Lettre à M.***, sur un écrit intitulé : "Éloge de La Fontaine", par M. D. L. H., où l'on discute les opinions modernes sur quelques auteurs du dernier siècle et principalement sur Boileau, Quinault, etc. (Par J.-M.-B. Clément.)

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Moutard (Amsterdam ; et Paris). 1775. In-8°.
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Publié le : dimanche 1 janvier 1775
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LETTRE A M***,
SUR UN ÉCRIT INTITULÉ :
ÉLOGE DE LA FONTAINE,
PAR M. D. L. H.
Ou l'on discute les opinions modernes fur
quelques Auteurs du dernier sìecle ; & prin-
cipalement fur Boileau , Quinault, &c.
. . . • . Librum,
fi malus est, neqiito pefca? & laudare.
A AMSTERDAM;
Et se trouve à PARIS ,
Chez MOUTARD, Libraire de la Reine, rue
du Hurepoix , à S. Ambroise.
M. D C C. L X X V.
LETTRE A M***,
SUR UN ECRIT INTITULE:
ELOGE DE LA FONTAINE.
A..., le -Novembre 1774.
MONSIEUR,
V o us vous attendez fans doute à des re-
merciements pour les Livres que vous m'a-
Vez envoyés ; mais, contre votre attente ,
ce font des reproches que j'ai à vous faire,
Ni te plus oculis meis amarem'
• . . . muncre iflo
■Odijfem te odio Vatiniano,
Nam quid feci ego , quidve fum locutus
Cur me tot mate perdîres Poesis ?
Si j'écrivois à tout autre que vous , je lui
demanderois pardon d'avoir osé lui citer un
Auteur latin : je sais que ce n'est plus l'ufage,
que l'on ne cite plus , si ce n'est quelques
Ai|
(4)
Auteurs modernes, à qui ce privilège parole
accords durant leur vie, mais je vous
connois, je fais que le séjour de la Capitale
ne vous a pas gâté : & que vous pardon-
nerez à un habitant de la campagne , de se
rappelles avec vous ces excellents modelés
de l'ancienne Rome: pour mieux oublier
ceux que l'on veut nous forcer d'admirer
aujourd'hui. Mais comment, avec le goûr
antique que vous avez encore, & celui que
vous me connoiffez , avez vous pu m'en-
gager à lire tout ce fatras, & fur-tout cet
Éloge de notre cher la Fontaine ?
Dii magni ! horibilem & Facrum libellum ì
Où en sommes-nous donc réduits, si des
gens, qui, à les entendre, ont quelqu'im-
portance dans la Littérature, osent publier
de tels ouvrages , & s'ils trouvent des admi-
rateurs? Sommes-nous bien le même peuple
qui se glorifie encore d'avoir produit tant
d'Orateurs excellents? Que diroient main-
tenant ces grands hommes qui portèrent à
un si haut point la gloire de la Langue fran-
çoise , s'ils la voyoient avilie & défigurée
dans ces insipides Éloges dont on nous fa-
tigue depuis íì long - temps ; où l'enfìure
a succédé au vrai sublime ; & les faux bril-
(5)
lants du bel-esprit, à cette finesse de goût
& d'expression , qui dans les bons Ouvrages
de l'autre siécle le difputoit à l'ancien atti-
cisme ; enfin qui ne sont plus que de vaines
déclamations, semblables à celles, qui, après
les beaux jours d'Athènes & de Rome , y
détruisirent pour jamais la véritable élo-
quence ?
Mais je doute fort que parmi tous ces
monuments du mauvais goût, il s'en trouve
un seul que l'on puisse comparer à celui-ci :
& cependant quel sujet pouvoit fournir des
détails plus intéressants & plus variés que
l'Éloge d'un homme qui a rassemblé tant
de qualités admirables?II est vrai que cette
richesse même, qui devoit entre des mains
habiles produire une moisson abondante,
n'a été pour notre Auteur qu'un embarras
de plus. Mais pourquoi se charger d'un
poids que l'on est si peu capable de por-
ter ( I ) ? Cette témérité paroît extrême ,
quand on songe à tout le mérite qu'il fau-
droit avoir pour être en état de louer di-
gnement un homme tel que la Fontaine.
(I) Sumise materiam vcjiris qui scribicis aquam
Viribus, if versate diù, quid serre récusent,
Quid valsant humtri. Hor. de Asy Poe'.
