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Les Trois du Midi

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308 pages

— Tiens, tu vois ce navire ?

— Je le vois.

— Il entre dans le port.

— Il entre dans, le port.

— Tu le vois bien ?

— Té ! Je le vois si bien, mon bon, qu’il a sur son avant un petit Neptune avec son trident.

— Hé bien ?

— Hé bien ?

— Hé bien ? Sais-tu où ça va, ce qu’il contient, ce navire ?

— Té, mon bon, comment veux-tu que je le sache puisqu’il ne fait qu’entrer dans le port ?

— Té, je le sais, moi !

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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Edgar Monteil

Les Trois du Midi

A
BERTHE MONTEIL

 

 

Ma compagne bien-aimée, c’est à toi que je dédie ce livre afin que ton esprit et ta droiture lui soient une protection, aussi pour que cette page redise toujours combien fut douce la camaraderie qui nous permit de vivre sans que le monde vît jamais sur noire visage autre chose que le sourire et la gaieté, et sans que fut trop atteinte par la société notre commune philosophie qui se peut résumer ainsi : être honnête, être bon.

 

EDGAR MONTEIL.

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PREMIÈRE PARTIE

LE DÉBUT DE LA VIE

CHAPITRE PREMIER

SUR LE PORT DE MARSEILLE

 — Tiens, tu vois ce navire ?

 — Je le vois.

 — Il entre dans le port.

 — Il entre dans, le port.

 — Tu le vois bien ?

 — Té ! Je le vois si bien, mon bon, qu’il a sur son avant un petit Neptune avec son trident.

 — Hé bien ?

 — Hé bien ?

 — Hé bien ? Sais-tu où ça va, ce qu’il contient, ce navire ?

 — Té, mon bon, comment veux-tu que je le sache puisqu’il ne fait qu’entrer dans le port ?

 — Té, je le sais, moi !

 — Tu. le sais, toi, té, malin !

 — Oui, je le sais, moi ! Ce qu’il contient, c’est des marchandises pour Paris.

 — Qui te l’a dit ?

 — Personne. Mais dès que tu vois un navire qui entre dans le port, tu peux te dire : c’est des marchandises pour Paris. Ah ! ils sont étonnants, nos compatriotes de Marseille ! Il entre des navires dans, nos eaux, on croit que c’est pour nous : pas du tout ! C’est pour les Parisiens. Ils mangent tout, les Parisiens, ils emploient tout, les Parisiens, ils accaparent tout, les Parisiens ! Il n’y a qu’eux dans le monde ! On ne parle que d’eux, on ne voit que par eux, on ne vit que par eux ! Les Parisiens par-ci, les Parisiens par-là, et toujours ! Pour qui ces tapis du Levant ? pour les Parisiens. Pour qui ces bois des îles ? pour les Parisiens. Pour qui ces soieries ? pour les Parisiens. Pour qui ces vins, ces liqueurs, ces ananas ? pour les Parisiens ! Alors quoi, nous ne sommes plus rien, nous, les gens de Marseille, nous ne mangeons plus, nous ne buvons plus et nous allons habillés comme des sauvages !

 — Il me semblé, té, mon bon, que tu as un petit complet à. carreaux qui te va comme un gant, que je ne suis pas vêtu d’un pagne et notre ami non plus, et que nous sommes trois qui mangeons comme quatre.

 — Bagasse ! C’est parceque les Parisiens le veulent bien !

Cette conversation avait lieu entre trois Marseillais dont le premier avait nom Bruscambille le deuxième Baragnonne et lé troisième Bergamotte, qui avaient, à eux trois, à-peu-près quarante-six années, car madame Bruscambille, madame Baragnonne et madame Bergamotte, qui étaient trois amies de pension, s’étaient entendues pour avoir trois garçons du même âge et pour les faire élever ensemble, au lycée de Marseille.

