Lettre à M. le Vte de Chateaubriand sur la monarchie selon la charte, par M. Philémon Sermet

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impr. de A. Ricard (Marseille). 1817. In-8° , 123 p..
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Publié le : mercredi 1 janvier 1817
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LETTRE
A MONSIEUR LE VICOMTE
DE CHATEAUBRIAND,
LETTRE
A MONSIEUR LE VICOMTE
DE CHATEAUBRIAND
SUR
PAR M. PHILEMON SERMET.
MARSEILLE,
CHEZ ANT. RICARD, IMPRIMEUR DE LA PRÉFECTURE.
à la Canebière , n° 19.
1817.
LETTRE
A MONSIEUR LE VICOMTE
DE CHATEAUBRIAND
SUR
Le sens commun est une chose plus rare quel
son no m ne paraît l'indiquer; En politique
comme en religion, nous en sommes encore
au catéchisme. Monarchie selon la Charte,
chapitre 2 , pages 4 et 5.
: MONSIEUR LE VICOMTE,
VOTRE dernier ouvrage d'où sont extraites
ces deux phrases remarquables , nous est
parvenu.
Ce n'est pas une petite tâche, que. celle
que vous venez de remplir : dire la vérité
( 6)
eu Roi et à la France ; interrompre d'une
voix forte et courageuse le silence de rabat-
tement et de la douleur, lorsqu'une confiance
illimitée en la sagesse et dans les vues bien-
faisantes d'un monarque adoré , tient les
esprits dans une soumission forcée et tous
les coeurs dans une trompeuse sécurité ; tirer
le canon d'alarme ; faire entendre le cri de
l'héroïsme, ( à moi Auvergne ) : tout cela
est, d'un pair de France; c'est le devoir d'un
bon et loyal député. Mais dénoncer les abus,
frapper à coups redoublés l'hydre révolution-
naire , défendre l'autel et le trône, démas-
quer le faux zèle, combattre l'erreur des
systèmes, heurter de front une faction d'au-
tant plus formidable, qu'elle affecte de mar-
cher aux premiers rangs, sous les drapeaux
de la royauté: cela est digne de l'orateur
romain, pu de celui à qui la religion doit
un de ses triomphes, et à qui la monarchie
française devra quelque chose de sa future
splendeur.
Oui, Monsieur le vicomte , votre voix
a retenu dans la France. Nous avons été
( 7 )
témoin de l'indignation profonde qui s'est
manifestée, lorsque tant de voiles ont été
déchirés, et que tant de choses hideuses se
sont offertes en foule aux regards étonnés
des fidèles habitants de ses provinces. Quoi!
se disait-on, deux restaurations amenées à
la suite de deux prodiges nous laissent encore
au souvenir déchirant de nos douleurs pas-
sées, et à la perspective affligeante d'un ave-
nir incertain ! Quoi ! l'Europe s'est armée
pour le rétablissement de l'autel et du trône;
deux fois le sol français a été: foulé par les
phalanges étrangères ; deux fois nos destinées
ont été flottantes entre la crainte du despo-
tisme et l'espoir très - vague du retour des
Bourbons; et, lorsqu'une force formidable
a été donnée à la vertu pour écraser le cri-
me; lorsque les honnêtes gens échappés au
glaive de l'usurpateur et à la hache révolu-
tionnaire , commencent à lever la tête , font
entendre hautement le langage d'une heur
reuse liberté , le génie de la France se voile
encore des doctrines perverses, écarte avec
violence ces principes reconquis avec tant de
(8)
peine, et dont le triomphe devait mettre
fin aux malheurs d'un peuple si long-temps
éprouvé !
Ah ! d'une politique aussi étrange, et d'un
enchaînement pareil d'événements aussi ex-
traordinaires , il n'est malheureusement pas
un seul exemple dans le passé , qui puisse
nous séduire ! mais que dis-je ! il en est un
et sans lequel peut-être il resterait une lueur
d'espoir aux bons Français !
Nous avons souvent ouï dire à des hommes
dont il est impossible de soupçonner l'opi-
nion politique, à qui nous donnons avec tous
les gens de bien les sentiments les plus gé-
néreux du royalisme le plus pur, qui ont ver-
sé dix fois leur sang pour le soutien du trône ;
nous leur avons ouï dire que le Roi avait une
arrière-pensée ; qu'il marchait à son but; qu'il
fallait tout attendre de sa sagesse ; que , dans
peu, grâce a lui, grâce à celte politique que
nous ne pouvons comprendre, les Français
ne seraient plus qu'un peuple de frères; que
nous ceux qui ont pris une part active à la
révolution, voyant l'impossibilité d'un char-
(9)
gement de dynastie, se rattacheront de bonne
foi à ce gouvernement qu'ils méprisent peut-
être encore; que l'acquéreur des domaines
nationaux, rassuré sur la paisible jouissance
d'un bien acquis pendant la révolution, ne
s'occuperait plus qu'à cultiver ce champ de-
venu par la sanction royale une autre espér-
ce de patrimoine.
Oui, Monsieur le vicomte, ces hommes
ont tout perdu , ils n'ont rien recouvré , une
pauvreté noble est tout ce qu'il leur reste !
O vertu ! Voilà ce qu'on appelé l'égoïsme de
la noblesse ! Si ces hommes sont dans l'er-
reur , que cette erreur est louchante ! Elle a
pour principe un dévouement sans bornes et
toute une vie de sacrifices, sans autre récom -
pense qu'une gloire pure, le seul de tous les
biens qu'on n'a pas encore osé leur disputer.
Mais, si ces hommes n'étaient pas dans
l'erreur ; s'il était vrai que cette France rena-
quît à la gloire , aux moeurs, à la religion ;
si tous les Français sincèrement unis, sans
regrets, sans espérances vaines, dirai-je sans
remords.... Mais non. La chose est impos-
( 10 )
sible : tout criminel hait la vertu , comme
l'oiseau des nuits fuit avec dépit la clarté.
Songes vains ! Illusion, chimérique ! La reli-
gion, les moeurs, les Bourbons, le torrent
des choses vous entraînent, et la fureur des
hommes vous poursuit sans pitié ! Quel est
celui d'entre, nous qui pourrait survivre à
votre naufrage ?
Vous l'avez prouvé d'une manière évidente,
et depuis long-temps, nous en avions tous
ici l'entière conviction ; le système des inté-
rêts révolutionnaires marche et ne s'arrêtera
que lorsque tout sera détruit. Alors peut-être
une nouvelle résurrection nous est promise;
la vertu tôt ou tard triomphe, et le genre
humain croulera lorsque l'Etre Suprême au-
ra brisé ce grand ressort.
