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Les Yeux de velours

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347 pages

Moi, si une femme admirablement belle se nommait Catherine, j’aurais pour elle la même adoration, j’éprouverais pour elle le même amour que si elle se nommait Léone de Myrtille... Ce n’est point l’avis de ces dames, paraît-il, car toutes les fleuristes, toutes les brunisseuses, qu’un art difficile à expliquer — mais auquel leur regard sert d’enseigne — a rendues célèbres dans le monde de la galanterie parisienne, changent leur nom trop plébéien contre un nom à particule.

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Alexis Bouvier

Les Yeux de velours

I

UNE REPENTIE

Moi, si une femme admirablement belle se nommait Catherine, j’aurais pour elle la même adoration, j’éprouverais pour elle le même amour que si elle se nommait Léone de Myrtille... Ce n’est point l’avis de ces dames, paraît-il, car toutes les fleuristes, toutes les brunisseuses, qu’un art difficile à expliquer — mais auquel leur regard sert d’enseigne — a rendues célèbres dans le monde de la galanterie parisienne, changent leur nom trop plébéien contre un nom à particule. Aussi les garçons de chez Bignon et de chez Durand connaissent-ils très bien cette nouvelle noblesse de canapé, les Sombreuil, les Soubise, les Guéménée, etc.

Une femme adorable, qui jadis s’était appelée Catherine, était très connue sous le nom de Léone de Myrtille ; elle habitait un vaste appartement de la rue du Cirque. Qu’avait-elle été dans sa jeunesse ? modiste ? fleuriste ? Qu’importe, elle était jolie, avait une rare distinction, un goût particulier qui se révélait dans l’élégance de sa toilette, dans le meuble et les tentures de son appartement luxueux, sans tapage et très féminin, très discret dans son ensemble, point la note criarde que les femmes apportent souvent pour faire valoir le ton de leur chair ou la teinte de leurs cheveux.

Mme de Myrtille n’avait point besoin de cela, toujours belle dans ses toilettes de ville ou dans la simplicité très artiste de ses négligés d’intérieur.

Paraissait-elle vingt-cinq ans ? Au plus, et elle en avait trente-cinq, l’âge où la femme sent une chaleur nouvelle courir dans son sang.

Depuis quelque temps on remarquait que Mme de Myrtille ne recevait que très peu de monde.

Lorsqu’une voiture venait la prendre pour la mener aux courses ou au théâtre, elle était toujours accompagnée par une jeune femme d’une beauté singulière, dont les yeux surtout étaient superbes.

La belle Léone ne recevait jamais d’hommes, n’est un jeune homme qui n’habitait pas Paris, que personne n’avait vu et qu’on déclarait être un futur mari.

Les domestiques qui avaient servi chez Mme de Myrtille assuraient qu’elle était très riche, qu’en dehors d’une véritable fortune en espèces, elle avait des bijoux magnifiques.

Ce qui donnait quelque vraisemblance au bruit de mariage, c’est que malgré l’extravagance des toilettes de la compagne, qui venait souvent la chercher, Mme de Myrtille se vètissait de plus en plus simplement. Et cela lui allait merveilleusement.

Les gens qui la servaient questionnés ne pouvaient répondre ; la jeune femme était très discrète devant eux, on ne causait que lorsqu’ils étaient à l’office. Ils n’avaient jamais vu le jeune homme, on les avait éloignés aussitôt qu’il arrivait et ils ignoraient même son nom. Dès que le service était terminé, les trois domestiques ne couchant pas dans l’appartement, remontaient dans leur chambre.

Il nous sera plus facile de dire ce qui était vrai dans les propos des gens du quartier :

Léone de Myrtille avait été beaucoup aimée et en avait gardé de précieux souvenirs, avec lesquels elle pouvait vivre paisiblement si elle le désirait. Elle n’avait jamais aimé, elle s’était amusée, s’abandonnant à tous les vices, espérant y trouver l’amour ; dépravée, pervertie, elle était lasse de la vie qu’elle avait menée... lorsqu’elle rencontra un jeune homme qu’elle remarqua, qu’elle regarda longuement, et qui ne se retourna pas, qui sembla ne pas la voir. Elle n’était pas habituée à cette dédaigneuse indifférence et voulut la vaincre. C’était un jeu dangereux où elle fut prise la première. Elle devint follement amoureuse, et tous les obstacles augmentaient cet amour.

