Publié le : vendredi 1 janvier 1830
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LES
LES
POÉSIES
PAR AUGUSTE BEMESMAY.
Jouir est bon, mais c'est rêver que j'aime.
CH. NODIER.
S>HIBII©9
LEVAVASSEUR, LIBRAIRE,
PALAIS ROTAI.
nicEMBnE i83o.
Si l'on ne se hâtait de dire que ce petit livre
était sous presse quand arrivèrent les me'mo-
-râbles événemens de juillet, sa publication, en
ce moment, paraîtrait presque ridicule. La pog'^
( n )
sie, quand elle ne se rattachera pas aux grande
questions dont l'Europe est occupée pour long-
temps , ne doit plus inspirer qu'un bien faible
inte'rêt. Qui songe à présent à être littérateur?
Chacun veut être citoyen, en connaître et en
remplir les devoirs. Le talent, s'il n'est pas ac-
compagné d'un caractère et d'une conscience
politiques fortement prononce's, n'est plus suf-
fisant pour obtenir de la considération. Le mo-
ment est donc loin d'être favorable à un recueil
de vers. L'auteur le sait ; mais comme il fit tou-
jours les siens sans prétention, et qu'il les pu-
blie de même aujourd'hui, il se résigne facile-
I.
L'AMOUR.
L'EGIAWIIHE des bois, tendre fleur du matin,
Où se berce et sommeille
L'abeille,
Quand de son premier jour arrive le de'clin,
Sous la main qui la cueille
S'effeuille.
( 1 )
Ne' d'un rayon du ciel, le papillon du jour
Du doux bonheur de vivre
S'enivre ;
Mais vienne la soirée, il perd avec amour,
Auprès de son amie,
La vie.
Ze'phyre, que nous rend le printemps enchanté
Sur la blanche aubépine
Badine ;
Mais demain, avec lui, sous les feux de l'e'té,
Tomberont fleurs ehéries,
Flétries.
Ainsi dure un moment, jeune fille, en ton coeur,
Le charme qui t'envoie
La joie.
( 3)
Le temps qui rit de tout, se rit de ton bonheur,
Et d'un coup d'aile enlève
Ton rêve.
i8i8.
IL
LES PRÉS DE VAUX.
ALORS que par degrés le soir au front d'ébène
De'roule lentement son manteau sur la plaine ;
Quand le soleil encor
Couronne les créneaux des deux forts de Bregille,
La citadelle noire et les tours de la ville,
D'un dernier reflet d'or ;
(6)
J'aime à suivre en ces prés, promeneur solitaire,
Au milieu des vapeurs qui montent de la terre,
Le sentier du levant ;
Et, côtoyant le Doubs-, dont le cristal verdàtre
Réfléchit du Jura le sombre amphithéâtre,
Je chemine, rêvant.
Je vais, je vais toujours, je vais loin de la ville ;
Content, j'arrive enfin à cet endroit tranquille
Où je ne la vois plus :
Je m'arrête. —'Parfois une brise incertaine
M'apporte les sons lents d'une cloche lointaine
Qui tinte VAngélus.
Montfaucon, vieux châtel, aux voûtes écroulées,
De ses arceaux détruits, de ses tours dentelées
Découpe l'horizon ;
( 7 )
Et de l'oiseau des nuits les accens prophétiques,
Du haut de ses rochers, comme des voix magiques,
Tombent dans le vallon.
Tandis que de ces bruits mon âme est occupée,
Par des sons plus voisins mon oreille est frappée :
Sur l'autre bord des eaux,
Au penchant du chemin, c'est la voix résonnante
Ou les longs coups de fouet du paysan qui chante
Et crie à ses chevaux ;
Ou bien le grincement d'une roue enrayée,
Qui descend cette route étroite, mal frayée,
Qui conduit sur les monts,
Ou les chants d'un pasteur autour d'un feu de joie ;
Ou les cris d'un berger dont le gros chien aboie
Et chasse les moutons.