Vous avez répondu à cette objection:
comment pouvez-vous penser que les mi-
nistres d'un Roi de France , qui pour la plu-
part ont bravement résisté aux ordres san-
quinaires de l'usurpateur ; que ces nouveaux
députés , choisis parmi l'élite de la nation,
et dont la moitié faisait partie de la dernière
( 11)
chambre, veuillent le renversement de l'au-
tel et du trône, et le triomphe de ce que
vous appelez intérêts moraux révolution-
naires ?
Certainement, si nous ne supposons pas
ici,
Cet esprit de vertige et d'erreur
De la chiite des rois funeste avant-coureur,
il est impossible que nos craintes ne viennent
pas se réfugier auprès de cette objection, au
premier aperçu si rassurante. Mais quoi! Ce
qui vient de se passer , ce qui se passe en-
core sous nos yeux, sont des choses insigni-
fiantes ? Une chambre toute composée de su-
jets fidèles , marchant à grands pas au réta-
blissement de la religion et de la justice, est
subitement renvoyée ; des ordres précis
émanés des ministres, parviennent à toutes
les préfectures du royaume, et des instruc-
tions particulières sont données aux électeurs
pour écarter ces hommes si dévoués , si pleins
de zèle, dont tous les crimes consistent à
avoir demandé du pain pour les prêtres, des
tribunaux particuliers pour les ennemis du
trône, l'exil pour d'infâmes assassins, et un
service expiatoire pour leurs illustres victi-
mes.
Est-il donc convenu que les hommes qui
ont trahi lâchement en 1815 , maintenus en
1816, seront fidèles et dévoués en 1817?
que les éléments impurs qui l'an dernier ont
renversé le trône, sauveront la monarchie
dans un nouveau danger ?
Les craintes que ne cesse d'inspirer au
peuple cette noblesse si cruellement ca-
lomniée, si pauvre ,si dévouée, ne sont-elles
donc pas, comme en 89, un symptôme,
effrayant de projets criminels qu'elles sup-
posent ? Ces craintes sont si généralement
répandues , que nous avons entendu dérai-
sonner là-dessus de bons, de vrais royalistes,
lorsqu'on sut à Marseille qu'un ouvrage inti-
tulé La Monarchie selon la Charte , par M.
le vicomte de Châteaubriand, avait été saisi
par la police.
Cet ouvrage, disaient-ils, est dirigé contre
l'ordonnance du 5 septembre; il défend avec
trop de feu les intérêts de la noblesse : cela
(13)
ne vaut rien; nous ne sommes plus dans l'an-
cien régime, et personne de nous n'y voudrait
retourner. — Avez-vous lu l'ouvrage ? Pour-
qoui supposez-vous qu'il prend l'intérêt des
nobles, car il n'y a plus de noblesse en France
depuis la révolution? — Parce qu'il blâme
l'ordonnance, et que l'ordonnance du 5 seps-
tembre a déjoué les projets ambitieux de ces
messieurs. — Ces messieurs voulaient donc
l'ancien régime ? — Ils voulaient détruire
la Charte, et il ne vaudrait pas la peine
d'avoir essuyé vingt-cinq années de ré-
volutions, pour retourner au point d'où
nous étions partis. — Fort bien. Les no-
bles voulaient l'ancien régime, et ils ont
sans doute proposé quelques lois pour faire
annuler la vente des domaines, pour renver-
ser la constitution, détruire l'institution des
jurés, rétablir les parlements avec la vénalité
des charges, reconquérir enfin les droits féo-
daux, et remettre en un mot les choses au
point où elles se trouvaient lors de la pre-
mière assemblée des notables ?— Ils n'ont
rien fait de tout cela, mais ils avaient des
(14)
projets ultérieurs ; enfin cette noblesse n'est
pas aimée, et M. de Châteaubriand n'aura
jamais notre suffrage s'il veut défendre ses
droits contre ceux du tiers-état.
Le voilà découvert ce secret plein d'Horreur !
Eh bien ! Soyons encore étonnés de ce
qu'un parti nombreux , très-nombreux, qui
marche avec l'appui de l'Europe et, pour
ainsi dire , sous les bannières de la vertu, soit/
toujours confondu, périsse et se relève , soit
avili et triomphant ! Le vice n'est-il pas dans
les éléments qui le composent? Respectable
Vendée, toi seule as mérité de fixer les re-
gards du monde ; et l'Espagne avec toi partage
son admiration ! Là du moins on ne hait pas
le guerrier qui joint à quelque gloire person-
nelle tout un patrimoine de gloire et de vertus !
Stoflet se bat ;.Charrete triomphe; Lescure
et Laroche -Jaquelin meurent et sont pleu-
rés. Le seigneur, et le vassal se rencontrent
dans la mêlée : le plus habile commande , le
plus brave, cherche le danger et le trouve ;
rien n'est envié, qu'un poste périlleux,
(15)
qu'une mort glorieuse , dans la paix la pra-
tique de toutes les vertus chrétiennes, et tou-
jours l'amour du Roi , la soumission et la
simplicité.
N'a-t-on pas tout dit sur les prétentions
prétendues de la noblesse? Le peuple n'a-t-
il pas été assez abusé ? Au 20 mars les car-
cans étaient déjà dressés aux portes des châ-
teaux; le seigneur avait déjà repris l'autorité
judiciaire ; et le misérable pasteur qui se
mourait de faim, demandait à grands cris la
dîme à ses ouailles ?
C'était alors un prétexte à cette révolution
aussi perfidement concertée que lâchement
exécutée. C'est donc aujourd'hui un moyen
usé pour le peuple qui ne craint plus ce pou-
voir chimérique , ni ces droits éphémères qui
n'existent plus depuis des siècles , dont on a
tant parlé , et qui ne valaient pas une goutte
de cette mer de sang dont la France fut
inondée.
Mais si le peuple est tranquille, l'amour-
propre est un puissant mobile ; et c'est là
notre côté faible, puisque c'est par là qu'on
( 16 )
vient nous attaquer. Français du tiers-état !
tenons-nous sur nos gardes quoiqu'on nous
dise de cette noblesse , jadis le soutien du
trône et maintenant tombée au dernier degré
de la faiblesse et de la nullité ! repoussons
ces lâches aggressions ! Quelques torts qui ont
été payés par des flots de sang et par trente
années, de misères, ont - ils donc attaché à
la naissance un caractère éternel de répro-
bation ? Eh! que parlé-je de torts? Juste, ciel !
Les assassins de nos pères , les vandales de
la révolution ne sont donc plus des objets
dignes de notre courroux? C'est contre la
faiblesse, l'honneur et la, pauvreté , que se
portent nos ressentiments et notre haine !
