Lettre à S. M. le Roi de Prusse [sur la situation religieuse de l'Europe] / par Mgr. Rendu, évêque d'Annecy

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Lecoffre (Paris). 1848. 1 vol. (307 p.) ; in-8.
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Publié le : samedi 1 janvier 1848
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LETTRE
A S. M. LE ROI DE PRUSSE.
PARIS. —IMPRIMÉ PAR PLON FRÈRES
RUE Dl VAUGIRAHB, 36.
LETTRE
S. 11. LE ROI III PRUSSE
l'.\R
MONSEIGNEUR RENDU
ÉVÊQUE D'ANNECY.
PARIS
LECOFFRE, LIBRAIRE-ÉDITEUR
nur. i» viEiix-coLOMBiFi;, i\" 7vi.
1848
AVERTISSEMENT.
La Lettre que nous livrons à la publicité était
écrite dès la fin de 1846. L'irrésistible conviction
pour les vérités qu'elle contient, les espérances qui
remplissaient notre coeur profondément chrétien,
la crainte d'un avenir qui se montre menaçant,
nous avaient fait désirer d'être entendu par l'au-
guste prince auquel s'adressaient nos pensées. Ne
pouvant raisonnablement espérer qu'un roi préoc-
cupé des soins d'un grand peuple, livré aux in-
quiétudes d'une réorganisation presque fondamen-
tale, pourrait se décider à lire un manuscrit de plus
de deux cents pages, signé par une main aussi
inconnue dans les lettres qu'elle l'est dans le monde
politique, nous nous décidâmes, non sans répu-
gnance, à faire imprimer notre Lettre dans le seul
désir d'en faciliter la lecture; mais comme nous
n'avions pas écrit pour le public, notre travail n'a-
4
2
vait été tiré qu'au nombre d'exemplaires strictement
nécessaire pour remplir notre but.
Une année bientôt se sera écoulée depuis que
nous avons envoyé notre Lettre. Une année ! Dans
le temps où nous vivons, c'est plus qu'un siècle si
on la mesure par les événements dont le nombre et
la rapidité déconcertent la pensée. Le monde est en
ébullition, pourquoi lui refuser les moyens de cal-
mer son effervescence? Tous les éléments de la
pensée, la religion, la philosophie et la politique
sont dans un état d'agitation qui suffirait à lui seul
pour faire comprendre que l'esprit humain cherche
avec anxiété quelque chose qui lui manque; or, ce
quelque chose, nous avons la prétention de l'avoir
entrevu. Pourrait-il nous être permis de nous taire
pluslongtemps?Non. La fermentation qui règne dans
nous et tout autour de nous n'est pas autre chose
qu'un grand problème jeté à l'intelligence et nous es-
pérons le résoudre. Alors même que l'amour de nos
propres conceptions nous aurait fait concevoir de
trop flatteuses espérances, le sentiment de charité
universelle qui domine notre projet suffirait pour
lui mériter l'approbation de tous les gens de bien.
Au-dessus de tous les intérêts qui se croisent et
s'entrechoquent dans la lutte universelle, il est im-
— 3 —
possible de ne pas voir planer le besoin, l'heureux
symptôme d'une large conciliation intellectuelle et
morale, qui, quelque jour, ne manquera pas de rap-
procher les nations après avoir rapproché les esprits
par la doctrine et les coeurs par la charité. Voyez
donc ! Les lois civiles se pliant, après des siècles
de résistance, sous l'inspiration de la loi divine,
proclament presque partout l'égalité des droits aux
faveurs et aux bienfaits de la vie sociale ; elles rap-
prochent les uns des autres des hommes qui jus-
qu'à ce jour étaient restés séparés par toute la lon-
gueur de la hiérarchie des classes. On ne saurait
dire quel est le plus rapide du mouvement politi-
que ou du mouvement religieux. Le grand Pontife
que Dieu a suscité à son Église en élargit les portes
et appelle toutes les nations au banquet du Père de
famille. II envoie jusqu'aux extrémités du monde
d'autres lui-même qui ne se contentent pas d'aller
à la recherche des brebis égarées, mais qui ont
encore la mission d'en amener qui n'étaient
jamais entrées dans le bercail. Il verse à pleines
mains la liberté sur les sujets qui entourent sa de-
meure , puis, en portant jusqu'aux extrémités du
monde les pensées de son coeur paternel, il ouvre
à tous les immenses trésors de sa charité. Les en-
1.