(8)
Et lorsqu'enfm la lune, éclairant cette scène,
Sur ces bois, sur ces près, sur ces hauts monts promène
Son disque blanchissant ;
Couché nonchalamment dans les herbes fleuries,
Je me perds dans le ciel, dans les eaux, les prairies,
Oublieux du présent.
Et des rêves alors (c'est le bien du poète) !
Hélas ! en passe-t-il dans cette pauvre tête !
Combien d'illusions !
Ici tout les fait naître, une fleur que je cueille,
Un nuage, une étoile, une mouche, une feuille,
Et le chant des grillons.
Et puis, d'où venons-nous?... Où va-t-on parla vie?
Epreuve d'un moment, sera-t-elle suivie
D'un monde plus heureux ?...
(9)
Mais l'heure me rappelle, il faut gagner le gîte j
Comme tous les bonheurs, les rêves passent vite...
Et la vie avec eux.
1829.
m.
DÉCOURAGEMENT.
Souvent le malheureux songe à quitter la vie.
ANDRÉ CSEHIZR.
SOUFFRIR, souffrir encor, toujours... Voilà ma vie;
La douleur dans mon sein s'enchaîne à la douleur :
L'amour semble me fuir et l'amitié m'oublie ;
Ma joue est pâle et creuse et mon front sans couleur.
( 12)
Sous le poids des chagrins mon âme est oppressée ;
Mon oorps tombe abattu par l'excès de mes maux.
De noirs pressentimens occupent ma pensée j
Mes jours sont sans bonheur et mes nuits sans repos-.
De l'espoir, dès long-temps, la bienfaisante image
Ne vient plus dans mon coeur embellir l'avenir ;
A peine vingt printemps ont couronné mon âge,
L'existence me pèse et je voudrais mourir.
Espoir des malheureux, mon refuge, mon père,
Quand pourrai-je, ô mon Dieu, m'élancer dans ton sein ?
Fais cesser mes tourmens, écoute ma prière :
J'attends de ta bonté le jour sans lendemain.
1837.
IV.
SONNET.
A M. CHARLES NODIER.
Aux flots de l'oce'an je viens de me livrer,
Tout craintif à l'aspect des écueils qu'il présente.
Vieux marin, je t'appelle. Ah! que ta main puissante
M'empêche, encore au port, déjà de chavirer.
( 4)
Par l'appât de la gloire on se laisse égarer ;
Le ciel nous paraît pur et l'onde caressante :
On part... Hélas! Bientôt une voix menaçante
Annonce la tempête, et l'on voudrait rentrer.
Il est trop tard. Sur nous s'en vient fondre l'orage ;
La rame nous échappe, et le coeur sans courage
Prévoit déjà l'abîme où l'on va s'engloutir.
Nodier, toi qui toujours eus pour ta blanche voile,
Dans les jours de bourrasque, au ciel même une e'toile,
Sans me tendre la main me verras-tu périr?...
Juin i83o.
V.
Que l'amour d'une femme est un présent céleste I
GUTTINGUER.
COMME aux feux du matin on voit fuir les ténèbres,
Ainsi fuit le malheur pour ne plus revenir :
Je ne suis plus troublé par des pensers funèbres;
Nais, je te retrouve et ne veux plus mourir.
Je n'aimais plus la vie : avec indifférence
Mes regards se portaient sur mon triste avenir ;
Mais, Dieu! je te revois, toi dont le souvenir
Pouvait seul dans mon coeur ranimer l'espérance !
( i6)
Il planait sur ma vie, au jour de mes douleurs,
Ton souvenir charmant, Nais, ma bien-aimée;
Il redonnait la paix à mon âme calmée ;
A mes chagrins sans nombre il mêlait des douceurs.
Oh! que de fois alors, lassé de l'existence,
L'horrible désespoir vint s'emparer de moi !
Que de fois je voulus terminer ma souffrance !
Mais pouvais-je mourir, quand je pensais à toi?...
A toi, Nais, dont l'âme avait compris mon âme ;
Toi que j'aimais déjà lorsque seize printemps
A peine de mes jours avaient tissé la trame ;
Toi que je veux aimer par-delà tous les temps.