Ah! : si de pareils sentiments , qui, naissent
naturellement du souvenirde nos maux , ne
sauraient être avoués par la vertu même; s'ils
sont incompatibles avec ces principes de mo-
dération et de générosité qui ont été procla-
més lors de la première restauration, et dont
tous, les français se sont rendus les garants
solidaires, osons-nous bien nous y livrer con-
tre ceux qui ont partagé notre infortune,
(17)
avec lequels nous avons combattu pour la
même cause et porté constamment les mê-
mes couleurs?
Ils n'aiment pas la monarchie constitu-
tionnelle.
Mais c'est encore une accusation pure-
ment gratuite que vous portez contr'eux ;
elle est absurde au fond, calomnieuse , in-
vraisemblable, et d'abord ne voilà-t-il pas
un gentilhomme breton, qui depuis trois ans
écrit pour vous faire aimer la monarchie se-
lon la charte ? Sous le despotisme de Buc-
naparte il avait dit : « Si j'avais jamais pensé
avec des hommes dont j'estime d'ailleurs le
caractère et les talents, que le gouvernement
absolu est le meilleur de tous les gouverne-
ments possibles, quelques mois de séjour en
Turquie m'auraient bientôt désabusé » Itiné-
raire de Paris à Jérusalem , page 265.
vol. 1.
Ne vient-il pas maintenant de vous prouver
jusqu'à l'évidence, que la monarchie tempé-
rée ou Constitutionnelle est la seule qui con-
tienne à la France ? Les nobles peuvent-ils
( 18 )
vouloir autre chose que ce qui est possible?
Leur conviendrait-il d'ailleurs de le désirer ?
Une monarchie absolue est-elle favorable à
la noblesse ? Louis XI et Richelieu ont rem-
pli les pages de l'histoire de leurs sanglantes
catastrophes, et tous Louis-Ie-Grand étaient-
ils autre chose que les premiers esclaves ?
Voyez la noblesse d'Angleterre, ce qu'elle
était sous Henri VIII, ce quelle est devenue
depuis un siècle ? Enfin fût-il possible , fût-il
vraisemblable que la noblesse voulût ren-
verser l'ordre des choses , où sont ses for-
tes et quel est son pouvoir ? Mais c'est trop
s'arrêter sur des vérités qui raisonnablement
ne sauraient être discutées ; c'est trop in-
sister sur des faits qu'on ne prend pas même
la peine de contester.
Si don c le grand mobile qui a fait tourner
toutes les' têtes en 89 , qui a si singulière-
ment disposé le peuple aux événements de
mars 18 15, est encore mis en jeu au moment
où tous les esprits tournés vers la politique
attendent avec impatience le résultat si im-
portant des élections ; si le calme du bonheur
( 19 )
et de la sécurité a été troublé par un de ces
éclats de foudre précurseur d'une grande
tempête, n'existe-t-il pas quelque puissance
secrète qui agit dans l'ombre ? Mais que dis-
je , secrète ! elle marche à front découvert ;
elle menace, elle tonne. Qui pourrait s'y mé-
prendre ? Son style injurieux, son air triom-
phant , tout la décèle ; on la reconnaît à
son langage comme on reconnaissait sa soeur
aux trois couleurs.
Vous l'ayez dit, Monsieur le vicomte:
il n'est sorte de sacrifices qu'un royaliste ne
soit capable de faire partout où se montre la
volonté du Monarque. Le mot Louis, placé
au bas d'une ordonnance, a quelque chose
de magique; c'est un mal d'amour qui gagne
le coeur, soumet l'esprit, force l'opinion ; on
sent que, si de nouveaux malheurs devaient
affliger la patrie,, le peuple français périrait
par un excès de dévouement, comme il a
trouvé jadis la mort, dans la révolte.
Combien aussi n'a-t-on pas su tirer parti
de cette espèce d'idolâtrie ? La lettre du ba-
ron Malouet, les instructions du préfet du
( 20 )
Lot, et les éloquentes réclamations des habi-
tants de ce département, sont des témoigna-
ges irrécusables des manoeuvres perfides et
des suggestions odieuses qui ont été mises en
usage pour influencer les choix des colléges
électoraux.
Si tant de choses inconcevables, si ardern-
ment opposées à la stabilité des principes
que nous défendons, ne venaient confondre
nos idées, alarmer notre amour , et jeter
notre esprit dans le vague des incertitudes,
toutes les mesures d'administration prises par
le ministère , ne suffiraient-elles pas pour
Justifier nos craintes, et répandre l'effroi dans
nos coeurs ?
Un royaliste est incapable d'occuper un
emploi, par cela seul, qu'il est royaliste. Il
faut avoir servi l'usurpateur pour être bon à
quelque chose ; il faut avoir pris quelque part
à la révolution, pour être digne de servir
l'Etat ! Mais où sommes-nous ? Grand dieu !
Le royalisme a-t-il donc aujourd huila même
défaveur en France que le catholicisme en
Angleterre, que le christianisme chez les
( 31 )
Musulmans? Avons-nous perdu notre droit
de cité, parce que nous ne voulons pas de vos
droits politiques ? Sommes - nous des Ilotes
ou des Albanois ? Notre unique destin serar
t-il de nous faire égorger comme des Suisses,
pour ne laisser à nos enfants que les humilia-
tions en partage, les outrages et la pauvreté.
Celte idée repoussante de la plus effrayante
injustice ne serait pas tolérable, s'il n'y avait
pas d'ailleurs ici une violation manifeste de
la constitution qui garantit à tous les Fran-
çais l'égale admission aux emplois civils et
militaires.
Mais, dira-t-on, le zèle et la fidélité suffi-
sent-ils pour faire un bon administrateur, un
magistrat éclairé, un négociateur habile ?
Avant que l'ont sût en France comment
un Français pouvait trahir son Roi, nous
comprenons que le zèle et la fidélité devaient
entrer pour fort peu de chose dans le choix
d'un ambassadeur, d'un procureur général,
d'un intendant de province, Le talent, la
gloire, ou un grand nom, étaient alors, le
premier mérite : les serments étaient peu de
( 22 )
mode, parce que la promesse solennelle dé
ne pas trahir aurait supposé l'idée de la tra-
hison, ce qui était à peu près une chose im-
possible. Mais aujourd'hui, nous sentons avec
tout le monde , et tout le monde sent avec
nous , qu'il aurait bien mieux valu un Don-
nadieu qu'un Masséna, bien que celui-ci fût
prince , duc et pair, maréchal de France ,
et que le premier n'eût que son mérite et dix
années de persécutions; que Monseigneur
le duc de Feltre a bien mieux fait son devoir
dans une circonstance critique, que ce duc de
Dalmatie qui, après avoir renversé le trône,
a fait tranquillement ses malles et s'en est allé
avec ses dix millions ; que M. de Sèze et M.
