//img.uscri.be/pth/a86ae279e51dcb4ec4475d5702a910038b0a9f5f
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 3,49 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : MOBI - EPUB

sans DRM

Les Vierges

De
249 pages

A AIMÉ GIRON.

Laissez rêver Jeptha, la vierge aux bandelettes,
Au cou bronzé, paré de vieilles amulettes,
Aux bras ruisselants d’or, de perles, de rubis ;
Elle est aux bords du Nil, sur un sphinx appuyée :
Un crocodile énorme, à l’écaille essuyée,
Sous ses pieds tord sa queue et dort près d’un ibis.

Elle rêve tout haut ; le ciel est sans nuages,
Et le vent du désert parmi des voix sauvages
Emporte sa parole aux échos de Louqsor.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


Voir plus Voir moins
Illustration

À propos de Collection XIX

Collection XIX est éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse…

Édités dans la meilleure qualité possible, eu égard au caractère patrimonial de ces fonds publiés au XIXe, les ebooks de Collection XIX sont proposés dans le format ePub3 pour rendre ces ouvrages accessibles au plus grand nombre, sur tous les supports de lecture.

François Barrillot

Les Vierges

PRÉFACE

L’année dernière, l’auteur de ce volume publiait un recueil de poésies, chansons et ballades, intitulé : la Folle du Logis ; ce recueil obtint du succès, plus de soixante journaux ou revues en parlèrent avec beaucoup de bienveillance, au grand étonnement de l’auteur, qui ne s’y attendait pas ; nous disons cela sans fausse modestie ; nous constatons un fait en passant, rien de plus ; et saisissons l’occasion de remercier du fond du cœur les poëtes et les journalistes qui nous ont encouragé par des éloges que nous ne méritions guère et des critiques toutes paternelles. A une époque où les vers sont généralement discrédités, on est heureux d’éveiller des sympathies aussi honorables.

Les pièces qui composent la Folle du Logis ont été écrites pendant les heures de loisirs que laisse un travail manuel des plus pénibles, nous ajouterons même des plus abrutissants ; de là ce mélange de formes et de couleurs qui font de ce recueil la carte de visite d’un poëte qui cherche encore sa voie. Dans les Vierges, c’est différent, l’auteur a vu un petit sentier peu battu, il le croit du moins, et il y a marché à grands pas, cueillant à droite, à gauche, soit des fleurs, soit des fruits. Les Vierges sont-elles supérieures à la Folle du Logis ?... il l’ignore ; il a fait ses efforts pour que son second volume vaille mieux que le premier, voilà tout ; c’est, nous le croyons, la meilleure manière de répondre aux littérateurs qui lui ont tendu fraternellement la main ; et puis, les Vierges ont été écrites pendant des loisirs malheureusement forcés ; c’est-à-dire qu’après trente ans de travail manuel, l’auteur est fatalement invalide civil. Est-il pauvre, est-il riche ? cela ne regarde pas la société ; elle aurait trop à faire s’il lui fallait secourir tous les invalides du travail, c’est bien assez de soulager les défenseurs de l’ordre. Nous le répétons, que le poëte soit riche ou pauvre, il importe peu ; il est aussi ridicule de se draper dans un manteau de gueux que de faire parade de sa richesse. Le vrai poëte est un oiseau sauvage, il évite les piéges qui mènent dans une cage où les grains abondent, c’est vrai, mais où l’air de la liberté ne souffle plus ; il perche où il peut et mange quand il trouve, mais il est libre ! Tous les matins il salue le soleil et fait retentir les échos de la rue ou de la montagne des chants que Dieu lui inspire ! Pour sa part, l’auteur ne se plaint pas ; en face des grandes douleurs sociales il impose silence à ses souffrances personnelles. De quoi se plaindrait-il ? sous ses cheveux gris il a toutes les illusions de la jeunesse, son cœur n’a que vingt ans ! avec cela on est vigoureux, et l’on porte fièrement le fardeau des misères humaines... De quoi se plaindrait-il ? il a trouvé partout des sympathies ; à la Revue de Paris, à la Revue française, à la Revue philosophique, à l’Appel, à la Tribune des Poëtes ; partout il a trouvé des amis et de francs camarades. Hugo, Béranger, Lamartine, Georges Sand, Laurent Pichat, Arsène Houssaye et Maxime Ducamp lui ont tendu la main ; il est fier de telles amitiés, cela lui donne le courage de poursuivre bravement sa route, quel qu’en soit le terme, édredon, exil, barricade ou grabat d’hospice, il lui importe peu ; quand son heure sonnera, il mourra content, les yeux tournés vers l’avenir et le cœur plein de confiance en Dieu !