Comme un ange venu de la sublime sphère,
Tn calmais de mon coeur les coupables transports.
( 17 )
Je priais, et vers Dieu tu portais ma prière,
Et mon âme s'ouvrait aux bienfaits du remords.
Oh! combien il est bon, ce Dieu, notre refuge !
J'ai cherché son secours, et je suis consolé :
Il ne se souvint pas que je fus un transfuge,
De son temple sacré trop long-temps exilé.
Il m'a rendu la foi, l'espérance, la vie,
Ces rêves enchanteurs, ces extases d'amour ;
Il a conduit mes pas vers toi, ma douce amie,
Et la nuit dans mon coeur fait place au plus beau jour.
Comme aux feux du matin on voit fuir les ténèbres
Ainsi fuit le malheur pour ne plus revenir :
Je ne suis plus troublé par des pensers funèbres j
Nais, je te retrouve et ne veux plus mourir.
182"
VI.
A MADEMOISELLE ***,
JEVJHE fille aux grands yeux
Beaux et bleus,
Si fraîche est ta figure,
Et si pure !
Tes sourcils bien marqués
Sont arques,'
(20)
Plein d'un chaste délire,
Ton sourire
Est plus doux à mon coeur
Que la fleur
Qui souvre, pour l'abeille
Qui s'éveille.
Oh ! qu'il doit être heureux,
Amoureux,
Le zéphir qui se joue
Sur ta joue,
Et caresse ton sein
De satin!
Ton beau corps, qui s'élance,
Se balance
( 21 )
Comme un lis que Zéphir
Fait fléchir,
Sur sa tige assouplie
Qui se plie.
Et la voix de l'oiseau,
Du ruisseau
Qui coule sur la mousse,
Est moins douce,
Oui, moins douce cent fois
Que ta voix.
Quand tu cours, l'herbe épaisse,
Qui s'abaisse
Sous ton pied si léger,
Passager,
(22 )
Perd à regret ta trace
Qui s'efface.
Tes cheveux flottans, longs,
Sont plus blonds
Que la moisson que dore,
A l'aurore,
De son éclat vermeil,
Le soleil.
Sur ton front qui se penche,
Ta main Manche
Va, passant mollement,
Vaguement,
Et dans l'oeil que tu lèves
Sont des rêves.
( 23 )
Rêve , c'est ton beau temps,
Ton printemps;
Avec lui joie et songes,
Doux mensonges,
Pour ne plus revenir,
Vont finir.
Illusions chéries,
Rêveries,
Vous précédez le jour
De l'amour,
Vous l'annoncez à l'âme
Qu'il réclame.
Mais qu'il vienne ce jour :
Sans retour
(24:)
Vous fuyez, T-Par l'orage
Le nuage
Ainsi se voit chassé,
Efface'.
VIL
A ELLE.
« JE t'aime, m'as-tu dit, je t'aime d'amitié. »
Oh! que ce mot est froid pour mon coeur tout de flamme!
Aimer ainsi, Nais, c'est aimer à moitié :
Mon âme s'y refuse et veut toute ton âme.
Oublier près de toi le monde et son vain bruit,
Partager tes plaisirs, tes chagrins, tes alarmes;
(26)
Passer vers toi le jour, rêver à toi la nuit,
Essuyer tes beaux yeux quand ils sont pleins de larmes ;
Près d'une onde tranquille, assis à ton côté,
Mêler le mot : je t'aime ! à son charmant murmure ;
Rêver pour notre amour, rêver l'éternité;
L'un pour l'autre implorer l'auteur de la nature ;
Etre dans tous les temps l'objet de tes pensers;
Te donner les doux noms et d'amie et d'amante ;
Etouffer tes soupirs sous mes brùlans baisers ,
Sentir trembler ta main dans ma main frémissante ;
Baiser de tes cheveux les anneaux ondulans ;
M'enivrer du parfum de ta bouche chérie ;
Oublier, enlacé dans tes bras caressans,
Qu'il est un terme, hélas ! à l'amour, à la vie ;
( 2? )
Voilà l'amour, Nais ! c'est l'amour que je veux ;
Extase de bonheur, charme de l'existence!
