Les sonnets de Shakespeare

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Les Sonnets comptent parmi les œuvres de Shakespeare les moins souvent étudiées dans le monde francophone. Pourtant, ils contiennent des trésors de poésie. Pour parvenir à une compréhension fine des Sonnets, la théorie mimétique est précieuse. Joël Hillion a tenté de reprendre et d'appliquer aux sonnets l'analyse que René Girard a faite des grandes pièces de théâtre de Shakespeare.
Publié le : dimanche 1 mars 2015
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EAN13 : 9782336371986
Nombre de pages : 776
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Traduction et commentaires de
LES SONNETS Joël Hillion
DE SHAKESPEARE
Édition bilingue français - anglais
« Certains sonnets sont si spectaculaires du point de vue [de la théorie mimétique] LES SONNETS
que j’ai longtemps caressé l’idée de commencer par eux », annonce René Girard
dans Shakespeare. Les Feux de l’envie, son ouvrage majeur sur l’œuvre de
Shakespeare. Les Sonnets comptent parmi les œuvres de Shakespeare les DE SHAKESPEARE
moins souvent étudiées, en particulier dans le monde francophone.
Pourtant, ils contiennent des trésors de poésie et sont en même temps
une des clés qui doaccès à l’univers de Shakespeare, sans doute la Édition bilingue français - anglais
plus personnelle.
Pour parvenir à une compréhension fne des Sonnets, la théorie mimétique
est précieuse. Joël Hillion a tenté de reprendre et d’appliquer aux sonnets
l’analyse que René Girard a faite des grandes pièces de théâtre de Shakespeare.
Prétendus obscurs, beaucoup d’entre eux se révèlent, sous cet éclairage,
d’une extraordinaire intelligence et l’ensemble du recueil ofre une cohérence
inattendue. Les Sonnets, dès lors, apparaissent comme une pièce maîtresse
dans l’œuvre de Shakespeare qui se projette sur toute sa production littéraire.
Les So nne t s sont présentés en version bilingue, accompagnés de la
traduction de l’auteur. Chaque sonnet est étudié séparément mais toujours
dans une perspective globale. Au fl des commentaires apparaît une image
de Shakespeare nouvelle et d’une étonnante richesse.
Joël Hillion est professeur d’anglais, passionné de
Shakespeare et de René Girard. Il s’est consacré, depuis de
nombreuses années, à interpréter l’œuvre du poète anglais
à la lumière de la théorie mimétique. Son apport à la
compréhension de Shakespeare est original à tous égards.
Illustration de couverture : Jean-Noël Duchevet.
ISBN : 978-2-343-05491-9
54 e
LES SONNETS
Traduction et commentaires de
DE SHAKESPEARE
Joël Hillion
Édition bilingue français - anglais


















Les Sonnets de Shakespeare
























Traduction et commentaires de
Joël Hillion
































Les Sonnets de Shakespeare


Édition bilingue français - anglais


















































































































Du même auteur






Le Désir mis à nu, Le désir mimétique révélé à travers le
langage de Shakespeare dans les Sonnets,
essai, éd. L’Harmattan, 2012.

Sans avoir jamais été innocents, roman,
éd. du Club Zéro, 2012.

Shakespeare et son double, Les Sonnets de Shakespeare
à la lumière de la théorie mimétique de René Girard,
essai, éd. L’Harmattan, 2011.

Les Sonnets de Shakespeare, traduction, éd. du Club Zéro, 2011.

Et mon tout est un homme, Ébauche d’une pédagogie du lien,
essai, éd. du Club Zéro, 2006.

La Génération virtuelle ou Comment se débarrasser de l’Enfant
Roi et de ses courtisans, essai, éd. du Club Zéro, 2003

Le Maître des désirs ou Mes élèves et moi,
essai, éd. du Club Zéro, 2001.























































© L’Harmattan, 2015
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-05491-9
EAN : 9782343054919
À F.-X. qui, sans le savoir, m’a
tellement aidé dans ma traduction. Introduction
« L’interprétation c’est la survie du créateur. »
Marcel Jousse
Publiés en 1609, après avoir longtemps été tenus dans l’ombre par
Shakespeare, Les Sonnets sont la source d’une multitude d’interrogations. Sur leur
auteur. Sur leur contenu. Sur le secret dont Shakespeare les a entourés.
Pourquoi ne souhaitait-il pas les voir publier ? L’édition de 1609 due à
Thomas Thorpe a-t-elle été réalisée avec ou sans son consentement ? À leur
parution, les Sonnets n’ont eu qu’un faible retentissement, alors que leur
auteur était renommé et avait connu un succès à peu près ininterrompu
depuis deux décennies sur la scène londonienne. Considérés, à l’origine,
d’un intérêt inférieur à sa production théâtrale, les Sonnets se sont révélés, à
partir de la lecture faite par les Romantiques, comme une œuvre capitale. Ils
ont suscité une pléiade de traductions. La première notable est celle de
François-Victor Hugo. Depuis le XIXe siècle, elles vont s’accélérant à raison
de plusieurs parutions par décennie…
La difficulté principale que nous rencontrons à la lecture des Sonnets tient
à leur perfection. Ils sont considérés, à juste titre, comme des chefs-d’œuvre
d’écriture poétique et leur splendeur est un obstacle à notre compréhension.
Subjugués par tant de beauté, nous ne voyons plus rien ! Shakespeare décrit
ainsi la fascination qu’exerce la beauté, au sonnet 70 (vers 3-4) :
‘The ornament of beauty is suspect,
A Crow that flies in heaven’s sweetest air.’
« La beauté est suspecte et cela nous fascine,
Comme un corbeau qui vole au milieu d’un ciel pur. »
Éblouis comme nous le sommes par la langue si riche et si dense de
Shakespeare, nous en oublions l’essentiel : pourquoi le poète s’est-il lancé
dans ce projet singulier ? Souhaitait-il seulement faire de « la belle poésie »
et étaler son habileté d’écrivain ? Cela parait douteux pour deux raisons. La
première, énoncée plus haut, est liée au silence même de Shakespeare : s’il
avait cherché à briller par son seul talent de poète, que n’a-t-il fait publier
son ouvrage plus tôt pour être reconnu ? D’évidence, la célébrité dont il
jouissait grâce à son théâtre, il ne la recherchait pas avec sa poésie. Après la
parution et le « succès de librairie » de Vénus et Adonis (1593) et Le Viol de
Lucrèce (1594), il se consacre exclusivement à son théâtre. Il avoue au
sonnet 21 (vers 13-14) :
‘Let them say more that like of hear-say well,
I will not praise that purpose not to sell.’
« Ignorez ces vantards qui aiment par ouï-dire :
Ma louange est gratuite, et je n’ai rien à vendre. »
La deuxième raison, il la révèle pareillement à travers ses Sonnets. Dans
nombre d’entre eux, il montre qu’il est dévoré d’incertitudes quant à la
9 valeur de son travail. Il doute souvent du résultat de son art. Maîtrise-t-il
vraiment sa matière ? Son dessein n’est pas d’écrire pour écrire. Ce n’est pas
un poète dilettante. « L’art pour l’art » n’est pas sa philosophie. Nous
aurions du mal à le percevoir comme un esthète un peu dédaigneux, un
aristocrate de la littérature méprisant ses pairs. Son œuvre théâtrale est celle
d’un homme passionné, pas celle d’un ermite retiré du monde ! « S’imaginer
qu’un écrivain comme Shakespeare ait pu passer sa vie entière à représenter
un désir totalement étranger à sa propre expérience est d’une absurdité
criante. » Tel est le point de vue de René Girard quand il commente les
Sonnets dans son analyse majeure de l’œuvre de Shakespeare, Les Feux de
l’envie (page 362). Si Shakespeare a hésité si longtemps à mettre ses Sonnets
en avant, c’est parce qu’ils sont infiniment personnels, pour ne pas dire
intimes. Et dans l’intimité de sa conscience, il n’était pas sûr d’avoir
accompli ce que nous savons être une œuvre exceptionnelle.
Si maintenant, nous voulons nous intéresser au contenu, nous tombons sur
un autre formidable obstacle. À la première lecture, les Sonnets sont à peu
près incompréhensibles. Il y a trop de contradictions, de propos obscurs sur
l’amour, sur le désir. Le bon sens s’y perd. Shakespeare parle à quelqu’un,
mais à qui ? Au jeune homme auquel les Sonnets sont dédiés ? Qui est ce
jeune homme ? Shakespeare s’adresse-t-il à sa maîtresse ? À lui-même ? À
sa muse ? À personne en particulier ? On ne peut pas non plus imaginer qu’il
s’adresse à un lecteur puisque les Sonnets n’avaient pas vocation à être
publiés !
Pour approcher d’une quelconque vérité sur les Sonnets, il est nécessaire
de prendre parti à plus forte raison quand on a choisi de les traduire. Mon
parti pris repose explicitement sur la théorie mimétique telle que René
Girard l’a exprimée, après l’avoir lui-même « apprise » de Shakespeare et de
quelques autres grands auteurs comme Cervantès, Stendhal, Dostoïevski ou
Proust (Mensonge romantique et vérité romanesque). Je me suis appuyé sur
la théorie du « mécanisme mimétique » pour éclairer l’œuvre poétique de
Shakespeare, et ce faisant, j’ai découvert, après René Girard, un univers
insoupçonné, d’une richesse de pensée sans équivalent dans la littérature.
Mes deux ouvrages de référence sont principalement Shakespeare. Les feux
de l’envie, Éditions Grasset et Fasquelle, 1990, et Des choses cachées depuis
la fondation du monde, Éditions Grasset et Fasquelle, 1978.
Globalement, Les Sonnets « parlent » d’amour, de séduction, de passion,
de jalousie, de joie suffocante et de bonheur impossible, d’espérance et
d’insatisfaction perpétuelle, de rivalités, de calomnie, de la précarité de la
beauté et du besoin jamais assouvi que nous avons d’être aimés. Le thème
majeur est celui du désir. Le désir est l’énergie de notre existence, son
combustible (Shakespeare parle de ‘substantial fuel’ au sonnet 1, v. 6). En
même temps, le désir est ce qui nous pousse dans toutes les impasses, vers
tous les échecs, d’où ce cri final au sonnet 147 (v. 8) : ‘Desire is death’, « Le
désir c’est la mort ». En à peine plus de 150 sonnets, Shakespeare parcourt
tout le chemin qui va de l’éblouissement aveugle (ce qu’en terme girardien
on appelle la méconnaissance) à la compréhension tragique de la vérité sur
le désir, une révélation qui est le produit de la conscience, tel que
Shakespeare le proclame au sonnet 151 (v. 2) :
‘…who knows not conscience is born of love ?’
« …la conscience est enfant de l’amour. »
10
F Cette évidence pour le poète parvenu à la fin de sa quête ‘who knows
not… ?’, « qui ne sait… ? » , est pour nous très difficile à appréhender. Il y
faut tout un travail sur nous-mêmes, comme Shakespeare l’a entrepris sur
lui-même, pendant près de quatre années, le temps où il a été occupé à la
rédaction de ses sonnets. Il faut mobiliser toute notre intelligence. Il nous
faut surtout une capacité rare comme la sienne pour surmonter les
souffrances sans fin du désir sans en ressortir défait. Solitaire, Shakespeare n’a
eu d’autre recours que son écriture (et son immense culture) pour mener à
bien une tâche qui n’est pas à hauteur d’homme ordinaire. Le fruit de son
labeur, c’est le recueil de sonnets que nous tenons entre nos mains. L’objet
est inestimable. Mais il risque de rester sans valeur si nous passons à côté de
ce que Shakespeare a tenté de dire avec tant de difficultés, en mobilisant tout
son génie. Il est moins question « d’interpréter » les Sonnets que de partager
l’expérience unique d’un homme unique. C’est ce que j’entreprends ici.
Le travail d’explication qui est absolument nécessaire rencontre bien
des vicissitudes. Comment analyser sans détruire ? Comment éviter de
réduire la poésie à des techniques, des rythmes, des rimes, des consonances,
de la sémantique, une métrique et de l’érudition ? Comment refaire un tout à
partir des éléments nécessairement étudiés séparément ? Comment redonner
vie à un objet disséqué ? Comment retrouver le souffle qui anime toute
l’entreprise ? Le risque de trahir Shakespeare est grand. Il prévient lui-même
(sonnet 81, v. 13-14) :
‘You still shall live (such virtue hath my Pen)
Where breath most breathes, even in the mouths of men.’
« Par la vertu de mes écrits, vous vivrez donc
Là où souffle la vie : sur les lèvres des hommes. »
Il ne faut donc pas éteindre « le souffle » qui a inspiré l’œuvre. Il est
impératif, une fois chaque sonnet analysé, de l’appréhender à nouveau dans
sa globalité. Le meilleur moyen de retrouver toute sa vitalité est de le relire à
haute voix.
La monographie que je présente peut être lue sonnet par sonnet sans perdre
de vue l’ensemble de l’œuvre. Pour garder une vision globale du recueil, je
commence l’analyse de chaque sonnet par une prise en compte du contexte
et une mise en perspective par rapport à l’œuvre achevée : position dans le
recueil. Quand les sonnets font partie d’une « série », je la signale : série sur
« les poètes rivaux », série sur « la jalousie », etc. De même, je termine
chaque analyse par une vue d’ensemble et une référence aux sonnets en
relation avec le(s) thème(s). Une lecture transversale est indispensable. Les
thèmes sont systématiquement repris par Shakespeare. À chaque relecture, il
les déconstruit, il les approfondit. Il est impossible de comprendre les
derniers sonnets sans revenir aux premiers, à leur source en quelque sorte. Il
faut lire les sonnets comme Shakespeare les a écrits, en se relisant
continuellement. C’est ce qu’il dit avoir fait au sonnet 77 (v. 9-14) :
‘Look what thy memory cannot contain,
Commit to these waste blanks, and thou shalt find
Those children nurs’d, deliver’d from thy brain,
To take a new acquaintance of thy mind.
These offices, so oft as thou wilt look,
Shall profit thee, and much enrich thy book.’
11
FFFF « Tout ce que ne pourra contenir ta mémoire,
Tu le retrouveras caché entre ces lignes,
Et comme des enfants sortis de ton cerveau,
Elles t’apparaîtront sous un angle nouveau.
Aussi souvent que tu regarderas ton livre,
Il sera enrichi pour ton meilleur profit. »
On voit que le travail épistémologique a été initié par Shakespeare
luimême.
Mon analyse n’est pas une compilation des multiples exégèses savantes qui
ont déjà été faites. Elle n’est pas non plus une réfutation des innombrables
commentaires qui ont précédé mon étude. Elle ne vient pas ajouter un lot de
questions au monceau de questions déjà soulevées. Mon projet est une
proposition, un éclairage précis sur les Sonnets. Je cherche à mettre au jour
une logique interne complexe. Je présente un angle de vue nouveau qui est
censé élargir la compréhension de l’œuvre. Mon travail se veut exhaustif :
tous les sonnets se répondent. Aucun n’est laissé à l’abandon comme s’il
était incongru ou hors contexte. Je propose une vision de l’intérieur : que
veut dire Shakespeare quand il choisit ses mots, ses phrases, que représente
la composition de ses vers, le choix des quatrains et des distiques finals ? Je
prends Shakespeare au pied de la lettre. Je le crois sur parole. Nous n’avons
pas affaire à un pur produit de son imagination, mais au résultat maîtrisé de
son intelligence en action. Shakespeare savait, mieux que quiconque, ce qu’il
faisait. Il se justifie souvent. Les arguments que j’avance, pour mon analyse,
sont ceux de Shakespeare lui-même. Comme lui, je « justifie » les sonnets
par d’autres sonnets, parfois en puisant dans son œuvre théâtrale. Il était
assurément le premier et le meilleur critique de lui-même.
Ayant centré prioritairement mon étude sur les Sonnets, je fais
délibérément peu de cas des contemporains de Shakespeare. Je relève les
références bibliques qui abondent dans les Sonnets, mais globalement j’évite de
sortir de l’ouvrage de façon plus ou moins arbitraire. Il suffit de suivre
Shakespeare pas à pas : il s’explique constamment, sa parole n’est jamais
gratuite. Ses meilleures références sont des autoréférences. Le but n’est pas
de savoir ce que d’autres écrivains contemporains ont pu dire sur des thèmes
équivalents les ouvrages savants ne manquent pas qui sont parfaitement
documentés en la matière , mais de découvrir ce que Shakespeare dit
d’original et d’unique !
J’ai placé mon analyse sous l’éclairage de la théorie mimétique. Je renvoie
les lecteurs aux ouvrages de René Girard sur la théorie qu’il a élaborée.
Qu’il me suffise de dire, en préambule, que selon René Girard, le désir n’est
jamais autonome, il est toujours « déclenché » par le désir d’un tiers. Quand
« je » désire (quelque chose ou quelqu’un), en réalité j’imite le désir que je
crois avoir décelé chez ce tiers. Le désir mimétique n’est jamais «
authentique » même quand il est absolument sincère, surtout quand il est
absolument sincère ! , il est toujours « autre ». Je ne désire rien si je n’ai pas de
modèle. Je veux avoir ce que l’autre possède ceci est le moteur même de
l’économie de marché , mais surtout je veux être ce que l’autre me paraît
être. Et je le pare de toutes les vertus, de toutes les qualités, de tous les
succès. « Je est un Autre », et cela m’est insupportable ! Impossible de ne
jamais se comparer, impossible de n’en être pas malheureux. Pour me
12
FFFFFFdissimuler mon « envie », ma convoitise, ma jalousie, mon mimétisme
spontané, pour oublier que je ne suis pas libre, je mets en place une stratégie
qui me cache la cause de mon désir (son origine exogène, sa source
étrangère). Croyant ainsi me protéger de mon mal, je l’exacerbe. Le désir est
d’autant plus mimétique qu’il s’ignore ! Ce procédé « d’enfumage », c’est ce
que René Girard appelle la méconnaissance. C’est elle qui insupporte
Shakespeare et dont il cherche désespérément à se débarrasser. Obstiné dans sa
quête de la vérité, il fouaille au fond de son insatisfaction, de ses frustrations
et de ses désirs toujours déçus, pour comprendre son aliénation. Et merveille,
il parvient à aborder une vérité qui est équivalente à la lumière complète sur
le désir mimétique. Les Sonnets décrivent pas à pas cette marche haletante
vers la vérité sur le désir.
Évidemment, Shakespeare n’avait pas lu René Girard. Il ne dit pas
« méconnaissance », mais ‘flattery’, ou ‘distraction’, ou ‘falsehood’, ou
‘want of conscience’. Il travaille en poète et dans son effort pour trouver
l’expression la plus juste, il finit par éclairer la théorie mimétique elle-même.
Ce n’est plus René Girard qui nous aide à comprendre Shakespeare, c’est
Shakespeare qui ajoute à la théorie mimétique. Et tout ce travail s’appuie sur
une expérience personnelle irremplaçable. Non seulement Les Sonnets sont
une œuvre unique, mais le vécu qu’ils transposent ou exaltent est lui-même
complètement singulier. Je fais ici l’hypothèse à suivre ou à rejeter que
Shakespeare est absolument sincère dans ses Sonnets. Bien sûr, on ne peut
pas les tenir pour autobiographiques. L’idée même d’une autobiographie
aurait révulsé le pudique Shakespeare. Mais cela n’exclut pas que l’on puisse
voir dans le contenu du recueil un discours authentique, loyal, un parler vrai.
Les Sonnets sont l’expression poétique d’une expérience personnelle sans
équivalent. Au sonnet 21, Shakespeare prend un engagement (v. 9-10) :
‘O let me true in love but truly write,
And then believe me…’
« Mon amour est sincère et j’écris comme j’aime :
[Alors] croyez-moi… »
Du « vécu » de Shakespeare on ne sait rien d’autre que ce que nous
devinons à travers sa poésie. Il ne nous « donne » jamais rien à comprendre à
proprement parler puisqu’il s’adresse presque exclusivement à lui-même.
Pour les besoins de mon analyse, j’ai été amené à m’appuyer sur des
données fatalement conjoncturelles. Mes « références » sont spéculatives.
Elles n’ont d’autre intérêt que de donner un peu de vraisemblance à un
contexte humain qui nous échappe en grande partie. Ce sont des
reconstitutions à partir d’indices solides (puisés dans les écrits de Shakespeare
luimême). Mes propositions ne sont pas la vérité mais elles sont des clés qui
donnent « accès à [un] trésor caché » (sonnet 52, v. 2).
Parmi mes choix délibérés, voici ceux qui m’ont servi de lignes directrices :
• J’identifie le poète qui parle dans les Sonnets, celui qui dit ‘I’, ‘me’,
‘my’, ‘mine’ ou ‘myself’ pas moins de 787 fois, à Shakespeare
luimême. Le « moi » du poète n’est pas un moi fictif.
• Le jeune homme auquel Shakespeare s’adresse et dont il découvre
progressivement qu’il est épris, celui qui n’est « identifié » que par
ses initiales dans la dédicace, « Mr. W.H. », paraît être presque
certainement William Herbert, troisième comte de Pembroke, fils du
principal mécène de Shakespeare à l’époque où les Sonnets ont été
13
FFécrits. Le jeune homme est peu décrit dans les sonnets, mais
suffisamment pour qu’on reconnaisse dans ce jeune aristocrate
l’adolescent qui fascine Shakespeare.
• Les sonnets sont écrits entre 1595 et 1599. Avant la première date,
on ne possède aucun indice concernant leur existence, et en 1599,
quelques-uns sont connus, parmi les derniers du recueil. En 1595,
année au cours de laquelle Shakespeare paraît avoir fait la
connaissance de W.H., le garçon a quinze ans.
• Avant 1595, Shakespeare s’est déjà fait un nom à Londres. Après
1599, son théâtre sombre dans des créations noires et désespérées
sans doute ses plus belles pièces avant de connaître une éclaircie
au-delà des années 1606-1607.
• Tout sépare l’homme et l’adolescent, W.H. L’un est un artiste de
théâtre, il exerce son art sur la rive droite de la Tamise, à bonne
distance de la City. Le jeune homme est noble, beau, riche, brillant,
il est « le modèle idéal », c’est son « identité principale ». Il est
qualifié par le poète de ‘beauty’s pattern’, ‘blessed shape’, ‘the
map’, ‘example’, etc.
• La relation entre Shakespeare et l’adolescent est passionnée mais
absolument platonique. Si leur amitié a été réciproque, elle n’a pas
duré longtemps.
• La « dame sombre », troisième pilier du trio infernal, est
musicienne, courtisane, c’est une séductrice, une coquette. Les rapports
que Shakespeare entretient avec elle sont d’abord charnels.
• On ignore qui sont les « poètes rivaux », et celui qui est désigné
comme étant LE poète rival est parfaitement inconnu. Les poètes ne
manquaient pas dans le milieu où Shakespeare évoluait. Le « poète
rival » peut littéralement être n’importe qui.
• La société élisabéthaine est aperçue de loin. Il n’est fait mention
nulle part d’événements historiques, ou politiques, ou autres qui nous
renseigneraient sur le contexte social ou l’environnement de
Shakespeare. Ils n’auraient de toute façon qu’une faible incidence sur la
rédaction des Sonnets qui sont d’abord une œuvre intime, pour ne
pas dire confidentielle.
Mes spéculations ont évidemment un caractère arbitraire. Elles sont des
éléments de compréhension, des clés mais certainement pas des
passepartout. Mon intuition profonde est que la transcription poétique que nous
avons sous les yeux renvoie à une réalité vécue par Shakespeare, une
expérience unique dans sa structure et dans ses développements. Shakespeare ne
se livre pas dans les Sonnets, il se délivre de la torture qu’est sa passion. Le
langage poétique révèle tout ce qui peut être révélé mais Shakespeare
préserve sa pudeur. Beaucoup de sonnets sont des « sonnets de réflexion »,
dans lesquels Shakespeare s’interroge sans fin sur son destin, ou son
aventure, ce qu’il appelle la « fortune ». L’analyse est si fine et si profonde
que nous devons nous y attarder pour la comprendre au plus près. Bien
évidemment, cinq pages de commentaires ne remplacent pas quatorze vers
denses écrits par Shakespeare.

