Les Yeux verts, histoire fantastique, par H. de Saint-Georges

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au bureau du "Figaro" (Paris). 1872. Gr. in-8° , 57 p..
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Publié le : lundi 1 janvier 1872
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LES YEUX VERTS
HISTOIRE FANTASTIQUE
PAR
O. DE SAIM-GEORGES
PARIS
AUX BUREAUX DE L'ADMINISTRATION DU JOURNAL LE FIG-ARO
3, RUE ROSSINI, 3 /
18 7 2 ' _7 i
LES YEUX VERTS
HISTOIRE FANTASTIQUE
I
FREYSCHUTZ
J'avais un oncle. — Cet oncle avait un
chat.
Mon oncle adorait son chat, et n'aimait
que très modérément son neveu.
L'oncle jouissait de trente mille livres
de rentes et de soixante-dix ans.
Le neveu ne possédait que ses dix-sept
printemps.
Quant au chat, il avait atteint l'âge de
la plus extrême vieillesse pour les chats :
douze ans passés.
C'était le Mathusalem des matous !
Mon oncle se nommait le chevalier de
Saint-Harem.
Il était chevalier de Malte, ce qui lui
infligeait le célibat à perpétuité.
Voici son signalement :
Taille moyenne, nez aquilin, le teint
d'une momie, les lèvres minces, les sour-
cils épais !
Mais des yeux!... Oh! des yeux comme
vous n'en avez jamais vus, et comme j'es-
père bien n'en revoir jamais !
Ces yeux étaient verdâtres, d'un vert
cru, ardent, et que je ne peux mieux com-
parer qu'à ces boeaux de pharmacien
renfermant une eau limpide, et couleur
d'émeraude, auxquels un jet de gaz donne
l'aspect d'un gros scarabée lumineux,
mais dont le but réel ne peut être que
d'éblouir le piéton au milieu de l'pmbre,
et d'amener une foule d'accidents et de
fractures fort profitables à la docte con-
frérie des collègues de M. Purgon.
Je me rappelle que, tout jeune encore,
lorsque mon oncle fixait sur moi son re-
gard acéré comme une lame d'épée, j'é-
prouvais un trouble de coeur et d'estomac,
semblable à ce que nous cause une mer
houleuse, pendant une mauvaise tra-
versée.
Mon oncle était le plus calme des hom-
mes, pendant six mois de l'année, à l'épo-
que bénie par moi, son neveu, et par Ju-
non, sa vieille cuisinière, où la goutte
quittait les orteils du chevalier pour aller
prendre domicile chez ceux de ses amis et
connaissances.
Donc, six mois de paix et six mois d'o-
rages, de tempêtes, de colères, de blasr
phèmes, qui lui avaient valu la réputa-
tion d'un vrai suppôt de l'enfer, et ja-
mais réputation ne fut mieux méritée !
Son médecin même, enragé philosophe,
tout rembourré des axiomes de messieurs
Laharpe, Diderot, Helvétius et Voltaire,
se bouchait les oreilles, quand mon oncle
au milieu de se3 accès, défilait, ce que Ju-
non et moi nous appellions le chapelet
du diable.
Mon oncle se faisait alors apporter ses
deux auteurs favoris : Albert-le-Grand et
Paracelse.
Puis, il s'endormait régulièrement au
chapitre intitulé : Commentaires de Pij-
thagore sur la transmutation des âmes.
A quoi d'ailleurs lui eût-il servi de le
relire, il le savait par coeur depuis vingt,
ans.
Les doctrines du vieux Grec étaient les
siennes, il les prêchait à tout propos; il y
croyait avec une foi digue d'un meilleur
but, et ses convictions étaient telles, il les
appuyait sur de si singuliers exemples,
qu'elles avaient fini par atteindre ma
jeune cervelle et la vieille tête de la
pauvreJunon.
L'une des conséquences de la religion
pythagoricienne, chez mon oncle, était
d'abord une sympathie profonde pour
toute espèce d'animaux, quels qu'ils fus-
sent, depuis les plus innoceats jusqu'aux
plus nuisibles, les corps de ces intéres-
santes créatures, devant avoir tôt ou. tard,
selon lui, l'honneur de nous offrir l'hos-
pitalité après notre décès dans ce monde.
Mon oncle n'aurait pas tué une puce.
Et quand il excitait la voracité d'un de ces
maudits petits vampires, il se contentait
d'ouvrir sa fenêtr» et de confier son enne-
mie aux vents, qui se chargeaient de lui
trouver une autre destination.
Par suite de sa vénération pour tous
les animaux de la création, mon oncle
ne vivait que de farineux, de légumes et
de fruits.
Gomme ce régime cénobitique est tout
ce qu'il y a de plus favorable aux goût-
eux, le médecin de mon oncle l'approu-
vait fort.
Mais jugez ce qu'un estomac de dix-
sept ans devait souffrir d'une pareille abs-
tinence!...
Aussi, les jours de sortie du collège
étaient-ils de3 jours néfastes pour moi.
Aussi employais-je tous mes efforts pour
me faire mettre en retenue ces jours là;
et ma paresse aidant, je buvais facile-
ment la honte d'être sans cesse consigné,
et je me délectais avec le bouilli un peu
sec du pensionnat, en songeant aux épi-
nards, aux concombres et aux salsifis de
mon oncle le chevalier !
Mais voilà qu'un jour, un jour de va-
cances, jour de bonheur pour tous les
écoliers, et de jeûne pour moi, la vieille
ifonon, qui m'avait élevé et me voyait dé-
périr à la semaine, — me mit eu rapport
avec .une magnifique côtelette de veau à
laquelle je fis une cour si assidue, qu'en
quelques minutes j'en étais arrivé à ron-
ger voluptueusement l'os de ma bonne
fortune.
Quand une main longue et sèche, sai-
sissant ce dernier débris de ma pitance,
me l'arracha violemment, et la voix na-
ziliarde du chevalier me fit entendre ces
mots terribles :
— Mais, malheureux!... tu neiongesdonc
pas que tu peux un jour devenir veau toi-
même!
Toutes les superstitions dont mon oncle
avait bercé mon enfance me revinrent à
la mémoire.
Une histoire horrible surtout, celle où
le chevalier me racontait le soir, dans son
grand salon, éclairé par deux bougies cou-
vertes d'un sombre abat-jour, qu'il se
souvenait parfaitement d'avoir été Je boeuf
gras de 1789. Et il tressaillait de terreur
en énumérant ses tortures.
Arraché à son gras pâturage de Nor-
mandie, il était conduit triomphalement
à Paris.
Là, bien nourri, bien choyé, on le cou-
ronnait de roses et de pampres verts, puis
on le promenait au milieu d'une foule
immense qui poussait à sa vue des cris de
joie et d'admiration. Mais rentré dans sa
chaude étable, il entendit un soir, avec la
perception merveilleuse des âmes trans-
mutées, ld dialogue suivant, entre deux
magnifiques sauvages de son cortège, gar-
çons bouchers de leur état.
— T'as du bonheur, Pierrot, c'est toi
que l'inspecteur a chargé de donner le
coup de massue à l'animal. Ça te vaudra
quatre écus de six livres au moins.
— Plains-toi donc, Jérémie, tu auras la
chance de le saigner ; mais ne va pas te
tromper de côte : tiens, dit-il en s'appro-
chant de moi, et touchant mon vaste poi-
trail, c'est là, pas une ligne de plus ni
de moins.
A ce moment, continua le chevalier,
je compris tout, et je poussai un tel mu-
gissement, que mes deux bourreaux tom-
bèrent épouvantés sur ma litière.
— On dirait qu'il a compris, s'écria
Pierrot.
— Oh ! les bêtes ! ça vous a des pressen-
timents comme les hommes, répondit Jé-
rémie.
Le lendemain, nouvelle promenade :
la dernière, hélas !
Alors commencèrent les effroyables an-
goisses du condamné à mort.
Et d'abord, ma mangeoire ne fut pas
remplie.
— Ne lui donnez rien ce soir, avait dit
l'inspecteur en passant : la chair est
meilleure quand la panse est vide !
Puis vinrent les apprêts du supplice.
Mes belles cornes dorées, traîtreusement
attachées, mes pauvres jambes assujéties
à de solides anneaux de fer ;
L'entrée sinistre des sacrificateurs ;
La lourde massue tournoyant sur mon
front ;
Puis, un coup terrible, une douleur
énorme, inouïe, que je ressens encore en
y songeant...
Enfin ma chute sur la dalle, et la plus
v effroyable de toutes les souffrances, le
large couteau de l'opérateur pénétrant
dans ma poitrine ; et mon sang jaillissant
jusqu'à l'ignoble face de mon bourreau.
A ce dernier détail du récit de mon
oncle, je me souviens que je m'évanouis!
Et tout cela me revint à la pensée, lors-
que mon oncle prononça ces stupéfiantes
paroiss :
— Mais, malheureux, tu ne songes donc
pas que tu peux devenir veau toi-même !
Le soir de ce jour, je fus reconduit au
collège ; il fallut plus d'un grand mois
pour me décider à consommer ma maigre
portion de boeuf, et je ne le fis qu'avec de
violents remords, en me disant que si je
fusse né plus tôt, j'aurais pu manger mon
oncle !
Deux mots encore sur un personnage
important de cette histoire : le chat du
chevalier, que je vous ai signalé au com-
mencement de ce chapitre.
Il était gros, gras, noir, et portait le.
no ai de : Freyschutz.
Mon oncle l'avait baptisé ainsi en sou-
venir d'une vieille ballade allemande,
dont on a fait depuis un célèbre opéra.
Ce chat était bien le plus détestable ani-
mal qui se pût voir.
Câlin avec son maître seul, traître,
voleur, cruel, vorace, coureur, libertin.
Pas un vice ne lui manquait; et comme
le chevalier lui accordait une impunité
sans bornes, il n'y avait sorte da mauvais
tours qu'il ne jouât à la vieille Junon et à
moi.
Il mettait mon linge en charpie, bu-
vait le lait de mon déjeuner, déchirait
mes cahiers de classe, bouleversait la cui-
sine de notre vieille servante, griffait im-
pitoyablement tous ceux qu'il pouvait at-
teindre et n'épargnait que les souris de la
maison, à la grande joie de mon oncle,
dont elles rongeaient pourtant jour et
nuit toutes les provisions.
Quant à Junon, qui ne possédait aucun
des attraits de la fière déesse, sa patronne,
c'était une pauvre négresse, ramenée des
colonies depuis de nombreuses années par
M. de Saint-Harem.
Junon n'avait jamais connu l'amour;
mais elle éprouvait en revanche,toutes les
fureurs de la haine ! Haine sourde, pro-
fonde, féroce, qui l'aurait conduite au
crime, si la terreur que lui causait son
maître ne l'eût retenue dans sa ven-
geance !
Elle eût commis un chaticide I! car l'ob-
jet de sa haine était le damné Freischutz.
Elle l'eût empoisonné, précipité de son
sixième étage, fait bouillir tout vif dans
sa marmite et servi en gibelotte à son
maître, comme le sir de Vergy servit à
Gabrielle le coeur de son amant, si d'a-
bord le chevalier eût mangé des gibelottes,
et enfin, si elle avait eu le courage de son
forfait. Car n'est pas assassin qui veut,
cette aimable profession exige encore un
certain aplomb, dont fort heureusement
toutes les créatures humaines ne sont pas
douées, pour le bonheur et la sécurité de
leurs semblables !
Et maintenant, tous nos personnages
étant ainsi présentés, préparés et conscien-
cieusement exposés, je commence le récit
de cette étrange histoire.
II
MORT DE FfiEYSCHUTZ
Trois ans s'étaient écoulés.
Mon oncle que la goutte, l'âge et les
idées pythagoriciennes rendaient de plus
en plus taciturne, avait éprouvé le besoin
de se séparer de moi.
Ma jeunesse le gênait.
Mon rire frais et joyeux, qu'il entendait
parfois de sa chambre, quand je taqui-
nais Junon ou jouais quelque mauvais
tour au Freyschutz, agaçait les nerfs de M.
de Saint-Harem.
Je fus donc placé par lui chez Me Bri-
daine, avoué en première instance, rue da
la Harpe, 104, et je cumulai les deux ho-
norables professions de petit clerc et d'étu-
diant en droit. J'étais nourri, logé, chauffé,
éclairé aux frais de Me Bridaine.
Voici comment :
Logement. — Cabinet mal garni au
sixième étage.
Nourriture.— Pain sec au déjeuner;
eau à discrétion.
Biner —pour mémoire... ou à peu près.
Chauffé—parlesrayons du soleil en été,
par les tuyaux des cheminées du voisi-
nage en hiver; mais comme il n'y avait
pas de voisiuage, j'étais voué à une on-
glée perpétuelle dans cette bienheureuse
saison.
J'allais tous les dimanches jeûner chez
mon oncle, qui me remettait régulière-
ment cinq francs de pension par semaine.
Ces cinq francs-là me sauvaient littéra-
lement la vie, car ils servaient à me pro-
curer un complément indispensable aux
repas pantagruéliques de l'honorable
avoué de première instance.
Mais, un jour, la portière de mon pa-
tron, portée sur le budget de maître Bri-
daine, pour la somme de dix-huit franc*
cinquante centimes par mois, m'avoua
qu'elle n'avait pas un sol pour acheter du
bouillon à sa petite tille malade.