A iij
Que de Philosophie ! que de connoiffance
du coeur humain ! que de goût !' & ce qui
est pour le moins aussi rare, que de vérita-
ble savoir ne faudroit-il pas pour apprécier
au juste le mérite de l'invention chez ce
Poëte inimitable , & pour distinguer ce qui
lui appartient en propre , de ce qu'il a em-
prunté des Anciens, fur lesquels il enchérit
presque toujours ! Lorsque l'on ne sent en
soi aucune de ces qualités si nécessaires,
n'est-ce pas encore une fois une témérité
impardonnable, que d'oser entrer dans une
carrière où l'on ne peut que broncher à cha-
que pas ; & s'attirer enfin les huées du peu-
ple , par une chute ridicule ( i ) ?
La première faute de l'Auteur est donc
d'avoir entrepris cet ouvrage; la feconde,
de l'avoir cru digne d'être couronné dans
une Académie quelconque ; la troisième,
qui est ía plus grave, de le montrer aux gens ;
& de le faire imprimer, comme pour ap-
peller de la décision de ses juges , & pour
dire au public : « voyez comme ces
Académies de provinces se connoissent
aux bons ouvrages í un autre a été cou-
ronné 5 on l'imprimera fans doute , &
(1) Pecces ad extremum ridendus, & ilia áucac. Hor. Ep. í. L. í.
(7)
Vous pourriez croire qu'il étoit meilleur
que le mien; mais ne vousy trompez pas:
celui-ci est le bon ». Malheureusement sa
preuve dépose contre lui-même. Ce n'est
pas ainsi qu'il devoit s'y prendre : & pour
faire croire à quelques gens qu'il avoit mé-
' rite le Prix, il falloit tout simplement qu'il
le dît avec fa modestie ordinaire j puis qu'il
prît son discours ; & le fît griller vif en feu
clair & vermeil ( 1 ) ; ou du moins qu'il ne
s'avisât jamais de le faire voir à personne
qui pût le trahir.
Rien, ne montre, felon moi, plus de sé-
cheresse & si peu de talent, que presque
tous les débuts des productions de cet
Auteur. II ne fait jamais commencer : par-
ce qu'il n'écrit jamais que pour écrire, &
non par le besoin d'écrire , comme il n'est
point rempli de son sujet , ce n'est qu'à
force de peine & de travail qu'il parvient à
le faire connoître au Lecteur : & jamais il
n'a l'adresse de lui cacher les efforts qu'il
a faits.
( 2 ) « II est donc aussi des honneurs pu-
(1) Rouffeau , Ep. à Maroc,
(2) Page 1 de l'Eloge.
A iv
» blîcs pour l'homme simple, & le talent
sa aimable ! Ainsi donc la postérité, plus
» promptement frappée en tout genre de
» tout ce qui se présente à ses yeux avec un
» éclat imposant; occupée d'abord, &c.&c...
» la postérité a tourné ses regards fur un
» homme qui, fans avoir à lui offrir, &c. »
Comme cet exorde est entortillé & péni-
ble ! quel air contraint lui donnent toutes
ces phrases incidentes dont il est embar-
rassé ! La phrase principale n'est terminée
qu'à la fin de la page suivante ; mais elle
n'est pas toute du même ton. II eût été dif-
ficile de le soutenir si long-temps. L'em-
phafe se change bientôt après en pointes ,
en petites antithèses ; la fin fur-tout en est
charmante. « I ) Homme d'une simplicité
» rare qui.... s'il pouvoit être témoin des
» honneurs qu'on lui rend , feroit étonné
» de fa gloire, & auroit besoin qu'on lui
» révélât le secret de son mérite ». Qu'il a
d'efprit !
VOUS m'avouerez, Monsieur, que le bon
Triffotin , n'étoit qu'un écolier. Révéler à
quelqu'un le secret de son mérite , doit faire
extasier toutes les Philamintes, les Armant
(1) Page 20
(9)
des & les Bélifes du siécle (í). Nous n'en
manquons pas Dieu merci :
Le Créateur en a béni l'engeance.
Pour revenir à ce début, si embrouillé, si peu
naturel, on s'écriera peut-être encore dans le
Mercure, où M. D. L. H. veut bien quelque-
fois révéler au public incrédule, le secret de fon
mérite ; on s'écriera peut-être : voilà la pé-
riode françoise dans toute fa rondeur !
comme on le fit à l'occasion de cet éloge
de Fénelon , où l'on trouva si merveilleux
qu'un homme qui se mêle d'écrire en fran-
çois, fût faire une période françoise. Mais
personne ne sera la dupe de cette exclama-
tion, comme personne ne l'a été de l'autre ;
& l'on renverra le donc & l'ainfi donc avec
les fi de cette belle Ode que vous savez :
Si l'homme a paru grand, file fils de la terre , &c.