Bellard occupent avec bien plus d' honneur
le poste éminent qui était dû à leurs vertus»
à leurs talents, à leur noble courage, que tel
président et tel procureur général qui ont été
éliciter l'usurpateur sur son heureux retour.
Ce n'est pas qu'il faille donner au zèle seul
un emploi dont l'importance est au-dessus
de la médiocrité ; mais, s'il faut des hommes
à talents, que l'on choisisse.Nobles enfants
(23)
de la Vendée, ouvrez vos rangs ! Vous êtes
certainement dignes de servir le Roi, vous
qui portez encore sur votre front les mar-
ques vénérables de vos triomphes ! Etes-vous
sans génie , vous qui avez fait d'aussi belles
choses avec d'aussi faibles moyens; qui avez
détruit de puissantes armées avec des four*
ches et des canons de bois ; qui eussiez ré-
tabli le trône s'il eût été donné aux hommes?
d'empêcher l'accomplissement des desseins
du Très-Haut ? Vous qui commandiez ces pha-
langes invincibles , vous fera-ton l'honneur
de vous accorder quelques talents , quelques
vues politiques ? Oh non ! certainement: vous
avez à la vérité maintenu la discipline dans
un corps d'armée de vingt mille cultivateurs
qui traînaient après eux leurs, femmes , leurs
enfants, leurs boeufs et leurs charrues; vous
avez pourvu à leur subsistance sans caisses
militaires , sans trésors, sans billets au por-
teur ; mais comment pourriez - vous com-
mander à des commis et faire exécuter les
ordres d'un préfet et d'un ministre ? Auriez-
vous la science de faire rentrer les deniers
(24)
du gouvernement ; de rédiger un arrêté ,
de faire une proclamation, de surveiller tels
jacobins qui pérorent dans telle assemblée ,
et cet ultra-royaliste qui veut que le clergé
soit propriétaire, que fort récompense la
fidélité, que la constitution soit rigoureuse-
ment observée, et qui ne veut enfin avancer
ni reculer ?
Vous êtes à coup sûr incapable de pareil-
les choses, car vous êtes un brave homme
qui ne manquez pas d'instruction, mais vous
n' avez pas une tête administrative, et la rai-
son en est évidente : vous n'avez jamais fait
hommage de vos talents à l'usurpateur. D'ail-
leurs vous êtes peut-être d'un âge trop mûr, et
la révolution ne vous a pas trouvé dans les
langes pour vous abreuver à la coupe de ses
illusions, et nourrir votre esprit de ses vains
systèmes : dans ce cas, il y aurait trop de
danger à vous mettre en évidence ; restez ce
que vous êtes : honnête homme ; et voilà tout.
Mais approchez, vous qui comptez à peiné
vingt-cinq années ; vous êtes un enfant de la
dévolutions vous aimez la gloire de la patrie ;
( 25 )
vous avez chanté peut-être les exploits de
nos guerriers pendant les cent jours; vous avez
cherché cette gloire ; non dans la voie de ia
fortune, mais dans le chemin rude de l' hon-
neur ; que vou lez - vous? Parlez. — Monsei-
gneur, je voudrais employer mon zèle. —■■
Passez dans la pièce voisine, vous laisserez
votre nom et vos papiers. — Le voilà con-
gédié : qu'un autre se présente! Je renvoie le
lecteur à la page 222 de la Monarchie selon
la Charte.
Voilà, Monsieur le vicomte, le système
que vous avez si bien combattu ; ce système
qui a perdu l'état en 1815 , qui continue à
miner sourdement le trône, et qui déjà , sans
doute , en aurait opéré de nouveau la disso-
lution, si le premier affaissement n'avait heu-
teusement rencontré la pierre angulaire du
royaume : je veux parler de cette armée,
presqu'aussi introuvable que la dernière cham-
bre des députés.
Le grand motif de cet odieux système est
celui-ci : si les royalistes sont négligés, ils se
plaindront et cela n'ira pas plus loin; s'ils sont
( 26 )
récompenser , les autres conspireront : il
faut donc que ceux - là se plaignent, crainte
que ceux-ci conspirent. Si l'on n'avait pas
confondu cette politique avec la politique de
Henri IV, nous l'avouons encore : nous n'au-
rions jamais relevé l'injustice d'un procédé
si dangereux; mais Henri IV, dit-on, a ré-
compensé les catholiques, et il fut placé sur
lé trône par les protestants. Ce rapproche-
ment est un peu singulier : la majeure partie
de la France était alors catholique , comme
les trois quarts de la France sont royalistes
aujourd'hui ; l'édit de Nantes donna d'ailleurs
aux deux religions les mèmes avantages. Les
amis du bon roi furent-ils écartés ? Ils furent
confondus à la vérité avec les fauteurs même
de là ligue, mais il y eut du moins parité de
rang et de faveurs; le Roi se fit catholique
pour suivre la religion, de l'état. Si Mornai
boude et s'éloigne, Henri le rappelé pour le
regagner. Si Biron conspire contre son. roi ,
Henri lui pardonne par amitié ; s'il trahit deux
fois l'état, Henri le punit par justice. Mais
Sulli reste auprès de son maître, il le console
(27 )
de survivre à tous ses compagnons d'armes
avec lesquels il aurait voulu partager les dou-
ceurs du trône et le bonheur inestimable dé
pouvoir se livrer tout entier à son coeur bien-
faisant. Henri IV oublier ses serviteurs ! du
coeur de Henri à l'ingratitude il y avait trop
loin. L'intérêt de l'état voulait qu'il se sou-
mit au Saint Siége ; qu'il gagnât l'affection de
ses nouveaux sujets ; qu'il ne fît qu'un seul
peuple de ces deux partis , aussi opposés par
les moeurs et le caractère que par la diffé-
rence des principes religieux. Dès qu'il eut
embrassé la religion catholique, il n'y eut
plus de partis en France , parce que, comme
on l'a déjà observé, ce n'était pas la royauté
que l'on détestait alors ; c'était le huguenot
que l'on ne voulait point pour roi de France,
Tous ses sujets devaient donc lui être éga-
lement chers : les catholiques firent oublier
leurs fureurs par un amour sans bornes : car
pourquoi n'auraient-ils pas aimé un si grand
roi qui était roi par les droits du sang et par
les lois imprescriptibles du royaume? Les
protestants auraient désiré peut - être un
( 28)
triomphe plus parfait; mais ils avaient tant
souffert, qu'après avoir conquis le repos , le
paisible exercice de leurs droits, et placé leur
souverain sur le trône de France, ils devaient
confondre leur amour avec celui de tous les
Français; et c'est ce qu'ils firent. La France
fut heureuse après tant de désastres. La po-
litique de Henri, d accord avec le doux ins-
tinct de son coeur, fit oublier le Béarnais aux
catholiques; l'amitié de Henri, bien plus que
la reconnaissance, fit taire les murmures des
protestants.
