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Les vérités de Malvina

De
220 pages
C'était pendant la guerre d'Algérie mais délibérément ailleurs, le plus loin possible, "aux Isles"...Malvina, coup de foudre sur le paquebot blanc...Ses "vérités" ? Celles de la Martinique elle-même telles que les revit le narrateur à travers les souvenirs de deux passés, séparés par quarante années (1957-1997). Mais peut-on garder le contrôle de son parcours de vie lorsque le présent, brusquement, devient le temps le plus fuyant, le plus insaisissable ?
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André SandralLes vérités de Malvina
C’était pendant la guerre d’Algérie mais délibérément
ailleurs, le plus loin possible, «aux Isles»…
Malvina, coup de foudre sur un paquebot blanc…
Ses «vérités» ? Celles de la Martinique elle-même
telles que les revit le narrateur à travers les souvenirs de
deux passés que sépare une quarantaine d’années
(19571997). Les vérités de Malvina
Mais peut-on garder le contrôle de son parcours de
vie lorsque le présent, brusquement, devient le temps le
plus fuyant, le plus insaisissable ?
Roman
Les mirages mercantiles de l’exotisme
sont restés sans effet sur André Sandral.
En revanche, nourris par les analyses
de Frantz Fanon, sa mémoire et son
imaginaire se sont volontiers ressourcés
au Tout-Monde d’Edouard Glissant.
C’est dire que «l’île des revenants» est demeurée pour
lui un horizon indépassable.
Illustration de couverture : « Femme en rouge dans la forêt - 1907
- huile sur toile » Henri Rousseau.
ISBN : 978-2-343-04431-6
Prix : 19,50 €
André Sandral
Les vérités de Malvina©L’Harmattan,2014
5 7,ruedel’Ecolepolytechnique,75005Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN:978 2 343 04431 6
EAN:978234304431611
11111111111,1111,1111,11111111111111111,1,11111111111111LesvéritésdeMalvina
11111Écritures
CollectionfondéeparMaguyAlbet
Godet(Francia),Lamaisond’Elise,2014.
Dauphin(Elsa),L’accident,2014.
Palliano(Jean),LanaStern,2014.
Gutwirth(Pierre),L’éclatdesténèbres,2014.
Rouet(Alain),Chacuneensacouleur,2014.
Cuenot(Patrick),DieuauBrésil,2014.
MaurelKhonsouetlepapillon,2014.
D’Aloise(Umberto),Mélodies,2014.
Jean MarcdeCacqueray,Lavieassassinée,2014.
Muselier(Julien),Leslunaisonsnaïves,2014.
Delvaux(Thierry),L’orphelindeCoimbra,2014.
Brai(Catherine),UneenfanceàSaigon,2014.
Bosc(Michel),Marie Louise.L’OretlaRessource,2014.
Hériche(Marie Claire),LaVilla,2014.
Musso(Frédéric),LepetitBouddhadebronze,2014.
*
**
Cesquinzedernierstitresdelacollectionsontclassésparordre
chronologiqueencommençantparleplusrécent.Lalistecomplètedes
parutions,avecunecourteprésentationducontenudesouvrages,
peutêtreconsultéesurlesitewww.harmattan.fr
11
111,11111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,111,11111111111111111111111111111111111111111111111111111AndréSandral
LesvéritésdeMalvina
roman
L’Harmattan
11111111111111111111111111Dumêmeauteur
Ladescentedel arbre(roman),LHarmattan2012
Chroniquesfœtales(roman),L2012
Unedrôledecitoyenne(roman),LHarmattan2013
Aquoijouez vous?L2014
SouslenomdAndré LouisRouquier:
Leslieuxcommuns(roman),LeSeuil,1969
Leclairdutemps(roman),Denoël/MauriceNadeau1975
Pourl amourdel art(nouvelle)dansLeProvençal,11
BourseGoncourtdelanouvelle,1977
Lecinquièmesoleil(roman),coécritavecJ.D.Baltassat,
PressesdelaRenaissance1983
Lesfrontièresnaturelles(roman),LAire/ActesSud1983
Anglesvifs(nouvelles),EditionsGrandir1986
Awa(roman),ActesSud1989
Lesentierdelaguerre(roman),ActesSud1990
LapeurdunoirActesSud1995
Lanuitdel oubli(roman),ActesSud1997
LesmauvaisjeuxAmalthée2008
Leprixdelapeau(roman),Librécrit2008
Nouvellesparuesdans:
LeFouparle,11
Orion,
Pointdefuite,11
Nouvellesnouvelles.
