Les voyages lointains d'un bourgeois désoeuvré : au delà des monts, de Paris à Venise, de Venise à Naples, de Naples à Paris / par A. Carro,...

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Durand (Paris). 1864. Italie -- Descriptions et voyages -- 19e siècle. 248 p. ; in-18.
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Publié le : vendredi 1 janvier 1864
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A paris
PARIS
RUE DES GRÈS, 7
KSMTX. -^ÎMPBUIEHIE WLES CARRO.
AI DELA DES MONTS
MAUX IMMUSttBlE f. CABBO.
LES
VOYAGES LOINTAINS
D'UN BOURGEOIS DESŒUVRE
AU DELA DES MONTS
DE PARIS A VENISE
:>̃̃ ̃ ̃ .̃̃ ̃ PU
de la ville de Meaux
PARIS
DURAND, LIBRAIRE RUE DES GRÈS, 7
1864
1
PREMIÈRE PARTIE.
DE MEAUX A VENISE
Au-delà des monts!
I
Les phases ascendantes d'un projet de voyage Phrases toutes
faites; Au salon; Brennus, Gharlemagne, grandeur et dé-
cadence de petites villes; La cour des Tsiganes; Alise et
Alesia Vercingétorix; Jean l'archéologue; Où combat-
tirent 400 mille hommes; Lr. tunnel; Entêtement d'une
provinciale.
Un des grands charmes des voyages c'est assurément
l'imprévu. En deçà et au delà de ce que l'on se figure et
de ce que l'on conndt déjà en quelque sorte d'avance par
les récits, les lectures et les dessins, le champ du
hasard est encore si vaste 1 On peut se demander avec une
curiosité juvénile chaque matin quels incidents on ren-
equtrera sur son chemin, quels compagnons fortuits,
quelle surprise inattendue? quelle table vous recevra,
quelle sera la physionomie de votre demeure, l'emploi de
vos loisirs du soir? Puis arrivent les sensations et les sou-
o
venirs qui s'accumulent et vous font vivre plus en un
mois de courses vagabondes qu'en six mois au coin de
votre feu ou enlacé dans vos nonchalantes habitudesl
Il n'est donc point surprenant qu'on se trouve parfois
violemment tenté de rompre pour un temps avec ces ha-
bitudes, de renoncer à son confortable intime, à son doux
intérieur, à ses affections, mais aussi pour y revenir un
peu plus tard avec un bonheur renouvelé et inexpri-
mable.
Cette tentation elle-même est sujette des entraîne-
ments qui vous poussent bien au delà dé vos premières
prévisions; il en est arrivé ainsi au narrateur hasardeux
qui se propose aujourd'hui de o\is faire parcourir avec
lui les plus belles contrées de l'Italie.
Au mois de juin dernier, la Société d'agriculture,
sciences et arts de Meaux, dont j'ai depuis iongtempa
l'honneur de faire partie, reçut le programme du congrès
scientifique qui devait se tenir, dans la première quin-
zaine d'août, à Chambéry. Programme fort attrayant su-
jets intéressants à discuter, curieuses excursions à exécu-
ter en bonne et nombreuse compagnie. J'avais projeté
pour l'automne un petit voyage dans le midi de la
France;-Pourquoi n'iriez-vous pas a Chambéry me dit-on?
Au fait, c'est vrai, j'irai à Chambéry.
Comment, vous ne traverserez pas les Alpes, me dit
plus tard un ami, vous n'irez pas voir Turin, Milan?
Ma foi, vous avez raison, j'irai à Turin et à Milan.
A Milan et vous n'iriez pas à Venise? dit un
autre.
Mais, c'est une idée. Allons; j'irai à Venise.
Vous ne pouvez pas revenir sur vos pas, me dit le
3
lendemain un troisième, il faut aller par Bologne et l'Ap-
penin à Florence, et revenir par Livourne, Gênes, Marseille
et la vallée du Rhône.
Et bien donc, Florence soit, puisque vous le voulez,
répondis-je avec une hypocrite résignation.
Mes préparatifs faits pour Florence, survient une re-
crudescence d'incitations.
Aller à Florence et s'en revenir sans avoir vu Home
et Naplesl ce serait impardonnable.
lmpardonnable en effet, dis-je non moins volontiers
résigné et comme me faisant un devoir dE céder à d'affec-
tueuses objurgations.
Et voilà les phases, voilà le programme du voyage que
nous allons entreprendre.
Je n'avais pas l'intention d'aller à Chambéry tout droit
et d'une traite comme un colis je voyageais pour voir,
et surtout pour voir un peu capricieusement, au gré de la
fantaisie et des soudaines déterminations. Aussi disposai-
je mon itinéraire pour ne voyager que de jour; cependant
je partis de Paris le soir pour me rendre à Sens je n'a-
vais là qu'à parcourir des contrées qui m'étaient déjà con-
nues et je me préparais ainsi une journée bien remplie
pour le lendemain.
A neuf heures du soir, la conversation prend peu d'ani-
mation dans un wagon, -chacun s'arrange pour dormir le
moins mal possible, cependant nous ne pûmes échapper à
la phrase banale de circonstance Il Paris est désert, il
« n'y a plus personne à Paris.
Le bon jeune homme qui lançait dédaigneusement à
4
douze cent mille Parisiens cette locution impertinente dont
il eQt été blessé lui-même la veille, continua encore quelque
temps un de ces monologues tout faits, familiers aux gens
qui n'ont pas l'usage de penser par eux-mêmes, puis
voyant qu'il avait peu de succès, il s'entoura comme une
divinité du vieil Olympe, d'un nuage..» de fumée, se tut,
s'endormit, et fit bien.
Nous traversâmes silencieusement, et dans l'obscurité,
la gracieuse vallée de l'Yère, pleine le jour de fraîcheur
et d'ombre; Brunoy plein de souvenlrs; les abords de Lieu-
saint, à l'endroit même où, sous Henri IV, se trouvait le
moulin, devenu historique, de Michaud; nous laissons à
gauche Melun, à droite Fontainebleau, peine entrevues
nous côtoyons Monterean, passant de la vallée de la Seine
dans celle de l'Yonne; et enfin, deux heures après notre
départ, un omnibus me déposa à Sens, dans la cour de
l'hôtel de l'Écu.
L'accueil fut peu engageant
Il n'y a plus une seule chambre, me fut-il dit. Ce-
pendant, Monsieur, on vous logera, ajouta-t-on.
Le second membre de la phrase me rassura, et l'hôtel
ayant bonne réputation je m'inquiétai peu de la solution
du problème. Elle ne se fit pas longtemps attendre; et bientôt
m'invitant à monter le grand escalier, on m'introduisit, au
premier étage, non pas dans une chambre si l'on veut,
mais dans un grand salon, un de ces salons où l'on fait
noces et festins; quatre croisées de face, tentures, cana-
pés, fauteuils, belles gravures, etc. On m'avait improvisé
un fort bon lit par terre, et ma fol;-je n'eus point à m'ap-
pliquer le vieil adage relatif aax tard-venus.
Je n'avais garde cependant de m'oublier trop longtemps
le matin dans mon somptueux appartement j'avais à
visiter la petite ville de dix mille Alites qui fafflft sou-
5
mettre la Rome antique; ce furent les Senonais qui, sous
la conduite de Brennus on plutôt d'un Brp,.nus quelconque
(Brenn, dont les historiens latins on fait Brennus étant,
non pas un nom d'homme, mais le titre d'un chef), ce
furent, disons-nous, les Senonais, qui 390 ans avant Jésus-
Christ, brûlèrent Rome, et assiégèrent le Capitole. Ce fut
de la bouche de leur Brennus que sortit ce mot fameux
Va vietis! (Malheur aux vaincus!) qui sauva Rome par
l'énergique indignation qu'il souleva. Je[ voulais voir la
petite ville dont l'archevêque a longtemps pris et prend
peut-être encore le titre de primat des Gaules et de Ger-
manie la ville qui a été jusqu'au commencement du
xvii* siècle la métropole de Paris et de Meaux. Je voulais
voir les restes de ses murs du Iv' siècle, son imposante
cathédrale, un peu délabrée, où saint Louis fut marié, son
curieux bâtiment de l'officialité, et la salle des synodes,
que l'on achève de restaurer avec le soin éclairé et minu-
tieux, qui, sous la direction de M. Viollet-le-Duc, préside
maintenant aux restaurations des anciens édifices; or, ce-
lui-ci est un des plus ravissants spécimens de l'architec-
ture d'une de nos plus belles époques nationales, celle du
xm* elécle.
Et Sens qui fut tout cela, qui a tout cela, Sens la mé-
tropole n'est plus qu'un chef-lieu de sous-préfecture 1 Bi-
zarre et mystérieuse destinée des villes comme celle des
hommes Noyon qui fut quelque temps la capitale de
l'empire de Charlemagne, n'est que chef-lieu de canton
elle a une magnifique cathédrale et n'a qu'un simple
curé.
Sens au reste m'a paru une ville modeste, proprette
rangée, honnête et agréable ville de province qui a l'air
d'avoir pris son parti de la perte de ses hautes destinées
elle conserve avec soin le peu qui lui reste de ses débris
6
d'antiquités, elle s'occupP avec non moins de sollicitude,
et elle a raison, des grains, des vins et des bois de son
riche arrondissement. Néanmoins elle a soutenu avec
énergie contre Provins ses droits au nom d'Agendicum
donné par César à une cité mal déflnie mais la lutte,
quelque vive qu'elle ait été, n'est point à comparer à celle
dont j'aurai à parler bientôt à propos d'Alise.
