Lettre à M. J. Voruz, député de Nantes / par Alph. Cézard

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E. Mangin (Nantes). 1862. 1 vol. (79 p.) ; in-8.
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Publié le : mercredi 1 janvier 1862
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LETTRE A M. VORUZ
DÉPUTK DE NANTES.
MONSIEUR LE DÉPUTÉ ,
" Vous avez eu la bonté de m'adresser sous forme de bro-
chure le discours prononcé par vous à l'une des séances
du Corps législatif, dans la dernière discussion du budget.
Une cause indépendante de ma volonté m'avait, jusqu'à
présent, empêché de vous adresser mes remerciements. Je.
le fais aujourd'hui, bien persuadé que si ma réponse est
la critique de vos actes publics, vous ne me reprocherez
pas d'user d'une coutume admise par les hommes politi-
ques des pays libres.
Sous l'influence de principes opposés, nous nous sommes
rencontrés comme adversaires dans une lutte électorale.
Vous avez obtenu l'honneur de représenter la ville de
Nantes, j'ai éprouvé un échec. Nous sommes engagés
-tous deux dans la politique ; vous avez vos amis ? j'ai les
miens. Comme député, vous avez pu faire connaître vos
opinions et celles des vôtres ; comme votre adversaire ,
j'ai de mon côtéledpvoir de .manifester les opinions de
mes amis , de défendre, autant que je le puis, leurs con-
victions et les miennes, convictions de justice et de li-
berté qui nous réunissent et que nous désirons ardemment
faire triompher.
L'envoi de votre discours est un appel à ma critique. À
toute la délicatesse d'un tel procédé, je ne puis mieux
répondre qu'en usant de la liberté à laquelle vous
m'invitez.
La session du Corps Législatif a été fort laborieuse et
fort longue cette année. Quoique, à vrai dire, la plus
grande partie du temps qu'elle a duré se soit passée en com-
missions et que nous n'ayons pu juger la p,ortée des tra-
vaux de ces commissions, du moins en deux occasions,
dans un espace de quinze jours chaque fois, nous avons
été à même de lire les brillants discours prononcés à la
Chambre : la première fois, lors de la discussion de l'a-
dresse ; la seconde fois dans la discussion du budget.
La France a pu juger la valeur des députés qu'elle a
envoyés à la Chambre. Elle connaît ses orateurs, elle con-
naît ses hommes de bon sens : qu'ils aient parlé, qu'ils
nient simplement voté , l'opinion publique sait quelle re-
connaissance elle doit à ses représentants actuels. Le
suflrage universel se prononcera dans les prochaines élec-
tions générales ; son choix, je l'espère, sera l'expres-
sion de la droiture de ses intentions cl de son intelligente
volonté.
€omrae -tous ceux qui ont vu avec plaisir les progrès de
k France dans les voies libérales, j'ai suivi attentivement,
chacune des discussions du Corps Législatif. De même
que vous, Monsieur, j'ai cherché la vérité sans parti pris,
j'ai cherché consciencieusement à m'éclairer sur les ques-
tions traitées par vos honorables collègues ; mais, vous
l'avouerai-je, de toutes ces discussions il est résulté pour
moi que la vérité est bien difficile à découvrir.
Et en effet,
Comment se fait-il,.dans la question romaine , que la
Chambre, qui n'admet pas l'infaillibilité du pape, admette
si facilement l'infaillibilité de leurs excellences Messieurs
les ministres sans portefeuille ?
Comment se fait-il qu'en réponse aux discours de MM. Pli-
ehon et'Lemercier, M. Baroche oppose avec succès les
dénégations de préfets, tandis que les dénégations du Sou-
verain pontife sont de nulle valeur, lorsqu'elles sont des-
tinées à défendre son gouvernement contre les attaques
dont il est l'objet ?
Placée entre deux partis qui réclament l'un le main-
tien, l'autre le retrait des troupes, de Rome, comment, se
fait-il que la Chambre ajourne sa décision et se repose sur
la Providence '? Admet-elle pour les peuples la fatalité ou
le libre-arbitre? Au dix-neuvième siècle la Providence
serait-elle à ses yeux ce qu'elle était dans l'antiquité ,
une puissance aveugle ... despotique, soumise aux gros-
— 6 —
sières passions de l'humanité, esclave de ses haines et de
ses préférences, faisant ainsi des mortels les jouets de ses
plus incompréhensibles caprices ? Ou bien est-elle cette
puissance divine, toute vérité, toute justice , tout amour,
immuable dans les lois qu'elle a dictées à l'univers dès sa
création, lois communes pour tous les peuples, pour tous
les individus , lois qu'elle ne peut intervertir sans dé-
truire toute vérité , toute justice , sans se détruire elle-
même ? Nos souffrances ici-bas sont-elles l'oeuvre du ha-
sard ou les conséquences inévitables de la violation des lois
de la Providence ? Devons-nous ici bas nous décourager
et 'compter sur le hasard, ou bien faire appela notre in-
telligence , à notre raison , à notre courage , pour modi-
fier les circonstances , dominer les événements fâcheux
que nous devrions alors imputer à notre ignorance ou à
la violation des volontés divines ?
Comment se-fait-il, lorsque la majorité de la Chambre a
détruit les partis par le profond dédain qu'elle leur a
témoigné,- qu'elle ait jugé nécessaire de conserver la loi de
sûreté générale ?' .
