Lettre à M. le rédacteur du "Journal des Débats", sur l'état des affaires publiques , par N.-A. de Salvandy

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A. Sautelet (Paris). 1827. 33 p. ; in-8.
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A M. LE RÉDACTEUR DU JOURNAL DES DÉBATS,
SUR L'ETAT
LETTRE
DES AFFAIRES PUBLIQUES,
PAR N. A. DE SALVANDY.
PARIS,
A SADTELET ET C\ LIBRAIRES,
PLACE DE LA BOURSE.
ia Juillet 1827.
1
LETTRE
A M. LE RÉDACTEUR DU JOURNAL DES DEBATS,
< i
SUR L'ÉTAT
DES AFFAIRES PUBLIQUES.
MONSIEUR,
Vous avez eu tant de fois la bonté de m'ouvrir
vos colonnes que j'ai contracté l'habitude de
correspondre avec le public sous votre couvert.
Permettez-moi d'y recourir encore. J'aime à em-
prunter un nom qui se lia, oa* sait parmi quels,
hasards aux destins de la religion et de la mo-
narchie exilées, et qui, depuis les jours de pros-
périté, depuis que la restauration n'a rien à
craindre que de ses fautes, a pu devenir chei
aussi aux libertés publiques.
Le moment est venu où tous le, hommes at-
tachés à cette grande cause des institutions que
l'ère de i8i4nous a données doivent en prendre
en main la défense sans exception des rangs et
des partis. Il y va d'un avenir qui nous est com-
mun, qui nous est cher à tous. Il y va d'une
France que nous appelons du saint nom de pa-
trie, que des expériences aventureuses, des nou-
veautés subversives, quel que fùt leur nom, des
révolutions, quelles que fussent leurs formes,
détourneraient des grandes destinées qu'il nous
fut permis de rêver pour elle. Que notre première
pensée soit pour la maison royale ou pour la li-
berté, pour le salut du trône compromis par des
bouleversemens, ou pour la dignité du pays in-
téressé au maintien de ses franchises, nous vou-
lons tous l'ordre par les lois, l'ordre, premier
besoin des états les lois, première richesse des
nations civilisées, première sauvegarde des grands
pouvoirs. C'est là le triomphe des affections na-
tionales, qu'cnfans d'une même mère passagers
sur un même nnv'tre en butte aux înêinesoragcs,
nous nous trouvons toujours, après les plus vives
discordes, des intérêts des vœux un but com-
muns. Ce but, il faut J'atteindre; ces vœux, les
produire; ces intérêts, les défendre. Il n'y a plus
des oppositions, diverses de sentimens et de
maximes. 11 n'en est qu'une, luttant tout entière
1.
pour le maintien des lois, pour la sainteté de la foi
promise pour le respect des œuvres du temps.
D'un côté est un pouvoir qui, prenant la place
et l'esprit des factions s'égare dans la passion des
changemens il appelle à soi quiconque veut
détruire quiconque poursuit des utopies qui-
conque aspire à jouer sur un tapis verd les dou-
ceurs du foyer domestique les biens de la puis-
sance, le repos de la patrie et la paix du monde
contre les fantaisies d'une ambition irritée par
les succès.
De l'autre, est une grande nation, calme et sage
comme un gouvernement habile, si avide de re-
pos qu'elle laisse faire les novateurs pour ne pas
s'émouvoir; si soumise aux lois qu'elle les respecte
encore, tandis qu'on l'emprisonne dans les rem-
parts faits pour sa défense; si patiente, que tes
agresseurs s'encouragent à leurs excès par sa ré-
signation même et tournent contre elle jusqu'à
sa loyauté, jusqu'à ses vertus.
Celle cause est légitime et sacrée s'il en fut sur
la terre. A Dieu ne plaise donc que notre foi hésite
sur les chances de l'avenir Là où est la justice
là sera la victoire. Cette prophétie est écrite en
caractères sacrés dans les annales de tous les
peuples dans la conscience de tous les hommes.