11111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,11111111PourAnnie11
1Celuiquichercheradans mesyeuxautrechose
qu une interrogation perpétuelle devra perdre
lavue.
Peaunoire, masquesblancs
FrantzFanon
Mais quelle terre découvrez vous là, quand
vous criez:1Terre! Terre!1 ? Etes vous la
vigiedevosrêvesdésassemblés?
Tout Monde
EdouardGlissant
11111111,11111111111111111111,,111111111111111111111111Un homme, là, au milieu de la ville, il va et il vient, il ru
mine.11
Cest bien ton reflet, en vitrine, surimprimé sur des
fringuessoldées,grandtempsdetyfaire,monvieux,nous
sommesen2002…11
Alix ne devrait pas tarder, son amour est toujours à
lheure. En prime, lironie affectueuse: «Quest ce qui se
passe?Tuteprendsencorelatête?»11
Je ne lui ai jamais parlé de Malvina: le silence est tou
jourssansfrais.11
Le soleil continue de respirer dans le vent du soir, par
bouffées,unsoleildesciecirculairequi,toutelajournée,a
tranchédanslevifdelombreavantdêtreemportéparelle.
Il nen reste que quelques rougeoiements, des lambeaux
dincendiesmuets.11
A Aix, les jours dété, tout traîne, les gens, les chiens et
lalumière.11
Il aime cette heure malade, le plaisir dêtre seul et de
chercherdesphrases,justedesphrasesjustes.11
Lepassésuintetoujours,unefuiteonnesaitpasoù,les
bas côtés du souvenir, ça sétend et ça moisit tout, comme
si la vie, entre temps, n’avait pas eu lieu, comme si Alix
n’existaitpas.11
11
1111111111111111111111111111111111111111,11111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111,11111111111111111111111111111,,11111111111111111111Je revois Malvina à lAnse Marronne, là bas, en Marti
nique,en57,etmoi,amidonnédansuncompletdecroque
mort, car il fallait être «habillé», en ce temps là, aux Isles,
mêmesilesoleiltapait.11
Malvina… Saurai je jamais pourquoi elle? Dans le
passétoutestvrai,toutestfable…11
Jen’avaisrienpesé,jemelaissaisporterparl’éclatd’un
regard, le timbre d’une voix, d’un rire, le modelé d’un vi
sage, d’un corps, et le tour a été joué, tout faisait preuve
quejavaisraisondelaimer,raisonabsolued’êtrefou.11
Lalumièreétaitaveuglanteetdeuxhommesquasiment
nus,silhouettésàcontre jour,maniaientàgrandesperches
un radeau de bambous chargé doursins que portait dou
cementjusqu’aurivageledernierourletdelavague.11
Mais lorsqu’on veut recoller les miroirs que l’on a soi
mêmebrisés…11
Il va de long en large tout en haut du Cours Mirabeau,
en chemise dété fleurie et gilet à poches multiples, le côté
tout terrain relevé dune touche artiste, cheveux blancs
par dessus le col, barbe entière assortie mais courte, pres
querase.11
Lesoufflechauddujoursexhaleencorefaiblementdes
façadesmonumentales.11
A Aix, depuis déjà des lustres, le Grand Siècle fait le
trottoir:«Nuggets»,«Macdo»,«Quick»,andsoon…11
Le futur, ten fais pas pour lui, il simposera, quel quil
soit.11
QuandjesuisrevenuenMartinique,en97,quaranteans
plus tard, exactement, je n’avais pas prévenu Malvina, je
12
1111111111111111111111111,111111,11111111111111111,1111,11111,11111111111111111111111111111111111111111111,11111111111111111111111111111111,111111111111111111111111111111111,111111,1111111111111111111111111111,11111111111111111,11,111111111111111111111voulais la surprendre, l’empêcher de se préparer. Je lui ai
téléphoné,jeluiaidécrit«unpetitvieuxtoutneuf,parfait
pourunepubd’assurance vie.»11
Ellearidanslerécepteur,d’unrirecascadant,merveil
leusementjuvénile,etj’airetrouvétoutdesuitesamanière
dêtre,rapide:«Votredernierromannétait ilpasconsacré
à loubli? — Cest possible, en effet. Je lai tout à fait ou
blié!»11
Elle a ri de nouveau, plus gravement: «Venez donc ce
soirmême…Vousallezêtresurpris:jesuisredevenueune
femme de cette terre, une femme pour cette terre… Oui,
ainsi sont allées les choses… Mais vous? Jai le souvenir
dunjeunehommeaussiimpulsif quetimide,aussirêveur
queraisonneur,jedoutequonenfasseencore,maispour
quoinenferait onpas?Seulchangelestyle,nest cepas?