Ce ne furent pas toujours de hauts personnages que
Sens reçut dans ses murs. Me promenant dans une de ses
rusa, la rué Thenard, juste hommage rendu à une illustra-
tion, je lus au dessus d'une 1 sorte de portail ces mots:
Coon DES Chigakes. Je pensai qu'il s'agissait de Tsiganes,
de ces tribus nomades, à l'origine problématique, égyp-
tiennes ou indoues, on ne sait trop, sans histoire et sans
souvenirs, qui dans leurs courses vagabondes avaient sans
doute là ;un repaire, un domicile, et qui sait, le siège
peut-être d'une royauté? J'entrai, et l'aspect des lieux;
quoique bien modifié depuis le dernier siècle n'était
point trop élolgné de donner quelque corps à cette sup-
position. Cette enceinte avait du offrir une certaine agglo-
mération de demeures pressées et entassées formant
néanmoins un ensemble; une espèce de petite Cour des
miracles.
Quelque fût l'attrait du début démon voyage, je n'en
dus pas moins me hâter de reprendre nn wagon et ma
course le long des riches vallées de l'Yonne et de l'Ar-
mançon, regrettant, mais j'avais tant a voirie ne donner
qu'un coup d'œil en passant à Villeneuve, à Joigny, à
Saint-Florentin, à Tonnerre aux flancs de son pittoresque
coteau, et surtout à Montbard plus pittoresque encore, à
Montbard la demeure aimée de Buffon, qui l'habita une
partie de sa vie.
Je laissai tout cela pour descendre à la plus inslgni-
7
fiante des stations, aux Laumes, dix maisons et un ca-
baret.
C'est que les Laumes, sont la préface d'Alise, qui est à
une demi-lieue, et qu'Alise est un des plus curieux pro-
blêmes historiques, légués par les anciens âges à notre
époque. Alise, ou plutôt Alesia, fut une sorte de Waterloo
gaulois. Ce fut là que périt la liberté des Gaules. Ce fut
Alesia qui vit le jeune et héroïque généralissime Vercingé-
torix assiégé par César forcé de se retrancher lui-même
contre une immense armée de secours, effort su-
prême de la nation envahie. C'est qu'à Alésia combat-
,tirent près de fi00,000 hommes que lesuccès fut longtemps
indécis que César vaincu était perdu et pouvait difficile-
ment échapper vivant aux ennemis. Il en fut autrement, et
l'asservissement de nos pères fut consommé. Le secours
extérieur repoussé par les Romains, Vercingétorix com-
prenant qu'il fallait céder à la fortune, crut pouvoir se
dévouer pour le salut de tous montant son plus beau
cheval, prenant ses plus belles armes, il vient s'offrir en
victime expiatoire à César, et jeter ses armes à ses
pieds.
Les Romains ne pardonnaient point à ceux qui les avaient
fait trembler. Le chef des Gaulois fut ignominieusement
traité. Après avoir orné le triomphe de César, il passa six
années dans une prison à Home, où il fut enfin étranglé.
Mais Alise-Sainte-Reine où nous sommes, est-il bien
l'antique Alesia, ou faut-il aller trouver celle-ci à Alaise
en Franche-Comté? Cette question a été débattue avec une
vivacité extrême et a fait couler des flots. d'encre. Le
nombre des brochures, mémoires, notices, articles de re-
vues et de journaux qu'elle a produits approche de la cen-
taine j'en ai une nomenclature sous les yeux. Je n'ai as-
surément nul désir de me jeter dans la mêlée, et nulle
8
autorité pour le faire, mais je ne pouvais, passant à Alise,
ne pas céd6r au désir de lui consacrer quelques heures.
Aux premiers mots que j'en fis entendre à l'auberge
des Laumes, on sut tout de suite ce que je voulais dire.
Jean, le garçon, fut appelé, un cheval fut attelé à une car-
riole, et me voilà parti pour Alise sous la conduite de
Jean qui en a tant conduit de curieux à Alise, qui a tant
entendu disserter sur Alise, qu'il est sur ce point un ar-
chéologue 6ni. Jean traite la question de remplacement et
dès vivres, la défense des points faibles, la stratégie locale
et extérieure, il prononce à peu près correctement 'les
mots de circonvallation et de contretallation, et le
grand nom de Vercingétorix. ll sait où' devra s'élever la
statue colossale que dans un juste sentiment de recon-
naissance nationale l'empereur a projeté de consacrer au
héros si injustement oublié dans notre histoire, que plu-
sieurs des biographies du siècle dernier ne mentionnent i
même pas son nom.
Jean, au reste, n'est point importun, je pus en silence
et sans interruption intempestive évoquer les ombres de
tous ces Gaulois, de tous ces Romains qui se heurtèrent
sur ces sommets, dans ces vallées; je pus assister par la
pensée à ces gigantesques combats, à ces luttes désespérées
des Gaulois qui avaient juré de ne plus revoir leur toits ni
letuo femmes, de ne plus embrasser leurs enfants qu'ils
n'eussent traversé ('aux fois les rangs ennemis (1);
héroïsme qui vint se briser contre la tactique romaine.
Après avoir parcoaru à pied tout le plateau du mont
Aoxols et quelques pointa voisins, je pus encore visiter le
salon ou musée construit par ordre de l'empereur, qui
(1) Ctur iib. 7, un.
9
contient une foule d'objets gaulois et romains, trouvés dans
la localité j'y pus voir la pierre portant l'inscription an-
tique incomplète, sur laquelle toutefois on lit aisément
Il' alisiia.
Le luxe de ma chambre à coucher de la veille m'avait
rendu sybarite et je me souciais médiocrement de risquer
un gîte aux Laumes; je ressaisis donc au passaga un train
pour Dijon et m'en allai tout pensif et plein des grands
souvenirs d'Alésia.
Le paysage, dans ce trajet, est fort accidenté, sans
grande variété, toutefois, pays tout divisé en coteaux
et en ravins, de jolies vallées, et tout cela un peu
désert, en apparence du moins, je ne sais où se ca-
chent les villages. Quant au chemin de fer, il a été
obligé de frayer sa voie à travers d'incessantes collines
qu'il traverse en un nombre infini de tunnels. Il en est
un surtout, celui de Blaisy, qui est particulièrement
remarquable. Comme nous en approchions, une dame de
fort bonne apparence, qui se trouvait dans le wagon que
j'occupais, nous dit que ce tunnel avait douze kilomètres
de longueur et qu'on le traversait en six minutes.
Je vous demande pardon, Madame, me hasardai-je à
lui dire, mais il doit y avoir erreur dans l'un des deux
chiffres. Les trains n'accelèrent pas leur marche au
passage d'un tunnel, et un trajet de six minutes ne com-
porte pas une distance de plus de trois à quatre kilo-
mètres tout au plus. D'ailleurs ce n'est pas peu de chose
qu'un tunnel de douze kilomètres, on n'en connaît qu'un,
je crois, qui aura cette longueur, mais il n'est pas achevé,
c'est celui du Mont-Cenis.
D'autres voyageurs qui avaient pris part à la conver-
satiob, adoptèrent mon observation, mais la dame tint bon
et ne se rendit pas. Elle était de Dijon, dit-elle, elle con-
10
naissait bien le pays, elle avait traversé dix fois le tunnel
de Blaisy, c'étaient bien doute kilomètres et six minutes,
on ne lui ferait pas croire le contraire.
Par politesse aucun de nous n'insista. Un instant après,
nous traversâmes le tunnel; le trajet dura sept minutes.
Le soir à l'hôtel, j'ouvris l'Itinéraire d'Adolphe Joanne, et
je lus t Tunnel de Blaisy. 4,tM mètres:.a coûté
7,790,000 fr. » ,i
C'est déjà bien joli.
Puisque j'avais noté en commençant un petit trait de
fatuité parisienne, je pouvais bien en citer un ici'd'enljê.-
tement provincial.
Il
Boaauet. Dijon. Deux aspects d'une même cille. Monu-
ments et collections. Un camée mérovingien. La Vierge
noire. Saint Bernard et Suger. Le château de Louis Xf.
Les cachots du bon vieux temps;- Une affiche du nôtre.
Ce qui pouvait arriver d'une imprudence de lieutenant. Dôle
Salins; Alaise. A travers le Jura. Le long des lacs.
Les wagons suisses. Bonne foi genevoise.
Il existe entre Dijon et Meaux un lien de confraternité
l'une et l'autre- ville a été illustrée par Bossuet. Dans la
première il vit le jour; mais, le septième de dix enfants,
voué à l'église dès sa naissance (1), tonsuré à 8 ans, cha-
noine de la cathédrale de Metz à 13, il quitta à l'âge de
15 ans Dijon que son père, reçu conseiller au parlement
de Metz, avait cessé d'habiter et que le fils revit à peine
(i) Floquet; vie de Bossuet, Liv. 1, p. 33.
12
depuis sa sortie du collège. L'avantage reste assurément à
Meaux (1).