Comment se fait-il qu'à l'occasiou d'un amendement
soutenu par deux généraux, la majorité de la Chambre ait,
de concert avec M. le Commissaire du gouvernement,
repoussé et presque flétri le principe de rétroactivité, tan-
dis qu'avec M. le rapporteur de la commission elle ait ad-
mis ce même principe, à propos de la surtaxe des sucres?
Comment se fait-il que l'honorable député de Rouen,
après un remarquable discours d'homme d'Etat, un véri-
niable discours-ministre , après avoir exprimé toute sa
méfiance contre les principes économiques à l'ordre du
jour , ait donné un vole de confiance ? Voter contre l'a-
dresse, serait-ce faire acte d'hostilité contre l'Empereur,
ou simplement désapprouver la politique de ses conseil-
lers ?
Comment se fait-il que la Chambre ait repoussé l'impôt
sur les rentes pour ne pas arriver à l'impôt sur le revenu,
tandis qu'elle a voté l'impôt sur les voitures qui doit logi-
quement l'amener à l'impôt sur les renies ?
Comment se fait-il que lorsque la France en est, suivant
l'expression de l?un de vos honorables collègues, à gratter
des fonds de caisse pour mettre son budget en équilibre,
la Chambre ait autorisé tant d'emprunts dans les dépar-
tements , et par conséquent tant d'impôts qui portent
atteinte à leur richesse qui remplit ces caisses?
Comment se fait-iLqu'un honorable député ait pu pro-
phétiser avant-toute discussion l'adoption d'une loi?
Je pourrais encore, Monsieur, vous adresser d'autres
demandes sur des questions dans lesquelles la vérité me
semble bien plus difficile h découvrir ; mais- ces questions
touchent à la politique pure et je crois devoir m'abstenir.
Ce qui nous paraît'quelque peu confus aujourd'hui sera
très-clair dans un avenir prochain^ la vérité, espérons-le,,
si nous continuons à la chercher, apparaîtra à nos yeux.
Je veux seulement vous parler de votre discours juste-
ment apprécié par le'commerce nantais. Vous vous êtes
opposé à la surtaxe des sucres et à la rétroactivité. Les
— 8 —
chiffres que TOUS donniez sont indiscutables, vos raisonne-
ments sont fort justes, et cependant nous jouissons de la
surtaxe. Je dirai que la Chamlire devait nous l'imposer ;
Ge n'est pas que je l'accuse d'avoir agi contre l'évi-
dence , ce serait commettre -une injustice à son
égard, mais c'est parce que je reconnais qu'une Chambre
doit prêter son appui à un gouvernement forcé par la né-
cessité de tenir une conduite contraire à celle qu'il eût
tenue s'il' n'avait pas été dominé par les circonstances.
Qui a mis le gouvernement dans la nécessité d'augmenter
l'impôt que vous avez combattu? N'est-ce pas un peu
vous, Monsieur, et beaucoup les quarante ou cinquante
collègues ralliés à votre amendement?.
Dans la discussion à laquelle-vous avez pris part, il
s'agissait d'arriver à un but : l'équilibre du budget extra-
ordinaire. Le gouvernement avait proposé son projet , .un
plan d'ensemble comprenant les augmentations d'impôts,
tels que la surtaxe des sucres, les nouveaux impôts sur le
timbre , sur les chevaux , sur les voitures,, etc., etc....
Ee-projet pouvait être bon ou mauvais , c'est ce que je ne
veux point rechercher; mais l'accepter dans son ensemble,
c'était s'engager à l'accepter dans toutes ses parties ; le re-
fuser , c'était s'engager moralement envers le pays à pré-
senter un contre-projet. Car, qu'il approuvât ou non
le choix des moyens proposés par le gouvernement, tout dé-
puté était obligé de marcher vers le môme but, l'équi-
libre du budget.
Pour atteindre ce but , deux- moyens se présentaient :
- recourir aux ressources de l'impôt, comme le demandait
le gouvernement ', ou réduire les dépenses comme le
proposait l'opposition.
Vous avez voté le plan proposé par le gouvernement,
vous avez accepté le projetons son ensemble, vous avez
aux réductions de dépenses préféré le recours aux ressour-
ces de l'impôt, et vous repoussez l'une des parties du pro-
jet gouvernemental. — Vous avez voté centre les écono-
mies proposées par la minorité de la-Chambre, et vous sup-
pliez la majorité de ne pas accorder au gouvernement les
ressources de l'impôt. Si votre amendement eût été ac-
cepté par la Chambre, vous eussiez mis, convenez-en ,
Monsieur, le gouvernement dans l'impossibilité d'équilibrer
son budget?-
Vous pouvez m'objecter qu'en adoptant le plan d'ensem-
ble du budget et en proposant de remplacer le revenu de
la surtaxe par un revenu aussi considérable vous ne détrui-
siez pas l'harmonie du projet soumis à la Chambre, et
c'est à celte pensée que j'attribue le nombre considérable
des voix ralliées à votre amendement. Assurément, si'vous
aviez pu remplacer le revenu de la surtaxe par un revenu
équivalent , l'équilibre du budget n'eût pas été compro-
mis ; mais votre intention , en combattant la surtaxe , était
d'encourager le commerce. Par la substitution d'un autre
impôt à celui de la surtaxe votre intention , fort bonne ,
n'aurait; eu aucun effet.