Et voilà ce que l'on oppose à l'exclusion
outrageante des fidèles serviteurs du Roi ! Ah !
que l'on ne cherche pas à justifier ce qui ne
peut l'être ! Que la justice soit quelquefois,
immolée à la sûreté de l'état, cela est pos-
sible : tout ce qui est juste en soi n'est pas
équitable, et ce qui est vrai quelquefois en lé-
gislation, doit l'être bien plus souvent en poli-
tique. Mais la politique a-t-elle jamais consisté
à affaiblir un grand parti qui a relevé deux
fois lé trône ; qui par sa dénomination seule
désigne déjà une garde naturelle à nos rois ;
( 29 )
qui fournit à l'armée des soldats fidèles et
des officiers dévoués ; qui compte pour rien
les sacrifices, et qui trouvera toujours la mort
ou le triomphe, dés qu'il s'agira de défendre
la royauté?
Qu'on ne s'y trompe point : le peuple rai-
sonne , calcule ; il a l'expérience des choses ;
il a été acteur dans ce long drame révolu-
tionnaire ; les mêmes hommes lui présentent
les mêmes éléments; on ne peut pas aimer
l'objet de ses outrages : il paiera les droits
réunis, mais il repoussera cet homme cha-
marré qu'on lui impose ; il perdra la foi et l'es-
pérance , et se fera un monstre de la charité.
Toute mesure violente est impolitique. Il
n' y a que le despotisme qui puisse frapper à
mort un parti, et ce parti ne sera jamais que
celui qui est en opposition directe avec ses
principes.
Lorsque j'ai relu votre ouvrage, j'y ai re-
marqué cette phrase qui m'était échappée :
S'il n'y avait pas des royalistes en France
il faudrait en former. J'ai été tenté de vous
dire alors, comme Molière à Despréaux :
( 30 )
voilà, Monsieur, une des plus belles vérités
que vous ayez dites.
Il serait en effet bien surprenant que le
gouvernement royal ne voulût point s'en-
tourer de sujets royalistes : c'est comme si
Dieu ne voulait pas admettre des saints dans
son paradis.
Un royaliste, quelle que soit la nuance de
son opinion, ne peut vouloir que deux choses:
le Roi et la Royauté.
S'il aime à revêtir son Souverain d'une
grande puissance, il ne doit pas tenir beau-
coup à la constitution qui affaiblit en appa-
rence ce pouvoir ; mais il ne fera pas une
révolution pour changer la volonté du Mo-
narque , conforme en cela à la volonté pres-
que générale de la nation. Les Bourbons , le
Roi et la Monarchie, tout est là. Que lui
importe le reste ? Laissez-lui l'honneur, ce
vieux patrimoine de ses pères, que la cons-
titution ne lui a pas donné , et qu'elle ne lui
ravira pas non plus. Comptez pour quelque
chose le sang qu'il a répandu, qu'il versera
sans doute encore si son pays le demande ;
(31)
mais gardez-vous de mépriser ce qui est au-
dessus de vos mépris.
Celui-ci aimé le Roi comme on aime un
bon père ; il est religieux et pacifique, hon-
nête homme par instinct, mais incapable de
s'élever au-dessus des idées reçues , de conce-
voir ce qu'on appelé les intérêts de la révo-
lution. On lui dit que la chambre des députés
vient d'être dissoute : il demande pourquoi?
— Parce qu'elle voulait modifier quelques
dispositions de la Charte. — C'est bien fait :
il faut savoir respecter l'ouvrage du Roi. —
Mais on prétend que ce n'est là qu'un pré-
texte , et que son crime est d'avoir trop com-
battu les intérêts révolutionnaires; c'est-à-dire,
d'avoir défendu avec trop de chaleur la reli-
gion dans la personne de ses ministres , d'avoir
attaqué quelques abus qui sont les fruits de
la révolution — Que dites-vous là? Vous
me surprenez : tout cela est digne d'éloges ;
je n'y conçois rien; mais le Roi n'a pas pu
mal faire : n'en parlons plus.
Cet autre aime la Charte autant que la
royauté ; mais il veut une constitution qui
(32 )
garantisse les droits du peuple, une représenta-
tion nationale qui puisse défendre ces droits
s'ils étaient attaqués ; et comme c'est une
monarchie qui convient à cet homme, il
lui faut une noblesse et un clergé : cette opi-
nion est la plus répandue.
Ces trois nuances de royalisme forment
les trois quarts de la France. Quant à ceux
qui ne veulent ni nobles ni prêtres, Louis XI
les donnerait au diable : donnons-les, nous,
aux jacobins.
Serait-il besoin de prouver que ceci est
vrai à la lettré ? Les princes n'en doutent pas :
eh ! qui pourrait en douter ? Monseigneur le
duc de Berry a vu quelquefois l'expression
des sentiments des habitants de l'Artois , de
la Flandre, de la Picardie. Monseigneur le
duc d'Ahgoulême a marché, comme en tri-
omphe, malgré les ordres les plus précis ,
malgré la célérité la plus prompte , toutes
les fois qu'il a parcouru les provinces du midi :
de Bordeaux à Toulon qu'a-t-il vu ? Ah! nous
les avons connus ces premiers transports, de
l'ivresse générale ; nous les avons entendus
( 33 )
ces cris du désespoir; nous l'avons partagé ce
délire de l'amour et du plus saint enthou-
siasme. Les Provençaux , les Languedociens ,
les Bordelais ont senti tout cela; je ne sache
pas qu'on ait jamais entrepris de le décrire.
Dira-t-on que le royalisme ne soit pas ici l'o-
pinion dominante ? que dans tout le nord , à
Lyon même et à Paris le peuple n'ait pas dé-
menti trois fois les bruits injurieux dont on
avait voulu flétrir ses sentiments véritables?
Que dirons-nous des provinces de l'Ouest ?
On ne peut qu'admirer l'Espagne et la Ven-
dée : je l'ai dit plus haut, et je me tais.
Le peuple de Paris est éminemment roya-
liste: on a pu s'en convaincre en deux cir-
constances mémorables ; lors de la rentrée
de l'usurpateur, et le jour où l'on a transfère
à St.-Denis les cendres du Roi et de la Reine.
