Les tragédies du foyer / par Paul Deltuf

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C. Reinwald (Paris). 1868. 1 vol. (327 p.) ; in-18.
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Publié le : mercredi 1 janvier 1868
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LES TRAGEDIES
DU FOYER
PAR
PAUL DELTUF
PARIS
C. REINWALD, LIBRAIRE ÉDITEUR
15. RUE DES SAINTS-PÈRES, 15
1868
LES TRAGEDIES
DU FOYER
IMPRIMERIE L. TOINON ET Ce, A S AINT - GERMAIN.
LES TRAGÉDIES
DU FOYER
PAR
PAUL DELTUF
PARIS
G. REINWALD, LIBRAIRE ÉDITEUR
15, RUE DES SAINTS-PÈRES, 15
1868
1867
LA
DERNIERE PASSION
D'UN
HOMME A BONNES FORTUNES
LA
DERNIÈRE PASSION
D'UN
HOMME A BONNES FORTUNES
« Enfin, ma tante, dit Mme de Preuilly, tout en
jetant un regard de satisfaction sur la plus coquette
des toilettes du matin, voulez-vous, me permettre
une insinuation un peu risquée? C'est qu'il a été
amoureux de vous.
— Lui, Laurencey? Jamais, je t'assure! repartit
Mme de La Fresnaye. » Elle rattacha sa laine et elle
ajouta : « Ni lui ni personne, vois-tu. »
Sa voix tremblait légèrement; elle avait un peu
pâli sous ses cheveux noirs semés de quelques che-
veux blancs qu'elle ne prenait même pas la peine
de dissimuler, et Mme de Preuilly se mordit les lèvres.
Elle n'ignorait pas, en effet, que Mme de La Fres-
4 LES TRAGÉDIES DU FOYER
naye avait éprouvé, avant son mariage, un chagrin
de coeur des plus amers, au ressentiment duquel
l'eût à peine soustraite un meilleur mari, et elle re-
grettait d'avoir réveillé, par cette parole inconsi-
dérée, des souvenirs auxquels elle attribuait le
trouble de sa tante. Elle l'aimait beaucoup, et cette
affection était partagée par tous ceux qui connais-
saient la comtesse. Après avoir vécu, pour s'étour-
dir, dans la dissipation coûteuse d'une femme à la
mode, elle n'avait usé de la liberté du veuvage que
pour venir se fixer dans ses terres, oublie avait
achevé l'éducation de son fils unique, qui était
alors en Italie. En attendant, l'embarras de Mme de
Preuilly était manifeste, et ce fut Mme de La Fres-
naye qui lui vint en aide en ajoutant :
« Mais il m'a bien fait un peu la cour, comme il
la fait à toutes les femmes. Seulement, il a compris
qu'il perdrait son temps, et il n'a pas insisté. Ce
sera peut-être ton tour un de ces jours, qui sait?
— Je ne crois pas, répondit nettement Mme de
Preuilly, il n'ignore pas combien nous nous aimons,
mon mari et moi, et puis Mais ce ne sont pas
mes affaires »
C'était une femme de vingt-six ans, blonde, mai-
LA DERNIÈRE PASSION 5
gre, avec le teint inégal des blondes qui n'ont plus
quinze ans, pleine d'élégance, très-adroite, médio-
crement riche et rongée d'ambition. Elevée dans un
salon politique, où elle avait vu passer tout ce que
Paris, j'allais dire l'Europe, renferme d'hommes
éminents, elle avait promptement acquis ce tact
sûr, ce sens pratique et rassis, sans lesquels on n'ar-
rive à rien, mais avec lesquels on peut arriver à
tout dans ce monde-là. Son mari, sans manquer
d'intelligence, ne la valait pas ; en somme, c'était
elle qui menait la barque de leur fortune présente
et future. Par son esprit, son instruction, par la
perfection de sa conduite et la souplesse irrésistible
de ses manières, quand elle voulait faire la souple,
Mme de Preuilly s'était conquis une influence. Par
malheur, l'homme duquel dépendait l'avancement
de son mari était le seul qui résistât à cette adroite
personne; prévenu soit par des rapports défavora-
bles, soit par son peu de confiance dans les talents
de M. de Preuilly, cet insaisissable diplomate, tout
en promettant beaucoup, s'obstinait à ne rien faire;
le bruit courait que, tant qu'il serait là, M. de
Preuilly n'obtiendrait pas la place qu'il ambition-
nait, celle de premier secrétaire d'ambassade à
6 LES TRAGEDIES DU FOYER
Vienne, à Londres ou à Berlin. Laurencey connais-
sait beaucoup ce ministre intraitable, mais ils
étaient brouillés, et Laurencey, sans se refuser à
un rapprochement, avait juré qu'il ne ferait pas le
premier pas. Or, comme le ministre en avait dit
autant, il y avait peu d'apparence qu'on les vît se
rencontrer sur le terrain de la conciliation.
« Et Pierre? demanda tout à coup Mme de Preuilly,
nous espérions bien le trouver ici quand mon mari
m'y a amenée. Pourquoi lui faites-vous prolonger
son séjour là-bas?
— Ah! répondit la comtesse, ce ne sera pas,
j'espère, une prolongation bien longue. Tu sais,
quand on fait un voyage, il ne faut pas l'écourter ;
mais Pierre se plaît à Florence, il s'y porte bien, et
j'ai pensé »
En cet instant, une jeune fille en robe de percale
imprimée traversa le salon, non sans s'arrêter de-
vant une table pour y prendre un livre.
« Vous allez lire dans le jardin, ma belle, lui dit
la comtesse. Allez, cela vous fera du bien, et je vous
trouve un peu pâlotte depuis trois ou quatre jours.
Est-ce que vous avez encore mal dormi? N'êtes-vous-
pas bien dans votre chambrette? S'il vous man-
LA DERNIERE PASSION 7
que quelque chose, il faut le demander à Jus-
tine.
— Oh ! vous êtes trop bonne, ma cousine, et je
serais bien difficile de ne pas me trouver bien chez
vous. »
En disant cela, Rose de LaFresnaye se rapprocha
de la comtesse et lui baisa la main avec une grâce
étudiée.
« Rose, dit alors Mme de Preuilly de sa voix la plus
caressante, savez-vous que vous m'avez accompa-
gnée comme on ne l'est guère, hier au soir. Et
comme vous avez chanté vous-même! M. Laurencey
en était ravi. Cela vous ennuierait-il de me faire
répéter quelque chose avant dîner?
— Mais non, madame, au contraire. Voulez-vous
que je vous attende ici à cinq heures?
— C'est cela, reprit Mme de Preuilly, avec son
sourire de sirène-; seulement, c'est mon jour
d'écrire à mon mari, et si je me faisais un peu at-
tendre vous ne m'en voudriez pas trop, n'est-ce
pas? Quelle jolie personne, ajouta-t-elle quand Rose
fut partie, et voyez-moi quelle tournure Tenez,
ma tante, vous avez raison de retenir notre Pierre
loin d'ici. Car savez-vous que c'est un vrai contre-
8 LES TRAGÉDIES DU FOYER
temps que la présence de cette jeune fille, mainte-
nant qu'il s'offre pour votre fils un de ces ma-
riages
— Si je le sais! interrompit la comtesse, mais il
y a des obligations de famille auxquelles on ne peut
se soustraire.
— Le tout est de la marier, dit Mme de Preuilly.
— Tu sais, reprit la comtesse, que je m'en oc-
cupe. Fais-la donc causer sur le compte de ce
M. Mortimer.
— C'est fait, et je crois qu'elle aimerait mieux
Laurencey.