Celui qu’elle avait remarqué avait à peine trente ans. Il était pauvre, il n’habitait pas Paris. Résidant au Havre et employé chez un armateur, il rêvait, avec l’aide de son patron, d’aller au Brésil fonder une maison.

Il avait une intrigue au Havre, une petite ouvrière bien sage, bien honnête, qui avait confiance en lui et qui comptait qu’il l’épouserait. Les deux jeunes gens cherchaient un prêteur pour réaliser le rêve du départ.

Léone avait capté le jeune homme, elle l’avait fait rompre avec la jeune fille, lui avait raconté le roman de sa vie... Un roman dans lequel elle avait toujours été la victime d’un misérable.

De la candide et naïve petite ouvrière du Havre, tomber sous le charme de la belle Léone, il eût fallu un cerveau plus solide que celui de Louis Villars pour y résister. Près de cette femme adorablement belle, il se sentait sans force ; dans le parfum troublant qu’elle répandait, il se sentait comme ivre, il était pris, il aimait et il oubliait celle qui pleurait là-bas ; il lui avait renvoyé ses dernières lettres sans les lire. L’amour, c’était Léone ; était-il possible de penser à l’autre près d’elle ? Lorsqu’il venait à Paris, il passait de longues heures étendu à ses pieds, et Louis la quittait plus dévoré d’amour.

Léone avait raconté qu’elle était de famille bourgeoise ; ses parents étaient dans une situation assez heureuse, une petite fortune de laquelle elle avait hérité plus tard. Un ami de son père, M. de Myrtille, l’avait séduite, violentée même et enlevée de chez ses parents. Depuis ce jour, elle portait le nom de cet amant mort aux Indes... De lui, elle n’avait que de nombreux bijoux... En entendant ces confidences, Louis souffrait, il était jaloux du passé, et il pleurait en lui demandant de ne pas garder ces bijoux, dont la vue lui rappelait qu’elle avait appartenu à un autre homme.

Léone était heureuse de la candeur de son fiancé, il allait au devant de ce qu’elle voulait lui proposer. Décidée à en finir avec la vie de honte qu’elle menait, rêvant de devenir une bonne bourgeoise dans un pays où elle serait inconnue, elle ne voulait plus de bijoux et ne demandait qu’à en réaliser le prix... Et elle pria Louis de se charger de cette opération ; il connaissait au Havre des gens spéciaux, il accepta.

En ajoutant que Louis Villars était un fort beau garçon, qu’il était satisfait à la fois par l’amour puissant qu’il éprouvait pour Léone et par la réalisation de son rêve : la création d’une maison de commission au Brésil, nous connaîtrons suffisamment nos personnages pour les présenter.

Il était six heures ; une voiture de maître s’arrêtait devant la maison de la rue du Cirque. Deux dames l’occupaient.

Sur le trottoir, un jeune homme s’avançait. Une des dames dit :

 — C’est lui ?

— Oui.

 — Réfléchis bien, dit la première d’une voix sourde et en fronçant les sourcils, et prends garde.

 — Tu es folle... il faut finir...

Le jeune homme s’approchait, en reconnaissant la dame qui venait de parler ; il s’avança vers elle pour l’aider à descendre avant que le valet de pied eût sauté à terre.

 — Madame, permettez-moi de vous offrir la main.

La jeune femme dit à son amie :

 — Je vous présente M. Louis Villars, armateur...

Puis, s’adressant au jeune homme tout rougissant :

 — Mme la duchesse de Freneuse.

Celle-ci fixa son regard sur les yeux du jeune homme, le regardant longtemps à ce point que le pauvre garçon, tout maladroit, offrit la main à Léone, tournant la tête de tous côtés.

Lorsque, après avoir salué, Léone et Louis furent entrés dans la maison, celle-ci dit :

 — Quel regard singulier a cette dame !

 — Oui, les plus beaux yeux du monde.