Il est donc prouvé jusqu'à l'évidence , que
les trois quarts de la France sont royalistes ;
il est donc absurde, il est ridicule d'écarter
les hommes qui ont manifesté ouvertement
cette opinion, soit avants soit après les cent
jours, pourvu qu'ils n'aient pas varié dans
3
(34)
l'interrègne ; car on sent bien que, si l'on
doit pardonner à ceux qui n'ont opposé à
l'usurpateur qu'une obéissance passive avant
que les élans du zèle et les efforts du dévoue-
ment aient été complètement paralysés, on
ne peut récompenser cet homme dangereux
ou nul, qui fait entrer la sagesse dans l'égoïs-
me, qui met la prudence dans la mobilité,
change de couleurs pour fixer la fortune,
et signera la proscription des Bourbons pour
ne pas perdre un sou de ses revenus.
Le motif d'incapacité croulerait de lui-
même, si l'on ne s'obstinait pas à mécon-
naître le langage de la bonne foi : quelles
sont en effet les principales qualités qui con-
courent à former un bon administrateur?
la perspicacité, la justesse des idées, quel-
ques connaissances acquises , le courage et
la fermeté. Les premières tiennent à l'esprit,
les autres au caractère. Un esprit bien fait est
un don de la nature, qui se développe par
l'éducation ; les connaissances s'acquièrent
par l'étude ; l'expérience de la vie forme le
caractère ou le modifie ; le courage est le
(35)
cachet d'une âme forte. Je connais peu de
Français qui manquent de cette vertu.
Comment donc un royaliste est - il inca-
pable de servir l'état? La constance à sou-
tenir une opinion souvent malheureuse serait
une vertu de caractère, si elle n'annonçait
pas déjà la droiture du coeur, la générosité
des sentiments. Car enfin un vrai royaliste,
et je ne puis entendre par là que celui qui
aime la religion, son pays, le Roi et les bonnes
moeurs, ne peut être qu'un honnête homme
dans l'acception la plus rigoureuse que l'on
puisse donnera ces mots-là : quant à l'esprit,
pourquoi un royaliste en aurait-il moins qu'un
autre ? Faut-il. avoir joué un rôle dans la ré-
volution, avoir été initié dans ses mystères ,
pour savoir qu'une mesure prise de telle ma-
nière, avec telle précaution , peut réussir ?
qu'en parlant au peuple, au nom du souverain,
il faut mettre de l'art dans ses paroles, et ne
montrer les objets que d'une face pour faire
tourner le pivot à volonté, paraître confiant
dans les alarmes, rusé dans les moyens, fer-
pie dans l'exécution ? Faut-il avoir un génie
( 36 )
Spécial pour régler des comptes, arrêter des
dépenses, et faire parvenir aux pieds du trône
des tableaux fidèles des besoins et des ressour-
ces de l'état ? Tout cela se fait sans doute un peu
mieux avec le secours de l'expérience. Mais
un grand dignitaire s'élève toujours au-dessus
de ces petites difficultés, et les talents d'un
emploi subalterne s'acquièrent sans peine ,
quand le désir de bien faire et une certaine
intelligence se joignent à un coeur noble et
vertueux.
Pressé par cette foule de raisons d'un
sens moins commun que trivial, je vois, le
sourire de la pitié sur les lèvres, le jaloux;
partisan du système me dire : eh ! qui vous
dispute le génie , la sagesse y le dévouement?
Que les royalistes soient en général, des gens
honnêtes , probes et vertueux, c'est reconnu.
Mais est-ce bien dé tout cela qu'il faut pour
servir l'état dans les circonstances présentes ?
Un royaliste honnête homme eût-il la force
mentale d'un Carnot, l'astuce d'un Fouché, l'es-
prit d'un Thibaudeau, aura-t-il jamais dans le
coeur assez de dureté pour être, par exemple
( 37 )
un ministre de la police? Il faut proportionner
les personnes aux choses. Il fallait des Bru-tus
et des Manlius à Rome naissante ; et Louis
XIV s'accommodait mieux d'un Louvois que
d'un Catinat.
Admirable refuge ! Les royalistes sont in-
capables, non qu'ils soient sans talents, sans
vertus, sans courage, sans esprit ; mais parce»
qu'ils sont trop faibles en termes de d'art,
parce qu'ils ne sont pas assez durs. Quel long
circuit n'a-t-il pas fallu faire pour en venir à
ce résultat inattendu! ô altitudo !
Je vois, Monsieur le vicomte , que les
hommes qui se mêlent d'écrire sur. ces im-
portantes matières, ne sont guère que des
fous dans les journaux. Je crois que vous avez
eu déjà une assez bonne part, de ces louanges,
et que, si votre ami, M. de Bonald, veut mo-
difier le sort des pères comme il a déjà modi-
fié le sort des époux, comme vous êtes ac-
cusé d'avoir voulu modifier vous-même les
intérêts révolutionnaires, toutes ces modifica-
tions vous conduiront ensemble loin de ce tem-
ple célèbre dont Montesuieu fut l'architecte.
(38)
et dans lequel il avait déjà disposé vos rangs.
Comment ne voit-on pas en effet que vous
n'êtes plus aujourd'hui que la queue de cette
majorité furibonde qui fit tant de peur à la
France, qui a coûté tant de veilles, qui trou-
blait tant de vues, détruisait tant d'espérances,
et jetait un voile funèbre sur l'avenir, par cela
seul qu'elle avait voulu jeter un voile funèbre
sur le passé. Il serait plaisant qu'après l'avoir
accablée sous le poids d'une juste vengeance ,
on laissât les chefs de cette faction débiter
tranquillement leurs folies, et compromettre
ainsi ces intérêts sacrés qui sont les fruits
de trente années de malheurs, et que l'on a'
sauvés, comme par miracle, du naufrage de la
révolution française. Cela serait de la plus
grande absurdité, et c'est bien assez que cela
soit déjà de la plus grande inconséquence.
La liberté de la presse et des opinions est
une de ces libertés qui doivent entrer natu-
rellement dans le lot qui a été adjugé au peu-
ple , de la succession onéreuse que lui a léguée
la révolution ; et vous avez prouvé, Monsieur,
le vicomte, qu'elle, fait partie essentielle d'unes
(39)
monarchie représentative : mais nos consti-
tutionnels n'y voient pas d'aussi près; ils pa-
raissent s'être constitués d'avance, non-seu-
lement les biens présents et les biens adventifs
de la constitution, mais encore la libre adm-
nistration de ces biens, avec tout ce qui carac-
térise la propriété la plus absolue , aliénation,
changement, hypothèque.