— Elle, Laurencey, s'écria Mme de La Fresnaye,
à dix-huit ans, un homme de cet âge, un vieux roué,
un sceptique, un endurci du célibat La malheu-
reuse est folle, il ne l'épousera jamais
— Pourquoi donc pas? demanda Mme de Preuilly.
Et au fait, peu vous importe, n'est-ce pas, que
Mlle Rose devienne Mme Laurencey ou Mme Mortimer,
pourvu que Mlle Leharivel devienne Mme de La Fres-
naye.
— Il est certain, dit la comtesse, que pour moi...
Mais, je te le répète, Laurencey ne l'épousera pas,
et, ce qui pourrait bien résulter de tout cela, c'est
LA DERNIERE PASSION 9
qu'elle évinçât un futur sans mettre la main sur un
mari.
— Elle ne sera pas si sotte, j'espère, reprit
Mme de Preuilly. Ou elle n'est pas femme, ou elle a
bien vu que Laurencey est amoureux d'elle, et dès
lors....
— Amoureux, lui, et surtout amoureux comme il
faut l'être pour faire un mariage aussi risqué que
celui-là ; je veux le voir pour y croire, s'écria Mme de
La Fresnaye avec une vivacité qui frappa sa nièce.
—Eh bien, chère tante, reprit-elle, vous n'avez
qu'à regarder, car rien n'est plus visible. Bien plus,
observez-les seulement une heure, par exemple ce
soir à dîner, et vous verrez qu'ils sont bien près de
s'entendre. Cela vous contrarie?
— Oui, dit la comtesse, car je crains qu'il n'en
advienne rien de bon. Ce mariage avec Mortimer
eût été bien plus raisonnable. »
Henri Mortimer était un jeune homme établi dans
le pays depuis peu de temps et qui paraissait jouir
d'une aisance modeste. On ne savait rien de sa fa-
mille ; mais comme il était bien élevé, d'un caractère
doux, en somme, de relations agréables, on le rece-
vait volontiers. Bien avant l'arrivée de Rose, Henri
2.
10 LES TRAGÉDIES DU FOYER
Mortimer fréquentait assidûment La Fresnaye, où il
trouvait, dans la personne de Pierre, un compagnon
de son goût : ils chassaient ensemble ; Pierre prê-
tait son cheval à Henri, qui n'en avait pas, Pierre
empruntait à la modeste bibliothèque de Henri les
livres dont il avait envie. Quand Mme de La Fresnaye
avait dû se séparer de son fils, auquel on avait or-
donné le climat du Midi, elle avait été touchée de
voir que son jeune voisin n'avait pas discontinué
ses visites; loin de là, il semblait avoir pris à tâche
d'adoucir par ses soins les regrets de cette sépara-
tion. Grâce à lui, la comtesse trouvait encore à faire
une partie de tric-trac ou d'écarté. Voyant que Mor-
timer se renfermait dans un silence absolu en ce qui
concernait ses antécédents, elle s'était abstenue de
toute investigation. A partir de l'arrivée de Rose,
Mortimer avait redoublé d'assiduités, et, bien qu'il
ne se fût pas départi de la réserve qui lui paraissait
habituelle en toute chose, Mme de La Fresnaye était
en droit de croire que tout cela finirait par un ma-
riage, comme aussi bien le désirait-elle vivement.
Depuis trois semaines, Mortimer était parti en an-
nonçant qu'il allait faire un voyage à Paris ; c'était
vers le même temps que Laurencey était venu habi-
LA DERNIÈRE PASSION 11
ter sa terre de Génonville. En attendant, ce que
Mme de La Fresnaye venait d'apprendre lui causait
un trouble extrême, puisque tous ses projets étaient
traversés, et elle s'était mise à réfléchir à tout cela
si profondément, qu'elle ne s'aperçut pas que sa
nièce l'avait quittée.
Le salon du château de La Fresnaye, où nous
avons si brusquement pénétré, n'avait de' remar-
quable que les tapisseries dont il était tendu. Pré-
sent de Sully à ce comte de La Fresnaye, qui s'était
retiré dans ses terres de la Beauce en quittant le
service, où il s'était distingué à la solde ou plutôt à
la suite du Béarnais, elles reproduisaient trois épi-
sodes plus ou moins authentiques de la descente de
Scipion en Afrique et de la défaite d'Annibal, qui
était constamment représenté avec une barbe de
sapeur, tandis que Scipion, rasé de frais, respirait
la grâce adorable d'un danseur de ballet héroïque.
Chaque panneau avait un entourage de fleurs et de
fruits d'un travail merveilleux; c'était là que l'ar-
tiste s'était surpassé, le cadre valait mieux que le
tableau, tradition qui ne s'est pas complètement
perdue. Le quatrième côté de la pièce avait, au mi-
lieu, une cheminée de chêne à corniches et à mou-
12 LES TRAGÉDIES DU FOYER
lures d'une extrême simplicité. Nombreux, propres
et plus ou moins commodes, les meubles dataient
indifféremment de Henri IV, de l'Empire et de la
Restauration ; le lustre de cuivre qui pendait du pla-
fond appelait des réparations toujours différées.
C'est qu'outre l'énorme brèche faite à sa fortune
par les prodigalités d'une jeunesse entraînée,
Mmede LaFresnaye avait aussi perdu une somme assez
forte dans une entreprise, où elle avait cru trouver
la Californie sans sortir du département de la Seine.
Un cheval de selle pour Pierre, assez joli produit
du Yorkshire, deux autres chevaux, de six ou sept
cents francs l'un, qu'on attelait en poste le diman-
che et qui menaient en semaine le sable et les cail-
loux, telle était la composition de l'écurie, dont le
personnel était avantageusement représenté par le
jardinier et son garçon. C'était lui qui montait à
cheval après avoir endossé un costume assez peu
classique. A la vérité, et avec toute l'économie pos-
sible, Mme de La Fresnaye ne savait trop comment
elle ferait pour garder sa terre, après avoir pourvu
à l'établissement de son fils, si elle ne prenait pas le
parti douloureux de ne lui donner en dot que le vi-
vre et le couvert.
LA DERNIÈRE PASSION 13
Sur ces entrefaites, le tuteur de Mlle Leharivel lui
avait formellement proposé sa pupille pour bru.
C'était un riche cultivateur, fermier de son bien,
médaillé, membre du conseil municipal, un peu
brusque, mais homme de sens, et qui, se voyant
bien reçu, avait bellement proposé à Mme de La Fres-
naye de la prendre dans son cabriolet, pour aller à
Chartres voir l'enfant. Aussitôt dit, aussitôt fait, et
je n'ajouterai pas marché conclu, car rien n'est plus
légitime de la part de deux familles, que de préparer
un mariage de loin, en réservant la ratification du
contrat à la volonté des jeunes gens. Fille d'un beau-
frère de son tuteur, Eulalie n'était au fond qu'une
paysanne, mais une paysanne bien élevée, pourvue
d'une dot de deux millions. Promettant d'être jolie,
elle était l'orgueil et la joie du couvent, où le grand
vicaire se trouva par hasard pour donner à la com-
tesse d'excellents renseignements sur la famille.
Quand, le soir de ce jour mémorable, la com-
tesse de La Fresnaye, Tosinghi par sa mère, se
trouva seule dans sa chambre avec la pensée de
cette mésalliance, elle n'éprouva rien des scrupules
d'une Française du faubourg Saint-Germain. Si les
Leharivel avaient vendu du seigle, du blé, de l'a-
14 LES TRAGÉDIES DU FOYER
voine et de l'orge, les Tosinghi avaient cardé, tissé,
et surtout teint de la laine, à côté de la boutique où
la fortune des Médicis commença, et cela par le
commerce de la droguerie, selon toute apparence.