Je trouve à la page 5e. un passage assez
heureux, & dont l'Auteur eût pu tirer un
grand parti. C'est la petite profopopée ou
il fait parler la Fontaine. « Peut-être si ce
sa génie heureux & facile pouvoit lire ce que
(1) Les Dames cependant se fondent en délices,
Lisant leurs beaux écrits, & de jour & de nuit,
Les ont au cabinet, sous le chevet du lit, &c.
Régnier, Sat. ».
(10)
» nous écrivons à fa louange ; peut - être-
» nous diroit-il avec son ingénuité naturel--
» le : vous vous donnez bien de la peine
» pour expliquer comment j'ai su plaire , il
» m'en coutoit bien peu pour y parvenir ».
Certainement la Fontaine auroit bien su-
jet de parler ainsi ; mais, ne diroit-il que
cela î & falloit-il rester en si beau chemin ?
Essayons de suivre un peu cette figure , qui
vient là si à propos. Notre Poëte auroit donc
pu continuer à-peu-près de cette manière..
«Non seulement vous vous donnez bien
de la peine ; mais cette peine est inutile. Ce
morceau de prose amphigourique que vous,
appellez mon Eloge, & que vous jugez
fans doute digne de moi, ne me convient
& ne me plaît nullement. Vous y dites ce
qu'il ne falloit point dire ; & vous n'y par-
lez pas de ce qu'il falloit louer le plus. Vous
me comparez à un enfant qui joue, vous
dites que j'étois le concitoyen, ïami des ani-
maux que j'ai fait parler ; vous auriez ajouté
volontiers que j'avois un esprit assez fem-
blable au leur, fi votre papa grand homme (1)
ne vous avoit prévenu, & n'avoit osé dire
(1) Nom que M. D. L. H. & ses jeunes profélytes,
•donnent entr'eux à M. de Y. * * *.
(11)
de moi cette belle platitude qui l'a fait Cíílec
de tous les gens de goút. Vous me dites :.
bon la Fontaine „ je ne parlerai pas de tes
contes : & il falloit parler de mes contes r
parce que j'y fuis ainsi que dans mes fables,
tout ce qu'un autre que moi ne pouvoit
être. Bien qu'en générai la matière en soit
trop libre , il y en a que vous pouviez citer
fans scrupule ; tels que celui du Faucon, que
bien des gens mettent de pair avec mes
fables. Vous auriez pu tirer de plusieurs au-
tres des sujets d'éloges , exempts de tout re-
proche ; & l'on vous en eût su gré. Vous
rapportez des sottises de ma servante ( 1 ) :
& il falloit laisser là ma servante & ses sotti-
ses ; c'étoit. bien assez des vôtres. Ne soyez
point étonné de m'entendre parler de moi
d'un ton que vous pouvez nommer avan-
tageux, & qui n'est que franc & ingénu.
J'ignorois autrefois ce que je valois, mais
depuis que j'ai quitté la terre, ma renom-
mée , que j'ai vu s'accroître de plus en plus
(f) Page 41. « Qu'il devoit être bon, celui qui a
» fait de si beaux Ouvrages, & de qui fa servante
« disoit: qu'il était plus bête que méchant, & que Dieu
» n auroit pas le courage de le damner» ! Quelle trivialité
dans un Discours académique!
(12)
parmi les hommes, m'a instruit de tout le
mérite de mes ouvrages. ( Vous avez dit
cela autrement, mais je n'ai pas tant d'es-
prit que vous. ) II falloit faire connoître en
moi, non feulement l'Écrivain original ,
mais le Philosoph. ( í ), instruit par des ré-
fl. xions profondes fur les hommes , fur leurs
penchants, leurs passions 8c leurs foiblesses ;
& non par fa liaison intime avec des ani-
maux, auxquels je n'ai fait que prêter ce que
j'observois fans cesse parmi mes semblables :
mais le grand Poëte qui a excellé dans tous
les genres ; qui s'est élevé fans enflure , &
familiarisé sans bassesse; qui favoit aussi-bien
enflammer l'imagination que toucher le
coeur, flatter l'oreille , & plaire à la raison
& à l'esprit : mais l homme savant, non de
cette science indigeste & confuse , qui en-
tasse toutes les connoistances, fans en ap-
profondir aucune ; je veux pailer de la
science . bien plus utile & bien plus rare ,
qui se nourrit sans cesse des bons modelés;
( r) M. D. L. H. peut répondre qu'il a dit que la Fon-
taine étoit un grand Philosophe & un grand Poète :
mais il ne suflâsoit pas de le dire : ce font deux objets
fur lesquels il ne pouvoit trop s'étendre, & qui dévoieras
lui fournir les plus riches détails.