Une jolie place ornée d'arbres, d'une fontaine et d'un
petit monument commémoratif de l'établissement des fon-
taines publiques de la ville, attira d'abord mes pas indécis
le matin à ma sortie de l'hôtel du Nord, puis regardant
vers la ville, hors de laquelle se trouve la place, je fus
frappé de l'aspect de la flèche qui domine la cathédrale
Saint-Benigne, située à peu de distance. Cette flèche en
charpente est si longue, si maigre, si efflanquée, que je
ne pus m'empêcher de faire un rapprochement assez
bizarre. Je me souvins qu'un notable de ma connaissance
prenait un jour, au temps'de la République, dans l'affiche
d'une proclamation, des points d'exclamation pour des
larmes renversées la flèche de Saint-Benigne me fit l'ef-
fet d'un point d'exclamation retourné. Le portail seule-
ment offre quelque intérêt de date, mais peu comme'art
et comme goût il est du xi* siècle. i
J'avais déjà parcouru une partie de la ville au levant
et au midi, sans avoir rien vu de particulièrement remar-
quable, si ce n'est l'union suivante d'un nom et d'un pro-
duit célèbres Pibon, fabricant de moutarde (2) au bout
d'un long boulevard, assez désert, la scène changea tout-
à-coup. Je me trouvais la porte Saint-Pierre, et aussitôt,
places, rues, monuments, me révélèrent ce que je n'avais
point jusqu'ici soupçonné, la cité opulente et élégante.
(1) Bossuet ne put être ordonné Mua-diacre à Metz, Henri, mar-
quis de Verneuil, fils naturel de Henri IV, alors éveqae de cette
ville depuis l'âge de 8 ans, n'ayant jamais-été que clerc tonsure.
Ce fut à Langres que Bossuet alla recevoir le sous-diacoiuiat.
Id. liv. Il, pages 123-124.
(2) On sait que l'auteur de la Métromanie était de pijon.
13
L'ancienne capitale, l'ancien siège d'États-généraux et
d'un Parlement, apparaissait avec éclat. Le théâtre, l'hô-
tel-da-ville et sa belle place semi-circulaire, tout cela se-
rait digne d'une ville même plus grande que Dijon qui a en-
viron 35,000 habitants; en même temps que la riche biblio-
thèque, le musée. l'académie, signalent la ville lettrée, la
ville amie des sciences et des arts qui, outre Bossuet, a
donné à la France nombre d'hommes célèbres, de Crébil-
lon à Rameau, du président de Brosses au chimiste
Guyton-Moreau. C'est aussi la patrie du maréchal Vail-
lant
A ma sortie du musée, où je n'avais eu garde d'omettre
d'aller visiter quelques bons tableaux et statues, les ma-
gnifiques tombeaux de Philippe-le-Hardi et de Jean-sans-
Pear, et la curieuse tapisserie du xvi* siècle représentant
avec la fidélité des monuments contemporains, le siège de
Dijon en 1513, une circonstance fortuite me procura un
tout gracieux accès à la riche collection d'objets d'art et
antiques d'un amateur éminent, M. Baudot Elle con-
tient notamment quantité d'objets mérovingiens, trouvés
dans les environs de Dijon, armes, bijoux, poteries, etc.,
et c'est une fort intéressante étude que de suivre les ef-
forts plus ou moins réussis des barbares tendant à Imiter
l'art grec ou romain. Un camée maladroitement mais pa-
tiemment travaillé, offre surtout un remarquable témoi-
gnage de ces tentatives qui n'aboutirent pas an reste, car
l'élément brutal reprit le dessus, et fit peser sur notre
pays de longs siècles de barbarie.
Une des curiosités de Dijon est l'église Notre-Dame et sa
Vierge noire. L'église se recommande par son élégant
portail d'architecture bourguignonne du xm* siècle et sa
tour; quant à la Vierge noire,- fort en réputation au
moyen-âge ainsi que quelques autres en France, notam-

ment celle de Chartres, elle n'est pas nigra sed formata,
c noire mais belle, suivant l'expression du Cantique des
cantiques; c'est quelque chose d'informe pour ne pas dire
plus. Elle n'en est pas moins en haute estime auprès des
femmes de la localité.
Je me rendais au vieux chàteau-fort bâti par notre bon
roi Louis XI, lorsqu'une statue de bronze élevée sur un
splendide piédestal de marbre, au milieu d'une belle
place neuve m'attira de ce côté. La statue est celle de
Saint-Bernard, prédicateur en 1145, d'une croisade à la-
quelle il n'alla point, et qui n'éprouva au reste que des
revers. Saint-Bernard né à Fontaine-les-Dijon, eut d'au-
tres droits à l'illustration que le fait d'avoir envoyé des
hommes périr en Orient sans résultats possibles it fut
par sa science, son éloquence et la pureté de ses mœurs,
l'oracle de son temps et l'arbitre des souverains. On lui a
donné dans ce monument, pour compagnons, quelques-uns
de ses contemporains dont les statues en demi- relief occuj-
pent les niches du piédestal hexagonal: ce sont entre autres,
le roi Louis VII, qui se croisa, et le sage abbé Suger, son
ministre, qui s'appliqua réparer de son mieux les maux
causés par la croisade, à laquelle il avait été fort opposé.
On a douné les autres places au pape, au duc de Bour-
gogne, à l'abbé de Gluny, et au grand maître des Tem-
pliera.
Quant au château, il est ce qu'étaient les chàteaux-forts
du xv* siècle, une enceinte de hautes et fortes murailles
crénelées, défendues par de grosses tours et environnées
de fossés larges et profonds. Celui-ci seulement est plus
vaste que beaucoup d'autres qui n'avaient pas une ville
importante à protéger ou à maîtriser. Il sert maintenant
de caserne à la gendarmerie, je pus néanmoins obtenir ai-
sément la permission de visiter sous la direction d'un
15
guide ses murailles en partie démantelées, ce qui reste
de son donjon, ses couloirs souterrains et ses cachots in-
tacts. Je pénétrai dans ces affreux réduits auxquels une
porte basse et étroite donne accès d'un obscur corridor
intérieur, et qui eux-mêmes ne reçoivent un peu d'air que
par un trou grillé communiquant non pas avec l'extérieur
mais avec un chemin de ronde percé seulement de .quel-
ques meurtrières sur le fossé. Il faut beaucoup de bonne
volonté pour appeler le bon vieux temps, celui où sans
jugement et surtout sans publicité, un malheureux pou-
vait être enlevé à sa famille impuissante à réclamer, et se
voir plongé dans ces antres sans savoir quand il en sorti.
rait, ni s'il en sortirait jamais.
J'eus plus tard à propos des cachots si mal famés de
Venise, l'occasion de faire un rapprochement qui n'est
pas à l'avantage de ceux du château de Dijon dont en
général on ne parle pas.
Pour moi, je me hâtai d'en sortir, péniblement impres-
sionné, et malgré le peu d'affection que ces sévères édi-
fices inspirent, ils sont si curieux cependant qu'il est fâ-
cheux de les voir détruiî ou dénaturer. Or, la ville de
Dijon fait combler en ce moment les immenses fossés qui
donnaient un si notable cachet de force et de grandeur à
la vieille forteresse. La large base de ses tours et de ses
murs disparaît et ne laissera bientôt plus voir qu'une en-
ceinte mesquine et déshonorée. Quel besoin avait donc
la ville d'une étroite bande de terrain pour y planter
quelques rangées d'arbustes? elle ne manque assurément
pas d'antres promenades.
Je regagnais l'hôtel, ainsi préoccupé, lorsqu'une fulgu-
rante affiche vint me distraire de mes pensées d'outre-
siècles. Celle-ci était une des plus réjouissantes actualités
i6
mercantilessi caractéristiques de notre époque. Elle était
ainsi conçue
V«DLKB-V«C«
NE PAS
de
N'achetez pas encore vos robes de saison
Attendez l'arrivée des VILLES D'EUROPE qui sous très-pneu
de jours seront dans votre ville avec un splendide
assortiment, etc., etc., etc.
Je me plais à croire que nulle des dames de Dijon, si
bien averties, ne se sera laissé mourir par sa faute.
Je m'empressai de prendre un train qui me conduisit à
Dôle en me laissant juste assez de jour pour voir le pays,
passablement monotone au reste, qui sépare Dôle de Di-
jon. Ce n'était point mon chemin direct pour aller
Chambéry, mais puisque j'avais vu Alise, je voulais voir
Alaise et avoir au moins une idée des deux champis de
bataille où se livrent des combats d'érudition après
les combats sanglants. D'ailleurs un bon conseil m'avait
été donné, c'était de traverser, le Jura, et de gagner par
les lacs de Neufchâtel et de Genève, la vallée du Rhône.
Auxonne, le seul point notable sur la route de Dôle
n'a aucun Intérêt pittoresque pays plat, uni, sans acci-
dents mais elle a la Saône, fort belle rivière déjà, que le
chemin de fer traverse sur un pont en tôle de dix tra-
vées elle a surtout son école d'artillerie et des souvenirs,
notamment celui de Napoléon I", qui simple lieutenant
en 1789, faillit sy noyer en se baignant dans la rivière. A
quoi tiennent les grandes destinées!
17
Dôle a des souvenirs aussi, des souvenirs d'héroïque
résistance en i479 aux ennemis qui alors étaient les F ran-
çais. Une cave où se défendait obstinément une poignée
de ces énergiques Francs-Comtois, en conserva le nom de
Gave-d'enfer, et le général français Charles d'Amboise
eut la générosité de les sauver en disant « Qu'on les
laisse pour graine. Dote est maintenant une paisible
sous-préfecture, dominant fort agréablement le Doubs et
une campagne immense, le Jura à l'horizon, et même
avec un peUl de bonne volonté, bien au delà encore une
intuition des Alpes et du Mont-Blanc. Je ne fis qu'entrevoir
tout cela, j'avais hâte d'arriver à Salins, et vraiment Sa-
lins en vaut bien la peine figurez-vous dans une gorge
étroite, une rue longue de plus de mille mètres, et neuve,
elle date de l'incendie de 1825 qui détruisit, à une ving-
taine de maisons près, une ville de 7,000 âme- Au des-
sous de Salins, à 224 et 265 mètres de profondeur, est un
banc de sel gemme au-dessus de Salins à 270 et
330 mètres de hauteur, sont les deux pics de Saint- André
et de Belin, couronnés le plus pittoresquement du monde
par deux forts, deux nids d'aigles. Au Nord le sommet
isolé du mont Poupet et le massif d'Alaise; au Sud, la
vallée d'Arbois et les premiers contreforts du Jura. Des
bains salutaires et point de maison de jeu, du confor-
table et point d'affectation ridicule.