_ 4 —
fants de l'islamisme, frappés de cette lumière chré-
tienne, qu'ils n'ont pu voir cependant qu'à travers
les murs du sanctuaire, demandent une habitation
pour eux à côté du Vatican. La grande république
du Nouveau-Monde, cette terre classique de la
liberté chrétienne, introduit jusque dans le temple
de ses lois les organes de la doctrine catholique,
elle veut les entendre comme si elle avait conscience
du besoin de vérifier à leur source les principes
d'égalité qui lui servent de base, et que Pie IX,
successeur de saint Pierre, a été chargé de conserver
au monde. L'Angleterre, en attendant qu'elle puisse
les oublier entièrement, efface chaque année et
presque chaque jour quelques-unes de ces institu-
tions de haine, de ces lois de mort qui ont pendant
deux siècles et demi pesé sur les catholiques ; déjà
ses ambassadeurs sont sur les routes de l'Italie et
bientôt seront dans le palais du Pontife romain.
Pie IX, l'apôtre de toutes les conciliations, adresse
des paroles de paix à ces chrétiens d'Orient à qui
il ne manque plus que l'union à l'Église pour pos-
séder l'intégrité de la foi. En Angleterre, en Pié-
mont, on appelle les Juifs à la communion civile
et politique en attendant que l'accès de la lumière
devenu plus facile pour eux les pousse dans la
— 5 —
communion de la foi universelle. Charles - Albert
vient de briser les limites qui pendant plus de
cinq siècles avaient confiné dans les hautes vallées
des Alpes les disciples de Valdo. Plus loin l'Empire
du Soleil ouvre ses ports à notre commerce, à nos
idées et à notre civilisation qui sera toujours chré-
tienne malgré les efforts que pourrait faire la philo-
sophie pour le faire oublier. Le retour aux nationa-
lités que l'on appelle à grands cris, la restitution de
la vie sociale vers les extrémités des empires, ré-
concilieront entre eux les nations et les citoyens :
ils pourront s'aimer et franchement se donner la
main quand ils cesseront de plier sous la conquête
et la centralisation, deux tyrannies qui se le dis-
putent en injustice et en démoralisation. Nous le
répétons, un grand besoin de conciliation plane sur
le monde : mais de toutes les conciliations possibles,
celle qui apportera à l'Europe la plus grande
masse de bonheur et de prospérité sera, sans con-
tredit, celle qui viendra mettre un terme aux divi-
sions religieuses qui depuis trois siècles ont brisé
les liens de la grande famille européenne en brisant
l'unité de l'Église sa mère.
En livrant au public un écrit destiné d'abord à
n'être connu que de peu de personnes, notre uni-
— 6 —
que but est d'inspirer à ceux qui le liront le désir
d'un rapprochement que tout semble favoriser et
rendre possible dans les révolutions sociales qui
nous poussent de toutes parts. Oh! notre âme serait
inondée des plus douces, des plus ineffables con-
solations , si, en joignant nos faibles efforts à ceux
de tant d'écrivains habiles entrés depuis longtemps
dans la lutte, nous pouvions nous flatter d'avoir
rapproché d'un jour seulement l'époque d'une paix
toute pleine de riches espérances.