 — Il semble qu’elle vous regarde jusque dans l’âme.

 — Et elle y voit... l’œil est doux, calme, on dirait du velours.

 — Elle vous embarrasse en vous regardant ainsi.

On entrait chez Mme de Myrtille, et elle ajouta :

 — Oui, et je désire qu’elle ne vous regarde pas souvent.

 — Oh ! Léone, rien au monde ne pourra effacer votre image gravée là.

Léone s’assit sur un canapé. Louis poussa un coussin et vint se placer à ses pieds. Là, souriant, le regardant tendrement et glissant sa main mignonne dans ses cheveux, elle lui dit :

 — Ainsi, Louis, c’est bien arrêté... Vous partez ce soir... Vous vous occupez de cette liquidation... Sera-ce long ?

 — Oh ! la journée de demain.

 — Vous prévenez là-bas de votre départ, vous donnez congé et vous serez préparé ?...

 — Je serai de retour ici dans quatre jours... Mais vous ne serez pas prête...

 — Mais si... je ne veux pas qu’on se doute de rien... Le jour où vous reviendrez, je paie mon propriétaire, je solde mes domestiques, je fais porter tout ce qu’il y a ici à l’hôtel des ventes... et le soir même, n’emportant que le costume que j’aurai sur moi... suivant votre volonté... n’ayant plus rien du passé... nous partons pour nous embarquer.

Il se releva, la prit dans ses bras, et, d’une voix tremblante d’émotion, il dit en l’embrassant :

 — Je vais vivre mon rêve.

 — Louis, vous m’aimerez toujours ainsi ?

 — Oh ! toujours... Ne plus vous aimer, mais je serais un monstre d’ingratitude... Pour moi, pour me plaire, vous sacrifiez tout...

 — Et ce n’est pas là un bien grand sacrifice, mon ami.

 — Et regardez autour de vous, voyez-vous dans ces glaces, est-il possible de trouver plus belle, plus gracieuse ?...

 — Oh ! tout à l’heure vous avez remarqué que Mme de Freneuse avait de plus jolis yeux que moi.

 — Oh ! je n’ai pas dit cela ; j’ai dit qu’elle avait un regard lourd, obstiné.

 — Et des yeux de velours !

Cela était dit plaisamment, en minaudant, car elle se savait adorée. Elle reprit, fixant son regard doux sur les yeux du jeune homme :

 — Vous ne regretterez pas celle que vous avez quittée pour moi ?

Le rouge couvrit le visage de Louis, qui répondit :

 — Ne parlez pas de cela, c’est oublié... Vous le savez bien. Je quitte tout pour partir là-bas ; vous serez toute ma vie, et il nous faut cinq ans pour faire une grande fortune en menant la vie opulente.

 — Vous m’aimerez toujours ?

 — Je laisse ici toute une famille... je n’aurai que vous à aimer, Léone. Vous êtes si bonne... vous avez tout de suite compris mon rêve, et vous m’avez encouragé quand tout le monde me désespérait.

 — C’est que nous le partagions ensemble. Moi aussi, je rêvais de quitter ce Paris, où j’avais une position irrégulière, que ne pouvaient racheter ni mon honnêteté, ni ma conduite toujours réservée.

 — Nous aurions pu nous marier ici.. Vous ne le voulez pas...

 — Non, non, je veux fuir Paris d’abord... et en arrivant là-bas, nous nous marierons.

 — Léone, je ferai toutes vos volontés.

 — Vous êtes bon... et je vous aime.

Elle l’embrassa. Sous son baiser il se dressa et la prit dans ses bras. Elle se dégagea vivement et dit :

 — Chut. Parlons sérieusement... Attendez.

Elle entra dans sa chambre et en revint presque aussitôt, portant un petit coffret de chêne qu’elle plaça sur la table.

 — Qu’est cela ? fit-il.

 — Venez voir.

Elle ouvrit le coffret, plein jusqu’au bord, et le jeune homme s’écria émerveillé :

 — Ce sont vos bijoux !... Oh ! mais il y a là une fortune...

 — Oui, une petite fortune... Vous allez les emporter, je ne veux plus les revoir.