D'un côté, vous eussiez abaissé le prix de l'objet de con-
sommation ; de l'autre, vous eussiez diminué d'autant chez
— 10 —.
'l'individu la faculté de consommer. Impôt pour impôt,
celui proposé par vous eût été aussi nuisible au commerce.
Ce n'est pas le prix de l'objet de consommation qui peut
rien au développement du commerce, c'est l'état de ri-
chesse du consommateur. Vous n'avez pas proposé la
substitution d'un autre impôt à la surtaxe, vous en avez
demandé l'abolition. Mais ici, vous retombez, Monsieur,
dans la nécessité d'équilibrer le'budget. Vous avez proposé
de maintenir le statu quo dans la législation des sucres,
promettant à la Chambre, dans l'avenir, un revenu égal
à celui de la surtaxe, et cela en vous basant sur la proba-
bilité d'une augmentation de . consommation. Hélas !
Monsieur , en finances, si les probabilités deviennent trop
souvent des certitudes dans les dépenses,.elles sont géné-
ralement dans les receltes classées parmi les non-valeurs.
Un tiens vaut, ce dit-on , mieux que deux tu l'auras.
L'un est sûr, l'autre ne l'est pas.
Aussi je ne pense pas être désapprouvé par mes amis
lorsque je dis que, malgré vos chiffres indiscutables,
malgré la logique de vos raisonnements, la Chambre de-
vait nous imposer la surtaxe. Je serai encore moins dé-
sapprouvé, lorsque je dis que la faute on-est à vous et aux
députés ralliés à votre amendement. Ne domaudiez-vous
pas à la Chambre ce que vos précédents votes lui rendaient
impossible à vous accorder?
Dans un. passage de votre discours jolis ceci':
— 11 —
« Avec sa radiation (celle de l'échelle mobile) nous
» avons échappé sans secousses aux conséquences d'une
» mauvaise récolte. » ■
Le commerce de Nantes ne s'occupe pas seulement d'im-
porter des. sucres, il exporte aussi des céréales en grande
quantité. A juger par le chiffre pour lequel il figure
dans le. tableau du commerce général , ce dernier genre
d'affaires a autant de droit que le commerce des sucres à la
sollicitude du député de notre ville. Le commerce des
grains opère sur les marchés de tous nos ports, et défendre
ses intérêts n'est pas défendre nn intérêt de clocher, mais
bien un intérêt général.
Avec la radiation de l'échelle mobile avons-nous réelle-
ment échappé aux. secousses d'une mauvaise récolte ? Je
suis ici , permettez-moi de vous le dire encore,'Monsieur,
d'un avis tout opposé -au vôtre.
Si je considère la question au point de vue commercial,
les pertes évaluées à quatre ou cinq millions me prouvent
que les secousses se sont produites parmi les commerçants
de Nantes. Si j'envisage seulement l'intérêt de la con-
sommation , je suis amené à conclure que ces se-
cousses se seraient produites cette année plus ter-
ribles dans le cas malheureux d'une mauvaise récolte ,
ce qui, fort heureusement nous, dit-on, n'aura pas lieu.
Et cela s'explique facilement. Les commerçants, les
spéculateurs en grains , ont fait l'année dernière d'im-
menses perles ; les propriétaires, les cultivateurs ont gar-
dé presque tous leurs approvisionnements pour ne pas
— 12 —
vendre a des prix qu'ils ont trouvés trop peu élevés.Admet-
tez que la récolte de cette année eût été mauvaise, que fût-
il arrivé ? Des prix fort élevés, d'autant plus élevés que
lés importateurs de blé,.dont le capital aura été réduit de
beaucoup par leurs- précédentes pertes, ne pourront plus
importer, que la culture, en prévision d'une mévente, au-
ra elle aussi moins produit de blé. Le mal d'une mau-
vaise récolte aurait été aggravé par le mal causé par .la ra-
diation de l'échelle mobile.
L'échelle mobile entravait les opérations , tj'en conviens.
Sa radiation les rendra-t-elle plus faciles? J'en doute.
Le moyen de développer le commerce des grains et dé
prévenir l'effet des mauvaises récoltes, de posséder natu-
rellement , suivant l'expression d'un célèbre économiste
(Malthus), des greniers d'abondance à peu de Irais, existe.
Ce moyen bien simple consiste à protéger la culture du
blé, en ouvrant l'exportation qui permet aux cultivateurs
de vendre leurs blés à des prix élevés, ce qui les engagera
à produire le plus qu'ils pourront, et à frapper .un droit éle-
vé à l'entrée des blés étrangers. En cas de disette,-la prohi-
bition d'exporter, la franchise des droits d'importation
assureront au pays l'excédant de sa production ■qu'elle ne
consommait pas et les ressources de ses entrepôts..
Ces mesures tiennent à un vaste système qu'on appelle
le. système protecteur et je prévois d'avance votre ré-
ponse.