Noubliez pas que la nuit tombe vite, arrivez avant elle,
jinsiste!»11
Jai dit «oui», j’ai répété «oui», j’aurais accepté toutes
clauses.11
J’ai revu son visage intact dans un déferlement de va
gue,cettevaguetoujoursrecommencée,etj’aifaitdesphrases
d’avance: me reconnaîtrez vous, Malvina, dans ce vieux
rêveur trop lucide? Mon enfant avec vous, n’est ce pas
forcémentunlivre?11
Ce livre est un rêve ingénu, il est sans doute au dessus
demesforces,ilnaaucunrapportavecletempsquilfait.11
IlmarcheverslarueTournefort,ilsongeàsonanniver
saire: demain, soixante dix piges pile, une fiesta promise
sous la pergola de sapin où malaisément sentortille un
13
111111111,1111111111,11111111111111111111111111111111111,1,1111111111111,111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,11111111111111,11111111111111111111,11111111111111111111111,1111111111111111,1111111111111111111111111,111111,1chèvrefeuille apeuré, fuyant dans toutes directions, ne se
rattrapantquàlui même…11
Ilsoffreunpetitriresec:tonfutur,monvieux,dutout
cuit,paslapeinedêtrevoyant!11
Alix n’est pas encore là. J’arrive toujours trop tôt aux
rendez vous, Un relent de superstition, peut être, depuis
cevoyagelà bas,sanscesseremis,repoussé.11
Et Alix a fini par sexclamer: «La Martinique, encore?
Reviens y,unebonnefois,sansquoitunensortiraspas!»11
Cetteidéemaséduit:conclure.11
Jecroyaisavoirtoutprévumaisvoilà,patatras,lavalasse
de fin daprès midi, un éboulement à Port Lys et la route
obstruée,impraticable,leballetdunepelleteuseetlafindu
jour,menaçante…11
Jai garé la Clio louée, j’ai marché sur la plage de sable
noiretfroid,lapressiondutempssurlestempes,lacolère
imbécilecontre«lecoursdeschoses»…11
Le soleildescendaiten catastrophe, j’aipensé: va t elle
m’attendre?Avecelle,toujours,cedécalage…11
Cest seulement à la nuit noire que la route a été rou
verte: dix rampes désormais bétonnées pour se hausser
surléchinedumorne,dixautrespourladévaler,leslacets
abrupts sous les phares, presque à laplomb de la mer mi
roitante, jolie carte postale si ne montaient du sol humide
cesodeursentêtantesdepourriturevégétaleetcecharivari
dunevieinfinitésimale,guerrièreàpleinesmandibules.11
J’ai laissé la voiture sur la dalle rongée par le ruisseau
qui dévale de la Pelée, et j’ai reconnu le chemin de terre
battue,labarrièreauloquetrudimentaire,lamaisonéclai
réeencontrebas:laféeLumièreétaitdoncarrivée!Depuis
longtemps?11
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111111111111111111111111,1111111111111,111111111111,11111111,111,1111111111111111111111111111111,11111111111111111111111111111111,111111111111111,1,11111111111111111,11111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111,Autrefois, la lampe à pétrole et ce tremblement des vi
sages au moment de sortir de lombre, celui de Malvina
surtout…11
Nemesuis jepasjouélà?11
Ledécor,riendeplusfacileàreplanter,maismespieds
n’y touchent plus terre, mes archives se sont détériorées:
desimagesmaldéfiniessousunelumièreaffaiblie…11
Terrains vagues de la mémoire, je ne suis qu’un regard