M. Pierre de La Fresnaye, qui avait un nom, épou-
sait une fille qui avait de la fortune ; cela était con-
forme, non-seulement aux traditions du bon sens
italien, mais de bien des pays circonvoisins. Refu-
ser un semblable arrangement eût été de la dé-
mence, et enfin, Mme de La Fresnaye, qui remontait
à 1254 par les marchands, aimait autant s'allier à
la bonne bourgeoisie du pays qu'à cette noblesse de
province dont l'origine ne se perd pas toujours dans
la nuit des âges. Quel soulagement pour une mère
de n'avoir plus à se dire :
« Il est pauvre, et c'est ma faute pour une bonne
part !»
Et cette petite personne qui tombait du ciel
comme tout exprès pour ruiner tant d'espérances
avec ses beaux yeux ! Pierre avait le coeur tendre,
il avait toujours exprimé l'intention de se marier
selon son coeur, et comment admettre qu'ainsi fait,
il vécût impunément près de Rose, sous le même
toit ! C'était à se damner. Aussi avec quel empres-
LA DERNIÈRE PASSION 15
sement Mme de La Fresnaye avait accueilli l'idée
d'un mariage qui coupait court à tout, on se le fi-
gure aisément. La suite de ce récit, où Pierre de La
Fresnaye n'apparaîtra même pas, prouvera une
fois de plus combien sont vaines, la plupart du
temps, nos préoccupations d'avenir, mais chacun
comprendra celles de Mme de La Fresnaye. Cepen-
dant, se dit-elle enfin, de deux choses l'une, ou ma
nièce se trompe, et alors Mortimer donne tête bais-
sée dans cette dot de trente-deux mille francs, ou
Laurencey se mettra sur les rangs, et cela fait deux
futurs au lieu d'un. Encore une fois, que lui impor-
tait? Mais une troisième hypothèse se présentait, et
c'était pour le moins la rupture, sans compensation,
de ce projet de mariage un instant caressé. Cette
pensée causait naturellement à la comtesse une cer-
taine agitation.
« Qu'avez-vous donc, madame? dit tout à coup
un homme qui venait d'entrer dans le salon ; est-ce
que vous jouez la comédie ce soir ? On dirait que
vous répétez un rôle ?
— Ah ! c'est vous, Laurencey, reprit la comtesse
en levant les yeux, lisez-moi le journal, vous serez
aimable.
16 LES TRAGÉDIES DU FOYER
— Volontiers, répondit Laurencey, en se dirigeant
vers une table , où la Gazette de France fraternisait
avec le Constitutionnel; faut-il supprimer la politique?
— Pas du tout ! s'écria Mme de La Fresnaye, est-ce
que vous me prenez pour une linotte? »
Quel âge avait-il ? Mystère impénétrable ! Le fait
est qu'il ne montrait guère que la quarantaine, un
peu plus peut-être. D'une taille moyenne, mais
d'une structure accomplie, ni gras, ni maigre, mus-
culeux et élégant, il avait conservé des cheveux
abondants et noirs sans le secours de l'art. Des
moustaches fines et touffues ombrageaient une bou-
che volontaire et spirituelle, que le rire même en-
tr'ouvrait à peine pour montrer des dents blanches
et régulières. Il avait le pied fort, mais droit et haut,
de belles mains sèches, et à l'annulaire de la main
gauche, une turquoise de prix. Ses traits étaient ré-
guliers sans froideur, le nez droit, le regard cares-
sant et calme. Il semblait ignorer l'envie, la médi-
sance et la peur, et le fait est qu'il s'était réfugié
dans l'inexpugnable indifférence des hommes qui ne
tiennent à rien parce qu'ils ne croient à rien. Ses
gens l'adoraient ; ils étaient tous vieux dans la mai-
son, et d'ailleurs, s'il les payait bien, il leur donnait
LA DERNIÈRE PASSION 17
peu. Il en était de même pour les journaliers du
pays qu'il employait sur sa terre, et qui le craignaient
tout en l'aimant. Il était à l'aise avec tout le monde,
et, à moins qu'il ne le voulût bien, personne n'était à
l'aise avec lui. En somme, il était aimable au su-
prême degré, parfait galant' homme, mais souvent
sec, comme quiconque a vécu dans une continuelle
défiance des autres.
Laurencey portait, ce jour-là, une jaquette et un
gilet de velours marron , avec un pantalon gris de
fer, tombant sur des guêtres de coutil blanc et une
cravate gros bleu. Il avait déjeuné au château, et,
quand il était rentré dans le salon, il tenait à la
main un chapeau de campagne.
Tout à coup, il interrompit sa lecture, et se passa
la main sur le front, en réprimant à peine un pro-
fond soupir.
« Juste ciel, dit la comtesse, vous soupirez,
Laurencey! Qu'est-ce que cela signifie? Est-ce
que vous avez des peines de coeur, mon pauvre ami?
— J'en ai du moins d'une autre nature, répondit-
il, et d'assez vives; quant aux peines que vous di-
tes, j'en ai eu, et vous savez que cela dure long-
temps, comtesse.
18 LES TRAGÉDIES DU FOYER
— Oui, reprit sèchement Mme de La Fresnaye,
toujours. Seulement un temps vient où l'on n'en
souffre plus. Et vous souffrez ?
— Oui, dit-il, de l'estomac, souvent !
— Ah ! reprit-elle, ce n'est pas cela. Vous êtes
amoureux, mon cher, et de Rose.
— Amoureux... vous vous trompez. Votre jeune
cousine est charmante, et je regrette de n'être plus
d'âge à l'aimer, voilà tout.
— C'est déjà bien grave, dit la comtesse, qui
voulait tâter le terrain. Pourquoi dissimuler avec
moi, si cette jeune fille vous plaît : après tout, elle
est à marier et vous aussi.
— Non, je suis vieux, et elle est si jeune ! Ce se-
rait une folie. Qu'aimerait-elle en moi? ma fortune!
Et sérieusement, comtesse, pas un mot devant cette
enfant qui puisse lui donner à croire... Sur mon
honneur, je ne songe pas plus à l'épouser... Cela
est si vrai que si, pour faciliter son mariage, il fal-
lait... comment dire cela... je serais heureux...
heureux de la savoir heureuse! Voilà! Je...
— C'est la première fois que je vous entends
balbutier, remarqua Mme de La Fresnaye d'un ton
assez amer. Soyez donc franc, ajouta-t-elle avec
LA DERNIÈRE PASSION 19
effort, mon devoir est de marier cette jeune fille
le plus tôt possible ; il se présentera probablement
un autre parti... Je veux savoir à quoi m'en tenir
— Eh bien ! dit Laurencey, je ne suis pas sur les
rangs; tel est mon dernier mot. Maintenant, per-
mettez-moi une simple question ; pourquoi me par-
lez-vous ainsi? qu'est-ce qui vous y autorise, ma-
dame?
— Ma foi, je ne sais pas ! s'écria la comtesse d'un
air moins tendu, et aussi je ne suis qu'une sotte
d'attacher cette importance aux bavardages de ma
nièce. C'est elle qui prétend que vous êtes amou-
reux de Rose. Chut ! la voici. »
En effet, Rose entra presque en même temps dans
le salon. Laurencey se leva, lui avança un siège,
attention dont elle le remercia par une jolie petite
révérence, tandis que Mme de La Fresnaye affectait
de les laisser en tête à tête comme une femme qui
ne veut plus s'en mêler. A la vérité, elle était de
méchante humeur, et savait bien que Rose ne cou-
rait nul risque.
