Les tribulations de M. le préfet . Scènes électorales

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Baudouin frères (Paris). 1828. France -- 1824-1830 (Charles X). VII-107 p. ; in-8.
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Publié le : mardi 1 janvier 1828
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LES
TRIBULATIONS
DE
M. LE PRÉFET.
IMPRIMERIE DE J. TASTU,
RUE DE VAUGIRARD , N. 36.
LES
TRIBULATIONS
DE
M. LE PRÉFET.
SCÈNES ÉLECTORALES.
Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable.
PARIS
BAUDOUIN FRÈRES, EDITEURS,
RUE DE VAUGIRARD, N. 17.
*
1828
PERSONNAGES.
M. DE LAURENCE, préfet.
MADAME DE LAURENCE.
M. DE BOUVIGNAC, candidat ministériel.
M. DE LARNOY , riche propriétaire.
M. BERNARD , candidat de l'opposition de gauche.
M. DE MONTFORT,
M. DE LATOUR ,
conseillers de préfecture.
M. LE PROCUREUR DU ROI.
DESFOSSÉS, correspondant de la congrégation.
DULAC ,
DESMOUSSEAUX
amis du préfet.
GUIGNARD , chef de bureau de la préfecture.
RIVARD , secrétaire intime.
BONALOI, commissaire de police.
M. MÉNAGE, électeur.
MAIRES ET PERCEPTEURS. ÉLECTEURS. GENDARMES. GENS DU PEUPLE.
La scène se passe en France.
PROLOGUE.
L'AUTEUR corrigeant des épreuves, UN AMI.
L'AMI.
Grande nouvelle ! le ministère est changé.
L'AUTEUR.
Enfin !... Ah ! mon Dieu, et mon Proverbe qui n'a pas
encore paru.
L'AMI.
Vous n'êtes pas plus joyeux ! Je ne croyais pas que
M. de Villèle...
L'AUTEUR.
Ne pouvait-il pas attendre encore quelques jours?..
Mon Proverbe ne sera plus de saison.
L'AMI.
Pourquoi donc?
VI PROLOGUE.
L'AUTEUR.
Morta la bestia, morto il veneno.
L'AMI.
Est-ce une raison pour n'en plus parler? Mazarin et
l'abbé Terray sont morts depuis long-temps , et Dieu
merci...
L'AUTEUR.
L'à-propos, mon ami..., c'est l'à-propos que je re-
grette.
L'AMI.
Vous n'avez rien à regretter. Si les ministres vous
manquent, les ministériels sont toujours là. D'ailleurs, con-
naissez-vous les successeurs?
L'AUTEUR.
Non.
L'AMI.
C'est M. de Martignac...
L'AUTEUR.
M. de Martignac!... Et son discours sur la liberté de
la presse?
L'AMI.
Il consent à ce qu'on l'oublie.
L'AUTEUR.
J'imprime. Après ?
L'AMI.
M. de Chabrol.
L'AUTEUR.
J'imprime.
PROLOGUE. VII
L'AMI.
M. de Frayssinous.
L'AUTEUR.
Courons à l'imprimerie, mon ami, je crains que mon
Proverbe ne paraisse pas assez tôt. M. de Villèle n'est
pas loin.
LES TRIBULATIONS
DE
M. LE PRÉFET.
SCÈNE PREMIÈRE.
(28 Septembre 1827. — Cabinet du Préfet. )
LE PRÉFET, GUIGNARD, CHEF DE BUREAU.
LE PRÉFET.
Votre travail est-il terminé, monsieur Guignard?
GUIGNARD , des papiers à la main.
Oui, monsieur le Préfet, et j'apporte les listes pour les
soumettre à votre approbation.
LE PREFET.
A-t-on mis beaucoup d'empressement à se faire inscrire ?
GUIGNARD.
Beaucoup, monsieur le Préfet ; j'oserai même dire
beaucoup trop, car les méchans ont toujours plus d'activité
que les bons.
1
2 TRIBULATIONS DE M. LE PREFET.
LE PRÉFET prenant les listes.
Qu'ont-ils donc cette année? Comment ! quatre cent
quarante-cinq ! et où les avez-vous pris ?
GUIGNARD.
Monsieur le Préfet doit être bien persuadé que je n'ai
pas été les chercher.
LE PRÉFET.
Mais peut-être avez-vous mis beaucoup de complaisance
à les admettre?
GUIGNARD.
Que voulez-vous, Monsieur, ces gens-là connaissent la
loi, l'expliquent, l'interprètent....
LE PRÉFET.
Vous la connaissez aussi la loi ! et quant à l'interpré-
tation, cela nous regarde exclusivement. Mais voyons :
« M. de Marduillac... » Erreur, monsieur Guignard, erreur
complète, il a placé toute sa fortune en viager ; ainsi....
GUIGNARD.
Rien n'est plus vrai, monsieur le Préfet ; je lui en ai
même fait l'observation, mais il m'a dit qu'il produirait
directement auprès de vous, et il m'a remis à cet effet une
lettre qui vous est adressée confidentiellement. La voici....
LE PRÉFET , après avoir lu.
C'est bon, ses justifications suffisent, vous le porterez
comme électeur au grand collége. « M. de Rafine. »
GUIGNARD.
Voici ses pièces.
LE PRÉFET.
C'est inutile, je le connais.
SCÈNE I. 3
GUIGNARD.
Cependant il s'élève quelques difficultés.
LE PRÉFET.
Qu'il faut aplanir ; chargez-vous de ce soin. MM
bon..., bon.... tout cela est excellent, ah! M. Robin.
Je serais bien aise de savoir jusqu'à quel point il justifie,
M. Robin!
GUIGNARD.
Il n'y a rien à dire, onze cents francs de contributions
directes, et quarante-deux ans.
LE PRÉFET.
Vous en êtes bien sûr?
GUIGNARD.
J'ai ses pièces...
LE PRÉFET.
C'est pourtant un homme bien dangereux. Il a beau-
coup d'influence , et sa présence au collége peut être
bien embarrassante.... Voyez, cherchez bien; (prenant
le ton grave) mon intention, vous le savez, M. le chef
de bureau, n'est pas de méconnaître les droits acquis,
mais pour peu qu'il s'élève la moindre difficulté, j'entends
que le conseil d'Etat en décide. Leur affaire sera mûre-
ment examinée , ils n'ont à craindre ni la légèreté, ni la
précipitation de leurs juges.
GUIGNARD, après avoir réfléchi.
Mon Dieu, à la rigueur, M. Robin compte les imposi-
tions de sa belle-mère, laquelle a un petit-fils de deux ans,
comme vous savez , et alors quoi qu'en ait dit la Cour de
Limoges....
4 TRIBULATIONS DE M. LE PREFET.
LE PRÉFET radieux.
Bravo, monsieur Guignard en conséquence, rayé,
GUIGNARD.