Et elle baissa le couvercle.

 — Je ne veux pas les prendre maintenant. Je reviendrai, si vous le permettez, à l’heure de mon départ, vers onze heures.

 — C’est cela...

 — Et demain, en arrivant, je les porte aussitôt, sans ouvrir la boîte, chez le marchand.

— Pourquoi ?

 — Je ne serai pas tranquille tant que l’affaire ne sera pas terminée, que les fonds ne vous seront pas remis.

 — Que vous êtes enfant !... Qu’avez-vous ?

 — Je suis tout honteux en pensant que c’est pour moi que sont faits tous ces sacrifices.

 — Ah ! si vous saviez, Louis, la joie que j’éprouve à me défaire de tout cela. En vendant bijoux, meubles, vêtements, il me semble que tout le passé s’efface, que je redeviens jeune fille...

Louis lui prit tendrement les mains et les couvrit de baisers, puis il dit :

 — Serrez ce coffret, nous devons passer la soirée ensemble ; nous allons aller dîner.

 — Oui... près d’ici, parce que nous reviendrons après, et vous le prendrez.

Elle rentrait le coffret dans sa chambre, et il répondit :

 — Nous irons où vous voudrez ; chez Ledoyen ?

 — Oui, c’est cela, afin que je puisse déjà ce soir, quand je serai seule, brûler toute ma correspondance.

Quelques minutes après, les deux jeunes gens étaient attablés chez Ledoyen ; ils causaient gaiement, faisant des plans d’avenir. Ignorants tous les deux ce qu’était le pays où ils devaient se rendre, ils en faisaient le paradis terrestre. Louis fit servir du champagne, malgré les protestations de Léone ; il voulait boire à leur voyage : il savait qu’elle aimait beaucoup ce vin.

Quand elle se leva de table, Léone eut besoin de s’accrocher amoureusement au bras de Louis ; ils allèrent passer une heure au café-concert et rentrèrent rue du Cirque. Déjà tout était éteint dans la maison. Le concierge éclaira un peu l’escalier, Louis était déjà au premier étage.

 — Sont-ils curieux, ces concierges, disait Léone, s’appuyant sur la rampe.

Ils entrèrent dans l’appartement, les domestiques étaient partis. Une veilleuse brûlait dans l’antichambre, une autre dans la chambre. Le jeune homme admirait sa compagne, charmé par la souplesse toute féline de son corps. Celle-ci, pour se mettre à l’aise, avait vivement retiré son chapeau, secoué ses beaux : cheveux, puis elle, avait dénoué son col et son corsage.

En se trouvant seul avec Léone, après un copieux souper dans cette douteuse clarté, Louis fut un peu troublé ; il dit pour parler :

 — On voit à peine ici... je ne sais où je suis...

En riant de sa gaucherie, elle lui prit la main et le conduisit vers sa chambre. En en franchissant le seuil, le jeune homme aspira avec délices le parfum qui s’en échappait, et il sentit comme une montée de vapeur à son cerveau ; il vit dans la demi-ombre le grand lit tout préparé par la femme de chambre ; les courtines de soie rejetées, les draps fins, les oreillers bordés de dentelles et embaumant, l’attiraient ; il lui sembla qu’il s’en dégageait comme une odeur d’amour... Léone lui tenait toujours la main, et cela le brûla et fit courir une fièvre en son corps. En tremblant, il lui prit le bras qu’il caressa ; elle parut s’abandonner, il la saisit dans ses bras, il l’embrassa ; puis, enhardi par la demi-obscurité, il la souleva, mais elle se défendit, repoussa ses mains, et ses petits doigts crispés déchirèrent les manchettes et en firent sauter les boutons.

 — Méchante, disait-il, cherchant à l’entraîner.

Elle se déroba en s’écriant :

 — Non, non !... Louis, laissez-moi... Je vous l’ai dit, je vous le répète, je ne vous appartiendrai que lorsque je serai votre femme.