Rose de La Fresnaye était une brune un peu pe-
tite, mais bien faite; elle avait la bouche assez
grande, avec la lèvre d'un rouge vif, et de grands
20 LES TRAGÉDIES DU FOYER
yeux noirs pleins de finesse, en attendant que la
passion s'en mêlât. Ses cheveux abondants et
soyeux brillaient même au grand jour d'un éclat
lustré que d'autres ont à peine à la lueur des bou-
gies, et lorsqu'elle se décolletait, elle montrait de
magnifiques épaules, auxquelles s'attachaient des
bras longs et blancs, d'une rondeur parfaite ; une
taille flexible, un sourire alangui, certains airs de
tête, charmants à voir, indiquaient une nature ai-
mante et sensuelle. A la vérité, Rose était jeune, ar-
dente, inexpérimentée, mais elle avait de la droiture.
Fille d'un officier mort en brave, Rose avait été
élevée à Saint-Denis, avec la perspective désespé-
rante ou de rester attachée à la maison en qualité
de sous-maîtresse, ou de pourvoir par elle-même à
son existence une fois ses études terminées. Recueil-
lie inopinément par une vieille amie de sa mère, qui
vivait à Saint-Mandé, d'une rente de 1,500 francs et
du produit d'un bureau de papier timbré, Rose avait
remplacé deux ans, pour cette brave femme, une
fille morte jeune et sans enfants. Sentant sa fin pro-
chaine, Mme Lecourtois avait eu la bonne idée d'é-
crire à Mme de La Fresnaye pour la prier de se char-
ger de Rose jusqu'au moment où on la marierait.
LA DERNIÈRE PASSION 21
Mme de La Fresnaye qui, probablement, ne se se-
rait pas crue tenue de soustraire sa cousine à la
louable mais aventureuse carrière de maîtresse de
piano, considéra qu'il lui en coûterait peu de chose
pour remplacer la veuve Lecourtois auprès de sa mo-
deste héritière ; elle dépêcha Justine à Saint-Mandé,
avec pleins pouvoirs de lui ramener l'orpheline.
Bienfaisante puissance du capital! ces trente-deux
mille francs arrangeaient tout. C'eût été dommage,
pensait Laurencey, de voir tant de jeunesse et tant
de beauté laissées aux mauvais conseils de la pau-
vreté et de l'isolement.
Et déjà il avait adressé à Rose, fort intimidée,
quelques bonnes paroles propres à la rassurer.
A vrai dire, elle n'aimait ni Mortimer ni personne.
Au bout de dix minutes, cette situation l'amusait.
C'était la première fois qu'un homme du monde
s'occupait d'elle; elle en était flattée, elle le
trouvait poli, plein de tact, spirituel, bien mis. Il ne
la jeta pas dans les brouillards du sentiment ; il
ne fit point briller à ses yeux les plaisirs d'une vie
à laquelle elle ne semblait pas destinée, il ne fit
rien pour paraître aimable en un mot, et voilà
sans doute pourquoi il le fut tant. Cet esprit de bon
22 LES TRAGÉDIES DU FOYER
aloi, fortement teinté d'ironie, ce naturel inimitable
d'un homme sûr de lui, cette distinction person-
nelle qui faisaient remarquer Laurencey, quelque
part qu'il fût, d'une gare de chemin de fer à
un salon du grand monde, agirent vivement sur
cette jeune fille déjà préoccupée de certaines idées
ambitieuses ; et comment en aurait - il été autre-
ment?
Au bout d'une heure, qui s'était passée soi-disant
à attendre Mme de Preuilly — le piano était tout ou-
vert — et en réalité à causer amicalement, un chan-
gement notable s'était opéré dans l'esprit de Rose.
Elle éprouvait, en présence de cet homme en qui
elle devinait un homme supérieur, une sorte de con-
fiance mêlée d'embarras qui ne manquait pas de
charme. Lequel valait mieux d'être Mme Mortimer au
fond d'une maisonnette perdue dans la plaine, ou
Mme Laurencey à Paris, à Londres, à Naples, par-
tout où l'on vit d'une vie brillante et large? Ajou-
tons que Rose avait puisé dans les phases diverses
d'une existence difficile bien des notions pratiques,
une expérience du monde que n'ont pas les demoi-
selles élevées à la maison, sous les regards compas-
sés d'une institutrice anglaise.
LA DERNIÈRE PASSION 23
N'ayant esquivé les humiliations sans nombre de
la dernière pauvreté que pour celles d'une fortune
médiocre, elle appréciait mieux qu'on ne le fait gé-
néralement à cet âge les privilèges de la fortune,
ne fût-ce que dans leurs rapports avec notre di-
gnité. Poursuivie par le cauchemar de la chambre
sans feu où il lui faudrait rentrer, souvent sans ar-
gent, après une journée de leçons et de courses en
omnibus, Rose s'était jetée sur l'espoir d'une vie
obscure, mais assurée, comme un naufragé sur une
épave qui vient à passer. Un secret instinct l'aver-
tissait que, peu faite pour cette existence toute de
privations, elle pourrait tout au plus se raidir quel-
que temps contre la tentation d'en sortir, pensée
qui la faisait frémir. Aussi, quand Mortimer avait
multiplié ses visites, Rose s'était bien promis de le
prendre au mot s'il se déclarait; cela par le calcul,
il est vrai, très-avouable d'une femme qui sait n'a-
voir pas le droit de faire la difficile. Une froide estime
suffit, on, le lui avait dit plus d'une fois.
L'arrivée de Laurencey avait promptement mo-
difié ces sages résolutions, et d'autant plus que
Mortimer venait de partir. Par sa tenue, ses che-
vaux, sa livrée, par les nouvelles qu'il donnait de
24 LES TRAGÉDIES DU FOYER
Paris dans son langage humoristique et mordant,
par sa réputation d'homme à bonnes fortunes, Lau-
rencey avait réveillé chez l'orpheline bien des sen-
sations perçues jadis, dans ces promenades du
dimanche, alors que, tout en cheminant à côté de
la veuve Lecourtois, Rose recueillait des oeillades,
auxquelles elle répondait parfois. Que celle qui est
sans péché lui jette la première pierre ! C'était
alors qu'elle voyait passer sur la route des femmes
en fraîches toilettes, dont l'équipage tournait bien-
tôt sur le sable fin d'une cour plantée, au fond de
laquelle s'élevait une jolie maison. Au grincement
des roues et au cliquetis des gourmettes, la dame
de céans apparaissait sur le perron, et c'étaient des
embrassades à n'en plus finir, plus bruyantes peut-
être que sincères, mais de loin (et quelquefois de
près), on n'y voit rien. Souvent aussi, par les
fenêtres ouvertes d'une salle à manger où s'escri-
maient des valets en grande livrée, Rose aperce-
vait une table éblouissante, où l'argenterie et les
cristaux miroitaient, entre les convives, aux feux
du soleil couchant.