« Mais, me direz-vous, ccile disette factice , ces hauts
» .prix accordés à la vente du blé , celte protection qui
— 13 —
» encourage un travail routinier, ces souffrances de la
» consommation sacrifiée, etc., etc. ? »
Je vous répondrai que dans les années abondantes cette
disette factice est plutôt dans l'imagination des libre-
échangistes que dans les faits : et que s'il faut arriver à
un résultat heureux par une année de disette , il vaut
mieux se rendre impopulaire et l'imposer au peuple qu'on
sauvera malgré lui des disettes périodiques. Je vous ré-
pondrai encore qu'il vaut mieux conserver un travail rou-
tinier que de n'en point avoir ; que les prix plus ou moins
élevés des objets de consommation ne prouvent pas qu'un
peuple vive a bon marché.
» Quant aux souffrances de la consommation sacrifiée,
permettez-moi, Monsieur, de vous adresser une simple
question ; aussi bien la protection étant aujourd'hui en-
levée à peu près à chaque travail, cette question trouve
naturellement ici sa place.
Lorsqu'il s'est agi de protection pour l'agriculture, les
libres-échangistes nous ont dit: « Le gouvernement ne s'ar-
» rêlera pas aux réclamations intéressées d'une certaine
» quantité de propriétaires. Il tiendra compte des intérêts
» des masses, des intérêts de la consommation. » Lorsqu'il
s'est agi de la protection de l'industrie , nous avons en-
tendu une réponse analogue, et les mêmes raisons nous
ont été données quand s'est agi de la protection de notre
commerce. La consommation, toujours la consommation
dont le gouvernement était appelé à défendre les intérêts
sacrifiés.
— u —
Depuis longtemps je cherche ce mythe, ce consomma-
teur qui n'est ni propriétaire . ni industriel, ni commer-
çant et dont les intérêts ne se rattachent pas à ceux de
l'agriculture , du commerce et de l'industrie. Quel est-il?
Plus heureux que moi, peut-être le connaissez-vous.
Vous avez, Monsieur , oublié dans votre discours deux
questions d'une certaine importance, si j'en juge par l'état
de gravité du mal qui demande de prompts remèdes. Ces
deux questions se rattachaient naturellement au budget.
Je ne veux pas parler de Saint-Nazaire. Cette ville a eu
ses jours de fête à l'époque- de l'inauguration du service
transatlantique. On a prononcé, beaucoup de discours. Un
personnage de Paris a même prédit l'immense avenir réservé
à Saint-Nazaire sous une administration municipale plus
intelligente; ce qui était peu flatteur pour les fonc-
tionnaires invités au banquet. Aussi votre honorable
collègue , député de la circonscription , a-t-il pris
la parole. Peut-être allait-il défendre l'administration,
repousser une appréciation trop sévère, dire toutes ses
sympathies, ses travaux pour l'accroissement de Saint-
Nazaire, mais il n'en fut rien. L'émotion de votre collègue
a privé les habitants de la ville des conseils de leur hono-
rable organe au Corps législatif.
Deux questions d'une haute gravité préoccupent tous
les esprits. Nos chantiers de construction sont déserts.
Nos armateurs sont inquiets. Les attaques dirigées contre
les derniers débris de protection qui leur étaient laissés
réussiront-elles à faire reconnaître ce que. par dérision ,
sans doute, les libre-échangistes appellent la liberté de
pavillon ?
Nos commerçants se trouvent dans un état d'incerti-
tude continuelle. Une stagnation générale pèse sur les
affaires. Est-ce une crise? Non, car on peut prévoir la fin
d'une crise, et ici, toute prévision est impossible. Les
affaires commerciales sont languissantes ; chaque opéra-
tion , soit importation, soit exportation, donne les plus
grandes pertes. A. quelle cause attribuer ce ralentissement
d'activité ?
Pour réveiller l'esprit d'entreprise , pour exciter les
affaires à se renouveler que faudrait-il? Donner cette liberté
de pavillon non pas à la France, mais à l'étranger, ou bien
réserver au pavillon français les derniers vestiges de la
protection dont il jouissait?
Ces questions, je vous l'ai dit, sont de la plus haute
gravité. Elles renferment toute la prospérité de notre ville,
et, quoique votre adversaire, je regrette sincèrement dans
un intérêt commun que vous n'ayez pas pris leur défense,
•et que vous n'ayez pas appelé sur elles toute l'attention du
gouvernement.
IL v|
Le Moniteur publiait, il y a quelques mois, un long
et remarquable rapport de monsieur le ministre du com- /'
merce sur l'état de la navigation française. Quoique Fin/ \
dustrie maritime y fût représentée comme étant en voie Çê ;
prospérité, une enquête sur notre marine marchande a éfe
jugée nécessaire.. '<>
J'avoue n'avoir pas, au premier abord, bien compris
comment une industrie en voie de prospérité pouvait exi-
ger une enquête sur sa situation. D'habitude un gou-
vernement n'invite des industriels à lui apporter le secours
de leur expérience que lorsqu'il y a stagnation dans leur
travail. Tous alors, industriels et gouvernement, interres-
sés à combattre cette stagnation de travail préjudicia-
ble à leurs communs intérêts, en recherchent ensemble
les causes afin de les découvrir plus facilement et ae les
combattre plus efficacement.
Etait-ce ici le cas pour notre marine?