Mais pourquoi y aurait-il combat? Jusqu'au der-
nier moment tout pourra être sauvé encore et
qu'on y songe bien les classes éminentes, les
grands corps, les hommes considérables, qui-
conque ne fera pas tout ce qui est en sa puis-
sance pour briser le charme de la manie fatale qui
nous entraîne dans les abîmes, tous entreront en
partage de la responsabilité de l'avenir. Les in-
térêts dont une mollesse coupable aura négligé
la défense, trouveront, quelques jours plus tard,
d'autres défenseurs. On sera tout surpris d'ap-
prendre que le peuple s'est réveillé, qu'abandonné
il se protège, qu'outragé il s'exaspère, qu'armé il
rend violence pour violence et rémunère à sa
façon les folies des perturbateurs de la paix pu-
blique. Que l'aristocratie légitime celle qui est
dans nos moeurs et nos lois se porte courageuse-
ment pour interprète des doléances publiques,
pour garante de la foi jurée. Sa voix peut-être
sera enfin entendue et une protection redou-
table sera évitée. Les masses ne songent point à
ressaisir le pouvoir lorsqu'au-dessus d'elles on ne
l'abdique pas.
Il est une vérité qui frappe, qui attriste tous
les esprits, c'est que depuis quelques jours la
face des affaires a changé. Une carrière nouvelle
s'est ouverte, ou plutôt la crise qui nous tour-
mente s'est mûrie. Des masques sonl tombés. Le
drame a marché au dénouement. L'arme de la
légalité s'est usée dans les mains qui en ont fait
depuis quelques années un si funeste usage. Le
temps des hypocrisies constitutionnelles passe;
celui des emportemens va venir.
Par l'ordonnance qui a détruit la liberté lé-
gale de la presse le pied a été mis dans le Rubi-
con. Les auteurs de cette entreprise doivent tom-
ber sous le coup qu'ils ont portée ou force leur
sera de se jeter à corps perdu dans la tyrannie.
La tyrannie! Quels seront ses biens, son prin-
cipe, sa force, ses chances, grandes questions
qu'on rencontre avec douleur, qu'il faut savoir
aborder avec courage Les hésitations et les dé-
lais seraient des félonies.
S'il est une opinion ignorante et frivole, c'est
le sentiment de ceux qui proclament qu'une ré-
volution, victorieuse trente années, fille, com-
pagne, mère de trois générations, redoutable au
monde, et habituée à traiter avec les rois de cou-
ronne ;̃ couronne, fut un incident que des inci-
dens pouvaient changer, qui ne se serait pas ac-
compli si Arouet était demeuré à la Bastille, s'il
y avait eu un prince de moins dans la maison
royale, quelques démagogues de moins au sein
des trois ordres. Étrange manière de comprendre
la Providence que de croire les choses de ce
monde livrées à de mobiles hasards! Foi misé-
rable que celle qui impose à un peuple les ordres
monastiques qu'il repousse, et dénie à Dieu ces
lois immuables, cette éternelle sagesse qui, fai-
sant graviter le monde moral et politique sur l'axe
de la justice divine donnent un digne mot à l'é-
nigme de l'univers
La révolution française ne futautre chose qu'un
enchaînement de réactions vengeresses qui se
précipitèrent réactions contre la monarchie
corrompue, éclatante en scandales absolue sans
puissance, et licencieuse sans gloire des derniers
temps; réaction contre une noblesse qui, alliant
le privilége à la servitude, exerçait un empire
sans compensation et sans excuses réaction
contre un clergé que les entraîneinens, suites de
ses richesses, avaient appauvri dans le respect
des peuples; réaction contre les inégalités, les
abus les excès* sans nombre dont la racine se liait
à la conquête et se perdait dans la nuit des âges.
Ainsi que toutes les réactions, celle-là fut violente
et cruelle. Les hommes n'arrivent au bien que
comme le pendule au repos, par degrés, lente-
ment, et en passant et repassant sur ce milieu
que cherche la sagesse.
Il fallait réformer; on détruisit. Au lieu d'obli-
ger l'aristocratie à devenir bienfaisante et libre,
on la noya dans le sang. Au lieu de rendre Ic clergé
aux travaux et aux vertus de son ministère, on
brisa les autels, et il fallut à l'Être suprême pour
obtenir droit de cité le crédit de Robespierre.