« Ma petite, disait alors la veuve Lecourtois, il n'y
a pas besoin de tant de mets ni de tant d'apparat
LA DERNIÈRE PASSION 23
pour bien dîner, pas vrai? Et dis-moi : est-ce que
tu aimerais à te mettre à table à sept heures ? Moi,
la faim me prend quand cinq heures sonnent, c'est
réglé comme le canon du Palais-Royal. »
Ressaisie par la vie réelle au milieu d'extases qui
n'avaient rien de platonique, Rose répondait d'un
air distrait; puis, que sa vieille protectrice rencon-
trât une amie avec laquelle elle pût échanger de
ces niaiseries inoffensives, qui sont le fond de la
conversation des petits bourgeois, la pupille, déli-
vrée, prenait par le premier chemin creux qu'on
rencontrait, pour ne reparaître qu'à la nuit tom-
bante, lés mains pleines de branches d'aubépine,
dont l'odeur enivrante offusquait délicieusement cet
ardent cerveau. Pendant deux mois même, Rose
avait été recherchée par un jeune homme de bonne
famille, auquel elle n'avait rien accordé, dont elle
avait impitoyablement refusé les lettres après avoir
lu la première, mais qu'elle allait peut-être encou-
rager en changeant de conduite, quand le père de
cet écervelé, se méprenant sur la nature de celte
innocente intrigue, lui avait fait offrir une assez
forte somme pour qu'elle rompît; c'était le mot dont
il s'était servi. Indignée, Rose avait congédié l'in-
3
26 LES TRAGÉDIES DU FOYER
termédiaire et l'amoureux, le tout sans que la veuve
Lecourtois se doutât de rien. L'épisode n'eut pas de
suite, et cependant nous avons dû le rappeler ici
pour des raisons qui s'expliqueront d'elles-mêmes.
Avec Laurencey s'étaient reproduites des défail-
lances dont Rose s'était crue délivrée, lorsque de-
venue, à sa grande surprise, l'héritière de Mme Le-
courtois, elle avait cru pouvoir compter sur un
établissement modeste et honorable. État d'esprit
assez inquiétant, résultat d'une éducation un peu
aventureuse et de la jeunesse.
Comme six heures allaient sonner, Mme de Preuilly
entra dans le salon :
« Je vous dérange, dit-elle, en promenant de l'un
à l'autre un regard malicieux et bienveillant.
— Non, madame, s'écria Laurencey, mademoi-
selle me demandait des renseignements sur la créa-
tion et l'aménagement des prairies artificielles,
et je les lui donnais. Voulez-vous que je conti-
nue? »
La conversation avait, à la vérité, tourné à l'a-
griculture; Laurencey s'en occupait beaucoup. Pour
toute réponse, Mme de Preuilly s'assit au piano, et
joua d'une seule main le commencement d'un air
LA DERNIÈRE PASSION 27
bien connu : Mon coeur soupire, et Laurencey fronça
le sourcil ; Mme de Preuilly s'en aperçut, coupa court
à sa mélodie, fit pirouetter son tabouret, et s'a-
dressant au roi de la mode :
" Vous nous restez à dîner, n'est-ce pas ? Je vous
invite.
— Que veut-elle me demander? se dit-il. En tous
cas, elle pourrait bien l'obtenir; elle s'y prend à
merveille ! "
A table, il mit tout le monde en train, conta, les
plus drôles d'histoires sans un mot de trop; fit dire
à Mme de La Fresnaye, qui était plutôt réfléchie que
spirituelle, les choses les plus spirituelles; il posa la
question du mariage de Pierre sans avoir l'air de
rien, mais de manière à ne pas laisser d'illusion à
Rose, si elle en eût eu à cet égard, faisant à la fois
les affaires de la maison et les siennes, ce dont
Mme de La Fresnaye lui sut bon gré après tout.
« Quel esprit, quel à-propos, quelle dextérité, dit
Mme de Preuilly, tandis que Laurencey s'éloignait
sous prétexte de fumer un cigare; quel diplomate il
aurait fait ! Et tant de moyens sans emploi, ajouta-
t-elle avec une crudité voulue, parce qu'une demoi-
selle de je ne sais où l'a quitté pour je ne sais qui,
28 LES TRAGÉDIES DU FOYER
il y a combien de temps t.... Voyons, ma tante,
cessez ces signaux télégraphiques; il n'y a pas
d'enfants ici : Rose est d'âge à savoir que les
hommes sont sujets à avoir des maîtresses qui, gé-
ralement, les font endêver. C'est aux honnêtes
femmes de les en dédommager. »
A ces mots, Rose se sauva les joues enflam-
mées.
« Tu es folle, Henriette, dit alors Mme de La Fres-
naye.
— Non, ma bonne tante, non, je ne crois pas.
— Et tiens, continua la comtesse, tu montes la
tête de cette jeune fille le plus imprudemment
car Laurencey m'a déclaré qu'il ne l'épouserait
pas.
— Et puis, demanda la Parisienne, en trempant
un morceau de sucre dans le café de Mme de La
Fresnaye, qu'est-ce que cela prouve?
Enfin, reprit Mme de La Fresnaye, tout bien con-
sidéré, je crois qu'il vaut mieux pour elle épouser
Mortimer; aussi bien ce mariage a-t-il beaucoup
plus de chance de réussir que l'autre. Et demain,
dès demain j'ai mon idée.
— Et moi la mienne, pensa Mme de Preuilly, idée
LA DERNIÈRE PASSION 29
contre idée, je ne demande pas mieux, tante de
mon coeur; Rose sera Laurencey comme je suis
Preuilly, mon mari sera secrétaire à Vienne ou j'y
perdrai ma réputation d'habile femme! »
Pendant ce temps-là Laurencey avait franchi la
grille, et quand il se retourna, il vit le château de
La Fresnaye assez loin derrière lui. Il éprouvait je
ne sais quel besoin de silence et de solitude, et il
continua.
D'abord, il suivit une sente à travers champs,
c'est-à-dire un de ces sentiers qui disparaissent à
la vue quand les blés sont hauts, et dont un oeil de
paysan peut seul distinguer les détours à la nuit
tombante. Donc Laurencey donna en plein dans le
guéret.
Tout à coup, saisi de je ne sais quelle lassitude, il
ôta son chapeau — son front brûlait — et se laissa
tomber sur un tertre, au bord d'un fossé. De toute
part, la plaine, vaste à l'oeil comme un bras de mer,
dégageait le savoureux parfum des chaumes échauf-
fés par les derniers soleils d'août. Les grillons chan-
taient dans les sillons par myriades, tandis que le
courlis solitaire jetait son cri mélancolique à l'es-
pace assombri, qu'embrassaient vers l'occident les
2.
30 LES TRAGÉDIES DU FOYER
derniers reflets de l'astre disparu. Hors de son mi-
lieu, le courlis est un oiseau insipide à voir; en
plaine, il a sa raison d'être ; on se plaît à suivre
ses évolutions pesantes ; sa voix plaintive acquiert
une sorte de charme, et lorsqu'on repasse dans ces
plaines où l'on a passé jadis, il peut arriver qu'à
l'entendre on tressaille sous l'effet mystérieux d'un
souvenir de jeunesse, toujours jeune au fond du
coeur vieilli.
" Ah! disait Mme Laurencey, c'est du beau
temps pour demain, voici le courlis ! Georges pourra
chasser
— Voyez-vous cela, répliquait M. Laurencey;
vous le mettez dans du coton, votre Georges; je
vous demande un peu si un bon chasseur se soucie
de la pluie autrement que pour tenir sa poudre et
son arme au sec ! Le beau malheur quand monsieur
votre fils serait mouillé !
— Vous m'avez tout l'air de le renier, reprenait-
elle en riant; eh bien, monsieur, je le garde pour
moi toute seule ! » Puis ils l'embrassaient à qui
mieux mieux.