qui en exprime un aliment délicieux ; qui
ne cherche pas à puiser dans toutes les sour-
ces ; mais qui s'abreuve à longs traits de
celles qui sont les plus salutaires. C'est une
des choses les plus faciles à remarquer dans
mes ouvrages , où les expreffions antiques,
qui reviennent à chaque instant, prouvent
que je connoissois à fond , & que je relisois
nuit & jour tous les bons Auteurs de la
Grèce & de Rome (i).Voilà cependant bien
des choses à dire , que vous n'avez peint
dites. Je ne fais pas comment on ose se
mêler de louer un homme, quand on ne
veut pas parler de ce qu'il y a en lui de plus
louable », Là-dessus le bon homme eût tourné
le dos à son panégyriste, & fut allé re-
prendre fa place entre Corneille, Racine,
Molière & Boileau.
Je crois que M. D.L. H. feroit demeuré
un peu étourdi de cette sortie; mais, s'il
avoit eu le temps de fe reconnoître , il au-
roit pu répondre : « Bon la Fontaine, homme
(1) On fait qu'outre les Poètes anciens, il avoit pres-
que toujours entre les mains es OE ivres de Platon &
(Selles de Plutarque.
1~ exemplaria groeza.
Nocturna verfacc rfate diurna.
(14)
unique & excellent, pardonnez-moi toutes
mes bévues. Je passe condamnation fur les
deux articles de la Poésie & de.la Science,
fur lesquels je ne pourrois m'excuser que
par des aveux trop humiliants pour moi-;
mais quant à l'autre article , j'ai eu mes rai-
sons : écoutez-les, je vous prie ,.& jugez-
moi. J'aurois sûrement parlé de votre Phi-
losophie, car je n'ai pas laissé de m'apper-
cevoir qu'il s'en trouve dans vos ouvrages ;
mais voyez quel eût été mon embarras.
Nous sommes maintenant dans le siécle de
la.vraie Philosophie , cela est prouvé. Ce-
pendant il arrive, je ne sais comment., que
les: maximes de. nos-Oracles ne sont point
du tout les vôtres; il eût donc fallu ou re-
connoître que c'est vous qui êtes le Philo-
sophe , & qu'ils ne sont eux que des so-
phistes : ce que je me garderai bien d'a-
vouer, quoique dans mes bons moments
je sois quelquefois tenté de le croire ; ou
bien il eût fallu mettre toute la vraie sagesse
de leur côté, & tous les sophifmes du vôtre ,
& je ne me sens pas encore ce front-là.
Vous voyez bien qu'il n'y a pas de ma
faute, & que je ne pouvois faire autrement ».
Croyez-vous , Monsieur , que la Fontaine
n'eút pas été désarmé par de si bonnes
excuses ?
Quoique je ne vous écrive ceci que
pour me venger de vous , en vous entrete-
nant d'un ouvrage que vous avez déjà
fans doute oublié, ne craignez pas cepen-
dant que j'abuse de mes avantages, & que
je pousse trop loin la vengeance; ce seroit
vous accabler, & me punir moi-même. Je
me garderai donc bien de reprendre tout
ce que je trouverai de répréhensible : je
parcourerai seulement l'ouvrage, & ne m'ar-
rêterai que sur les endroits les plus remar-
quables ; tels que ceux-ci, par exemple :
( r ) « Doué de facultés si heureuses , mais
» peu porté à les interroger, par une fuite
» de cette indolence, l'un de ses caractères
» particuliers, il falloit qu'on l'instruisît de
» ce qu'il pouvoit ». Interroger des f acultés !
, Je n'entends pas trop bien ce que cela signi-
fie. Mais, si c'est ce que je soupçonne, on
pourroit dire que certaines gens font trop
enclins à interroger leurs facultés ; & que,
pour le malheur de ces certaines gens &
! pour celui du public , elles leur font tou-
(I) Page 8.
jours des réponses impertinentes. A-t-on ja-
mais dit d'un homme, qu'il a des caractères ?
on pouvoit dire , l'une des principales nuan-
ces de son caractère , ou quelque chose de
semblable; mais cela eût été trop commun.