Je tirai de ma poche mon revenu heb-
domadaire, et le lui donnai.
6 —
Je passai cette semaine-là sur le ra-
deau de la Méduse !
Aussi, avais-je un appétit violent
quand je revins à l'octave chez M. de
Saint-Harem. Et tout en bénissant Par-
menlier de sa merveilleuse découverte,
je dévorai presque à moi seul l'énorme
plat du tubercule qui a classé le digne sa-
vant parmi les bienfaiteurs de l'humanité.
— A la bonne heure ! me dit mon oncle,
voilà que tu t'y fais ; les végétaux, mon
ami, c'est sain, c'est rafraîchissant ; et
puis, ajouta-t-il, en s'assombrissant tout à
coup, si tu dois être appelé quelque jour
à t'en nourrir, sous la forme que le destin
te donnera, ce sera chez toi une habitude
toute prise.
Freyschutz, par exemple,a dû être quel-
que gourmand célèbre dans sa précédente
existence, car il dédaigne son excellente
soupe au lait pour les bons morceaux des
cuisines d'alentour; et s'il parvient à dé-
rober quelque grasse volaille, tu remar-
queras que c'est toujours à l'aile qu'il
donne la préférence.
— Mais, me hasardai-je à dire, nos
âmes n'ont donc jamais pour refuge que
le corps des animaux miaulants, aboyants,
ruminants, rampants, bêlants, rugis-
sants, galopants, et autres de la création?
Ne doivent-elles jamais trouver des
domiciles plus nobles? des enveloppes
plus confortables et plus dignes d'elles?
~ Une puissance supérieure préside à
leurs destinées, me répondit le chevalier;
mais, généralement, la nouvelle vie dont
nous jouissons est en raison inverse de
celle que nous avons quittée.
On peut renaître tour à tour, esclave
ou roi, nègre ou blanc, on peut avoir la
beauté d'Adonis ou la bosse d'Esape, on
change même très souvent de sexe.
Xipharis, le sage Xipharis, renom-
mé pour ses vertus, nous dit Pytha-
gore, qui l'avait connu, devint plus tard
une célèbre courtisane, et comptait au-
tant d'amants qu'il y avait de perles à son
collier.
Ecoutez à ce propos, continua mon
oncle, l'étonnante histoire du Nabab et de
la Bayadère.
A ce moment, je poussai un cri d'ef-
froi... je venais de sentir une griffe aiguë
s'incruster dans ce qui aurait dû être la
partie charnue de ma jambe; mais la cui-
sine de mon oncle y avait mis depuis
longtemps bon ordre.
La douleur n'en fut pas moins si sen-
sible, que je me levai précipitamment de
table, et je vis le Freyschutz s'enfuir par la
fenêtre du rez-de-chaussée , tandis que je
regagnais ma chambrette.
Mon oncle, contrarié d'avoir été si
brusquement interrompu, rentra chez lui,
ce qui fit, mes chers lecteurs, que ni vous
ni moi ne saurons jamais l'étonnante his-
toire du Nabab et de la JBayadère.
Un drame terrible eut lieu ce soir-là
même, dans la pacifique maison du che-
valier de Saint-Harem.
Je venais de rentrer dans le modeste
cabinet, ou plutôt dans la mansarde (j'é-
tais voué aux mansardes) dont, malgré
mon exil, mon oncle m'avait laissé la
jouissance.
C'était là que je m'enfermais une partie
de mes jours de congé.
J'évoquais dans ma solitude les courts
instants de bonheur dont j'avais joui dans
mon enfance. Ma mère vivait alors, ma
mère, la seule créature qui m'eût aimé
ici-bas.
A huit ans j'étais orphelin, mais le sou-
venir de celle que je chérissais était inef-
façable pour mon coeur.
je m'étais entouré dans ma chambrette
de tous les objets dont j'avais hérité d'elle;
pauvres et saintes reliques, pour ma piété
filiale : un petit chiffonnier de bois de rose
près duquel elle travaillait, son portrait
peint par Boily, un peintre du premier
empire, dont le pinceau sans pitié, ne fai-
sait aucune grâce aux imperfections de
ses modèles :
Le nez rouge restait rouge, les petits
yeux ne s'agrandissaient pas.
C'est lui qui répondait un jour à un
client, implorant quelques touffes de che-
veux que lui avait refusées la nature : —
Très bien, je comprends, et vais mettre
une perruque à monsieur.
Mais Boily avait le don de la ressem-
blance; et, grâce à lui, je retrouvais ma
mère avec son regard plein de bonté, son
sourire indulgent, et ce charme attrayant
qui la rendait chère à tous les siens !
Bon Boily, que de fois je t'ai béni en
contemplant ton ouvrage !
Un de mes trésors, celui auquel je te-
nais le plus, était une ravissante tasse de
porcelaine de Sèvres : la tasse préférée
de ma mère, celle dans laquelle on lui
offrait ses boissons pectorales pendant sa
dernière maladie ; sa main tremblante la
prenait souvent de ma main d'enfant.
C'était là une preuve de confiance que me
donnait la pauvre malade, et dont j'étais
tout fier et tout heureux.
Au prix de mon sang, je ne me serais
pas séparé de cette tasse précieuse. Je ne
la regardais qu'avec un saint respect, et
mes yeux se mouillaient de larmes en
pensant aux chères lèvres qui l'avaient
touchée !
Le jour commençait à baisser lorsque
je me disposais à quitter mon réduit pour
retourner chez maître Bridaine, mon paT
tron.
— r —
Un orage sourd se préparait, le tonnerre
grondait au loin, de larges gouttes de
pluie cemmençaient à battre le toit de ma
mansarde, et "je songeais tristement à
l'immersion qui menaçait mon unique
habit, dans le long trajet de la place
Royale, au sommet de la rue de la Harpe,
où je demeurais.
Lorsque,au moment où je me préparais
à fermer mon étroite fenêtre en taba-
tière, un choc violent m'atteignit en pleine
poitrine, et je fus à demi renversé, stupé-
fait, étourdi par cette subite commotion.
Je n'en cherchai pas longtemps la
cause.
Freyschutz était assis au milieu de ma
chambre, et semblait rire de son mauvais
rire de chat eu contemplant ma mésa-
venture et ma mine ahurie !
Le souvenir cuisant et récent de son
coup de griffe, joint à son nouveau délit
sur ma personne, me causèrent une telle
colère que, saisissant ma badine de pro-
menade, je courus sur mon ennemi, dé-
cidé à lui administrer une vigoureuse
correction.
Freyschutz, devinant le châtiment qui
l'attendait, s'élança sur ma table, de là
sur mon lit, puis sur le petit chiffonnier
de bois de rose, renversant tout dans sa
course vertigineuse.
Cherchant enfin un refuge sur mon éta-
gère, où j'avais placé mes bibelots chéris
et mon trésor le plus aimé, la tasse de ma
pauvre mère, il la précipita sur le car-
reau de ma chambre où je la vis rouler
en débris.
Ma colère devint de la rage; éperdu,
hors de moi, je bondis jusqu'à mon en-
nemi, et au moment où il toucha le sol...
je lui lançai un si violent coup de pied,
que le pauvre animal fit deux tours sur
lui-même, poussa un plaintif miaule-
ment, et alla tomber à l'extrémité de ma
chambre, où il resta inanimé.
A cet instant, j'aperçus mon oncle sur
le seuil de la porte.
Pâle et tremblant, sas terribles yeux
verdâtres me lancèrent de tels éclats de
fureur que j'en fus épouvanté.
Il courut au Freyschutz, le saisit dans
ses bras, le pressa sur sa poitrine, fondit
en larmes et s'évanouit!
A la vue de ce douloureux spectacle,
une sueur froide inonda mon front.
Je restai quelques instants pétrifié par
la terreur; puis, je sortis de la chambre
et^ descendis rapidement l'escalier en
criant au secours et en appelant Junon...
— Mon oncle est là-haut, et se trouve
mal, lui criai-je.
— Ah bah 1... Et pourquoi?
— Freyschutz est mort, et c'est moi qui
l'ai tué.
— Bonté du ciel, dit Junon, vous avez
fait là uh beau coup ! Mais n'importe, le
gueux de chat n'a que ce qu'il mérite.
J'avoue que, dans ce moment, le propos
de Junon me parut barbare ; j'avais en-
core sous les yeux la courte et doulou-
reuse agonie de ma victime, le chagrin
de mon oncle que je privais de sa meil-
leure affection, les larmes qu'il venait
de répandre, les seules que je lui eusse
jamais vu verser, enfin la dangereuse
secousse qu'il devait à ma brutalité.
Un instant je voulus remonter vers lui,
me jeter à ses pieds, implorer mon par-
don; mais je me rappelai le regard plein
de haine qu'il avait lancé sur moi.
Mon coeur faiblit, le courage me man-
qua et je me précipitai hors de la maison,
éperdu, presque fou, bourrelé de remords,
marchant au hasard, heurtant tous ceux
que leur mauvais sort plaçait sur mon
passage, et n'ayant plus qu'une idée fixe,
fuir le plus vite possible d'une demeure
où je laissais la mort et le désespoir !
La nuitétait venue, l'orage grondaitdans
toute sa force, le tonnerre roulait sans
interruption; de pâles éclairs blanchis-
saient par instant les dalles des trottoirs ;
puis tout retombait dans une obscurité
complète.
Une pluie torrentielle changeait les
ruisseaux en lacs boueux.
Au milieu de cet affreux cataclysme, la
tête nue, mes pauvres habits ruisselant
d'eau glaciale, rien ne m'arrêtait, et,
comme le juif Ashavérus, poursuivi pat'
l'épée de Fange exterminateur, je mar-
chais toujours!
La fatigue et le froid finirent par apai-
ser un peu l'espèce de délire qui s'était
emparé de moi.
Je m'arrêtai cherchant à reconnaître
l'endroit où je me trouvais.
La Seine coulait à mes pieds, une voûte
sombre surplombait ma tête : — cette
voûte était celle de i'Arche-Marion.
Comment et par quel chemin étsis-je
arrivé-là? ce fut un éternel mystère dont
je ne me préoccupai jamais.
Je réfléchis alors... ou plutôt je me sou-
vins.
Il me sembla que je sortais d'un long
sommeil, et comme toujours, à l'instant
du réveil, les tristes événements qui noua
accablent, se présentent à notre esprit
avec une clairvoyance cruelle, mes mal-
heurs et leurs conséquences m'apparurent
à la fois, rapidement, violemment, comme
s'ils eussent attendu que la porte des
songes fût fermée pour venir m'apporter
leurs tristes réalités.
Je me vis bauni pour jamais de la pré-
sence de mon oncle.
Mon patron, dont le chevalier de Saint-
Harem était le client, ne me garderait
certes pas chez lui, dans la crainte de lui
déplaire, et j'allais me trouver sans ar-
gent, sans abri, privé même du modeste
ordinaire de maître Bridaine, seule res-
source désormais de mon juvénil appétit,
un violent désespoir me saisit.
La Seine était là, baignant mes pieds
meurtris; le sombre murmure des flots
semblait m'appeler.
Un instant de résolution, et mes cha-
grins, mes inquiétudes, mes jours mal-
heureux, ma misère prochaine, tout s'en-
gloutissait avec moi !
Je fis un pas vers le gouffre... J'allais
m'y précipiter; lorsqu'un gémissement
douloureux frappa mon oreille... puis un
second, plus déchirant que le premier !
L'accent de ce gémissement n'avait rien
d'humain, mais il était empreint d'une
telle souffrance, d'une si poignante
terreur que je sentis naître un violent
désir de venir en aide à la créature quelle
qu'elle fût, qui sollicitait un sauveur.
L'oreille tendue, je tâchais de devi-
ner d'où partaient ces sons plaintifs. Les
yeux fixés sur la nappe d'eau où se mirait
alors une lune blafarde, j'essayais en vain
de découvrir celui dont les cris de détresse
arrivaient jusqu'à moi.
Lorsque, à quelques brasses de la rive,
se montra tout à coup, une tête qui me
parut monstrueuse; la tête seule dominait
la surface de l'onde, et j'allais peut-être
distinguer à quelle créature elle apparte-
nait, quand la lune venant à se voiler en-
veloppa le fleuve d'une profonde obscu-
rité' et fit tout disparaître à mes yeux.
III ,
UNE RÉSURRECTION
Je restai quelques instants en proie à
une vive anxiété, mais les nuages se dis-
sipèrent, une pâle clarté se joua sur les
eaux... et l'être, que le trouble deme3 es-
prits m'avait empêché de reconnaître,
m'apparut alors sous sa forme naturelle,
et je souris presque de tout le fantastique
dont mon imagination l'avait entouré.
C'était tout simplement un énorme
chien barbet, s'épuisant en vains efforts
pour regagner la terre, et qu'une dévia-
tion du courant rapprochait de la rive.
Et moi qui voulais me détruire, moi dont
le fleuve me semblait la seule ressource
à mes maux, je me sentis plein de com-
passion pour le pauvre animal qui dispu-
tait sa vie à ces flots, où j'étais prêta
m'élancer.
Je sautai dans un bachot amarré au ri-
vagei Je détachai la chaîne qui l'y rete-
nait, et saisissant une gaffe destinée à re-
pousser la frêle embarcation loin de la
berge, je gagnai le large dans la direc-
tion où le barbet venait à moi.