Il resta un peu interdit. En disant :

 — Taisez-vous, Louis, soyez raisonnable, elle se dégagea, courut prendre, où elle l’avait caché, le coffret qui contenait les bijoux. Ayant hâte de parler pour changer les idées de son fiancé, elle dit :

 — Il est fermé... Voici la clef, et on l’ouvre ainsi...

 — Léone, je pars dans une heure seulement ; nous avons quelques minutes devant nous... Nous parlerons sérieusement tout à l’heure.

 — Je ne vous reconnais plus... Voulez-vous donc me fâcher ?

Elle disait cela d’un air étonné, mais point méchant, et il reprit :

 — Si vous saviez, Léone, quelle ardeur je sens en moi ; jamais je ne vous ai vue si belle, si désirable...

Elle le regardait absolument surprise de son audace : elle ne le croyait pas si entreprenant.

L’atmosphère de la chambre lui troublait le cerveau, la vue du grand lit y contribuait aussi ; puis, en entrant, nous l’avons dit, Léone avait ôté son chapeau, son manteau, et dégrafé son corsage. Il avait vu, lorsqu’il avait pris la jeune femme dans ses bras, la blancheur nacrée de ses seins, son col blanc, sa nuque qui appelait le baiser... Il avait senti sous ses doigts, à travers la soie de sa robe, palpiter sa peau ; il avait ressenti comme une caresse la souplesse de son corps ; il perdait la tête, il était dévoré de désir. Léone, en le voyant ainsi, lui parla sévèrement. Il ne l’écoutait pas. Elle se sauvait, il la poursuivait dans la grande chambre ; il lui. disait des mots étranges ; elle voulait ne pas entendre et se dégageait toujours.

 — Non, vous devenez fou !... Laissez-moi. Ce serait indigne, je me mépriserais moi-même... Je ne croirais plus en vous...

Il l’avait reprise dans ses bras et la couvrait de baisers pour répondre.

 — Grâce, Louis, laissez-moi !

 — Je vous aime... et je deviens fou en te sentant ainsi dans mes bras... Aujourd’hui ou dans huit jours... qu’importe, je t’aime....

 — Je ne veux pas ! C’est mal. Je n’aurais jamais cru cela de vous... Je vous en supplie, partez...

 — Léone... mais je t’aime... Tout à l’heure je partirai, mais avec le souvenir de tes baisers sur mes lèvres... L’amour me brûle, me dévore.

 — C’est indigne ! laissez-moi. Je souffre...

Ce fut une véritable lutte de plusieurs minutes. Il la traînait ; elle se débattait, il la pressait et devenait brutal. Elle s’écria :

 — Vous me frappez... monsieur, laissez-moi... C’est lâche, ça...

 — Non, Léone, non, tu es ma femme, je t’aime, et tu es à moi !

Elle voulut se dégager, mais il la prenait dans ses mains robustes. Ne pouvant y parvenir, succombant, elle jeta un cri de douleur ; il la souleva dans ses bras... et, se penchant sur elle, il l’embrassa ; il lui sembla qu’elle pesait plus, elle allait défaillir, elle était vaincue. Il la porta sur le lit.

Dans cette courte lutte, un meuble trop vivement heurté avait fait éteindre la veilleuse, plongeant la vaste chambre dans une nuit profonde. Les lourdes tentures étaient retombées et enveloppaient le grand lit ; le silence n’était troublé que par les battements monotones du balancier de la pendule... Onze heures sonnèrent !

II

LA FORTUNE ET L’AMOUR

Louis Villars était le fils d’un brave mécanicien, contremaître d’une grande usine des environs du Havre, unique enfant de bonnes gens qui ne vivaient que pour lui. On avait rêvé d’en faire un ingénieur. Le père, constamment occupé à l’usine, c’est la mère qui avait commencé l’éducation de l’enfant. A l’âge où les études sérieuses allaient commencer, la faillite de l’usine ruina les braves gens, et l’on dut chercher une place au petit Louis.

Élevé par sa mère, il se ressentait de cette éducation de femme ; il était doux, craintif... et naïf surtout, et cela semblait singulier pour un fort gaillard, vigoureusement bâti.