errantdanssonancienregard,uncrocheteurdesentiments
danslapoubelledelHistoire…11
Il continue daller et de venir sur un terre plein repavé,
frôlantdesramasdedécombres.11
Aix en Provence, ton dernier port dattache, «ville
deau, ville dart», eau douteuse, art pétrifié, travaux de
voirienécessaires–nes tupasmûrtoi mêmepouruneré
visiontechnique?11
Les images battues comme des cartes mais toujours la
mêmedessous:unsaloncolonialdésert,figédanssonmo
bilier de courbaril rouge sombre, on pourrait lexposer tel
quel dans un musée folklorisant, repeuplé de poupées de
cire prêtes pour la danse bel air – et tu jouais au zombi fu
reteur, mais prêt à te manifester: «Cest11bien moi, en
chairetenos,etlatêtesurlesépaules,mavietoutentière
dedans,sousscellésposésparmoi même…»
Plan séquenceprévu:Malvinadescendraitlescalierde
bois ajouré, presque une échelle, j’avais un peu peur que
son visage me soit devenu illisible – mais que dire du
mien?11
15
1,111111,1111,111111,11111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111,11111111111111111,111,11111111111111111111111111,11111111111111111111111111111111111,11111,111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111Et sa voix tomberait den haut, ronde et riche, toujours
lamême:«Vousavezétéretardé?»
Elleneseraitpasfâchée:cetteroutecoupée,casdeforce
majeure, j’avais fait ce que j’avais pu, sauf pendant toutes
cesannéesdedisparitionpureetsimple.11
Jeverraisdabordsespiedsnus–chezelle,elleallaitdé
chaussée–etsesjambesmusclées,trèsfines,puissataille,
son buste plein, son visage enfin, de profil, modelé sur le
murchaulé.11
Oui, Malvina aurait vieilli en restant elle même dans
léclatinchangédesonregard…11
Le temps nest quune sale blague, il nexiste que pour
tuer,mieuxvautsarrangerpourenrire…11
Et elle enchaînerait: «Où diable en étions nous?»
Quelquechosedansceton là,nosdeuxexistencesréduites
àtroispointsentreparenthèses…11
Quand on n’aime que de mémoire, pour mémoire, im
possibledarticuler:«Jevousaiaimée,jevousaime.»11
Il contourne quelques gravats épars, il pousse son par
coursdepochejusquau«bonroiRené»sculptéparDavid
dAngers,toutenhautduCoursMirabeau.11
Tu es bel et bien devenu celui dont tu as la gueule, un
vieuxprofenfroqué de références!Ilnesuffira pas que tu
battes des cils pour le recréer, le revivre, ce jeune homme
occupéàsechercher.N’as turienoubliédelui?Nevas tu
pasletruquer,letrahir?11
Ah,cettesauterie,demain,àloccasiondemonanniver
saire,menacedetournervinaigre…11
16
1111,11111111,11111111111111111111111,1111111111111111111111111,111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,11111111111111111,1111111111,1111111111111111111111,11111111111111111111,111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111«Oui,chersamis,ce2002estbizarre,ilsonnepourmoi
soixante dix! Comment? Que dites vous? Que je ne les
faispas?Cesonteuxquimontfait,lesvaches,etrefaittant
quilsontvoulu!»
Passélâgedememonterlebourrichonoudemenvou
loiràpérir,lemondematoujoursdépassé,tropgrosmor
ceau pour un seul homme, il va me laisser crever là.