Une éclaircie se fit dans le ciel ; et, à
cette clarté subite, je pus distinguer le
malheureux animal à quelques brasses
du bachot.
Je lui tendis la gaffe à laquelle il se
cramponna avec cet instinct de conserva-
tion que partagent tous les êtres en
danger.
Je l'attirai à moi, le saisis par un épais
collier qu'il portait, et parvins avec un
effort pénible à le faire entrer d ans le ba-
chot... que je ramenai à terre.
— Ah ! c'est donc vous, monsieur le
rôdeur de rivière, qui vous promenez
dans nos bachots, sans la permission de
leur maître, me dit en «'avançant une
sorte de colosse, marinier du port, dont
la barque servait sans doute aux trans-
ports et aux chargements des bateaux de
charbon.
— Excusez-moi, lui répondis-je en lui
montrant mon quasi-noyé, je n'ai pu ré-
sister au désir d'arracher à la mort cette
pauvre bête, qui se rendait tout droit aux
filets de SaintCloud.
— On ne donne pas de médaille pour
ça, reprit le colosse ; mais c'est égal, c'est
gentil ce que vous avez fait là, et je vous
pardonne ; sauver un chien, ça vaut quel-
quefois mieux que de sauver un homme.
— Ah ! ça ! continua-t-il, faites y donc
rendre ce'qu'il a bu de trop, ou vous allez
le voir enfler comme une baleine et cre-
ver comme une mouche.
Et, tout en parlant, il saisit l'énorme
chien par la queue, et lui tint quelques
instants la tête en bas, jusqu'à ce qu'il le
vit rejeter par la gueule et par les na-
seaux tout ce qu'il avait absorbé dans ce
périlleux voyage.
— Là, v'ià qu'est fait; étendons-le
'maintenant sur le sable, et versez-lui
dans le gosier quelques gorgées de cette
vieille eau-de-vie de grain; ça ferait re-
venir un mort, et celui-là n'est qu'à
moitié trépassé.
Et il me tendit sa gourde, dont je fis
l'usage qu'il m'indiquait.
Le barbet dressa les oreilles, poussa un
sourd jappement de bien-être,secoua l'eau
qui mouillait son épaisse toison, fit un
effort pour se remettre sur ses pattes, et
retomba lourdement.
Mais le courageux animal renouvela sa
tentative. Cette fois il resta debout, vint
se serrer contre moi, comme s'il se cher-
chait un refuge, me regarda quelques se-
condes de ses gros yeux clignotants et me
lécha les mains.
9 —
— Pauvre bête! dis-je très ému, ou-
bliant le marinier qui m'écoutait, tu te
donnes à moi, je te prends; mais comment
te ferais-je vivre, quand je n'ai pas de
quoi vivre moi-même, quand j'allais me
précipiter dans ce fleuve dont je t'ai tiré?
— Ah! ah! s'écria l'homme du port, eh
bien ! j'en apprends de belles. Comment,
mon gaillard, vous aussi vous alliez ser-
vir un plat aux poissons de la Seine?
Voyons, voyons, vous êtes jeune, vous
me paraissez fort et bien bâti ; que diable
alliez-vous faire là-dedans? La misère, le
désespoir ; le travail vous manque. C'est
cela, n'est-ce pas?
Tout interdit d'avoir révélé ainsi mon
triste secret devant cet homme, je fis un
signe de tête pour toute réponse à sa
question.
— Eh bien, là, c'est bête. Et puis c'est
mal, confinua-t-il. Il n'y a que les lâches
qui ne savent pas supporter le malheur.
Allons, mon garçon, du courage ; vous
avez bon coeur, sans ça vous n'auriez pas
sauvé ce pauvre animal. Un bon coeur,
ça me donne toujours confiance, à moi...
Tenez, dit-il, en sortant de sa vareuse
une vieille bourse de cuir; il y a là-de-
dans ma paye de la dernière quinzaine.
Ça vous tirera d'affaire, au moins quant
à présent : le bon Dieu fera le reste. Ah !
prenez, ajouta-t-il, en me voyant repous-
ser la bourse qu'il m'offrait; grâce au
ciel, nous sommes à notre aise, ma
vieille femme et moi ; si vous voulez me
rendre ça quelque jour, vous demande-
rez sur le port le père Bonnefoi, déchar-
geur... Tous les camarades vous-diront
mon adresse.
Et, laissant tomber la bourse à mes
pieds, il se mit à courir sur la grève et
disparut bientôt au milieu de l'obscu-
rité que de sombres nuages avaient ra-
menée.
J'essayai de le suivre ; mais la fatigue,
l'épuisement causés par tant d'émotions
avaient anéanti mes forces. La bourse
était toujours là, sans que j'osasse la re-
lever. Mais un rayon d'espoir traversa
mon coeur.
— Tout cela, me dis-je, est providen-
tiel ! Si j'existe encore, c'est que le ciel
l'a voulu !
L'argent que m'offre si noblement ce
brave ouvrier me défend désormais d'at-
tenter à mes jours, et je dois vivre pour
être digne de son bienfait.
D'ailleurs, il me l'a dit : se tuer est
une lâcheté ; essayons donc ce terrible
combat de la persévérance et de l'énergie
contre l'infortune.
Tant de gens ont soutenu cette lutte
inégale. Pourquoi ne serais-je pas vain-
queur ? Pourquoi ne trouverais-je pas en
moi les armes qu'une saine éducation m'a
données , et que rendront plus fortes et
plus sûres les malheurs et les privations
de ma jeunesse?
Cette généreuse résolution me ranima
spontanément.
Je quittai la borne de pierre où la las-
situde m'avait contraint de m'asseoir. Et
ramassant la bourse du marinier...
— Aumône, soit, me dis-je; celle-là est
si noble et si touchante que je n'en rougis
point.
J'allais m'éloigner et chercher à re-
trouver mon chemin, quand le barbet,
qui ne me perdait pas de vue, saisit vive-
ment la basque de mon habit en pous-
sant un aboiement douloureux.
— Viens, viens, mon pauvre compa-
gnon, m'écriai-je en le caressant, je ne
t'abandonnerai pas.
Et il me suivit jusqu'à la rue de la
Harpe, sautant et gambadant autour de
moi.
Après maints détours, je regagnai as-
sez péniblement la maison de maître Bri-
daine, et mon modeste logis.
Je venais de me jeter sur ma dure cou-
chette.
Le barbet tombant de fatigue s'était en-
dormi dans un coin.
— Pauvre animal, disais-je en le regar-
dant, le froid carreau de ma chambre est
un lit bien dur pour toi; mais il vaut tou-
jours mieux que celui dont je t'ai tiré!
Je m'assoupis bientôt, et j'eus un horri-
ble cauchemar !
Il me semblait qu'un énorme poids pe-
sait sur ma poitrine... Je faisais de prodi-
gieux et inutiles efforts pour le repousser.
Tout à coup, je sentis une effroyable
morsure à ma joue droite, — je poussai
un cri de douleur, et j'aperçus alors Freys-
chutz, accroupi sur moi, et lampant avec vo-
lupté le sang qui s'échappait de ma plaie.
Le basset, debout, immobile, les deux
pattes placées sur ma couchette, me re-
gardait avec compassion, et des larmes
tombaient silencieusement de ses deux
gros yeux ronds.
J'éprouvais un affaiblissement graduel
pendant cet horrible supplice; la vie sem-
blait n'attendre plus que quelques nou-
velles succions de mon ennemi pour me
quitter, lorsqu'un coup violent ébranla
ma porte.
Je m'arrachai à ma torpeur, et me dres-
sai sur mon lit...
L'affreux fantôme disparut !
Le cauchemar s'évanouit, et je jouis
alors de ce bien-être immense que l'on
éprouve au réveil, après les hallucina-
— 10
tions d'un effroyable rêve ; mais ce rêve
avait un tel caractère de vérité, je m'étais
senti si péniblement étouffé sous l'hor-
rible félin qui mtoppressait... Ses dents
aiguës pénétrant dans ma chair m'avaient
causé une telle douleur, que je portai la
main à ma joue pour y chercher ma
blessure, tout surpris et à la fois tout
heureux de ne pas la retirer humide du
sang dont je me croyais couvert.
Qui nous dira les secrets du rêve, ses
causes, son origine ? qui nous dira d'où
provient cet état anormal où le som-
meil nous plonge?
Les labeurs dé la digestion, la surexci-
tation du jour, un état maladif et ner-
veux?.. Mais pourquoi les tableaux les
plus sinistres se présentent-ils parfois à
nous, quand rien n'a troublé ni le moral,
ni le physique de notre organisme, quand
rien n'en a dérangé l'équilibre, quand
notre conscience est tranquille, notre
santé parfaite, et que les joies de la vie
nous entourent ?
Pourquoi la persistance du même rêve
pendant plusieurs nuits consécutives?
Un homme des plus honorables que j'aie
connus se voyait régulièrement exécuté en
place de Grève, entre quatre et cinq heu-
res du matin.
Et cela dura trois mois.
Sont-ce des souvenirs d'une autre vie,
ou les pressentiments d'une vie à venir
que le sommeil nous apporte ?
On a souvent et fort niaisement expli-
qué les songes depuis Joseph, le fils de
Jacob, jusqu'à mademoiselle Lenormaad,
la tireuse de cartes de l'impératrice José-
phine. De prétendus dévias ont donné la
clef des visions de la nuit : cela n'a servi
qu'à troubler la cervelle d'une foule de
vieilles femmes et à engraisser la loterie,
cette trouvaille du malin Casanova, qui
fit de plus gros bénéfices que tous ses
adeptes à ce jeu de hasard, car il joua sur
les gros numéros de la vie : la faiblesse et
la cupidité humaine. Bonnes loteries, celles-
là, où les intrigants et les fripons gagnent
presque toujours le quine à coup sûr.
Ma porte fut ébranlée de nouveau par
les poings de mon visiteur nocturne, et la
voix chevrotante de ma portière me fit
entendre ces mots :
— Une lettre qui vient de chez votre
oncle. — On dit que c'est pressé...
J'ouvris aussitôt; et, à la lueur d'une
chandelle fumeuse, je déchiffrai pénible-
ment ces lignes, dont l'auteur semblait
avoir deviné le style télégraphique.
— Oncle au plus mal. — Médecin déses-
père. — Moi, affligée beaucoup...— Vous,
venir bien vite. — Lui, s'en aller bientôt.
— Servante à vous, Junon.
Cette lettre me causa une si violente
émotion que je retombai sur mon lit,
sans pouvoir prononcer une parole.
— Eh bien ! eh bien ! qu'est-ce que vous
faites là ? reprit ma concierge ; et elle
ajouta, par manière de consolation : Si
vot' oncle est si malade que ça, c'est qu'il
veut vous bénir avant de fermer l'oeil, le
pauvre cher homme !
IV
Je descendis rapidement, et repris le
chemin de la place Royale.
Ce quartier si triste pendant le jour est
un sombre désert la nuit.
Ces basses et massives arcades sous les-
quelles brillaient jadis les torches de la
suite des courtisans de Louis XIII,étaient
à peine éclairées alors par quelques sor-
dides réverbères dont les lueurs rougeâ-
tres augmentaient l'aspect sinistre de ces
galeries.
Les Cinq-Mars, les de Thou, les Marion
Delorme étaient remplacés par quelques
citadins attardés, regagnant leurs anti-
ques demeures.
J'atteignis la maison du chevalier de
Saint-Harem, située au fond de la cour
d'un ancien hôtel...
Tout était triste chez mon oncle : le
bâtiment qu'il occupait, les tentures d'an-
ciennes tapisseries qui couvraient les
murs de son appartement, le large et froid
escalier par lequel on y montait.
Quelques copies de Murillo, à'Hermosa
le vieux, de Zurbaran représentant de lu-
gubres sujets, étaient pendues çà et là,
dans les pièces qui précédaient la cham-
bre à coucher de mon oncle, et se trou-
vaient en parfaite harmonie avec ce som-
bre logis.
Mon coeur battait violemment en gra-
vissant les marches qui aboutissaient au
salon du chevalier.
La vieille Joenon m'y attendait.
— Chut! me dit-elle, en me désignant
la chambre de M. de Saint-Harem. Ecoutez!
J'entyndis alors un murmure sourd, mo-
notone, régulier, caverneux,qui venait de
cette chambre.
— Il râle! continua la négresse; c'est
comme ça depuis une heure. Le docteur
l'a quitté en me prévenant qu'il n'avait
plus rien à faire ici, mais qu'à tout hasard
il repasserait vers minuit.
— Et d'où vient donc cette maladie su-
bite? m'écriai-je ; qui a pu mettre le che-
valier dans un pareil état?
— Vous! me répondit Junon. La dou-
leur que lui a fait éprouver la mort du
Freyschutz a provoqué une congestion,
c'est, je crois, le mot qu'a dit le médecin;
la goutte lui est remontée dans l'estomac;
11
nous l'avons transporté sur son lit, et
c'est bien, je pense, la dernière nuit qu'il
y couchera.
— Et vous le laissez seul ? dis-je à la
servante, avec une vive colère; et per-
sonne auprès de lui pour le soulager,pour
le sauver peut-être !
— Si fait, reprit Junon, il y a quel-
qu'un près de lui.
— Quelqu'un, et qui donc ?