Avec ton amitié je ne suis point heureux :
J'aimerais mieux ta haine OL ton indifférence.
1827.
VIII.
LE JEUNE MOURANT.
Vital spark of hcav' nly flamme,
Quit, oh quit this mortal frame.
POPE.
Je meurs- Avant le soir j'ai fini ma journée.
ANDRÉ CHÉNIER.
OH ! quitte sans regrets le terrestre séjour,
Ame, immortel rayon d'une flamme divine,
Rejoins ta céleste origine !
La crainte, la douleur, l'espérance, l'amour,
( 3o)
La mort.... Voilà la vie : un songe, une chimère !
La mienne, qui s'éteint, n'a duré qu'un instant.
Qu'il tremble le méchant, à son heure dernière,
Qu'il demande à grands cris la vie ou le néant ;
Moi je meurs et j'espère.
J'épuisai, jeune encor, la coupe du malheur :
Dieu voulait m'éprouver ; j'ai béni sa sagesse,
Et dans une sainte allégresse,
Mon front s'est incliné sous la main du Seigneur.
Pour moi le temps n'est pins ; l'éternité commence.
J'ai fait trop peu de bien ; voilà mon seul remords.
Mais d'un Dieu paternel je crains peu la vengeance;
Pour le peindre méchant, on fait de vains efforts :
Je crois à sa clémence.
( 3i )
Mais il faut te quitter, ô toi, que j'adorais !
Cette idée est affreuse, et ma force y succombe !
O Nais, du moins sur ma tombe
Viens quelquefois pleurer : pour calmer tes regrets
Mon ombre descendra de la vonte suprême ;
Tu verras ton amant, tu l'entendras encor
Murmurer à ton coeur ce mot si doux : Je t'aime !
Adieu.... pour quelques jours Ame, prends ton essor,
Vole au sein de Dieu même.
1827.
IX.
LE CIMETIERE.
C'est ici la ville de la paix.
BERNARDIN DE SAINT-PURR*.
J'BMTEHDS le son lointain de la cloche rustique
Annoncer aux mortels que le j our va finir ;
Le troupeau, lentement, vers le seuil domestique,
Déjà s'apprête à revenir.
(34)
Le laboureur content regagne sa chaumière ;
Au sein de sa famille oubliant ses travaux,
11 va bientôt au ciel adresser la prière
Qui fera bénir son repos.
Un voile ténébreux s'étend sur le feuillage :
La nuit de son cortège illuminant les cieux,
Semble glisser au loin sur ce beau paysage
Son char triste et mystérieux.
Du village voisin voici le cimetière.
Entrons... J'aime, parmi de pâles ossemens,
Entouré de tombeaux, assis sur une pierre,
A rêver mes derniers momens.
Partout à mes côtés règne un profond silence;
Du sommeil de la mort tout dort autour de moi ;
( 35)
Tout, dans ces Henx, du deuil atteste la présence :
Je snis saisi d'un saint effroi !
Je foule avec respect ta froide sépulture,
Toi qui nous a nourris des fruits de ta sueur.
Ah! puisse-tu jouir de la paix la plus pore,
Dans le sein de ton Créateur !
Les honneurs, la richesse avaient fui ta chaumière ;
Le repos, le travail, se partageaient tes jours :
Tu ne regrettas rien à ton heure dernière,
Que tes enfans et tes amours.
Vaines grandeurs, richesse, ambition, puissance,
Ou donc conduisez-vous?—De la rigueur du sort
Savez-vons affranchir celui qui vous encense?.,.
Non, vous le menez à la mort.
( 36)
De ses nombreux flatteurs la troupe désolée
Prodigue encor l'encens au puissant qui n'est plus;
On peut voir, il est vrai, sur son froid mausolée,
Une légende de vertus.