Pas encore, monsieur le Préfet, car si nous retranchons
les impositions de la belle-mère, les contributions de M.
Robin suffiront pour le petit collége.
LE PRÉFET.
En ce cas nous ne sommes pas plus avancés. Je suis sûr
du grand collége, mais je redoute fort le Robin au petit.
GUIGNARD.
Alors comment faire ?
LE PRÉFET rêvant.
Attendez... En lui renvoyant ses pièces vous répondrez :
« Attendu qu'au nombre des pièces produites pour cons-
» tater le montant des contributions que paie le sieur Ro-
» bin, se trouve comprise la cote des contributions de sa
» belle-mère, lesquelles contributions ne sauraient être
» déléguées au gendre, vu l'existence d'un petit-fils, etc.,
» etc. ; la production du sieur Robin est considérée comme
» non avenue. »
GUIGNARD.
Oui, mais il fera une nouvelle production de pièces
suffisantes pour le petit collége.
LE PREFET.
Et alors vous écrirez au dos , en lui renvoyant son pa-
quet : « Répondu le... » car enfin, on n'est pas obligé de
répondre deux fois à la même demande.
GUIGNARD.
Il plaidera.
SCENE I. 5
LE PREFET.
Ah ! il plaidera et nous, nous voterons. Continuons
notre examen ; (lisant) hum.... hum.... comment se peut-
il que tous ces gens-là aient produit ?
GUIGNARD.
Suivant vos instructions, monsieur le Préfet, j'ai porté
d'office tous ceux que vous avez eu la bonté de m'indiquer,
et pour les autres j'ai attendu.
LE PRÉFET.
Pour cela j'espère qu'ils n'ont rien à dire, une faveur
n'est pas un droit, je puis l'accorder ou la refuser. Voyons
cependant si vous êtes bien sûr de vos choix.
GUIGNARD.
J'ai suivi scrupuleusement vos instructions.
LE PRÉFET.
C'est possible, mais à l'époque où je les traçais, je ré-
pondais au ministre, et je tenais à lui prouver que j'admi-
nistrais bien mon département ; je lui ai promis la majo-
rité; j'y comptais même alors. Depuis tout a bien changé ,
nous avons été tellement inondés de brochures !
GUIGNARD.
Inondés ! c'est le mot, et Dieu sait le mal qu'elles ont
fait !
LE PRÉFET , d'un air satisfait.
Moins que les journaux pourtant.
GUIGNARD.
Ah ! Monsieur, c'est bien pis. Le journal se, vend, la
brochure se donne.... il faut courir après un journal, la
brochure court après vous ; et puis ces maudites, brochu-
6 TRIBULATIONS DE M. LE PREFET.
res tombent par milliers.... Malheureusement ce n'est pas
l'esprit qui leur manque.
LE PRÉFET qui a écrit quelques lignes.
Vous les lisez donc ?
GUIGNARD rougissant.
Moi! Monsieur le Préfet ; jamais, j'en juge seulement
par les conversions scandaleuses qu'elles ont faites.
LE PRÉFET.
C'est bon... c'est bon... vous remettrez ces deux mots
au directeur de la poste aux lettres , et ce billet à celui du
bureau des diligences, (ironiquement.) Je suis bien aise aussi
de les avoir ces brochures miraculeuses. Continuons :
« M. Lureau? »
GUIGNARD.
Mauvais ; il se moquait il y a quelques jours de M. de
Villèle, et en ma présence encore !
LE PRÉFET.
Et qu'en disait-il?
GUIGNARD.
Qu'il est fort laid ! D'ailleurs indépendant, il est riche.
Le Préfet marque à l'encre rouge.
LE PRÉFET.
« M. Descoutils ? »
GUIGNARD.
Industriel.
LE PRÉFET.
Passons.... l'encre rouge. « Damoiseau? »
SCENE I. 7
GUIGNARD.
C'est le frère du percepteur de Maison-des-Bois qui a
tant d'enfans.... vous savez.
LE PRÉFET.
Est-il bien avec son frère?
GUIGNARD.
Ils ne se sont jamais quittés.
LE PRÉFET.
Nous verrons bien s'il l'aime. « M. Delauret? »
GUIGNARD.
Excellent, c'est un ami de M. Desfossés notre centenier,
(plus bas) le correspondant de la congrégation.
LE PRÉFET.
Il n'y a rien à dire. « M. Lombard? »
GUIGNARD.
Brave homme, un peu libéral cependant. Son fils a
subi cette année son examen pour l'école Polytechnique.
LE PRÉFET.
Cette année? et vous ne me l'avez pas dit plus tôt. Les
nominations sont peut-être déjà faites.
GUIGNARD.
Je ne savais pas que ce jeune homme vous inspirât
autant d'intérêt ; il est sûr au reste d'avoir un bon numéro.
LE PRÉFET avec humeur.
Un bon numéro !... et nous ne sommes pas sûrs d'avoir
un bon vote. «M. Laurent, avocat...» Il n'y a rien à faire
avec ceux de son espèce.... Je ne puis pas donner des
causes.
GUIGNARD , avec finesse.
Peut-être pourriez-vous les faire gagner ?
8 TRIBULATIONS DE M. LE PREFET.
LE PRÉFET.
Oui.... avec les magistrats que nous avons! Ah ! ne me
parlez pas des inamovibles. « M. Robillard. »
GUIGNARD.
Bon, si vous voulez. Il demande une place dans vos bu-
reaux, mais incapable, tout-à-fait incapable.
LE PRÉFET souriant.
Il a même demandé la vôtre autrefois... je me rappelle,
en 1823.
GUIGNARD avec confiance.
Oui, Monsieur, on n'y conçoit rien, ils ont tous de
l'ambition. Eh ! mon Dieu, on a toujours du bien à faire
dans quelque position qu'on se trouve ; pourquoi ne pas
vouloir y rester ?
LE PRÉFET.
Ne m'a-t-on pas dit qu'il disposait de quelques voix?
GUIGNARD.
Lui, Monsieur ! pas possible, c'est un homme sans in-
fluence , il en a tout au plus deux : la sienne et celle de
son père qui est en enfance depuis long-temps.
LE PRÉFET.
Comment ! deux voix ! c'est beaucoup cette année....
Dites à M. Robillard que je serais enchanté de le voir, et le
plus tôt possible.
GUIGNARD.
Quoi ! Monsieur le Préfet, vous pourriez
LE PRÉFET.
Soyez tranquille, je puis le servir sans vous sacrifier.
GUIGNARD.
A la bonne heure.
SCENE I. 9
LE PREFET.
« M. Renaudin. »
GUIGNARD.
Transfuge, renégat.
LE PRÉFET.
Pourquoi donc ?
GUIGNARD.