Si l'enquête qui vient d'avoir lieu a été réellement indis-
pensable, il me semble que Monsieur le ministre dans son
rapport's'est de beaucoup exagéré la prospérité de nos arme-
ments. Au lieu de prospérité, il y aurait donc eu souffran-
ce? Comm^^*^HJ alors que le rapport n'indique pas
— 18 —
le mal à combattre, l'époque depuis laquelle le mal a été
signalé ? — Si, au contraire,, notre industrie de transports
maritimes est réellement en voie de progrès, de quelle
utilité sera pour notre marine le déplacement des person-
nes appelées devant le Conseil supérieur du commerce?
D'accord avec Monsieur le ministre sur lés laits énoncés
par lui, elles auront dû logiquement attribuer les progrès
de nos armements à la loi qui les régissait ; mais ici en-
core , personne n'a contesté la bonté de cette loi. Il y a
eu au contraire unanimité à la proclamer. Libre-échan-
gistes ou "prohibitionnistes, tous les organes de nos porls
l'ont reconnu.
Quoi qu'il en soit, l'enquête est terminée. Elle portera
naturellement ses fruits. Quels seront-ils ? Probablement
des plus favorables pour les armateurs français et pour les
industriels dont le travail dépend de l'activité du mouve-
ment maritime. C'est ce qu'il est permis de supposer d'a-
près l'une des demandes inscrites dans le questionnaire,
et qui dénote toute la sollicitude de M. le Ministre du -
Commerce pour les armements français et pour toutes
les industries qui se rattachent à notre navigation.
« À quelles conditions , demande le questionnaire , les
» capitaux entrent-ils dans les opérations maritimes, soit
» en France, soit à l'étranger ? »
J'ignore quel éclaircissement le gouvernement à ob-
tenu sur ce point, car s'il nous a été très difficile de
nous procurer le questionnaire, il nous est impossible d'a-
voir l'ensemble des réponses faites. Le gouvernement ne
les a pas encore communiquées au commerce.
— f9 —
A l'étranger, cette question est depuis bien longtemps
résolue. Ces conditions exigées par les capitaux et qui pa-
raissent inconnues au Conseil supérieur du commerce
français, se réduisent à une seule , celle de gagner de
l'argent.
La réponse est triviale, j'en conviens, mais elle est vraie.
Soyons indulgents pour l'étranger. Pardonnons lui sa trivia-
lité en faveur des leçons que nous en pouvons tirer. A moins,
toutefois, que par suite d'habitudes commerciales con-
tractées depuis huit années, ou par l'effet d'un revire-
ment opéré par la Révolution économique, aussi bien dans
ses principes que dans l'économie de ses affaires , le capi-
taliste français n'ait trouvé le secret d'engager ses capi-
taux dans une opération , d'accroître ses affaires et de
prospérer , en perdant son argent, en dilapidant son ca-
pital. Fort heureusement ce secret, que \s- morale nous
commande de cacher , n'appartient qu'à certaines compa -
gnies industrielles maritimes ou autres , qui ont eu le ta-
lent (le principe d'association est si fécond en merveilles!)
de se trouver , après leurs immenses pertes , plus riches
et plus puissantes qu'elles ne l'étaient au moment de
leur constitution.
Le capitaliste français, livré à ses seules forces, ne pos-
sède pas un pareil talisman , et je l'en félicite. Mais il lui
faut alors suivre les errements du capitaliste étranger ,
malgré leur trivialité. Tout me porte donc à croire que la
réponse faite à la demande du questionnaire a été celle
que je signalais : gagner de l'argent.
— 20 —
Admettons en règle générale qu'en France comme à l'é-
tranger :
« Le capitaliste met ses capitaux dans une opération,
» quelle qu'elle soit, lorsqu'il espère les y voir fructifier.
» Il continue cette opération , il y laisse ses capitaux si
» ses espérances n'ont pas été déçues. »
Le Conseil supérieur du commerce une fois éclairé sur
ce point, TOUS voyez bien, Monsieur, que ce n'est pas trop
présumer de l'enquête que de juger ses fruits comme de-
vant être favorables aux armateurs et aux industriels dont
la prospérité est liée à celle des armateurs.
M. le Ministre du Commerce prendra, il est per-
mis de l'espérer, les meilleures mesures pour faciliter
aux marchands de bois de construction, aux construc-
teurs de navires, aux charpentiers, aux calfats, aux cor-
diers, aux gréeurs, aux voiliers", aux capitaines, aux
armateurs, aux spéculateurs, aux portefaix,, etc., etc, à
ces vingt ou trente mille personnes qui vivent à Nantes du
mouvement maritime 5 les moyens de faire de bonnes
affaires, habitude qui tend chaque jour à se perdre de
pins en plus dans notre ville.
Quelles seront ces mesures ? En quoi pourront-elles
être favorables ou préjudiciables à la prospérité commune?
C'est ce que je vais essayer de chercher- Mais auparavant
permettez-moi, Monsieur, de faire encore une courte
observation snr le questionnaire, et de considérer quel-
ques-uns des arguments aussi faux qu'ils sont répandus ,
mis en avant contre les armements français.
III.
■ Dans le questionnaire, il n'est fait mention que des
capitalistes, que des conditions dans lesquelles les capi-
taux entrent dans les opérations maritimes. — C'est, je
crois, une erreur de rédaction, à laquelle les hommes du
gouvernement français démocratique par excellence auront
dû être très sensibles.