Et puis ma bonne étoile m'avait ménagé une recom-
mandation à Salins auprès du plus agréable cicerone, sa-
vant sans morgue, spirituel sans prétention. M. Ch. Tou-
bin, auteur de quelques-unes des meilleures publications
qui ont milité en faveur de l'Alésia de Franche-Comté,
voulut bien m'accompagner au massif d'Alaise, un capi-
taine de la garnison, mon oommensal à l'hôtel des Messa-
geries, M. de Beaufort, qui se proclamait plaisamment
18
lui-même incrédule en fait d'archéologie, fut de la partie,
et cette excursion est bien un des plus agréables souve-
nirs de mon long voyage.
Mais. c'est que, aussi, ce que l'on appelle le massif
d'Alaise, n'a pas seulement un Intérêt scientifique, son
exploration e-t une des plus pittoresques promenades que
l'on puisse imaginer; coteaux abrupts aux flancs rocheux;
prés solitaires et comme perdus au fond de la vallée et
au milieu des bois ravins profonds, cascade de Conches,
que les Alpes et l'Appenin ne m'ont pas fait oublier; restes
de constructions circulaires, gauloises sans doute, et. dont
on a peine à déterminer le caractère; nombreux tertres
funéraires où l'on trouve des ossements humains et des
armes, tout cela tour à tour impressionne, charme, sé-
duit, et fait rêver. M. de Beaufort au retour se déclara
archéologue convaincu. Quant à Alaise, ce n'est point ea
une demi-journée d'observation nécessairement superfi-
cielle que l'on peut établir et motiver une opinion sAr
une telle question.
D'ailleurs la question de lien n'importe qu'indirecte-
ment l'histoire dont l'archéologie après tout, Dieu me
pardonne si je blasphème, est un guide précieux mais
parfois indécis. Quel qu'en att été le théâtre, la lutte dé-
sespérée des tribus gauloises et la noble dévouement de
leur chef n'en sont pas moins des faits constant.
Au Jura maintenant, cet abrégé de la Suisse.
Partir un beau jour d'été, de grand matin, de Salins,
voir imprégnée de rosée, aux premiers rayons du soleil,
la vallée au fond de laquelle repose Arbois, puis au leln
se dessinant l'une après l'autre mille formes capricieuses
de montagne»; dominer l'immensité sur les plateaux qui
suivent la station d'Andelot donner un coup-d'œil en
passant a Pontarlier, au fameux fort de Joux suivre la
19
vallée de Motiers-Travers aux cimes couvertes d'énormes
sapins, au torrent que côtoyé le chemin de fer, et aper-
cevoir tout d'un coup éblouissant, au point où s'épanouit
la vallée, le magnifique lac de Neufchâtel, et les -Alpes
au-delà, c'est un ravissant itinéraire, je vous assure.
Le fort de Joux vaudrait, lui seul, un séjour. Lancé au
sommet d'un rocher de 200 mètres de hauteur, il fut long-
temps une espèce de cachot aérien, il a été la prison de
Mirabeau, qui déjà détenu auparavant à l'ile de Rhé et
au château d'If, préludait à sa détention à Vincennes
où il écrivit les hettres à Sophie, à Sophie qu'il avait
connue à Pontarlier, et qui s'enfuit avec lui en Hollande.
Toussaint Louverture vint finir à Joux son étrange carrière
et sa vie. Le général Dupont, depuis ministre de la guerre
sous Louis XVIII, y expia pendant quelque temps, par
ordre de Napoléon, sa capitulation de Baylen; et, légende,
j'aime à le croire, une épouse infidèle, la femme d'un sire
de Jônx, y aurait expié sa faute jusqu'à sa mort, dans une
étroite cellule. Inutile de dire que c'était au moyen-âge
que ce dernier fait avait lieu.
Neufchâtel est une ville agréable et quj se fait belle
elle y est aidée par la munificence de l'un de ses enfants
et elle n'a pas été ingrate, elle a élevé une statue à Da-
vid de Pierry, né à Neufchàtel, mort à Lisbonne, qui légua,
dit l'inscription, à sa ville natale sa /ortunc acquise dans
lecommerce, pour que les revenus en fussent appliqués à
des œuvres de charité, à l'instruction publique et à C em-
bellissement rle la ville. Bons exemples des deux côtés.
Le chemin de fer m'offrit à Neuchàtel les commodes et
agréables wagons suisses, dans lesquels on peut se mou-
voir et circuler. Je n'y trouvai pendant une demi-jour-
née que de l'avantage et nul inconvénient. Quand donc
seront-ils importés chez nous?
20
Cette seconde partie de la journée me permit de voir
Lausanne et d'aller coucher à Genève, second trajet digne
du premier par la richesse et la beauté du pays par-
couru, le long de ces deux beaux lacs si splendidement en-
cadrés.
Malheureusement je ne connaissais que de nom, alors,
l'éminent Archéologue, M. Troyon, que je fus heureux de
rencontrer est d'entendre quelques jours plus tard à
Chambéry, et Lausanne ne m'offrit que l'attrait d'une ville
pittoresque et gracieuse.
Genève, site admirable, population laborieuse;, intelli-
gente et probe. A ce dernier sujet, deux remarques que
je pus faire lorsque j'avais déjà commencé à peina A par-
courir la lille.
J'avais fait je ne sais quelle petite acquisition dans une
boutique j'étais sorti et déjà loin, lorsque le marchand
courut après motet me rejoignit 1
« Monsieur, me dit-il, je vous demande pardon, je ne
vous ai rendu que septante-cinq centimes, et je devais
vous en rendre nonante-cinq, suivant leur mode de nu-
mération beaucoup plus rationna que le nôtre, et il
me remit le surplus.
L'autre observation, la voici
Il faut savoir qu'à Genève les études d'avoué ont une
enseigne. M. Amberny, rue du Marché, en aune, non pas
de ces écussons problématiques, identiques entre eux,
et ne disant rien aux étrangers, comme ceux de nos no-
taires, mais une belle enseigne peinte, un véritable ta-
bleau. Or, M. Amberny à choisi pour sujet du sien la Fable
dei Plaideurs et l'Huitre Si ce s'est pas là de la bonne
foi, je ne sais pas où Il faut l'aller chercher.
Il!
Genève. Le Rhône enfant. Le savant et le papillon. Le
Lac. Les congrès scientifiques. Un orateur inattendu.
La tombe àu bourreau L'abbaye de Hautecombe. Trop
longue intermittence de la fontaine intermittente. Sous les
marronniers. Le scaphandre et les ruines lacustres. Un
jour bien choisi. Ce que c'était que la tombe du bourreau.
Un dicton très-méridional, affirmait autrefois que Béziers
était une ville digne d'être habitée par Dieu (1) je ne
voudrais point tomber dans une exagération grotesque,
mais je dirais volontiers que Genève est un des plus en-
viables séjours que je connaisse. L'admirable aspect de
son lac avec son amphithéâtre de montagnes, les Alpes
au levant, qui vont en s'étageant, avec des nuances de
Si Deus in terris vellet hebilare, Biteris.
Si Die* voulait demeurer sur terre, il habiterait Béziers.
22
plus en plus vaporeuses jusqu'à la chaîne que domine le
Mont-blanc au couchant le Jura plus rapproché et par
conséquent avec des détails plus accentnés et des teintes
plus prononcées; le quai large et bordé de belles maisons,
l'ile de Jean-Jacques avec ses ombrage, ses eaux limpides,
sa statue, son charmantpublic d'enfants joyeux le Khône
enfant aussi lui, et déjà turbulent, s'échappant avec im-
pétuosité du lac, en répandant la fraîcheur sur ses rives,
il y a bien là des motifs de se plaire à Genève.
Il est aussi des situations d'esprit plus ou moins acces-
sibles à ces impressions extérieures ainsi pendant toute
cette journée, sous une lumière splendide, les plus beaux
sites avaient flatté mes regards, les souvenirs si poétiques
qu'éveillent les noms de Vevay, des rochers de Meillerie,
étaient venus s'y joindre ma chambre à l'hôtel donnait
sur le lac e,t le soir se réunit à peu de distance une bonne,
musique, la musique de la milice genevoise, dont lesson^
vinrent jusqu'à m0i envelopper comme d'une atmosphère
harmonieuse ces vagues perceptions qui précèdent le
sommeil.
Peut-être un jour nébuleux, que tempête, une incon-
venance, une discussion m'eussent-ils fait penser de Ge-
nève fort autrement quoi qu'il en -soit je ne la quittai ni
sans affection ni sans regret
Moins imposant que le trajet du Jura, celui de la vallée
du Rhône jusqu'à la station de Culoz où l'on rejoint la
ligne du chemin de fer de Lyon à Chambéry, est fort gra-
cieux. Riche vallée bien arrosée, trop quelquefois, par le
Mtone qui au premiers pas ne semble savoir ce qu'il
veut, se perd en terre puis reparaît, et au delà de Seyssel
surtout, se divise et subdivise en une in6nité de bras,
courant de ça de là, et formant une multitude de petites
tlea Là, comme en bien d'autres endroits, de nombreux
23
tunnels, entre autres celui de Belle-garde (i) des viaducs,
une voie en corniche, curieux travaux d'art, se voient mal
ou ne se voient point du tout des wagons il y a dans ces
contrées si accidentées, bon nombre de distances -qu'il
faudrait franchir à pied, le sac au dos et le bâton du tou-
riste pur sang à la main.