Soixante dix, un chiffre trop rond! Le zéro est prémoni
toiredunesommequiseranulle…11
Ilcontinuedarpenterlachaussée,ilnevoitquecequil
veut voir, seulement ce qui n’est pas là: la nuit abrupte et
moitedestropiques…11
Les vieux, comme les gosses,aiment se répéter, au mot
près,àlimageprès.Etpourtoi,cestlAnseMarronne,ton
définitifboutdumonde.11
Rien ne bougeait dans l’habitation éclairée, pas déclats
deradionidetélé.Lesilencedutempspassébourdonnait
derumeurmarine:unressacrégulier,métronomique.11
Malvina devait lire dans «le petit salon», encadrée
dans une berceuse, une dodine, multipliée sous tous les
angles par sa collection de miroirs, merveilleusement Elle
aucentre.11
Quest cequimeretenaitdecrier:jesuislà!11
Derrière la table, les chaises, au pied de l’escalier, une
femmeétenduesurlecarrelagedesserti,unebonneendor
mie,sansdoute…11
Commentnepasladéranger?11
Etj’aifaitunpasdecôté,jemesuispenchépourmieux
voir, ma respiration sest brisée, mon cœur a bondi dans
17
1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111,11111111111111,11111,11111111111111,111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111,11111111111111111111111111111111111,111111111111111111111111111ma gorge: cette femme en robe de chambre, pliée sur un
fusil de chasse, dénudée jusqu’aux cuisses, le visage posé
de biais,enfoui sous la chevelure blanche, un œil noirfixé
surleRien,etcesang,toutcesangsurelle,cesgiclées,ces
éclaboussures…11
Malvina, Malvina, cela ne pouvait être quelle, limage
dunrêvedetropdontjeneméveilleraipas.11
Vanitédesgestes,desmots,destendressesdésespérées,
la fin de lhistoire claquée, un coup de feu, une balle en
pleincœur,voilà.11
Pourquoimavait ellefait ça?11
Ilpasseunemainsursonfront,ilpivotedevantunhaut
grillage,lesremakessonttoujoursratés…11
Devant lui, le Cours Mirabeau, beau triomphe de la
Raison,cachelelacisdesruelles,lenchevêtrementdestoi
turesparcouruespardeschatssansdomicilefixe:uneville
archéologiqueàlafoisrestauréeavecscrupuleetactualisée
endouce…11
Oui, j’ai rêvé dy guider Malvina et de lui expliquer ce
que « vieille France » veut dire: la légende des siècles en
quelques pas, le poids mort dune belle histoire quelle
avaitsesraisonsdetraiterpar dessuslajambe:«Voussa
vez,jenesuisrestéeenMétropole queletempsdemedé
couvrirantillaise,àpartentière.»
Sur elle, ce fusil de chasse ouvert, chargé de ses deux
cartouches…11
Elle ne sest pas suicidée, cela naurait eu aucun sens.
Mêmes’ilfaisaitnuit,ellemattendait,jensuissûr.11
18
11111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,11111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1,1Non,cenétaientplusquaranteansquinousséparaient,
désormais,maisléternité,abyssale…11
Je suis seul pour reprendre la litanie des comptes. Ma
vérité va t elle demeurer suspendue entre Malvina et
Alix?11
FaciledemerappelermesallersàlaMartinique:57 97.
Et, entre ces deux dates, le plus clair de ma vie… La pre
mière fois par bateau, «Le Colombie», une vie éphémère
à inventer, drôle de Guignol désœuvré qui ne suggérait
guère que petits bonheurs de bluettes quand j’avais
grand’soif damour fou… La deuxième fois par avion, un
«charterCarnaval»bondécommeunebétaillère,quarante
ans moulinés à pleins réacteurs, dune traite, lespace et le
tempsrecousus,lemiracledelavitesse…Etj’aisciélaflûte
traversièrequistridulaitdansmesécouteurs:inadaptée,la
musique de chambre! J’ai tâtonné sur la molette, un rapa
versé dans ma tête des giclées de mots mécaniques… Je
narriveraipas àaimerça,tantpis.Pourmon retoursur la
scène antillaise, je voulais une mazurka piquée, une valse
créole, une biguine… Puis, au bout du sommeil, la
Martinique, enfin, nocturne, fourmillante de feux, aiman
téesouslesailesainsiquunamasdepoussièresarrachéau
temps des étoiles… J’étais heureux, bêtement rajeuni. Dès
le haut de la passerelle, j’ai reconnu la nuit de lîle sala
mandre, ses frôlements de bête perdue, sa peau lourde
dhumeurs toxiques et sa langue sur mon visage dombre.