Peut-être nous reprochera-t-on d'avoir cherché
dans le Nord un appui pour l'accomplissement de
nos desseins; nous l'avouons, ce n'est pas vers
cette partie de l'Europe qu'il faut chercher les
symptômes de conciliation : mais Frédéric-Guil-
laume IV, dont nous implorons le concours, est un
prince éclairé, conciliant, juste et prêt à tout sa-
crifier au bonheur de ses sujets. Dès son arrivée
au trône, il a étonné l'Allemagne et scandalisé la
Suède par la tolérance religieuse dont il a usé en-
vers les Catholiques de ses États. Religieux par in-
stinct et par conviction, il a compris qu'une doc-
trine qui ose revendiquer une origine céleste ne
peut, san* déroger, se livrer pieds et poings liés à
la discrétion d'un homme, cet-homme fùt-il un roi.
— 7 —
Il a délié les consciences que son illustre père s'é-
tait efforcé d'enchaîner. Il doit y avoir une grande
générosité dans cette âme protestante qui aide les
Catholiques à se construire des églises et leur ac-
corde plus de liberté religieuse que quelques princes
catholiques n'en donnent à leurs catholiques sujets.
La noblesse et la franchise de son caractère, la
haute portée de son esprit, la position topographi-
que de ses États, l'effervescence religieuse qui
l'entoure, l'estime qu'il s'est acquise en Allema-
gne, la puissance qu'il peut encore exercer sur son
église nationale, tels sont les motifs qui nous ont
tout naturellement entraîné vers lui. Mais, dans la
réalité, il n'est pour nous que la personnification
de tous les princes protestants. Notre humble sup-
plique s'adresse, au nom de l'humanité, à tous
ceux qui dans cette communion ont quelque droit
de parler à leurs semblables. Nous les conjurons
de leur dire qu'il n'y a qu'un Dieu, qu'une vé-
rité, qu'une Église, qu'une foi, qu'un baptême, et
quil est temps enfin de rajuster les deux plus
belles parties du vêtement du Christ, afin qu'il en
soit paré pour les jours de sa gloire.
Ce court Avertissement était écrit quand sont ar-
rivées dans la capitale les déplorables scènes du
— 8 —
mois de mars. A la distance où nous sommes
placé, il nous est difficile d'apprécier le caractère
de la révolution qui s'est opérée dans les rues de
Berlin. En conservant sa couronne, le roi conser-
vera-t-il la prépondérance religieuse dont il jouis-
sait? Nous ne le pensons pas : l'émancipation reli-
gieuse était trop avancée pour ne pas se trouver
aujourd'hui au niveau de la politique dans les
champs de la liberté. Qu'importe ! Il est toujours le
premier protestant de la Confédération-Germanique.
S'il a moins de pouvoir sur les consciences, il peut
en avoir davantage sur les doctrines qui ne de-
mandent que l'ouverture d'une large voie.
Tous les événements qui se sont passés depuis
que nous avons envoyé notre Lettre nous mettent
dans la nécessité d'y ajouter quelques réflexions :
nous le ferons, sans entrer dans des détails dont
l'utilité ne saurait compenser les longueurs.
LETTRE
DE MONSEIGNEUR L'ÉVÊQUE D'ANNECY
A SA MAJESTÉ LE ROI DE PRUSSE.
Menthon, près d'Annecy, 10 octobre 1846.
SlRE,
C'est un Évêque catholique, successeur de saint
François de Sales au siège épiscopal d'Annecy, qui
prend la liberté d'adresser à Votre Majesté ses
pensées et ses prévisions sur la situation religieuse
de l'Europe. Il ose espérer que Votre Majesté ac-
cueillera , avec sa bienveillance ordinaire, les in-
tentions qui le dirigent.
Né dans la république de Genève, nourri sous
les murs de la Rome protestante, placé à la tète
d'un diocèse où pénétrèrent de bonne heure les
doctrines de Calvin, successeur de saint François
de Sales, à qui l'histoire a donné le nom d'Apôtre
— 10 —
du Chablais, il nous eût été difficile, Sire, de
rester étranger aux grandes questions qui, il y a
trois siècles, ont brisé d'un seul coup le lien des
nations et celui de l'unité religieuse.