Au lieu d'entrer dans le vœu de Louis XVI, et de
donner à l'autorité royale des appuis en lui don-
nant des contre-poids, une aveugle furie poita
sur sa tête innocente et sacrée le poids des
fautes, des scandales, des usurpations de tous
les règnes précédens. Enfin, ce fut le destin et
le châtiment de cette révolution qui avait tout
renversé au cri de philanthropie et de liberté,
qu'elle ne fit que traverser le crime pour arriver
à la servitude, qu'elle ne déposa la hache que
.pour tomber toute sanglante et honteuse d'elle-
même sous les faisceaux d'un consul.
Mais, veuillez remarquer, monsieur, que, dans
ces excès contraires, rien ne fut durable que la
tyrannie impériale elle-même ne dura qu'autant
qu'il fallait pour étouffcr les haines, rapprocher les
partis fermer les blessures du dedans. Au milieu
de tant de vicissitudes, dominèrent deux besoins
impérieux, celui de l'ordre et de la liberté la
liberté tour à tour.poursuivie jusqu'à l'anarchie
j'ordre jusqu'à la servitude mais chacun de ces
intérêts toujours prêt, dès qu'il était vaincu, à res-
saisir la victoire; la terreur et la royauté toujours
prêtes à hériter l'une de l'autre, tant la force des
deux principes était égale, ou plutôt tant la rai-
son publique avait besoin d'une transaction qui
les accordât en les enchaînant l'un à l'autre
La restauration vint et promit cette transac-
tion. Elle fit plus que promettre elle donna et
depuis nos premiers troubles, nul gouvernement
ne s'était vu, qui pût supporter autant de liberté
en gardant autant de puissance, qui affrontât, avec
tant de force tant de résistances et de combats.
A quoi ont tenu ces succès, sinon à ce que la
Charte fut donnée à ce que les intérêts nou-
veaux et les droits acquis furent consacrés, à ce
que la révolution ne fut pas traitée comme une
révolte d'un jour, comme une sédition vaincue,
à ce que les Bourbons reconnurent dans les Fran-
çais de i8i/| un autre peuple que celui de 1789,
dans le trône relevé d'autres élémens de pou-
voir et de stabilité que ceux avec lesquels la
royauté s'était perdue au milieu du déchaînement
des factions?
La royauté ne fit-elle alors que des concessions
trompeuses? les immunités de la Charte n'étaient-
elles que des pièges tendus à la bonne foi des
Français? Non sans doute, et nous en avons pour
garans la puissance des faits, l'autorité de l'expé-
rience, la voix des siècles. Qui pouvait penser
s
que quarante années, fécondes en travaux et en
nouveautés, pussent être par un coup de main
effacées de l'histoire et réduites à néant? Qui
aurait1 osé dire que cette monarchie, que nos
pères avaient vue tomber malgré le point d'appui
de quatorze cents ans de durée, devait, arrivant
toute neuve et toute faible de l'exil, se contenter
des étais corrompus qui n'avaient point soutenu
sa vieillesse chenue et respectée ? a
Les nations ont un progrès^comme les simples
hommes. Quand leurs lisières sont tombées, elles
ne retournent pas à l'enfance. Quand la tutelle du
pouvoir absolu a été une fois brisée il n'y a plus
de possible que le frein des lois.
Et cet esprit de liberté qui vivait dans le sang
des Français, que nous avons hérité de nos pères,
que les derniers temps n'ont fait qu'éclairer et
qu'anoblir, est-il bien incommode, bien mutin,
bien tracassicr pour l'autorité royale? Sommes-
nous ingouvernables enfin? Non assurément; je
ne sache pas que peuple sur la terre se soit
jamais prêté aussi docilement aux expériences du
pouvoir. Un gouvernement arbitraire, avec le
système qui nous travaille, aurait déjà mille fois
mis le pays en feu. On maudit, on condamne
la liberté C'est elle ce sont ses réparations
et ses promesses in6nies qui ont conservé in-
i
tact jusqu'à ce jour le dépôt de la paix publique.