Les Sonnets forment un tout. Pourtant, on décèle une évolution évidente du
èmepremier sonnet au 152 . Le « schéma » général est celui d’un parcours
14
FFallant d’une moindre conscience à une conscience de plus en plus claire de la
nature du désir. La composition globale de l’ouvrage a un sens, une
direction. Il ne semble pas y avoir tellement de désordre dans la
numérotation et les soubresauts que nous constatons sont ceux de l’existence et de
son « inconstance », ‘this inconstant stay’ (sonnet 15, v. 9). Comme les
derniers sonnets « relisent » très souvent les premiers, il faut donc tenir
compte de l’ordre dans lequel nous les lisons.
Traditionnellement, le recueil est divisé en deux parties inégales mais
distinctes. Les sonnets 1 à 126 s’adressent à « W.H. », mais pas tous, loin
s’en faut. Les sonnets 127 à 152 sont adressés à la « dame sombre », bien
que W.H. réapparaissent plusieurs fois avant la fin. Les sonnets 153 et 154
sont des épigrammes qui ont été ajoutées sans qu’on sache pourquoi. Leur
style et leur contenu tranchent tellement sur ce qui précède qu’on peut les
considérer comme négligeables.
Il est impossible de dire s’il y a un « ordre chronologique » dans
l’ensemble. De toute évidence, il y a un ordre « psychologique », ou pour mieux
dire, un ordre « conscientiel », comme je l’ai signalé plus haut. Tout est
soutenu par un projet unique, auquel Shakespeare revient sans cesse :
rechercher la vérité, comprendre ce que cache le désir, jusqu’à la révélation
de la conscience ou, comme l’appelle René Girard, «la conversion
créatrice ». D’une certaine manière, les derniers sonnets, 146 à 152, sont « le
temps retrouvé » de l’œuvre. Avant cela, la ligne « romanesque » est
discontinue, avec de nombreux allers et retours, des retouches, des
« repentirs » sur la toile, tandis que le cap est maintenu jusqu’au bout.
Pour ma part, je distingue trois parties dans l’ouvrage même si les
transitions ne sont pas toujours nettes (voir plus loin le plan général). Les
trois parties sont assez équilibrées.
Première partie, sonnets 1 à 52 : les « sonnets de jeunesse ». En faisant la
connaissance de W.H., Shakespeare découvre en lui un désir inconnu, il est
épris d’un jeune homme sublime. Il attribue sa fascination à la beauté
insolente de l’éphèbe. Mais assez vite, il s’interroge sur son sentiment, son
origine, sa « pureté » au sens de son authenticité.
Deuxième partie, sonnets 53 à 101 : les « sonnets de réflexion ». En même
temps que W.H. s’éloigne de lui et se compromet de plus en plus dans « le
monde », Shakespeare cherche au fond de lui-même la vérité sur son
sentiment. Il sonde sa passion aveugle. Il finit par renoncer à son désir et
découvre en lui-même une forme d’amour presque indicible.
Troisième partie, sonnets 102 à 152 : les « sonnets de maturité ».
Shakespeare sacrifie sa passion, il perd W.H., il connait une liaison violente et
sensuelle avec une femme, sa maîtresse, la dame sombre. En renonçant au
désir aveugle, il découvre la vérité qu’il cherchait. Elle est tragique.
Dans l’analyse qui suit, chaque sonnet est présenté dans sa version
originale (la plus proche possible de celle de 1609). Quand un doute subsiste
sur le texte, je propose l’alternative possible. L’orthographe a été modernisée
en grande partie, pour la commodité de la lecture. La traduction qui
accompagne chaque sonnet est la mienne. Elle est la plus fidèle possible,
sachant que j’ai accepté des contraintes spécifiques tout en me donnant des
impératifs précis.
15
F1. Il est impossible de rendre en français d’aujourd’hui une langue
étrangère qui a plus de quatre siècles. Toute traduction est un
compromis entre une multitude de suggestions plus frustrantes les unes
que les autres et dont on sélectionne finalement la moins mauvaise.
Mon objectif constant est de rendre Shakespeare lisible.
2. L’écriture de Shakespeare est d’une telle densité qu’il est nécessaire
de simplifier l’expression, la tâche du traducteur étant de sacrifier ce
qu’il juge n’être pas essentiel. Mais qu’est-ce que « l’essentiel » ?
3. La transposition du pentamètre iambique anglais en alexandrin
français s’impose à cause de sa forme « classique ». Les rythmes
sont différents, ils sont adaptés au génie de chaque langue.
4. J’ai résolument sacrifié les rimes. Le texte original est d’ailleurs à
peu près illisible oralement aujourd’hui parce que la prononciation
de l’anglais a changé en 400 ans.
5. J’ai conservé, au plus près, l’ordre des vers, et plus rarement, quand
je l’ai pu, l’ordre des mots. Chaque sonnet possède une densité
dramatique particulière. Bousculer l’ordre des vers, c’est modifier la
« mise en scène » de Shakespeare. J’ai donc suivi les didascalies
internes de chaque sonnet.
6. Dans un esprit tout aussi « théâtral », j’ai préservé toute l’émotion
possible des poèmes. Quelques-uns sont déchirants (le 66, le 90, le
126, et bien d’autres). L’émotion fait partie du sens porté par les
Sonnets. Ils ne sont pas romantiques, mais la sensibilité de
Shakespeare affleure partout. Il y a une vibration particulière aux Sonnets
qu’on ne retrouve pas à l’identique dans son théâtre.
7. Dans la perspective girardienne qui est la mienne, et pour rendre le
texte toujours plus explicite, j’ai opté pour les traductions les plus
mimétiques qui soient. Par exemple, j’ai traduit ‘foes’ par « rivaux »
plutôt que par « ennemis ».
8. J’ai respecté les métaphores et évité les anachronismes bien que mon
français soit celui d’aujourd’hui.
9. J’ai systématiquement privilégié le sens par rapport à la forme, mais
en étant très souvent limité par cette convention, la forme chez
Shakespeare ayant toujours beaucoup de sens.
10. Par bonheur, malgré tous les obstacles à surmonter, l’écriture de
Shakespeare est si riche et si généreuse qu’il reste toujours dans la
traduction suffisamment de matière pour s’émouvoir et pour penser.
Ce dernier point me semble capital. Il n’y a pas de « sensiblerie », ni de
« maniérisme », dans les Sonnets, encore moins de « préciosité », pas plus
qu’il n’y a de philosophie à proprement parler. Les émotions autant que les
pensées sont fortes, complexes, fulgurantes, dérangeantes. Chez
Shakespeare, les idées sont toujours sensibles et les émotions toujours
intelligentes. Le Quotient Intellectuel du poète équilibre parfaitement son Quotient
Émotionnel. Une approche trop « intellectuelle » des Sonnets est
nécessairement fausse. Le lecteur est invité à réfléchir en même temps qu’il pleure
ou s’exalte.
Nous touchons là, selon moi, au thème central du « projet » de
Shakespeare. La question au cœur du livre est celle du désir. Shakespeare l’aborde
de façon brûlante. Les émotions qu’il décrit relèvent toutes de la passion. À
aucun moment, même dans les « sonnets de réflexion » les plus profonds,
16 Shakespeare n’abolit son sentiment, ses affects. Le travail de pensée est fait
« à chaud », même pour les poèmes les plus « écrits ». Shakespeare garde
toute sa raison au milieu des douleurs sentimentales les plus terribles. Il peut
réfléchir froidement sur des passions brûlantes. Cela n’est pas extraordinaire,
c’est le but même qu’il s’assigne dans son travail de poète. C’est moins le
désir qui l’intéresse que la compréhension de ce phénomène qu’on nomme le
désir. Le cœur et la tête ne se séparent jamais, et c’est cela qui est fascinant.
À aucun moment nous n’assistons à un combat d’idées mais toujours à une
lutte entre des désirs vrais pour des personnes réelles. Nous ne connaissons
pas W.H. ni la dame sombre, mais nous sommes sûrs que Shakespeare, lui,
les connaissait ! Pour le traducteur, il n’est pas question de garder une
distance égale entre les sentiments et la raison, il doit se saisir des deux en
même temps, comme Shakespeare. Il est impossible de ne mobiliser que ses
connaissances, sa logique, sa culture ou son érudition pour traduire les
Sonnets. Il faut soi-même fouiller dans ses passions les plus obscures pour
retrouver la « teinte » juste dans le tableau reconstitué ! De ce point de vue,
mon travail a sans doute été moins de traduction que de restauration
comme on dit d’une œuvre picturale ancienne. À la lecture des Sonnets, on a
souvent l’impression d’avoir compris tandis qu’on a seulement été ému.
C’est l’effet que Shakespeare cherche à produire au théâtre. L’avantage des
sonnets, c’est qu’on peut les relire. Mes analyses permettent de revenir sur
ce qui nous a d’abord émus pour mieux interpréter nos émotions mais pas
pour les abolir !
Mimétisme. Dans ma pratique de la traduction, j’ai probablement été
amené à travailler comme Shakespeare, c’est-à-dire que j’ai dû écrire et
réécrire inlassablement les mêmes vers en leur conservant toute leur
vibration primaire. Je dis « primaire » comme on parle d’une « forêt
primaire », dans son état originel. Il est peu vraisemblable que Shakespeare
écrivait d’un trait, sous le coup de l’émotion, sous la dictée de son
inspiration spontanée. Il admet qu’il se relit souvent (sonnet 77). Beaucoup
de ses poèmes sont si bien composés qu’il a dû les reprendre régulièrement.
Après tout, il n’a écrit que 154 sonnets en quatre ans, ce n’est pas
particulièrement copieux. Mais en artiste, Shakespeare savait retrouver la même
énergie à la dixième ou la vingtième réécriture, sans rien perdre du big bang
initial.
Parmi mes apports personnels, en plus de l’éclairage mimétique que j’ai
donné à ma traduction, j’ai été amené à modifier quelques conventions (ou
traditions) qui touchent aux Sonnets. Ces conventions, de toute façon, ne
sont pas sacrées, elles ne sont que l’accumulation de choses répétées au
cours des siècles, des préjugés qui n’ont la vie dure que parce que la rumeur
les entérine : leur répétition très mimétique finit par leur donner un semblant
de véracité. Mais ces conventions ne sont pas des vérités. Par exemple, l’idée
que W.H. disparaisse au sonnet 126 me paraît saugrenue. Non seulement
Shakespeare s’adresse encore à lui bien au-delà du sonnet 127, mais il est
toujours question de lui au sonnet 144. Au sonnet 139, par exemple,
Shakespeare parle d’une femme à la troisième personne, ‘she’, c’est la dame
sombre. Qui tutoie-t-il par ailleurs sinon W.H. ? D’autres sonnets sont dits
« à W.H. » alors que Shakespeare ne parle qu’à lui-même, par exemple le
17
FFsonnet 122. Pour éviter des contresens liés à nos a priori, j’indique pour
chaque sonnet à qui Shakespeare s’adresse.
J’ai également tourné le dos à toutes les théories qui cherchent à expliquer
Shakespeare au moyen de la psychanalyse, de la numérologie, de la
perspective historique, de la mythologie et autres investigations vaguement
occultes. Les sonnets sont déjà assez difficiles comme ils sont, inutile de leur
ajouter un crypto-codage qui embrouille tout. J’ai considéré comme
négligeables toutes les suggestions de sous-entendus et jeux de mots érotiques qui
trufferaient, dit-on, le recueil, transformant celui-ci en un petit ouvrage
licencieux pour initiés et Shakespeare en un libertin vaguement obsédé sexuel.
Tout ce charabia n’ajoute rien au génie du maître. Je pense qu’il s’en serait
moqué. Enfin, je n’ai pas cherché à expliquer les Sonnets à partir de ce que
les autres poètes de l’époque ont pu produire et ils étaient prolifiques ! Je
me suis abstenu de toute comparaison, malgré la tentation parfaitement
mimétique que chacun peut avoir pour la méthode comparative ! Ce ne sont
pas les contemporains de Shakespeare qui peuvent « expliquer »
Shakespeare. Les Sonnets ne s’expliquent pas à partir de l’époque où a vécu
Shakespeare, ni à partir de son environnement social, de ses fréquentions
(dont nous ignorons tout), de ses lectures (dont nous n’avons pas la moindre
idée, ou si peu). Shakespeare n’est pas le produit de son temps. Il est très
exactement hors de son temps, à part, éternellement contemporain. C’est une
entreprise sans espoir d’aller chercher chez ses pairs des sources pour son
inspiration. Ce qui fait sans doute l’originalité absolue des Sonnets c’est
justement qu’ils n’ont d’autre source que Shakespeare lui-même. Et les
spéculations habituelles sur W.H., sur la dame sombre, et le reste, y compris
les miennes, pèsent de peu de poids par rapport à la parole de Shakespeare
qui supplie du début à la fin de l’ouvrage qu’on le croie sur parole.
Présentation de l’ouvrage
èmeLes sonnets sont étudiés un par un, du premier au 154 . On trouvera, pour
chaque sonnet, une présentation uniforme :
Position dans le recueil
Adresse
Thème(s)
Composition
Analyse : Vers1, Vers 2, etc.
Éléments de poétique
Vue d’ensemble
Autres sonnets en relation avec le(s) thème(s)
Les commentaires peuvent être lus séparément, sonnet par sonnet, dans
l’ordre que l’on voudra. Pour la compréhension, je donne toutes les
références possibles en rapport avec chaque sonnet et je relie tous les thèmes
entre eux : d’où une abondance de renvois, les sonnets étant indiqués en
caractère gras et les vers en caractère normal (par exemple, sonnet 42, v. 9).
Par souci d’exhaustivité, je suis amené à beaucoup de répétitions, celles-ci
n’ayant d’autre but que d’attirer l’attention sur les correspondances multiples
que l’on trouve à l’intérieur du recueil. Shakespeare se souvenait
parfaitement des poèmes qu’il écrivait, il « cite » indirectement (parfois
ouvertement) les premiers sonnets dans les sonnets ultérieurs. Pour comprendre
18
Fcomment son travail d’écriture se noue sur lui-même, il faut tenir compte de
tous les rappels ou allusions qui apparaissent. La « relecture » que
Shakespeare fait se manifeste par la « réécriture » qu’il opère constamment,
non pas en corrigeant ses sonnets dont nous aurions, hélas, perdu les
originaux mais en écrivant de nouveaux sonnets sur des thèmes
équivalents et dont le sens dépasse, bouscule et corrige les sonnets antérieurs. En
suivant toutes ces correspondances, on a une idée de l’évolution de la pensée
de Shakespeare. De ce point de vue, les Sonnets sont un document précieux,
alors que nous connaissons objectivement très peu de choses sur l’homme
Shakespeare, sur l’écrivain, ses méthodes, ses habitudes d’écriture.
Plan général
Première partie : les sonnets de jeunesse
Sonnets 1 à 17 : les sonnets de procréation s 18 à 21 : l’engagement poétique
Sonnets 22 à 26 : découverte de l’amour s 27 à 29 : sonnets de solitude
Sonnets 30 à 33 : sur la représentation s 34 à 36 : sur le désir qui divise
Sonnets 37 à 39 : l’écriture et la séparation s 40 à 42 : le triangle mimétique
Sonnets 43 à 51 : l’absence
Sonnet 52 : sonnet de transition
Deuxième partie : les sonnets de réflexion
Sonnets 53 à 56 : la nature réelle du désir s 57 à 61 : la jalousie
Sonnets 62 à 68 : abandon et « régression » mimétique s 69 et 70 : entrée de W.H. dans le monde, calomnie
Sonnets 71 à 74 : la mort, le testament
Sonnet 75 : sonnet de transition
Sonnets 76 et 77 : réflexion sur l’écriture s 78 à 86 : les « poètes rivaux »
Sonnets 87 à 91 : la crise mimétique s 92 à 96 : le ressentiment
Sonnets 97 à 101 : une longue absence
Troisième partie : les sonnets de maturité
Sonnets 102 à 104 : sauver ce qui reste de l’amour s 105 à 112 : ce qui différencie l’amour du désir
Sonnets 113 et 114 : dévoilement de la méconnaissance s 115 et 116 : réaffirmation de l’amour
Sonnets 117 à 120 : en quête de pardon
Sonnet 121 : affirmation de soi face au monde
Sonnets 122 et 123 : de la mémoire et de l’écriture
19
FFSonnets 124 et 125 : la vraie nature de l’amour
Sonnet 126 : renoncement
Sonnets 127 à 132 : la relation à la dame sombre s 133 à 136 : la « double prison »
Sonnets 137 et 138 : la démythification du désir s 139 et 140 : avant que W.H. n’ait définitivement disparu
Sonnets 141 à 146 : le péché s 147 à 150 : le désir coupable
Sonnet 151 : « la chute de l’homme » 152 : « le saisissement de la conscience »
La troisième partie est évidemment la plus complexe, celle où les thèmes se
renouvellent le plus vite. Pourtant, malgré la « confusion des sentiments »
que connaît Shakespeare, le chaos qu’il expérimente et auquel il résiste de
son mieux, il « garde le cap », sa seule destination étant la vérité. Il veut
comprendre le désir, il veut se comprendre, et il y parvient ! Ce faisant, il
découvre en même temps une autre vérité, inattendue, sous le dévoilement
de sa méconnaissance, et cette autre vérité, c’est l’amour.
Les grand thèmes girardiens
Les notions essentielles que René Girard a mises au jour à travers sa théorie
mimétique sont présentes dans les sonnets. Quelques-uns d’entre eux en
présentent même de remarquables illustrations. Je signale les plus
caractéristiques dans le petit glossaire suivant :
L’amour différent du désir : sonnet 124
« L’amour par les yeux d’un autre » : sonnet 42
La calomnie : sonnet 70
La conscience : sonnet 151
La contagion mimétique : sonnet 69
La conversion : sonnet 119
Le double bind : sonnet 28
Le le bind révélé : sonnet 96
La « double prison » : sonnets 133 et 134 suivis de 135 et 136
Éloge du mimétisme : sonnet 94
La honte : sonnet 121
L’idolâtrie rejetée : sonnet 105
L’indifférenciation : sonnet 62
La jalousie : sonnet 61
La méconnaissance : sonnet 43sance révélée : sonnets 114 et 137
Le pardon : sonnet 120
Le ressentiment : sonnet 90
Le sacrifice : sonnet 88
Le skandalon : sonnet 112
La substitution mimétique : sonnet 53
20
FAutres grands sonnets, parmi les plus personnels
L’amour pur : sonnet 125our vrai : sonnet 116
L’écriture comme miroir et comme conscience : sonnet 77
La jalousie et la solitude : sonnet 58
« Nous devons être deux » : sonnet 36
Le renoncement : sonnet 71
La séparation : sonnet 126
La tentation du suicide : sonnet 66
Vieillir : sonnet 73
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À.L'UNIQUE.INSPIRATEUR.DES.
SONNETS.SUIVANTS.
MR.W.H. TOUTE.FÉLICITÉ.
ET.CETTE.ÉTERNITÉ.
PROMISES.
PAR.
NOTRE.POÈTE.IMMORTEL.
TELS.SONT.LES VOEUX.QUE.FORME.
LE.GÉNÉREUX.
AVENTURIER.
QUI.ICI.
S'ENGAGE.
T.T.
La dédicace
Le poète est qualifié d’« immortel ». La « félicité » et l’« éternité » sont
« promises » au dédicataire. Rien que de très classique. La dédicace n’est
pourtant pas sans intérêt.
« T.T. » qui s’engage dans la publication des Sonnets en 1609, en format
Quarto, et qui se qualifie lui-même d’« aventurier », est le même Thomas
Thorpe qui a collaboré à la compilation des pièces de Shakespeare après la
mort du dramaturge, compilation qui a permis la publication du Folio de
1623. Le Folio rassemble toute l’œuvre théâtrale connue de William
Shakespeare. Intime du dramaturge, l’un de ses plus grands admirateurs, il semble
difficile de croire que Thomas Thorpe ait agi de sa propre initiative, sans
23
77*(1167(5711,977+7(11,650(75297+1(,(:7,7,(5+6$$263(+*:1U,/6(519626((75'7(((20l’accord plus ou moins tacite du poète. Il semble qu’au moins Shakespeare
ne se soit pas opposé à la publication après avoir conservé ses sonnets
avec lui pendant plus d’une décennie. Les Sonnets n’ajoutent rien, à proprement
parler, à la notoriété du dramaturge. Ils ont d’ailleurs été peu diffusés au
moment de la première édition.
Est-ce à la demande de Shakespeare lui-même que la dédicace mentionne
« W.H. » ? La déclaration en dit à la fois trop et trop peu. Elle nous révèle
que les Sonnets sont dédiés, qu’ils ont été écrits à l’attention de quelqu’un de
précis, ‘the onlie begetter’, « l’unique inspirateur » des « sonnets suivants »,
mais elle dissimule en même temps l’identité de l’élu. La dédicace laisse
supposer que les Sonnets ne sont pas une pure fiction sortie de l’imagination
du poète. Nous ne savons pas avec certitude qui était ce W.H., mais nous ne
pouvons pas faire comme s’il n’existait pas. Sinon, pourquoi cette dédicace ?
Il se peut que « W.H. » ne désigne que le dédicataire de l’édition, le mécène
de Shakespeare, et non celui des sonnets eux-mêmes, de la même façon que
Henry Wriothesley, comte de Southampton, avait été le dédicataire de
Vénus et Adonis. W.H. aurait-il contribué, financièrement ou par sa seule
« protection », à la publication de l’ouvrage comme William Herbert et
son frère Philip Herbert ont aidé à la publication du Folio de 1623 ?
Que le dédicataire ait été « flouté » peut s’expliquer de différentes
manières. Shakespeare et Thomas Thorpe cherchaient peut-être à épargner le
scandale à leur protecteur qui était un mécène en vue, appartenant à
l’aristocratie. Mais si « Mr. W.H. » ne désigne que le protecteur du poète et non le
jeune homme dont Shakespeare dit qu’il s’éprend dans Les Sonnets, était-il
alors nécessaire de le « flouter » ? Accompagnées de ‘Mr.’, les initiales
désignent clairement un homme. Est-ce pour éviter la censure que la
publication a tardé si longtemps ? Ce qui est certain, c’est que Thomas
Thorpe était un éditeur sérieux. Il avait publié Marlowe, Jonson, Chapman,
et quelques autres auteurs reconnus. Pourquoi se qualifie-t-il d’« aventurier »
en publiant Les Sonnets de Shakespeare ? Quels risques encourait-il ? Et
pourquoi surtout la dédicace est-elle de sa main, alors que Vénus et Adonis et
Le Viol de Lucrèce portent une dédicace (à Henry Wriothesley) signée de
William Shakespeare lui-même ? Le « mystère » qui entoure la publication
des Sonnets n’est pourtant rien par rapport à toutes les inconnues que le
recueil recèle !