Aussi, ce que c’était une paire et demie d’amis que Bruscambille, Baragnonne et Bergamotte, ce n’est rien de le dire ! Autant des jumeaux, té, mon bon, mais des jumeaux pas comme, Etéocle et Polynice, comme Castor et Pollux, enfin de vrais jumeaux, des jumeaux de Marseille, qui ne se ressemblent pas du tout.

Bruscambille était petit, brun de peau et de cheveux, avait déjà de la barbe au menton et des moustaches, minces, c’est vrai, mais qui se relevaient à la commissure des lèvres comme des jeunes gaillardes ! Et ce qu’il avait l’œil noir !...

Illustration

Sais-tu ce qu’il contient, ce navire ? page 9.

Baragnonne était un blond, déjà gros, imberbe, aux yeux gris ; mais ce n’était pas un de ces blonds du Nord qui ont l’air d’avoir du jus de navet dans les veines et de s’être mis du rouge sur les joues ; non, c’était un blond du Midi dont la peau était légèrement bistrée et qui avait du sang par dessous, et même ses cheveux, n’étaient point comme ces cheveux du Nord qu’on appelle blond-cendré, non, ils n’étaient pas cendrés, mais blonds, d’un blond particulier, enfin le blond de Marseille. Il était de taille moyenne et son regard perçait comme une vrille.

Bergamotte, oh ! Bergamotte, c’était le plus bel homme, car il était très grand, seulement, il avait les, cheveux rouges et les cheveux rouges, ce n’est pas une très belle couleur. Il avait sur le nez et sur les joues beaucoup d’éphélides, vous savez, ce qu’on nomme des taches-de-rousseur, et ça faisait ressortir deux grands yeux verts qui brillaient extraordinairement, surtout quand il se mettait en colère, et il s’y mettait souvent, comme tous les rouges qui ont, à ce qu’on dit à Marseille, le sang plus près de la tête que les autres et la tête plus près des cheveux. Vous voyez, hein ! ils ne se ressemblaient pas du tout, et pourtant ils ne pouvaient se quitter et on les connaissait bien dans la ville de Marseille où on les avait baptisés les Trois-B.

Vous pouviez arrêter n’importe quel Marseillais, n’importe quel capitaine au long-cours débarquant sur le Vieux-Port ou dans la Joliette et lui demander ce que c’était que les Trois-B.

 — Les Trois-B, répondait-il aussitôt, c’est Bruscambille, Baragnonne et Bergamotte.

Voilà ! vous étiez tout-de-suite renseigné.

Or, des Trois-B, celui qui rageait contre Paris et les Parisiens, c’était Bruscambille.

 — Oui, oui, continuait-il, tout est pour les Parisiens. Un de ces jours, ils nous voleront la Canebière.

 — Oh ! ça, jamais ! s’écrièrent à la fois Baragnonne et Bergamotte.

 — Ils en sont capables ! fit Bruscambille, en hochant la tête.

 — Hé bien, té, je me ferais hacher menu comme chair à saucisse sur la chaussée de la Canebière plutôt que de la laisser enlever, dit Baragnonne.

 — Moi aussi ! conclut Bergamotte.

 — Non, les Parisiens ne prendront pas la Canebière, affirma catégoriquement Bruscambille.

 — Jamais ! Jamais !

 — C’est nous qui irons à Paris, dit Bergamotte.

 — Parceque nous y sommes forcés ! s’écria Bruscambille, parceque les Parisiens possèdent des ressources qui devraient être à Marseille.

 — Il a raison, dit Baragnonne, elles devraient être à Marseille, ces ressources.

 — Sans doute, dit Bruscambille, Paris nous prend toujours ce qui nous appartient. Tenez, je vous fais un pari.

 — Ah ! ah ! voyons, dirent avec vivacité Baragnonne et Bergamotte.

 — Hé bien ! Jean-le-Conquérant, vous savez bien, le fameux Jean-le-Conquérant, qui a pris le Tonkin à lui seul ?

 — T.é, bagasse ! si nous le connaissons ! une des gloires de Marseille !