— Son damné da chat, répondit la né-
. grosse avec un rire de démon. « M. le
chevalier n'a pas voulu s'en séparer, et
ils sont là tous deux, le chat sur un ca-
napé et le maître dans le lit. »
Je repoussai la négresse avec un geste
d'horreur et de dégoût, et j'entrai préci-
pitamment dans la chambre de mon oncle.
Cette chambre avait un aspect funèbre!
Elle était froide et silencieuse comme un
tombeau.
Au fond, une vaste alcôve drapée d'un
lampas fané.
C'est dans cette alcôve que se mourait
le chevalier de Saint-Harem.
Au moment où je m'en approchais, le
râle de la mort s'arrêta subitement;
il ouvrit les yeux et me reconnut ; un
éclair de raison illumina son pâle visage,
mais en même temps, il s'y peignit une
telle expression de colère que je reculai
saisi d'effroi.
— Venez, monsieur, me dit-il d'une
voix étranglée par la maladie, venez
contempler votre ouvrage. Voilà où votre
brutalité m'a conduit; je sais bien qu'un
esprit fort comme le vôtre n'admettra pas
que la perte d'une misérable créature
comme celle-ci (et il me montrait le cada-
vre de Freyschutz placé sur une chaise
longue en face de son lit) puisse causer
une si violente secousse qu'elie amène la
mort de celui qui la ressent.
Mais moi, qui ne suis qu'un vieillard sim-
ple de coeur et d'intelligence, j'ai le bon
sens de ne m'attacher qu'à ceux qui m'ai-
ment. Or, cet animal m'aimait, il n'aimait
que moi, hargneux pour tout le monde,
bon et affectueux pour son maître seul...
Vous le saviez; vous saviez qu'il était
ma consolation dans les peines de l'exis-
tence, que sa vue et ses caresses appor-
taient un soulagement à mes cruelles
souffrances; et sans égard, sans pitié, pour
celui qui fut votre second père, vous avez
la cruauté de donner la mort au pauvre
être qui lui faisait encore aimer la vie !
Oh ! c'était là une grande faiblesse de ma
part, n'est-ce pas ?
Plus que cela, de la démence peut-être.
Eh bien ! il fallait alors me faire enfermer
comme fou, et non pas me donner une
commotion qui me tue !
Une subite suffocation lui coupa la pa-
role, sa respiration s'arrêta et sa tête re-
tomba sur l'oreiller.
Je crus que mon oncle expirait; je m'é-
lançai vers lui, je le pris dans mes bras
pour le soutenir, mais il me repoussa
brusquement ; son regard reprit tout à
coup son éclat effrayant.
— Ecoutez, me dit-il en faisant un
pénible effort. J'atteads de vous un der-
nier service. 0 livrez ce secrétaire... Pre-
nez dans le tiroir du milieu une enveloppe
cachetée de noir que vous m'apporterez.
J'obéis automatiquement au chevalier,
et lui remis le pli qu'il me demandait.
— Monsieur, reprit-il, ceci est mon tes-
tament. Je vous fais par cet acte mon uni-
que héritier, je vous lègue toute ma for-
tune, me3 rentes, mes biens, cet hôtel que
j'habite, environ trente mille livres de
rentes.
— Ah! mon oncle, m'écriai-je, tant de
bonté!...
— Ne vous pressez pas encore de me
remercier, ajouta M. de Saint-Harem avec
un sourire si perfide et si méchant qu'il
s'est gravé dans mon souvenir comme
une des plus douloureuses impressions de
ma vie.
Ce testament fut fait à une époque
où je croyais encore à votre affection
pour moi; j'avais compté que mes bien-
faits, l'éducation que je vous ai donnée,
les soins paternels que j'ai pris de votre
enfance, me vaudraient de votre part une
reconnaissance sincère et durable.
— Mais vos bienfaits seront éternelle-
ment présents à ma mémoire et à mon
coeur, lui dis-je avec une vive émotion.
— Et comment avez-vous reconnu ces
bienfaits? en repoussant mes convictions
— et le chevalier pâlit excessivement en
prononçant ces mois — en abrégeant mes
jours, par l'action cruelle que vous venez
de commettre !
Monsieur, continua-t-il en s'animant
de plus en plus, je ne sais ce que devien-
dra mon âme, j'ignore quelle nouvelle
existence lui est réservée; mais soyez
certain « que ma haine pour vous sur-
vivra constamment et sans relâche à la
mort dont je vais être la proie ». Et quant
à ma vengeance dans ce monde, je puis
du moins la satisfaire, en anéantissant ce
testament...
... Et, joignant le geste à la menace, il
saisit l'acte qu il avait laissé tomber sur
son lit, et il s'apprêtait à lé déchirer
quand un spasme nerveux sépara ses
mains tremblantes.
Un cri rauque et déchirant s'échappa
de sa poitrine, ses yeux se fermèrent... il
était mort.
Mes jambes fléchirent sous moi; j'arti-
culai quelques mots de douleur à travers
mes larmes, et je tombai à genoux près du
corps de cet homme qui m'avait maudit à
sa dernière heure, mais avec qui dispa-
raissait mon seul lien de famille, le der-
nier de ceux auxquels me rattachaient la
nature et le sang !
Tout à coup, je me relevai; j'avais cru
entendre, non, j'avais entendu un soupir,
et, si léger qu'il fût, j'étais bien sûr de ne
m'être pas trompé.
— S'il vivait, me dis-je, si ce que je
prenais pour la mort n'était qu'un af-
faiblissement, une syncope, une léthar-
gie. Je sonnai violemment. Junon accou-
rût ; un homme la suivait.
Cet homme était le docteur qui, fi-
dèle à sa parole, venait s'assurer que son
fatal horoscope s'était réalisé !
— Voyez, voyez, examinez, lui criai-je,
dès que je l'aperçus... peut-être quelque
espoir nous reste-t-il! Peut-être mon
oncle existe-t-il encore ! Le médecin s'ap-
procha, mit la main sur le coeur du che-
valier.
Le coeur ne battait plus !..
Puis, il prit un miroir, l'appuya sur
les lèvres de M. de Saint-Harem.
La glace du miroir ne fut pas ternie :
Votre oncle n'est plus, me dit-il, c'est
un honnête homme de moins; j'avais en
lui un généreux et bon client, et vous
perdez un parent, qui vous a tendrement
aimé ! » Il me fit ses adieux et s'éloigna.
— Sortez, dis-je à Junon; je veillerai
cette nuit auprès du corps de M. de Saint-
Harem.
Alors je me trouvai seul dans cette
triste chambre qu'éclairait faiblement
une lampe placée sur la cheminée.
Je m'assis dans le large fauteuil où le
chevalier faisait habituellement sa sieste.
Ce fauteuil touchait au lit de mon on-
cle, et je sentis un frisson de terreur en
rencontrant la main du chevalier, dont le
bras dérangé par l'expertise du docteur
pendait hors de la couchette.
Je rassemblai tout mon courage et re-
plaçai près du corps ce bras dont un
froid glacial commençait à s'emparer.
Mais un autre devoir bien autrement
pénible me restait à remplir !
Des coeurs amis l'avaient accompli en-
vers ma mère, c'est moi qui devais m'en
charger avec mon seul parent.
Ce devoir, dernier adieu de la créature
vivante à la créature morte, consistait à
lui fermer les yeux, antique usage qu'a
chanté le psalmiste, et que le rite catholi-
que a consacré.
A cette pensée, je me sentis pâlir et
trembler; ces yeux, dont je n'avais jamais
pu supporter l'éclat, j'allais tirer sur
eux les sombres voiles de l'éternité.
Je priai, j'implorai de Dieu îa force
d'accomplir cette pieuse mission, et je
m'avançai près du lit, plus fort et plus
rassuré.
Mais la mort avait déjà commencé son
oeuvre; l'oeil terne et vitreux du chevalier
ne m'inspira qu'une profonde pitié.
J'abaissai respectueusement les pau-
pières du défunt.
Mais quelle ne fut pas ma surprise en
voyant ces paupières se relever sous ma
main, comme si la volonté du mort les
eût fait agir !
Deux fois ma tentative eut le même
résultat; puis, à la seconde, il me sembla
que l'oeil s'élargissait considérablement,
que la pupille se dilatait, et que le re-
gard du chevalier allait percer les nuages
opaques qui l'enveloppaient...
Une nouvelle frayeur s'empara de moi,
et je retournai vivement me blottir dans
le fauteuil que j'avais quitté.
Le sommeil, ce tyran impérieux, aux
lois duquel nul ne peut se soustraire,
vint mettre un terme à tant de poignantes
émotions...
Je dormis quelques minutes ou quel-
ques heures peut-être, je l'ignore ; mais,
lorsque je m'éveillai, la lampe avait cessé
de brûler, et la chambre du mort était
plongée dansla plus complète obscurité...
D'épaisses ténèbres m'entouraient, et
dans le premier trouble du réveil je ne
pus d'abord me rendre compte de l'en-
droit où je me trouvais, ni des événe-
ments qui s'y étaient passés.
Peu à peu la mémoire me revint, et
avec la mémoire toutes les terreurs que
j'avais ressenties m'assaillirent à la fois.
Le physique souffrait chez moi autant
que le moral; je grelottais dans mes vête-
ments encore humides, mon corps était
glacé, ma tête en feu; mon sang ne cir-
culait plus, le sinistre silence qui régnait
autour de moi m'étouffait, l'air me man-
quait.
Ma respiration saccadée, intermittente,
devenait à chaque instant plus pénible
et plus difficile.
J'avais la volonté de sortir de cet ap-
partement lugubre, et mes membres pa-
ralysés m'y retenaient malgré mes efforts.
Tout à coup le silence fut troublé par
un bruit étrange... une sorte de gratte-
ment comme celui que produirait l'ongle
sur une étoffe de soie.
Puis tout se tut !
13 —
Quelques secondes après, le même
bruit recommença, mais plus fort, plus
précipité.
Cherchant à percer l'ombre, je dirigeai
mes regards du côté d'où partait ce bruit.
Un mortel effroi me saisit ! Je venais
d'apercevoir à quelques pas de moi, les
terribles yeux de mon oncle arrêtés sur
les miens, et ces yeux fauves et verdâtres
brillaient en ce moment d'un feu si in-
tense, que je cachai ma tête dans mes
mains pour me soustraire au supplice
qu'ils me causaient.
Quelques secondes s'écoulèrent ainsi.
Que s'est-il donc passé pendant mon
sommeil, me dis-je alors ?
La vie aurait-elle reparu chez le che-
valier? A-t-il été transporté sur quelque
autre meuble de sa chambre?
Je pouvais me rendre facilement compte
de ce dernier fait.
J'étendis le bras sur le lit où reposait
mon oncle, et je sentis son corps déjà ri-
gide à la place où je l'avais vu.
Tout à coup, un affreux miaulement ou
plutôt un rugissement de tigre se fit en-
tendre sur cette chaise longue où l'on
avait déposé le Freyschutz.
Une épouvantable idée m'apparut, et à
cette idée une sueur glacée couvrit mon
front.
Mes dents claquèrent à se briser, un
tremblement général s'empara de tout
mon être, ma langue s'épaissit, ma gorge
se serra, mes yeux sortaient de leurs or-
bites en se fixant avec une obstination
invincible sur les yeux verts dont je ne
pouvais détourner ma vue !
— Oh ! mon Dieu 1 balbutiai-je avec une
profonde horreur, mon oncle avait-il rai-
son? son âme aurait-elle rendu l'existence
à ce hideux animal?
Mes jambes se dérobèrent sous moi, et
je roulai sur le tapis de la chambre.
V
LA FLEURISTE
Le surlendemain de cette terrible nuit,
on célébra les obsèques du chevalier de
Saint-Harem.
Les témoins de la triste cérémonie ta-
rent peu nombreux ; le caractère sombre
et quinteux du chevalier avait depuis
longtemps^éloigné de lui ses anciens
amis.
Nous n'étions donc que quatre à ren-
dre les derniers devoirs à mon oncle.
Le docteur, Junon la négresse, maître
Bridaine et moi.
J'avoue que je fus fort distrait pendant
ces longues heures de deuil et de prières.
Ma pensée errait autre part.
Mon oncle n'était pas mort pour moi !...
Nous conduisions bien au champ de re-
pos sa dépouille mortelle; mais son âme,
cette émanation divine, ce foyer de la vie,
qui anime la matière, n'avait peut-être fait
que changer d'enveloppe, en quittant le
corps épuisé qu'elle avait habité pendant
soixante-dix ans; et je n'osais songer,
sans terreur et surtout sans un serrement
de coeur douloureux, au refuge qu'elle
avait choisi, ou peut-être qui lui était im-
posé.
La cérémonie terminée, je ne voulus
pas rentrer à l'hôtel du chevalier.
Je ne me sentais pas la force de braver
les récents souvenirs dont il était rempli;
et puis, faut-il le dire, je frémissais à l'i-
dée de revoir Freyschutz, et d'affronter ce
terrible regard qui m'avait si longtemps
épouvanté.
Je retournai à mon ancienne demeure.
A quelques pas de la maison de maître
Bridaine, un chien accourut à ma ren-
contre en poussant des aboiements joyeux.