A Culoz nous quittons le Rhône, nous le retrouverons
plus tard. Nous quittons aussi nos wagons pour prendre le
train venant de Lyon.
Au moment où nous allions partir, un voyageur qui
manquait au compartiment où je me trouvais, s'y préci-
pita enfin tout essouflé, homme d'Age mûr et de l'aspect
le plus sympathique. Ma foi, nous dit en s'essuyant le
front, j'ai bien failli manquer le train en courant après
un papillon.
Un homme qui court après des papillons, lui répondit
en riant un de nos compagnons de route, ne peut qu'aller
à Chambéry pour le congrès.
Mon Dieu oui. Et vous 7
Et moi aussi.
Et Monsieur aussi, peut-être ?
Oui.
Bref, nous y allions tous, et quelques-uns de points fort
distants, de Rouen et de Palerme, par exemple.
Le voyageur aux papillons, était surtout un géologue
des plus distingués, naturaliste à l'occasion, homme d'es-
prit et de science toujours M. Francisque Billiet, de
Lyon.
Bientôt le chemin commença à pénétrer au sein des
(i) 3,900 mètre»,
24
Alpes les cimes des monts étaient plus élevées, les pics
plus abrupts, leurs flancs plus déponilléa Et puis voilà le
lac le lac du Bourget on plutôt le lac de Lamartine, le
lac de la 139 Méditation. Qui ne les a ou ne les a cas dans
la mémoire ces vers
Un soir, t'en; soutient-)!? nous voguions en silence
On n'entendaitiau loin, aur l'onde et sons les cieux
Que le bruit des rameurs qui frappaient en cadence
Tes flots harmonieux.
Et ces autres qni retentissent si douloureusement dans
les cœurs déchirés
Regarde! je viens seul m'asseoir sur cette pierre
Où tu la vis s'asseoir.
Nous passons rapidement devant l'abbaye dé Hante-
combe, devant les bains d'Ali: Nous voyons s'élevant au-j
dessus des autres sommets, la Dent' du chat, le Nivolet
tiont la vue après chaque absence fait battre le cœur au
Savoisien de retour, et nous prenons terre à Chambéry,
à Chambéry en fête, à Chambéry parée pour recevoir ses
hôtes.
Les congrès scientifiques institués depuis une trentaine
d'années par M. de Caumont, et qui ont un splendide com-
plément dans les séances annuelles du Comité impérial des
travaux historiques tenues depuis deux ans à la Sor-
bonne sont des réunions offertes à toutes les per-
sonnes qui s'intéressent aux progrès des sciences, des
c lettres et des arts. Les académies et sociétés savantes
t de France, sont invitées à s'y faire représenter par un
ou plusieurs de leurs membres. »
Les sujets qui y sont traités se divisent ainsi
Sciences mathématiques, physiques et naturelles
25
i*
Agriculture. industrie, Commerce; Sciences médicales;
Histoire et Archéologie; Beaux-arts, Littérature,
Philosophie.
Un de mes collègues de la Société d'agriculture de
Meaux, M. Le Pelletier de Glatigny, déjà délégué par la
Société impériale d'acclimatation, avait bien voulu Fe
charger de suivre les questions agricoles, sur lesquelles
d'ailleurs la Savoie offre, sous le rapport du sol et du cli-
mat, peu d'analogie avec notre département de Seine-et-
Marne. Je n'avais accepté, j'ai honte de le dire, qu'un
rôle paresseux de public et d'auditeur.
Très-certainement ces assemblées tenues ainsi chaque
année sur les principaux centres intellectuels de la France,
ne peuventavoir qu'un excellent effet d'excitation, d'ému-
lation, d'encouragement. Les hommes studieux, trop dis-
posés à s'isoler, ne peuvent que gagner à se rapprocher,
à se connaître. Si dans ces réunions, parfois, les ques-
tions de clocher tendent un peu à prédominer, si l'histoire
s'y rétrécit quelquefois en des notions généalogiques, si
quelques amours-propres isolés s'efforcent d'accaparer
l'attention publique, bien plus généralement elles pro-
duisent des résultats sérieux, des travaux notables, des
études prises aux sources, des discussions' pleines d'inté-
rêt. J'en atteste les curieuses communications de M. de
Lesseps sur l'isthme de Suez; de M. Troyon de Lausanne
sur les habitations lacustres (1) de quelques-unes de nos
populations anté-historiques de M. l'ingénieur en chef
Gonte, sur le percement du Mont-Cenis; de M. Mortillet
sur quelques points de géologie et de plusieurs autres.
La Savoie offrait surtout un attrait particulier de non-
(t) Etablieo lur des laes.
26
veauté, c'était une connaissance à faire et j'ajouterai
un lien d'amitié à serrer.
Elle y apportait au reste, le plus cordial empresse-
ment. Curieuses collections d'objets d'art, d'antiquité et
d'histoire naturelle réunies tout exprès, bibliothèque et
monuments publics, salons du cercle, excursions prépa-
rées, étaient autant de distractions offertes au travaux
plus sérieux.
Et puis venaient les bonnes causeries à l'hôtel, à la table
d'hôte où des hommes réunis de tous les points de l'ho-
rizon mais si bien disposes à s'entendre, échangeaient des
idées, des connaissances, des plaisanteries de bon aloi. Je
n'oserais pas affirmer que le calembour ne s'y soit glissé
discrètement à l'occasion.
Il était question là,
« Un peu de tout, et de mille anlre choses. 1
Il faut que je mentionne une sorte de surprise qui si-
gnala l'ouverture des, séances on plutôt la messe solen-
nelle qui la précéda, célébrée par le cardinal-archevéque
de Chambéry.
On attendait, on avait annoncé un orateur en renom
qui devait monta en chaire en cette circonstance, et l'on
apprit tardivement, moins d'une heure avant l'office,
qu'il ne pourrait pas venir il fallut lui improviser un
remplaçant.
Or celai qui monta en chaire fut nn abbé, l'un de nos
compagnons do wagon de la veille, que j'avais vu tout mo-
deste, tout simple, plus disposé à écouter qu'à parler, à
répondre qu'à prendre la parole. Il prit place dans la
chaire avec un certain embarras, s'excusa avec une sorte
de timidité du rôle imprévu qu'il n'avait pu se défendre
d'accepter. L'auditoire était inquiet; l'inquiétude cessa
27
bientôt. Homme profondément instruit, homme de cœur
et de sentiments élevés, le prédicateur traça avec une
admirable lucidité le plus magnifique tableau de l'en-
semble des connaissances humaines, en les rapportant à
leur auteur, & Dieu.
Tout d'une voix après l'office les membres du congrès
demandèrent que ce discours fût imprimé en tête du
compte-rendu qui doit être publié.
L'orateur était M. l'abbé Martin, curé de Poissiat petite
paroisse du département de l'Ain.
J'ai parlé d'excursions, en voici une de peu d'impur-
tance mais qui nous offrit cependant un petit document
historique assez piquant.
Nous étions allés un groupe de fervents visiter la
crypte souterraine, remontant à une antiquité fort re-
culée, de l'église d'un village appelé Lémenc, qui serait,
dit-on, le Chambéry primitif. La crypte, curieuse en
effet, une fois vue, nous parcourûmes l'église supérieure
et je remarquai au milieu de la nef, parmi des tombes
armoriées de seigneurs et nobles personnages, une pierre
tumulaire carrée, sans inscription, portant seulement
gravée au milieu une hache ou plutôt une sorte de cou-
peret d'une forme quelque peu recherchée.
Ne serait-ce point, dis-je, la tombe d'un gentil-
homme décapité ?
Ou celle du bourreau, dit un autre.
Non le bourreau n'aurait pas été placé là en si
bonne compagnie.
Monsieur, me dit aiors un membre Savoisien, chez
nous quand le bourreau avait fait tomber cinq têtes de
gentilshommes, il était anobli.
Je vous prie de croire, ajouta-t-il, que telle n'est pas
l'origine de ma maison.
28
Je le crois bien volontiers.
Nous remontons aux croisades.
Moi j'en descends, me dit tout bas en souriant un
autre membre.
Et nous quittâmes sous une impression sinistre, la tombe
mystérieuse, marquée du signe terrible et problématique.
Le lendeniain vint l'excursion l'abbaye de Haute-
combe.
L'abbaye, son jardin et les quelques maisons qui les
avoisinent sont situés sur une sorte de petit promontoire
qui du pied d'un mont à peine accessible, s'avance dans
le lac du Bourget. On try peut arriver que par eau ou par
des sentiers pour les piétons. Quoique ce petit coin de
terre, charmante et nullement lugubre solitude, soit en
pleine Savoie, il continue cependant d'appartenir au
royaume d'Italie Victor-Emmanuel se l'est réservé 'parce
que Hautecombe est le Saint-Denis de sa famille. C'est \h
que depuis 700 ans reposent la plupart des princes et des
princesses de la maison de Savoie aussi, outre les cinq
ou six bénédictins qui la desservent, Hautecombe a-t-elle
un gouverneur civil, chambellan du roi.