Vingt-cinq ans plus tard, quand ces choses-là
vous reviennent à l'esprit, il est rare qu'il ne s'en-
LA DERNIÈRE PASSION 31
suive pas une certaine émotion. Laurencey savoura
la sienne au milieu du silence à peine troublé par le
bruit de quelques platanes; puis il regarda lente-
ment autour de lui, sans rien voir, qu'un moulin à
vent, dont l'aile gigantesque et dépourvue de toile
à cette heure, se détachait avec toute sa nervure
sur la partie rouge du ciel. Trois bonnes femmes
glanaient encore au loin, courbées sous le faix qui
représentait leur pain d'hiver, acharnées à la tâche,
dont l'usage a fait un droit. Quand le jour leur
manqua tout à fait, elles se prêtèrent une mutuelle
assistance pour assujettir leurs gerbées; après
quoi elles se mirent à la file pour regagner leur vil-
lage.
En passant près de Laurencey, la plus vieille
s'arrêta, campée sur la hanche gauche, la jambe
droite jetée en avant, attitude familière aux femmes
du pays, surtout quand elles sont chargées, et lui
dit d'une bouche édentée mais d'un ton cordial :
« Voici M. Georges qui se repose ! »
Puis elle reprit son chemin en toussant creux,
tandis que les deux autres murmuraient le bonsoir
inintelligible et bref des paysans intimidés.
C'était la Houssiaux, mère de trois grands fils,
33 LES TRAGÉDIES DU FOYER
lorsque était né ce « monsieur Georges, » qui plus
tard avait tant battu le pays le fusil sur l'épaule, et
tant fait danser les filles aux assemblées, sans leur
demander rien au delà du baiser réglementaire toléré
par l'autorité. Laurencey avait voulu qu'il y eût du
moins un petit coin du monde où personne n'eût à
se plaindre de lui. En attendant, il y était bien seul;
mais cet isolement, à qui la faute, et qui l'empêchait
d'y mettre fin? Que ne recommençait-il à vivre?
Que ne déchirait-il le suaire où il s'enveloppait de-
puis tant d'années? S'il aimait, s'il était aimé
Il repoussa cette idée, mais ce ne fut que pour y
revenir aussitôt, et comme, après tout, il voyait
clair en lui-même, souvent trop, il dut s'avouer que
depuis quelques jours il était fort préoccupé de
Rose de La Fresnaye. Quoi de plus naturel, quoi de
plus pur que le sentiment qu'elle lui inspirait?
Quelle sottise que cette misanthropie qui, pour une
déception, si amère qu'elle soit, supprime le meil-
leur de la vie!
Mais le château de Génonville était là-bas avec
sa façade blanche du temps de Louis XV, sa longue
avenue pavée, flanquée de bandes sablées en jaune
et de deux contre-allées de tilleuls, sa pièce d'eau
LA DERNIÈRE PASSION 33
rectangulaire, où la lune se mirait, et une fortune
princière derrière le tout ! Et laisser périr ce bon
vieux nom de Laurencey de Génonville, jadis l'hon-
neur des parlements de France ! Il s'agissait bien
des parlements, Rose était jolie et il l'adorait.
Au bruit de pas bien connus, un concierge clas-
sique, épais, important, galonné, s'empressa d'ou-
vrir la grille à deux battants (telle était sa manie),
et s'effaça, sa casquette à la main, tandis que le
maître passait.
« Bonsoir, Hermann, dit Laurencey; je vous re-
mercie; dormez bien. »
En général, il soulevait son chapeau sans rien
dire, et Hermann pensa qu'il y avait du nouveau.
Le lendemain, à son lever, on remit à Laurencey
une lettre couverte de timbres étrangers; il la lut et
la brûla à la flamme d'une bougie, en poussant un
soupir de découragement.
Le même jour, vers deux heures de l'après-midi,
trois femmes tournaient autour de l'enclos où s'éle-
vait la maison de Henri Mortimer, en cherchant une
porte qui pût les introduire dans la place. C'étaient
Mme de La Fresnaye, Mme de Preuilly et Rose. Fei-
gnant d'avoir un renseignement à demander à une
34 LES TRAGÉDIES DU FOYER
vieille paysanne nommée Manette, qui formait à
elle seule tout le domestique de leur jeune voisin,
Mme de La Fresnaye n'avait voulu en réalité que ré-
veiller, dans le coeur de Rose, le souvenir d'un
absent qui avait de plus en plus tort, et elle avait
imaginé ce prétexte pour l'introduire dans le petit
domaine dont il ne tenait qu'à elle de devenir la
maîtresse. Plus d'une fois, avant l'arrivée de Lau-
rencey, Rose avait ravi d'aise le coeur de sa protec-
trice en lui exprimant les idées pleines de sagesse
dans lesquelles elle se complaisait alors : un coeur
dans un cottage ! Les fruits du jardin, le lait de la
prairie, l'air du temps ! Raviver cette saine inspi-
ration en mettant sous les yeux de Rose comme qui
dirait un programme visible de la félicité à laquelle
elle était destinée en épousant Mortimer, voilà ce
que Mme de La Fresnaye avait imaginé, telle était
l'idée, faut-il dire ingénieuse? à laquelle elle avait
fait allusion la veille. Comme la porte qu'on cher-
chait disparaissait à demi sous les lierres, et comme
elle s'ouvrait peu, on eut quelque peine à la trou-
ver, puis à l'ouvrir, mais on en vint à bout. Cepen-
dant pas une servante ne se montra, pas un chien
n'aboya, et ni Mme de La Fresnaye, ni ses deux
LA DERNIERE PASSION 35
compagnes ne savaient plus si elles devaient avan-
cer ou reculer.
Elles avaient en face d'elles un carré long, dans
lequel était inscrite une pelouse de la même forme,
brûlée par le soleil et encadrée de quatre allées en
terre battue, où croissaient, de place en place, des
bouquets d'herbes, des pieds de boutons d'or et de
chicorée sauvage. Au bout de la pelouse, et sépa-
rée d'elle par une allée un peu plus large, s'élevait
la maison. A un seul étage, écrasée par un toit dé-
mesuré, un vrai toit de grange, elle était construite
en moellons, dissimulés par un revêtement de plâ-
tre, jadis lie de vin, qui s'écaillait par places. La
porte d'entrée, vitrée et toute grande ouverte,
donnait dans une salle à manger, dont le meuble de
noyer était plus propre qu'élégant. Il y avait, à
gauche de cette porte, deux fenêtres à rideaux de
calicot sans rideaux de vitrage, celles du salon. Un
perron de trois marches, conçu et exécuté, dans un
jour de prodigalité folle, par le dernier proprié-
taire, déroulait devant le tout son balustre craquelé,
orné de deux boules de pierres rongées par les
lichens, et assez semblables aux projectiles de ces
canons du Bosphore, dont parle Chateaubriand, et
36 LES TRAGÉDIES DU FOYER
qui n'étaient peut-être pas la meilleure sauvegarde
de l'empire ottoman. Sur la droite était la cuisine,
avec une porte coupée, comme les portes de paysans,
et à laquelle on arrivait, non plus par un perron à
boules, mais par deux cubes de grès jointoyés à la
chaux. Dans un des angles qu'il formait avec la mu-
raille, brillait un magnifique chaudron de cuivre,
noir au dehors, jaune au dedans.
« Quels beaux rhododendrons, dit Mme de La
Fresnaye, en dirigeant la pointe de son ombrelle
vers un massif des belles fleurs lilas tendre de la
rose-arbre.