La dernière mission l'a tout-à-fait changé. Il prétend
que les révérends ont voulu s'immiscer dans les affaires
de son ménage, parce qu'il n'allait pas à confesse ; ( avec
mystère) qu'ils ont été jusqu'à interdire à sa femme toute
espèce de.... deshorreurs, monsieur le Préfet, des horreurs.
LE PRÉFET , bas.
Ah ! maudits jésuites ! ( Haut. ) Puisque c'est un
homme sans religion, je ne suis pas étonné qu'il aban-
donne la bonne cause... C'est pourtant une voix de moins.
GUIGNARD.
Ah !.... il s'élève une difficulté assez grave, elle inté-
resse vingt à vingt-cinq électeurs que j'ai portés provi-
soirement sur la minute.
LE PRÉFET.
Qu'est-ce donc?
GUIGNARD.
Vous savez que les percepteurs délivrent des cotes im-
primées. Le percepteur de Louby
LE PRÉFET.
L'antre du libéralisme.
GUIGNARD.
Ce percepteur répond à chaque électeur qu'il n'a pas
10 TRIBULATIONS DE M. LE PREFET.
reçu de cotes imprimées et qu'il ne peut délivrer de cer-
tificats puisqu'ils seraient informes.
LE PRÉFET.
Informes n'est pas mal : eh bien ! où voyez-vous une
difficulté? Qu'ils s'arrangent avec le percepteur, cela ne
nous regarde pas ; ils n'ont pas produit.... ne les portez
pas.
GUIGNARD.
Il y a d'autres moyens de justification.
LE PRÉFET.
Monsieur, j'entends que les formes soient respectées ;
je ne reconnaîtrai, comme certificats valables, que ceux
qu'on me fournira, d'après les cotes-modèles délivrées par
le ministère. Périssent les droits électoraux plutôt qu'un
principe ! Comment nommez-vous ce percepteur?
GUIGNARD.
Amand.
LE PRÉFET écrivant ce nom sur ses tablettes.
C'est un homme d'esprit, je crois.
GUIGNARD.
Oui, Monsieur, un ancien commis de M. D.... Ce
drole-là s'entend très-bien en liquidation
LE PRÉFET.
Ainsi vingt libéraux de moins d'un trait de plume.
Voyons la suite. MM... MM... MM... Mauvais. Ah ! M. De-
larnoy est-il contre nous ?
GUIGNARD.
Oui, Monsieur, et très-prononcé.
LE PRÉFET.
Tant pis, tant pis, il a beaucoup d'influence ; c'est un
SCENE I. 11
homme éclairé, probe, religieux, charitable C'est
un homme bien dangereux !
GUIGNARD.
Il a toutes les qualités possibles et tous les défauts ; c'est
un homme inexplicable, on ne sait ce qu'il veut. Il est re-
ligieux , et il déteste les jésuites ; il est franc, généreux ,
et il abhorre M. de V. Il a de l'esprit et de la modes-
tie. .. Il rit de M. de P. Il est pur , désintéressé, et il
frémit au nom seul de M. D.... Enfin il est royaliste,
et il veut la chute du ministère Comment expliquer de
semblables contradictions? Et cependant cet homme est ca-
pable d'entraîner à la fois , dévots , philosophes , libé-
raux, royalistes...
LE PRÉFET.
Mais c'est donc un petit Royer-Collard ?
GUIGNARD.
Oh ! non, Monsieur, il faut lui rendre justice ; il n'est
pas révolutionnaire.
LE PRÉFET.
Je vois bien que M. Delarnoy sera notre pierre d'achop-
pement. C'est lui qu'il faut gagner. Je le verrai aujour-
d'hui même. Quel honneur pour moi si je peux parvenir
à séduire, à convertir, veux-je dire, le plus honnête
homme de mon département ! Voyons , avez-vous encore
quelques observations à me soumettre?
GUIGNARD.
Oui, Monsieur, j'ai porté d'office MM. de Hersac, de
Liocourt, de Mardenne , etc., etc. — Vous savez... Les
quinze.
12 TRIBULATIONS DE M. LE PREFET.
LE PRÉFET ( après avoir examiné les noms. )
Eh bien ! c'est à merveille.
GUIGNARD.
Je les ai portés parce qu'ils se trouvent sur les listes des
dernières élections, et que d'ailleurs vous me les avez re-
commandés ; l'on m'assure pourtant que la plupart d'en-
tre eux ne paient plus le cens électoral depuis cette époque.
LE PRÉFET.
Monsieur Guignard, de la bonne foi Ces honnêtes
électeurs se trouvent sur les listes antérieures ; il y a donc
présomption suffisante, et ce serait leur faire injure que
de les soumettre à un examen trop minutieux... Vous les
porterez. Au reste, M. Guignard, il faut en finir. A dater
d'aujourd'hui, je n'admets plus de réclamations. Si on
vous apporte de nouvelles pièces, vous exigerez des pou-
voirs notariés.
GUIGNARD.
Et si les pièces sont apportées par les réclamans eux-
mêmes ?
LE PRÉFET.
Vous exigerez qu'ils fassent certifier leur identité.
GUIGNARD.
Et si je les connais?
LE PRÉFET.
Un fonctionnaire public dans l'exercice de ses fonctions
ne doit connaître personne.
GUIGNARD.
Cela suffit, monsieur le Préfet, vos instructions seront
remplies.
Il sort.
SCENE II. 13
SCÈNE DEUXIÈME.
( 2 Novembre 1827.)
LE PRÉFET, MAIRES ET PERCEPTEURS.
LE PRÉFET.
Messieurs, je vous ai rassemblés à la hâte pour vous ap-
prendre une grande nouvelle. La Chambre est dissoute ;
l'ordonnance est déjà signée ; il est temps de songer aux
élections. J'ai su que votre zèle avait été intimidé par des
menaces, et là-dessus je n'ai qu'un mot à vous dire : vous
avez à choisir entre deux puissances dont les forces sont
inégales ; la cabale crie L'administration agit
Voyons , Messieurs, avez-vous bien suivi les instructions
de ma dernière circulaire. M. Marchand, que pense-t-on
dans votre commune?
MARCHAND.
Mes électeurs, monsieur le Préfet, se divisent en deux
classes, ceux qui parlent et ceux qui ne parlent pas. Les pre-
miers sont les plus huppés dans la commune; ils ont fait leurs
études, ils raisonnent sur la politique, sur la littérature....
En un mot, c'est là ce qu'ils appellent des gens d'esprit...
LE PRÉFET souriant.
J'entends ; en sorte que les autres sont
MARCHAND.