Ce Jour-la, ce n'était plus le lac silencieux et mélanco-
lique l'astre au front d'argent ne blanchissait point sa
surface. Le chemin de fer déposa à la station d'Aix 160
visiteurs trente barques ps.voisées les reçurent, un soleil
étincelant dorait la surface de l'onde, toutes les popula-
tions voisines accourues bordaient la rive et suivirent des
yeux la traversée de près d'une heure qui séparait le dé-
part de l'arrivée à l'abbaye.
L'église de Hautecombe apparaît, à l'intérieur, comme
tout incrustée de marbre blanc sculpté. Ce n'est pourtant
pas du marbre, mais une pierre locale d'un grain très-fin
et très-beau, admettant au reste des sculptures délicate-
29
ment fouillées. Complétement restaurée dans le premier
quart de ce siècle, elle en reproduit malheureusement
le goût; la plupart des statues qui ornent maintenant
les sépultures princières et royales, sont de cette époque,
à en juger par l'absence de caractère dans les figures,
dans lesquelles on ne peut reconnaître des portraits, et
même par le défaut de vérité locale dans beaucoup de
détails. Cela est en partie dans le genre troubadour, y
compris la sépulture de Saint-Humbert III qui voulait se
faire moine et qui eut quatre femmes, successives bien
entendu il en résulte une impression fâcheuse pour l'ob-
servateur sérieux, bien que l'ensemble ait un certain
éclat.
A cinq cents pas de l'abbaye, à la base d'une de ces im-
œ<™8es murailles de rochers qui enclosent au couchant
son petit territoire, sort de terre une fontaine capricieuse
qui, lorsqu'elle a de l'eau, ne se comporte pas comme les
autres fontaines du globe, celle-ci est intermittente. Elle
coule pendant cinq minutes, puis elle s'arrête, et reprend
cinq minutes après.
C'est au reste un effet de siphon, bien connu, fort
simple, mais dont ce n'est point ici le lien de donner la
démonstration.
Malheureusement l'été exceptionnel que nous avions
alors avait en grande partie tari la fontaine, et nous n'a-
vons pu êtio témoins du phénomène, mais du moins le
«soleil n'avait pas desséché les magnifiques maronniers qui
l'accompagnent et sous le luxuriant feuillage desquels fut
dressée pour le déjeuner une table de près de 200 cou-
verts.
C'est ici encore un des bons souvenirs de mon voyage.
Quelle bonne gaité parmi tant d'hommes graves, mais
aussi quel site, quelle lumineuse et enivrante atmosphère,
30
que de sympathies, nées de la veille et qui n'en étaient
pourtant pas moins affectueuses et sincères 1 (i)
Une gracieuse invitation nous attendait A l'issue du dé-
jeûner le café fut oflert aux membres du congrès dans
les appartements du gouverneur; un registre y était dé-
posé pour recevoir leurs noms que le roi avait désiré
connaître.
Puis nous 'quittâmes cette terre hospitalière, et toute
la flotille vint l'autre rive du lac se former en demi-
cercle à Grésine, au point où se trouvent sous l'eau les
restes d'une de ces habitations lacustres dont je, vous
ai parlé. Un scaphandre ou appareil à plonger, avait été
demandé à Toulon, avec un plongeur, et des fouilles diri-
gées par M. Troyon et M. le marquis de Costa l'éminent
organisateur du congrès, formèrent un curieux épisode
de-cette journée.
C'était en effet un étrange spectacle que celui de cef
homme dont la marche sous l'eau se révélait à l'extérieur
par quelques bouillonnements, parcourant longtemps de
suite un assez vaste rayon et explorant le sol du lac. Il
rapporta à diverses reprises des fragments de pieux et
des poteries dont une de grande dimension, ayant lescarac-
(t) Je ferai remarquer avec tout le respect possible, que M. de
Lamartine n'a sans doute écrit que d'après un souvenir fort éloigné
les ligne» suivantes sur Hautecombe, dans les premières pages de
Raphaël:
« Abrité tout le jour du soleil par la muraille du mont du Chat,
cet édifice rappelle, par l'obscurité qui l'environne, la nuit éter-
nelle dont il est le seuil pour ces princes descendus du trône dans
ses caveaux. Seulement,, le soir, un rayon du soleil couchant frappe
et se réverbère un moment sur ses murs.
Hautecombè reçoit an contraire les rayons du levant et du midi,
c'est du coté dh' couchant que l'édifice est abrité.
31
tères irrécusables et faciles à comparer, des poteries, des
premiers âges.
Un écrivain allemand a prétendu récemment que les
demeures lacustres n'étaient autre chose que l'ouvrage des
castors. Inconvénient de parler de ce que l'on n'a pas vu
ou de ce que l'on a incomplètement étudié. Les hommes
encore sauvages ont pu imiter les castors, mais des quau-
tités considérables d'instruments primitifs en pierre et eu
os, dont quelques-uns fort ingénieusement quoique gros-
sièrement travaillés, ont été extraites tant des fouilles du
lac du Bourget où les traces d'habitations couvrent un es-
pace d'environ 20,000 mètres suivant un rapport de M.
Râbut, de la Société académique Savoisienne, que des
fouilles dirigées en Suisse par M. Troyon. Ces produits
d'une intelligente industrie, ainsi qu'une série de poteries
dont quelques-unes ont des indices de l'époque romaine
signalent non-seulement la main de l'homme, mais aussi
des siècles d'habitation. Ces demeures sur l'eau sont au
reste encore fort communes dans certaines îles de l'Asie
et de l'Océanie.
Bientôt le soleil s'abaissa l'ombre de leurs cimes com-
mença à être projetée par les plus hautes montagnes, et
nous gagnâmes Aix à temps encore pour visiter avant la
nuit l'établissement des bains. Si le casino d'Aix n'égale
point en splendeur ceux de Bade et surtout de Hcmbourg,
il est néanmoins fort beau. La caravane dîna dans une
vaste salle à manger dont la décoration imitée le l'Al-
hambra était élégante et d'un bon effet.
Là se termina cette bonne journée dont le succès pou-
vait être si facilement compromis, car le lendemain au mi-
lieu du jour un orage épouvantable s'abattit sur le lac
que nous avions traversé si calme; le tonnerre fit pendant
quatre heures retentir les flancs des montagnes de ses
32
éclats, les nuages versèrent des torrents d'eau, et la foudre
frappant un des villages que nous avions vu joyeux la
veille, y alluma un incendie qui consuma quatorze
maisons.
Un mot encore avant de terminer ce bhapitre. Je ne
voudrais pas vous cacher le mot de l'énigme du bourreau
gentilhommf, puisque je l'ai trouvé.. •
J'avais remarqué dans le cloitre de Hautecombe une
pierre tumulaire qui indiquait, à la suite des noms du dé-
funt, son titre professionnel magitter sutor, maître cor-
donnier, et la figure d'ua soulier était gravée au milieu.
J'eus la curiosité de ^retourner à Lémenc, et furetant
autour de l'église je trouvai, sous les chaises et sous- les
bancs, d'autrespierres portant ainsi, avec les noms, divers
instruments de profession, tels que tenailles, marteaux,
fers de cheval, etc.
il ne me fut pas difficile, d'en conclure que la tombe
au couperet n'était autre que celle d'un boucher. 0
Qui avait assez donné à l'église pour se faire admettre
au milieu de la nef.
Ou plus probablement encore, la pierre rognée et
privée de son inscription avait été placée ainsi pour les
besoins d'une réparation du dallage.
Et moi qui méditais un volume sur le bourreau-gentil-
homme
IV
Chambéry. Histoire d'un comte, laquelle ressemble à un conte.
Les Charmettes. Une compagnie un peu mêlée. Le
chemin de traverse. Un musée improvisé. Un beau pays.
Comment on père? les montagnes. L'annexion à trois points
de vue.
Je n'ai point encore parlé pour ainsi dire, de Chambéry,
qui en vaut la peine, pourtant ville de 10 à 12 mille
âmes, disait Malte-Brun en 1841 de 14 mille en 1851
disait Bouillet; et de 19 mille, dit le Guide Adolphe Joanne
en 1861. Si Chambéry progresse ainsi tous les. dix ans,
elle ira loin. C'est une ville au reste qui a des aspirations
d'avenir. 11 lui est échu un gros lot à la loterie de la Pro-
vidence, comme cela est arrivé pour Neufchâtel, mais sur
une plus vaste échelle un de ses enfants a fait fortune
au loin et en a reversé une partie sur sa ville natale.
Les fils de famille de la Savoie prenaient volontiers au-
trefois du service a l'étranger, ainsi ont fait le charmant
3A
auteur du Voyagc autour de ma chambre, Xavier de
Maistre, et son frère Joseph, homme de parti, beaucoup
moins sympathique. Dans la seconde moitié du siècle der-,
nier, un Savoisien, Benoit Leborgne, ensuite comte de
Boigne, qui avait déjà servi en France puis en Russie,
passa de la Russie dans l'Ind6. Après diverses vicissitudes
dans le cours desquelles il fut obligé de donner des leçons
d'escrime pour vivre, il entra dans l'armée du prince
Mahratte Sindhyah. Bientôt ses connaissances dans la
tactique européenne lui acquirent une grande influence,
et Sindhyah, bien inspiré, lui donna sa confiance et en fit le
général en chef de son àpmée.
Archimède ne demandait qu'un point d'appui pour.
remuer le monde, de Boigne avait trouvé son point d'ap-
pui, il en tira parti, il gagna des victoires, fit des conquêtes
pour son maître qui l'en récompensa richement. Puis
Sindhyah étant mort en 1794, de Borgne libre de ses actions
revint dans sa patrie, riche d'une quinzaine de millions.