On ne peut de nos jours considérer le commerce et
l'industrie, c'est-à-dire lé travail, comme un monopole
naturel réservé aux capitalistes. Ce serait, à mon avis du
moins, une grande faute qui nous ramènerait prompte- '
nient à la création des compagnies privilégiées. Les com-
pagnies privilégiées, nécessaires il y a deux siècles, alors
que l'homme de génie qui fut le ministre d'un grand roi
avait à créer le commerce et l'industrie, seraient aujour-
d'hui désastreuses pour la France, nuisibles pour les capi-
talistes eux-mêmes.
Les capitalistes, tout en réclamant avec raison la place
qui leur est due dans le travail commercial et industriel,
demandent simplement au gouvernement de ne pas mettre
obstacle à leurs spéculations ; mais ils sont loin de vouloir
monopoliser à leur profit la sollicitude gouvernementale ;
ils ont une fortune, faite et demandent à la conserver, A
— 22 —
cela qu'y a-t-il d'étonnant? Les positions acquises que
l'honorable député d'Ancenis, 'votre collègue, trouve
bonnes à conserver dans la politique, ne leur paraissent pas
moins bonnes à conserver dans le commerce et l'industrie ,
parce qu'elles sont le résultat de toute une vie de rudes
labeurs.
En dehors-de ces hommes riches, il s'en trouve, et
beaucoup, qui ne le sont pas, mais auxquels leur honora-
bilité bien connue assure le crédit ; de même que leur
intelligence et leur courage leur garantissent le succès.
Eh bien., Monsieur, il arrive trop souvent en France ,
que, possédant par leurs qualités personnelles toutes les
conditions de succès, et pouvant disposer d'un capital qui
ne leur appartient pas, mais que leur honorabilité obtient du
crédit^ ces hommes ne trouvent pas à employer leur
activité. Des difficultés insurmontables s'élèvent devant
chacune de leurs entreprises, les voies de la fortune
sont fermées pour eux. N'est-ce pas pour eux, je le
demande, que le gouvernement doit réserver ses plus vives
sympathies? N'est-ce pas leurs intérêts qu'il doit surtout
prendre à coeur? Qu'il agisse donc ainsi, il ne sera pas,
comme le prétendent certaines gens, accusé de créer un
privilège pour une classe de notre société. En favorisant
les intérêts d'hommes honorables, intelligents, actifs,
sinon matériellement riches, dont la présence est un bien-
fait pour la société et devrait être une richesse pour le pays,
un gouvernement favorise à bien plus forte raison les
intérêts dos capitalistes. En élargissant les voies qui
— 23 —
mènent à la richesse pour ceux qui n'ont rien, il rend ces
voies naturellement plus faciles pour ceux qui possèdent.-
Pour prendre de telles mesures, faut-il le dire , il n'est
pas besoin de recourir à Vorganisation du crédit, à l'or-
ganisation du travail, à une intervention gouvernemen-
tale irréfléchie en faveur de ceux qui ne possèdent pas ,
au détriment de ceux qui possèdent.
Ces principes appartiennent au Socialisme. La France
les a repoussés, le sentiment de sa dignité et son bon sens
les ont condamnés.
A quoi bon organiser le crédit ? Le crédit est très sou-
vent dangereux à accorder. Il recherche naturellement
l'honnête homme intelligent, autant qu'il est recherché
par lui.
A quoi bon organiser le travail ? L'homme intelligent
et courageux sait d'avancé ce qu'il peut et ce qu'il veut en-
treprendre. Il ne se décourage pas devant les difficultés
qu'il peut vaincre. .
A quoi bon favoriser celui qui ne possède pas, si c'est
au détriment de celui qui possède ? Le riche appauvri se
trouverait en face du pauvre enrichi dans une situation ana-
logue à celle que celui-ci occupait auparavant vis-à-vis
de lui , -et réclamerait à son tour les mêmes faveurs à ses
dépens.
En France nous avons repoussé le Socialisme. Il nous
répugne à cause des atteintes graves qu'il porte à la jus-
tice , par la nécessité clans laquelle il se trouve de com-
mettre sans cesse des actes iniques et brutaux; à la liberté,
— u -
en soumettant tous les actes de l'individu au bon plaisir
de l'Etat qui s'arroge l'impudent privilège de la pensée et
du jugement de toute une nation ! à notre dignité, en nous
enlevant la responsabilité de nos actes.
Le Socialisme, comme forme de gouvernement, est im-
praticable. Il ne peut durer , si toutefois il lui arrive par
aventure d'être accueilli par un peuple surpris dans sa
bonne foi. Il ne peut durer pareequ'il lui est impossible de
gouverner sans porter atteinte à la religion, à la famille, à
la propriété, ces trois bases de tout ordre social, sans
aggraver la misère matérielle qu'il prétend anéantir, sans
ajouter à cette misère matérielle la misère morale , la
corruption la plus éhontée, qui conspireront journellement
ensemble sa ruine.
Sans recourir au Socialisme , le gouvernement français
peut-ildonner à l'homme, honnête, intelligent, actif, les
moyens de parvenir à la richesse ?
Portons, si vous le voulez , Monsieur, nos regards vers
les peuples étrangers, dont nous pouvons suivre l'exemple.