Qui jamais aurait imaginé, par exemple,
qu'avec le bienfait de la Charte on pourrait
rencontrer tant de vices dans les élections ;
que l'opinion serait torturée par les ministres ;
que des ordres en forme d'instructions seraient
transmis aux électeurs pour écarter telles et
telles personnes, et faire tomber les suffrages
sur tels et tels individus moins à craindre,
c'est-à-dire, moins ennemis du système mi-
nistériel ?
Si les choses n'en étaient pas au point où
nous les trouvons, pourrions-nous penser qu'un
préfet osât dire à un Français qu'il trouve sur
son passage : rendez.-vous là jusqùà nouvel
ordre. Je vous en avertis par amitié : lorsque
Savary faisait charger de fers , à cent cinquante
( 40 )
lieues de la capitale, un homme qui avait pouf
prénom Jacques , cinq pieds deux pouces et
quarante ans; et qu'après l'avoir tenaillé dans
les cachots de Vincennes, il le faisait étran-
gler par deux mamelucks, il agissait en minis-
tre d'un tyran, comme Séjan agissait sous
Tibère : tout cela était horrible, mais consé-
quent.
Mais y qu'un, ministre d'un roi de France
fasse saisir cet ultra qui aurait eu le malheur
de dire , en tendant la main : on m'a pris mon
bien : au nom de la nation, au nom de Dieu,
faites-moi l'aumône; qu'un chef-écrivain qui ,
par amour pour le bien public, aura dit quel-
ques vérités dans sa brochure, trouve le soir
en rentrant un agent de police dans sa maison ;
mais qu'un pair de France, qui se sera cru
obligé, par la haute dignité de sa place, d'ins-
truire le peuple du sens qu'il faut attacher à
telle mesure politique, des motifs qui l'ont,
provoquée, du résultat qu'elle doit amener,
soit tout-à-coup désigné à la vindicte publique,
calomnié par les journaux, menacé de l'exil,
des prisons, de la mort ! alors tout bon citoyen
(41)
doit faire comme Pompée, s'envelopper de
la toge et prier l'éternel.
Si la Monarchie,selon la Charte n'était pas
écrite avec cette confiance intime qui persuade ;
s'il était possible de supposer que la plume-
qui à tracé avec tant de vérité les meilleurs
avantages de la religion et de la monarchie
constitutionelle , qui a discuté avec une aussi
impartiale justice elles droits du peuple et
ceux de la royauté, se fût laissé conduire ici
par un misérable motif de ressentiment, ou
par le vain désir de faire adopter un système,
la mesure violente que le ministère a emplyée
contre l'ouvrage, elles diatribes vraiment ex-
traordinaires que les journaux ont lancées con-
tre l'auteur, suffiraient seuls pour lui donner
tout le succès qu'il mérite, et que les honnê-
tes gens osent en espérer.
Supposons en effet que vous soyez dans
l'erreur ; que la religion dans un état ne doive
pas marcher avant toutes choses; que la li-
berté de la presse ne soit pas d'une nécessité:
absolue sous un régime constitutionnel ; que
l'initiative des chambres soit une usurpation
faite à la couronne ; que les intérêts moraux
révolutionnaires doivent être aussi respectés
que les intérêts politiques dont il ne faille ja-
mais les détacher, est-il raisonnable de voir là-
des intentions anarchiques, des projets insen-
sés de bouleversement et de destruction ? Ce
langage maladroit ne nous rappelle-t-il pas
l'opinion imprimée de ce pair de France qui
comparait à une loi de 93, la loi si salutaire
contre les cris séditieux.
Tout homme qui blâme ou désapprouve ce
que le Roi fait t ne peut avoir qu'une inten-
tion coupable.
Le Roi a dissous la Chambre par l'ordon-
nance du 5, il fallait respecter, en écrivant
cette ordonnance, ou ne pas écrire du tout.
Je conçois bien que, si des pairs de France
des députés de la nation , disaient à Louis
XVIII : « Sire, vous avez voulu confier à votre
peuple une partie essentielle de votre pouvoir
sacré ; le peuple nous envoie pour vous re-
mercier, et pour exercer en son nom ce droit
que votre bonté lui confère; mais demandez
ce que vous voudrez, faites tout ce qu'il vous.
( 43 )
plaira; tout est à vous; nos coeurs, nos opi-
nions , notre vie, notre fortune. Il n'y aura en
France d'un gouvernement représentatif, que
la forme et les apparences : Louis XIV dé-
fendit les remontrances avant l'enregistrement;
pour vous, Sire, vous ne recevrez pas même
des remontrances. »
Nous concevons qu'à ce discours inouï ,
Louis-le-Désiré ouvrirait la Charte, en rap-
pellerait le texte sacré à ces infidèles repré-
sentants, et rendrait sur - le - champ l'ordon-
nance du 5 septembre; mais qu'un pair ministre
d'état dise la vérité au Roi et à la France , l'é-
crive et soit disgracié , j'humilie ma raison et
me tais. Pourquoi chercherais-je à concevoir
ce qui est au-dessus de mes lumières ? Mais
si le Roi de France enchaîne ma pensée dans
des liens d'amour, puisqu'il faut nous exprimer
ainsi, notre opinion moins asservie s'élèvera
sur les ailes de ce même amour jusqu'à la
hauteur du trône; elle interrogera avec in-
quiétude les dépositaires de cette autorité
royale, vrai talisman pour le peuple, et qui le
fera rnarcher, tant qu'on voudra, en raison.
(44)
inverse de ses intérêts les plus chers, de sa
volonté la plus constante. Expliquez - nous ,
leur dira-t-elle , vos vues, vos projets, vos dé-
tours, mystérieux. La France est-elle libre?
L'avenir, les Bourbons sont-ils à nous? Vou-
lez-vous raffermir les autels ébranlés ? Vou-
lez-vous fonder sur les moeurs et la religion
le repos et la sécurité publique? Voulez-vous
enfin que notre liberté repose sur la royauté
constitutionnelle et sur le triomphe des gens
de bien? Soyez d'accord avec vous-même;
vous l'êtes déjà avec l'immense majorité des
Français. Mais voulez-vous sacrifier L'opinion
générale à une opinion partielle, étouffer les
voeux de la patrie pour proclamer des inté-
rêts incompatibles avec son bonheur ? Vou-
lez-vous, au lieu d'une transaction qui concilie,
un abandon , une scission totale, qui fassent
naître les regrets, engendrent la désunion et
la discorde ? Vous bâtissez sur le Sable ; le
torrent viendra : vous trouverez à peine quel-
ques débris.
En vain vous efforcerez-vous de rendre la
nation complice. Si vous faites un appel aux
(45)
électeurs au nom du souverain, vous réussirez,
la chose est sûre: mais que votre triomphe,
quelle qu'en soit la durée, coûtera de douleur
aux bons Français !