Tout cela a l'air d'un conte des Mille et une nuits, ce-
pendant c'est l'exacte vérité, témoins les nombreux actes
de bienfaisance et les établissements utiles auxquels le
comte de Boigne consacra plus de quatre millions; témoin
encore, un monument d'un goût, assez bizarre que ses
concitoyens ont consacré à sa mémoire. C'est un édicule
en pierres supportant sa statue, et de la base duquel
sortent les avant-trains de quatre éléphants de bronze
dont un ou deux rejetaient alors un filet d'ean par leur
trompe.
L'éléphant n'est pas beau, c'est un animal intelligent
mais pou gracieux, et les souvenirs de l'Inde auraient pu
être rappelés d'ane manière plus élégante.
Aidée par M. de Boigne, Chambéry s'est mise ù l'œuvre.
Elle a maintenant une rue à arcadee comme an fragment
35
de notre rue de Rivoli, elle a un bel édifice où elle a ins-
tallé son tribunal et son musée, elle a un hospice monu-
mental, des casernes loger 3,000 hommes, une belle
salle de spectacle; elle avait déjà une cathédrale dont le
portail tronqué offre seul quelque intérêt, elle avait un
vieux et curieux château que l'on répare, elle avait son
joli jardin botanique, et sa promenade du Vorney, jardin
anglais ayant des montagnes pour horizon, le Verney, où
dans les grandes chaleurs d'août, il faisait si bon respi-
rer et se promener, lorsque la température plus clémente
voulait bien le permettre.
Et puis encore Chambéry a les Charmettes. Les Char-
mettes, humble petite maison de campagne quLn'a de re-
marquable qu'un souvenir quelques pages de J. J. nous-
seau l'ont immortalisée.
1l ne fallait pas moins que cela. Vous passeriez certaine-
ment dix fois auprès des Charmettes sans leur donner un
coup-d'œil, et des centaines de visiteurs s'y rendent
chaque année. Je ne décrirai pas la maison, elle l'a été
tant de fois 1 et puis après tout, figurez-vous une demeure
de petit rentier ou de curé de village, au bord d'un che-
min creux, sur un coteau touffu, à vingt-cinq minutes de
la ville, entre cour et jardin; quatre fenêtres au premier
étage que :'on ne visite pas trois pièces au rez-de-
chaussée, une cuisine, une salle à manger et un petit
salon ouvrant sur le jardin tout cela conservé et meublé
comme il l'était en 1740, dit-on; tout cela plus que mo-
deste. Pour luxe un tableau à l'huile représentant Her-
cule auprès d'Omphale. Omphale se trouvait ressembler à
Mme de Warens, le tableau lui fut donné à cause de cela
et passe maintenant pour son portrait; une épinette,
sorte de petit clavecin de cette époque, une grosse montre
d'argent, une table à manger assez grossière, un fauteuil
à fond de paille, et voilà tout, je crois.
36
Mais en outre il y a un livre où écrivent beaucoup de
visiteurs. Pauvre registre obligé de tout recevoir! des
ineptiesà côté de quelques pensées de bon goùt 1 d'ignobles
grossièretés à côté de quelques phrases gracieuses! M
faut plus que du courage vraiment pour prendre place
auprès de certaines improvisations qui s'y pavanent effron-
L'orage dont j'ai parié ayant désorganisé une excursion
aux Charmettes qui avait fait partie du programme, j'y
étais allé le matin; seul, et je pus librement parcourir
pendant quelques instants le fameux registre Voipi quel-
ques citations prises ( parmi les Inscriptions les plus ré-
centes
Je crois aux confessions de J. 1. après avoir observé
comme phrénologue le portrait de Mme de Warens. »
Signature d'un médecin,
« Nous avons visité la demeure du prince des' hypocon-
driaques. »
Signé par un autre docteur,
médecin' d'un asile d'aliénés.
bn voyageur naïf
< Visité les Charmettes Irès-satisfait. a
Un voyageur important
G. ancien carrossier et propriétaire à Paris, en ex-
cursion. »
Un fils docile.
Visité les Cbarniettes, un peu pour moi, un peu pour
mon père qui m'en saura gré. »
Voyageurs sensibles
• Mans somme* venus ici deux qui nous aimons bien. à
Signé Pierre, Marie..
37
2
il y avait autrefois dans une auberge, à Ermenonville où
Jean-Jacques est mort, un semblable registre, volé depuis
m'a-t-on dit, dans lequel je me souviens d'avoir lu une
expansion sentimentale dans le genre de la précédente,
elle disait
« Qu'on est heureux Ici quand on est deux Il
Un facétieux avait écrit au-dessous
« Jugez de notre bonheur, nous qui étions dix Il ) >
Je m'en revins seul comme j'étais allé, mais non par
le même chemin. Aux Charmettes, je me levais, a
écrit Jean-Jacques, tous les matins avant le soleil. Je mon-
tais par un verger voisin dans un très-joli chemin qui
était au-dessus de la vigne, et suivait la côte jusqu'à
Chambéry. »
Je montai par le verger, je pris le chemin au-dessus de
la vigne,.je suivis la côte, et n'eus qu'à m'en applaudir.
J'avais de ce petit chemin une vue charmante de Cham-
béry qui bruissait à mes pieds dans le carrefour de pro-
fondes vallées où la ville est comme enfouie. Puis, quittant
tout chemin battu, entraîné par l'air matinal, le charme
de la température et le pittoresque du site, je me mis
comme un écolier descendre la montagne en serpentant
à travers les roches, les bois et les vignes, et j'arrivai je
ne sais comment mais sain et sauf à la promenade de til-
leuls qui longe le château.
C'était l'heure d'ouverture du musée que j'avais encore
trop peu vu, j'y courus, et après m'être enivré de la vue
de l'œuvre de Dieu, je me réjouis de l'œuvre des hommes.
Aux collections appartenant à la ville, la plupart des
riches propriétaires de la province avaient bien voulu
joindre pour la circonstance beaucoup de bons tableaux,
38
dessins, statuettes, meubles anciens, laques, ivoires,
émaux, faïences, etc. etc. Il y avait là des toiles du Guide,
d'Annibal Carrache, de Zurbaran, de Ribera, de Rubens,
de Van-Dlck, de Van-der-Velde, d'Albert Kuyp, de Wou-
vermans et de bien d'autres illustres, et parmi les plus
modernes, deCarleetd'HoraceVernet, deJanron,Diday, etc.
Des descriptions d'œuvres d'art ne pouvaient entrer dans
le plan que je me suis tçacé, je citerai seulement, pour
leur singularité, parmi les richesses artistiques que j'avais
sous les yeux, des dessins faits à la plume avec une rare
perfection en 1768, par un prisonnier (R. Lavin) ejrfertné
au fort de Miolans. Ces dessins imitent d'anciennes gra-
vures de manière à défier un oeil exercé, mais il en est
un qui a un mérite d'originalité tout particulier, c'est que
Fauteur manquant de plumes, qu'il ne pouvait obtenir de
ses gardiens, les remplaçait par de petites pailles qu'il
taillait et dont Il se servait avec une patience et uhe
dextérité inouïes.
Je mentionnera^ encore, toujours pour l'étrangeté, une
Mme de Montespan en Madeleine pénitente, c'était lui
faire beaucoup d'honneur; et les Yierges sages et les
Vierges folles de la parabole, par Franck Floris. Le peintre
a placé sur le premier plan les vierges folles, belles et
parées comme au %vit siècle, et du fond les vierges sages
rechignées et un peu austèrement armées de chapelets,
de sacrés-cœurs, et entourées de crucifix et de têtes de
mort. C'est édifiant sans doute, mais peu attrayant pour
les profanes.
Les beaux-arts au reste sont cultivés avec goût et succès
en Savoie. Je vis encore avec grand plaisir en sortant de
l'exposition, chez M. Rabut, professeur de dessin au col-
lége, jeune homme instruit et modeste, quelques oeuvres
très-remarquables.
39
Le retour du beau temps nous permit de faire avec tout
l'agrément espéré la course projetée aux travaux du
tunnel du Mont-Cenis, c'était un trajet de vingt lieues par
le chemin de fer qui n'était encore ouvert que jusqu'à la
petite ville de Saint-Michel, et de cinq lieues en voitures
de Saint-Michel au tunnel. Un train spécial pour 130 visi-
teurs, avait été disposé à Chambéry, où, rencontre
agréable, j'avais trouvé pour chef de gare, un très-hono-
rable et très-estimé meldois, M. Leclerc. Rencontrer au
loin un cdmpatriote militaire n'est point chose rare,
toutefois j'avais retrouvé avec non moins de plaisir, en
garnison à Chambéry, M. le capitaine de Salnt-Amand, du
8' de ligne.
Ici encore une citation:
« On sait, a dit Rousseau, ce que j'entends par un beau
pays. Il me faut des torrens, des rochers, des sapins, des
bois noirs, des montagnes, des chemins raboteux à monter
et à descendre, des précipices à mes côtés qui me fassent
bien peur. J'eus ce plaisir et je le goûtai dans tout son
charme en approchant de Chambéry. »
Ce plaisir que j'apprécie fort aussi je l'avoue, et que j'a-
vais trouvé ainsi que lui en approchant, je le retrouvai de
nouveau en m'éloignant de Chambéry rien de plus acci-
denté que les vallées de l'Isère et de Maurienne, dans les-
quelles s'engage le chemin de fer en s'élançant vers le
Mont-Cenis.