Obligé d'obéir au mouvement composé qui, de-
puis cette époque, entraine le monde, placé vers
le centre et sur un point favorable à l'observation,
nous avons dû, Sire, analyser les éléments de notre
vitesse, mesurer avec anxiété les écueils au milieu
desquels nous marchons, et chercher avec sollici-
tude les moyens que nous offre la Providence pour
échapper au gouffre béant où nous sommes sur le
point de tomber. Nous n'avons pas d'autres titres
à la bienveillance de Votre Majesté; mais nous
avons l'espoir qu'ils seront regardés comme suffi-
sants , par un prince qui, dès le jour de son élé-
vation au trône, a porté dans les intérêts religieux
un esprit de sagesse et de conciliation qui l'honore.
Nous pourrions ajouter qu'il appartient surtout
à un Évoque de prendre la parole, quand le feu
sacré de la vérité menace de s'éteindre; chargé
par le divin Fondateur du christianisme d'instruire
les nations, sentinelle placée par la Providence sur
les remparts de Sion, lÉvèque doit veiller et crier
quand le danger menace. Or, à qui signaler ce
— Il —
danger, si ce n'est à ceux qui, à leur tour, ont reçu
la mission de sauvegarder la société? Protecteurs
des peuples, les rois de la terre ne doivent pas
seulement défendre leurs sujets contre les invasions
étrangères, ils doivent bien plus les garantir des
doctrines perverses qui engendrent les maladies
sociales, et font mourir les nations plus vite que le
fer des guerriers.
Il n'y a qu'une autorité, Sire : divisée sur la
terre, elle n'est que l'expression d'une même vo-
lonté; et toutes les fois qu'elle s'est fait entendre
aux hommes, sa voix est toujours venue du Ciel.
Pour modérer le monde moral et diriger les vo-
lontés, comme pour conduire le monde matériel et
traîner dans l'espace les globes soumis à l'obéis-
sance passive, il y a deux forces, mais il ne sau-
rait y avoir qu'un seul moteur; et ce moteur, c'est
Dieu. L'autorité spirituelle, appelée à guider les in-
telligences dans la vérité, et l'autorité temporelle,
source de l'ordre, de la justice et de la prospérité
dans le temps, sont deux soeurs. Enfants du même
père, ces deux filles du ciel sont surtout dignes de
leur céleste origine, quand elles vivent en bonne
intelligence et se donnent la main. Leur désaccord
rejaillit toujours sur la société r il y fait régner une
— 12 —
sourde agitation, un continuel tiraillement, qui
cause la souffrance; mais, quand elles se prêtent
un mutuel appui, l'harmonie sociale fait partout
éprouver une douce sensation de bonheur. C'est
alors que la raison s'étend, s'élève et reconnaît ses
droits. C'est de la liberté et de l'union des deux
puissances que naît le véritable progrès social.
Nous sommes, Sire, l'un des organes de la puis-
sance spirituelle. Quoique faible, ignoré du monde,
caché dans le sein des montagnes, arraché par
l'Église à l'obscurité des champs, nous n'hésitons
pas à nous présenter à l'un des plus illustres or-
ganes de la puissance temporelle. Mais, en cédant
au désir de faire parvenir notre voix jusqu'au pied
de ce trône sur lequel Dieu vous a placé, nous re-
trouverons, dans nos principes, dans nos habitudes
et dans les inclinations de notre coeur, tout ce qui
sera nécessaire pour nous retenir dans le respect
qui est dû à la majesté royale.
Il est convenable qu'avant d'aller plus loin
nous exposions à Votre Majesté le but de notre dé-
marche ; le voici :
Selon nous, le Protestantisme a traversé toutes
les phases que doit naturellement parcourir une
doctrine de philosophie religieuse, avant d'arriver
— 13 —
à sa fin. Cependant, comme il a, depuis trois siè-
cles, servi de règle morale, de principe de croyance
et de lien social à une partie considérable de l'Eu-
rope , nous nous sommes demandé, Sire, ce qu'al-
laient devenir les peuples, quand ils seraient privés
de ce secours. Effrayé par la perspective d'un ave-
nir sans foi, ou tout au moins d'une société livrée
aux malheurs d'une longue et laborieuse transition,
nous avons recherché, dans nos méditations, le
moyen de dérober au monde le spectacle d'une
grande agonie. Ce moyen, Sire, nous croyons l'a-
voir trouvé, et nous venons l'exposer aux yeux de
Votre Majesté, à qui seule il appartient de le met-
tre en oeuvre. Quelques mots suffiront pour l'indi-
quer.