Se peut-il ( et si nous n'avions pas lu la Mo-
narchie selon la Charte, nous ne le croirions
jamais.) Se peut-il qu'après être revenus
de si loin ; qu'après avoir goûté de tout , depuis
les fureurs démagogiques, du vandalisme ré-
volutionnaire , jusques aux folies des conquêtes
et de l'usurpation, nous cherchions encore le
point fixe ; et que, lorsqu'enfin unis de coeur,
de sentiments et d'opinions, nous marchons
tous sous la même bannière, nous suivions
encore des routes diverses pour parvenir aux
termes de nos maux ! La ligne droite de M.
Ferrand est-elle donc impraticable ? Hommes
sages de la révolution, vous êtes dignes d'être
royalistes, et vous l'êtes ; car le bonheur de
la patrie est inséparable de la royauté, et vous
avez prouvé que le bien public était là passion
de vos nobles âmes; Mais de cette révolution
sanglante,; dont les excès ont fait gémir vos
coeurs, voudriez - vous conserver l'ouvrage
(46)
difforme? Non, sans doute. Vous en détacherez
quelques fragments utiles, pour en former la
base de l'édifice constitutionnel : le reste, vous
le rejeterez avec horreur. Le temps des illu-
sions est passé; la Francenepeut rester debout,
que monarchique.
Une monarchie ne peut exister sans religion :
cela est aussi évident que le soleil qui nous
éclaire. Or, la révolution avait frappé au coeur
le culte religieux, non-seulement par le dan-
ger des maximes, mais encore par le vice des
instructions. Il faut donc étouffer les maximes,
et modifier les institutions. L'abandon des mi-
nistres, qui avait succédé à leur persécution »
amenait plus rapidement encore l'extinction
de la religion en France. Il faut donc assurer
aux prêtres une existence indépendante, pour
qu'ils ne soient plus en relation d'intérêts avec
le peuple, et pour que le peuple puisse s'habi-
tuer encore à avoir pour eux de la vénération.
Un état bien constitué ne marche point
avec la corruption. Or, il faut des moeurs à
une monarchie; or, la révolution n'a produit
que la licence en favorisant les passions. Donc,
(47)
il faut corriger les lois révolutionnaires : de là,
l'abolition du divorce qui a été décrétée ; de là,
les changements qui sont à faire aux titres de
la puissance paternelle, de la paternité et de la
filiation.
Connaît-on quelque gouvernement stable
sans une noblesse héréditaire ? Rome avait ses
patriciens; Venise et Gênes leur sénat; l'An-
gleterre a ses milords. Tous les états euro-
péens , un seul excepté ,ont une noblesse ; et
les Turcs sont campés en Europe, selon l'ex-
pression énergique de M. de Bonald. Or, la
révolution avait déclaré la guerre aux châteaux
aux distinctions des rangs et de la naissance.
Il faut donc encore ici rejeter son faux système,
comme nous avons rejeté sa prétendue
égalité.
D'accord sur ces trois points, la religion ,
les moeurs et une noblesse héréditaire, notre
constitution repose sur des bases inébranla-
lables. Tout ce qui peut être né de raison-
nable du choc des opinions diverses, entre
dans les éléments qui la composent. Garan-
te de foutes nos libertés politiques , égale
( 48 )
répartition des impôts, tolérance et protec-
tion pour tous les cultes, institution des jurés,
représentation nationale, toutes ces admirables
choses ont coûté bien du sang , mais enfin nous
les devons moins à la révolution qu'aux pro-
grès des lumières , et je connais peu de roya-
listes qui méconnaissent le prix de ces heu-
reuses innovations.
Tout n'a-t-il pas été dit sur ces vérités si
importantes ? Que notre voix les répété, elle
se perdra dans l'oubli de l'indifférence, ou dans
les pièges tendus par la mauvaise foi : c'est
pourtant là notre unique refuge. Malheureux
naufragés, les flots nous ont jetés dans une
île sauvage, et, loin de songer à la patrie , la
lassitude nous endort au milieu des dangers.
En 1814. tout le monde s'embrassait dans
les rues, et l'on se disait en pleurant de joie :
c'est le tombeau de la révolution.
En mars 1815, on se serrait la main avec
douleur, et Ion se disait à l'oreille : c'en est
fait; la révolution triomphe, il n'y a plus d'es-
poir de salut
Trois mois après, le monstre expire ; on
(49)
s'écriait : il ne saurait survivre à sa défaite ; ses
restes impurssont dispersés ; heureuse France,
tu renais à la gloire et au bonheur ! O Fran-
çais ! que l'on cesse de vous reprocher la mo-
bilité de votre caractère, elle est en raison,
directe de la mobilité de vos destins !
Mais à tant de voeux, de craintes et d'espé-
rances, n'a-t-il pas succédé enfin un état de
calme et de repos qui justifie notre confiance ?
Faut-il nous tourmenter encore à rêver des.
conspirations ? Ne sommes-nous pas heureux
d'être sortis victorieux de cette lutte sanglante?
Que peut désirer de plus un bon Français ,
que les Bourbons régnent, que le commerce
fleurisse , que le peuple ne soit pas distrait
de ses paisibles occupations ? Or, tout nom-
me qui trouble cette sécurité avec une voix
alarmante , ne doit-il pas être puni comme
un incendiaire, ou retranché de la société
civile comme un insensé ?
Voilà, Monsieur le vicomte, le procès que
l'on a fait à votre ouvrage. Si j'étais député ou;
pair de France, ce serait celui que l'on ferait
à cet écrit. La défense que voici est biens
4
( 50 )
simple : mais quoi? Je suis à mon aise :
cette lettre ne roule encore que sur des tri-
vialités.
Un royaliste que je ne veux pas nommer,
s'est présenté au ministère le 22 février 1815 ;
il avait en main une pièce foudroyante qui
annonçait positivement la révolution du 20
mars; il fut traité de factieux, et resta deux
heures dans une antichambre , livré aux rail-
leries insultantes des commis. On délibéra
trop longuement s'il fallait le mettre à Bicêtre
où à la Bastille ; bref il s'échappa, et fut se pos-
ter aux Tuileries. Mais Ravaillac parvint à as-
sassiner le Roi dans son carosse; et ce brave
homme ne put parvenir à jeter son papier
dans celui du comte d'Artois. Quelle fut la
suite de ce premier malheur? Sept cents mil-
lions , deux cent mille Français furent enle-
vés à la France envahie. On conspire donc
encore ! Nous ne soutiendrons pas l'affirma-
tive, mais nous dirons : l'assemblée consti-
tuante a perdu la France sans conspirer. Eh
bien! que faut-il donc pour maintenir la gloire,
la liberté, la prospérité de la patrie ? quel

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