Ici, les débris du Mont-Grenier qui s'écroula en 1248
ensevelissant de nombreuses habitations, catastrophe qui
a fait le sujet d'un intéressant mémoire lu au congrès
par M. l'abbé Pont, curé de Saint-Jean de Belleville
Là, dominant la voie, les tours de Chignin aux flancs dé-
chirés, isolées et que des remparts ne relient plus entre
elles plus loin le vieux fort de Montmélian sur son roc
40
escarpé, l'Isère torrentueuse aux eaux couleur de cendre,
et sa vallée qui laisse apercevoir un des sommets du
Mont-Blanc; l'ancienne porte et la tour carrée de Saint-
Michel puis ça et là des pics abrupts que des nuages quai
n'en atteignent pas la cime, semblent couper en denx
ou encore des nuages si bizarrement découpés, des som-
mets si nébuleux qu'on ne sait trop si c'est la montagne
qui est le nuage ou le nuage qui est la montagne des
bois de sapins dans l'un desquels une longue et large
bande dénudée indiquait la trace d'une avalanche qui eut
lieu l'année derniére et enfin la rivière d'Arc grossie par
la fonte des neiges et qui se précipitant avec une sorte
de furie formait alors une cascade écumeuse et bruyante
de plusieurs kilomètres de longueur.
Ainsi qu'à Hautecombe, une réception honorifique avait
été, au tunnel, préparée aux membres du congrès, les
ateliers étaient décorés de drapeaux et de fleurs. Uno
musique que les ouvriers ont organisée entre eux pour
charmer l'ennui des loisirs, au désert, flt entendre des airs
patriotiques joués vraiment avec une justesse et une ex-
pression très-satisfaisantes.
Par une disposition bien entendue, la visite des ma-
chines, des ateliers et du tunnel fut précédée d'une séance
dans laquelle M. Sommelier, l'émident Ingénieur piémon-
tais, fit un lumineux exposé des procédés suivis dans les
travaux.
Quelques mots seulement pour donner ici une idée som-
maire de ce que c'est que percer des montagnes comme
les Alpes,.
Le souterrain est commencé par ses deux extrémités,
distants entre elles de 12,220 mètres. Il est impossible
de chacune de ces deux extrémités de voir l'autre, séparées
qu'elles sont par de hautes montagnes, mais an moyen
fil
d'opérations trigonométriques (t) on a pu établir une ligne
de signaux indiquant la direction que devra suivre le sou-
terrain, et en face de chacune des deux bouches ont été
établis des repères qui servent à donner la direction au
travail.
Or les deux galeries qui marchent ainsi souterrainement
l'une vers l'autre, devront non-seulement se rencontrer,
elles devront aussi avoir chacune de son côté, une légère
inclinaison pour l'écoulement des eaux un nivellement
rigoureux y a pourvu.
Rigoureux, ainsi que toutes les autres opérations préli-
minaires, il te fallait bien, car pas de puits d'aération pos-
sibles, la masse supérieure est trop épaisse, elle aura an
point culminant 1600 mètres. < Ce sera, a dit M. Baudc,
inspecteur général des ponts et chaussées, dans une très-
intéressante notice sur ce tunnel, ce sera la plus grande
masse terrestre que jamais percement aura mise au-dessus
de la tête de l'homme. »
Ce sera en un mot quelque chose comme vingt-quatre
fois la hauteur des tours Notre-Dame de Paris.
Les difficultés de percement ne sont pas médiocres,
une grande partie se fait en ce moment et se fera sans
doute longtemps encore dans des masses de roches (2) exces-
sivement dures, contre lesquelles on emploie de puissantes
machines faisant agir des forets qui creusent des trous de
mines. La poudre vient ensuite en aide, et l'on avance
d'environ 1 mètre 60 centimètres par jour.
Mais dans ces longs souterrains il faut de l'air. On y
pourvoit au moyen de machines, inventées comme les pré-
(t) La trigonométrie est une partie des sciences mathématiques
qui enseigne à mesurer les distances inaccessibles.
(2) Quartzites.
a2
cédentes par IL Sommelier, et qui mues par la rivière
d'Arc, envoient dans le souterrain de l'air comprimé pour
l'aérer et mettre en mouvement les perforateurs.
Il viendra un instant cependant, où l'air n'affluera qne
trop. Le souterrain des Alpes, dit encore M. Bande,
aura sa tempête, mais elle sera de courte durée. Elle écla-
tera au moment où le mineur donnera le dernier coup
de pic qui mettra en communication les galeries, jus-
qu'alors fermées, au nord et au midi. Il s'établira un vio-
lent courant d'air à travers cette première ouverture,
jusqu'à ce que l'équilibre des températures entre les mi-
lieux où l'on travaille soit devenu stable Mais quelques
heures après, l'atmosphère du souterrain reprendra un
calme qui ne sera plus troublé pendant lessiècles à venir.»
On avait d'abord évalué à 25 années le temps nécessaire
pour achever le tunneL Grâce aux perfectionnements ap-
portés dans les moyens mécaniques, on espère terminen
en 15 ans, c'est-à-dire dans 9 ansTlésormais.
La dépense avait été estimée 65 millions, on croit
qu'elle pourra ne pas dépasser beaucoup 54.
Lorsque nous visitâmes le tunnel, la galerie du côté de
la France avait déjà 1088 mètres de profondeur. Près de
mille ouvriers y étaient employés. Du côté de l'Italie la
galerie, qui avait otfert moins de difficultés, était plus
avancée, environ 16 à i700 mètres.
Personne de nous, je pense, qui ne fût vivement inté-
ressé par cette curieuse visite, si agréablement encadrée
d'ailleurs par les trajet? d'aller et retour.
Le lendemain eurent lien à Chambéry, la séance de clô-
ture du congrès, les visites, les adieux, les bonnes protes-
tations de souvenir, les ajournements au congrès de
l'année prochaine à Troyes, et plus d'une bonne promesse
de s'écrire, de se visiter.
43
Avant de quitter la Savoie, une observation sar le fait
de l'annexion.
Divers indices permettent de penser qn'en général la
population Savoisienne est fort satisfaite d'être devenue
Française. Pour le plus grand nombre, et nous l'avons en-
tendu formuler hautement, c'est qu'il s'agit surtout d'être
régis par le code français, d'avoir la justice publique et
l'égalité devant la loi, qui leur a jadis plus d'une fois fait
défaut. (i) Pour quelques antres, c'est une carrière plus
large qui s'ouvre devant eux, un théâtre plus élevé qui
leur devient accessible. Quelques autres encore ce-
pendant ne ressentent pas bien vivement la commune sa-
tisfaction, s'il faut en juger par la conversation suivante
à laquelle j'ai assisté
Conçoit-on cela, disait un Savoisien, chez nous
maintenant des instituteurs à 700 fr.
Ce n'est pas trop pour vivre honorablement.
ils avaient bien moins autrefois.
Combien donc ?
Cent cinquante francs; cent francs; quelquefois
moins encore.
Comment pouvaient-ils vivre alors?
Ils vivaient, et fort bien.
Par quel moyen ?
Chacun leur donnait les uns du pain, d'autres du
vin, d'autres du bois, d'autres des légumes.
Alors ils étaient les obligés, les complaisants, les va-
lets de ceux qui leur donnaient
Eh bien
Eh bien, quoi ?
(1) Voir Malte-Brun, Géographie universelle, livre cent-huitième.
M
On ne pat pas faire sortir le brave Savoisien de son
c eh bien p il vtait de ceux pour qui un mot remplace
les raisons, ou plutôt sans douie il ne voulait pas exposer
franchement les siennes devant des Français.
Un autre demanda an congrès la création d'une chaire
de patois, afin probablement qu'il ne périt pas dans le
torrent de l'influence française.
Ce serait fâcheux sans doute, quoique l'on gagne,à parler
une langue presque universelle. Au reste le français est
déjà et depuis longtemps très-usité en Savoie, même
parmi ceux qui n'ont pas commis le crime de l£se-nationa-
lité de négliger le patois. C'est, il est vrai, chez quplqttes-
uns, un français un peu local, dans le genre de celui-ci
Quelle heure faites-vous?
x Je fais quatre heures sous peu, mais je ne scis pas
bien sûr de ma montre.
« Passez-moi donc une allumette pour éclairer mon
cigare, voilà deux fois qu'il s'éteint, je ne peux pas le
tenir éclairé.
Ce n1est pas tout-à-fait académique, mais enfin on s'y
reconnaî
V
Le 'Mont-Cenia. A l'hospice. Rencontre notable. Simple
histoire assez extraordinaire. Zone glaciale. En descendant.
Menaçant voisinage. Un pèlerinage difficile. Gare les
avalanches. Maisons de refuge. Le printemps et l'été.
Suse. La plaine. Turin. Curiosité mal satisfaite.
Contrastes. Nuances italiennes. Aspirations.
J'allais donc enfin aborder l'ltalie 1 Dans mon inexpé-
rience, et mesurant étourdiment le temps parla distance
à parcourir, j'avais pris à Chambéry à dix heures du matin
mon billet de place pour Suse, espérant y arriver à la
chute du jour, mais je n'avais pas calculé les lenteurs
d'une marche ascendante, qui dans les voitures se fait la
plupart du temps au pas. Aussi après avoir parcouru la
vallée de Modane à Lans-le-Bourg, qui reproduit plus gran-
dioses encore les bouleversements du sol dont j'ai parlé
dans le précédent chapitre, après avoir rencontré les mai-
sons impériales de refuge, comme le porte leur inscrip-
tion, destinées à recueillir les voyageurs surpris par les

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