Si le Protestantisme doit finir lentement ou céder
la place à un rationalisme délétère qui n'est en réa-
lité que la négation de toute foi religieuse, peut-
(Hre même de toute foi naturelle, ne vaudrait-il
pas mieux qu'il employât toute l'énergie qui lui
reste, à faire un brusque retour vers l'étoile lumi-
neuse, invariable, qui seule peut conduire au
port?
Voilà, Sire, quels seraient les désirs de notre
coeur. Il ne s'agit de rien moins que de rendre au
— 14 —
monde les principes d'unité, de certitude et d'au-
torité. Et si ce miracle est possible aux hommes,
c'est par un roi protestant qu'il doit être obtenu.
Ce n'est pas sans raison, Sire, que nous nous
adressons de préférence à Votre Majesté. Vous êtes
le Souverain d'un grand peuple à qui, s'il est permis
d'en juger par les symptômes qui se manifestent,
le Protestantisme actuel semble ne pas suffire. Vous
conservez encore une partie de cette autorité spi-
rituelle que les Réformateurs du xvie siècle firent
passer du chef de l'Église , sur la tête des princes
temporels. Vous êtes le successeur d'un Roi qui fit
de grands efforts pour établir, parmi les nations
germaniques, cette unité religieuse aussi désirable
qu'elle nous paraît incompatible avec les principes
de la Réforme. Vous-même, Sire, vous avez montré
pour la religion un zèle digne d'être couronné d'un
heureux succès. Effrayé, sans doute, des progrès
de cette philosophie dissolvante qui, en détruisant
la personnalité de Dieu et celle de l'homme, me-
nace d'anéantir, dans les consciences, les prin-
cipes d'ordre et de moralité que le christianisme y
avait déposés, vous avez convoqué un concile géné-
ral de toutes les communions protestantes de l'Alle-
magne. Une année s'était à peine écoulée, que.
— 15 —
par les ordres de Votre Majesté, il a été suivi d'un
synode général et d'autres synodes particuliers. Ces
religieux efforts avaient aussi pour but de raviver
une foi qui menace de s'éteindre, d'exciter le zèle
des soldats du Seigneur, et de conserver au monde
les principes générateurs de toute vertu. En faut-il
davantage pour nous prouver que, dans les vues
de la Providence, S. M. le Roi de Prusse est mar-
qué comme la seule puissance capable d'opérer la
restauration de l'édifice religieux, où doivent un
jour se réunir toutes les nations de l'Europe , pour
chanter ensemble la gloire de Dieu et le triomphe
de la vérité absolue?
Que Votre Majesté ne soit point étonnée d'en-
tendre un pasteur des âmes s'éloigner un peu du
langage ordinaire de la controverse religieuse. De-
vant aujourd'hui parler à l'un de ceux à qui Dieu a
confié les rênes de la société, il nous est impossible
de ne pas descendre sur le terrain de la politique,
alors surtout que le bonheur des peuples, la sécurité
des trônes, le repos des nations, le perfectionnement
de l'humanité se rattachent, de la manière la plus
étroite, à la révolution que nous appelons de toute
la puissance de nos désirs.
II.
Ce qu'était le Protestantisme à sa naissance. — Ce qu'il est devenu
et comment il finira.
Nous avons dit, Sire, que le Protestantisme en
était à sa fin, par là même qu'il était parvenu aux
dernières conséquences de son principe.