24
FF621 (7
W\?V \EHDX HUH KDWW LH HYHUG KW PLJ
HFHDVH WLP E\ RXO SHU VK U XWDVWKH
RU\ PHP UKLV EHD LJK P KHL QGHU LVWH
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OIXH QWL XEV LWKVHOI HZ IODW?V LJK WK\O HHG?VW
DQFHOLHV EXQG KHUHD PLQHZ ID DNLQJD
XHO RFU HHWVHOIWR \VZ RW \IRH K\VHOIW
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W RQWHWWK\FLHV GE QEX HRZWKLLWKLQ
LQJ LJJDZDVWHLQQ DN?VW O KX HU QGWHQ F
H RQ LVJOXW HOVHW R RUO WKHZ3 W\
WKHH QG UDYHD E\WKH GXH OG?V KHZR7RHDWW
Les êtres les plus beaux, on les veut prolifiques,
Afin que leur beauté ne fane ni ne meure,
Mais avant que le temps n’épuise leur vigueur,
Qu’ils aient un héritier qui porte leur empreinte.
Toi qui as succombé à l’éclat de tes yeux,
Et en nourris le feu de ta substance même,
Tu causes la famine où règne l’abondance,
Ennemi de toi-même, offense à ta beauté ;
Toi qui embellis tout par ta seule fraîcheur,
Toi le premier héraut du printemps luxuriant,
Tu tiens en ton bourgeon tout ton suc enfermé,
Et gaspilles ainsi ce que tu thésaurises.
Aie pitié de ce monde, et ne dévore pas
Tout ce que tu lui dois, au risque d’en périr.

Position dans le recueil
Ce premier sonnet appartient à une série de dix-sept sonnets les 17
premiers qui invitent le beau jeune homme à se reproduire physiquement.
On peut les classer sous la rubrique « sonnets de procréation ». On
soupçonne la mère de W.H. d’avoir incité Shakespeare à user de son
influence sur le jeune aristocrate pour le pousser au mariage. Shakespeare
s’exécute avec plus ou moins de conviction. Au-delà du dix-septième sonnet,
il n’en est plus question.
Adresse : à W.H.
Il s’agit du premier sonnet adressé à W.H., dans une série qui, selon la
tradition, en comporte cent vingt-six (bien que W.H. réapparaisse plusieurs
fois après le sonnet 126). Lors de cette première apparition, W.H. n’est pas
25
FJUEUWFKUUGGLRGDUPUQG$+%QHUKXQH:UPODUXP$)1J%QQWKUQGKH7LQKWEK77H)H0XUWV

5RV
ID HVWF LU HDW VZH L GHVLU DVH QFUSONNET 1
un inconnu, il a déjà été remarqué comme étant « le premier héraut du
printemps luxuriant », ‘only herald to the gaudy spring’. Le jeune seigneur
semble avoir fait son entrée dans le monde et avoir été très vite remarqué.
Les quatre premiers vers ne sont pas directement adressés à W.H. Il s’agit
d’une introduction sur le thème de la beauté périssable. L’adresse directe et
personnelle intervient au cinquième vers. Les Sonnets sont « dédiés » :
Shakespeare s’adresse à quelqu’un. Au premier sonnet, il inaugure une
forme de dialogue, que nous retrouvons presque partout, mais ce sont des
« dialogues » dont nous ignorons les répliques.
Thème : des belles personnes en général, et de W.H. en particulier.
Ce premier chant n’est pas, malgré son apparence, un hymne à la beauté
(thème général), mais plutôt aux êtres qui se distinguent par leur beauté
(‘fairest creatures’), ceux que Madame de La Fayette appelait les « belles
personnes ». C’est la beauté incarnée qui fascine Shakespeare, très loin du
concept de beauté. Le second thème est celui de la reproduction de la beauté
afin qu’elle ne périsse pas : ‘we desire increase’, « on les veut
prolifiques ». Ce vœu s’oppose au temps destructeur ‘as the riper should by
time decease’, « avant que le temps n’épuise leur vigueur » et il s’oppose
à la mort vers où le temps nous entraîne tous : ‘the grave and thee’, « au
risque d’en périr ». À peine apparu dans son éclatante beauté et son
insolente jeunesse, W.H. est menacé par la mort... Le thème est classique, c’est
celui du temps qui défait ce que la nature a produit de plus beau.
Composition : 4 + 8 + 2
Le premier quatrain est une introduction générale sur le thème de la beauté
menacée de disparaître. Les deux quatrains suivants se concentrent sur
l’égoïsme du beau jeune homme. Le distique final est une menace non
déguisée de la dégénérescence et de la mort qui guettent les insouciants.
Analyse
S’il s’agit d’un « sonnet d’amour », il commence bien mal ! Les termes les
plus funestes sont utilisés à l’attention de W.H. : ‘die’, ‘decease’, « mourir,
décéder », ‘famine’, ‘thy foe’, « ennemi de toi-même », ‘too cruel’, ‘[thou]
buriest’, « tu enterres », ‘churl’, ‘niggard’, « avare », ‘the grave and thee’,
« [tu] risques d’en périr », littéralement : « toi et ta tombe ».
Vers 1 : le mot ‘desire’, présent dès l’amorce du premier sonnet, est rare
dans le reste du recueil. C’est pourtant du désir qu’il est question du début à
la fin de l’ouvrage. Le mot ‘desire’ n’apparaît que 13 fois sur 17 547 mots !
Très souvent, Shakespeare lui préfère le mot ‘love’ avant qu’il ne
découvre, tardivement, la différence entre le désir et l’amour. Ce premier
indice révèle, en tout cas, que les Sonnets ne sont pas des « sonnets
d’amour » ordinaires, mais bien davantage une longue interrogation sur le
désir et l’amour, sur l’attachement des êtres, sur la séduction et
l’aveuglement qu’elle induit (le désir et la méconnaissance). Le premier sonnet
n’est pas un simple « sonnet d’introduction », nous sommes d’emblée dans
26
FFFFSONNET 1
le vif du sujet. Tout l’intérêt des Sonnets repose sur la formidable évolution
du poète qui passe de la fascination aveugle à la désillusion sans retour, du
désir fulgurant au renoncement total.
Dans ce premier sonnet, le mot ‘desire’ n’est pas un nom, il ne s’agit pas
d’un objet d’observation de la part de Shakespeare. ‘Desire’ est un verbe. Et
puisqu’il est conjugué à la première personne du pluriel Shakespeare ne
commencera à dire ‘I’, « je » qu’au sonnet 10 , les questions qui sont
soulevées sont plutôt : que désirons-nous ? pourquoi désirons-nous ? Le
désir n’est pas présenté comme un concept, une image, ou un mythe, ce n’est
même pas une émotion, c’est un acte, un engagement dans lequel nous
sommes pris irrévocablement. La poésie de Shakespeare n’est pas
contemplative, elle est vivante, saisie par l’action, prise par la vita activa. Nous
sommes ce que nous faisons.
Au premier vers, le mot ‘desire’ est associé à ‘increase’, «
accroissement ». Le désir est toujours grandissant, jamais rassasié. Les deux mots
étant accolés, il est difficile de décider lequel est le verbe et lequel est le
nom. Le sens habituellement retenu est celui du plaisir que nous avons à voir
toujours plus de beauté, à en être environnés. Mais le sens de ce premier vers
pourrait être aussi bien : à cause de la beauté que nous voyons autour de
nous, notre désir croît. Plus nous côtoyons de beautés, plus notre désir
s’élargit. Notre désir n’est pas spontané, il « naît » de la vision des belles
personnes. Et cette expérience du désir que déclenche la beauté, nous
cherchons sans cesse à la répéter, à la renouveler. Ce ne sont pas les « belles
créatures » que nous espérons rencontrer sans fin, c’est notre propre désir
que nous voulons toujours ressourcer. Il doit être réinitialisé sans arrêt.
L’inconstance du désir est l’un des thèmes principaux des Sonnets. Comme
les enfants, « nous ne savons jamais ce que nous voulons ».
Dans l’éblouissement du premier sonnet, Shakespeare se trouve exalté par
la beauté et par son désir tout neuf. Malgré la tentative de « reprise de
sérieux » des quatrains 2 et 3, le premier éclair persiste.
Vers 2 : W.H. n’a pas la beauté de la rose, ‘beauty’s Rose’, il est la
perfection même. Le mot ‘Rose’ est écrit en italique avec une majuscule,
comme s’il s’agissait d’un nom propre.
Vers 2-4 : la répétition de ‘might’, « il faut que », « afin que », suggère que
la beauté comporte des charges. Dans les 17 premiers sonnets, il est fait
beaucoup de reproches à W.H. pour son insouciance. Il est encore jeune, et
sans doute un peu innocent. Plus tard, les reproches adressés à W.H. seront
beaucoup plus acerbes.
Vers 5-6 : figure de Narcisse, « le feu de [sa] substance même » dont W.H.
se nourrit est une illusion. En réalité W.H. s’aime et s’adule parce qu’il est
aimé et adulé. Découvrant sa séduction, à travers le regard des autres, il se
trouve séduisant. Plaisant à tous, il en vient à se plaire à lui-même. Le
véritable « combustible », ‘fuel’, n’est pas soi-même illusion narcissique
c’est le regard des autres. Shakespeare, comme un autre, s’est sans doute
intéressé à W.H. parce qu’il avait aperçu combien il fascinait son entourage.
Son désir a été orienté par le désir des autres. Il s’en défendra longtemps,
27
FFFFSONNET 1
mais dans « les premiers instants », il succombe, comme tout le monde, au
désir mimétique. L’autocombustion que semble être le désir, la bulle
d’autonomie dans laquelle l’objet désiré semble vivre, sont terriblement
excitants et terriblement faux. Mais Shakespeare, à ce stade, ne le sait pas
encore, ou ne veut pas le savoir.
Vers 7 : oxymore autour de « famine » et « abondance ». La beauté comble
tout et fait le vide en même temps. Elle comble notre désir et crée le manque.
Vers 8 : les reproches pleuvent, plus que les compliments.
Vers 9-10 : le stratagème de Narcisse est déjoué. Shakespeare s’aperçoit que
W.H. se sert des autres comme d’un miroir. La conscience qu’en a
Shakespeare est encore faible, mais l’intuition est juste. Ceci contredit le vers 6 : le
désir n’est jamais autonome.
Vers 10 : dans ‘gaudy’ se trouve l’idée de quelque chose de trop voyant, un
rien tape-à-l’œil.
Vers 11-12 : double sens. Le beau jeune homme n’est encore qu’un
bourgeon (‘bud’) et n’a pas encore donné toute sa valeur. Pour les amateurs
d’interprétation sexuelle, W.H. est accusé de garder son sperme pour lui, et
ainsi de le gaspiller (‘waste’).
Vers 13-14 : le distique est très sacrificiel. L’éblouissement du coup de
foudre est vécu dans une grande douleur. Le désir déguise souvent le
supplice en délice. Les 151 sonnets qui suivent montrent le cheminement du
poète dans la compréhension de cette illusion. En attendant, menacer W.H.
de mort à cause du désir irrépressible qu’il déclenche, en particulier chez le
poète, est un petit chantage plutôt médiocre. Shakespeare semble ne pas s’en
rendre compte et il prend, banalement, une pose moralisatrice. Les premiers
sonnets ne sont pas encore très « amoureux », ni très « shakespeariens ».
Éléments de poétique
Célèbre parce qu’il est le premier, ce sonnet ne compte pas parmi les plus
originaux. Certaines images sont classiques (v. 10). Les vers 2 et 4 ne riment
plus aujourd’hui. Comment faire rimer ‘ornament’ (v. 9) et ‘content’ (v. 11)
sans ajouter une accentuation finale à ‘ort’ ? Le distique final est un
peu alambiqué. Quelques expressions sont bien shakespeariennes quand
même, on en retrouve de semblables dans le recueil. ‘Thy self thy foe, to thy
sweet self too cruel’ (v. 8) est intéressant pour le jeu des allitérations,
difficiles à rendre en français. Les vers 7 et 8 offrent un contraste étonnant. Le
vers 7 comporte six mots longs. Le vers suivant est écrit avec dix
monosyllabes. Nous passons d’un vers fluide et joliment balancé à un vers très
rythmé, un peu brutal, dont le schéma ïambique est difficile à respecter à la
lecture. Comment lire le vers 8 ? Régulier : ∪∪ ∪ ∪ ∪ ∪ , ou
bien irrégulier : ∪ ∪ ∪ ∪ ∪ ? La construction ‘self-substantial
fuel ’ (v. 6) est originale ; elle donne une image étonnamment moderne
de l’être autonome qui se croit libre de toute attache et n’écoute que
luimême.
28
sssssssssssSONNET 1
Vue d’ensemble
Dans le tout début du recueil, Shakespeare ne s’est pas encore émancipé de
son environnement littéraire. Le thème de la procréation apparait plus ou
moins explicitement chez quelques-uns de ses contemporains : Thomas
Wilson, Philip Sidney, Christopher Marlowe notamment. Jusqu’au sonnet
17, l’emprunt est plus ou moins visible. À partir du sonnet 18, Shakespeare
assume complètement ses « thèmes », de manière de plus en plus
personnelle, tandis qu’il avance dans la rédaction de ses sonnets.
Ce premier sonnet, comme les seize suivants, paraît un peu contraint,
comme un exercice imposé. Shakespeare est-il lui-même convaincu de ce
qu’il dit ? Pourtant, à force de vouloir persuader W.H. de se faire aimer, il va
finir par succomber lui aussi.
Comme dans de nombreux autres sonnets, des références aux textes
bibliques, plus ou moins explicites, apparaissent ici ou là. On pense, au
premier vers de ce sonnet initial, à cette injonction de la Genèse, 9, 7 :
« Vous donc, croissez et multipliez ; peuplez en abondance la terre, et
multipliez sur elle », ‘And you, be ye fruitful, and multiply ; bring forth
abundantly in the earth, and multiply therein’ (King James Version).
Autres sonnets en relation avec les thèmes
Les 17 premiers sonnets « de procréation » sont autant de tentatives de
susciter le goût du mariage chez un égoïste. Mais le protégé du poète n’en a
que faire. En même temps, le jeu qui consiste à provoquer du désir chez
celui qu’on désire même platoniquement a dû paraître bien excitant !
Sur l’onanisme : sonnet 4 (v. 1-2).
Sur le narcissisme : 4 (v. 9-10).
Sur l’inconstance : 15 (v. 9).
Sur l’amour de soi : 62 (v. 1). le temps destructeur de sa propre création : 65 (v. 9-10).
Sur la beauté qui comble tout : 69 (v. 1-2).
Sur l’éblouissement du premier instant : 104 (v. 2) comme une réminiscence.
Images de la faim et de l’appétit : sonnets 56, 110 (v. 10), 114 (v. 11-12),
118 (v. 1-2) et 147 (v. 3-4).
Nous verrons que tous les thèmes abordés par Shakespeare sont
systématiquement répétés. Chaque thème est repris, relu, approfondi, modifié. La
relecture peut aller jusqu’à l’inversion complète de perspective. Ainsi du
désir, confondu à l’amour en début de recueil, et dont Shakespeare se
démarque à mesure que son expérience avance et que sa réflexion s’enrichit.
29
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Quand quarante hivers auront assiégé ton front,
Et creusé des tranchées sombres dans ta beauté,
Ta livrée de jeune homme, aujourd’hui admirée,
Sera pauvre guenille et ne vaudra plus guère.
Et si l’on t’interroge alors sur ta beauté
Et sur tous les trésors du temps de ta splendeur,
Dire qu’ils sont toujours au fond de tes yeux caves
Serait un compliment dérisoire et cruel.
Ton reste de beauté serait mieux apprécié
Si la réponse était : « Mon enfant que voici
Vient acquitter ma dette et racheter mon âge »,
Preuve que sa beauté est bien ton héritage !
Cela apporterait du neuf à tes vieux jours
Et tu verrais ton sang bientôt se réchauffer.