— Ah ! monsieur, s'écria ma portière,
en m'apercevant ; il vous a flairé de loin,
le pauvre animal. Depuis un quart
d'heure il ne tient plus en place, et ne
cesse de courir de ma loge à la porte co-
chère. En voilà une bonne bête, et qui
vous aime 1
Je me sentis si ému de ces preuves d'af-
fection qui m'étaient prodiguées au milieu
de ma tristesse et de mon isolement,que je
saisis la grosse tête de mon nouvel ami et
m'apprêtais à l'embrasser, quand je re-
marquai son collier, ce collier qui m'a-
vait aidé à le tirer de l'eau, et je lus alors
sur une petite plaque de cuivre ces mots,
presque effacés par l'usure : Mademoiselle
Henriette, rue Copeau, n° 12.
C'est la maîtresse du Barbet, me dis-je ;
comme elle doit le regretter !
Que d'inquiétudes depuis trois jours, et
ne serait-ce pas une bonne action de le
lui ramener dès aujourd'hui, et sans hé-
siter, je me mis en route pour la rue Co-
peau, n°12.
Il se passa pendant ce trajet une chose
qui m'étonna fort, et dont je n'eus l'expli-
cation que vers la fin de cette journée.
Mon compagnon à quatre pattes me sui-
vit d'abord, joyeux, alerte, fringant, cara-
colant, aboyant après tous ses semblables,
qui s'enfuyaient à son imposant aspect.
Mais à mesure que nous approchions
du but de ma visite, je m'apercevais qu'il
devenait triste et muet.
14
Plusieurs fois il s'arrêta sourd à mon
appel.
Ma surprise fut complète, lorsqu'à quel-
ques pas de la maison, où je me rendais,
il se coucha contre une borne et refusa
obstinément de mesuivre plus longtemps.
Caresses, menaces, tout fut inutile;
puis, il jeta sur moi un regard si triste et
à la fois si résolu, que je n'insistai pas
davantage.
Au fait, pensais-je, la personne que
je cherche ne demeure peut-être plus
dans ce quartier, et je retrouverai mon
compagnon à la même place, à moins
qu'il ne profite de mon absence pour me
quitter; et alors ce ;ne sera- qu'un ingrat
de plus comme tant d'autres !
Je me dirigeai vers le numéro 12, et je
me trouvai devant une vieille maison
noire, mal bâtie, et qui, par un phéno-
mène d'équilibre commun à beaucoup
d'autres habitations de ce genre, dans
notre bonne ville de Paris, tenait encore
debout, malgré ses lézardes et sa vétusté.
Une chétive boutique de cordonnier en
vieux communiquait avec l'allée obs-
cure dans laquelle je m'engageai. Mais
aussitôt l'artiste sortit de son atelier, une
tige de botte à la main, et me cria d'une
voix avinée :
— Holà, vous! où allez-vous comme ça,
sans parler au concierge ?
— Mademoiselle Henriette, lui criai-je,
n'est-ce pas ici qu'elle demeure ?
— Mademoiselle Henriette ne reçoit pas
d'hommes chez elle; et, excepté M. Mimi-
Taloche, pas un humain ne pénètre dans
son domicile.
— J'apporte à mademoiselle Henriette
une heureuse nouvelle, répondis-je au
cerbère, et je suis certain qu'elle me re-
cevra.
— Après tout c'est son affaire, grom-
mela le bonhomme en rentrant dans son
taudis; si elle se dérange, ça la regarde.
Je n'avais oublié qu'une chose essen-
tielle dans ma précipitation : c'était de
m'informer de l'étage où demeurait la
personne que j'allais voir.
Je frappai à la première porte que je
trouvai.
— Mam'zelle Henriette ? me répondit la
vieille femme à qui je m'adressais; mon-
tez, montez toujours, comme si vous al-
liez visiter Napoléon sur la colonne Ven-
dôme ; et quand vous ne pourrez plus
monter, ça sera là.
Je ne me figurais pas, en effet, que l'on
pût grimper si haut : ma mansarde de la
rue de la Harpe me parut un entresol.
Au dernier étage le pied me manqua, je
me retins à la rampe de l'affreux escalir , >
et au bruit que je fis pour m'arrêter dans
ma chute, au cri d'effroi que je poussai,
une jeune fille accourut sur le palier,
émue et tremblante en m'apercevant.
Si cette scène se fut passée la soir,
j'aurais pu croire à une apparition.
Grande, mince, vêtue de noir, le visage
de l'inconnue était d'une telle pâleur
qu'elle ressemblait plutôt à un fantôme
qu'à une créature vivante.
Et pourtant, ce ne fut pas cet extérieur
étrange qui me causa la violente surprise
que j'éprouvai : un souvenir confus,
inexplicable, m'étreignait le coeur à son
aspect, et je restai devant elle immobile,
interdit, sans pouvoir lui adresser une
parole.
— Que demandez-vous, .monsieur, me
dit la jeune fille, d'une voix douce mais
si faible qu'on l'entendait à peine.
— Mademoiselle Henriette, répondis-je
en maîtrisant mon émotion ; mais l'as-
cension que je viens de faire a été si pé-
nible et si longue que la tête m'a tourné
comme j'arrivais au bat de mon voyage.
Elle essaya de sourire, mais ce sourire
ébauché ne fut qu'une sorte de contrac-
tion du rictus qui me fit mal à voir.
— Je suis la personne que vous cher-
chez, ajouta-t-elle, et si vous voulez en-
trer chez moi ; mais baissez-vous un peu,
car cette chambre a le toit pour plafond,
et il m'a fallu six mois pour m'y habituer.
— Vous demeurez ici depuis six mois,
lui dis-je, mais il n'y a ni air ni jour dans
ce logement!
— Il y en a bien peu, me répondit-elle,
mais cette petite fenêtre est si près du
ciel, qu'elle me donne assez de lumière
pour mon travail.
— Vous êtes fleuriste, mademoiselle,
répliquai-je en indiquant une grossière
table en bois de sapin, sur laquelle s'épa-
nouissait une magnifique rose blanche
artificielle.
— Oui, monsieur; mais puis-je vous
demander?...puis-je savoir?... ajouta-t-elle
en hésitant..'.
— Ce qui m'amène ici..., je vais vous
l'apprendre. J'ai eu dernièrement la bonne
chance de tirer de l'eau un pauvre chien
qui se noyait dans la Seine.
— Ah ! mon Dieu ! s'écria-t-elle vive-
ment en m'interrompant.'.. Fidèle! mon
pauvre Fidèle /...
— Et sur son coUier, continuai-je,
étaient gravés votre nom et votre adresse.
— Et vous l'avez sauvé, et vous mêle
ramenez. Ah ! vous ne savez pasjnonsieur,
le bonheur que vous me causez : Fidèle !
c'est ma seule consolation dans ce monde,
c'est le seul bien dont j'aie hérité de ma
pauvre mère. Voilà trois jours que je le
pleure... Je l'ai vainement cherché dans
15
tout le quartier... il était sorti le soir, à la
nuit tombante, avec... avec quelqu'un,
qui l'a emmené, et depuis je ne l'ai plus
revu.
— J'espérais qu'il m'aurait suivi jus-
qu'ici, repris-je, mais il s'est arrêté à
quelques pas de cette maison, et rien n'a
pu le décider à y entrer avec moi.
— Ah! pardon, pardon, monsieur, de
vous quitter ainsi; je vais descendre, l'ap-
peler, et il me suivra, moi, je vous en
réponds.
Mais comme s'il eut entendu ce que l'on
venait de dire, le barbet se précipita dans
la chambre, courut à sa maîtresse, se
roula à ses pieds avec une joie folle, puis ■
revint à moi en saisissant la basque de
mon habit, et m'attira vers mademoiselle
Henriette comme pour lui désigner son
sauveur.
— Mon pauvre Fidèle ! dit celle-ci, les
yeux pleins de larmes, mon seul ami, te
voilà de retour dans notre triste logis ;
tu reviens partager ma souffrance et ma
misère ; et s'arrêtant tout à coup... Mon-
sieur... dit-elle, d'un air confus, excusez-
moi de parler ainsi devant vous, je ne
me plains à personne de mon triste sort,
mais je suis si heureuse en ce moment,
que mon coeur n'a pu contenir l'aveu qui
m'est échappé.
J'allais lui répondre, quand je fus dis-
trait par les manoeuvres bizarres du barbet
dans cette chambre.
Il allait, venait, furetait dans tous les
coins, et s'enfonçant dans un cabinet obs-
cur que je n'avais pas remarqué.
— Ah! je comprends, dit mademoiselle
Henriette en me montrant le chien, pour-
quoi Fidèle a d'abord refusé de vous sui-
vre... il craignait de rencontrer ici une
personne qu'il n'aime pas, qui l'a souvent
fort maltraité...
Des pas se firent entendre dans l'esca-
lier, la colère du barbet redoubla ; et ses
lèvres retroussées laissaient à découvert
de longues dents effilée?, qui semblaient
prêtes à dévorer celui qui s'approchait.
VI
MONSIEUR MIMI TALOCHE
Mademoiselle Henriette fut prise d'un
tremblement nerveux qui la força de se
rasseoir; mais elle fit un geste si impé-
rieux à Fidèle que celui-ci, tout en gro-
gnant, regagna le fond du pauvre réduit.
Alors parut sur le seuil de la porte un
jeune homme de dix-sept à dix-huit ans,
le type le plus hideux que j'eusse encore
vu du gamin de Paris.
Petit, maigre, chétif, les cheveux d'un
blond roux, collés en accroche-coeur sur
ses tempes, une casquette déformée sur
la tête, un bourgeron jadis bleu percé
aux coudes couvrait ce corps étiolé.
Avec ce costume, un air arrogant, pro-
vocateur, la voix éraillée, l'oeil cligno-
tant, chassieux et méchant. Voilà le laid
personnage qui fit son entrée dans la
chambre de mademoiselle Henriette.
— Eh bien ! quoi ? dit-il, s'adressant à
la jeune fille, et désignant le cabinet où
s'était réfugié Fidèle, qui ne cessait de
grogner sourdement, t'as donc remplacé
ta bête par une autre? Il te faut donc tou-
jours un animal auprès de toi? Alors,
prends ton portier, il te sera bon à quel-
que chose celui-là, il te fera la soupe.
— Le chien que vous entendez, répondit
Henriette, c'est notre chien, c'est Fidèle.
— Fidèle ? reprit le gamin; alors il est
revenu de loin,celui-là, je croyais sa car-
casse au fond de la Seine.
— Et comment savez-vous qu'il est
tombé à l'eau? demanda l'ouvrière.
— Puisque c'est moi qui l'y ai jeté.
— Vous ! s'écria Henriette avec hor-
reur.
— Çà t'étonne parce que j'ai l'air d'une
mauviette, n'est-ce pas? Mais, Mimi pas
bête..., j'avais mon truc..., j'ai fait du
mélodrame comme M. Pixérécourt... J'ai
câliné l'animal tout en lui attachant une
grosse pierrre au cou, et je l'ai poussé
dans la grande baignoire, ousqu'il a dis-
paru comme une muscade de M. Lesprit,
l'escamoteur sur la place du Louvre; il
aura rongé sa corde, le damné barbet,
pour revenir au royaume des vivants!...
Mademoiselle Henriette , immobile ,
consternée, semblait avoir perdu la pa-
role; ses lèvres s'agitaient sans produire
aucun son, mais ses traits exprimaient la
colère et l'indignation en écoutant cet af-
freux récit.
Quant à moi, ce barbare cynisme me
révolta à tel point que, sortant de la
pénombre dont le jour qui commençait à
tomber m'environnait, j e m'avançai* vers
ce drôle, et lui dis :
— Ce que vous avez fait est une infa-
mie, et vous êtes un misérable !
— Tiens, tiens, répondit-il en me re-
gardant stupéfait. Henriette a de la so-
ciété! Ah ben! en v'ià une forte; est-ce
que mademoiselle la Vertu a pris un
amoureux ?
— Je ne suis pas l'amoureux de made-
moiselle, je ne la connais que depuis
quelques minutes ; mais vous, que je con-
nais encore moins, je vous juge sur l'in-
digne action que vous avez commise, et je
vous répète que vous êtes un misérable !
— 16
— Ah ! pas de mots, pas de mots, bour-
geois, dit le gamin en prenant une pose
de tireur de savate; c'est que j'en joue,
moi, voyez-vous, je suis élève de Lachin-
cholle, et si l'on m'embête, je tape...
— Vous ne taperez pas ! repris-je hors
de moi en le saisissant au collet, et je vous
ordonne de sortir d'ici!...
— Ah! ah! v'ià qu'est drôle; ce mon-
sieur qui veut jeter à la porte le maître
de la maison.
— Vous n'êtes pas le maître de la mai-
son, interrompit la jeune ouvrière: vous
êtes mon frère, pour mon malheur! mais
je suis ici chez moi, je vous y reçois par
charité, je vous nourris de mon travail,
et désormais je ne vous connais plus.
— Ah! Dieu de Dieu, seigneur Dieu ! en
v'ià-t il des histoires pour un chien ; ce
dogue mangeait comme quatre, nous
avions à peine pour deux, ce gros esco-
griffe poilu venait ébouriffer la moitié de
notre pitance... Je l'ai noyé, parce que
c'était une bouche inutile, voilà la chose !
— Finissons-en, dit la jeune ouvrière,
qui commençait à reprendre son sang-
froid, en voyant un défenseur près d'elle;
c'est de l'argent que vous voulez, n'est-ce
pas, comme hier, comme toujours? Voilà
dix francs : c'est la moitié de ce que la
maîtresse fleuriste m'a donnée pour une
quinzaine... C'est tout ce que je puis faire
pour vous, ajouta-t-elle en soupirant...
mais vous ne reviendrez jamais ici...
