Lettre à MM. les conservateurs / par Jonathan

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E. Dentu (Paris). 1872. In-8°, 13 p..
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Publié le : lundi 1 janvier 1872
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LETTRE
A
MM. LES CONSERVATEURS
PAR
JONATHAN
PARIS
E. DENTU, LIBRAIRE-ÉDITEUR
PALAIS-ROYAL, 17 ET 19, GALERIE D'ORLÉANS
1872
LETTRE
A
MM. LES CONSERVATEURS
Qu'est-il donc arrivé aux principaux organes de votre parti ? En
d'autres temps, on les voyait faire merveille pour la défense de nos
libertés. Tantôt, dans un style finement ciselé, ils châtiaient les sots
et les coquins qui entouraient César, tantôt ils prenaient le maître
lui-même à partie et mettaient en pleine lumière les défaillances et
les bévues de sa politique. Ils étaient aussi variés qu'amusants, ils
charmaient leurs lecteurs. D'où vient donc qu'aujourd'hui ils ne
font plus entendre qu'une seule note et que toute leur politique se
résume en ce seul vers du poète :
Je leur déclarerai l'héritier de leurs maîtres ?
Il semble que cette formule suffise à tout et que, hors de là, on ne
puisse trouver qu'impuissance, mensonge et vanité. Si la bonne for-
tune de la France réunissait en une seule tête tous les dons : la pru-
dente profondeur d'un Guillaume d'Orange, la froide ténacité d'un
Heinsius, la force d'un Morosini et la vertu d'un Washington, un tel
chef étant républicain ne pourrait absolument rien faire pour relever
le drapeau de la France ; mais si, au contraire, il arrive que
l'Assemblée nationale proclame le dogme salutaire, toutes les dif-
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ficultés disparaissent sur l'heure. Le Prussien devient noire meilleur'
ami, il nous supplie de garder nos milliards, peut-être aussi nos
provinces, qu'il regretterait de détenir à des princes légitimes. Quant
à cette affreuse hydre de l'anarchie dont on redoute les dents, non
mions honnête que le Prussien, elle prie le premier gendarme
qu'elle rencontre de la vouloir bien solidement museler. Ainsi, avec
ce mot magique : légitimité, les passions s'apaisent, le calme renaît
dans les esprits et la terre renouvelée se couvre de fleurs. C'est tout
simplement le règne de Saturne et de Rhée qui recommence ; c'est
l'universelle panacée qui doit guérir toutes les misères de notre pau-
vre vieille société.
Cependant cette universalité du remède peut faire naître quelques
doutes. Elle rappelle un peu trop la réponse d'un personnage de la
comédie à tous les desiderata du pacha. Qui peut nous assurer, par
exemple, qu'un roi fort légitime n'ira pas choisir, pour relever
l'esprit de nos armées, des ministres comme Chamillard ou Voisin ;
des capitaines comme La Feuillade, ou Villeroy, ou Soubise ; un
nouveau Fleury pour soutenir notre marine ; un autre Loménie, un
autre Desmaretz pour rétablir nos finances? N'était-ce pas là les
choix que faisaient nos rois les plus légitimes ? On pourrait donc
prétendre avec quelque raison que le remède qu'on nous propose n'a
pas toujours l'efficacité qu'on lui accorde ; qu'il ne produit d'heureux
effets, qu'administré par des docteurs comme les Cisneros, les Ri-
chelieu, les Mazarin, lés Colbert, c'est-à-dire lorsque, par hasard, de
grands hommes gouvernent à côté du prince. Or, de tels hommes
sont rares, surtout dans les cours ; un Calonne y plaît mieux qu'un
Turgot, un Polignac plus qu'un Villèle ; tandis que dans un pays
libre, toutes les supériorités peuvent se produire et ne sont pas arrê-
tées par les goûts personnels du maître.
Le mérite de la légitimité consiste-t-il à prévenir les révolutions ?
Sur ce point encore, l'histoire n'est pas pour nous rassurer. La légi-
timité n'a pas empêché l'horrible tourmente de quatre-vingt-treize
d'éclater et le meilleur de nos rois de mourir sur l'échafaud. Elle
n'a pas sauvé davantage la couronne de Charles X, celles du roi de
Naples, de la reine d'Espagne, de Louis-Philippe. Ces derniers ne
possédaient, il est vrai, qu'une quasi-légitimité, la dose n'était pas
assez forte peut-être ; mais, pour les premiers, que leur manquait-il ?
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Hélas ! le génie politique sans doute, dirait l'histoire, et cela prou-
verait au moins que la légitimité n'a pas en elle-même la vertu effi-
cace qu'on lui suppose.