Lorsqu’il perdit sa mère, il quitta la maison paternelle pour venir s’installer au Havre. C’est là que, petit employé chez un grand armateur, il voyait se brasser des fortunes rapides. Il rêvait d’être un jour un de ces aventuriers. Il avait pensé au Brésil, à Rio-Janeiro ; mais, renseigné, il y avait renoncé. C’était un pays fini, exploité. Il avait pensé à la République Argentine, à Buénos-Ayres. Il descendrait pour s’enfermer dans les terres, et il trouvait des idées folles pour gagner de l’argent... A son bureau, des amis le plaisantaient. Il les croyait jaloux de lui. Son père, qui l’aimait, redoutait de le perdre, le dissuadait d’une semblable aventure. Lui se fortifiait dans la lecture de livres de voyages.

Il avait rencontré, rue de Paris, une jeune fille de vingt-deux ans, modiste dans un des magasins parisiens, Andrée Perret ; elle était orpheline et vivait honnêtement du produit de son travail. Il l’avait aimée, et, lorsqu’il lui avait déclaré cet amour, elle lui avait nettement répondu qu’elle ne l’écouterait que s’il avait l’intention de l’épouser. Nous avons dit que Louis n’était pas un hardi séducteur, c’était un garçon doux et candide ; charmé par l’honnêteté d’Andrée, il l’aima davantage : il convint de l’épouser. Il la présenta à son père, qui approuva et son intention, et son choix. Le père Villars se voyait vieillir et voulait voir ses petits-enfants.

Louis raconta ses rêves à Andrée : il ne voulait pas végéter toute sa vie dans la misère, il voulait faire une fortune rapide. La petite ouvrière fut absolument de son avis. Pour entreprendre ce qu’il voulait, il lui fallait une compagne dévouée. Tout de suite, Andrée dit qu’elle était prête à le suivre... Mais on cacha ce projet au père Villars. On fixa l’époque du mariage, et les deux amoureux travaillèrent avec ardeur tous les deux pour avoir de quoi faire le voyage... Il s’agissait de trouver un banquier qui s’intéresserait à l’affaire, — laquelle était des plus simples. Dans certains pays de l’Amérique du Sud, — et Louis les connaissait, — le bétail se donne. On tue les bêtes pour avoir la peau et on jette la viande. Il se rendait dans ces pays, achetait pour presque rien les animaux et les amenait sur pied en France... C’était simple comme eux, les deux pauvres. De là des bénéfices qui se chiffraient par des centaines de mille francs à chaque voyage.

Louis et Andrée gagnaient ainsi deux ou trois millions après leur repas en parlant de leur rêve au dessert. Mais il fallait avoir le banquier. L’armateur chez lequel Louis était employé avait répondu à sa demande en le menaçant de le remplacer s’il ne s’occupait pas plus sérieusement de son travail, et il avait haussé les épaules en qualifiant le projet de folle bêtise.

Cela ne découragea ni Louis, ni Andrée. Le jeune homme se disposa à venir à Paris chercher un banquier. C’est alors qu’il rencontra Léone, et nous savons ce qu’il advint.

Louis était follement amoureux de Léone ; il savait bien que, pour justifier son passé, une femme est quelquefois contrainte de mentir, et il jugeait que la jeune femme ne lui avait peut-être pas dit toute la vérité... Mais il se refusait à la connaître, si elle pouvait altérer les sentiments qu’il éprouvait.

Petit employé quand il menait le dimanche Andrée promener sur la jetée, quand la brise poussait les cheveux de sa fiancée sur son visage, il riait ; quand le vent, plus fort, soulevait sa pèlerine et l’entraînait, il la recevait dans ses bras gaiement, il la redressait et ne ressentait en lui nul frémissement.

Lorsque Léone, près de lui, laissait tomber son peigne ; lorsque, d’un mouvement de tête, elle rejetait ses beaux cheveux sur ses épaules, il en prenait une masse à pleines mains et y plongeait son visage ; il s’enivrait de leur senteur. Lorsqu’il pressait entre ses mains la taille de !a jeune femme, il sentait tout son être tressaillir et son cerveau s’enflammait... Léone avait été pour lui une révélation. Avec Andrée, il avait vu le ménage et sa vie abandonnée... avec Léone il devinait l’amour et ses sacrifices.