Position dans le recueil
Il s’agit du deuxième opus de la série des « sonnets de procréation » qui en
comporte dix-sept.
Adresse : à W.H.
Thème : le vieillissement qui ravage la beauté
L’invitation à se reproduire n’apparaît que comme thème second. Le premier
thème est celui du temps qui détruit la beauté. Le thème du temps sera repris
un nombre considérable de fois, tandis que celui de la procréation sera vite
abandonné. En craignant de voir W.H. subir « des ans l’irréparable
outrage », Shakespeare s’effraie davantage lui-même qu’il ne prévient
W.H. contre le danger qui le guette de perdre sa beauté.
30
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SONNET 2
Composition : 4 + 4 + 3 + 3
La composition de ce sonnet ressemble, à peu de choses près, à un sonnet
classique « à la française ». Dans le premier quatrain, Shakespeare
s’interroge sur les menaces que le temps fait peser sur la beauté qui est
l’apanage exclusif de la jeunesse. Dans le deuxième quatrain, il interroge
W.H. sur sa responsabilité vis-à-vis de cette beauté exceptionnelle qui est
son lot. Dans le premier tercet, Shakespeare suggère qu’en se reproduisant
physiquement, sa beauté pourrait se perpétuer. Dans le deuxième tercet, il
cherche à convaincre W.H. de procréer, en lui montrant les bénéfices qu’il
tirerait de cette reproduction.
Analyse
Le thème du temps destructeur n’est pas très original. Il ressemble à
beaucoup de sonnets dédiés à la personne désirée, toujours jeune et toujours
belle. Après Racine, on pense à Ronsard et à « Mignonne, allons voir si la
rose… ». Mais tandis que Ronsard prêche pour une jouissance immédiate
« Cueillez, cueillez vostre jeunesse » , Shakespeare plaide pour le sacrifice
de soi. Cela paraît très édifiant, mais il n’est pas sûr que cela soit
spécialement motivant.
On peut penser que les dix-sept premiers sonnets ont été des
« commandes ». Si W.H. est William Herbert ce que je crois
personnellement , celui-ci étant le fils de son protecteur et mécène, le comte de
Pembroke, il n’est pas impossible que le poète ait été sollicité pour user de
son influence et de son prestige d’artiste, reconnus à Londres dès le milieu
des années 1590, pour pousser le jeune homme au mariage. On sait que la
mère de William Herbert a cherché, à plusieurs reprises, des « beaux partis »
pour marier son fils et qu’elle a chaque fois échoué.
Du point de vue de Shakespeare, cette proposition de composer des
poèmes pour plaire à ses mécènes semblait difficile à repousser. À la lecture
des premiers sonnets qui sont loin de valoir ceux où Shakespeare
s’exprime plus librement , on a l’impression d’un « exercice obligé », le
style n’est pas très personnel, l’argumentation est plus ou moins spécieuse :
quelle idée de donner « de bonnes raisons » à un jeune homme pour qu’il se
reproduise ! Shakespeare oublie le désir et plaide la raison. Croyait-il
sincèrement convaincre un adolescent jeune et fougueux comme l’était W.H. ?
Pourtant, la situation ne manque pas d’être intéressante du point de vue qui
nous occupe : celui du désir mimétique. Il n’est pas certain que Shakespeare
soit tombé amoureux sous le choc de la première vision du jeune noble. Le
sonnet 1 n’est pas très « amoureux ». A-t-il même été écrit le premier ? Il se
peut qu’il ait été placé en première position pour donner une introduction
cohérente au recueil. Dans les seize sonnets qui suivent, à force de chercher
à convaincre le beau jeune homme de préserver sa jeunesse et sa beauté,
Shakespeare va découvrir son propre désir, il va le développer et se
convaincre lui aussi que rien n’est plus précieux que la fraîcheur intacte du
beau garçon. Nous avons là les prémices d’une confusion qui va durer
longtemps. Plus Shakespeare pousse W.H. à s’aimer, plus il en devient
luimême « amoureux ».
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FFFFFFFSONNET 2
Vers 1-4 : les images de guerre priment : ‘besiege’, « assiégé », ‘trenches’,
« tranchées », ‘field’, un « champ de bataille » : le temps est comparé à une
armée offensive et meurtrière. ‘Thy livery’ vaut pour l’uniforme du soldat.
‘forty Winters’, « quarante hivers » : évidemment, l’hiver s’oppose au
printemps magnifique que traverse le jeune homme (‘the gaudy spring’,
sonnet 1, v. 10). L’évocation des saisons est une référence au temps qui
coule inexorablement. « Les saisons de la vie » répètent un cliché déjà éculé
du temps du Shakespeare.
Comme dans le distique final du sonnet précédent, le poète offre à voir au
bel adolescent la terreur du vieillissement. Il imagine W.H. à 55 ans ! La
proposition est plutôt scabreuse, voire outrageante. Ce n’est plus Ronsard
qui parle, c’est Corneille et ses Stances à Marquise :
Marquise, si mon visage
A quelques traits un peu vieux,
Souvenez-vous qu’à mon âge,
Vous ne vaudrez guère mieux.
Le temps aux plus belles choses
Se plaît à faire un affront,
Et saura faner vos roses
Comme il a ridé mon front.
Vers 3 : la « livrée », ‘livery’, était la tenue des soldats. ‘… so gaz’d upon’,
« …aujourd’hui admirée » c’est l’image de W.H ; sa séduction et sa
jeunesse font sa fierté. Tout cela n’est qu’un habit (‘livery’), un vêtement
d’emprunt, une apparence à laquelle Shakespeare prétend ne pas succomber.
Vers 4 : ‘weed’, « mauvaise herbe », renvoie à ‘field’ (v. 2).
Vers 5 : ‘being ask’d’, « si l’on t’interroge ». Un jeune noble a-t-il des
comptes à rendre ? Auprès de qui, d’ailleurs ? Une jeune beauté est-elle
responsable de ce qu’elle est ? La suggestion est parfaitement déraisonnable.
Cependant, elle amorce ici un débat qui durera tout au long des sonnets,
celui de la différence entre la réputation et la valeur réelle de la personne,
‘name’ et ‘worth’.
Vers 6 : ‘lusty days’ suggère un temps de force et d’énergie, ‘lusty’ voulant
dire vigoureux, robuste, puissant. À ne pas confondre avec ‘lustful’ qui veut
dire sensuel.
Vers 8 : le « compliment » est plein d’ironie amère, un peu méchante.
‘alleating shame’ signifie littéralement « toute honte bue ».
Vers 9 : « l’argument décisif », c’est finalement de se plaire à soi-même.
Pour « sauver » sa beauté, il suffit à W.H. de s’aimer au point de préserver
« le feu de sa substance même » (sonnet 1, v. 6). Ce que Shakespeare
critiquait, l’égocentrisme de W.H., à présent il le flatte. Étrange contradiction,
et curieux pédagogue !
Vers 10 : ‘This fair child’, « Mon [bel] enfant », c’est de beauté et d’enfance
que rêve le poète.
32
FSONNET 2
Vers 11 : ‘Shall sum my count’, « Vient acquitter ma dette », image
financière, comme on en trouve à foison chez Shakespeare.
Le jeune aristocrate est invité à s’excuser : ‘make my old excuse’,
« racheter mon âge ». Le ton est moralisateur.
Vers 12 : ‘proving’, « preuve que… », le langage est celui de la
démonstration, comme si Shakespeare observait tout cela avec un froid
détachement.
Vers 13-14 : argument de vieillard ! Un adolescent s’inquiéte-t-il de son
grand âge à l’heure où son sang bout ? Quelle « image » peut-il avoir de
luimême à 55 ans alors qu’il en a 15 ?
L’image du père qui se regarde dans ses enfants sera reprise au sonnet 37
(v. 1-2).
Les deux vers sont bien balancés, bien symétriques, un peu trop même,
quand on connaît le goût de Shakespeare pour la dissymétrie.
Éléments de poétique
Les oppositions binaires fonctionnent sans effort : ‘thy youth’s proud livery’,
« ta [fière] livrée de jeune homme » (v. 3) s’oppose à ‘totter’d weed’,
« pauvre guenille » (v. 4). Dans le distique final (v. 13-14), Shakespeare joue
sur les contraires ‘new’, « neuf » et ‘old’, « vieux », ‘warm’, « réchauffer » et
‘cold’, « refroidi ». Les chiasmes sont des jeux de miroir qui ne renvoient
que leur propre image. Cela peut être amusant, mais parfois trop précieux.
Les références à la Bible, et plus souvent encore aux Évangiles, sont
multiples dans le recueil. La troisième quatrain n’est pas sans rappeler la
parabole des talents dans Matthieu, 25, 14-30.
Vue d’ensemble
On a pu observer, tout au long de l’analyse, que le sonnet n’est pas
particulièrement crédible. Shakespeare en « donneur de leçon » ne paraît pas à sa
place.
L’âge de W.H. pose question. Si « W.H. » n’est pas une pure invention du
cerveau fertile du poète, s’il existe vraiment, s’il s’agit d’une personne
incarnée et non d’un « personnage » comme Shakespeare n’a de cesse de
l’affirmer , alors il est important de connaître l’âge du beau modèle, surtout
au début du recueil. Il est nécessaire qu’il soit très jeune. Les traits de son
visage sont encore indéterminés, encore un peu enfant, pas très viril ; il a
« un visage de femme », reconnaîtra Shakespeare au sonnet 20. Il est fait
référence à sa « jeunesse », ‘youth’, aux sonnets 11, 15 (3 fois), 22, 37, 41,
60, 96 (2 fois), mais pas au-delà. Le garçon est appelé ‘youth’ au sonnet 54
(v. 13). On ne parlait pas encore d’adolescence au temps de Shakespeare, la
jeunesse était courte et ne dépassait guère l’âge de vingt ans. Si W.H. est
William Herbert, comme je le suppose, il avait 15 ans en 1595, et l’on admet
généralement que les Sonnets ont été écrits sur une période de plusieurs
années, avant 1600 les sonnets 138 et 144 étant connus en 1599. Au
sonnet 144, parmi les tout derniers, il est appelé ‘man’. Ainsi la beauté que
33
FFFSONNET 2
Shakespeare rêve de préserver des « outrages du temps » est une beauté
adolescente. C’est la jeunesse que Shakespeare regrette quand il songe à la
sienne évanouie, sonnet 73 (v. 10).
En ce début de recueil, Shakespeare s’intéresse-t-il vraiment à W.H. ? Sa
beauté le fascine, cela est certain, mais W.H. n’existe pas beaucoup dans les
premiers sonnets.
Autres sonnets en relation avec les thèmes
Le thème du temps destructeur est repris assez rapidement : sonnets 5, 6, 12,
13, etc. Le temps revient ensuite, mais comme menace pour Shakespeare
luimême : sonnets 22, 73. Beaucoup plus tard, au sonnet 108, Shakespeare
affirmera que le temps ne peut rien contre son amour.
Les « sonnets de reproduction » sont de trois ordres. Une première série
parle essentiellement de la reproduction du corps : les sonnets 2 à 13 et le
sonnet 17. Puis le thème glisse progressivement vers la reproduction de l’image :
sonnets 14, 15, 16. Enfin, de la reproduction, on passe à la représentation, et
la beauté de W.H. sert uniquement d’inspiration au poète : sonnets 18, 19, et
la suite.
Sur l’opposition entre « valeur réelle » et « réputation » : sonnet 83 (v. 5-8),
et surtout les sonnets « parallèles » 36 et 96.
Sur la rumeur : les sonnets 69 et 70.
Sur l’estime de soi et le regard des autres : sonnet 121.
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Regarde en ton miroir et dis à ton visage
Que le temps est venu pour qu’il en forme un autre.
Sans cette renaissance, aujourd’hui que le monde
Par ton charme est séduit, tu punis une mère.
Où est celle si belle et au ventre infertile
Qui dédaignerait ton labour et ta semence ?
Qui, par amour de soi, se faisant le tombeau
De l’amour, mettrait fin à sa postérité ?
Tu es le miroir de ta mère, elle retrouve
En toi le délicieux printemps de sa jeunesse.
Comme elle, un jour, tes yeux fatigués reverront,
Malgré les rides, ton âge d’or d’aujourd’hui.
Mais si tu veux être oublié, tu mourras seul,
Et tu emporteras ton image avec toi.

Position dans le recueil
Ce sonnet est une espèce de variante du sonnet précédent. Rares sont les
thèmes qui ne sont abordés qu’une seule fois. Shakespeare continue de jouer
le rôle du « père la morale ».
Adresse : à W.H.
L’adresse ici est très directe.
Thème : la reproduction physique du beau modèle
Le thème n’est guère différent du sonnet précédent. L’accent est moins
appuyé sur le temps qui abîme la beauté. Le ton est toujours moralisateur.
35
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VWKWLWW VKIDQWKSONNET 3
Composition : 2 + 2 + 2 + 2 + 2 + 2 + 2
On assiste à une petite mise en scène au début du sonnet : W.H. est censé se
regarder dans la glace pour se voir autant que pour réfléchir ! Le reste du
sonnet aligne les arguments, par groupes de deux vers à la fois. L’ensemble
du poème est, en quelque sorte, formé de sept distiques.
Analyse
L’originalité de ce sonnet, sa nouveauté par rapport aux deux précédents,
c’est que W.H. apparaît enfin comme une « personne réelle ». Dans les deux
premiers sonnets, il était surtout une « représentation » de la beauté et de la
jeunesse. À présent, il existe par lui-même, Shakespeare s’adresse à lui
franchement, presque brutalement, avec l’impératif très direct des premier et
dernier vers. W.H. n’est pas « l’image de la beauté », il est beau ! Ce n’est
pas par une abstraction que Shakespeare est fasciné mais par une « présence »
(voir sonnet 83). Shakespeare s’adresse à quelqu’un. Ce troisième sonnet est
particulièrement injonctif.
Vers 1-2 : premier dédoublement d’une longue série à venir. Avant de se
reproduire physiquement, W.H. est invité à contempler sa propre image dans
un miroir. L’injonction à se regarder dans la glace pour un garçon qui n’est
déjà que trop narcissique (voir les deux sonnets précédents) est d’une terrible
ambiguïté. C’est un thème qui reviendra en force ultérieurement, quand
Shakespeare aura substitué la nécessité de la représentation à l’exigence de
reproduction.
L’exhortation à procréer reprend. Après les arguments « logiques » du
sonnet 2, Shakespeare essaie l’autopersuasion. Il s’agit pour W.H. de se
regarder objectivement : les mots ‘the face’, ‘that face’ sont répétés, comme
si ce visage qu’il contemple n’était pas vraiment le sien.
Vers 2 : ‘that face form an other’, « qu’il en forme un autre », c’est bien
l’image qu’il s’agit de reproduire, c’est le modèle qu’il faut recopier. Ce
thème deviendra rapidement un des thèmes majeurs du recueil, celui du
modèle fascinant, modèle de désir, modèle obstacle. Shakespeare demande à
W.H. de se regarder avec objectivité alors qu’il est lui-même incapable de
regarder le jeune homme sans frémir. Le thème est repris au vers 9.
En prémices, nous voyons s’amorcer le thème futur de la « préservation de
la beauté » tandis que W.H. va « exister » de plus en plus. Il ne s’agira
bientôt plus pour le garçon de se reproduire à travers un enfant mais de rester
éternellement beau… le plus longtemps possible.
Vers 3 : l’idée de réparer, de restaurer un édifice en danger est reprise presque
sans variante au sonnet 10 (v. 8).
Vers 4 : ‘beguile’ veut dire « séduire » dans les deux sens du terme,
c’est-àdire « charmer » mais aussi « tromper » la fascination aveugle souvent
celui qui est fasciné. Nous ne sommes pas loin de la notion de «
méconnaissance », mais elle n’est qu’effleurée ici.
36
FFSONNET 3
‘thou dost beguile the world’, « le monde / Par ton charme est séduit »,
reprise du premier sonnet, vers 9, ‘the world’s fresh ornament’ (le monde
étant vu en tant que lieu géographique). Ici, plus sûrement, il s’agit du
monde des hommes, « des gens ». Shakespeare utilise très souvent ‘the
world’ pour désigner la société, le « monde mondain ». Ce sont « les gens »
qui sont séduits. Le concept de modèle se renforce.
‘unbless some mother’ signifie littéralement qu’en refusant de se marier,
W.H. prive une femme (encore vierge) du bonheur de devenir mère. Mais la
mère qui est vraiment frustrée par l’égoïsme d’un tel individu, c’est la
sienne, la mère de W.H., qui espère toujours que son fils procréera.
La présence de la mère se trouve deux fois dans ce poème. Au vers 4,
l’allusion tend à culpabiliser l’enfant « qui ferait de la peine à sa maman ».
La mère revient ensuite au vers 9 en tant que miroir de son fils.
Vers 5-6 : ‘unear’d’, « infertile », ‘tillage’, ‘husbandry’, « ton labour et ta
semence », sont trois images agricoles ; ‘ndry’ est aussi associé à
‘husband’, l’époux.
Vers 5-8 : quatrain érotique, si l’on veut, mais très « catholique » à tous
points de vue, puisqu’il s’agit de coucher avec une femme pour la rendre
fertile, pour « fonder une famille ». On relève un petit effet sonore entre
‘tomb’ et ‘womb’ facile mais efficace.
‘self-love’, « l’amour de soi », dont il est question au vers 8, est à
rapprocher du péché d’égoïsme du sonnet 62. Il rappelle également le
reproche de narcissisme du premier sonnet.
Vers 9-10 : ‘thy mother’s glass’, « le miroir de ta mère », dit que W.H. est le
« portrait craché » de sa mère. La connotation est riche de plusieurs sens :
- elle montre que W.H. a incontestablement un visage féminin (voir
sonnet 20 : ‘a woman’s face’) puisqu’il ressemble à sa mère ;
- elle nous rappelle, si c’est le cas, que Shakespeare est au service de la
mère de William Herbert, et s’il flatte la maman en se faisant le champion du
mariage, il gagne sur les deux tableaux ;
- elle reprend le thème du modèle : puisque W.H. est le reflet de sa mère, il
peut à son tour être reflété dans son enfant ce thème de la reproduction, du
modèle qui se répète comme dans une glace (l’image du vers 9 reprend le
vers 1), va devenir récurrent ;
- l’expression est elle-même redoublée puisque ‘she in thee’ répète
exactement ‘thou art thy mother’s glass’, comme un reflet dans un reflet,
image kaléidoscopique et en même temps concentrée en trois mots : ‘she’ et
‘thee’ ne sont séparés que par un petit ‘in’ ;
L’expression ‘she in thee’ est dense, et aussi forte que ‘’tis thee my self’ du
sonnet 62. La confusion des images conduit à la confusion des identités.
Pour rendre lisible ce nœud de l’identité jumelle et indissoluble, Shakespeare
trouve l’expression la plus ramassée et la plus compacte qui soit.
Vers 11-12 : rappel complet du sonnet précédent, avec la projection de
l’image de W.H. dans un futur improbable. Les « rides » du vers 12
renvoient aux « tranchées » creusées par « quarante hivers » de guerre
37
FFSONNET 3
contre sa beauté (sonnet 2). ‘thy golden time’, « ton âge d’or » est censé, par
contraste, s’en trouver valorisé.
Vers 13-14 : le distique final est construit comme une proposition logique.
« L’hypothèse » est introduite par ‘if’ et la « conclusion » est présentée sous
forme d’un impératif. Mais il y a plus qu’une démonstration dans ces deux
vers :
- ‘rememb’red’ : l’idée est que les enfants portent la mémoire de leurs
parents (voir sonnet 1, v. 4), mais Shakespeare ne dit pas qui exactement est
susceptible de se souvenir de W.H., et par là il prépare la suite du recueil sur
« l’image universelle » que représente le bel adolescent ;
- ‘rememb’red not to be’, avec son infinitif, laisse supposer que le jeune
homme choisit délibérément l’oubli, c’est-à-dire la mort ;
- ‘Die single’, « tu mourras seul », renvoie au sinistre tableau du distique
final du premier sonnet ; ‘single’ veut dire « célibataire » mais aussi
« solitaire », « abandonné » ;
- le ton brutal de cet impératif beaucoup plus violent que les impératifs
du premier vers a quelque chose de douloureux et de méchant, comme si
Shakespeare voulait se venger de ne pouvoir sauver cette beauté qui est en
train de se perdre ;
- ‘thine Image dies with thee’, « tu emporteras [dans la mort] ton image
avec toi », annonce tous les développements à suivre sur l’importance de
l’image ; ce n’est déjà plus tant la reproduction physique de W.H. qui
importe que la préservation du modèle qu’il est, sa représentation.
Il faut aussi remarquer la fermeture de l’expression ‘thine… thee’ sur
ellemême, comme l’image de W.H. dans son miroir, mais au lieu d’ouvrir sur
une réflexion utile, Shakespeare l’enferme dans la fascination du modèle
qu’il est. À la fin du poème, Shakespeare n’a rien résolu (comme il croyait le
faire au départ), il a simplement posé le problème essentiel (celui du modèle
fascinant)… en le compliquant !
Éléments de poétique
Nous relevons plusieurs répétitions significatives : ‘face’, « visage », ‘glass’,
« miroir », ‘mother’, « mère », ‘time’, « temps », ‘die’, « meurs ». Nous
avons apprécié les expressions denses et riches comme « she in thee’. Il faut
noter également l’accumulation de mots grammaticaux à la deuxième
personne (pronoms, adjectifs qui désignent W.H.) : ‘thy’ (4 fois), ‘thou’ (6 fois),
‘thee’ (3 fois), ‘thine’ (2 fois), soit quinze occurrences qui « appellent »
W.H. Au troisième sonnet, la présence de W.H. est déjà considérable, la
place qu’il occupe dans l’esprit du poète va grandissant.
Vue d’ensemble
La leçon de morale est particulièrement sévère. Shakespeare « gronde »
littéralement son protégé. Au sonnet précédent, il le menaçait de mal vieillir.
Dorénavant, il l’imagine mort ! Cela nous emmène loin des stéréotypes des
« sonnets d’amour » ! Cette sévérité dure jusqu’au sonnet 9 et ce n’est qu’à
38
FFSONNET 3
partir du sonnet 10 qu’il parle véritablement d’amour. Au sonnet 3,
Shakespeare n’est pas encore amoureux.
Autres sonnets en relation avec les thèmes
Sur l’amour de soi, ‘self love’ : sonnet 62.
L’idée de la nécessité de la préservation de l’image revient couramment
sous la plume de Shakespeare, notamment dans les sonnets 6 (v. 10), 10 (v. 13),
11 (v. 14), 13 (v. 4 et 8), 24 (v. 6), 53 (v. 12), 59 (v. 7), 98 (v. 12), 113 (v. 12), 114
(v. 6).
Dans l’ensemble du recueil, l’emploi des pronoms personnels et des adjectifs
possessifs est révélateur. On trouve ‘thou’ 169 fois, ‘thee’ 119 fois, ‘thy’ ou
‘thy self’ 198 fois, ‘thine’ 41 fois, ‘you’ 101 fois, ‘your’, ‘yours’ et ‘your
self’ 106 fois. Si W.H. n’est jamais appelé par son nom, Shakespeare
« l’appelle » quand même 734 fois ! J’ai exclu les emplois des mots
grammaticaux à d’autres usages que celui de « nommer » W.H. C’est dire si le
beau jeune homme est omniprésent dans les Sonnets.
39 621 (7
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EH WR XWRU ?H[H GOLYHV KLFK:
Prodigue ravissant, pourquoi consommes-tu
Pour toi seul la beauté dont tu as hérité ?
Le don de la nature est un prêt et rien d’autre :
Généreuse, elle prête à qui est généreux.
Pourquoi, charmant avare, emploies-tu aussi mal
Ces innombrables dons qu’il faudrait partager ?
Usurier sans profit, que te vaut ce viatique
Inestimable et dont pourtant tu ne fais rien ?
Par ce petit négoce à ton seul bénéfice,
Tu t’abuses toi-même et ta douce personne.
Quand la nature t’appellera sans retour,
Quel bilan pourras-tu décemment présenter ?
Ta beauté dédaignée te suivra dans la tombe,
Quand un meilleur usage assoit ta succession.