 — Hé bien ! mon bon, je parie que si Jean-le-Conquérant n’avait pas été de Marseille, il eût été de Paris.

 — Je te crois !

 — Hé ! Ho ! Là ! fit Bruscambille, que vois-je !

 — Que vois-tu ? demanda Baragnonne. Vois-tu cette grande sardine qui bouchait l’entrée du port ? Tu sais, lorsque cet imbécile de Martiguais se mit à parcourir les rues de Marseille en criant : « Marseillais ! Marseillais ! Allez vite voir, qu’il y a une grande sardine qui bouche l’entrée du port ! » Et nous tous d’aller voir, naturellement, et le Martiguais, cet idiot, de se moquer de nous, jusqu’au moment où, nous voyant tous courir, il se dit : « Est-ce que ce serait vrai, par hasard ? » et d’y aller voir avec les autres. Mais ce n’est pas cette sardine qui t’a fait t’exclamer ?

 — Non, non ! c’est Joséphine.

— Joséphine ?

 — Oui, la Joséphine, le navire qui appartient à M. Ladevèze, le riche armateur de Marseille, et que commande le brave capitaine Pamphile...

 — Le capitaine Pamphile ! le brave capitaine Pamphile ! Tu le vois ?

 — C’est bien la Joséphine. Elle revient de l’Indo-Chine. Et, té, mon bon, je te parie que ce qu’elle apporte, c’est encore pour les Parisiens. Venez, venez. Voici la Joséphine à quai, nous allons saisir le capitaine Pamphile.

Ils coururent au navire et crièrent au capitaine Pamphile :

 — Pour quel endroit ton chargement ?

 — Pour Paris, répondit le capitaine Pamphile.

 — Vous voyez, té, bagasse ! fit Bruscambille en se tournant vers ses amis.

 — Il nous embête, ce Paris.

 — Ces Parisiens, ils nous prendraient notre bouillabaisse !

 — Oui, mais ils ne peuvent pas.

 — Ils essaient, bien, mais ils n’ont pas de poisson.

 — C’est ce qui les vexe. Ah ! si les Parisiens avaient du poisson... mais ils n’ont pas de poisson.

 — Et pour faire une bonne bouillabaisse, mais là, vrai, une bonne, il faut du poisson de Marseille

 — Bagasse ! fit Bruscambille, écoutez donc !

 — Qu’est-ce qu’il y a ?

 — Nous aurons fini nos études dans quelques jours et alors...

— Alors ?

 — Alors, nous bouclons notre malle pour nous rendre à Paris : moi, Bruscambille, je me mets dans la commission ; toi, Baragnonne, tu entres dans la confection ; enfin, toi, Bergamotte, tu prends là bimbeloterie. Nous serons dans une branche différente de commerce les uns’ et les autres, mais dans le commerce, parceque, le commerce, il n’y a que ça pour les Marseillais.

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 — Comme tu dis.

 — Et nous nous installons à Paris, nous, les provinciaux, afin d’exploiter les Parisiens et de leur faire payer le tort qu’ils font à la province.

 — Tu parles comme un livre.

 — Comme un livre ? s’écria Bergamotte, comme deux livres ?

 — Et quand même, dit Bruscambille, nous serons chacun dans une branche différente du commerce, nous resterons toujours unis comme les doigts de la main.

 — Toujours les Trois-B, dit Bergamotte.

 — Toujours ! affirma Baragnonne.

 — Et puis, j’ai une idée, fit Bergamotte.

 — Quoi donc, té, mon bon ?

 — Nous avons chacun une sœur...