L’auteur des Vierges a-t-il apporté quelque chose de nouveau à la poésie française ? Il n’a pas cette prétention : il a voulu tout simplement donner un corps à la pensée ; vous voyez, lecteurs, que cela n’a rien de neuf. En un mot, il a voulu être le trait d’union de l’école idéaliste et réaliste, rien de plus. A-t-il réussi ? Le public en décidera. Son livre est une petite galerie de tableaux peints de la même main, différents de forme et de couleurs, mais fixés à une muraille faite d’un seul bloc, c’est-à-dire à une pensée invariable dans la conscience de l’auteur. Toutes ces vierges ne se ressemblent ni de costume, ni de visage, et pourtant elles sont sœurs, elles ont la même âme, le même coeur ! Chacune descend de sa toile, marche ou s’assied, bondit ou s’envole, parle ou chante à sa manière, mais toutes disent quelque chose.

Ces filles d’une imagination aventureuse sont-elles belles, sont-elles laides, parlent-elles bien ou mal ? C’est une question qu’il ne nous est pas permis de résoudre. L’auteur s’est efforcé d’être clair, harmonieux et coloré, voilà pour la forme. Quant au fond, si on lui demande s’il a voulu prouver quelque chose, il répondra : c’est possible. L’a-t-il prouvé ? Nous ne savons. Ce dont nous sommes certain, c’est qu’il a une foi sincère, une foi bien vive, une foi raisonnée, et qui s’est allumée au flambeau du Christ et de Pythagore, c’est-à-dire qu’il croit à la fraternité, à l’extinction du paupérisme, de la guerre et du duel, à une régénérescence universelle où tous les hommes s’aimeront en frères.

Il croit à la métempsycose, non pas positivement à celle du philosophe grec qui suppose que l’âme humaine redescend dans un animal, dans un légume, voire dans un caillou, selon le crime ou les fautes qu’elle a pu commettre pendant sa vie ; non, il croit à la métempsycose ascendante, au Dieu-progrès, à l’individualité de l’âme et à son immortalité ; il croit à l’amour, à une âme sœur qu’il a aimée dans une vie antérieure dont il a de vagues souvenirs ; il croit qu’il aimera encore cette âme sœur au delà de cette planète, c’est-à-dire dans un monde supérieur au nôtre, dans des soleils plus beaux que celui qui nous éclaire, plus vastes que Sirius, et qu’il ira, dans son vol ascendant, de monde en monde pendant l’éternité dans l’infini sans limite. Voilà sa croyance ; libre aux âmes myopes de s’en moquer. Avoir une foi, c’est quelque chose, c’est un bonheur inconnu à l’athée, à ce pauvre corps sans âme, plus à plaindre qu’un chien, car le chien a dans l’œil une vague aspiration ; on devine à l’amitié qu’il porte à l’homme, à son attachement pour lui, qu’il espère être homme un jour, tandis que l’athée ne croit à rien, et cependant le néant l’épouvante ! Pauvre créature ! pauvre âme aveugle ! la mort t’ouvrira les yeux et Dieu te pardonnera.

Quelques mots à propos du rhythme et de la rime. Depuis longtemps nous tournons à la prose de toute espèce, à la prose de notaire et d’épicier, à la prose boursouflée, échevelée, filandreuse ou hachée drue et menue comme des épinards ; prose des poëtes paresseux dont le lyrisme est à la strophe ce que la chrysalide est au papillon. Il y manque un peu de travail et de temps pour que ce soit des vers. Depuis quelque temps aussi on prétend que la poésie rhythmée est inutile, que la rime est un jeu puéril qui n’a plus sa raison d’être, que les vers étaient bons quand l’humanité vagissait au berceau : ainsi, Homère, Hésiode, Horace, Dante, Shakspeare, Hugo et Lamartine n’ont été que des faiseurs de hochets pour l’enfant-humanité ; il paraît que cet enfant suce encore les seins de sa nourrice, puisque Victor Hugo vient de faire paraître les Contemplations, et qu’elles ont été lues avec avidité.