Position dans le recueil
Ce quatrième sonnet est dans le droit fil des précédents et n’apporte pas
beaucoup de nouveauté. Il est un peu plus explicite sexuellement, mais pour
autant, cela n’en fait pas un sonnet érotique.
Adresse : à W.H.
Thème : de l’usage de la beauté
La question centrale et étrange est la suivante : à quoi sert la beauté ?
At-elle une finalité ? Le thème est étroit et Shakespeare ne peut que se répéter
sur une matière aussi mince.
40
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SONNET 4
Composition : 7 2
Nous retrouvons une série de sept « distiques », comme au sonnet précédent.
Les vers, par groupes de deux, sont soit des questions (‘why ?’, ‘why ?’,
‘why ?’, ‘how ?’), soit des « arguments » pour pousser W.H. à procréer. La
conclusion est assez semblable aux autres sonnets du début du recueil.
Analyse
Les quatre questions de ce sonnet viennent à la suite des deux questions du
sonnet précédent. À qui Shakespeare pose-t-il vraiment toutes ces questions ?
La beauté est véritablement « gâchée » si la belle personne vit en égoïste et
s’aime elle-même au point d’oublier les autres ! De surcroît, son autonomie
trop visible exaspère ses admirateurs. Un tel comportement peut être délibéré
quand il s’agit d’une coquette. Il est innocent quand il s’agit d’un enfant, par
exemple. Où se situe W.H. ?
Vers 1-2 : reprise du thème du narcissisme. W.H. se plaît trop. Shakespeare
l’appelle ‘loveliness’, « beauté », comme s’il incarnait la beauté à lui tout
seul. W.H. n’a rien fait pour être beau et il en profite en égoïste. La bulle
d’autonomie dont paraissent jouir les « belles personnes » excite toutes les
envies.
Version sexuelle. Ce sonnet est un plaidoyer contre la masturbation. Si
Shakespeare y a pensé pourquoi n’y aurait-il pas pensé ? , cela est
épisodique et ne méritait pas d’écrire 154 sonnets sur le sujet ! Shakespeare
ne se présente jamais comme le confesseur de W.H.
Vers 3-4 : si au moins W.H. consentait à redistribuer ce qu’il a reçu sans
mérite ! Il a hérité de la beauté, il doit donner à son héritier la beauté en
héritage. L’argumentation est spécieuse, mais Shakespeare s’y tient. Or il
devait savoir, comme tout le monde, que la beauté n’est pas
automatiquement héréditaire.
Vers 5-6 : ‘niggard’ reprend exactement le sonnet 1, v. 12 ; ‘niggard’ veut
dire « avare », mais aussi « branleur » en argot.
Vers 7 : ‘usurer’, « usurier », n’est pas seulement un terme juridique, il fait
écho à ‘why dost thou use’, « que te vaut… », sur la même ligne, ‘thy unus’d
beauty’, « ta beauté dédaignée » (v. 13) et ‘which usèd’, « un meilleur
usage » (v. 14)… comme si la beauté avait une valeur d’usage. Nous avons
plus haut d’autres termes juridiques : ‘legacy’, « héritage » (v. 2), ‘lend’,
« prêt » (v. 3). Nous en trouvons un troisième un peu plus loin : ‘Audit’ (v. 12),
et un quatrième en fin de sonnet : ‘executor’, « exécuteur testamentaire »
(v. 14).
À noter que la dame sombre sera, elle aussi, traitée d’usurière (sonnet 134,
v. 10).
‘Profitless usurer’, « usurier sans profit », est un parfait oxymore.
Vers 8 : ‘so great a sum of sums’ W.H. a vraiment tout reçu. La famille
Pembroke était considérée, à l’époque, comme la deuxième fortune d’Angleterre.
41
FF??FSONNET 4
Vers 9-10 : encore une allusion à la masturbation, mais surtout trois ‘self’ sur
deux vers. Ce ‘traffic’ qui consiste à s’aimer soi-même est plus que stérile,
c’est une pure illusion, ‘thou of thy self […] dost deceive’, « tu t’abuses
toimême », car il n’y a pas de vie sans échange. La tromperie (‘deceive’) relève
de la « méconnaissance » pure.
On remarque que l’invitation à se regarder dans la glace (sonnet 3, v.1) est
ici montrée comme une impasse, il n’y a pas d’autodédoublement possible.
Le thème du double de soi sera développé plus tard. Shakespeare lui-même
se dédouble souvent (dans tous les sonnets où il ne parle qu’à lui-même
notamment). En reprenant le thème, il l’enrichira et lui donnera un sens tout
différent.
Vers 10 : ‘thy sweet self’ reprend exactement l’expression du sonnet 1 (v. 8).
Vers 11 : c’est la même nature qui donne et qui demande des comptes, quand
elle ne reprend pas ce qu’elle a donné généreusement une première fois (voir
sonnet 126, v. 9-12).
Vers 12 : l’Audit que réclame la nature était déjà le thème du sonnet 2
(v. 5-8).
Vers 13 : répète le distique final du premier sonnet. La faute est la même,
c’est l’amour de soi, mais ici l’accusation est plus lourde. L’expression ‘must
be tomb’d’, veut littéralement dire « doit être ensevelie ».
L’association de la beauté et de la mort est un thème assez courant en
poésie, mais aussi en peinture (thème repris à partir du personnage
d’Ophélie), en musique (La jeune fille et la mort de Schubert), et en danse
(Le jeune homme et la mort de Roland Petit sur un livret de Jean Cocteau).
Vers 14 : l’exécuteur testamentaire, c’est le fils (potentiel) de W.H.
Dans les premiers sonnets, Shakespeare se montre particulièrement
« sacrificiel ». La mort va longtemps planer comme une menace tout au
long des Sonnets, mais elle épargnera finalement W.H.
Éléments de poétique
On trouve quelques semi-homonymes : ‘beauteous’ et ‘bounteous’ (v. 5-6)
opposent beauté et bonté. Dans le même vers 6, on relève le redoublement de
‘give’. En début et en fin de sonnet ‘beauty’ est associé à des termes
juridiques, d’où la bizarrerie du sonnet entre lyrisme et démonstration.
L’écriture de Shakespeare paraît encore contrainte comme s’il avait du
mal à respecter les termes de sa « commande ».
Le vocabulaire juridique est très souvent utilisé par Shakespeare, dans ses
Sonnets autant que dans son théâtre. Il a à voir avec le désir évidemment.
René Girard précise dans Des choses cachées : « Les métaphores
économiques et financières fonctionnent aussi bien que les grands thèmes du
sacré. » (page 399-400)
42
FSONNET 4
Vue d’ensemble
Pour les amateurs d’interprétation sexuelle, ce sonnet passe pour une
condamnation de la masturbation. Mais je ne suis pas sûr que cette vision,
e très influencée par le puritanisme victorien du XIX siècle, soit pertinente ici.
Il ne s’agit pas non plus de littérature libertine.
L’intérêt de ce sonnet porte davantage sur la manière dont la relation entre
Shakespeare et W.H. se construit. De même que le sonnet précédent
débordait de tutoiements (‘thou’, ‘thy’, ‘thee’), celui-ci comporte 4 ‘self’.
L’autonomie absolument close de W.H. a quelque chose d’exaspérant. La
beauté paraît ne rien devoir partager avec le bas monde où nous vivons…
Ceci ressemble à du gaspillage (voir sonnet 1, v. 12) et comme tel doit être
désapprouvé. À la désapprobation s’ajoute sans doute une certaine jalousie.
Dans sa fascination, Shakespeare cherche à briser la bulle d’autonomie du
bel adolescent, mais il ne sait pas comment s’y prendre.
Autres sonnets en relation avec le thème
Sur la nature qui demande des comptes : sonnet 65, et surtout sonnet 126
(v. 11-12).
43
621 (7
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Ces heures qui, par un lent travail, ont forgé
Ce regard magnifique où tous les yeux se rivent,
S’en feront les tyrans de la même manière
Et viendront enlaidir cette beauté parfaite.
Car le temps inlassablement pousse l’été
Vers l’exécrable hiver, pour le désavouer :
La sève refroidie, le feuillage en allé,
La beauté sous la neige, et tout est mis à nu.
Alors, si de l’été on perd aussi l’essence
Et son nectar captif dans sa prison de verre,
La beauté, à son tour, privée de ses effets,
Disparaît et succombe à jamais dans l’oubli.
Mais la fleur distillée, confrontée à l’hiver,
Ne meurt pas tout à fait : son arôme subsiste.

Position dans le recueil
Dans la continuation des sonnets précédents : série sur la procréation.
Adresse : évocation de la vie, la mort, etc.
Le cinquième sonnet ne s’adresse pas à W.H., bien que Shakespeare ne
pense qu’à lui. Ce n’est pas le seul sonnet « sans adresse ». Le sonnet 5 est
l’un des plus impersonnels du recueil.
Thème : la procréation peut vaincre le temps
Shakespeare revient sur le même thème pour la quatrième fois. Il trouve une
comparaison avec le parfum que l’on tire des fleurs et qui leur survit. À part
cela, rien de nouveau…
44
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SONNET 5
Composition : 8 + 6
Le sonnet est articulé en deux parties (peu distinctes) : une proposition suivie
d’une contre-proposition. Le basculement s’opère au vers 9 autour de ‘then’,
« alors ».
Analyse
Vers 1-4 : reprise du thème du temps créateur qui se retourne contre sa
créature. Avant d’être tyrannique, la nature se montre ‘gentle’, c’est-à-dire
tendre avec sa créature. W.H. est appelé plusieurs fois ‘gentle’ comme au
sonnet 41 (v. 5) , mais le sens peut aussi être celui de noble, comme
gentleman, gentilhomme.
Le deuxième vers insiste sur le regard, que W.H. a manifestement éclatant.
Cela rappelle le sonnet 1, vers 5 : ‘thine own bright eyes’, « l’éclat de tes
yeux ». On comprend ici que son regard arrête tous les regards. Cet échange
de regards est bien caractéristique du désir mimétique.
Vers 5 : ‘never-resting time’, « temps jamais en repos », donne l’image d’un
temps perpétuellement changeant, tandis que Shakespeare ne rêve que de
figer la beauté.
Vers 6-8 : description de l’hiver. Il y a peu de descriptions dans les Sonnets,
même les métaphores sont généralement suggérées sans plus : au lecteur de
suivre l’évocation et d’imaginer ce qu’il veut mais il est peu probable que
Shakespeare ait pensé à un quelconque lecteur au moment d’écrire. Une
description assez proche de celle-ci se trouve au sonnet 73 (v. 2-4), comme
une réminiscence.
‘sap’, « la sève », fait référence au liquide vital qui alimente la vie, l’image
est reprise et précisée au vers 10.
Vers 9 et suivants : la métaphore est celle du parfum qui rappelle les fleurs
quand les fleurs ne sont plus. Elle diverge quelque peu des propositions
précédentes. Car, ce n’est pas le parfum qui procrée ni n’assure la survie de
la fleur. Il n’en donne que le souvenir. Nous sommes encore dans les
« sonnets de procréation », mais déjà le thème dévie vers autre chose : la
représentation va progressivement se substituer à la reproduction.
La métaphore du parfum sera reprise telle quelle au sonnet 6, puis
beaucoup plus tard, au sonnet 54, dans un contexte différent. Cinquante
sonnets après celui qui nous occupe, la représentation vaudra plus que l’objet
lui-même, la copie aura dépassé en valeur l’original.
Vers 10 : assez vite, la métaphore atteint sa limite, puisque le ‘liquid’ dont il
est question fait référence au liquide séminal, s’agissant de reproduction.
Entre le parfum et le sperme, la comparaison est sommaire, pour le moins.
La référence aux organes sexuels de W.H. est assez rare pour qu’on la
note. La « prison de verre », ‘walls of glass’, qui contient le liquide si
précieux, ne peut que désigner ses gonades mâles, son appareil reproducteur.
Shakespeare en reparlera au sonnet 20, mais bien autrement.
45
FFFSONNET 5
L’image du « flacon de parfum » est reprise au sonnet suivant : vers 3,
‘vial’.
Vers 11-14 : Shakespeare est probablement conscient que la métaphore n’est
pas parfaite, il lui faut quatre vers d’explications pour se justifier.
Éléments de poétique
On relève (comme d’habitude) quelques jolies oppositions : ‘gentle work’,
« lent [et patient] travail » s’oppose à ‘the tyrants’, « les tyrans » (v. 1 et 3),
‘unfair’, « enlaidir » à ‘fairly’, « beauté » (v. 4), ‘Summer’, « l’été » (v. 5) à
‘winter’, « hiver » (v. 6). Il faut compter aussi avec les répétitions
significatives : ‘beauty’ deux fois dans le seul vers 11.
L’accumulation de formes négatives (‘nor it, nor no…’ au vers 12) est un
peu lourde.
Vue d’ensemble
Comme l’analyse le révèle, ce sonnet 5 n’est pas à compter parmi les plus
beaux, malgré l’application très « classique » de l’écriture. L’équilibre entre
la description de la nature, conventionnellement « poétique », et l’allusion à
l’appareil de reproduction de W.H. tient difficilement.
Autres sonnets en relation avec le thème
À part son écho au sonnet suivant et la reprise du 54, ce sonnet ne présente
pas d’intérêt particulier. L’allusion à la virilité de W.H. renvoie au sonnet 20
(v. 11-14).
46
621 (7
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Ne laisse pas la main étique de l’hiver
Effacer ton été sans recueillir ton suc
En un écrin charmant ; et fais don du trésor
De ta beauté avant que ne vienne sa fin.
Cette usure n’est pas d’un usage interdit,
Elle comble qui veut bien en payer le prix ;
Tu peux parfaitement produire un autre toi,
Ou dix autres, et ton bonheur est décuplé.
Oui, tu serais dix fois plus heureux que tu n’es,
Si dix des dix toi-même étaient à ton image ;
Que pourrait donc la mort, si tu disparaissais,
Puisque tu survivrais dans ta postérité ?
N’écoute pas que toi ; tu es beaucoup trop beau
Pour qu’à ta mort, les vers soient tes seuls héritiers.

Position dans le recueil
Continuation du précédent sonnet, la liaison se faisant par ‘then’. Il y a peu
d’éléments nouveaux, il faut aller les chercher.
Adresse : à W.H.
Retour au ton direct après l’interruption du sonnet 5.
Thème : « reproduis-toi »
Il n’est pas rare que Shakespeare écrive deux sonnets (voire plus) sur le
même thème à la suite. En général, le second approfondit le premier. Ici, il y
a presque copie conforme.
47
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Composition : 4 + 2 + 4 + 2 + 2
La composition n’est pas très équilibrée. On a plutôt l’impression d’un
collage. Pourquoi deux vers sur l’usure (v. 5-6), après quatre vers sur la
nature et les saisons, avant de revenir au thème de la procréation ? Les quatre
derniers vers se répètent aussi deux par deux, comme s’il y avait deux
distiques finals.
Analyse
Vers 1-2 : reprise de l’opposition été/hiver. À l’origine, au sonnet 1, W.H.
était plutôt assimilé au printemps, au sonnet 3 au mois d’avril. Associer l’été
et l’hiver renforce le contraste. L’expression ‘raggèd hand’, « la main
étique », ou décharnée, évoque la vieillesse.
Vers 2-3 : reprise de la métaphore de la fleur distillée.
Vers 3-4 : ‘treasure some place / With beauty’s treasure’ revient à dire
« enfouis ton magnifique trésor en quelque endroit. » Pourquoi « en quelque
endroit » ? Pourquoi tant de pudeur ? Pour parler du sexe féminin,
Shakespeare a déjà utilisé le mot ‘womb’, « matrice, entrailles, utérus »
(sonnet 3, v. 5).
Vers 4 : ‘self-kill’d’, ne pas se reproduire équivaut à se suicider. L’idée sera
reprise au sonnet 11 (v. 7-8).
Vers 5 : reprise du sonnet 4 (v. 7-8). L’usure était officiellement interdite à
la fin du XVIe siècle. Elle était même considérée comme un péché. Elle était
cependant acceptée au taux de 10 pour 100 voir v. 8-10.
Vers 6-7 : la procréation est assimilée au produit d’une usure. ‘breed an
other thee’, « produis un autre toi », réapparaîtra sous la forme ‘make thee
an other self’, « sois un autre [que] toi », au sonnet 10, vers 13.
Vers 8-10 : jeu sur les nombres. L’effet des répétitions depuis le début du
sonnet risquant d’affadir le contenu, Shakespeare renforce la donne et
multiplie tout par 10, puis par 100 (10 x 10).
Vers 11-12 : la référence est à la première Épître aux Corinthiens, 15, 55 : ‘O
death, where is thy sting ? O grave, where is thy victory ?’, « Où est-elle, ô
mort, ta victoire ? Où est-il, ô mort, ton aiguillon ? » La référence ici est
timide. Vers la fin du recueil, dans l’un des sonnets les plus profonds et les
plus religieux de l’ensemble, la mort sera vue autrement : sonnet 146 (v. 14).
La connotation religieuse est intéressante puisqu’elle renvoie à l’idée d’une
résurrection, telle que Shakespeare la reprendra au sonnet 55 (v. 13) : ‘till the
judgement that your self arise…’, « En attendant le jour de ta résurrection… ».
Le contexte sera différent alors. Ici, W.H. ne peut que se « réincarner » dans
ses enfants.
Vers 13-14 : ‘self-will’d’, fait écho à ‘self-kill’d’ au vers 4. ‘Will’ signifie
« la volonté », ‘self-will’, c’est « l’obstination » ; ‘will’ veut également dire
48
FSONNET 6
« désir », l’image est celle du Narcisse, ou si l’on veut de l’onanisme. C’est
aussi le prénom de William Herbert. ‘Be not self-will’d’ veut dire alors : ne
te contente pas d’être Will, ne te satisfait pas de toi-même voir sonnets
135, 136 et 143.
Le distique ouvre ensuite sur un moment d’émotion plus sincère. ‘thou art
much too fair / To be death’s conquest’, « tu es beaucoup trop beau / Pour
qu’à ta mort… », révèle tout à coup que c’est surtout Shakespeare qui a peur
de perdre W.H., c’est le poète fasciné par la beauté qui redoute la mort.
Shakespeare ne parle pas encore à la première personne, mais peu à peu il se
découvre, il se dévoile.
‘worms thine heir’, « les vers […] tes héritiers » : bien que banale, l’image
est révélatrice. Dans toute l’œuvre de Shakespeare, la mort est associée à
l’image des vers qui dévorent le cadavre. Ici, l’image est d’autant plus dure
que l’on pense à W.H. comme à un être jeune, beau, parfait. Avec lui, la
mort est encore plus injuste. Et c’est cette menace de mort que Shakespeare
brandit depuis le début du recueil !
Éléments de poétique
Répétition des thèmes déjà vus, le vocabulaire se répète : ‘winter’, ‘summer’,
‘distill’d’, ‘sweet’, ‘treasure’, ‘use’ et ‘usury’, ‘self’, ‘happy’, ‘happier’,
‘death’. Même ‘ten’ est répété cinq fois ! Au vers 13, ‘will’d’ fait écho à
‘willing’ (v. 6), comme ‘self-will’d’ renvoie à ‘self-kill’d’ (v. 4). Doit-on
compter l’assonance entre ‘leaving’ et ‘living’ comme une bonne trouvaille ?
Vue d’ensemble
Comme duplicata du sonnet 5, ce sonnet n’apporte pas énormément de
choses. Mais aucun sonnet de Shakespeare n’est anodin. C’est ainsi que l’on
découvre que le thème de la mort, manipulé jusqu’ici avec une certaine
équanimité, prend une tournure plus dramatique dès l’instant où Shakespeare
envisage sérieusement que W.H. pourrait mourir. À force de brandir la
menace de la mort, il commence à la craindre pour de bon. On n’est pas
certain que Shakespeare se soit beaucoup investi dans les premiers sonnets,
mais il va progressivement se prendre au jeu. À force de décrire (et de
critiquer) le goût que W.H. éprouve pour lui-même, il va découvrir peu à peu
son désir pour le garçon.
Autres sonnets en relation avec les thèmes
Sur la reproduction : tous les premiers sonnets.
Sur la mort : sonnets 65 (v. 2-4), 71 (v. 1), 146 (v. 14) et 147 (v. 8).
49
F621 (7
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Observe l’orient : vois le galant soleil
Se lever rayonnant – et voici que chacun,
Dès qu’il l’a aperçu, loue son avènement
Et salue du regard sa majesté sacrée.
Ayant atteint du ciel le sommet escarpé,
Fort comme la jeunesse au mitan de son âge,
Tous les yeux des mortels révèrent sa beauté,
En fidèles témoins de son cérémonial.
Mais quand de son zénith, sur son char fatigué,
Il chancelle, affaibli, et s’éloigne du jour,
Les regards déférents à présent se détournent
De l’abîme où il meurt, et regardent ailleurs.
Toi aussi, sois-en sûr, passée ton apogée,
Tu mourras ignoré, à moins d’avoir un fils.