Nos voisins possédaient une race de rois fort légitimes, ce qui ne
les empêcha pas, pendant un demi-siècle, de subir toutes les horreurs
de la guerre civile ; un usurpateur survient qui met à la porte les
légitimes, et l'Angleterre alors recouvre la paix intérieure, la prospé-
rité, la puissance et toutes ses grandeurs. C'est que cet usurpateur,
s'il n'était pas roi en vertu d'un principe, l'était en vertu du génie.
La France fut glorieuse et forte tant que Louis XIV resta entouré
des grands capitaines, des habiles hommes d'Etat que lui avait
légués la Fronde. Plus tard, quand cette grande génération s'éteignit,
la France échoua partout et fut sur le point de se voir arracher
comme aujourd'hui ses meilleures provinces. Une intrigue de la
cour d'Angleterre la sauva, il est vrai; mais elle était perdue,
malgré le talent de Villars, si elle n'avait eu d'autres moyens de
salut que le principe que l'on invoque. Le roi était toujours aussi
légitime; le génie qui sauve n'y était plus. De tout cela ne fau-
drait-il pas conclure que celte politique d'expédients, comme on l'a
nommée avec tant de mépris, lorsqu'elle est dirigée par une main ha-
bile et forte, assure infiniment mieux les destinées d'un peuple que le
plus respectable principe? — Non, répondez-vous, parce que de ce
principe découlent toutes les vertus qui font les nations grandes et
honorées. L'esprit religieux, la pureté des moeurs, le sentiment
du respect, celui de l'honneur; toutes ces grâces sont données au prin-
cipe de légitimité.
Si cela était bien démontré, en vérité il nous faudrait sur l'heure
nous jeter aux pieds du prince et crier : Vive le roi ! car la prospérité
et la gloire de la patrie doivent l'emporter dans nos coeurs sur toutes
choses, même sur la liberté ; mais c'est cette démonstration qui fait
faute et cela paralyse notre élan. Examinons donc un peu ce qu'il y
a de réel dans ces différents mérites de la royauté.
La religion Ah! Messieurs les conservateurs, vous êtes trop
bons catholiques pour ne pas m'accorder ici que les Papes sont les
meilleurs juges de cette question. Or, croyez-vous par hasard que
les Papes aient fort approuvé la pragmatique de 1268, celle de
Charles VII, ou bien les quatre propositions? Libre à vous de louer ces
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actes, si vous le voulez, au point de vue de la politique mondaine;
mais ne dites pas que nos rois ont ainsi favorisé la religion, lorsque l'ar-
bitre souverain les condamne. Que pourriez-vous répondre au Pape
s'il vous tenait ce langage : « Après l'écroulement du monde Romain,
après les désolations du monde barbare, l'Église, qui seule restait de-
bout, avait pénétré la république féodale d'un esprit éminemment re-
ligieux, et la foi y faisait des miracles. Elle armait la France qui se
levait comme un seul homme pour refouler au loin le plus formidable
danger qui ait menacé notre civilisation, l'invasion de l'islamisme.
Un peu plus tard, par le bras d'une jeune fille, elle vous délivrait du
joug odieux de l'étranger. Qu'est-ce que les princes ont fait de cette
flamme sainte qui animait alors la France et la faisait si forte ? Dès
qu'ils ont pu s'élever au-dessus des seigneurs, leurs égaux, ils ont
recruté toute une armée de légistes pour combattre l'Eglise. Plus
tard leur pouvoir grandissant toujours, ils ont toléré, souvent même
récompensé ceux qui l'attaquaient. Depuis Rabelais jusqu'à Vol-
taire, tous les ennemis de l'Église, ont trouvé aide et protection
auprès du trône, et l'on pourrait poser comme une loi historique que
la religion, en France, a marché en raison inverse de l'accroissement
du pouvoir royal, jusqu'à l'autocratie absolue de Louis le Grand, qui
a légué à la Régence la piété que l'on sait.
Vous répétez souvent que les hideuses doctrines qui s'agitent dans
les bas fonds de la société moderne et la mettent si fort en péril, sont
la conséquence nécessaire, fatale, des doctrines philosophiques du
siècle dernier. Mais qui donc alors gouvernait la France?
N'avait-elle pas des rois légitimes ?
Ceux-ci n'étaient-ils pas armés des lettres de cachet, de la censure,
de tout l'arsenal des lois, pour empêcher ou punir? Ils ont donc été
bien imprévoyants ou bien coupables, et c'est à ces pasteurs si insou-
cieux de l'avenir de leur troupeau qu'il convient de faire remonter
l'anathème. »
En vérité, Messieurs les défenseurs de la légitimité, vous pourriez
éprouver quelque embarras à répondre. Supprimez donc s'il vous
plaît, du nombre des qualités royales, le mérite de faire fleurir le
sentiment religieux.
Mais les moeurs ; mais l'austère gravité des moeurs dans les mo-
narchies ? Comment, les moeurs de la royauté !

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