Nous verrons que leurs gouvernements interviennent le
moins possible dans leurs affaires industrielles et commer-
ciales , et lorsqu'ils adoptent quelques mesures, c'est
peur diriger le commerce et l'industrie dans une voie qui
permette de réaliser les trois conditions suivantes que
leurs hommes d'Etat semblent avoir toujours présentes à.
l'esprit : ^
1° Mettre- leurs nationaux à môme de s'enrichir le plus
facilement possible parleur travail;
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2° Encourager le travail de celui qui ne peut rien pro-
duire sans le concours du travail de ses compatriotes,
de préférence au travail de celui qui peut s'enrichir sans
recourir aux services du travail national ;
3° Retirer du commerce et de l'industrie les plus grands
revenus sans porter atteinte à leur prospérité.
La première de ces conditions est toute de générosité,
d'égalité bien entendue et de prudence, car le commerce
et l'industrie ainsi considérés contribuent à écarter d'un
gouvernement cet excédant de population inoccupée qui
ne sait que courir après les fonctions publiqnes rétribuées.
Le commerce et l'industrie sont donc à l'étranger desti-
nés à rendre moins onéreuses les charges que lui impose
l'administration de son gouvernement, en ouvrant des issues
à l'activité de son accroissement de population.
La seconde condition est indispensable comme condi-
tion de civilisation. Elle entraîne chaque membre d'une
société', sans qu'il s'en doute, à agir d'après les principes
de la charité chrétienne. Rendre tous les intérêts qui exis-
tent dans un pays solidaires les uns des autres, c'est dé-
velopper par son intérêt personnel dans le coeur de chaque
citoyen, le principe de sociabilité qui fait la force d'un
pays. Les écrivains du droit naturel , dès l'antiquité,
étudiant la formation des sociétés civiles, ont été una-
nimes à reconnaître que « notre premier soin est
» d'avancer autant qu'il est en notre pouvoir le bien
» commun de tous, en sorte que le système des êtres
» raisonnables , c'est de procurer autant qu'il dépend-
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» de nous le bien de chacune de ses parties dans la-
» quelle est renfermée notre propre félicité, d'où il suit
» que toutes les actions contraires à ce désir produisent
> des effets opposés, et par conséquent entraîne notre
» misère et celle des autres. »
La troisième condition est encore très juste. Un individu
qui s'enrichit par son travail doit à son pays une partie
de cette richesse, autant pour permettre à l'Etat de faire
exécuter les lois favorables à son travail, que pour allé-
ger l'impôt qui pèse sur"ses compatriotes riches, dès qu'il
prend rang au milieu d'eux.
Pour peu que nous songions au but vers lequel doit
marcher toute société, à ses besoins, nous verrons que
ces conditions sont unies par d'étroites relations qui em-
pêchent l'une d'elles de se produire sans immédiatement
donner naissance aux deux autres.
Ces trois problêmes ou plutôt ce problême de la pro-
priété'commerciale et industrielle a obtenu depuis long-
temps sa solution à l'étranger. Voici quelle est cette solution :
1° Avant toute mesure gouvernementale provoquée après
enquête ou autrement, calculer les avantages que peut
retirer d'une opération commerciale , non pas le capi-
taliste qui possède, mais celui qui , engagé dans l'opéra-
tion, n'a d'autre ressource que son crédit ;
2° Prolégerle travail national dans chacune desesparties;
3° Abaisser les droits de douane , les patentes, etc. ,
etc ou le revenu que l'Etat retire du commerce et de
l'industrie pour mettre l'industrie et le commerce plus à
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la portée de tous,. de sorte que l'Etat puisse obtenir par
fractions, moindres il est vrai, mais plus nombreuses, une
somme plus élevée que celle qu'il obtient péniblement au
plus grand préjudice du commerce et de l'industrie, par
frections plus grandes, mais en quantité moindre.
Si nous reconnaissons la justesse de ces principes éco-
nomiques des autres nations, il y a lieu de s'étonner de la
demande du questionnaire, qui semble vouloir convenir
chez nous la navigation en monopole pour les capitalistes,
aussi -est-ce sans.nul doute une faute de rédaction , car
le gouvernement français n'a probablement pas l'intention
d'interdire l'industrie des armements à l'honnête homme
qui ne possède pas de capitaux, mais qui par son cré-
dit peut en obtenir à loyer.
Et s'il en est ainsi, les mesures prises à la suite de
l'enquête assureront à la navigation une protection basée
sur les calculs suivants :
6 0/rj d'intérêt commercial.
6 O/o d'amortissement.
6 O/o de bénéfice.
18 O/o en tout.
Soit un revenu net annuel de 36,000 fr. pour un navire de
200,000 francs. Cette somme représente un navire de 600
tonneaux. Or, dans les conditions actuelles, un navire de
600 tonneaux produit-il un revenu net de 36,000 francs? Je
ne doute nullement du talent des libre-échangistes, mais
ce dont je suis sûr, c'est que parmi eux il ne se trouve
personne capable de prouver qu'il en est ainsi.
=sr»Tîmr(W7Wî»wa.sCTra
IV.