Il falloit l' instruire de ce qu'il pouvoit. Oui,
j'entends ; lui en révéler le secret.
Ah! de l'esprit par-tout.. .cela ne tarit pas.
Quel fera donc l'homme charitable qui
pourra instruire ces certaines gens dont je
vous parfois tout-à-l'heure, qu'ils ne peuvent
rien , qu'ils n'ont de talent pour rien , qu'ils
n'ont point de meilleur parti à prendre que
de se taire , & de ne pas nous faire inhumai-
nement les martyrs de leurs veilles ?
(I)« Tous les esprits agissent nécéssaìre-
» ment les uns fur les autres, se prennent
» & se rendent plus ou moins , se fortifient
» où s'altèrent par le choc mutuel ; s'éclai-
» rent ou s'obscurcissent, &c. &c. ». Quel ga-
limathias ! il n'y a que deux hommes en
France qui sachent écrire de ce ton-la. En
.Voici un ; tout le monde connoît l'autre.
(2) « Il ferait possible qu'il te formât un
» esprit qui seroit la perfection de tous les
(I) Page 9.
(2) Page 10.
» esprits ,.
(17)
» esprits ; qui, empruntant quelque chose
» de chacun , vaudroit mieux que tous ,• &
» cette efpece de génie, ce beau présent
» du ciel, ne pourroit être réservé qu'au
» siécle qui suivroit celui de la renaissance
» des Arts, & dans lequel la derniere opé-
» ration de l'esprit humain seroit de se re-
» plier sur ses créations premières , de cal-
» culer & de juger ses richesses , & de se ren.
» dre compte de ses efforts ».
Vous voyez bien , Monsieur, quel est
cet esprit-la. Je vous avoue que ceci ; m'a
d'abord étrangement surpris. Comment ose-
t-on , me disois-je, mettre cet esprit àu-def-
sus des plus beaux génies, & choisir pour
cette hyperbole outrée une occasion aussi.
peu favorable ? On ne s'attend point du
tout à trouver ensemble l'éloge de deux
hommes si différens. Je fais bien que les
Panégyristes , ainsi que les Poètes, ——
toutes sortes de libertés :
Sed non ut placidis coeant immitici ; nom
Serpentes avibus geminentur, tigribus ag
Enfin je crois avoir trouvé le
l'Enigme. Je pose d'abord pour principe que
M. D. L. H. n'aime point la Fontaine , qu'il
n'est rien moins qu'enthousiaste de ses ou-
B
(18)
vrages. Car s'il s'étoit une fois pénétré de
ses beautés simples & naïves , il ne l'auroit
pas loué comme il a fait: & l'on peut dire
en général qu'il n'écriroit pas comme il
écrit, pour ne rien dire de plus. II n'a donc
point été porté à composer cet Eloge par
son penchant pour la Fontaine : mais une
Académie avoit proposé ce sujet, il y avoit
un Prix à gagner ,• & M. D. L. H. se croit
incapable de manquer un Prix. Comment
résister à cet attrait ? Mais aussi , comment
oser louer publiquement un Auteur proscris
par l'espèce de génie, qui, empruntant quel-
que chose de chacun, vaut mieux que tous ? II
a fallu trouver un. moyen d'accommode-
ment, & celui-ci a paru le meilleur. Ne dou-
tons point qu'en envoyant cet ouvrage à
son maître , ( car il ne peut se dispenser de
cet hommage, ) il ne lui ait dit, « pardon-
nez - moi, grand homme, si j'ai loué cet
Auteur que vous n'aimez pas, ni moi non
plus : vous connoissez , mon inclination
pour les Prix académiques ,• mais jetez les
yeux, je vous prie, fur la page 10 ; & puis
ayez, si vous le pouvez , le courage de
m'en vouloir ». Une prompte absolution
a été sans doute le fruit de cette adresse,- &
(19)
le maître a répondu : « mon fils bien-aimé,
je vous permets de louer les grands hom-
mes, pourvu que vous me mettiez au-
dessus d'eux ».
Le Maître & le Disciple ont peut-être raí-
son. NOUS ne devons cependant pas oublies
cette réflexion de Boileau (1), « II n'y a que
l'approbation de la postérité qui puisse éta-
blir le vrai mérite des ouvrages. Quelqu'é-
clat qu'ait fait un Ecrivain durant fa vie,
quelqu'éloges qu'il ait reçus, on ne peut
pas pour cela conclure que ses Ouvrages
soient excellens. De faux brillans , la
nouveauté du style, un tour d'esprit qui
étoit à la mode , peuvent les avoir fait
valoir „• & il arrivera peut-être que dans
le siécle suivant on ouvrira les yeux, &
que l'on méprisera ce que l'on a admiré ».