— Très-beaux, repartit Mme de Preuilly en regar-
dant le chaudron. Et ceci! un vrai tableau de Te-
niers ! Allons, mesdames, avançons, arrive qui peut,
je péris faute d'un verre de cidre. Et nous en re-
tourner à pied par le soleil qu'il fait ! Tenez, ma
tante, après l'antre, voici la sibylle, consultez-la
tout à votre aise. »
C'était la vieille Manette qui revenait d'étendre
du linge au fond du clos, et s'empressait vers la
comtesse, qu'elle avait reconnue. Harassée de fati-
gue, celle-ci se laissa tomber sur le siège que la
bonne femme s'était empressée d'apporter, et Mme de
LA DERNIÈRE PASSION 37
Preuilly s'étant approchée de Rose, lui dit en lui
prenant la main :
« Venez donc ! »
Puis elle l'entraîna, et elles disparurent derrière
la maison.
Là s'étendait le clos, c'est-à-dire une sorte de
pâture, où croissaient au hasard divers arbres frui-
tiers, tandis qu'une chèvre blanche, tournant au-
tour de son piquet, pouvait passer pour le symbole
désespérant des destinées de la maîtresse de la
maison, quand il y en aurait une; telle fut précisé-
ment la remarque que fit Mme de Preuilly. Cela ne
déplut pas à Rose, mais elle fit comme si cela lui
eût déplu ; c'est ce qui se voit tous les jours.
« Cependant, dit-elle nettement, qui épouserai-je
si je n'épouse pas M. Mortimer? Pourquoi donc
affectez-vous de me donner à entendre que je pour-
rais aspirer à une union plus brillante? Que m'en
adviendrait-il si je vous en croyais ?
— Si vous m'en croyiez, ma belle, répliqua
Mme de Preuilly, vous seriez la plus heureuse des
femmes d'ici à deux mois, peut-être six semaines.
Est-ce que vous ne voyez pas que Laurencey est
très-occupé de vous ? Est-ce que je ne vois pas qu'il
3
38 LES TRAGÉDIES DU FOYER
vous plaît? Alors pourquoi vous laissez-vous pousser
vers ce Mortimer, qui n'a rien de plus à vous offrir
que ce que vous voyez?
— Ce n'est pas sa faute, interrompit Rose avec
l'hypocrisie naturelle aux femmes. Et tenez? M. Lau-
rencey me trouve jolie, et l'autre m'aime. »
Mme de Preuilly savait parfaitement que Rose n'en
pensait pas un mot, que c'était pour la faire parler;
mais comme elle ne demandait pas mieux, elle fei-
gnit de donner dans le piège.
« Et vous, demanda-t-elle, lequel aimez-vous ?
Celui qui n'a contre lui que quelques années de
trop et de qui vous pouvez attendre un nom hono-
rable, une grande fortune, et la passion sans borne
d'un mari plus âgé que sa femme, ou de celui qui
n'a derrière sa jeunesse, sans parler d'antécédents
mal définis, que deux mille six cents livres de rente
à vous offrir? J'ai pris mes informations, je suis
sûre des chiffres. Croyez-vous que ce soit pour rien
que je me sois laissé faire la cour par le fondé de
pouvoirs de la recette générale, samedi dernier,
pendant toute une mortelle soirée ? En admettant
que vos trente mille francs vous en rapportent
quinze cents, cela fait quatre mille francs de re-
LA DERNIÈRE PASSION 39
venu. A la vérité, c'est plus qu'il n'en faut pour
vivre ici, mais quelle vie pour vous ! Osez me dire
que vous n'enviez ni mes robes, ni mes bijoux, ni
ma situation dans le monde!....
— Madame!....
— Eh ! ne dissimulez donc pas, Rose ! Entre fem-
mes! Moi, mon enfant, que m'importe? Mais vous
me plaisez, je vous aime, et je vous donne un bon
conseil. Vous me dites que Laurencey vous trouve
jolie, je crois bien ! Et si vous étiez laide, proba-
blement il ne vous disputerait à personne. D'ail-
leurs, ce qui le lente à présent, ce n'est pas une
jolie aventure, c'est une jolie femme. Quoi d'of-
fensant pour vous là-dedans? N'oubliez pas une
chose non plus, c'est qu'une parente pauvre qui va
devenir une parente riche éveille plus d'une jalousie
autour d'elle Ma tante est la meilleure des
femmes, et elle aura bien vite pris son parti de
vous voir à Génonville, mais dans le premier mo-
ment Sa bru ne sera plus la reine du pays, car
si elle a deux millions, Laurencey en a bien dix. »
Elle laissa respirer sa compagne, qui suffoquait,
et elle reprit de sa voix la plus insinuante :
« Vous me trouvez sans doute bien positive, mais
40 LES TRAGEDIES DU FOYER
je ne m'en cache pas. Le monde, disait-on un jour
devant moi, et ce détail infiniment petit du monde
qui s'appelle la société, sont un ensemble de forces ;
on n'y vaut que par la force, et l'argent est la prin-
cipale. Donc, puisque vous pouvez vous enrichir
par un excellent mariage, enrichissez-vous. Avez-
vous quelque engagement ailleurs ? »
Rose hésitait, quand tout à coup la chèvre fit en-
tendre un bêlement plaintif.
« Un engagement, dit Rose, aucun, nulle part!
— Alors, songez-y. Et, en attendant, venez dé-
livrer ma tante des ragots de cette vieille bavarde."
Elles retrouvèrent Mme de La Fresnaye un peu
reposée, et ayant devant elle un guéridon couvert
d'un napperon bien blanc, qui supportait un pot de
cidre et des verres. Manette leur en versa une bon
coup, qu'elles dépêchèrent en faisant un peu la
grimace, puis elles se mirent en devoir de regagner
le château.
" Ouf! la jolie campagne que nous avons faite
là, dit Mme de Preuilly au bout de quelques instants,
Et que ne donnerais-je pas pour une voiture à
quatre chevaux qui me ramènerait à la maison ! O
Providence, Providence ! Eh ! monsieur Laurencey,
LA DERNIÈRE PASSION 41
monsieur Laurencey de Génonville ; ah ! s'il vous
plaît, prenez en pitié trois pauvres femmes
Stop!
— Qu'est-ce qui te prend donc, demanda Mme de
La Fresnaye en se retournant, est-ce que le cidre
te monte à la tête ? Eh ! mais oui, c'est Lauren-
cey
— Et surtout sa voiture, ajouta Mme de Preuilly.»
En effet, on voyait distinctement un break, con-
duit par le maître de Génonville, passer dans un
chemin creux. Averti par l'interpellation sympa-
thique de Mme de Preuilly, Laurencey souleva son
chapeau de castor gris, et fit un mouvement pour
signifier qu'il ne pouvait tourner. Mais il s'arrêta et
envoya un domestique au-devant de ces dames,
pour leur dire qu'il avait été à la Fresnaye dans l'in-
tention de leur proposer une promenade en voiture ;
que, ne les ayant pas trouvées, il était venu rôder
de ce côté avec l'espoir de les rencontrer. Il les en-
gageait en même temps à venir le rejoindre ; il n'y
avait que deux ou trois fossés à sauter, disait le
groom.
« C'est trop pour moi, s'écria la comtesse en
mesurant la distance d'un air découragé.
42 LES TRAGÉDIES DU FOYER
— Mais non, ma tante, mais non, dit Mme de
Preuilly, Rose et moi, nous vous enlèverons comme
une plume. Vous allez voir cela ! »
On rit en chemin, on s'anima, et, quand on ar-
riva près de la voiture, Laurencey s'excusa de ne
pas quitter son siège sur ce qu'il avait des chevaux
un peu vifs. Déjà Mme de La Fresnaye et sa nièce
étaient montées et Rose se préparait à en faire au-
tant, quand Laurencey lui demanda si elle voulait
monter sur le siège, près de lui.
