Lettre à M***, conseiller au parlement d'Aix

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1787. Villedieu, de. In-8 °. Pièce.
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Publié le : lundi 1 janvier 1787
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LETTRE
A M***
CONSEILLER
A U
PARLEMENT D'AIX.
�' - L � L - ., J
M. DCC. L X X X V I I.
A z
LETTRE
A M*** Conseiller au Parlement
d'A ix.
SI vous aimez la vérité, Monsieur, si vous
l'accueillez favorablement, lorfqu'elle se pré-
fente à vous fans déguisement & fans fard ,
je fuis affuré que quand vous aurez lu cette
Lettre d'un bout à l'autre, vous conviendrez
avec moi que de tous les Diocèses du Royaume,
il n'y en a pas de plus à plaindre que celui
de Digne. Gouverné [ucceffivement par Mef-
sieurs de Jarente & du Caylard , de combien
de scandales n'a-t-il pas été témoin fous de
tels Evêques t Désolée par tous les désordres
qu'y ont introduits ces deux Prélats dont
la vie licencieuse prêchoit si efficacement le
vice, que peut-il rester de bonnes mœurs.
de science ecclésiastique , & de piété dans
cette malheureuse contrée ? Singularis férus de-
paf/lis efl eam. Comme le Peuple n'a d'autre
Loi, ni d'autre Evangile que l'exemple de ceux
qui lui commandent, il n'a eu aussi d'autre
penchant que de les imiter , en formant ses
mœurs & sa conduite sur ses indignes Chefs. Si
donc le mal est généralement répandu , s'il se
trouve autorisé par l'exemple des Pasteurs
qui font chargés par leur ministere, & les
obligations les plus étroites , d'y apporter du
remede, de quelle espérance de guérison peut-on
se flatter en voyant M. de Villedieu aujour-
> ( 4 )
d haï Eveque de Digne , enchérir sur les de-
fordres de ses prédéceffcurs , & ajouter à leurs
scandales , des fcandaies plus grands encore ?
Francois Du Mouchet de Villedieu né en
Berri en 1731 , est un Gentillâtre de petite
taille, & de mauvaise mine. On ne lui con-
noît point de grand Pere , mais son Pere étoit
fou, & sa Mere de petite vertu; Nourri d'un
si mauvais lait, dès sa naiuance, le fils a pris
les inclinations, les penchans & les vices de
ses Auteurs , comme un bien de fami["':, un
patrimoine héréditaire. On connoiÍfoit si peu
dans la maison paternelle le prix d'une bonne
éducation, que ses parens incapables de régler
l'esprit & le cœur de cet Enfant, n'ont pris
aucun foin de le former de bonne-heure à
l'étude par l'application , & encore moins à
la vertu par de bons principes. Né avec le
tempérammept violent que vous lui connoissez,
une imagination folle & extravagante, une 2va"
rice sordide, dans combien d'écarts n'eftril
pas tombé dans sa 'euneffe? Avide d'honneurs
encore plus -de bjens, son ambition lui a
frayé le chemin à la Cour, ou il a été, on
ne fait commet, Maître de l'Oratoire de
Monfçigneur le Comte d'Artois; & on igno*
reroit; encore par quel cherfiin il est parvenu à
être Evêque de Digne, si lui-même ne nous
en avoit inftrqits, comme vous le verrez par la
fuite de cette Lettre.
Depuis qu'il est Evêque de Digneil n'a
paru que sept à huit fois dans son église ; mais
il est bien plus assidu aux bairs publics, ou
on le voit se promener en long & en large au
grand scandale de toute la Ville. Comment sa
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- A 3 & - 1
maison seroit-elle une maison de priere, il n'y
a ni Mesle, ni inftriidion, ni exercice de
piété, ni a&e de Religion, pas plus que chez
un Proteflant? c'est, au contraire, un lieu de
désordre, de scandale, & d'une fale corrup-
tion.' La vie. de ce Prélat est toute extraordi-
naire, toute incompréhensible. On le voit quel-
quefois à quatre heures du matin gravir sur
le haut d'une montagne escarpée , revenir sur i
ses pas, monter à cheval, & n'en deicendre
qu'aujt approches du diner; D'autrefois on le 1
trouvera à ion écurie, faisant les fondions I
d'un Palefrenier, occupé à régler la nourri-
ture & la iitiere des chevaux, & à veiller à
leur pansement. A midi, sa sollicitude l'appelle
à la cui-fine, pour examiner les apprêts des
viandes qui doivent composer le diner qu'on
lui prépare. C'est-là qu'il étale avec une grande
volubilité de paroles tout le talent & tout l'art
d'un habile Cuisinier. Rien n'échappe à son
économie, il compte les allumettes, & ramasse
celles qui ne iont brûlées que d'un côté.