Mais la tombe du pauvre est plus touchante encore :
Le trépas est pour lui le port consolateur;
Il va goûter sans fin, près de Dieu qu'il adore,
La paix, le calme et le bonheur.,
Pour lui a mort est douce, ainsi que la rosée
Pour la fleur du matin qu'elle inonde de pleurs,
Quand le vent du midi, d'une haleine embrasée,
Commence à flétrir ses couleurs.
Sa dépouille repose à l'ombre d'une pierre
OùjjSout écrits sans art le nombre de ses ans,
( 37)
Le premier de ses jours et son heure dernière,
Et les adieux de ses enfans.
Un rayon de la lune, à travers le feuillage,
Vient frapper à mes yeux ces monumens épars.
Sur ce dernier asile, oh vient mourir l'orage,
J'aime à promener mes regards.
Pourquoi craindre la mort ?... C'est la fin de nos peines ;
C'est pour le malheureux un refuge assuré :
Ici tout vient finir, les vengeances, les haines
Dans la tombe tout est sacré.
A l'ombre de cet arbre, en cette enceinte auguste,
Je dois trouver bientôt le calme des tombeaux ;
Et mêlant ma dépouille à la cendre du juste,
Je partagerai son repos.
(38)
Et toi, de qui la main doit fermer ma paupière,
Sur moi n'élève point un marbre fastueux ;
Quelques fleurs, une croix, un cyprès, une pierre,
Ami, voilà mes derniers voenx.
1828.
X.
LE CROISE.
ROMANCE.
QUAND verrai, dans le bosquet,
Sensible et jeune bergère
Rêver, auprès de sa mère,
Au doux serment qu'elle a fait :
(4°)
jcnmcu.s_7 » . Ermance,
Aurai de vous souvenance.
Quand verrez jeune homme, hélas !
Fuyant doux baisers d'un père,
S'élancer dans la carrière
Des périls et des combats :
Tendre mie, ô mon Ermance,
Ayez de moi souvenance.
Quand fauvette de ses chants
Viendra charmer le bocage,
Quand les échos du rivage
Rediront Ses doux accents : ,
Tendre mie, ô mon Ermance,
Aurai de vous souvenance.
(4* )
Quand le ramier langoureux
Dira tourmens de son âme,
Quand gémira sur sa flamme
Et ses amours malheureux :
Tendre mie, ô mon Ermance,
Ayez de moi souvenance.
Ainsi chantait sa douleur
-Un troubadour de Provence,
Allant à la délivrance
Du tombeau du bon Sauveur :
Jeunes filles de la France
Ayez de lui souvenance.
Bientôt aux bords du Jourdain,
Sous le fer de l'infidèle
( 42)
Il tomba... mais à sa belle
Disait encor son refrain ;
Tendre mie, ô mon Ermance,
Ayez de moi souvenance.
1827.
IX.
A MA SOEUR.
Tu n'es plus près de moi, jeune soeur bien-aimée,
Ton coeur n'est plus ici pour répondre à mon coeur ;
Ah ! tu savais si bien endormir ma douleur,
Et calmer les chagrins dont ma vie est semée!...
Excités par l'hiver, les germes de la mort
Déjà brûlaient mes flancs ; et ma rapide haleine
(44)
De mon sein palpitant s'échappait avec peine ;
J'allais mourir... tu vins, je vis changer mon sort.
Ta main chaque matin me donnait le breuvage
Qui portait dans mes sens la force et la santé;
Tu plaignais ma souffrance; et ta douce bonté,
Quand je l'avais perdu, me rendait le courage.
A des soins si touchans Dieu donna le succès.
Au souffle de la vie, enfin de ma jeunesse
Je vis se ranimer la trop longue faiblesse;
Mais à peine guéri,... déjà tu t'éloignais.
Nos parons adorés souffraient de ton absence;
Ponr eux loin de leur fille il n'est point de bonheur :
Tu partis; maintenant à leurs côtés, ma soeur,
Tu vois couler sans bruit ta paisible existence.