 — Je vois ce que tu vas dire, Bergamotte ; ton idée, mon bon, c’est la mienne ! s’écria Bruscambille. Oui, bagasse ! Tu as une petite sœur, un rêve ! Ah ! je te le dis franchement, le rouge, vois-tu, ce n’est pas une belle couleur pour les hommes, mais pour les filles, c’est autre chose, c’est la suprême des belles couleurs. Elle est jolie comme un cœur, ta petite sœur Thérèse ! Tiens, pas plus tard qu’hier, je la rencontrai place Saint-Ferréol, elle avait une robe de velours vert et ses longs cheveux rouges étaient dénoués dans son dos. Il y avait un rayon de soleil qui les allumait ! Non, tu ne te figures pas ce que c’était beau ! Du feu, mon bon, du feu, je te dis. Elle sera jolie, jolie, dans cinq ou six ans d’ici !... Aussi, je compte, à cette époque, m’être fait une position, et je demanderai Thérèse en mariage au papa et à la maman Bergamotte.

 — On te la donnera ! s’écria Bergamotte. Justement à la même époque, il y aura une jolie petite fille frêle et blonde qui est la sœur de Baragnonne et qui me plaît beaucoup déjà. C’est vrai qu’elle est jolie, ma petite sœur Thérèse, mais il n’y a rien de joli comme une petite blonde. Un homme blond, je le dis sans fard, Baragnonne, mon bon, ce n’est pas très-bien, c’est fadasse ; mais une fille blonde, c’est tout ce qu’il y a de mieux. Elle a comme ça un petit air doux et aimant qui vous remue le cœur rien que de voir les boucles folles qui volettent sur son cou. Tiens, ta petite sœur Olympe, je la vis un jour de forte brise, ses cheveux blonds qu’elle dénouait s’en allaient au vent, on eût dit des ailes, des ailes vaporeuses, mon bon, et le vent semblait l’enlever. Je crus que c’était une petite fée. Alors je me suis dit que j’épouserais un jour Olympe. Qu’est-ce que tu dis de ça, Baragnonne ?

 — On te la donnera, Bergamotte. Tu épouseras ma sœur Olympe et Bruscambille épousera ta sœur Thérèse. Mais moi..

 — Mais toi ? au fait, toi ?

 — Moi ? J’épouserai la sœur de Bruscambille.

 — Tope ! s’écria Bruscambille, en tendant sa main dans laquelle Baragnonne mit la sienne, ça y est, mon bien bon.

 — Je l’aime déjà, moi, dit Baragnonne, cette petite Bruscambille. Ah ! elle est jolie, celle-là ! Une vraie fille de Marseille. Elle a la peau brune et les cheveux noirs. Ah ! le noir, vous savez, mes amis, ce n’est pas une couleur dont un homme doive être fier, ça lui donne les traits durs, il devient trop barbu, il a de la barbe jusque sur les mains, on dirait une bête ; mais une petite fille noire, avec sa peau bistrée, qui a l’air d’une orange mûrie à notre soleil, avec ses membres fins et nerveux, ses sourcils arqués, des cils longs comme le doigt et des yeux noirs qui brillent comme des diamants, ah ! il n’y a rien de plus merveilleux dans tout le monde ! Et vous verrez, mes amis, vous verrez la petite Lucile Bruscambille dans cinq ans d’ici ! Ce sera la perle de la Canebière !

 — Alors, dit Bruscambille, c’est convenu, les Trois-B épouseront les trois sœurs. Bergamotte, à toi Olympe. Baragnonne ; Baragnonne, à toi Lucile Bruscambille ; et à moi, Bruscambille, à moi Thérèse Bergamotte.

 — Il ne s’agit plus, dit Baragnonne, que de faire notre position en attendant que nos petites sœurs soient en âge de se marier. Nous avons juste le temps.

 — Oui, dit Bergamotte, cinq ou six années, c’est ce qu’il nous faut.

 — Mais jurons dès aujourd’hui de nous marier le même jour et de ne faire qu’une seule noce, dit Baragnonne. A Marseille, on ne comprendrait pas que les Trois-B fissent autrement.

Les trois amis étendirent la main et, solennellement, ils dirent en même temps :

 — Nous le jurons.

 — Té ! fit l’armateur Ladevèze qui passait, qu’est-ce qu’ils ont donc les Trois-B à jouer les Horaces sur le port de Marseille ?