Dans le récit de sa jeunesse que lui avait fait la jeune femme, il avait, lui, rétabli ce qu’il croyait être la vérité. Pour Louis, Léone était une pauvre belle fille mal surveillée par des parents négligents et qui avait été séduite. Était-ce par le même homme qui l’avait enrichie ? Il ne le croyait pas, mais il lui paraissait cruel d’exiger cet aveu... Que lui importait ! En la courtisant, il lui avait dit qu’il ne consentirait jamais à laisser porter à sa femme des bijoux qu’un autre lui aurait donnés, qu’il aimerait mieux vivre dans un garni que de résider dans un appartement où un autre homme aurait vécu près d’elle.

Et aussitôt, dans un élan qui parut être un sacrifice spontané à son amour, Léone avouait :

 — La petite fortune que j’ai me vient de l’héritage de mon père ; le reste me fut donné par M. de Myrtille, je le rendrai... et je vous épouserai comme si je sortais de chez mes parents.

Léone partageait sa confiance dans ce qu’il allait entreprendre.

La courtisane trop connue avait hâte de retrouver le mystère dans une grande ville. Louis l’épousait, en faisait une bonne bourgeoise qui retrouvait à l’étranger ce qu’elle cherchait en vain à Paris : la considération et le respect.

Pour rompre avec Andrée, Louis lui avait écrit, puis lui avait dit que, pour tenter la grosse affaire, on ne lui prêtait de l’argent que s’il partait seul. Au retour, s’il réussissait, il se marierait. La pauvre petite s’était résignée, tout en remarquant qu’il était moins affectueux qu’autrefois. Peut-être la préoccupation de ses affaires en était la cause. En disant à Léone qu’il avait rompu, il mentait, il n’avait qu’ajourné. En renvoyant les dernières lettres reçues, il se préparait à en finir.

Il était résolu à lui dire la vérité et à rompre tout à fait, car il voulait présenter Léone à son père.

Le lendemain matin, à cinq heures, Louis descendait au Havre, portant à la main la valise dans laquelle était le précieux coffret. Il avait arrangé son temps, il rentrait chez lui pour se nettoyer, puis, aussitôt, il allait chez un vieux marchand de diamants hollandais, avec lequel il ferait rapidement l’affaire. Ayant touché, il se rendrait chez son patron. Sachant qu’on se préparait à lui donner congé, il prendrait les devants. Sur les fonds qu’il devait toucher, une somme lui était prêtée par sa fiancée pour les préparatifs du départ. Il en disposerait d’une partie pour Mlle Andrée, avec laquelle il voulait rompre dans la même journée. Puis il irait chez son père, resterait un jour avec lui, lui raconterait ce qu’il allait tenter, lui annoncerait son mariage, et il repartirait pour Paris chercher Léone.

C’est qu’il l’aimait plus maintenant ! quel bonheur dans sa vie ! quel rêve venait de s’accomplir... En fermant les yeux, en couvrant son visage de ses mains, il se retrouvait près d’elle, dans l’atmosphère troublante de sa grande chambre.

En sortant de la gare, il vit, grelottante et toute encapuchonnée, Andrée qui joyeusement courut vers lui.

Il resta tout interdit, stupéfié !

 — Ah ! vous voilà enfin.

 — Mais qui vous a dit que j’arriverais ce matin ?

La jeune fille le regardait en souriant et répondit un peu confuse :

 — Mon cœur... Vous ne m’embrassez pas...

 — Ah ! pardon, Andrée... vous voyant à cette heure... j’ai eu peur, un malheur.

— Non !

Ils s’embrassèrent et elle lui prit le bras, il était visiblement ennuyé ; mais Mlle Andrée, qui parut ne pas s’en apercevoir, lui dit :

 — Je ne veux pas mentir, Louis. Je sais que vous revenez toujours par ce train... et c’est le quatrième jour que je viens... attendre... et j’ai été joyeuse en vous apercevant, parce que vous étiez seul.

 — Avec qui vouliez-vous que je revienne ? demanda-t-il, très embarrassé.