Ceux qui pensent bien. Les premiers sont assez difficiles
à mener ; pour ma part , j'y renonce ; il ne se passe pas
de jours qu'ils ne viennent m'entreprendre sur les élec-
14 TRIBULATIONS DE M. LE PREFET.
tions, sur les droits acquis, sur le despotisme ministériel,
le servilisme des salariés, des mots enfin qui semblent faits ex-
près. J'ai beau leur dire qu'un honnête homme doit vouloir
ce que veut le Roi ; que le Roi veut ce que veulent les minis-
tres, puisqu'il les garde; qu'ainsi enfin, tout ce que
vous m'avez fait l'honneur de me dire dans votre circu-
laire. Ils s'emportent alors contre moi, me disent que je
compromets le nom de Sa Majesté qui ne veut que le bien,
et que ses ministres trompent puisqu'ils veulent le mal ;
qu'il faut que le Roi sache la vérité, et qu'il la saura par les
élections. El là-dessus ils ne tarissent plus, et comme vo-
tre circulaire ne contient pas les réponses que je dois leur
faire, je n'ai pu que déplorer leur aveuglement.
LE PRÉFET inquiet.
Et les autres? ceux qui pensent bien ?
MARCHAND.
Oh ! pour ceux-là, ils feront ce que nous voudrons. Ils
n'ont pas tant de brillant que les premiers ; mais ils sont
plus solides ; ils sont d'un aplomb ! Véritablement c'est un
plaisir de les administrer. « Comme il plaira à M. le maire,
» tout ce que voudra M. le maire. » Ils sont parfaits. Ils
m'ont pourtant embarrassé un moment. Ils se rappellent
avoir nommé M. de Sainville aux dernières élections
LE PREFET.
Mais c'est contre M. de Sainville qu'il faut travailler cette
année ; il est de la contre-opposition ; le Roi n'en veut à
aucun prix.
MARCHAND.
Je le sais bien , mais ils disent qu'il est bien royaliste.
SCENE II. 15
LE PREFET.
Oui, encore quelques royalistes comme celui-là , et le
ministère est à bas. Ah ! je vous en prie , pas de grâce
pour M. de Sainville ; j'aimerais presqu'autant un révolu-
tionnaire , s'il y en a.
MARCHAND.
J'essaierai encore, et je puis bien vous promettre vingt
voix.
LE PRÉFET.
Comment ! vingt voix sur cinquante !
MARCHAND.
Oui, nous avons pour nous... mon adjoint, d'abord ,
mon frère, mon cousin, le prétendu de ma fille, le juge
de paix, le premier suppléant, le greffier, le percepteur,
le receveur de l'enregistrement, le contrôleur à cheval, le
maître de poste... et tant d'autres.
LE PRÉFET irrité.
Je suis fâché de vous le dire, monsieur le Maire, mais un
tel résultat dénote une administration maladroite, et c'est à
vous que je dois m'en prendre.
MARCHAND.
A moi, Monsieur ! Je n'ai fait qu'exécuter vos ordres.
LE PRÉFET.
A vous , Monsieur, et si je m'en croyais, vous auriez à
l'instant votre démission. Vingt voix sur cinquante !
Et vous , monsieur Dumas ?
DUMAS sans hésiter.
Je réponds de l'immense majorité. Je suis étonné moi-
même du succès de mon administration ; il est vrai que
je vis très-familièrement avec tous mes administrés. Je
16 TRIBULATIONS DE M. LE PREFET.
reçois tout le monde, je ne suis pas fier. Aussi ai-je com-
plètement réussi ; pas un dîner où je ne sois invité, point
de baptême où je ne sois parrain, et grâce à mes complai-
sances , qui ne sortent jamais de la ligne sévère que me
tracent mes devoirs administrtaifs, je dirige à peu près l'o-
pinion de la commune.
Le Préfet prend des notes.
UN MAIRE à son voisin.
Le hableur !
LE PRÉFET.
C'est très-bien, monsieur Dumas, je suis enchanté de
vous. Vous avez bien quelques voix d'opposition....
DUMAS.
Ma foi, monsieur le Préfet, deux tout au plus : celle
de M. Dormond qui vote avec les libéraux cette année par
jalousie contre moi, et celle de M. Lesecq, qui a acheté
l'étude de M. Grippard, mais qui n'a pas encore sa no-
mination.
LE PRÉFET.
C'est bon à savoir. M. Lehardy a bien quelques espé-
rances ?
LEHARDY.
Monsieur le Préfet, je suis loin d'être aussi heureux que
M. Dumas, je ne puis promettre au Roi que les deux tiers
des électeurs ; peut-être pourrions-nous en gagner encore
quelques-uns ; mais il faudrait des complaisances.
LE PREFET.
Des complaisances ! Je ne demande pas mieux.
SCENE II. 17
LEHARDY.
La plupart de nos propriétaires ont usurpé, comme
vous savez, les biens communaux, envahi les parcours,
dévoré les chemins. Nous les avons menacés plusieurs fois
de faire rechercher scrupuleusement les usurpations ; ils
ont eu peur, et si vous vous chargiez, monsieur le Préfet,
d'obtenir l'autorisation du ministre, nous pourrions tran-
siger avec eux.
LE PREFET.
Transiger au lieu de plaider !
LEHARDY.
Quand je dis transiger, j'entends obtenir leur vote en
abandonnant nos prétentions.
LE PRÉFET.
Diable! c'est un peu cher!... N'importe, vous pouvez en-
tamer l'affaire. (A un autre.) Pour vous, monsieur Rigaudin,
vous êtes toujours heureux. Je suis sûr que vous allez me
promettre la majorité. Vous rappelez-vous le succès de
1823; quel feu ! quelle ardeur! Ah! M. de Villèle vous
connaît bien, je vous en réponds.
RIGAUDIN.
Oui, et la recette que l'on m'avait promise !
LE PREFET.
Cela viendra, mon cher ami, cela viendra. Voyons,
êtes-vous content de vos administrés ?
RIGAUDIN.
Mais je n'ai pas trop à m'en plaindre. J'ai assemblé hier
le corps municipal ; j'ai vu là les principaux de l'endroit ;
je leur ai dit que le Roi attendait tout de leur dévouement,
2
18 TRIBULATIONS DE M. LE PREFET.
et ils m'ont répondu qu'ils m'étaient personnellement trop
attachés pour porter un autre candidat que le mien.
LE PRÉFET.
Qui donc m'avait dit que l'Opposition gagnait du terrain
dans votre commune ?
RIGAUDIN.
Oui, chez ceux qui ne paient pas cent écus. Ce petit
dégrèvement de 1824 nous a rendu un grand service !...
D'ailleurs nos libéraux ont reçu une bonne leçon le jour
de la Saint-Charles; j'ai donné un bal chez moi, sur les
fonds communaux, et je n'ai invité que les purs ; les autres
ont eu le mât de Cocagne et le jeu de l'oie.
Tous les Maires s'empressent de prouver leur bonne administration. A les
entendre, l'élection n'est pas douteuse.
LE PRÉFET.
J'imagine bien que tant de succès n'ont pas été obtenus
sans quelques politesses de votre part. Avez-vous pris des
engagemens ?