Depuis que nous sommes entrés dans la voie libre-
échangiste,-chaque industrie a eu ses accusateurs. Ces
derniers voyant leur nombre grossi par l'adjonction des
envieux, des égoïstes, de quelques industriels attirés par
l'espoir de bénéficier aux dépens de ceux dont ils étaient
obligés de îémunérer les services, ont un moment pu se
prendre au sérieux, se croire les représentants d'une grande
idée, les défenseurs de l'un de ces grands principes sociaux
dont un sentiment de justice impose tôt ou tard la recon-
naissance dans un pays.
L'heure de la désillusion est arrivée pour eux. Les en-
vieux, les égoïstes, les industriels égarés , selon que
l'intérêt le plus en rapport avec le leur s'est trouvé com-
promis, se sont successivement détachés de l'armée libre-
échangiste . En sorte que celte théorie du libre-échange,
si vantée, si philantropique, se montrera bientôt telle
qu'elle est, et prouvera aux plus aveugles qu'elle n'était
que la ruine de tous cachée sous les apparences du bon-
heur de chacun.
Comme dernière industrie, celle des armements se
trouve à son tour dénoncée. Le peu de protection qui lui
reste est attaquée, non pas dans les nnvts fin mor mù* h
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Paris. Sa situation est mauvaise par suite de la réduction
de la protection qui lui était accordée en d'autre temps,
le libre-échange propose de lui enlever ce reste de pro-
tection pour lui rendre sa prospérité.
Une telle assertion ne mérite pas d'être relevée. Et si,
dans la question des armements, il ne se trouvait pas les
accusations les plus banales portées contre notre marine ;
si, dans toutes les accusations libre-échangistes, il ne
se rencontrait pas une incroyable confusion des intérêts
les plus distincts, les moins appelés à se rencontrer, con-
fusion que je ne puis attribuer qu'à l'ignorance des no-
tions les plus élémentaires en fait de commerce, de
marine et de colonies ; je ne croirais certes pas utile de
répondre aux fausses assertions,des libre-échangistes.
La navigation ou l'industrie des transports maritimes,
et le commerce maritime proprement dit , constituent
deux genres de travail aussi différents, ayant chacun des
intérêts aussi distincts que ceux du commerce et de l'in-
dustrie manufacturière. Confondre une opération d'arme-
ment maritime avec une opérafion commerciale , c'est
prouver qu'on ne connaît ni les armements ni le com-
merce. C'est ce que prouvent journellement les libre-
échangistes.
Considérons, si vous le voulez, Monsieur, les armements
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pour ce qu'ils sont réellement, c'est-à-dire l'industrie des
transports maritimes, puis ensuite voyons les relations
que la législation doit créer entre cette industrie et le
commerce, rapports factices, comme le prétendent les
adversaires des armements français, mais rapports néces-
saires pour leur commune prospérité.
Ici se présente naturellement ce premier reproche,
d'existence factice, de rapports factices, etc., etc., pro-
duites par le principe protectionniste.
Les libre-échangistes ont sans doute beaucoup observé,
mais pas encore assez pourtant pour s'apercevoir que
toute oeuvre d'une société , quelle qu'elle soit, est une
oeuvre factice, depuis la forme de son gouvernement
jusqu'à ses lois, jusqu'aux relations que pour le bien
commun ces lois établissent entre tous ses membres. Toute
oeuvre sociale est factice ; l'essentiel est de savoir si
l'oeuvre est bonne ou mauvaise, si elle est le résultat
d'une fausse ou d'une saine appréciation de la justice et
_de la vérité, si son but est le bien commun. Ce premier
reproche n'a donc rien de sérieux.
Gomme industrie, les armements se divisent en grande et
petite industrie , le cabotage et le long-cours.
Le cabotage comprend : le cabotage côtier et le grand
cabotage.
Le long-cours comprend : le navire naviguant à fret, le
navire chargeant pour le compte de l'armement.
Le cabotage trouve son aliment dans nos relations in-
ternationales. Son intérêt réclame la plus grande quantité
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de transports à effectuer entre les nations européennes. Il
demande , par conséquent, une taxe unique sur tous les
produits d'importation , l'abolition de la surtaxe des mar-
chandises provenant des entrepôts étrangers par navires
français.
Le long-cours vit par nos relations coloniales. Contrai-
rement à celle du cabotage , son existence dépend unique-
ment du commerce colonial, de l'importation directe des
produits exotiques par navires français. L'abolition de la
surtaxe des entrepôts serait sa ruine.
Voilà deux intérêts opposés. Le gouvernement veut-il,
ainsi que nous l'avons vu dans le précédent chapitre, leur
appliquer les conditions sans lesquelles il n'y a pas de
prospérité industrielle ? Il devra, autant que possible ,
donner à chacun de ces intérêts la plus grande somme de
protection, sans que les avantages dounés à l'un puissent
porter préjudice à l'autre. Et dans le cas où il faudrail
sacrifier l'un de ces deux intérêts, il serait, le bon sens
l'indique, préférable de sacrifier la navigation qui met
en oeuvre le moins de travail national, la navigation la
moins utile aux industries secondaires qui se rattachent aux
armements. Or, de l'aveu de tous, le long-cours, sous le
rapport de l'utilité , l'emporte de beaucoup sur le cabotage.
Si des conditions de progrès réclamées par ces deux
genres de navigation nous arrivons à envisager leur
situation actuelle, il nous sera facile de juger la diffé-
rence de leurs législations par la différence des résultats
qu'elles ont produits.

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