(45)
Que je te porte envie! O combien il est doux
De se sentir pressé sur le sein de son père;
De dire à tout moment : je suis près de ma mère !
Ce bonheur chaque jour je l'implore à genoux.
Mais le Seigneur est sourd aux plaintes que j'exhale,
Il voit sans s'émouvoir mes douleurs, mes regrets :
Je suis comme Joseph condamné pour jamais
A pleurer ma famille et la terre natale.
Vallons que j'aimais tant, qui fûtes mon berceau,
Dieu le veut, loin de vous le sort cruel m'enchaîne;
Mais du moins un espoir vient adoucir ma peine :
Sous vos sapins un jour vous aurez mon tombeau.
i8a8.
XII.
. ■¥•**
A
« ADIEU... près de toi dans la v'-
J'espérais trouver le bonheur :
Long-temps je me crns ton as
Las ! ce fut un rêve trompeur.
Mon âme simple et confiante
A tes serments ajoutait foi;
Ton coeur a trompé mon attente ;
Adien... ne pense plus à moi.
(48)
» Adieu... d'une flamme nouvelle
Tu m'apprends le secret fatal.
Je n'osais te croire infidèle,
Un soupçon m'eût fait trop de mal.
Les coups d'une injuste fortune
Je les bravais auprès de toi ;
Mais ma tristesse t'importune;
Adieu... ne pense plus à moi.
» Adieu... puisse ton inconstance
Ne te faire jamais souffrir ;
Je puis voir ton indifférence,
Ta douleur me ferait mourir.
Pour supporter eucor la vie,
Je veux toujours songer à toi :
N'exige pas que je t'oublie;
Adieu... ne pense plus à moi. »
(4g)
C'est ainsi qu'en ces jours où la mélancolie
Pèse de tout son poids sur ton âme affaiblie,
Tu me parles souvent. Ton injuste raison
Dans un moment d'erreur voit une trahison.
Oh! calme ces transports qui flétrissent ta vie;
Pourquoi des maux passés toujours se souvenir?
Oublier est si doux quand on a dû souffrir
Par la faute d'un autre ! et cette faute encore
C'est celle d'un amant qui t'aime, qui t'adore ;
Qui, mécontent de lui, maudissant ses défauts,
Voudrait au prix du sien te rendre le repos.
Oh! oui, dès ce moment attentif à ta joie,
De paix et de bonheur je veux semer ta voie,
Y marcher avec toi jusqu'à mon dernier jour,
Ton guide, ton ami, ton amant tour à tour;
Et comme on voit la vigne avec plus de courage
Quand l'ormeau la soutient, résister à l'orage ;
Ainsi par mon appui ton coeur devenu fort,
( 5° ) •;.
Plein, heureux et plus calme, aux attaques du sort
Saura mieux résister.—Et lorsque viendra l'heure
Où de nous deux, hélas! il faudra que l'un meure,
Celui qui restera, le coeur au désespoir,
A ce moment suprême, incliné sur sa couche,
Sera là, près de lui, pour encor recevoir
Les derniers mots d'amour murmurés par sa bouche ;
Pour lui parler du ciel et lui dire : au revoir.
XIII.
SONNET.
MON CHEVAL.
Soos mon poids il hennit, et bondit plein de coeur;
Frappe du pied, s'élance, et sa noire crinière
Ondule sous le vent et se dresse en arrière,
Auréole flottante où se peint sa vigueur.
(52) .
Il s'emporte... mon bras, de sa fougue vainqueur,
La dirige à son gré, l'excite ou la modère ;
Oh! qu'il fait bon alors, sentant fuir la carrière,
De l'espace an galop parcourir la longueur !
Cours, vole, ô mon cheval; à ton oeil qui s'enflamme,
A l'ardeur qui t'anime, on reconnaît une âme :
Le portant à regret, tu tourmentes ton mors.
M'élancer sur ton dos pour moi c'est une fête ;
Et cependant toujours il me roule en la tête
Que de toi quelque jour je recevrai la mort.
1839.

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