Au lieu de se déchaîner contre les vers, — nous ne parlons pas des vers académiques, on fait bien de jeter cette denrée au diable, — il serait plus simple d’avouer franchement que les bons vers sont plus difficiles à faire que la bonne prose. Il serait plus franc de dire qu’à notre époque on tient plus à l’argent qu’à la gloire, que la plupart de nos auteurs aiment à jouir, à vivre largement dans de riches hôtels, et que c’est le motif qui les pousse à écrire à tant la ligne, à tant la page, à tant le volume, au lieu de vivre modestement comme le vieux Corneille ou le sage Béranger. Il est vrai qu’en agissant ainsi on pourrait créer des chefs-d’œuvre. Mais qu’importe ! on préféré se transformer en locomotive littéraire : cela est plus lucratif, et l’on survit à ses œuvres ! Riez de la oésie, Messieurs, riez-en tout à votre aise ; jetez de la boue à sa robe blanche : elle essuiera ces taches avec les fleurs que Dieu sème sur sa route, elle marchera sans vous maudire, cette sœur du Christ, elle marchera belle de sa pudeur et de son immortalité !...

Non, tant que le printemps aura des rayons dorés, vivifiants, tant qu’il fera courir le sang végétal sous l’écorce des arbres, tant que les rossignols lutteront d’amour et de mélodies, tant que les roses s’épanouiront et jetteront leurs parfums à tous les vents du ciel et de la terre, la poésie ne mourra pas !... Le rhythme est dans toute la nature ; il déborde, il éclate par tous ses pores : il chante dans les feuilles du chêne, dans le gazouillement des ruisseaux, dans l’eau qui s’égoutte du rocher, dans les vagues tumultueuses de l’Océan, dans les champs de blé dont les épis et les étoiles bleues frémissent au soleil ! Il est partout, on l’entend dans tout, sur les monts, dans les plaines, dans les grottes et les ravins, dans les landes sauvages, dans les ruines, et jusque dans les déserts ; on le reconnaît dans le cri strident du grillon et de la cigale, dans les roulades des pinsons, le gémissement des tourterelles, même dans la voix des rainettes cachées sous les feuilles de nénuphar.

La rime ! on la voit partout, on l’entend dans tout : dans le battant qui frappe en cadence le bourdon de Notre-Dame, dans les grelots du mulet qui marche à pas comptés, sur l’enclume du forgeron et dans le pas régulier des soldats et des moines. On la voit dans deux feuilles jumelles, deux fleurs semblables, deux lèvres roses, deux yeux pleins d’amour. Les tours de Notre-Dame, de Saint-Maurice, les colonnes du Panthéon, voilà la rime altière, la rime Victor Hugo ; deux touches de clavier, deux gouttes de lait, deux ailes de colombes, voilà la rime chaste, harmonieuse, la rime Lamartime ; deux mains de duchesse, deux souliers de poupée, deux soupirs d’amant et deux chopes de bière, voilà la rime facile, la rime Alfred de Musset ; deux capuchons de franciscains, deux cornettes de nonnes, les épaulettes d’un capitaine, les galons d’un sergent, deux chemises de Frétillon, les grelots d’une marotte, voilà la rime nationale, la rime Béranger ; deux perles semblables, les pieds d’une ondine, les guêtres de Jacques Bonhomme, voilà la rime riche, la rime Laurent Pichat ; enfin, deux fleurs de myosotis et deux larmes de souffrance et d’amour, voilà la rime Hégésyppe Moreau.

Ce qui ne rime pas, ce sont les jambes d’un boiteux, les tours de Saint-Sulpice, les yeux d’un borgne, le Panthéon et la colonne Vendôme, le vice et la vertu, le cygne et le corbeau, le palais et la masure, le sabre et le goupillon, un pied chaussé et l’autre nu, le voleur et l’honnête homme, le luxe et la misère, le rire et les larmes, et enfin le vieillard qui épouse une jeune fille ; voilà ce qui ne rime pas, ce qui ne rimera jamais !