MARCHAND.
Il me faudra, monsieur le Préfet, une croix d'honneur
et deux demi-bourses. Je crois que cela me suffira.
LE PRÉFET.
C'est bon , et vous monsieur Dumas ?
DUMAS.
Il me faut deux surnuméraires : l'un dans les contribu-
tions directes, l'autre dans l'enregistrement, un commis-
saire-voyer, un entreposeur de tabac ; enfin une place à
Mont-Rouge.
SCENE II. 19
LE PRÉFET.
A Mont-Rouge ! Ils sont ambitieux ! Au surplus ce n'est
pas de ma compétence , voyez M. Desfossés.
RIGAUDIN.
Pour moi, monsieur le Préfet, il me faut une place à
Saint-Cyr , une croix de Saint-Louis et deux croix
d'honneur.
LE PRÉFET.
Comment! trois décorations dans une commune !
RIGAUDIN.
Nous avons cinquante-deux électeurs.
LE PRÉFET.
Je n'oserai jamais les demander ; vos collègues sont plus
modestes, monsieur Rigaudin.
RIGAUDIN.
C'est que j'ai l'arriéré , moi ; j'ai tant promis , tant pro-
mis en 1823.
LE PRÉFET.
Nous ne les aurons pas... C'est égal, promettez tou-
jours.
LE PRÉFET aux percepteurs.
Et vous, messieurs les Percepteurs , avez-vous bien
rempli mes intentions?
LUGAN.
Les plaintes qui s'élèvent contre nous de tous les côtés,
monsieur le Préfet, attestent que nous n'avons pas ba-
lancé entre notre popularité et nos devoirs. Moi, qui vous
parle , ne m'a-t-on pas traité de faussaire ! Et vous savez
pourtant que je n'ai fait qu'obéir à vos ordres. Je crains
2*
20 TRIBULATIONS DE M. LE PREFET.
bien que notre influence personnelle ne soit un peu com-
promise.
LE PRÉFET.
Il faut la regagner , Messieurs. Avez-vous eu quelques
complaisances pour les contribuables électeurs ? Je vous
l'ai recommandé depuis quelques jours.
BERTRAND.
A cet égard , monsieur le Préfet, nous avons poussé
la complaisance si loin que nous commençons à être em-
barrassés vis-à-vis du receveur-général.
LE PRÉFET.
Soyez sans inquiétude, M. le receveur-général a des or-
dres , et d'ailleurs je vous défendrai auprès de lui.
GABELLE s'approchant du préfet.
En ce cas, monsieur le Préfet, je vous prierai de vou-
loir bien intercéder en ma faveur. J'ai eu quelques diffi-
cultés , pour ma gestion, avec la recette générale ; mes
ennemis ont eu le secret de me nuire auprès du directeur.
LE PRÉFET.
Il dit que vos comptes ne sont pas en règle.
GABELLE.
La calomnie seule
LE PRÉFET , sévèrement.
Monsieur Gabelle , l'administration a le droit d'exiger
l'exactitude la plus rigoureuse, et l'employé qui manque
à ses devoirs , doit s'attendre à la plus inflexible sévérité...
( Plus bas. ) Combien avez-vous de voix au collége?
GABELLE.
Huit ou dix.
SCENE II. 21
LE PRÉFET , haut.
Je verrai s'il y a moyen de vous servir ; au reste, Mes-
sieurs , il y aura de l'avancement cette année. La faveur
ira naturellement chercher le mérite... C'est l'usage ; mais
elle distinguera surtout le zèle. A propos de zèle , quel-
ques-uns de vous, à qui l'on a reproché de prétendues
illégalités, ont été assez imprudens pour répondre qu'ils
obéissaient aux ordres de l'administration supérieure : c'est
violer le secret dû aux affaires de l'Etat ; de plus , c'est
faire retomber inutilement ces reproches sur l'adminis-
tration générale. Il vous suffit de savoir que vos supérieurs
vous rendent justice, et d'avoir pour vous le témoignage
de votre conscience.
LÉRY.
Mais , monsieur le Préfet, on parle de nous prendre à
partie ; et un homme de loi que j'ai consulté , a paru
craindre
LE PREFET.
L'homme de loi fait son métier, faites le vôtre.
LÉRY.
Et si l'on nous dénonce, monsieur le Préfet ?
LE PRÉFET.
Vous n'avez rien à redouter ; nous avons les conflits.
LÉRY , qui ne comprend pas.
Et si l'on nous condamne ?
LE PRÉFET.
Un conflit, vous dis-je, un conflit.
LÉRY.
On peut donc se sauver d'une condamnation ?
22 TRIBULATIONS DE M. LE PREFET.
LE PREFET.
Sans doute avec un conflit.
LÉRY.
C'est juste un conflit; alors, monsieur le Préfet, je
vous prierai de vouloir bien me procurer un conflit.
LE PRÉFET.
Seriez-vous déjà dans le cas....?
LÉRY.
Ma foi, on ne sait ce qui peut arriver, et c'est toujours
commode d'avoir son conflit dans la poche, comme son
passe-port ou son port-d'armes.
LE PRÉFET , souriant.
C'est pousser la prévoyance un peu loin ; d'ailleurs n'a-
vons-nous pas la constitution de l'an VIII, qui défend de
poursuivre un fonctionnaire sans l'autorisation du gouver-
nement ?
LÉRY.
Comment ! c'est dans la constitution de....
LE PRÉFET.
Certainement, article 75.
LÉRY.
Il faut avouer, pourtant , que ces coquins de révolu-
tionnaires ont eu quelquefois de bonnes idées.
LE PREFET.
Sans doute, aussi avons-nous conservé tout ce qu'ils
ont laissé de bon ; ainsi, Messieurs, plus d'inquié-
tude ; craignez plutôt de pécher par défaut que par excès
de zèle.
Les Maires et les Percepteurs sortent tous, à l'exception de M. Durand ,
percepteur.
SCÈNE III. 23
SCÈNE TROISIÈME.
LE PRÉFET , M. DURAND.
M. DURAND.
Pardon , monsieur le Préfet, je désire avoir un entre-
tien secret avec vous.
LE PRÉFET.
Bien volontiers, monsieur Durand. J'avais remarqué
votre éloignement du groupe pendant que je parlais ; me
voilà rassuré. Voyons , de quoi s'agit-il ?
M. DURAND avec effort.
Monsieur le Préfet, comme j'aime à ne tromper per-
sonne , je viens vous ouvrir le fond de mon coeur ; honnête
homme, j'attends tout d'un honnête homme
LE PRÉFET.