— C'est bon, c'e3t bon, petite soeur, dit
le gamin en empochant les dix francs...
Je romps mon bail,et n, i, ni, c'est fini en-
tre nous; d'ailleurs, j'ai une industrie
maintenant : je suis cuisinier des animaux
du Jardin des Plantes ; c'est moi qui dé-
coupe le dîner de ces messieurs. En v'ià
des gastronomes nourris à gogo : tous les
chevaux défunts de Paris, on dit que ça
engraisse, que ça fait du chyle... Aussi, je
compte bien en chipper quelques tranches
à mes clients.
Tes deux roues de carrosse, ça sera
pour le logement et les objets de luxe.
Adieu, amour de soeur! salut à la
compagnie; faites son bonheur si vous
pouvez, ajouta-t-il, en me saluant et en
ricanant. C'est une bonne fille, pas sur sa
bouche, et ma foi autant vous qu'un au-
tre; vous possédez une bonne poigne,
c'est un capital; ça se place dans les
émeutes; vous n'avez par l'air hupé, c'est
vrai, mais qui sait ? Monseigneur garde
peut-être l'incognito ? Et il sortit en sif-
flant un air qui courait les rues à cette
époque.
Je n'avais aucune idée d'un jpareil lan-
gage et d'une telle dépravation ; aussi
• restai-je stupéfait au milieu de la cham-
bre, tandis que le sifflement du gamin se
perdait en s"éloignant dans les méandres
de l'escalier.
Quand je revins à mademoiselle Hen-
riette, elle fondait en larmes.
— Ah! monsieur, me dit-elle au milieu
de ses sanglots, le hasard vous a conduit
chez une bien malneureuse créature; mais
ma plus grande douleur est d'avoir pour
frère un être aussi dégradé. Orphelins
tous deux, et âgée de quelques années de
moins que lui, je l'ai soigné, élevé; j'espé-
rais en faire un honnête homme, un bon
ouvrier, vous avez vu ce qu'il est de-
venu... Quand je le croyais à l'atelier, où
je l'avais fait recevoir, il vagabondait dans
les rues de Paris, où d'infâmes connais-
sances ont achevé de le pervertir.
— Un jour, on me l'a ramené ivre-
mort. Il ne revient ici que lorsqu'il ne
trouve pas quelque ignoble gîte pour abri.
Il me prend tout ce que je gagne si péni-
blement. J'avais deux couverts d'argent,
une petite montre d'or : il s'en est em-
paré en mon absence et le3 a vendus.Voilà
le seul bijou qui me reste, ajouta-t-elle
en tirant un petit médaillon de son sein.
Sa monture est de peu de valeur ; mais,
n'importe, il me l'aurait déjà pris s'il le
connaissait.
Aussi, le lui ai-je toujours soigneu-
sement caché..., car je tiens à ce mé-
daillon plus qu'à ma vie, continua-t-elle
en le portant tendrement à ses lèvres.
Je jetai un regard furtif sur ce mé-
daillon.
— Permettez-moi de le voir, dis-je à
l'ouvrière.
Elle me le présenta... c'était le portrait
d'un homme jeune encore.
Tout à coup je poussai un cri d'effroi ;
je venais de reconnaître les yeux verts
de mon oncle.
Je restai quelques instants muet de sur-
prise.
Henriette me regardait tout interdite.
— Pardonnez-moi, lui dis-je, en faisant
un effort sur moi-même. La profonde
émotion que vous.cause ce portrait m'a
d'autant plus touché qu'il m'a rappelé un
ami... un parent, ajoutai-je en hésitant.
Et si vous daigniez m'apprendre" le nom
de celui dont vous possédez l'image, vous
me rendriez un véritable service.
— Ah! monsieur, me répondit-elle, je
serais trop heureuse si je le connaissais
moi-même ; et le mystère qui l'entoure se-
ra une douleur éternelle pour moi.
— Mais au moins ne puis-je savoir de
qui vous tenez ce médaillon ?
— De ma mère, monsieur, de ma pau-
vre mère ! Le jour où j'eus l'immense dou-
leur de la perdre, elle m'attira près d'elle,
me serra sur son coeur, et me dit :
17 —
— Quand je ne serai plus, prends à
mon cou ce portrait qui ne m'a jamais
quittée; c'est celui de l'homme qui a causé
tous mes malheurs, et que j'ai pourtant
bien aimé... Je t'ai toujours caché son
nom. Et j'avais juré de ne te le révéler
qu'à ma dernière heure... Cette heure est
arrivée...
Elle allait continuer; la parole ex-
pira sur ses lèvres.
La mort lui ferma la bouche pour
jamais !
— Et quel intérêt si puissant attachez-
vous donc à cette révélation ? lui deman-
dai-je, ne pouvant résister à ma curiosité.
— Un intérêt bien grand, monsieur,
ajouta-t-elle, en fondant en larmes. Celui
dont vous voyez les traits était mon père !
La foudre tombant à mes pieds ne m'au-
rait pas causé un pareil saisissement.
Henriette, elle-même, était si émue
qu'elle n'aurait pu répondre à de nou-
velles questions de ma part.
Je balbutiai quelques mots d'excuse sur
mon indiscrétion, et je m'éloignai vive-
ment.
Je ne sais, tant j'étais troublé, comment
je fis pour descendre les deux cents mar-
ches de la jeune ouvrière.
Henriette, fille du chevalier de Saint-
Harem! me semblait une chose si étrange
que ma raison se refusait à l'admettre.
Le chevalier amoureux !
Bien plus, une femme éprise du cheva-
lier, cela me paraissait hors de toute vrai-
semblance.
J'oubliais, il est vrai, que mon oncle
n'avait pas toujours eu soixante ans ;
qu'il était fort bien dans sa jeunesse, di-
sait-on ; que l'âge, et la pensée fixe qui
l'absorbait avaient sans doute donnés
depuis, à son regard, cet éclat sinistre
qui me faisait trembler.
Il me fallait, à tout prix, connaître cette
histoire... Mais qui pouvait me l'appren-
dre?... quand Henriette paraissait elle-
même l'ignorer !
Je me rendis compte alors de l'effet
que sa vue avait produit sur moi.
En effet, il existait entre elle et le che-
valier de Saint-Harem un de ces airs de
famille qui se transmettent de père à en-
fants, et souvent de génération en géné-
ration.
Jemarchais rapidement, agité, fiévreux,
les yeux fixés sur les pavés de la rue, que
je ne voyais pas, quand je fus heurté vio-
lemment par un homme qui venait à^no|^
et que je n'avais pas aperçu. /^X-—-
Le choc fut tel qu'il m'eût inévitable-
ment renversé sans une maiso^ contra
laquelle je m'adossai, et qui me jrésèrtà
d'une effroyable"chute. \ ■;"- / v
LES YEUX VERTS , / ,.
— Pardon, bourgeois, me dit l'individu
dont la rencontre avait été si rude; v'ià
ce que c'est que de compter les pavés au
lieu de regarder devant soi.
Tout ému de la secousse que j'avais re-
çue, rouge de colère, je me disposais à
faire un mauvais parti à mon agresseur,
lorsque je vis devant moi un véritable co-
losse qui me regardait en souriant de ma
figure bouleversée.
Je fis un pas vers lui, et j'allais le re-
pousser sans calculer l'inégalité de nos
forces, quand tout à coup je lui saisis la
main et m'élançai dans ses bras avec un
véritable transport de joie.
VII
LE TESTAMENT
— Eh bien! à la bonne heure ! me dit
l'étranger tout ahuri ; vous n'avez pas de
rancune, vous. Je m'attendais à un bon
coup de poing, et vous venez m'embrasser.
Trop heureux de vous avoir été agréable,
en risquant de vous fracasser les membres;
je n'en connais pas deux de votre espèce.
Quant au coup de poing, je ne vous l'au-
rais pas rendu, parole d'honneur; vous
n'êtes pas de force à jouer à l'hercule
avec moi.
Je le regardais attentivement tandis
qu'il me parlait ; j'avais des larmes dans
les yeux et pouvais à peine contenir mon
agitation.
— Vous ne me reconnaissez pas ! lui
dis-je, d'une voix émue.
— Ma foi, non.
— Eh bien ! moi, je vous reconnais, et
dans vingt ans je vous reconnaîtrais en-
core, car vous m'avez sauvé la vie; ce
sont vos bonnes paroles qui m'ont empê-
ché de commettre une lâcheté ; ce sont
elles qui m'ont rendu l'énergie et le cou-
rage de vivre ; et c'est votre bourse que
j'ai toujours là, sur moi, continuais-je
en la lui montrant, qui m'a permis de
suffire à mes premiers besoins, et m'a
donné l'espoir de vaincre ma mauvaise
fortune.
— Attendez-donc, me dit-il, en m'exa-
minant à son tour, m'y v'ià, m'y v'ià !
G'estvous le sauveur dugros chien de l'au-
tre nuit... C'est vrai que je vous ai em-
pêché de prendre un bain de Seine à per-
pétuité. C'est tout simple, ça ! Un beau
_jeune homme comme vous, c'eût été dom-
irm&gB de le voir couché sur le lit de mar-
''hj^-îhi père Thirion, le gardien de la
Mo,rg\i\; mais vous avez deçà, dit-il en
Uduchànt son coeur. Vous vous êtes jeté a
jjhpdjçôù, en me reconnaissant malgré le
saut de/carpe que je vous ai fait faire sur
— 18 —
le trottoir; vous voyezdonc que j'ai eu une
bonne idée ; et maintenant, ajouta-t-il,
en me tendant sa large main, touchez-là,
vous avez un ami de plus.
Il allait me quitter; je le retins.
— Non, non, lui dis-je, notre connais-
sance ne peut pas en rester là; d'abord
je veux que vous sachiez à qui vous avez
rendu service; ensuite je suis votre
débiteur, et je tiens à m'acquitter.
— Des bêtises, des bêtises, répondit le
brave homme, vous n'avez pas pu faire
fortune en quelques jours; nous compte-
rons quand vous serez riche !
— Mais je le suis; un héritage impré-
vu... Et l'un de mes premiers soins eût
été d'aller vous trouver à l'adresse que
vous m'avez donnée...
— Eh bien, dit-il, une idée! si vous
n'êtes pas fier, venez manger la SOUDO
avec nous chez la mère Bonnefoi... Oh!
vous serez reçu de bon coeur, et là nous
causerons tout à notre aise.
— J'accepte! lui dis-je, mais votre
temps est précieux!... et vos travaux?...
— Mes travaux ! oh ! je peux m'en pas-
ser ; je songe à me retirer de l'état; je fais
à présent le port en amateur, et si je porte
encore mes deux cents kilos, c'est pour
m'entretenir l'épine dorsale, et voilà
tout.
Nous nous mîmes en route ; et, tout en
marchant, je lui racontai une partie de
mon histoire... Je le voyais de temps en
temps essuyer une larme quand je lui
pariais des misères de ma jeunesse et des
privations que j'avais endurées. Nous ar-
rivâmes sur le port, où demeurait ce digne
homme.
— Holà ! marne Bonnefoi,, cria-t-il en
entrant dans une pièce du rez-de-chaus-
sée...V'ià un nouvel ami que je t'amène...
Une bonne grosse mère, fraîche, et de
bonne humeur, accourut aussitôt, et me
fit une superbe révérence.
— Oh! pas de façon, dit le marinier;
sans moi, ce garçon-là ne serait plus de
ce monde; tu vôi3 qu'il m'appartient un
brin. Mets un couvert pour lai; c'est un
honnête garçon, que je commence à aimer
comme s'il était de la famille. Je vas vous
dire le menn, continua-t-ii en s'adressant
à moi : use soupe aux choux et une ma-
telotte, comme la mère Bonnefoi sait les
taire; elle a une réputation dans tout
Bercy, et c'est à qui viendra s'en lécher
des babouines.
On se mit à table.
Ce fut pour moi comme une acalmie
au milieu de toutes les tempêtes qui
m'assaillaient depuis quelques jours.
— Je n'ai pas toujours été sur le port,
me dit Bonaefoi. après avoir vidé sa troi-
sième bouteille deBeaugency; j'ai fait dans
ma jeunesse un état moins dur que celui-
ci. Je portais des billets doux qui sen-
taient le musc, et bien d'autres bonnes
odeurs à de jolies dames, au lieu de porter
des sacs de blé et de charbon ou de rouler
des pièces de vin. J'étais commissionnaire
dans un beau quartier de Paris, où les
jaloux et les amoureux ne manquaient
pas.
Un surtout qui ne me laissait pas
chômer d'ouvrage, car il était à la fois
amoureux et jaloux ! Il faisait la cour à
une brave jeune femme, sage et jolie à
croquer... la veuve d'un pauvre avocat !
La chère créature! je la vois encore si
heureuse quand, pendant six mois, je lui
remettais jusqu'à trois ou quatre billets
doux par jour. C'était d'abord des pièces
blanches qu'elle me glissait dans la main;
puis, plus tard, des pièces jaunes, quand
elle fut devenue la maîtresse du chevalier
de Saint-Harem.
— Le chevalier de Saint-Harem ! m'é-
criai-je en l'interrompant.
— Oui. Un bel homme, ma foi, sauf de
diables d'yeux que je ne pouvais jamais
regarder en face.