Quand un système religieux apparaît dans le
monde, pour peu qu'il étende le cercle de la liberté,
qu'il sourie aux intérêts et aux passions des hom-
mes, on le voit s'emparer de la foule, et s'étendre
comme ces épidémies qui, en passant sur les con-
trées, en dévorent les habitants. Ainsi, au xvie siècle
s'avança, dans le nord de l'Europe, cette immense
croisade prèchée par Luther contre l'autorité de
l'Eglise. Si quelque chose peut donner une juste
idée de la faiblesse et de la misère de l'esprit hu-
main, ce sont, sans contredit, ces conversions en
masse qui alors étonnaient le monde. Des novateurs
— 17 —
audacieux criaient aux populations ameutées que
le Pape n'avait pas le droit de donner des indul-
gences, que Rome était la prostituée de l'Écriture,
(jue l'Église n'était pas infaillible comme elle s'en
vantait, que l'homme prédestiné devait son salut à
la foi et non pas aux oeuvres, que la raison indivi-
duelle était le seul interprète légal de la parole de
Dieu, le seul juge compétent dans la science du sa-
lut. Quand la foule avait entendu ces propositions
étranges, et un grand nombre d'autres qui, après
tant de siècles de méditations, embarrassent encore
les théologiens les plus habiles, on voyait des villes
entières, des populations nombreuses, abjurer leur
antique foi, et s'enrôler sous les drapeaux de la
révolte, sans se demander seulement s'il resterait
à l'intelligence une seule vérité morale pour s'abri-
ter contre le doute.
Lorsque tout fut démoli dans l'édifice religieux
qui avait donné au monde une forme nouvelle, à
l'obéissance un motif surhumain, à l'autorité des
bornes sacrées, à l'intelligence un plus vaste do-
maine ; qui avait fourni au génie des ailes assez fortes
pour s'élever jusqu'aux nues avec Michel-Ange,
jusqu'aux astres avec le Dante, jusqu'au ciel avec
Milton, Klopstock et le Tasse, et, ce qui n'était pas
— 18 —
moins difficile, jusqu'aux profondeurs les plus su-
Mimes de la spiritualité, avec cette innombrable
cohorte de philosophes chrétiens qui ont illustré
tous les âges, il fallut se mettre à l'oeuvre pour ten-
ter de reconstruire un édifice nouveau, et c'est ici
que le Protestantisme commence à déchoir.
Satisfait de sa conquête, le vulgaire restera long-
temps sans chercher autre chose. C'est que le vul-
gaire, incapable par lui-même d'enchaîner des
pensées, sera toujours condamné à marcher dans
les voies qui lui seront tracées par d'autres. A
l'exception de trois ou quatre vérités primordiales
qui, dans l'ordre moral, semblent attachées à l'in-
stinct plutôt qu'à la raison du peuple, il est, dans
tout le reste, forcé de rester à la merci de ceux
qui ont reçu ou usurpé la mission d'instruire. Mais,
dès l'origine du Protestantisme, celles des hautes
intelligences qui l'avaient embrassé ne lardèrent
pas à entrevoir le désordre de pensée et le déluge
d'opinions qui devaient venir à sa suite. Leibnitz
éprouvait un mortel chagrin de voir l'unité chré-
tienne sur le point d'être brisée pour jamais. Mé-
lanchton gémissait en comptant dans l'avenir les
innombrables sectes que la Réforme devait enfanter.
« L'Elbe, écrivait-il à Camerarius, l'Elbe av >c tous
— 19 —
» ses flots ne saurait me fournir assez de larmes
» pour pleurer les malheurs de la Réforme divisée. »
Cette révolution est à peine commencée, que les
négations devenant chaque jour plus nombreuses,
et les affirmations plus contradictoires, la Réfor-
mation ne présente plus, dans son ensemble, que
l'image du chaos.