Voyez la différence des temps, des institutions,
des mœurs Les générations de l'ancien régime
élevées on sait par qui et comment, ont égorgé
les nobles et les prêtres, tué Louis XVI, tué
Marie-Antoinette, tué Madame Elisabeth tué.
Ce siècle a été une longue orgie, commencée
dans la débauche et finie dans le sang. Les géné-
rations nouvelles, nées sur les marches des écha-
fauds, grandies à la lueur des incendies et des
batailles, ont relevé les autels, rétabli le trône,
rappelé à ce trône vénéré le vieux sang des comtes
de Paris reconstitué l'ordre social, reconnu
le légitime empire des noms, des richesses, des
talens des vertus, consacré une aristocratie poli-
tique investie de privilèges et d'hérédité. Telles
sont et la sagesse et la loyauté publiques, que la
couronne, dans tous ses ombrages, au milieu des
oscillations des partis, a toujours vu la puissance
nationale se presser à ses pieds, tromper l'attente
des factions, et assurer le triomphe légal de la
royauté.
Sûrement, il n'y a pas un autre exemple au
monde d'une nation agitée de bouleversemens si
profonds, où le sol ait été remué jusqu'à ses en-
trailles, qui ait porté des armées de quatorze cent
mille hommes, caresse mille chimères, nourri
dix gouvernemens, enfanté, au milieu des foudres
et des éclairs, une dynastie nouvelle, et chez la-
quelle en quelques années tous les fronts se soient
inclinés sous le j oug des lois, tous les gens de guerre
pliés à la vie civile et jetés dans la carrière des
utiles travaux tous les souvenirs confondusdans le
sentimentdu bien-être présent, toutes les théories
soumises à l'adoption d'un commun, d'un royal
symbole. Vousvous souvenez comme moi, et mieux
que moi, Monsieur, de ces jours d'angoisse et de
terreur où sur la frontière du nord les princes
prièrent les.jeunes volontaires attachés à leurs
pas de ne pas suivre leur fortune sur un sol étran-
ger, parce que le pain de l'exil pourrait ne pas
suffire à tant de serviteurs fidèles. Qu'il y a loin
de ce moment à celui où nous sommes Les
nobles larmes qui mouillèrent le pain de l'exil
sont essuyées; les Bourbons règnent en paix ils
ont une armée, trente et un millions de sujets et
un milliard d'impôts. Pas un cri séditieux ne
trouble de dissonances importunes le cours de ces
prospérités, et quand la police dans ses alarmes
croit voir naître les factions, elle est obligée de
s'en prendre au cri tumultueux de Vive le Roi!
Faut-il le dire? Ce sont ces victoires inespérées
qui font tous les dangers de la monarchie. On
croit que ce champ de triomphe est sans limites
comme la bonté divine, qu'il suffit d'aller toujours
en avant pour toujours conquérir. Parce qu'on a
retrouvé mieux que la monarchie de Louis XIV,
les conseillers abondent, qui veulent mettre
toutes ces destinées sur une carte pour voir si par
hasard on ne pourrait pas obtenir du sort la mo-
narchie des Cyrus ou celle des Pharaons.
II serait temps cependant de reconnaître qu'on
a doublé le cap des Tempêtes, qu'on a dépassé le
terme des victoires, que les prospérités sont fi-
nies car sanso dôute on n'appelle pas du nom
de succès la nécessité de baillonner la France,
de disgracier Paris, d'interdire à l'Académie fran-
çaise l'accès du trône, de livrer à l'opposition des
noms glorieux de plus. De tels coups de force
dont la réussite n'a rien avancé, dont l'insuccès
aurait tout perdu, ne compteront pas au nombre
des travaux prospères ce sont des calamités, ce
sont des périls, ce sont des revers.
Ainsi la fortune a changé où s'arrêteront ses
disgraces ?
Ses disgraces ont commencé le jour où l'au-
torité royale a cessé de gagner des forces, où l'op-
position s'est fortifiée à ses dépens, le jour où la
magistrature s'est étonnée de la carrière ouverte
devant le pouvoir où les dissidences de la
Chambre des Pairs se sont prononcées où les ta-

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