Position dans le recueil
Sonnet de procréation comme les autres, mais le thème n’est véritablement
traité qu’au distique final.
Adresse : à W.H.
Shakespeare ne s’adresse directement à W.H. qu’aux deux derniers vers.
Tout le reste est une longue et méticuleuse description de la marche du soleil
sur une journée.
Thèmes : le cycle du temps, la reproduction
Le thème du temps n’est plus évoqué par les saisons mais par la durée qui
s’écoule sur une journée, à travers la métaphore de la pérégrination du soleil
dans le ciel.
50
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Composition 12 + 2
Nous trouvons douze vers sur la description de la journée et deux vers
« d’envoi » à W.H. Les douze premiers vers sont eux-mêmes subdivisés en
trois « temps » égaux (4 + 4 + 4) : le lever du soleil, son zénith, son coucher.
Analyse
Extrêmement descriptif, ce sonnet ne comporte pas moins de 7 expressions
ayant trait au regard : ‘each under eye’, « les yeux des hommes sur la terre »
(v. 2), ‘new-appearing sight’, « sa nouvelle apparition » (v. 3), ‘serving with
looks’, « salue du regard » (v. 4), ‘mortal looks’, « les yeux des mortels »
(v. 7), ‘the eyes’, « les yeux » (v. 11), ‘look an other way’, « regardent
ailleurs » (v.12), ‘unlook’d on’, « ignoré » (v. 14). Comme on le pressentait
dans les deux sonnets précédents, l’image de W.H. va bientôt l’emporter sur
sa réalité. Le rôle du regard sera également essentiel à la compréhension du
désir.
Vers 1-4 : on comprend assez vite que W.H. est comparé au soleil (‘gracious
light’, « le galant soleil », v. 1). C’est dire s’il est brillant (‘his sacred
majesty’, « sa majesté sacrée », v. 4). C’est dire aussi qu’il éblouit et qu’il
aveugle ! Mais on peut en même temps comprendre qu’il est très loin,
inaccessible comme le soleil. W.H., jeune noble, n’est pas du même monde
que l’homme de plume. Nous voyons un poète « amoureux d’une étoile », et
de la première d’entre elles ! Devant le soleil, comme devant un roi, on
éprouve révérence et respect (‘each under eye / Doth homage…’, « chacun
[…] loue… », v. 2-3). Mais il n’y a pas de contact possible. On admire
(‘serving with looks’, on « salue du regard », v. 4) mais on ne touche pas.
Le contenu global des Sonnets nous laisse penser que W.H. et Shakespeare
se sont fréquentés (sur une période de temps qui demeure incertaine), qu’une
forme d’amitié s’est certainement installée entre eux, mais que jamais ils
n’ont connu d’intimité. De cette espèce de camaraderie affectueuse,
Shakespeare en a rêvé (sonnet 36, v. 8), mais elle n’a pas été plus loin que la philia
politikè comme l’appelle Aristote, une sorte « d’amitié sans proximité »,
selon la définition d’Hannah Arendt (dans Condition de l’homme moderne).
D’ailleurs, Shakespeare parle plus souvent de leur séparation que de leur
union (sonnet 36, v. 1).
Vers 5-8 : description de l’ascension du soleil jusqu’à son zénith. L’image
du pèlerinage (v. 8) est assez courante chez Shakespeare. On la retrouve au
sonnet 27, vers 6. C’est la métaphore qu’utilise Roméo pour séduire Juliette
à leur première rencontre : acte I, scène 5, vers 95 à 102.
Vers 9-12 : la transition après ‘golden pilgrimage’, le « parcours
resplendissant » du soleil, est annoncée par ‘but’, et s’ensuit son déclin. Avec la
perte de son éclat, l’astre est dépossédé de l’admiration qu’il suscitait. Dans
cette métaphore, la jeunesse est présentée comme admirable, elle attire tous
les regards, tandis que la vieillesse est repoussante et laide, elle est
dédaignée et rejetée (v. 12). Le « grand âge » est souvent présenté comme
une déchéance dans les Sonnets (comme au sonnet 64, v. 1-2), rarement
51 SONNET 7
comme le temps de la sagesse. Shakespeare lui-même se considérait comme
vieux (voir sonnet 138, v. 10), or au milieu des années 1590, il avait à peine
dépassé trente ans.
Vers 13-14 : après trois quatrains pour une seule métaphore, Shakespeare se
recentre sur son sujet, ‘so thou, thy self’, « toi aussi », pour rappeler à W.H.
son devoir de procréer (‘thou get a son’, tu dois « avoir un fils »). On a
l’impression qu’il assure le service minimum. Est-il déjà lassé de son sujet ?
S’est-il amusé de la confusion possible (à l’oral) entre ‘son’ et ‘sun’ ? Rien
n’est moins sûr puisque ‘son’ est censé rimer avec ‘noon’.
Éléments de poétique
Le sonnet est assez conventionnel. C’est un genre dont Shakespeare se
moquera plus tard, notamment au sonnet 21, vers 1 à 8. Le « chariot du
soleil » est une figure mythologique. Or, les références à la mythologie sont
rares dans les Sonnets (à l’exception des deux derniers, très à part). Au
vers 4, ‘his sacred majesty’ renvoie à l’idolâtrie que Shakespeare reniera
au sonnet 105.
Vue d’ensemble
Plus que d’autres, ce sonnet ressemble à un « exercice obligé ». On n’a pas
l’impression que Shakespeare y a mis beaucoup de lui-même.
Autres sonnets en relation avec les thèmes
Au sonnet 73 (v. 5-8), Shakespeare reprend la métaphore du soleil au
couchant, mais il parlera alors de lui-même.
Sur le soleil qui se renouvelle chaque jour : sonnet 76 (v. 13).
52
F621 (7
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Écoute la musique, elle n’est jamais triste !
La grâce est une alliée, la joie aime la joie.
Pourquoi aimer ce qui te cause de la peine ?
Quel plaisir en tirer qui rompe ton ennui ?
La parfaite harmonie de sons bien accordés
En union légitime offense ton oreille :
Elle vient te blâmer de jouer en solo
Les diverses parties que tu devrais tenir.
Vois comment une corde, unie à sa compagne,
Vibre quand on la touche et s’allie avec elle.
Ainsi l’heureuse mère, et le père, et l’enfant,
Étant tous réunis, chantent à l’unisson.
Leur chœur à plusieurs voix te prévient, unanime :
Ton célibat te mène à un néant certain.

Position dans le recueil
Huitième « sonnet de procréation ».
Adresse : à W.H.
Thème : éloge de la famille
Composition : 10 + 2 + 2
Les dix premiers vers jouent sur l’analogie avec la musique. Les deux vers
suivants « expliquent » la métaphore des quatrains 2 et 3. Le distique final se
présente comme la « morale » à tirer de la « parabole ».
53
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SONNET 8
Analyse
Sur le modèle du sonnet précédent, Shakespeare choisit une métaphore pour
convaincre W.H. de se marier. Il dresse ici une comparaison avec la
musique. Une famille heureuse repose sur « l’harmonie » qui règne entre
parents et enfants. Shakespeare se veut « pédagogue », mais il se montre
étonnamment sévère.
La musique est omniprésente dans l’œuvre de Shakespeare. Les
représentations théâtrales étaient accompagnées par des musiciens. Un bon nombre
de pièces comportent des moments chantés.
Vers 1- 4 : le « maître » s’inquiète de voir son « pupille » vivre dans les
contradictions. W.H. aime la musique, comme tout le monde, mais ne
semble pas en tirer tout le plaisir qu’il devrait. Les vers 1, 3 et 4 suggèrent
qu’il s’ennuie en l’écoutant.
Le vers 2 montre que la douceur des sons doit procurer un sentiment
délicieux et que la joie exprimée par la musique est contagieuse. La double
image de ce vers est, comme on le voit, mimétique, avec la répétition de
‘sweets’, « la grâce » et de ‘joy’, « la joie ». Il ne devrait y avoir aucune
rivalité entre la musique et son auditeur (‘war not’, « est une alliée »).
Vers 5-6 : suivant la même idée, Shakespeare parle de « parfaite harmonie »,
‘true concord’ entre les notes d’une part et entre la musique et celui qui la
reçoit (‘which thou receiv’st’, v. 3). La métaphore est facilement comprise
quand il dit que les notes s’accordent « en union légitime », ‘by unions
married’. Mais W.H. ne veut rien entendre, ‘do offend thine ear’, « offense
ton oreille » : le garçon rejette l’union matrimoniale.
Vers 7-8 : après la désolation, les reproches. Le poète gronde W.H. (‘chide
thee’). Même atténué par ‘sweetly’, le reproche est clair. La faute de W.H.
est toujours la même, c’est son refus de partager : il joue seul sa partition.
Vers 9 : le ton est de plus en plus didactique et insistant, ‘Mark how…’, « Vois
comment… ». L’accent d’autorité de cet impératif met Shakespeare en
position de supériorité par rapport à W.H., ce qui est plutôt maladroit. Le
poète amoureux oubliera très vite cette vaine arrogance et se montrera plus
souvent en situation de dépendance vis-à-vis de celui qu’il appellera son
« maître », ‘my sovereign’ (sonnet 57, v. 6).
‘one string’ fait référence à un instrument à cordes. Le luth était un
instrument favori à l’époque de Shakespeare.
L’image du mariage revient avec insistance : ‘husband to an other’, « unie
à sa compagne ».
Vers 10 : ‘strikes each in each’ montre que la vibration d’une corde se
répercute sur sa voisine. ‘each in each’ est une belle image en miroir.
‘mutual’ suggère l’harmonie. Le mot n’est utilisé que deux fois dans le
recueil ; la deuxième fois, dans l’avant-dernier sonnet à W.H., 125 (v. 10-12).
Vers 11-12 : ‘resembling…’ le fait que Shakespeare se sente obligé
d’expliquer, voire de justifier sa métaphore, laisse penser qu’il n’est pas très sûr
54
FSONNET 8
de son effet. Son élève est-il récalcitrant ? Ou bien estime-t-il que sa
rhétorique est un peu faible ? Le tableau de la « sainte famille » qu’il dresse
est un peu trop joli, sans doute trop idyllique pour être cru sans discussion.
Vers 13 : ‘many seeming one’, « unanime », reprend strictement ‘all in one’,
« tous réunis » du vers précédent.
‘speechless song’ signifie un chant sans parole. W.H. qui « ne veut rien
entendre » doit comprendre sans les mots.
Vers 14 : le final est l’un des plus durs qu’on ait lus depuis le début du
recueil. ‘Thou […] wilt prove none’ revient littéralement à nier l’existence
de W.H. Il ne peut avoir un statut qu’en engendrant. Mais l’image est plus
subtile qu’il n’y paraît. En étant seul, ‘single’, c’est-à-dire sans lien, on est
proche de rien. L’idée sera reprise beaucoup plus tard, au sonnet 136 (v. 8).
Éléments de poétique
Il n’y en a pas beaucoup, ou bien ils sont plutôt banals. L’allongement de la
métaphore (v. 6, 9 et 11) ne fait pas progresser la perception de l’image ni le
contenu. On peut comparer la « ligne mélodique » du vers 2 au chaos
rythmique du vers 3. L’ensemble est extrêmement rhétorique.
Vue d’ensemble
Comme dans presque tous les sonnets qui précèdent, Shakespeare se révèle
un pédagogue assez sévère. Il passe plus de temps à « gronder son pupille »
qu’à l’encourager à se marier. Le premier quatrain insiste sur les
contradictions du jeune homme : s’il aime la musique, pourquoi ne prend-il pas
modèle sur elle ? Quant au distique final, il est implacable !
Le thème du mariage est peut-être mal venu de la part d’un homme qui
avait quitté femme et enfants pour faire carrière à Londres. Il faut cependant
nuancer ce cliché. Même en ayant vécu au moins deux décennies, presque
trois, loin des siens, Shakespeare n’a jamais complètement oublié sa famille.
Il ramenait régulièrement à Stratford une partie de l’argent qu’il avait gagné
à Londres. Il a investi dans des propriétés. Et la rumeur persistante qui veut
qu’il ait été avare, et qu’il ait laissé cette malheureuse Ann Hathaway dans le
besoin, relève plutôt de la légende noire.
Autres sonnets en relation avec les thèmes
Sur le rapport entre la musique et sa maîtresse : sonnet 128. Cette dernière
joue de l’épinette.
De la famille il est peu question ailleurs dans le recueil, hormis deux
allusions indirectes. Au sonnet 37 (v. 1), parlant de lui-même, il dit : ‘As a
decrepit father…’, « Comme un père épuisé… ». Au sonnet 143 (v. 12),
s’adressant à la dame sombre, il supplie : ‘play the mother’s part, kiss me, be
kind’, « sois une mère, embrasse-moi et sois gentille » ce qui, s’agissant
de la dame sombre, paraît extrêmement hasardeux.
55
F621 (7
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Est-ce par peur de désespérer une veuve
Que dans le célibat ainsi tu te consumes ?
Si tu viens à mourir sans nulle descendance,
Chacun déplorera que tu n’aies point pris femme.
Épouse abandonnée, le monde gémira
Que tu n’y aies laissé nulle forme de toi ;
Une veuve, après tout, peut toujours retrouver,
Auprès de ses enfants, un peu de son époux.
Ce qu’un prodigue donne au monde se disperse
En tout lieu, et le monde en garde la jouissance.
Une beauté stérile a sa fin ici-bas,
Lorsque son détenteur en néglige la charge.
Un tel cœur est fermé à l’amour du prochain
S’il commet sur lui-même un crime aussi coupable.

Position dans le recueil
Neuvième « sonnet de procréation ».
Adresse : à W.H.
Thème : ne pas se reproduire équivaut à un crime
Toujours dans la même ligne, mourir sans enfant est une honte. Le thème de
la beauté n’est mentionné qu’au vers 11. Le reste est très « catholique ».
Il n’y a pas de métaphore dans ce sonnet, Shakespeare analyse seulement
les conséquences pour un homme, et pour le monde, du refus de procréer.
56
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Composition : 12 + 2
L’essentiel du sonnet est une reprise de l’antienne sur le célibat. Le distique
final est plus « moral » que jamais.
Analyse
Il n’est pas rare qu’un sonnet commence par une question. Cela donne au
monologue l’apparence d’un dialogue, comme de commencer par un
impératif. Cela permet aussi d’ouvrir le débat comme si Shakespeare attendait
une réponse à ses questions.
L’idée directrice du sonnet repose sur l’analogie qui est faite entre une
veuve et une femme qui n’a pas eu d’enfant. Le mot « veuve », ‘widow’,
apparaît trois fois. À cela s’ajoute l’expression ‘makeless wife’, qui signifie :
une femme sans compagnon, donc stérile ce qui sous-entend qu’une
femme ne peut être femme que si elle est d’abord mère. Le discours est très
« catholique », très conforme à la morale traditionnelle.
Vers 1-2 : l’idée de départ est la supposition faite par Shakespeare que W.H.
ne veut pas se marier pour ne pas laisser une veuve éplorée derrière lui. La
proposition est gratuite, et si le motif était authentique, il serait tout à fait
hypocrite. On a l’impression que Shakespeare, à bout d’arguments, fait feu
de tout bois.
Vers 3-4 : l’analogie, entre la veuve et la femme sans enfant, va plus loin et
W.H. est accusé, par son égoïsme (‘issueless’, « sans descendance »), de
laisser au moins une femme inaccomplie en tant que femme, c’est-à-dire en
tant que mère. Il reprend, à peu de choses près, le même argument qu’au
sonnet 3 (v. 4) : ‘unbless some mother’, « tu punis une mère », celle
précisément qui n’a pas pu devenir mère « à cause de toi ». À cette déploration,
s’ajoute celle du monde entier : le vilain garçon fait vraiment de la peine à
tout le monde en se comportant comme il le fait.
Sous-jacente à cette proposition se trouve l’idée qu’une beauté perdue est
une perte pour toute la société. L’argument est repris aux vers 9-10, mais à
l’envers…
Vers 5-6 : sur la même idée, c’est à présent le monde qui est assimilé à une
« épouse abandonnée », ‘thy widow’, puisque W.H. n’assume pas sa
responsabilité de beau modèle à reproduire. Il a une dette envers le monde. Il est
trop beau pour disparaître sans laisser de trace (voir sonnet 6, v. 13-14).
‘no form of thee’ souligne le fait que la seule chose qui compte, c’est la
reproduction de l’image de W.H., sa « forme » extérieure voir sonnet 13
(v. 5-8).
Vers 7-8 : reprise de la comparaison avec la veuve, comme si elle était moins
malheureuse, comme veuve, de se retrouver avec les enfants de son époux
défunt.
Sous l’éclairage féministe moderne, ce discours est intenable. Il n’est pas
certain qu’il ait été plus audible il y a 400 ans. Certains lecteurs ont reproché
à Shakespeare d’être misogyne, voire machiste… La chose est moins que
57
FFFSONNET 9
sûre. Le débat sera repris lors de son « aventure » avec la dame sombre,
dans la dernière partie du recueil.
Au vers 8, ‘shape’ et ‘form’ renvoient à l’image de W.H. Shakespeare ne
se fait déjà plus beaucoup d’illusions sur la reproduction physique du beau
jeune homme.
Vers 9-10 : les deux vers commencent par un impératif très injonctif.
‘unthrift’ (« prodigue ») a déjà été employé au sonnet 2 (v. 8) sous la forme
‘thriftless’, et au sonnet 4 (v. 1), comme adjectif, ‘unthrifty’. Le mot sera
également repris au sonnet 13 (v. 13).
L’idée ici n’est pas complètement négative. La proposition est l’inverse de
celle des vers 3-4 : tant qu’à être prodigue de ses qualités, W.H. peut en faire
profiter tout le monde. Si la poésie n’en atténuait pas la trivialité, cela
reviendrait à dire au jeune homme : copule, ton éjaculation ne sera pas
perdue pour tout le monde… Le discours est moins « catholique » que
précédemment.
Vers 11-12 : répétition de ‘beauty’s waste’, comme au sonnet 1 (v. 12) et de
‘unus’d’ comme aux sonnets 4 (v. 13) et 9 (v. 12). Le rapprochement de
‘unus’d’ et de ‘user’ est une contradiction patente.
Vers 13-14 : morale très « morale ». L’allusion au péché d’onanisme est très
puritaine. Mais il y a quand même mieux que cela. Le vers 13 comporte la
première allusion au cœur de W.H. Shakespeare n’ose pas encore dire
‘heart’, « le cœur », il parle seulement de ‘bosom’, « sa poitrine ».
L’expression ‘no love […] in that bosom’, « un tel cœur […] fermé à l’amour »
annonce les changements prochains dans le cœur de W.H., ses sentiments, et
par ricochet, ceux de Shakespeare lui-même. On aperçoit déjà la double
évolution du recueil. W.H. ne doit plus seulement se reproduire pour se
réincarner, il doit surtout laisser une image de lui. La représentation se
substitue à la reproduction. Cela ne dépend plus de sa volonté (‘self-will’),
mais de ses sentiments.
Avant de retomber dans la morale moralisante du dernier vers,
Shakespeare a laissé filtrer une confidence sur ses sentiments qui aura bien des
conséquences par la suite. Rappelons ici le soupir du sonnet 6, vers 13 :
‘thou art much too fair…’, « tu es beaucoup trop beau… ». Peu à peu
Shakespeare se révèle. Peut-être même se révèle-t-il à lui-même ?
Le vers 14, par contraste, est extrêmement sévère : ‘such murd’rous shame
commits’, « un crime aussi coupable ». Shakespeare retourne à ses reproches
violents contre W.H. Et il est particulièrement dur puisqu’il assimile le refus
de procréer à un suicide délibéré.
On note, dans le distique, le passage de la deuxième personne à la
troisième personne : ‘that bosom’ plutôt que ‘thy bosom’, ‘on himself’ plutôt
que ‘on thy self’. Les occasions où Shakespeare parle de W.H. au lieu de
parler à W.H. ne sont pas très nombreuses, mais elles sont généralement
significatives, surtout quand elles surviennent au milieu du sonnet. Le
reproche qu’il fait au jeune homme est si violent que Shakespeare n’ose
même pas s’adresser à lui directement.
58 SONNET 9
Éléments de poétique
On trouve quelques variantes sur le lexique de la déploration : ‘to wet’ (v. 1),
‘will wail’ (v. 4), ‘still weep’ (v. 5), avec d’assez belles consonances autour
du son / w /.
Vue d’ensemble
L’intérêt qu’on peut porter à ce sonnet est de constater de quelle manière
Shakespeare, relativement détaché de son sujet au début du recueil,
lentement se « prend au jeu », et en s’impliquant, est amené à parler de plus
en plus de lui-même. Mais son implication est encore timide dans les
premiers sonnets, comme s’il n’osait pas s’affirmer. Nous n’en sommes
qu’aux prémices.
Autres sonnets en relation avec le thème
Sur « l’apparition » de Shakespeare comme narrateur à part entière, le
premier indice se trouvait au sonnet 6 (v. 13). Nous venons d’apercevoir le
deuxième indice, au vers 13. Le prochain indice se trouve dans le sonnet
suivant, encore au vers 13, et il est beaucoup plus explicite !
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Quelle honte de refuser d’aimer quiconque,
Quand tu es pour toi-même aussi peu économe !
Tu admets que beaucoup te portent de l’amour ;
Pour personne, pourtant, jamais n’en manifestes.
Possédé que tu es d’une haine mortelle,
Contre toi-même ainsi tu conspires sans fin ;
Cherchant à ruiner ce superbe édifice,
Au lieu que ton désir soit de le restaurer.
Change ton jugement, je changerai d’avis !
À la haine offre-t-on meilleur sort qu’à l’amour ?
Sois comme est ta présence : aimable et gracieux,
Ou pour toi-même, au moins, montre-toi charitable.
Sois un autre que toi, et pour l’amour de moi,
Que vive ta beauté par les tiens comme en toi.