Je ne comprends pas
M. DURAND.
Veuillez m'écouter, je vous en supplie. J'ai pris pour
règle de ma vie le guide le plus sûr, ma conscience, et
j'ai tâché d'apporter la plus sévère exactitude dans l'obser-
vation de tous mes devoirs. Celui auquel je suis appelé
aujourd'hui est trop important pour que je puisse m'aveu-
gler sur la manière dont il doit être rempli. Malheureu-
sement le candidat que l'administration présente ne me
paraît pas digne de nos suffrages.
LE PRÉFET.
Est-ce ainsi que vous connaissez M. de Bouvignac?
Doutez-vous qu'il soit exact à ses devoirs ?
24 TRIBULATIONS DE M. LE PREFET.
M. DURAND.
Ai-je besoin de savoir, monsieur le Préfet, s'il est assez
honnête homme pour remplir ses devoirs, puisque je le
crois incapable de les connaître.
LE PREFET.
Monsieur !
M. DURAND.
Pardon, monsieur le Préfet ; en exprimant ainsi mon
opinion, j'attaque sans doute la vôtre.... Mon intention
n'est pas de vous blesser.
LE PRÉFET.
Il ne s'agit pas de mon opinion, vous devez suivre
l'exemple que vos collègues vous donnent.
M. DURAND.
Si leur conscience s'accorde avec votre désir, je conçois
qu'ils s'attachent à le faire triompher. Mais moi ! qui ne sau-
rais me faire illusion !... que puis-je faire ? Chercher à
persuader aux autres ce qu'on ne croit pas soi-même
Est-il un rôle plus vil !
LE PREFET rougissant.
Trève de discussion, monsieur Durand ; vos observa-
tions sont d'une extrême inconvenance ; vous me dispen-
serez d'y répondre. Mais j'ai droit de m'étonner que dans
la position où vous êtes, chargé d'une nombreuse famille,
vous croyiez pouvoir renoncer à votre place.
M. DURAND.
Y renoncer, monsieur le Préfet !...
LE PRÉFET.
Au point où en sont les choses, vous devez savoir que
SCENE IV. 25
vous y renoncez en refusant vos services au gouverne-
ment.... et vos enfans....
M. DURAND les larmes aux yeux.
Mes enfans ! ! ! Je vous entends, monsieur le Préfet....
Je suis père et je suis sans fortune ! Vous aurez ma voix !
Il sort précipitamment.
SCENE QUATRIÈME.
LE PRÉFET, RIVARD.
LE PREFET.
Singulier homme ! Ne semble-t-il pas qu'on lui de-
mande une mauvaise action.... Il faut pourtant surveiller.
Entre Rivard, secrétaire.
RIVARD.
Monsieur le Préfet, le commissaire de police, M. Bo-
naloi, demande s'il peut vous voir aujourd'hui.
LE PRÉFET,
Il peut entrer. Avez-vous vu Comtois ?
RIVARD.
Il n'est pas encore de retour, je l'ai chargé de porter
votre circulaire aux curés de canton.
LE PREFET.
Ah ! oui.... pour le sermon de dimanche prochain. Et
le mandement, quand l'aurons-nous ?
RIVARD.
Mon cousin m'a promis de l'achever ce soir.
26 TRIBULATIONS DE M. LE PREFET.
LE PREFET.
Qui.... votre cousin?
M. RIVARD.
C'est le secrétaire de Monseigneur.
LE PREFET.
Vous êtes distrait, monsieur Rivard.
Rivard sort.
SCENE CINQUIÈME.
LE PRÉFET, M. BONALOI.
LE PRÉFET.
Bonjour , Bonaloi. Eh bien ! votre tournée est-elle
avancée ?
BONALOI.
J'ai déjà vu beaucoup de monde , monsieur le Préfet,
et j'espère que vous serez content de moi.
LE PRÉFET.
Je ne demande pas mieux. Voyons.
BONALOI.
J'ai vu d'abord ce gros libraire qui ne vend que du
Châteaubriant et du Casimir Delavigne.
LE PRÉFET.
Je le connais.
BONALOI.
Je lui ai rappelé qu'il a été saisi chez lui, il y a dix
ans, un petit livre acheté dans une vente publique, et
dont la Cour royale a ordonné la destruction ; qu'en con-
SCENE V. 27
séquence, et en vertu de la loi de 1814 , on pouvait lui
retirer son brevet....
LE PRÉFET vivement.
S'il se conduisait mal aux élections !
BONALOI.
Précisément. Il a paru consterné, et sa frayeur est de
bon augure.
LE PRÉFET.
C'est fort bien ; et puis?
BONALOI.
J'ai vu l'épicier en gros de la rue du Vautour. Pour
celui-là, monsieur le Préfet, j'en réponds comme de moi-
même : il votera comme je voudrai.
LE PREFET.
Vraiment !... Cela m'étonne : cet homme est si mal
famé !
BONALOI regardant si personne n'écoute.
Au fond , c'est un coquin, mais il pense bien : nous
pouvons compter sur lui.
LE PRÉFET.
Et le boulanger son voisin, vote-t-il avec nous?
BONALOI.
Oui, monsieur le Préfet, mais avec des conditions.
LE PRÉFET.
Quelles conditions?
BONALOI.
Il se plaint de ce que la taxe du pain n'a pas été aug-
mentée , tandis que le blé renchérit. Il murmure de notre
excessive sévérité sur les poids : il prétend que le déchet
28 TRIBULATIONS DE M. LE PREFET.
n'est pas compensé. Plusieurs de ses confrères sont dans
les mêmes dispositions.
LE PRÉFET.
Mais leurs réclamations peuvent être justes. Je verrai
aujourd'hui M. le Maire pour la taxe ; et quant aux poids ,
c'est vous que cela regarde.
BONALOI.
Je serai indulgent.
LE PRÉFET.
Et le propriétaire de cette grande maison qui fait le
coin des deux rues, vous savez Est-il toujours libéral?
BONALOI.
Un peu moins depuis qu'il m'a vu , monsieur le Préfet.
LE PRÉFET.
Et que lui avez-vous donc dit pour le faire changer ?
BONALOI.
Je lui ai fait observer que sa maison était sujette à recu-
lement sur les deux rues ; que le faîte d'une de ses che-
minées était en mauvais état, et comme les réglemens de
police ne permettent pas de réparer les maisons sujettes
à reculement, je lui ai dit que je la ferais abattre par me-
sure de sûreté publique.
LE PRÉFET.
Fort bien ; mais ne craignez-vous pas qu'on lui donne
quelque mauvais conseil ?
BONALOI.
En tout cas je lui garde une botte secrète ; je le sur-
veille , et pour peu que le devant de sa porte ne soit pas
balayé, ou qu'un de ses locataires laisse tomber un chiffon
par la fenêtre, je dresse un procès-verbal impitoyable.
SCENE V. 29
LE PRÉFET.
Bravo ! monsieur Bonaloi, vous avez le génie des dé-
tails , vous irez loin.
BONALOI s'inclinant.