D’après cela, messieurs les prosateurs, riez de la rime tant que vous voudrez, il nous importe peu ; nous, les enfants invieillissables d’un siècle égoïste et cacochyme, d’un siècle marchand, boursicoteur et sans cœur, nous rimerons quand même, à vos oreilles, partout et pour tous. L’archet continuera de grincer sur cette vieille lyre qui vous fait hausser les épaules : nous chanterons la foi dans l’âme, l’amour dans le cœur et la flamme au front ! Nous poursuivrons notre œuvre consciencieuse et vaillante ; nous mangerons du pain sec et boirons de l’eau claire pendant que vous tripoterez et sablerez le Champagne ; nous logerons dans des greniers pendant que vous habiterez des hôtels de prince ; nous grelotterons l’hiver devant notre cheminée sans feu, pendant que vous aurez les pieds dans de chaudes pantoufles. Mais qu’importe ! Nous, les frères des nuages, des oiseaux et des fleurs, quand viendront les beaux jours, nous irons à travers champs et nous vous rapporterons quelques rayons de soleil dans nos vers ! C’est-à-dire, notre poésie, une folie à vos yeux d’hommes positifs ; et notre poésie protestera contre le mercantilisme et la corruption de votre époque !

BARRILLOT.

Février 1857.

I

LA VIERGE AUX BANDELETTES

A AIMÉ GIRON.

I

Laissez rêver Jeptha, la vierge aux bandelettes,
Au cou bronzé, paré de vieilles amulettes,
Aux bras ruisselants d’or, de perles, de rubis ;
Elle est aux bords du Nil, sur un sphinx appuyée :
Un crocodile énorme, à l’écaille essuyée,
Sous ses pieds tord sa queue et dort près d’un ibis.

 

 

Elle rêve tout haut ; le ciel est sans nuages,
Et le vent du désert parmi des voix sauvages
Emporte sa parole aux échos de Louqsor.
Pour mieux prêter l’oreille à ses plaintes amères,
Montons le char ailé traîné par des chimères
Qui dans l’azur du ciel ouvrent leurs griffes d’or.

II

JEPTHA

Partout la solitude, et partout le silence ;
Je n’entends que la voix du simoun qui s’élance,
Et les brises du Nil soufflant dans les roseaux ;
Où couraient autrefois tant de rumeurs humaines,
Tant de bruit, je n’entends que de folles haleines
Me jeter en passant des gazouillis d’oiseaux.

 

 

A peine si je vois, à l’ombre du platane,
Les pieds poudrés de sable, une humble caravane,
Heureuse de pouvoir déposer son fardeau.
Plus de bruit... Sur un fût de colonne brisée,
La cigogne à présent tristement s’est posée,
Et le berceau du monde est un vaste tombeau.

 

 

Thèbes, Persépolis, Babylone, Palmyre,
Où fumaient dans l’or fin et l’encens et la myrrhe,
Où sont donc vos palais, vos tours, vos vastes murs,
Vos griffons et vos sphynx taillés en granit rose ;
Vos jardins suspendus que parfumait la rose ?
Ils sont tombés... tombés comme des fruits trop mûrs.

 

 

Dans un linceul de sable elles sont endormies,
Ces brillantes cités ; inutiles momies,
Leur vieux corps disloqué dort éternellement.
On voit de loin en loin, dans ce grand ossuaire,
Leurs membres décharnés transpercer le suaire
Pour montrer au soleil un débris d’ossement.

 

 

Où sont donc tous ces rois et leurs pompes royales,
Leurs grands chars attelés de fougueuses cavales,
Leurs éléphants portant les prêtres de Memnon ?
Où donc Sémiramis, Balthazar, Alexandre ?
Demandez au désert ce qu’il fait de leur cendre,
Demandez au néant ce qu’il fait de leur nom.

 

 

Et ce peuple de Dieu, ce peuple de Chaldée,
Qui portait à la fois et le glaive et l’idée,
Et ces flots de soldats qui se heurtaient toujours,
Dont le choc ébranlait l’Égypte tout entière ?
Dans le désert la mort a vanné leur poussière ;
Le temps a moissonné les hommes et les tours.

 

 

La mort et le néant, le temps aux larges ailes,
Voilà trois dieux puissants, trois compagnons fidèles,
Trois robustes faucheurs qui ne se lassent pas,
Deux s’en vont balançant leur faux de droite à gauche,
Le troisième ramasse à mesure qu’on fauche ;
Pour dévorer toujours il amasse à pleins bras.