Position dans le recueil
Ceci est le dixième sonnet sur la procréation. Dans la continuité du
précédent, il commence quasiment par le même mot que celui qui achève le
sonnet 9 : ‘shame’, « la honte ». Il s’agit pourtant d’un sonnet de transition,
pour ne pas dire : de rupture. Shakespeare fait ce qu’il n’a jamais fait
auparavant, il parle à la première personne (‘that I may change my mind’, v. 9),
mais surtout il laisse entrevoir son sentiment et évoque pour la première fois
son amour (‘for love of me’, v. 13).
Adresse : à W.H., très directement
Thèmes : se reproduire, céder à l’amour
60
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(7 621SONNET 10
Composition : 8 + 6
Le sonnet est proprement scindé en deux. La première partie est semblable,
dans le ton comme dans le contenu, aux réprimandes sévères des sonnets
précédents, mais la deuxième partie est beaucoup plus tendre et suppliante.
Analyse
Le premier vers reprend intégralement le distique final du sonnet précédent.
Pourtant le traitement du thème (la procréation) change de manière
inattendue. Shakespeare répète presque point par point les arguments dont il
a usé depuis le premier sonnet, mais l’éclairage qu’il donne au thème de la
reproduction est complètement modifié. Le ton est encore agressif dans la
première moitié du sonnet, puis il change brusquement au vers 9 (‘O change…’)
pour s’adoucir et presque fondre sous la puissance du sentiment du poète.
Après un rappel des leçons de morale qui ont précédé une morale
extrêmement traditionnelle , Shakespeare appelle l’amour par son nom (on
trouve quatre fois le mot ‘love’ si l’on inclut ‘belov’d’), il parle pour
luimême et ose dire ‘I’ (v. 9). Une étape a été franchie et elle est irréversible !
Vers 1 : le sonnet commence de manière assez brutale, avec cette
exclamation (‘for shame !’, « quelle honte ! ») qui s’enchaîne sur un impératif :
‘deny !’, littéralement : « ose nier ! ». Puis Shakespeare reprend
intégralement le reproche du distique final du sonnet 9 et accuse W.H. d’un excès
d’amour-propre qu’il assimile à la haine des autres.
Vers 2 : la fascinante autonomie de W.H., la flamme qui le consumait et brillait
merveilleusement (‘self-substantial fuel’, sonnet 1, v. 6), sont devenues un
péché, un vice auquel W.H. s’adonne trop complaisamment. Le mot
‘unprovident’ appartient au lexique économique.
Vers 3 : encore un reproche véhément sous forme d’un impératif. ‘Grant, if
thou wilt’ répète le premier vers pour dire : « Ose affirmer… ! » Sous la
provocation, Shakespeare tente une approche plus persuasive, il faut que
W.H. comprenne par lui-même la situation dans laquelle il se trouve.
Shakespeare n’use plus de son autorité s’il en a jamais vraiment joui
vis-àvis de son protégé , il cesse l’attaque frontale et s’essaie à une stratégie
toute différente : il veut que W.H. assume, comme par conviction intime, le
rôle qu’il joue. Il fait appel à la conscience du jeune homme. Il y a plus
d’empathie dans ce procédé que de volonté de faire céder un enfant
capricieux et obstiné (‘self will’d’, sonnet 6, v. 13).
‘thou art belov’d of many’, « beaucoup te portent de l’amour », reprend,
en termes adoucis, les propos des sonnets précédents sur la séduction
universelle du jeune homme (en particulier sonnet 3, v. 4 : ‘thou dost beguile
the world’, « le monde / Par ton charme est séduit »).
Vers 4 : l’élément important dans ce vers est ‘is most evident’, « cela saute
aux yeux ». Nous sommes toujours dans le registre de la persuasion et de
l’appel à la raison.
61
FFFFFFSONNET 10
Vers 5-6 : rappel du reproche principal adressé à W.H., ‘ murd’rous hate’, sa
« haine mortelle » envers l’humanité toute entière. Le registre est le même
que ‘murd’rous shame’ du sonnet 9 (v. 14). Mais au vers 6, la perspective
change. Le péché de W.H. n’est pas un « crime contre l’humanité » mais une
faute contre lui-même, comme s’il ne s’aimait pas assez, ou s’il s’aimait
mal ! Nous retrouvons le contenu du sonnet 1 (v. 8) : ‘Thy self thy foe, to thy
sweet self too cruel’, « Ennemi de toi-même, offense à ta beauté ». Il n’est
pas interdit de penser que le « premier sonnet » n’a pas été écrit en premier,
mais plutôt placé où il est « en introduction » au recueil. Quoi qu’il en soit,
on a bien là la même idée. Au sonnet 10, « l’ennemi de lui-même » prend
tout son sens et l’appel à la conscience de W.H. n’est pas fortuit.
Vers 7 : l’image de la « maison à sauver » sera reprise au sonnet 13, vers 9.
Vers 8 : ‘thy chief desire’ est une expression ambiguë. Il s’agit ici d’un désir
autocentré. Shakespeare demande à W.H. de se perpétuer, de se conserver,
en somme de ne penser qu’à lui-même. Ceci est en contradiction flagrante
avec ce qui précède, et même avec tous les reproches qui lui ont été faits
depuis le début du recueil. Au sonnet 10, Shakespeare paraît demander à
W.H. de s’aimer davantage, ou mieux, de se convaincre de sa valeur pour la
transmettre.
Dans les « sonnets de jeunesse », la « position » de Shakespeare vis-à-vis
du désir est incertaine, ambivalente, elle est toute entachée de double bind. Il
a, semble-t-il, perçu les bases du désir mimétique mais de ce savoir tout
neuf, il semble ne pas savoir quoi faire. Ce n’est pas, pour nous, la moindre
des merveilles que de le voir, par la suite, avancer et percer les secrets du
désir à condition de disposer de la même patience que lui.
Vers 9 : la rupture de ton comme dans beaucoup d’autres sonnets
s’amorce au neuvième vers par un ‘O’ un peu solennel et un impératif
déterminé.
Il est essentiel d’apercevoir le parallèle entre ‘thy thought’ et ‘my mind’ :
Shakespeare voudrait que la pensée de W.H et la sienne se confondent. Il
recherche l’empathie. L’étrangeté de la proposition se situe dans l’ordre où
elle se présente. Shakespeare fait dépendre le changement de son opinion (à
lui) du changement de l’opinion de W.H. Il faut que ce soit le jeune homme
qui commence, la décision lui appartient en premier. Ce comportement est le
propre des amoureux transis qui n’osent dévoiler leurs sentiments…
Notons aussi que de neutre qu’il était jusque là, voire un peu hautain,
Shakespeare adopte ici une autre position, il prend parti, il s’engage, il
s’implique. Nous trouvons le premier ‘I’ du recueil. Au-delà de ce ‘I’, 786
autres expressions seront écrites à la première personne ! ‘I’ lui-même
apparaît 293 fois. C’est dire que le sujet principal des Sonnets, c’est d’abord
Shakespeare.
Vers 10 : de quel amour (‘gentle love’) Shakespeare parle-t-il dans cette
question ? Il laisse W.H. décider par lui-même, toujours dans sa stratégie de
persuasion. Nous comprenons, pour notre part, qu’il s’agit de l’amour que
62
FFFSONNET 10
tout le monde porte à W.H., celui mentionné au vers 3. Le message, dès lors,
est le suivant : laisse-toi aimer gentiment, ne résiste pas, cède à l’amour des
autres. La beauté doit s’associer à l’amour et non s’acoquiner avec la haine.
On devine que Shakespeare sous-entend « mon amour » parmi tous les
amours qui se portent sur W.H. Il ne parlera ouvertement de « son » amour
qu’au vers 13. La confidence n’est pas très loin. Mais d’abord, il se
dissimule, mimétiquement, dans le groupe anonyme.
Vers 11-12 : le contenu de ce vers fait apparaître un W.H. que nous ne
connaissions pas. Il est qualifié de ‘gracious’, « aimable », de ‘kind’, « doux »,
et de ‘kind-hearted’, « charitable ». Nous n’avions pas vu le même garçon
jusque là. Nous ne le connaissions que beau et égoïste. C’est bien la vision
de Shakespeare qui a changé.
Le mot central du vers 11 est ‘thy presence’, « ta présence ». Shakespeare
contemple tout à coup le jeune homme dans sa présence physique, dans sa
réalité. W.H. est incarné ! Et c’est cette présence, envahissante, qui va
préoccuper Shakespeare entièrement sur plus de cent sonnets.
Relevons que c’est la première fois (aussi) qu’il est fait mention du cœur
de W.H. (dans ‘kind-hearted’). Auparavant (sonnet 9, v. 13), Shakespeare
n’avait parlé que de ‘that bosom’, « la poitrine ».
Vers 13 : ‘Make thee an other self’ a plusieurs sens. Le premier, dans la
logique des « sonnets de procréation » revient à dire : « aie un héritier ».
Le deuxième, plus directement adressé à W.H., et en concordance avec le
vers 9, signifie : « change, sois autre que tu es, deviens quelqu’un d’autre ».
La troisième interprétation possible, en tenant compte de la fin du vers 13,
serait : « rapproche-toi de moi, de mon opinion, de mon sentiment, au lieu de
t’accrocher à toi seul ». Enfin, il s’agit d’un appel à se « dupliquer ». La
« duplication » des êtres fascinants est caractéristique du désir mimétique.
Shakespeare en a parlé dès le premier vers du premier sonnet, il s’interrogera
sur ce « phénomène » plusieurs fois, notamment au sonnet 53.
‘for love of me’, « pour l’amour de moi » serait mieux traduit, dans le
contexte, par « si tu m’aimes ». La supplique est discrète mais directe.
Vers 14 : ‘thine and thee’ montre que Shakespeare pense toujours à la
succession de W.H. (‘thine’, « les tiens »), mais il pense aussi que la beauté
du jeune homme doit être préservée pour elle-même (‘still may live’). C’est
« toi », ‘thee’, qui compte avant tout c’est le mot qui clôt le sonnet.
Éléments de poétique
Plus personnel que les sonnets précédents, ce sonnet 10 est aussi plus poétique.
Le ton est plus intime, moins moralisant (qu’est-ce que la morale a à voir
avec la poésie ?). Surtout, les correspondances à l’intérieur du sonnet sont
multiples. Plus intériorisé, le langage est en même temps plus « noué » sur
lui-même. Parmi les correspondances remarquables, relevons les rimes ‘any’
et ‘many’ (« quiconque » par opposition à « beaucoup »). Le poème est très
directement adressé à W.H. avec 6 ‘thou’, 6 ‘thy’, 1 ‘thine’ et 2 ‘thee’, dont
63
FSONNET 10
le dernier mot du poème qui rime avec ‘me’. Il faut compter aussi avec cinq
impératifs.
Dans les vers bien cadencés, remarquons le troisième quatrain avec, pour
chaque vers, des césures nettes. La « musique » de ces vers est tout à fait
équilibrée, harmonieuse, elle tranche avec les brutalités qui ont précédé.
Shakespeare s’est rasséréné.
Vue d’ensemble
Dans ce premier sonnet très personnel, et plus encore dans le distique final,
Shakespeare se dévoile, il s’expose, et en même temps, il « annonce » son
projet. Il est question de ‘mind’, d’esprit (v. 9), et de ‘love’, d’amour. Le
thème majeur des Sonnets est révélé : comment « comprendre » l’amour ? Il
reste à Shakespeare 142 sonnets à écrire pour se le révéler à lui-même. On a
l’impression, au sonnet 10, que le recueil commence véritablement. Nous
n’avions lu jusque là qu’une préface.
Il est intéressant de relever que dans ce « deuxième sonnet d’introduction »
(en quelque sorte), on trouve le mot ‘desire’ pour la deuxième fois dans le
recueil, après le premier sonnet (v. 1). Ce rapprochement n’est sans doute
pas fortuit.
Autres sonnets en relation avec les thèmes
Sur l’interrogation de soi, les sonnets abondent ceux que j’ai appelés les
« sonnets de réflexion ». On notera, entre autres indices, l’importance du mot
‘brain’, le cerveau, dans les sonnets 77 (‘delivered from thy brain’, v. 11),
108 (‘what’s in the brain ?’, v. 1), et 122 (‘within my brain’, v. 1).
Le « je » qui parle dans les Sonnets nous interroge. La « présence » de
Shakespeare, entraperçue ici, est assumée complètement à partir du sonnet
21, vers 9, quand il déclare : ‘let me […] but truly write’. Littéralement : je ne
veux rien écrire que la vérité. À partir de là, Shakespeare ne peut plus se
cacher derrière l’image d’un prétendu poète en quête d’inspiration…
La présence de Shakespeare se fait sentir de plus en plus au-delà du sonnet
10. Elle est généralement pudique, mais Shakespeare est capable d’être tout
à fait personnel, comme au sonnet 76 (v. 7) où il évalue son travail de poète :
‘every word doth almost tell my name’, « chaque mot révèle [presque] mon
nom ». Sa présence est encore plus explicite au sonnet 136 qu’il conclut par
‘my name is Will’, « mon nom est Will ».
64
F6211(7
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Comme s’affaiblira en toi, et fleurira
En l’un des tiens tout ce que tu auras donné,
Ce sang neuf qu’en ta jeunesse tu peux offrir,
Tu l’appelleras tien quand elle aura passé.
De là viennent sagesse, abondance et beauté ;
Sinon folie, vieillesse et froide déchéance.
Si tous pensaient ainsi, la fin des temps viendrait
Et en trois fois vingt ans, le monde périrait.
Que ceux qui n’ont point été faits pour procréer
S’éteignent inféconds, informes et ignares.
Au mieux avantagé, la nature prodigue
Ses dons, afin qu’ils fructifient en abondance.
Que tu portes son sceau signifie que tu dois
Laisser une copie qui jamais ne mourra.

Position dans le recueil
Après un sonnet dans lequel Shakespeare s’est exposé personnellement, le
sonnet 11 revient à une certaine « neutralité ». Le poète ne parle plus à la
première personne il reviendra à la première personne au sonnet suivant.
« Sonnet de procréation », le sonnet 11 tend de plus en plus à privilégier la
représentation par rapport à la reproduction physique. Il s’agit encore d’un
sonnet de transition.
Adresse : à W.H.
Thème : l’absence de descendance
65
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H IDOOZHU HGVR WKH HVVK LP XOG FHDVH
$VIDVWVW VK ZDQ H VRI WKVWRZ?V WSONNET 11
Composition : 4 + 8 + 2
Construit en trois parties, ce sonnet n’est pas un « sonnet de réflexion » à
part entière, une partie du sonnet s’adresse à W.H. Le premier quatrain
envisage le futur du jeune homme récalcitrant. Les deux quatrains suivants
abordent des considérations plus générales sur le monde, la nature. Le
distique final revient à W.H. mais parle moins directement de reproduction
qu’auparavant.
Analyse
Vers 1-4 : on reconnaît ici la citation biblique : « qui veut sauver sa vie la
perdra », ‘whoever will save his life shall lose it’ (Marc, 8, 35 et Matthieu,
16, 25).
Le quatrain est composé d’une longue phrase qui répète que la procréation
permet à chacun de se prolonger dans sa descendance. Le thème a déjà été
abondamment traité aux sonnets 2 (v. 10-14), 3 (v. 11-12) et 6 (v. 11-12). La
phrase joue sur d’habiles inversions ou oppositions : ‘wane’, « faiblir »,
contre ‘grow’, « grandir », ainsi qu’entre ‘that fresh blood’, « ce sang neuf »,
et ‘when thou from youth convertest’, « quand [ta jeunesse] aura passé ». La
composition est binaire. Il y a un sous-entendu sacrificiel dans l’idée qu’il
faut mourir pour que la jeunesse ait droit de cité : « si le grain ne meurt […],
il reste seul ; s’il meurt, il porte beaucoup de fruit », ‘Except a corn of wheat
[…] die, it abideth alone : but if it die, it bringeth much fruit’ (Jean, 12, 24).
Vers 5-8 : la démonstration continue, avec un peu de philosophie et un
soupçon d’apocalypse. La triple énonciation du vers 5 trouve un écho
immédiatement au vers 6. La construction est rhétorique plus que poétique. Quant
à l’apocalypse annoncée aux vers 7 et 8, la menace est hors proportion : c’est
donner beaucoup d’importance à un garçon qui n’a pas envie de se marier à
15 ans !
‘threescore year’, « en trois fois vingt ans », cela représente trois
générations. L’influence du Psaume 90, 10, psaume sur la fragilité de l’homme,
est sensible : ‘The time of our life is threescore years and ten, and if they be
of strength, four score years’, « Le temps de nos années, quelque soixante et
dix ans, quatre-vingts si la vigueur y est. »
Vers 9-10 : dans l’escalade d’arguments, nous ne sommes pas loin de frôler
l’eugénisme. Shakespeare a la dent dure contre les laids et les débiles.
Évidemment, il cherche surtout à survaloriser la beauté, mais a-t-elle besoin de
tels arguments ? Shakespeare reconnaîtra plus tard que la beauté se suffit à
elle-même, au sonnet 69, v. 1-2 :
‘Those parts of thee that the world’s eye doth view
Want nothing that the thought of hearts can mend.’
« De ce que tout un chacun peut voir, rien en toi
Ne déplaît qu’en son cœur il voudrait amender. »
La beauté n’a pas besoin de la laideur pour être reconnue.
Vers 11-12 : reprise du sonnet 4, v. 4, ‘And being frank she lends to those
are free.’, « Généreuse, [la nature] prête à qui est généreux. » On peut
66 SONNET 11
reconnaître dans ce vers une réminiscence de Matthieu 25, 29 : « Car à tout
homme qui a, l’on donnera et il aura du surplus ; mais à celui qui n’a pas,
on enlèvera même ce qu’il a. », ‘For unto every one that hath shall be given,
and he shall have abundance : but from him that hath not shall be taken
away even that which he hath.’ Les citations de la Bible et des Évangiles
dans ce sonnet sont des arguments d’autorité à l’appui du discours. Elles sont
nombreuses dans le recueil mais ne sont jamais explicites, par crainte de
blasphème peut-être. Shakespeare y fait référence presque spontanément. Sa
culture chrétienne est partout présente.
Vers 13 : W.H. n’est plus montré ici comme le représentant de sa famille,
mais comme un modèle que la nature exhibe.
‘meant thereby’, « signifie que tu dois », rappelle les devoirs de W.H. en
tant que « belle personne ». Le « sceau » qu’a apposé la nature sur lui est une
distinction solennelle qui l’oblige.
Vers 14 : ‘print’, « imprimer », renvoie à ‘her seal’, « son sceau », au vers
précédent, et à ‘copy’, « une copie ». Shakespeare s’est convaincu que seule
une représentation, une copie de W.H. pourra lui survivre. ‘Print’ peut
s’interpréter comme une « empreinte génétique » : le thème de la
reproduction par procréation va durer jusqu’au sonnet 14. Mais déjà l’on devine
que l’imprimerie va suppléer la défaillance de W.H. Le parti pris littéraire
s’affirmera à partir du sonnet 15.
Éléments de poétique
Dans ce sonnet, comme dans quelques-uns qui ont précédé, il faut distinguer
les éléments rhétoriques, rarement poétiques, des tournures artistiques et
originales. Le début du poème est assez beau : ‘As fast as thou shalt wane’,
énoncé comme un soupir, sur un mode diminuendo. Les rimes des quatre
premiers vers sont étranges. Elles se ressemblent presque, tout en alternant
rimes masculines et rimes féminines (les rimes féminines étant plutôt rares
dans les Sonnets). On remarque quelques effets d’accumulation aux vers 5, 6 et 10.
Vue d’ensemble
Dernier sonnet « impersonnel », le sonnet 11 est en position de transition.
D’une façon générale, la progression dans le recueil n’est jamais platement
linéaire. Comme un peintre, Shakespeare travaille par retouches successives.
Les repentirs sont nombreux. Et en même temps qu’il reprend ses thèmes, il
affine sa pensée, la rend plus complexe, et certainement à ses yeux, plus vraie.
Autres sonnets en relation avec les thèmes
Le double bind du premier vers est repris au sonnet 16 (v. 13).
En fin de sonnet, W.H. est reconnu comme modèle. Le thème sera
récurrent, en particulier dans les sonnets 19 (v. 12), 68 (v. 1) et 68 (v. 13).
67
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Quand je compte le temps que psalmodie l’horloge,
Et vois le jour vaillant fondre dans la nuit sale ;
Quand j’aperçois les fleurs privées de leur fraîcheur,
Et les boucles de jais tout argentées de blanc ;
Quand je vois les futaies immenses dénudées,
Dont la verdure avait rafraîchi les troupeaux,
Et les vertes moissons d’été liées en gerbes,
Portées sur des brancards, hirsutes et blafardes ;
Alors, de ta beauté je me mets à douter :
Tu seras emporté avec le temps qui passe,
Comme grâce et beauté capitulent ensemble
Et meurent dès l’instant que d’autres les remplacent.
Contre la faux du temps rien ne peut te défendre,
Et seul un héritier pourrait en triompher.