— Et cette femme ! cette femme ! dites-
moi son nom, je vous en conjure, mon
ami?
— Cette femme s'appelait Henriette Bi-
neau. Pauvre créature, elle avait un petit
garçon qu'elle élevait de son mieux;
puis bientôt elle eut un autre enfant, une
fille de son séducteur ; mais alors, les let-
tres et les pourboires devinrent plus ra-
res... Elle ne me recevait qu'en poussant
de gros soupirs ; à peine osait-elle me de-
mander des nouvelles de ma pratique le
chevalier. Il ne vient plus, me dit-elle un
jour, comme malgré elle, et en fondant
en larme3... Cela me fit mal. Je m'y étais
attaché ; elle était si douce et si bonne !
Deux mois se passèrent sans que l'on me
renvoyât chez elle... Un jour j'y retour-
nai de moi-même... J'appris qu'elle avait
disparu, et iepuis je ne l'ai jamais revue.
Tout en écoutant le brave Bonnefoi, la
lumière se faisait chez moi...
Le hasard se chargeait de dissiper mes
doutes et mes incertitudes : Henriette Bi-
neau était bien la fille du chevalier de
Saint-Harem !
— Les temps devinrent mauvais pour
les amoureux et les commissionnaires,
continua Bonnefoi ; on m'adjoignit deux
confrères médaillés. Ça me dégoûta de la
profession, et je vins m'établir sur le port,
où mes reins et mes bras m'ont gagné une
petite fortune.
— Votre histoire m'a plus intéressé
que vous ne pouvez le croire, dis-je à mon
hôte. Maintenant il faut que je vous
— 19—
quitte. Voici mon adresse ; venez me voir
le plus, tôt et le plus souvent possible.
Permettez-moi de vous rendre votre
bourse,, ajoutai-je, après y avoir adroite-
ment glissé, et sans qu'il s'en aperçût, un
billet de cinq cents francs, et gardez-la
toujours comme un souvenir de ma sin-
cère amitié et de mon éternelle recon-
naissance.
Nous nous embrassâmes cordialement,
et je regagnai mon hôtel, tout heureux de
ma découverte.
11 était neuf heures quand je rentrai.
Trois personnes m'attendaient : maître
Bridaine", Junon, et le docteur. Il s'agis-
sait d'entendre la lecture du testament de
M. de Saint-Harem, auquel l'avoué nous
annonça que nous étions personnellement
intéressés.
Ce testament, que la mort empêcha
seule le chevalier d'anéantir, avait été
recueilli par maître Bridaine, sur le lit
même de mon oncle.
Donc, après avoir solennellement mis
ses lunettes, le digne procureur nous
donna connaissance de cet acte impor-
tant.
« Moi, Hector de Saint-Harem, cheva-
lier de Malte, en toute liberté d'esprit et
de conscience, je nomme Me Bridai ne,mon
exécuteur testamentaire, et lui enjoins
de veiller au strict et entier accomplisse-
ment de mes dernières volontés.
> Je lègue à mon neveu Albert Dumes-
nil, fils de ma soeur, tout ce que je pos-
sède en ce monde : mes biens meubles et
immeubles, terres, hôtel, maisons, reve-
nus, argenterie, bijoux et tableaux.
» Catte donation est faite aux condi-
tions suivantes :
■» Primo. Albert Dumesnil, mon léga-
taire, prendra de Freyschutz, mon chat,
tous les soins que j'en ai pris moi-même
pendant ma vie.
» Il lui sera servi chaque jour une
nourriture saine et abondante.
> On le laissera libre de toutes ses ac-
tions.
» Si pourtant quelque passion amou-
reuse le retenait à une heure indue,
hors de l'hôtel, — mon neveu se met-
trait immédiatement à sa recherche, —
et le ramènerait de force ou de gré. à
son domicile. »
Ici, un rire étouffé du docteur qui trou-
vait assez étrange la mission dont mon
oncle me chargavt.
Monsieur, lui dit sévèremsnt maître
Bridaine, toutes les volontés d'un mort
sont respectables, et ses héritiers doivent
s'y soumettre.
Puis, il remit ses lunettes qu'il avait
ôtées pour admonester le docteur, et con-
tinua :
a Secondo. Si Freyschutz tombait malade,
j'entends que mon légataire appelle aussi-
tôt près de lui mon propre médeein, le
docteur Hubert. »
Cette fois le docteur allait se récrier,
mais l'avoué lui coupa la parole en lisant
ce qui suit :
« Je lègue au docfeur Hubert, en prévi-
sion des visites qui lui seraient deman-
dées, dans le cas prévu ci-dessus,! ma
plus balle bague, ornée d'un solitaire
évalué mille écus.
» Tertio. Si, par négligence, coups,
blessures, mauvais traitements ou dé-
faut de surveillance provenant de mon
légataire, Freyschutz venait à mourir,
je veux, j'entends et j'ordonne qu'après
examen et preuve des faits sus-énoncés,
mon neveu, Albert Dumesnil soit dé-
pouillé de mon héritage; et je lègue
alors toute ma fortune à la Société pro-
tectrice des animaux.
» Quarto. Je prie maître Bridaine, mon
avoué, d'accepter comme souvenir da
ma reconnaissance future, pour la mis-
sion dont je le charge, la somme de
quinze mille francs, que j'avais mise en
dépôt dans sa caisse, et qu'il voudra
bien considérer désormais comme lui
appartenant.
» Dernier article. — Je lègue à Junon
ma cuisinière, d'abord tout ce qu'elle
m'a volé pendant ma vie, et en plus six
cents francs de rente viagère.
» Fait ce...
» Signé : HECTOR DE SAINT-HAREM. »
VIII
LE MENDIANT
Junon, loin da s'emporter à propos de
!a première partie du legs qui lui était
fait, se contenta de sourire en disant :
— Faut lui pardonner au pauvre
tomme, il avait la tète si faible!
Je fus Consterné de co qi>e je venais
d'entendre. J'étais riche sans doute, mais
à quelle condition ! Cette surveillance
perpétuelle d'un méchant animal qui de-
vait m'avoir en horreur; cette sorte d'af-
filiation avec lui, la responsabilité de sa
vie qui pesait sur moi, tout cela me sem-
bla horrible, odieux, impossible !
Je fus au moment de renoncer à tout,
de refuser la vie insensée que. ce testa-
ment ma créait, de lui préférer ma mi-
sère actuelle.
Mais une idée me vint à l'esprit ou
plutôt au coear.
Idée si tendre et si généreuse à la fois
que je pris aussitôt ma résolution.
— 20 —
Et je répondis à maître Bridaine, qui
me félicitait sur ma nouvelle fortune :
—Je m'efforcerai d'être digne des bontés
de mon oncle en me conformant à tous
les devoirs qu'il m'impose.
— Je vous en défie bieD, dit Junon,
avec cette liberté de langage que s'arro-
gent les vieux domestiques. Voilà trois
jours que l'animal a disparu de l'hôtel.
— On le cherchera, reprit maître Bri-
daine ; et, si malgré nos efforts on ne le
retrouvait pas, M. Dumesnil serait ainsi
déchargé des obligations auxquelles il est
soumis par ce testament, et l'héritage de
son oncle ne lui en serait pas moins
acquis!..
Au cas contraire, ajouta ironiquement
le docteur Hubert, en prenant congé de
moi, vous serez le gouverneur du chat,
et moi j'en serai le médecin; mais gare
aux égratignures de votre élève et de
mon client.
— Gardez bien précieusement ce testa-
ment, me dit maître Bridaine en sortant;
votre oncle laisse d'autres héritiers qui
sont disposés, je le sais, à en contester la
valeur.
— Et que pensez-vous de ces préten-
tions? demandai-je à l'avoué.
— Je pense que nous en triompherons fa-
cilement, le testament à la main; — nous
prouverons qu'un vieillard peut avoir une
manie, san3 être insensé pour cela; et
d'ailleurs tous ceux qui connaissaient
M. de Saint-Harem certifieront son bon
sens et sa raison ; mais ne perdez pas ce
testament.
Si cet acte venait à s'égarer, vos adver-
saires en altéreraient, en falsifieraient
les termes devant la justice, et vous se-
riez dépouillé de votre héritage.
Je fus installé le soir même, par le
vieil avoué, dans l'hôtel du chevalier de
Saint-Harem. Mais je tins à coucher cette
nuit encore dans ma mansarde, au grand
désespoir de Junon, qui prétendait qu'un
maître possédant trente mille livres de
rentes ne devait pas loger au grenier.
Un quart d'heure s'était écoulé depuis
le départ de maître Bridaine.
Les yeux à demi fermés, assis dans Tan-
tique fauteuil Voltaire du chevalier, je rê-
vais à mademoiselle Henriette. Je ne dou-
tais plus de son origine ; je me réjouissais
d'avance de l'aisance et du bien-être que
j'allais lui offrir.
Je voyais au milieu de ce songe sans
sommeil, la jeune fleuriste dans un loge-
ment bien sain, bien clair, bien aéré, soi-
gnant sa délicate santé, reprenant peu à
peu les couleurs que la souffrance et le
travail lui avaient enlevées.
Dois-je le dire aussi, je me voyais près
d'elle, tenant une de ses blanches mains
dans les miennes, écoutant sa douce voix
me remercier d'avoir réparé l'oubli de
celui qui les avait si cruellement aban-
données, elle et sa pauvre mère !
Je me laissais doucement bercer par
tous ces riants espoirs, lorsque mon at-
tention fut attirée vers une sorte de ni-
che pratiquée dans la boiserie de la bi-
bliothèque.
C'était là que le chevalier de Saint-Ha-
rem, bibliophile distingué, enfouissait les
brochures et les livres sans valeur qu'il
jugeait indignes de figurer dans sa pré-
cieuse collection.
Un mouvement lent et répété s'opérait
dans ce réduit.
La tapisserie qui le fermait s'agita d'a-
bord presque insensiblement ; puis, par
petites secousses sèches et saccadées,
comme si l'être que recelait cette cavité
n'avait pas la force d'en repousser la lé-
gère clôture.
Je m'en approchai en hésitant.
Efait-ce un pressentiment?
J'éprouvai la même crainte qui me sai-
sissait toutes les fois que j'abordais le
chevalier.
Je soulevai en tremblant le rideau de-
venu alors immobile, et j'aperçus Freys-
chutz couché sur un amas de* livres et
de papiers, les membres étirés, la tète
penchée, la langue pendante et gonflée;
son regard intense et flamboyant était
atone et voilé.
Junon parut à la porte de la bibliothè-
que.
— Il est retrouvé! lui criai-je!
— Qui ça? dit la négresse, le chat?
— Oui, oui, le chat, répondis-je avec
une poignante émotion... Le chat... ou un
autre !
Freyschutz courait tout simplement le
danger de mourir de soif et de faim, s'il
fût resté quelques heures de plus au fond
de sa cachette.
Le hasard l'y avait-il conduit ? se trou-
vait-il claquemuré dans la bibliothèque
par la clôture des portes de la maison,
strictement prescrite par maître Bridaine
après l'enlèvement du défunt?
Ou peut-être... mais l'effroi s'emparait
de moi à cette idée; l'âme du chevalier,
honteuse de sa nouvelle demeure, voulait-
elle en changer à tout prix, en laissant
périr d'inanition l'être misérable qu'elle
animait.
— Allons ! allons ! me dis-je, en faisant
un effort sur moi-même, c'est de la vérita-
ble folie ! mon oncle a rêvé toutes les chi-
mères dont il a bercé mon enfance ; son
âme habite maintenant un autre monde,
et non le corps de ce félin.
21
Quant à lui, rien de plus simple que ce
qui lui est arrivé : on Ta cru mort quand
il n'était qu'engourdi ; et, sa syncope pas-
sée, il a repris le mouvement et la vie.
Je me livrais à ces réflexions, tandis
que Junon, sur mon ordre, avait apporté
à l'agonisant une tasse de lait qu'il but
avidement.
— Que me vouliez-vous, demandai-je à
la négresse, quand vous ête3 entrée dans
cette pièce?
— Je voulais prévenir monsieur que je
lui ai fait préparer la chambre de feu
mon maître, et qu'il y pourra coucher
dès ce soir.
— Jamais, jamais je ne l'habiterai,
m'écriai-je; cette chambre restera close,
l'on n'y logera personne.
J'achevais à peine ces mots qu'une ex-
clamation de la vieille servante me fit re-
tourner vivement de son côté, et je la vis
pâle et tremblante devant le Freyschutz
qui venait de quitter sa retraite, et s'était
blotti dans un moelleux fauteuil.
— Ah ! mon Dieu ! murmurait - elle,
qu'est-ce que j'aperçois là... ? c'est y bien
possible!... ces yeux, les yeux du chat...
On dirait ceux de M. le chevalier!
Ces mots me rendirent toutes mes ter-
reurs; cette fille elle-même était frappée
de la ressemblance.
— Je ne pourrai jamais l'envisager en
face, continuait-elle, il me semblera tou-
jours que c'est notre maître qui me re-
garde.
— Eh bien ! lui dis-je, eu cherchant à
rassurer ma voix, qui tremblait malgré
moi.
— Que cette idée vous inspire pour lui
de meilleurs sentiments que ceux que
vous avez eus jusqu'ici. Vous avez en-
tendu ce que mon oncle exige de moi.