De-là je suis passé chez M. Parfait, notaire. Ses clercs
sont libéraux comme de petits enragés ; mais pour lui c'est
un brave homme qui ne s'occupe que de son état. Il ne
serait pas fâché d'être notaire certificateur, et je l'ai en-
gagé à venir vous voir.
LE PREFET.
Il sera bien reçu.
BONALOI.
Me trouvant dans le quartier, j'ai poussé jusque chez
M. L'Hirondelle, le carrossier, et là, ne sachant trop
que lui dire pour l'amadouer, car il est revêche en diable,
je lui ai annoncé que vous aviez besoin d'une voiture
LE PRÉFET avec humeur.
Vous avez eu tort, la mienne est en bon état.
BONALOI.
Je sens que j'ai été un peu loin.... mais si vous allez me
démentir, toute mon influence est perdue.
LE PRÉFET.
Je n'achèterai pas une voiture pour obtenir la voix de
M. L'Hirondelle.
BONALOI.
Monsieur le Préfet peut être tranquille, nous aurons la
voix, et pour la voiture... nous verrons.
LE PRÉFET.
Il n'y a pas moyen de vous résister, monsieur Bonaloi ,
vous avez le talent le plus persuasif que je connaisse.
30 TRIBULATIONS DE M. LE PREFET.
BONALOI.
Au reste, monsieur le Préfet, je n'ai pas perdu l'occa-
sion de laver la tête à ce petit huissier qui a eu l'imperti-
nence de vous signifier les pièces d'un électeur.
LE PREFET.
Je l'avais déjà bien recommandé à M. le procureur du
Roi ; il doit être cité devant le tribunal.
BONALOI.
Il l'a été, monsieur le Préfet, et déjà c'est une affaire
terminée.
LE PREFET.
J'en étais bien sûr, M. le procureur du Roi est si obli-
geant.
BONALOI.
Oui, mais le tribunal l'est un peu moins, car il a décidé
que l'huissier s'était conformé à la loi, et ne méritait pas
de réprimande.
LE PRÉFET.
Mais à quoi donc serviront les tribunaux s'ils ne con-
damnent jamais?
BONALOI.
Si le tribunal absout, le ministre casse, et alors
LE PRÉFET.
Il faudra bien en venir là.
BONALOI.
Monsieur le Préfet sait-il l'équipée que vient de faire
notre Académie départementale.
LE PRÉFET.
Non.
SCENE V. 31
BONALOI.
M. Rivard aurait dû vous en instruire ; cela vous inté-
resse d'autant plus, que les académiciens sont tous du
grand collége, puisque l'Académie a été formée des qua-
rante plus imposés du département *.
LE PREFET.
Je le sais bien , je suis leur président-né comme Préfet.
BONALOI.
Il paraît cependant que vous ne les présidiez pas hier.
LE PREFET.
Comment ! qu'ont-ils donc fait?
BONALOI.
Ils se sont assemblés, ils ont délibéré et décidé que
l'Académie suivrait l'exemple de l'Académie française , et
qu'ils voteraient tous avec l'Opposition. Ils disent que la
disgrâce de MM. Villemain, Lacretelle et Michaud , les a
tous frappés du même coup.
LE PRÉFET.
Mais c'est une épidémie, ces Messieurs s'en mêlent aussi!
Qu'ils m'assomment tous les mois de leurs rapports sur
la culture de la pomme de terre et des prairies artificielles,
et m'endorment avec leur poésie élégiaque, j'y consens ;
mais faire de la politique à l'Académie! Ah ! j'y mettrai bon
ordre... Je les présiderai tantôt, et nous verrons. Je
vous remercie, monsieur Bonaloi, de tous les renseigne-
mens que vous venez de me donner. Continuez vos
courses.
* Historique.
32 TRIBULATIONS DE M. LE PREFET.
BONALOI revenant sur ses pas.
Ah! pardon, monsieur le Préfet, j'oubliais de vous dire que
j'ai fait une conquête importante... La petite Eulalie , cette
jeune actrice si jolie , que protége M. Dupont le banquier.
LE PRÉFET d'un ton sévère.
Monsieur Bonaloi, il est de ces rapports qu'un homme
tel que moi doit toujours éviter ; ce serait compromettre
ma dignité.
BONALOI.
Je ne compromets que la mienne, monsieur le Préfet,
et c'est un sacrifice que je m'estimerais heureux de faire au
bien public. Votre nom ne paraît en rien dans toute cette
affaire , et je ne vous en parle que pour mémoire.
LE PRÉFET.
A la bonne heure. Eh bien ! qu'avez-vous fait?
BONALOI.
Comme je sais que Melle Eulalie a beaucoup d'in-
fluence sur M. Dupont, lequel M. Dupont a beaucoup d'in-
fluence sur une vingtaine d'électeurs , j'ai été ce matin chez
notre jeune actrice , pour entamer une négociation. La
petite y a mis beaucoup de dignité. Elle a refusé sur-le-
champ quelques petites politesses que je voulais lui faire à
l'aide des fonds secrets qui m'ont été remis ; elle ne met
qu'une condition au service qu'elle veut nous rendre ;
c'est de ne pas renvoyer les comédiens cet hiver, quand
la mission arrivera.
LE PRÉFET.
Mais l'abbé Guignon n'entend pas que les théâtres
soient ouverts quand il prêche.
SCENE V. 33
BONALOI.
Cela pourrait s'arranger. Comme la mission et le specta-
cle n'ont pas lieu tous les jours, ils pourraient alterner.
LE PRÉFET.
Voyez cela avec Desfossés : cette affaire n'est pas de ma
compétence.
BONALOI.
C'est entendu.
LE PRÉFET.
Monsieur Bonaloi, je ne saurais trop vous féliciter, il est
impossible d'avoir plus de zèle et plus de talens. Au reste,
ce n'est pas l'expérience qui vous manque ; vous êtes
depuis long-temps dans l'administration ?
BONALOI.
Depuis la Convention.... d'exécrable mémoire.
LE PRÉFET.
La Convention !
BONALOI.
Oui, Monsieur : je fus obligé de solliciter une place
pour me sauver.
LE PRÉFET.
Je vous vois commissaire-général avant peu.
BONALOI.
Monsieur le Préfet, je suis trop heureux d'avoir pu
mériter votre estime.
Il sort.
3
34 TRIBULATIONS DE M. LE PREFET.
SCÈNE SIXIÈME.
( 8 novembre, 1827.— Salon du Préfet.)
LE PRÉFET, MADAME DE LAURENCE, M. DE
LARNOY; DESFOSSÉS, CONGRÉGANISTE ; M. DE
BOUVIGNAC , CANDIDAT MINISTÉRIEL ; M. MARTIN ,
M. DULYON, MADAME DULYON , M. DE LABIL-
LARDIÈRE.