 — Finissons d’apprendre ce que nous devons savoir, dit Bergamotte, et en route pour Paris.

 — Et là-bas, mes amis, dit Bruscambille, nous nous distinguerons comme il convient aux gens de Marseille, nous montrerons aux Parisiens que les Marseillais sont les maîtres du monde. Du reste, j’ai lu dans un auteur que le Midi avait conquis la France.

CHAPITRE II

LES TROIS-B

Naturellement, les Trois-B répétèrent à leurs parents respectifs la conversation qu’ils venaient d’avoir et ceux-ci les approuvèrent fort, les mamans surtout, d’avoir pensé à se marier un jour avec la sœur de -leurs camarades, ce qui correspondait complètement aux secrets projets des trois mamans. Naturellement aussi, les papas et les mamans répétèrent à leurs amis ce qu’ils tenaient de leur fils ; tout naturellement encore, les amis redirent à leurs compatriotes que les Trois-B se marieraient un jour avec les petites B, et naturellement enfin, les Marseillais racontèrent la nouvelle aux étrangers qui étaient dans leur port, lesquels étrangers, en s’en allant, portèrent la nouvelle dans les cinq parties du monde, si bien qu’on commença à considérer les Trois-B comme des hommes célèbres puisqu’on parlait d’eux partout.

Beaucoup d’honnêtes gens crurent que leur mariage, qui était encore si loin et que tant d’événements pouvaient contrarier et même empêcher, était chose accomplie, et ils considérèrent que ces mariages devaient être extraordinaires pour qu’on s’en occupât tant ; seulement, ils ne savaient pas pourquoi ils étaient extraordinaires.

Les Trois-B n’y pensaient déjà presque plus qu’ils étaient le sujet des propos et cancans des Marseillais, et comme les pays dits latins vivent sur des légendes et sur des mots, les trois garçons se nommant les Trois-B, on forma le féminin des Trois-B pour désigner Lucile Bruscambille, Olympe Baragnonne et Thérèse Bergamotte sous la dénomination des Trois-petites-Bêtes.

Ce n’était pas qu’elles le fussent réellement, dans le mauvais sens du mot « bête », car, pour dire, à douze ans qu’elles avaient, elles faisaient honneur à leur école, et elles étaient futées et malicieuses et se livraient à cent mille espiègleries vis-à-vis de leur frère et des amis de leur frère, mais les Trois-petites-Bêtes, c’était un nom qui faisait bien dans la conversation.

Les Trois-B les traitaient encore ainsi que des petites filles ne tirant pas à conséquence, comme il convient à des jeunes gens qui vont passer leur baccalauréat.

Cependant, ils ne leur cachèrent pas qu’ils avaient arrêté de les épouser quand elles seraient grandes.

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 — Ah ! des petits maris ! s’écria Lucile Bruscambille, des petits maris ! Nous avons des petits maris !

Et prenant la main de Thérèse Bergamotte et d’Olympe Baragnonne elle les entraîna dans une farandole à travers les corridors, les escaliers et les chambres de la maison.

 — Là ! là ! fit Bruscambille, calmez-vous, bagasse ! vous avez le temps de danser.

Et il se rendit au lycée.

Il travaillait beaucoup, ses camarades aussi. Le dimanche seulement, ils se livraient au jeu de boules, faisaient un billard au café avec leurs, papas, ou se lançaient en canot sur la mer.

Ils devaient passer leur baccalauréat, couronner leurs, études par l’obtention de ce grade. Et puis... en route pour la vie.

Quand ils furent sur le point de passer cet examen redoutable, les familles Brnscambille, Baragnonne et Bergamotte commencèrent à trembler.

Ni les unes ni les autres n’étaient riches.