Ayez pour cet animal de la bonté, de la
pitié; car enfin, ajoutai-je, entraîné par
le désordre de mon esprit, et me parlant
à moi-même, si les doctrines de M. de
Saint-Harem étaient vraies, pourtant; si
ce qu'il y a de plus pur en nous, cette es-
sence éthérée qui nous quitte aprè3 notre
mort, était forcée d'aller donner la vie à
une autre matière ; si ce prodige, enfin,
venait de se réaliser dans ces lieux; par
combien de soins, d'attentions ne cher-
cherais-jepas à expier l'action cruelle que
j'ai commise!
Un miaulement aigu du Freyschutz
sembla répondre à mes paroles, comme
s il repoussait avec colère les sentiments
généreux que j'exprimais...
Junon ne m'écoutait pas, absorbée dans
sa contemplation du Freyschutz ■ toat à
€0'.ip, elle se mit à dire :
— Si nous étions à ces théâtres où les
animaux deviennent des hommes, et où
les hommes à leur tour..., je croirais que
notre maître est devenu chat!... Et îe
chat, à ces mots, lança sur la négresse un
regard si fulminant* que la pauvre fille,
perdant la tête, se laissa tomber à genoux
devant lui et s'écr.a : Bonté da ciel! si
c'est vous mon maître. ordonnez-moi,
commandez-moi; je serai toujours votre
fidèle servante. Et d'abord, faut-il vous
servir votre pâtée?
Ja sentais matète s'affaiblir en présence
de toutes ces scènes étranges.
Le sang me montait au vi3age, mes
mains étaient froides, mon pouls battait
cent pulsations à la minute.
Je sortis de l'hôtel.
Je me promenai longtemps sous les lon-
gues galeries de la place Royale, et la
nuit était venue sans que je m'en fusse
aperçu.
Je traversais la partie la moins éclairée
des arcades lorsqu'un individu, caché par
un des massifs piliers, s'approcha de moi
et me dit :
— Assistez-moi, nof bourgeois , j'ai
faim!
Cette voix me frappa de surprise; je la
reconnaissais sans pouvoir me rappeler
où je l'avais entendue. Je fis quelques pas,
suivi par le mendiant; mais, arrivé dans
la zone lumineuse projetée par un réver-
bère, je jetai les yeux sur l'inconnu et me
trouvai en face du frère de mademoiselle
Henriette.
— Comment, c'est vous! s'écria-t-il
avec ce ton impudent qui m'avait déjà
choqué ; ma fine, tant pis , j'aurais
mieux aimé m'adresser à un autre ; mais
dans le nouvel état que je fais aujour-
d'hui, on ne choisit pas toujours ses
pratiques.
— Et vous en êtes réduit à demander
l'aumône, lui dis-je?...
— Dame ! quand l'appétit frappe à la
porte sans qu'on puisse lui ouvrir. Il y a
vingt-quatre heures que je n'ai rien mis
sous la dent.
— Mais, malheureux, et votre soeur?
— Vous avez bien entendu, me répon-
dit-il,, qu'elle n'a pas pris de mitaines
pour ma refuser la becquée à l'avenir.
— Et cet argent qu'elle vous a remis ?
— Deux portraits de monarque à cent
sous la pièce, v'ià une belle affaire! c'est
TAblette qui ma les a grugé?.
— Qu'est-ce que c'est que l'Ablette?...
— Ma maîtresse, continua-t-il en m
rengorgeant, la dame da pique de mon
coeur; un amour de fille qui a une bonne
profession.
22
Elle pose pour les épaules dans les ate-
liers de peinture; mais il paraît que les
épaules ne donnent pas dans ce moment-ci.
Les artistes demandent des torses, et
TAblette ne mange pas de ce pain-là ; des
épaules tant qu'on en veut, mais zut pour
le reste.
Il parut s'affaiblir en prononçant ces
derniers mots, et s'appuya contre le pilier
près duquel nous causions.
La pitié me vint à l'âme ; cette créature
dépravée n'en était pas moins le frère
d'Henriette, et je sentis que je ne pouvais
l'abandonner dans cette affreuse misère.
— Allons, allons, venez avec moi, lui
dis-je.
— Où çà?
— Chez moi, à quelques pas d'ici ; on
vous donnera les aliments dont vous pa-
raissez avoir un pressant besoin.
— Ça, c'est vrai que mes quilles ne me
portent plus !
— Eh bien! prenez mon bras et ap-
puyez-vous sur lui.
— C'est bien de l'honneur que vous me
faites, monsieur, dit-il en changeant de
ton, et en mettant lamain à sa casquette.
— Marchons, marchons, et ne perdons
pas de temps !
Je le soutins jusqu'à ma porte, et le fis
entrer dans l'hôtel.
A la vue de mon étrange compagnon,
Junon fut tout ébahie.
— Qu'est-ce que vous nous amenez-là ?
dit-elle.
— Que vous importe ! répondis-je avec
humeur; servez à monsieur ce que vous
aviez préparé pour moi.
— Eh bien! et vous?
— Moi, je ne prendrai rien ce soir; je
suis souffrant et n'ai besoin que de repos.
Junon dressa le couvert, et je fis asseoir
le jeune mendiant ; il but et mangea mo-
dérément, et quand il eut un peu réparé
ses forces...
— Voyons, lui dis-je, maintenant vou-
lez-vous partir ou causer quelques ins-
tants avec moi ?
— J'aime mieux causer, répliqua-t-il,
en lorgnant une respectable bouteille de
vin que la négresse avait placée sur la
table.
Je lui versai un verre de vieux bor-
deaux; il le but avec une béatitude comi-
que en disant : Le Père Lathuile n'en a pas
de pareil ; puis faisant claquer sa langue:
—A présent, continua-t-il, en s'appuyant
sur la table, jaspinez à vot'aise. On
écoute.
IX
COURSE SUR LES TOITS
— Voulez-vous, demandai-je sans pré-
paration, à mon hôte, changer de vie,
accepter une occupation laborieuse et
prendre un état sérieux?
— Dame ! si vous me proposez celui de
pair de France, .je ne peux que gagner au
change.
— Il ne s'agit pas da plaisanter, repris-
je d'un ton bienveillant, mais sévère.
— Votre soeur m'inspire un vif intérêt,
non pas celui que vous supposiez lorsque
ja vous rencontrai chez elle ; mais une
découverte que j'ai faite, et que vous ap-
prendrez plus tard, me donne le droit, un
droit sacré, entendez-vous bien, de chan-
ger sa situation, de lui créer une via
douce et heureuse; et vous lui appartenez
de trop près pour qu'une partie de cet
intérêt que je lui porte ne rejaillisse pas
sur vous.
— Comprends pas, dit-il pour toute ré-
ponse.
— Vous comprendrez quand il en sera
temps; qu'il vous suffise de savoir main-
tenant que je voudrais vous voir sortir
de la malheureuse voie où vous êtes en-
gagé.
J'aurais pu me contenter, quand tout à
l'heure vous m'avez tendu la maiD, d'y
laisser tomber quelques écus ; mais cet
argent serait allé retrouver celui que
vous a si souvent donné votre soeur. Je
veux faire mieux que ça pour vous.
— Vrai! interrompit-il; si vous voulez
recharger le navire, faudra y mettre fu-
rieusement da colis.
D'abord je n'ai pas une nippe pour
garnir mon individu, et j'peux pas me
présenter à la cour dans ce costume-là.
Mon bourgeron ressemble à une écu-
moire, et mon pantalon est tout près de
devenir malhonnête.
— Vous aurez des habits et tout ce qui
vous manque ; vous serez convenablement
vêtu, bien logé, bien nourri, et vous tou-
cherez une pension de deux cents francs
par mois, dont je vous remettrai demain
le premier quartier.
— Millionnaire! me v'ià millionnaire!
s'écria-t-il en se levant, et en essayant
un pas grotesque dans ma salle à man-
ger ; puis, ce moment de folle joie passée,
il revint tranquillement s'asseoir en face
de moi, et me dit :
— Voyons, pas de farce ; c'est pas bien
de se moquer comme ça du pauvre monde !
— Je ne me moque'pas de vous, répon-
dis-je, et je tiendrai tout ce que je vous
promets; cependant il y aura certaines
conditions à mes bienfaits.
23 —
— V'ià le hic, dit le gamin. — De quoi
qu'il s'agit ?
— D'abandonner vos mauvaises con-
naissances, de changer de conduite. —-
J'espère que vous n'êtes qu'égaré et non
vicieux.
Je vous placerai dans une maison hon-
nête, dû vous n'aurez que de bons exem-
ples sous les yeux; et d'abord, vous y ap-
prendrez à parler une autre langue que la
langue ignoble qui vous est familière.
Si votre nature est bonne, comme je
veux le supposer, vous rougirez bientôt
de votre passé, vous le regretterez; alors
je m'occuperai de votre avenir, et il ne
dépendra pas de moi qu'il ne soit solide
et heureux.
A mesure que je parlais, je voyais s'o-
pérer un singulier changement chez mon
interlocuteur; sa physionomie dure et
sauvage s'adoucissait, ses traits pei-
gnaient une émotion nouvelle, son regard
avait une expression de tristesse et de
honte à la fois...
Il détourna la tête pour me la cacher ;
et je le vis passer rapidement la manche
de son bourgeron sur ses yeux.
— Tenez, ma dit-il tout à coup, je suis
un drôle, un affreux drôle, ça y est ; mais
c'est égal, ce que vous venez de me jacas-
ser là, ça m'a remué le coeur.
Depuis le vieil abbé, qui m'a fait faire
ma première communion, il y a six ans,
personne ne m'a parlé comme ça; ma
soeur me faisait bien de la morale de
temps en temps, mais ça ma semblait
si drôle dans sa petite bouche, que je lui
riais au nez, tandis que vous, ça me
donne envie de pleurer. Oh ! ne croyez
pas que je vous dis tout ça à cause de ce
que vous faites pour moi, vous ne feriez
rien que ça serait la même chose... Et si
vous vouliez... Mais je n'oserai jamais
vou3 demander ça... Et il s'arrêta...
— Parlez, parlez, lui dis-je.
— Eh bien! si vous vouliez me rendre
heureux et me prouver que vous ne me
méprisez pas trop, vous me donneriez la
main.
Je lui tendis la mienne.
Et il la serra vivement.
— A présent, reprit-il avec énergie,
v'ià le marché signé ; faites de moi ce qu'il
vous plaira, je vous appartiens corps et
âme ; je vous obéirai comme votre valet,
comme votre chien... A ca dernier mot,
sa figure se rembrunit. Ah! oui, ajouta-
t-il, à propos de chien, je me suis conduit
comme une vraie canaille avec le nôtre;
mais grâce à vous le pauvre Fidèle est
sauvé, et ma petite soeur me le pardon-
nera.
Il y avait un tel accent de repentir dans-
ses paroles que j'en fus touché.
— Je m'en charge, Mi dis-je, et je ferai
votre paix avec ma^moiselle Henriette.
. — Ah! ça, reprit-il, c'est bon da causer,
mais faut dormir ; et je risque fort d'être
pincé par la rousse si je retourna ce
soir dans mon domicile ordinaire.
— Et quel est ce domicile?
— Un bateau de charbon du port, par-
dine : le lit est dur, mais la logement est
gratis.
— Vous coucherez ici, lai dis-je.
— Comment ici, dans un vrai lit ?...
— Dans un vrai lit.
— Avec des matelas ?
— Un lit complet dans una chambre de
cet hôtel.
— Pas possible, bon Dieu, pas possible!
moi qui depuis deux mois couchais à la
corde !
— Venez, venez, continuai-je : cet.'a
maison, qui fut achetée toute meublée,
renferme plusieurs pièces qui n'ont ja-
mais été occupées, c'est dans une d'elles
que vous passerez la nuit.
Mon nouvel hôte me suivit jusqu'au
troisième étage, où je demeurais; mai*
en passant devant ma chambre pour nous
rendre à celle que je lui destinais, je fus
très étonné de voir ma porte ouverte.
J'entrai, mon bosgeoir à la main, et
j'aperçus le Freyschutz accroupi près de
la table sur laquelle j'écrivais ordinaire-
ment, et tenant dans ses griffes un objet
qu'il s'efforçait de mettre en morceaux.
Cet objet était une enveloppe de par-
chemin scellée de noir, et d'où commen-
çait à s'échapper un papier qui semblait
être le but des agiessions de l'animal.
Ja reconnus aussitôt le testament de
mon oncle, que, par une malheureuse dis-
traction, j'avais oublié sur cetta table.
Je courus vers le félin, pour le lui ar-
racher ; mais plus prompt et plus agile
que moi, il s'élança vers la porte, la fran-
chit et grimpa lestement l'escalier qui
conduisait au grenier de l'hôtel, tenant
entre ses dents ce titre important.
— Je suis perdu, m'écriai-je hors de
moi, ce papier est toute ma fortune !
— Et c'est c'te bête qui l'emporte ? dit
le gamin, qui avait tout vu ; eh bien !
faut le lui reprendre à tout prix.
Et il ne fit qu'un bond dans l'escalier, à
la poursuite du chat.
Ja le suivis ; mais mon émotion était
si forte que je pouvais à peine franchir
les degrés; et, pendant ce temps, il me
semblait qu'une voix mystérieuse mur-
murait à mon oreille les sinistres mots dé-
mon oncle mourant :

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