Position dans le recueil
Ce sonnet appartient encore à la série sur la procréation. Il reprend la
métaphore de la nature, des saisons, des récoltes.
Adresse : à lui-même, puis à W.H.
Le dédicataire est signalé à partir de ‘thy beauty’, v. 9.
Thème : comment la nature meurt et se régénère.
Composition : 12 + 2
Les douze premiers vers (qui développent la métaphore sur la nature)
sont subdivisés en trois quatrains presque identiques en forme. Les deux
premiers commencent par ‘when’, « quand ». Le troisième, comme pour une
68
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(7 621SONNET 12
démonstration, enchaîne par ‘then’, « alors ». Le distique final « tire la
morale ».
Analyse
Pour beaucoup, ce sonnet est considéré comme l’un des plus beaux du
recueil, un modèle de poésie. Cela paraît étrange compte tenu du style
« poétique » qui est plutôt conventionnel. Cela a pu plaire aux Romantiques.
Y sommes-nous encore sensibles au XXIe siècle ? L’essentiel du contenu
repose sur la métaphore de la nature qui tend irréversiblement vers sa
destruction… pour mieux se renouveler. C’est le thème classique du cycle
des saisons, tout n’est qu’un éternel recommencement, etc. Dans ces
« sonnets de jeunesse », Shakespeare y croit peut-être encore, mais sa vision
du temps évoluera par la suite.
Vers 1-4 : le ‘I’, « je », qui parle au début de ce sonnet est bien Shakespeare,
mais il n’est pas aussi impliqué qu’il pourra l’être au-delà des sonnets 14, 15.
Il parle encore « en poète ». Il se retient. Il met une certaine distance entre
son devoir à accomplir (écrire un « sonnet de procréation ») et son sentiment
réel pour W.H., qu’il n’ose encore exprimer pleinement. D’ailleurs, le sonnet
n’offre que des images connues, avec la métaphore courante de la nature qui
perd peu à peu ses qualités, du temps qui passe irrémédiablement.
Au premier vers, l’horloge « dit » le temps, ‘tells the time’. Il s’agit d’un
carillon. Il y a quatre cents ans, le temps était donné par l’horloge publique.
On « entendait » l’heure plus souvent qu’on ne la voyait.
Le premier vers concerne le temps que la pendule égrène. La deuxième
vers considère le temps d’une journée. Le troisième vers envisage un temps
plus long, celui qu’il faut à une violette pour perdre sa fraîcheur. Le
quatrième vers contemple une chevelure qui, au fil des ans, se charge de cheveux
blancs. Les segments de temps considérés s’allongent.
Vers 5-8 : quatrain sur les saisons et le passage de l’été à l’hiver. Les vers
5 et 6 évoquent la chute des feuilles, les vers 7 et 8, ce qu’il reste des
moissons. Les « brancards », ‘bier’, du vers 8, font référence à la mise en
« bière ». Sur les deux quatrains, nous trouvons la même désolation, tout se
dégrade et sombre dans la laideur.
Vers 9-12 : « explication » de la métaphore pourtant évidente. La beauté
de W.H. est semblable aux fleurs, aux saisons, aux arbres, aux moissons.
L’interrogation du vers 9 sera reprise et amplifiée au sonnet 15, mais avec
une issue toute différente. Ici, Shakespeare paraît croire encore à « l’éternel
retour ». Nous sommes en face d’une pensée mythique.
Au vers 10, les ‘wastes of time’, littéralement les « reliefs du temps », c’est
ce qui reste quand tout est passé, comme des lambeaux de temps. L’image
est passablement synesthésique qui associe le temps invisible à une image
physique et spatiale.
L’expression ‘themselves forsake and die’, « capitulent ensemble et
meurent », suggèrent que la beauté ne résiste pas aux assauts du temps, elle
est trop faible. La même idée est reprise au sonnet 65 (v. 3-4), quand le poète
parle de ‘beauty […] whose action is no stronger than a flower’, « la beauté
69
FSONNET 12
[…] qui n’a pas plus de force qu’une fleur ». Ce qui est intéressant à relever
ici, c’est le fait que ce sont les nouvelles pousses qui chassent les anciennes,
les jeunes qui éliminent les vieilles. Il y a une espèce de rivalité mimétique
entre jeunes et vieux et ce sont toujours les plus jeunes (et les plus beaux)
qui gagnent. La beauté est en concurrence avec elle-même.
Vers 13-14 : le ‘time’ du premier vers et celui du vers 13 ne sont pas les
mêmes. Le premier est celui de la pendule, le temps qui coule sur la durée
d’une journée. Le temps qui porte une faux, à la fin du sonnet, c’est la Mort.
L’allié de la mort, c’est le temps, et souvent ils se confondent. ‘Time’s
scythe’, « la faux du temps », est encore une image classique. La camarde est
toujours représentée avec une faux. L’image rappelle la faux qui a coupé les
moissons du vers 7.
‘breed’, « un héritier », rappelle le thème de la procréation.
‘to brave him’, « triompher », suggère un défi, une bataille. Il annonce le
début du sonnet 16.
‘when he takes thee hence’, littéralement : à ta mort.
Éléments de poétique
Les « tournures poétiques » ne manquent pas. Shakespeare ne les a pas
inventées. En quoi se montre-t-il original ? Surtout dans les rythmes et
assonances : ‘count the clock’ (v. 1) joue sur le son /k/, ‘tells the time’ (v. 1)
sur le son /t/, ‘from heat […] the herd’ (v. 6) sur le /h/, ‘bier with white and
bristly beard’ (v. 8) sur /w/ et sur /b/,‘breed to brave’ (v.14) sur /br /. On
notera aussi l’enjambement ‘forsake and die’ (v. 11-12), qui rend ‘die’ plus
dur et plus douloureux.
Vue d’ensemble
Le ton n’est plus à la menace, mais plutôt à la déploration. Il est question de
déchéance et de mort. Shakespeare se fait de moins en moins « pédagogue »
et regrette pour lui-même la beauté éphémère de W.H. Le sonnet n’est donc
pas « personnel » à cause de l’emploi de la première personne (quatre ‘I’ sur
quatorze vers), mais à cause du sentiment que le poète éprouve et exprime :
‘I question make’, « je me mets à douter ».
Autres sonnets en relation avec le thème
Le thème du temps dévastateur est repris aux sonnets 15, 19, 33, 55, 60, 63,
64, 65, 73, 104, 115, 123.
70
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QVD\VR U6R \R UOH DWKH D <RXKD
Que n’êtes-vous vous-même ! Amour, hélas, vous n’êtes
Vous-même que le temps que dure votre vie :
Contre une fin prochaine, il faut vous préparer,
En donnant à autrui votre douce apparence.
Ainsi cette beauté, que vous avez en bail,
Ne viendrait pas à terme, et vous seriez encore,
Après votre décès, à vous-même pareil,
Et vos traits si charmants seraient réincarnés.
Qui vouerait au déclin une maison si noble,
Qu’une honorable union viendrait consolider
Contre les vents violents de la saison d’hiver
Et la rage et le froid éternels de la mort ?
Des frivoles, peut-être ! Amour, vous savez bien
Que vous avez un père ; alors, ayez un fils.

Position dans le recueil
Typiquement, un « sonnet de procréation ». Sans doute un sonnet de
« commande » par la famille de W.H. dont il est question au vers 9 : ‘so fair
a house’, « une maison si noble ».
Adresse : à W.H.
Thème : croissez et multipliez.
Composition : 14
Ce sonnet est extrêmement compact. À aucun moment Shakespeare ne dévie
de sa trajectoire. Les quatorze vers forment un tout.
71
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(7 621SONNET 13
Analyse
Ceci est le premier sonnet, sur un total de 34, où Shakespeare vouvoie W.H.
Il est difficile de savoir s’il existe une réelle différence de comportement
chez lui selon qu’il tutoie ou qu’il vouvoie le jeune homme. Le vouvoiement
marque-t-il une distance particulière ? Cela est possible. Le sonnet 13 est
aussi le premier où Shakespeare interpelle le jeune homme en l’appelant
‘love’, ‘dear my love’. Aucun verbe n’est conjugué à la première personne,
par contre, ‘you’, ‘your’, ‘yours’ abondent ; on compte 17 pronoms et
adjectifs dont 3 ‘your self’, avec un sommet au vers 2 : ‘you your self’. Le
poète paraît obsédé par son modèle.
Vers 1-2 : l’exclamation de départ est touchante. Shakespeare voudrait
connaître le vrai W.H., mais le jeune noble est entouré d’un réel mystère.
L’insistance sur ‘self’, « vous-même », qui apparaît trois fois dans le sonnet
(v. 2 et 7), a un sens philosophique. Être soi pose la question de l’identité.
Nous-mêmes, lecteurs, sommes très embarrassés de ne pouvoir identifier W.H.
que par ses initiales. La question est la même pour Shakespeare : qui est W.H. ?
À cette question s’ajoute le problème de l’appartenance. S’appartient-on ?
W.H. s’appartient-il ? Ou bien, appartient-il à sa famille et n’a-t-il d’autre
devoir que d’assurer la descendance de sa lignée ? Sa beauté, fascinante, est
l’objet de tous les regards, elle fait de lui un être sur lequel les désirs
convergent et, par là, il ne s’appartient plus : il est happé par tous les désirs
qu’il suscite… Le mot ‘self’ désigne donc moins « l’essence » de W.H., son
être, son âme, que sa réalité, sa présence équivalente à aucune autre.
‘but love’ peut conduire à plusieurs interprétations. La plus courante, c’est
que ‘love’ désigne W.H., puisque c’est à lui que Shakespeare parle. Mais on
peut imaginer une découpe différente et lire ‘O that you were your self but
love’ d’un trait, ce qui voudrait dire : « Ah ! si vous n’étiez qu’amour ! ». La
suite, sans virgule, ‘you are no longer yours than you your self here live’,
signifie : « vous n’êtes vous-même que tant que vous êtes vivant, présent, ici
et maintenant ». Cette présence envahissante de W.H., déjà signalée au
sonnet 10 (‘thy presence […] gracious and kind’, « ta présence, aimable et
gracieuse », v. 11), occupe entièrement l’esprit de Shakespeare qui appelle
W.H. (‘you’, ‘your self’) tout le long du poème.
Shakespeare se révèle un peu à travers ‘but love’. Mais aussitôt, il reprend
le droit fil de son discours sur la procréation.
Vers 3-4 : la mort rôde. L’argument de la mort paraît toujours
incontournable. Sentant que l’expression est un peu violente, Shakespeare l’adoucit
par ‘your sweet semblance’, « votre douce apparence ».
Vers 5-8 : au sonnet 11 (v. 14), Shakespeare a parlé de ‘copy’. Ici il dit
‘semblance’, l’image devient de plus en plus sa préoccupation.
Dans le deuxième quatrain, nous retrouvons les mêmes arguments que
précédemment. ‘decease’, « décès » remplace ‘your coming end’, « une fin
prochaine » ; ‘your sweet semblance’, « votre douce apparence », devient
‘your sweet form’, « vos traits si charmants » ; ‘some other’, « autrui » est
remplacé par ‘issue’, « réincarné ».
72 SONNET 13
‘which you hold in lease’, « que vous avez en bail », rappelle le sonnet 4,
v. 3 : ‘Nature’s bequest gives nothing, but doth lend’, « Le don de la nature
est un prêt et rien d’autre ». La référence au « bail », ‘lease’, est une
métaphore économique qui sera reprise au sonnet 18 (v. 4).
Vers 9-10 : les trois vers rappellent le sonnet 3, v. 5-6, au mot près, ‘husbandry’.
La référence à ‘house’, « maison » laisse entrevoir que Shakespeare ne parle
pas pour lui-même, mais au nom de la famille. C’est la famille qui a passé
commande.
Vers 11-12 : les deux vers reviennent sur les ravages du temps évoqués au
sonnet précédent.
Vers 13-14 : nous tombons sur le même mot ‘unthrift’ qu’aux sonnets 4
(v. 1) et 9 (v. 9). Le distique final est original pour ‘dear my love’, qui est un
aveu. Toute familiarité avec un noble étant exclue, il est surprenant que
Shakespeare se laisse aller à un comportement si ouvertement sentimental.
La fin du dernier vers est très impérative. L’image du dédoublement du
père dans le fils qui lui-même aura un fils est un kaléidoscope comme
Shakespeare les aime.
Éléments de poétique
La cadence très régulière de ce sonnet impossible à rendre exactement en
français en fait un poème rythmé particulièrement agréable à entendre.
Même les répétitions (abusives pour un « classique » français) donnent un
charme certain au sonnet. Il n’est pas dit qu’on en retienne mieux le contenu,
hormis les cinq dernières syllabes.
Vue d’ensemble
Ce sonnet est une contradiction du début à la fin. Jamais Shakespeare ne
s’est exprimé de façon aussi sincère et aussi libre, et en même temps, il
plaide une cause qui n’est pas la sienne et qui ne regarde que la famille de
W.H. Avant les sonnets plus authentiques qui vont suivre, celui-ci est une
espèce de compromis entre le devoir et le désir. Lequel des deux
Shakespeare, de l’amoureux qui se révèle à lui-même et de l’artiste travaillant sur
commission, est le plus vrai ? Les deux sont vrais. Nous voyons Shakespeare
en « poète officiel » tout encombré de sa livrée de serviteur d’une noble
famille et son mécène par-dessus le marché. Il va bientôt se défaire de ce
costume qui l’embarrasse.
Autres sonnets en relation avec le thème
Hormis sa présence dans la « série sur la procréation » et les mentions déjà
faites sur le temps et ses méfaits, le sonnet 13 ne renvoie pas à beaucoup
d’autre thèmes connus.
73
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P\ URQR DYH LQNV, PHW QG\HW
LW\ TXDORQVDV RU IGHD RXHV ISOD
O WHVWHO PLQ LHIRE XQHW DQ,IR RUF
LQG QGZ DLQDGHU XQ WKLVHDFKK JWR LQ RLQ
OOJRZHOO LWVK QFHVLI WK VD\ZL
G HQILQ QKHD L DW, WW \RIWSHGLF
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YHU FR RXZRXO HW RV HOI K\V W IIUR
WH JQRVWLFD LV,SU KHHW RIW 2UHOVH
GDWH QG RPD DXW\?VGR QG DWK?V 7ULV7K\HQG
Je ne tiens pas du ciel tout ce que je connais,
Il me semble pourtant que je suis astrologue ;
Non point pour annoncer fortune ou infortune,
Ni fléaux, ni malheurs, ni le temps qu’il fera ;
Je ne saurais non plus prédire l’avenir,
Annoncer à chacun la pluie, le vent, l’orage,
Ni dire des puissants s’ils feront de bons princes,
Ni dévoiler ce que dans le ciel je découvre.
De tes yeux seulement, je tiens tout mon savoir :
Deux astres permanents et qui m’enseignent que
Vérité et beauté s’épanouiraient ensemble
Si tu t’offrais enfin en t’oubliant toi-même.
Sinon de toi, déjà, j’entrevois l’agonie,
Beauté et vérité périssant avec toi.

Position dans le recueil
Nous approchons de la fin de la « série sur la procréation ». Le thème est
seulement évoqué à la fin du sonnet, et encore, de façon indirecte.
Shakespeare avance dans d’autres directions et son écriture est de plus en plus
personnelle.
Adresse : à lui-même, puis à W.H.
Thèmes : l’astrologie comme métaphore, la beauté comme repère, et le
narcissisme comme danger.
Composition : 8 + 4 + 2
La métaphore de l’astrologie s’étale sur deux quatrains. Puis Shakespeare,
comme souvent, « explique » la métaphore ou, comme ici, en joue. Le distique
final est moins « moral » que les précédents, et beaucoup plus intime.
74
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XWI WKL HH\HV \N RZOHG H,GHU YH
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(7 621SONNET 14
Analyse
Ce sonnet présente une rupture ironique dans la série. Nous retrouvons
quand même le thème du futur indécidable et menaçant.
Vers 1-2 : avant d’introduire la métaphore de l’astrologue, Shakespeare se
dédouane de tout soupçon de superstition. Il ne croit manifestement pas à
l’astrologie ‘yet methinks…’, « il me semble pourtant ». La comparaison
l’amuse et lui permet de jouer au « jeu des pronostics ». Le thème du
« temps qui passe et détruit tout sur son passage » est repris, mais sur un
mode plus léger, presque souriant. Le sonnet ne manque pas d’humour.
Érudition. À l’époque élisabéthaine, l’astronomie et l’astrologie se
confondaient souvent.
Vers 3-8 : ayant juré qu’il n’était pas astrologue, Shakespeare s’amuse à
« faire comme si » il l’était quand même un peu. Les exemples qu’il prend
relèvent de l’horoscope ordinaire très à la mode du temps de Shakespeare.
Il s’excuse de son manque de science en cette matière. Il ne peut pas « à la
minute près », ‘to brief minutes’, prédire l’avenir !
Au vers 7, Shakespeare n’oserait certainement pas jouer les Nostradamus
auprès des princes, il imagine seulement quelle prévision peut être faite à
ceux qui vivent sous la tutelle des puissants. Il dit ‘with princes’ et non ‘to
princes’.
Vers 9-10 : tout ce stratagème n’a consisté qu’à amener la comparaison des
yeux de W.H. à deux étoiles qui brillent et semblent guider les pauvres
créatures sublunaires. Le clin d’œil à Roméo et Juliette est assez évident. La
pièce a été écrite aux alentours de 1595, ou peu avant, ce qui correspond au
début de la rédaction des Sonnets. Dans la tragédie des amants de Vérone,
Roméo ignorant son destin, déclare au début de la pièce : ‘some
consequence, yet hanging in the stars…’, « ce qui doit arriver est encore
suspendu dans les étoiles… » (acte I, scène 4, v. 107). Voilà pour la
prédiction. Un peu plus loin, Roméo décrit les yeux de Juliette qui brillent
dans la nuit de la façon suivante (acte II, scène 2, v. 15-17) :
‘Two of the fairest stars in all the heaven,
Having some business, do entreat her eyes
To twinkle in their spheres till they return.’
« Deux des plus belles étoiles du ciel,
Ayant affaire ailleurs, ont chargé ses yeux
De scintiller dans leurs sphères jusqu’à leur retour. »
Le symbole est facile, mais Shakespeare ne peut pas s’empêcher de se
prendre pour Roméo dans la situation où il se trouve. Il n’est sûrement pas
dupe.
À ce moment de la découverte de son amour pour W.H., le sentiment
paraît sans conséquence et tout est beau. Shakespeare parle de ‘constant
stars’, « deux astres permanents », alors qu’il sait que rien n’est stable ici-bas.
Dès le sonnet suivant, il se lamentera sur ‘the conceit of this inconstant stay’,
75
FF

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vendredi 2 décembre 2016 - 02:06