Le foir , il préside au souper de ses gens , qui
préféreroient la bonne chere à son bavardage
éternel, car il est plus babillard qu'une Hirondelle;
Il faut qu'il parle. M. l'Evêque d'Autun lui di-
foit un jour: je renoncérois à la feuille des Béné-
fices , si tous les Eveques étaient aussi babillards si.
aussi importuns que vous.
Rien ne lui est plus ordinaire que de dire
du mal de son Clergé : je n'ai, dit-il, que de
la geufaille, des bêtes, de mauvais sujets : n'au-
roit-il pà$alors en vue ses grands Vicaires?
Il fait aussi des sorties vives sur la Noblesse.
Qu'est-ce que c'est que cette Noblaille du pays.
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que l'on me vante tant ? vous n'avet de Noble
que la maison d'Auribeau. Ne foytz pas surpris,
Monsieur, de la préférence qu'il accorde à
cette maison, au mépris de celles qui font
véritablement Nobles. Pénétré de reconnois-
sance pour les services imporrans qu'il en a
reçus, & ceux qu'il en attend encore, il saisit
toutes les occasions de faire sa cour à cette
famille , il se promene jusqu'à onze heures du
foir avec la Dame d'Auribeau, & la ramene
fous le bras à son logis; & quand elle vient
à accoucher, comme cela est arrivé le 22 du
mois d'Août dernier , il fait annoncer son heu.
reux accouchement par une falve de coule-
vrines, qui réveille & qui étonne toute la
Ville. Y a-t-il rien de plus indécent pour
un Evêque?
M. Feraud , brave Officier , recommandable
par ses services militaires, vint un jour lui faire
visite. Je fuis fâchédit le Prélat, que vous ne
soyez pas venu plutôt, je vous aurois fait dî-
ner avec la meilleure Noblede du Pays. Il
avoit eu à sa table un certain Paris, surnommé
le Mandrin , né de la lie du Peuple ; le Sieur
Michel, fils d'un Savetier & d'une Tripiere,
& Tripier lui même ; le troisieme convive étoit
le nommé Francoul, l'un de ses Espions. Voilà
la Noblesse que Monseigneur chérit, celle qu'il
comble de ses faveurs , & qu'il admet à sa table
& dans sa familiarité.
Son imagination le trahit à chaque instant,
& le montre tel qu'il est. Il dit un jour aux
Notables de la Ville avec lesquels il se pro-
menoit, il me vient à l'esprit une idée - fingu-
guliere : puis-je vous la communiquer ? Nous fe-
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rons enchantés de la connottre, repondirent-ils:
j'aurois envie de faire la pharandoule ; & tout
à coup les faififTant par la - main, il les force
de parcourir , en sautant avec lui, un espace de
deux cents toiles. Cette extravagante faillie est
un exemple , entre mille autres, du dérangement
de son esprit.
M. Cartel, Théologal, respectable par son âge,
par ses lumieres & ses vertus, prêchant le jour
de la Pentecôte à la Cathédrale, n'eut pas
plutôt commencé son Sermon , que M. l'Evê-
que se levant avec emportement, crie à tue-
tête : la bénédic7ion , la bénédiction. Le Théolo-
gal troublé de cette apostrophe indécente, &
du tumulte qu'elle occafionnoit dans l'audi»
toire , se tait; mais un moment après, s'y croyant
suffisamment autorisé par sa dignité , il conti-
nua son discours , fans demander la bénédiélion
Episcopale.
La folie de Monseigneur ne lui laisse aucun
répos , elle lui cause une insomnie presque
continuelle. Toutes les nuits assis sur son lit,
il s'amuse à fîfîler , à chanter des vaudevilles de
son temps; aux Processions, il en chante sur l'air
des hymnes, faisant tantôt le dessus, tantôt la
basle; & au service solemnel de son prédéces-
feur, il s'efforça , depuis son Palais jufqua la
Cathédrale , de prendre à haute voix le ton lu-
gubre des cloches. Combien de fois ne l'a-t-on
pas vu, au son du violon de son Cuisinier ,
gambader, papillonner autour des Dames qu'il
.mbk chez lui deux fois la semaine, &
,courir- çle able en table pour leur décocher
de jolies :lâaVatelles ? quel ton pafïîonné , quand
il raconté .une aventure galante ? Mais sa con.
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