Ce que l'on appelle esprit ne paroît jamais
si mince & de si peu de valeur, que lors-
qu'il se rencontre dans les mêmes matières
en concurrence avec le génie. II a tou-
jours , quoi qu'il fasse , un air de prêtent
tion & d'apprêt qui le trahit. Pour suppléer
à ce qui lui manque du côté des idées , il fe
(1) Septième Réflexion critique sur Longin,
. Bii
( 20 )
rejette sur le choix des expressions ; & ne
manque jamais, après bien des efforts, de
choisir entre mille celle qui convenoit le
moins. Le génie au contraire dit tout de la
manière la plus simple. L'expression qu'il
emploie est toujours rexpression propre ;
on croiroit, en la voyant, qu'il étoit impos-
sible d'en choisir une autre; 8c comme elle
ne paroît pas lui avoir coûté la moindre
peine, il n'est personne qui n'imagine en
pouvoir faire autant.
Utjiíi quivis
Speret idem;sudet multkm,frujlràque laboret
Aufus idem. Hor.
Vous avez sans doute, Monsieur, sou-
vent remarqué cette différence. En voulez-
vous un nouvel exemple ; « Quelque soit
» l'Inventeur de l'Apologue ; soit que, &c.
» soit que, &c. quoi qu'il en soit, cette in-
» vention est du nombre de celles qui font
» le plus d'honneur à l'esprit humain. Par cet
» heureux artifice la vérité, avant de se
« présenter aux hommes,compose avec leur
» orgueil , & s'empare de leur imagina-
» tion , &c. ». Comparons à cette définition
de l'Apologue , celle que le bon la Fontaine
(1) Page 14.
a mise à la tête du second volume de ses
fables.
L'apologue est un don qui vient des immortels;
Ou si c'est un présent des hommes ,
Quiconque nous l'a fait, mérite des Autels.
Nous devons tous tant que nous sommes
Eriger en divinité
Le Sage par qui fut ce bel Art inventé.
C'est proprement un charme: il rend l'ame attentive-
Ou plutôt il la tient captive ;
Nous attachant à des récits
Qui mènent à son gré les coeurs & les esprits.
On ne voit point dans ces vers la vérité
qui se sert d'un-artifice pour composer avec
l'orgueil. Ici tout est simple & naturel, fans
nulle affectation d'esprit.
Mais ne voyez-vous pas que cela vaut bien mieux
Que ces colifichets dont le bon-sens murmure ?
Voici quelque chose de bien plus fort (r).
« Dès qu'on prétend à la gloire, on avertit
la censure. Qu'il est rare de lui échapper 1
» qu'il est rare que l'inexorable équité ne laisse
» aucune tache sur le vêtement de gloire
» dont la postérité enveloppe les mânes il-
» lustres »!
C'est une chose vraiment étonnante que
cette emphase & ces figures gigantesques,
(1) Page 40.
Biij
(22)
que nos Auteurs modernes ont voulu met-
tre à la mode. En même temps qu'ils ont
appauvri & desséché la Poésie , ils ont donné
à la prose un embonpoint qui n'est pas
moins ridicule. Ils suent & se fatiguent à cher-
cher quelque chose d'extraordinaire & de
neuf; mais ils prennent toujours pour nou-
veau ce qui n'est que bizarre & déraison-
nable.
« L'efprit de l'homme , dit le sage Def-
préaux (1), est naturellement plein d'un
nombre infini d'idées confuses du vrai, que
souvent il n'entrevoit qu'à-demi ; & rien ne
lui est plus agréable, que lorsqu'on lui offre
quelqu'une de ces idées bien éclaircie &
mise dans un beau jour. Qu'est-ce qu'une
pensée neuve, brillante , extraordinaire ?
Ce n'est point, comme se le persuadent les
îgnorans, une pensée que personne n'a
jamais eue , ni dû avoir ; c'est au contraire
une pensée qui a dû venir à tout le monde,
& que quelqu'un s'avise le premier d'expri-
mer. Un bon mot n'est bon mot qu'en ce
qu'il exprime une chose qu'un chacun pen-
(1) Préface pour l'édition de 1701.

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