Puis,toutdesuite,quelquechoseacloché:lesinsectesres
taient muets, pas un cabri bois perceptible, pas même un
froissementdepalmesouuncraquementdebambous,seu
lement desmoteurs et des klaxons au pied dun rideau de
béton.Leprésentavait ilfaitlitièredupassé?11
Fôd Fwans, La Matinik… Ces mots longtemps vidés
dimages, j’ai essayé de les reprendre avec laccent créole,
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1111,11,11111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111,111111,11111111111111111111111111,1111111111111111111111111,11111111,1,1111111111111111111111111111111111111111111111maiscenétaitpasçadutout,jeneseraijamaisquunzoreil
sansoreille.11
L île des revenants? Je me préférais survivant, à peine
fripé, flagada – effet chafouin des tropiques? Je tenais
mieux le coup jadis, je marchais dans le plein soleil, je me
refusais la sieste parce quelle ressemble à la mort, je ne
dormaisquauplusnoirdelanuit…11
Aprèstantdetempsrévolu,Ulysseaupetitpied,jefou
lais de nouveau le sol dune patrie jadis décrétée dadop
tion,néanmoinslongtempsenfouie.11
Réveille toi, monvieux,tuescheztoi,àAix,àdernière
demeure!Dialogueravecsoi,cestrisquerdesevivremal,
desenfoncerdanssespropresténèbres:uneguerreintes
tine,desremontéesacides…11
Tu ressembles à cet alcoolo qui parlait à son corps, sur
laSavane,avenuedelaLiberté.Ildoitêtremort,luiaussi.11
Malvinamattendpourtoujours,gisanteaupieddeles
calier.Etcetrounoirabruptdu«jamaisplus»,quividela
poitrinedetoutairrespirable,lecœurdetoutsonsang,la
tête de tous mots prononçables, ce trou pourtant si indo
lorequ’onsedemandesil’onn’estpasunmonstre,cetrou
qu’on voudrait agrandir au delà de son être même: tout
n’est ilpascondamnéàmourir?11
Maislamortn’estpaspartageable,ellen’estqueterrible
anecdote.11
Du vide sous pression jaillit la flamme sèche, soudure
impossibledurêve:iln yaplusdescénario,coupez!11
Jai écrit ces quelques mots là. Pourquoi écrire? Une
vieillemanie.Etjemesuisretrouvéensachédansmavieille
peaucraquelée.Cettefemme,nel’ai jepasrêvée?Etneme
suis jepasrêvémoi même?11
Je voudrais pouvoir dire yé Kric! Tous répondraient yé
Krac! Jolie coutume de veillée mortuaire, je lancerais des
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111111111111111111111111111111111111111,111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111,111111111111,1111111111111111,111111111111,11111111111111111111111111111111,111111111111111,1111111,111111111,111111111,11111111111111111111111galéjades,jeposeraisdesdevinettes,jetâcheraisdedivertir
lâme en peine de la défunte, et on lamperait du rhum
blanc, on laverait de beaux lambis pour les disposer sur sa
tombe,ellepourraitécouterlamer…11
Il marche quelques pas, se ménage de brefs surplaces:
un type qui attend, aussi singulier que quiconque mais
sansplus.11
On te prend souvent pour un autre. Cela ne thorripile
plusmaistunespasprêtàenrire.Lhumourtaurait ildé
serté,mêmelemeilleur,aunoirdencre?11
Malvinaestmorte,oui,morte,maisellenapasdisparu,
ellenestpartienullepart,ellenemajamaisquitté,misère
que ceseuphémismes,faut ildire quelle a rendusonâme
–àqui?–ouquelleaétérappelée–parqui?11
Touslesmotssonnentfauxderrièrelafaucheuse…11
Vous êtes bien là, Malvina, au delà de toute vieillesse,
levisagecachésouslescheveuxblancsdénoués.Jenevous
diraiplus:«Debout,mabellemorte!»,commejelefaisais
jadis quand je vous trouvais alanguie sur lantique sofa
bateau:«Quelisez vous?—Oh,troisfoisrien,jefaissem
blant, je rêve» Et je vous halais, souriante, vous ne vous
leviezquàdemi,justepourdéposerunbaisersurmajoue,
vousmattiriezàvotretour,vousmeforciezàtomberprès
de vous: «Quelbeau navet avez vousvu?Les cinéphiles
m’amusent: tout leur est bon pour crier au génie. La lec
turerenddifficile.»
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1111,1111111111,111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111,11111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1,11111,111,1111111,1111111111111111111111111111111111111