On cause, on joue. Le Préfet va de l'un à l'autre, serre la main à tout le
monde , et dissimule du mieux qu'il peut l'inquiétude qui commence à
l'agiter.— On vient d'apprendre que M. Bouvignac est nommé président.
MADAME DE LAURENCE.
Monsieur de Saint-Léon ! allez donc au secours de votre
jeune cousin : il y a une heure qu'il cherche à voir made-
moiselle de Birmont sans pouvoir y parvenir ; les ailes de
pigeon de M. de Bouvignac la masquent en entier
LE PRÉFET.
Amélie !
MADAME DE LAURENCE.
Ah !... la pauvre petite ! la voilà qui disparaît dans un
nuage de poudre
LE PRÉFET.
Madame de Laurence !
MADAME DE LAURENCE.
Monsieur de Bouvignac a le quinola forcé
LE PRÉFET.
Mon amie , à quoi pensez-vous donc ? Vous êtes là à
rire, comme une folle , aux dépens de M. de Bouvignac.
SCENE VI. 35
MADAME DE LAURENCE.
Avez-vous peur qu'il ne s'en aperçoive?.. Nous l'avons
mis à de si rudes épreuves...
LE PRÉFET.
Mais vous me perdez avec vos plaisanteries.
MADAME DE LAURENCE.
Quel air sérieux vous prenez?
LE PRÉFET.
Je vous l'ai déjà dit; M. de Bouvignac est le candidat du
ministère.
MADAME DE LAURENCE.
Ce n'est pas possible.
LE PRÉFET.
Rien n'est plus certain.
MADAME DE LAURENCE plus bas.
Comment ce... Mais c'est affreux vraiment ; il faut que
M. de Villèle ait été trompé.
LE PRÉFET.
M. de Villèle sait bien ce qu'il fait.
MADAME DE LAURENCE.
Comment réparer mon étourderie !
LE PRÉFET.
Allez vous asseoir auprès de madame de Bouvignac.
MADAME DE LAURENCE.
Que lui dire?
LE PRÉFET.
N'avez-vous donc de l'esprit que pour vous moquer d'eux?
MADAME DE LAURENCE.
Franchement , c'est plus facile.
3*
36 TRIBULATIONS DE M. LE PREFET.
LE PRÉFET abordant M. de Larnoy.
Eh bien ! monsieur de Larnoy, le grand jour approche...
Vous savez que M. de Bouvignac est notre président.
M. DE LARNOY.
Je l'apprends à l'instant, et s'il faut vous parler franche-
ment, j'en suis étonné. J'imagine qu'il a été mis là parce que
personne n'osait affronter le petit collége.
LE PREFET.
Auriez-vous quelques inquiétudes ?
M. DE LARNOY.
Monsieur de Laurence , je vous ai accoutumé à ma
franchise, et je n'ai pas à me louer de la vôtre. Vous ne
croyez pas sérieusement que je songe à nommer un candi-
dat ministériel.
LE PREFET.
Je serais étonné qu'il en fût autrement. Votre dévoue-
ment au Roi, la loyauté de votre caractère , m'en sont de
sûrs garans.
M. DE LARNOY.
Dévoué au Roi et à mon pays, je ne vois aucune raison
de l'être à M. de Villèle, ou plutôt j'en vois mille pour lui
refuser l'assentiment d'un honnête homme.
LE PRÉFET.
Je savais que le dépit et l'envie avaient pu former des al-
liances intéressées contre M. de Villèle. Je ne croyais pas
que le mal fût allé jusqu'à M. de Larnoy qui doit être au-
dessus de ces petites passions.
M. DE LARNOY.
Vous me rendez justice ; c'est de sang-froid que j'ai jugé
M. de Villèle. Son administration m'a dévoilé le peu de
solidité de ses principes, et j'ai compris de bonne heure le
SCENE VI. 37
mal qu'il allait nous faire. Je prenais patience , je savais
que la France était assez forte , Dieu merci ! pour por-
ter quelque temps un mauvais ministre. Mais j'ai vu les jé-
suites... Je ne devais plus attendre.
LE PRÉFET.
Et vous ne craignez pas, dominé que vous êtes par des
alarmes fantastiques, de vous allier à vos anciens ennemis !
M. DE LARNOY.
Il est plus facile, je le pense du moins, de se rallier à
des adversaires qu'on estime, que de rester avec des mi-
nistres qu'on ne peut plus estimer.
LE PRÉFET.
Et vous croyez à la sincérité de vos nouveaux amis ?
Vous aiderez à leur triomphe, et bientôt ils vous fouleront
aux pieds.
M. DE LARNOY.
Ah ! je les défie bien de me tromper plus complètement
que M. de Villèle n'a fait. Il m'a appris à redouter, avant
tout, les hommes qui font le mal en connaissance de cause.
Avec eux le mal n'a plus de terme : une mauvaise action
leur coûte moins qu'une disgrâce.
LE PREFET.
Mais savez-vous bien jusqu'où l'on veut vous mener ?...
Que veulent ces amis, si tendres et si récens, qui vous
caressent parce que vous déchirez un ministre ; que veu-
lent-ils?... Le renversement de ce qui est, le désordre et
l'anarchie, la révolution....
M. DE LARNOY.
Ah ! de grâce, monsieur de Laurence, ne me traitez
38 TRIBULATIONS DE M. LE PREFET.
pas comme vos maires et vos commis. Songez que vous
parlez à un homme qui réfléchit et qui a vu la révolution
de trop près pour se méprendre sur l'esprit qui règne en
France aujourd'hui On a voulu toucher à nos garan-
ties constitutionnelles, tous les bons esprits se sont sou-
levés, tant mieux : cela prouve qu'ils en ont compris toute
l'importance et toute la sagesse. C'est un service que
M. de Villèle nous aura rendu, et je lui en garde ma re-
connaissance pour le jour où il trouvera qu'il a fait assez de
bien.
LE PRÉFET.
Mettons les choses au pis Oui, le ministère a pu faire
des fautes, compromettre la cause du gouvernement, en-
hardir l'Opposition, justifier ses plaintes, si l'on veut
Eh bien ! je ne vois là qu'une raison de plus, pour vous,
de.le soutenir. Un homme tel que vous, avant de faire
au gouvernement, qu'il voit compromis, les reproches
qu'il peut mériter, songe à le défendre ; voilà la conduite
qui convient à la loyauté d'un sujet fidèle... Ce sera la vôtre,
j'en suis sûr.
M. DE LARNOY.
Monsieur le Préfet, j'ai eu le malheur, il y a quelques
années, d'avoir un homme d'affaires dont l'impéritie avait
compromis une partie de ma fortune.... Je m'en aperçus
à temps : mon premier soin fut de le congédier.
MADAME DE LAURENCE venant au secours de son mari.
Monsieur de Larnoy ne me refusera pas de faire un
boston ?
M. DE LARNOY.
Madame !

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