« C'est cela, montez, Rose, dit Mme de Preuilly en
fermant elle-même la portière, on est très-bien. »
A ces mots, le groom, qui se tenait à côté de la
voiture, alla rejoindre son camarade à la tête des
chevaux, et Rose escalada vivement le marchepied.
« Mademoiselle, dit Laurencey en rendant la
main quand elle se fut assise, je vous remercie de
m'avoir donné la préférence, et ma foi, vous êtes
leste ! Je n'en aurais pas fait autant ; c'est qu'aussi
il y a de bonnes raisons, puisque je pourrais être
votre père. Avez-vous quelquefois songé à cela?
— Vous ne me l'aviez pas dit, monsieur. Et puis
ce n'est pas la première fois que je monte sur un
siège de break
LA DERNIÈRE PASSION 43
— Ah ! vraiment, ce n'est pas la première fois,
reprit Laurencey, moins flatté de cette confidence
que de ce qu'il venait d'entendre, est-ce que vous
alliez en break à Saint-Mandé, mademoiselle?
— Non, monsieur, répondit-elle froidement, à
peine en fiacre; seulement votre voiture était dé-
telée l'autre soir; il n'y avait personne, et j'ai voulu
voir comment on était là-dessus, voilà tout. Ce n'est
pas, je pense, un grand crime.
— Eh bien, demanda Laurencey, ravi de ce qu'il
entendait, comment est-on là-dessus?
— Pas trop mal, répondit-elle. Est-ce bien diffi-
cile de conduire quatre chevaux ?
— Non, quand on sait. Voulez-vous essayer?
— Oh ! non, monsieur, non certainement, mur-
mura-t-elle, je vous en prie. Tenez, je crois que la
tête me tourne. »
Il prit le pas ; au bout d'un instant elle n'y pen-
sait plus, et la voiture recommença à rouler plus
vite. Pendant ce temps , et profitant du bruit des
roues qui l'empêchait d'être entendue, excepté de
Mme de La Fresnaye :
« Voyons, ma bonne tante, disait Mme de Preuilly,
laissez là votre mine sévère. Parce que je l'ai fait
44 LES TRAGÉDIES DU FOYER
monter sur le siège, est-on perdue pour cela ? Cela
m'est arrivé souvent et je n'en suis pas pire. »
On gravissait une côte, et Laurencey, se retour-
nant à demi, annonça à Mme de Preuilly que, selon
toute apparence, il fallait se réconcilier avec le mi-
nistre. Elle inclina la tête d'un air d'indifférence,
bien que cette nouvelle comblât ses voeux.
Vers cinq heures, comme l'ombre des arbres
commençait à s'allonger à leur pied, Mme de La
Fresnaye, que sa nièce avait mise sur le mariage
de Pierre, et qui ne tarissait pas, s'aperçut que la
voiture roulait sur le pavé.
« Mais où nous mène-t-il donc? demanda-t-elle ;
nous voici dans l'avenue de Génonville. »
Un instant après, on s'arrêtait devant le perron,
et Laurencey priait ces dames de vouloir bien dîner
chez lui, en ajoutant qu'il attendait quelques per-
sonnes.
« C'est justement pour cela que nous ne pouvons
rester, s'écria Mme de Preuilly; voyez comme nous
voici fagotées après cette belle excursion ! »
Toute objection cessa quand le maître de la mai-
son répondit que la distance n'était pas longue, et
que ces dames pouvaient envoyer à La Fresnaye la
LA DERNIÈRE PASSION 45
liste détaillée des choses dont elles avaient besoin ;
peu importait d'ailleurs qu'il n'en fût pas de la liste
comme de la distance.
" Restons donc, » dit Mme de La Fresnaye, qui,
tout en renonçant au monde par raison d'économie,
n'avait pas cessé de l'aimer.
Le dîner, moins recherché peut-être qu'un dîner
de la Chaussée-d'Antin, se distinguait du moins par
la qualité des mets , par la perfection miraculeuse
des rôtis et des sauces. A force d'argent, d'activité
et d'imagination, le cuisinier avait improvisé un
menu vraiment féodal. Les étangs, la ferme, les
bois, le verger avaient été mis à contribution, tandis
qu'on allait quérir à la ville un filet de boeuf homé-
rique et des quartiers de mouton à rassasier un clan
écossais ; avec des vins supérieurs, de la glace, des
fruits exquis on s'en tire.
C'était le premier grand dîner auquel Rose as-
sistât... autrement que de loin; ainsi se réalisait,
comme par magie, le rêve si souvent formé d'une
soirée de high life, à la flamme des bougies, à l'éclat
éblouissant des toilettes, et bien qu'elle eût à peine
trempé ses lèvres dans une coupe de vin de Cham-
pagne frappé, Rose, dès la fin du premier service,
3.
46 LES TRAGÉDIES DU FOYER
éprouvait comme les premières atteintes d'une dé-
licieuse ivresse. Trois bouquets de fleurs sans par-
fum, posés sur la table, entre des candélabres de
vermeil, grisaient les yeux à défaut de l'odorat,
tandis que l'oreille, troublée par le bruit des con-
versations diverses commencées à voix basses,
mais qui tendaient à s'animer, avait peine à saisir
ce qui s'adressait directement à elle. De temps en
temps, une femme, en dépliant son éventail, fai-
sait miroiter les diamants d'un bracelet ou la blan-
cheur d'une poitrine éclatante; par les fenêtres tout
ouvertes soufflait la chaude brise des nuits d'été.
Autour de la table circulaient des domestiques en
livrée blanche galonnée bleu et or; les couverts,
changés à chaque plat, allaient s'entasser, avec les
assiettes écussonnées d'un chiffre de bon goût, sur
un dressoir monumental placé tout exprès à l'extré-
mité de la salle à manger.
Mme de La Fresnaye occupait la droite du maître
de la maison, tandis que la femme du préfet, sa pa-
rente, s'était assise en face de lui ; les trois filles
du fonctionnaire étaient à côté de Rose. Une fois ou
deux, Laurencey lui avait adressé des paroles aima-
bles auxquelles elle n'avait pas trop mal répondu, et,
LA DERNIERE PASSION 47
quand on fut rentré dans le salon, la comtesse vint
à elle et lui dit en lui prenant les mains :
« Eh bien, mon enfant ? »
Excellente femme au fond, Mme de La Fresnaye
avait déjà répudié toute pensée hostile à ce mariage,
quelle qu'elle fût; sa voix avait même quelque
chose de moins contraint, de plus cordial que la
veille. La nuance n'échappa pas à Rose, et aussi
bien remarqua-t-elle que tout le monde lui témoi-
gnait l'espèce de déférence due à une jeune fille qui
va se marier, surtout quand le futur est riche. Sou-
vent atteinte par les conséquences d'une situation
qui n'est pas tout sucre, celle d'une orpheline au
sein de sa famille, Rose se sentit flattée dans toutes
ses vanités de femme, par ce virement de situation
elle devenait un personnage! Son bon petit coeur
ne pouvait concevoir l'idée d'une revanche où elle
rendrait coup pour coup, mais il était ravi de n'avoir
plus à en recevoir. Comment Rose ne se fût-elle pas
tournée, dans un élan de gratitude bien naturelle,
vers, celui qui, selon toute apparence, voulait l'é-
pouser et à qui revenait, par conséquent, tout le
mérite de l'affaire?
Tandis qu'elle songeait à lui, il vint lui offrir son

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