Humbles, très humbles commerçants de Marseille, ils gagnaient leur vie et faisaient élever leurs enfants. L’entretien de ces derniers et le lycée, l’éducation des filles, constituaient un gros sacrifice. Ils le supportaient sur leur courant et ils n’épargnaient rien pour que l’instruction de leurs fils fut complète, mais ils ne mettaient pas beaucoup d’argent de côté, pendant. ce temps-là, pour arrondir la dot future des filles. Ils arrivaient heureusement au bout. Une fois les fils bacheliers, ils devaient se tirer d’affaire, gagner leur vie et permettre aux parents d’assurer le sort de leur sœur. Si, par hasard, ils étaient refusés à l’examen, c’était une année de plus au lycée et une année inutile. Leur réussite avait donc un grand intérêt.

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Bruscambille et Bergamotte passèrent haut la main cette épreuve finale de leurs études, et quand ils virent qu’ils allaient refuser Baragnonne, qui s’était montré d’une faiblesse déplorable, les examinateurs hésitèrent.

Allaient-ils rompre le chaînon des Trois-B ? faire deux bacheliers seulement ? Mais alors on leur en voudrait dans la ville de Marseille, on les accuserait d’avoir voulu montrer leur impartialité aux dépens de l’amitié qui liait ces jeunes gens,

 — Baste ! fit le président, recevons-les tous trois. Ça leur fera plaisir, les Marseillais seront contents, et, nous, ça nous est tellement égal !...

Et Baragnonne eut son nombre(de points.

Les Trois-B partirent exubérants de joie, bras-dessus bras-dessous, annonçant la bonne nouvelle sur leur passage, se rendant chez eux au plus court. Les familles Baragnonne et Bergamotte s’étaient réunies chez les Bruscambille et les Trois-petites-Bêtes étaient là, fort anxieuses, épiant le retour de leurs, frères.

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 — Est-ce que tu crois, demandait Olympe Baragnonne, que le baccalauréat va les avoir changés ?

, — Oh ! que je voudrais donc voir comment mon frère aura maintenant le nez fait ! s’écria Lucile Bruscambille.

 — Tu penses, demanda Thérèse Bergamotte, que leur nez ne sera plus le même ?

 — Les voilà ! les voilà ! cria Lucile Bruscambille.

Et appelant de toutes ses forces :

 — Papa, maman, cria-t-elle, monsieur Bergamotte, monsieur Baragnonne, mesdames, arrivez ! arrivez ! les voilà !

 — Té ! fit Thérèse, ils ont l’air contents, ils agitent leur chapeau.

 — C’est qu’ils sont reçus, dit Lucile.

 — Ils sont reçus ! s’écria Thérèse. Courons au devant d’eux, les embrasser.

Et les trois fillettes s’élancèrent dans la rue, sautèrent au cou de leur frère :

 — Tu l’es, dis, tu l’es ? s’écrièrent-elles à la fois.

 — Troundelair ! si je le suis ! répondirent-ils tous les trois d’une voix.

 — Ils le sont !... Papa ! maman ! ils le sont ! crièrent les Trois-petites-Bêtes.

Et les papas et les mamans accoururent sur le pas de la porte levant les bras et criant aussi :

 — Ils le sont ! ils le sont !

Les voisins qui étaient dans l’attente de l’événement s’assemblèrent aussitôt, répétant :

 — Ils le sont ! ils le sont !

Et les voisins des voisins, les passants, ceux qui aperçurent le premier rassemblement, bientôt tout Marseille et les marins qui étaient sur le port s’amassèrent devant la maison des Bruscambille, interrompant la circulation, bouchant les rues avoisinantes, encombrant les alentours, et tous criaient :

 — Ils le sont ! ils le sont !

 — Qui est-ce que « ils le sont » ? demandaient les nouveaux arrivés.

 — Té ! c’est les Trois-B, bagasse !

 — C’est les Trois-B ? Té ! bon ! Mais qu’est-ce qu’ils sont ?

 — Ils le sont ! voilà !

 — Ah ! oui : ils le sont ! voilà.

 — Té ! évidemment, troundelair !

— Évidemment.

Et, continuant à les faire célèbres dans le port de Marseille, un chacun s’en alla disant :

 — Vous savez, les Trois-B, ils le sont !

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