 — Vous m’avez renvoyé deux lettres sans les ouvrir ; puis, vous m’avez dit qu’il ne fallait plus penser à nos rêves, qu’il fallait absolument que vous partiez seul...

 — C’est vrai... Andrée...

Il y eut un silence de quelques minutes, pendant. lequel les deux jeunes gens marchèrent, Louis les yeux baissés, Andrée le regardant en dessous.

C’est elle qui reprit :

 — Louis, j’ai voulu causer avec vous avant que vous ne voyez personne ici ; c’est pour cela que je guettais votre arrivée... Vous n’allez pas seulement à Paris pour vos affaires... Vous aimez quelqu’un là-bas, et vous ne m’aimez plus.

Il ne répondit pas et elle dit :

 — C’est vous qui sentez ainsi. Vous avez acheté des parfums à Paris ?

Louis devint tout rouge. Andrée continua :

 — Autrefois quand vous partiez c’était pour un jour, deux jours au plus... maintenant c’est quelquefois pour une semaine... et je sais que l’on doit vous remercier dans votre maison.

 — Oh ! je me moque d’eux... c’est moi qui partirai avant...

 — Louis, vous êtes un homme loyal, parlez-moi franchement.

Le jeune homme regarda la jeune fille, sembla hésiter ; puis comme prenant une résolution, il dit :

 — Eh bien, Andrée, tu as raison, il faut parler franchement... Tu es une bonne fille, bien dévouée, bien courageuse... Tu feras une excellente femme de ménage... Moi, je suis un braque, un fou, un aventurier, qui cherche la vie indépendante et qui, forcément, rendrai malheureuse celle qu’il aurait choisie... Au moment de réaliser ce rêve d’aventurier, je me suis bien interrogé, je me suis demandé si j’agirais bien en entraînant dans cette existence toute problématique une brave enfant, qui ne se sacrifie que par dévouement pour moi.

 — C’est bien là le motif de ce changement ?

 — Mais oui, fit effrontément Louis.

 — Eh bien, Louis... moi j’ai confiance en toi ; toi, tu as confiance en moi, marions-nous. Puis tu partiras seul, et moi je vivrai de mon travail et demeurerai près de ton père.

La proposition était nette et Louis dut faire un effort pour reprendre :

 — Non, je ne ferai jamais ça... c’est impossible.

Andrée, dont la voix tremblait, reprit :

 — Louis, ne mens pas, tu vas à Paris pour y voir la femme que tu aimes, tu as assez de moi et tu veux rompre.

Et elle fondit en larmes... Louis, ému, dit :

 — Voyons, Andrée, sois raisonnable... Tu ne comprends rien... Ce n’est pas mon cœur qui parle, c’est ma raison... Je t’aimais bien, mais c’était la misère pour la vie... tu le sais, ma place est perdue.

 — Oui, par la faute de celle qui vous attire à Paris.

 — En nous mariant tous les deux, c’est le malheur pour la vie.

 — Vous ne disiez pas ça quand vous ne connaissiez pas l’autre.

 — Je ne raisonnais pas, aujourd’hui mon bon sens me dirige...

Il n’osait pas dire la vérité, il ne voulait pas parler de son mariage. Il se bornait à parler de son entreprise.

 — Au moment de risquer ma vie... et l’argent des autres, je ne puis prendre une femme avec moi.

Andrée se redressa, essuya ses yeux, et le regardant fixement, elle lui dit :

 — Enfin, c’est vrai. Nous devons nous fâcher, vous le voulez. Vous m’aviez promis de m’épouser ; déjà le père Villars m’appelait sa fille. Vous reprenez votre parole.

 — Il le faut, ma chère Andrée... Mais tu trouveras, quand tu voudras, mieux...

 — Je ne vous demande pas de conseils... Vous êtes un ingrat, sans cœur. Depuis quelques jours, je me doutais de ce qui arrive... Les lettres que vous m’adressiez de Paris sentaient cette odeur de femme que vous avez après vous... Vous écriviez vos lettres chez elle, et tous les deux, vous vous moquiez de moi... Allez, Louis, suivez votre destin, cela ne vous portera pas bonheur.

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