Luther lui-même était effrayé de la confusion
qu'il avait jetée dans les esprits. « Le diable est
» parmi nous, dit-il ; il m'envoie chaque jour des
» visiteurs qui viennent frapper à ma porte : l'un
» ne veut pas de baptême ; un autre rejette le sa-
» crement eucharistique; un troisième enseigne
» qu'un nouveau monde sera créé de Dieu avant le
» jugement dernier ; un autre que le Christ n'est
» pas Dieu; un autre ceci, un autre cela. II y a
» presque autant de croyances que de têtes. Il n'y
» a pas de butor qui, s'il rêve, ne se croie visité
» de Dieu, ou tout au moins prophète (4). »
La raison devenue souveraine s'épuise en inu-
tiles efforts pour reconstruire une doctrine capable
de la satisfaire; elle n'en trouve point. Les maîtres
de la nouvelle loi essaient successivement des mil-
I, Vie de Lulher, par Audin.
— 20 —
liersde formes religieuses, sans réussir à en rencon-
trer une seule dont l'esprit soit entièrement satisfait.
Cependant, un pareil état de choses ne pouvait
durer toujours. A mesure que les temps s'avancent,
les idées deviennent plus claires, plus précises; les
positions s'établissent, les ennemis se reconnaissent,
le combat devient régulier. Sur tous les points de
l'Europe, la discussion s'établit; les documents se
multiplient ; les témoignages de l'antiquité sont ap-
pelés ; la science apporte ses secours ; la lumière se
fait sur ce vaste champ de bataille, et voilà qu'a-
près trois siècles de combat, bien du sang versé et
des âmes perdues, tous les hommes désintéressés
et sincères se prennent à dire : Quel malheur pour
le monde que la paix ait été rompue ! Ce cri
de douleur, nous l'avons entendu, Sire, non pas
une fois, mais souvent ; nous l'avons entendu s'é-
chapper, avec de pénibles soupirs, de ces coeurs
protestants qui, pressés par le besoin de Dieu, n'ont
pu, jusqu'ici, rencontrer que l'incertain dans les
doctrines réformées.
Permettez-nous, Sire, de faire un rapprochement
qui n'est pas sans importance. A l'époque où les
Réformateurs parurent, les peuples dormaient pai-
siblement dans la foi, et ne la discutaient pas.
— 21 —
Éveillés en sursaut, étourdis par les clameurs des
nouveaux prédicants, ils furent surpris, bien plu-
tôt que convertis, par les doctrines agréables et
inattendues qu'on leur apportait. Aujourd'hui, trois
siècles de disputes se sont écoulés ; on a fait l'essai
de plus de cent formes religieuses ; l'enseignement
public a été prodigué à toutes les classes; le niveau
révolutionnaire qui a passé sur les prérogatives a
diminué les distances et rapproché tous les hommes ;
les sciences matérielles ont fait des progrès qui ap-
prochent du merveilleux ; des assemblées religieuses
ont été tenues dans tous les pays ; des conférences,
tantôt publiques, tantôt particulières, ont eu lieu
entre les théologiens de toutes les communions;
des orages de livres de controverse sont tombés de
toutes parts sur les peuples ; la Bible a passé de la
main du méthodiste dans celle du Cosaque ; des
révolutions et des rapports d'industrie ont ouvert
toutes les frontières à toutes les idées. Eh bien !
Sire, au milieu de cette énergique activité de la
pensée, qu'a fait le Protestantisme? Rien. Re-
doutable avant qu'il fût connu, il tombe en défail-
lance devant un regard scrutateur. Au lieu de tra-
vailler à convertir les autres, il est réduit à se
chercher encore une doctrine qui, pour lui, sera
22
toujours impossible à trouver. C'est devant la science
qu'il échoue. Toute la lumière que notre siècle a
fait jaillir éclaire des voies qui ne conduisent qu'au
catholicisme. Oui, Sire, c'est après avoir inutile-
ment demandé au Protestantisme la certitude de la
vérité, la fidélité aux principes admis, la sécurité
de la conscience, que les grandes intelligences de
la Réforme, les de Haler, les Hurter, les d'Ecshtein,
les Wisman, les Oackley, les Newman et tant d'au-
tres sont venus demander à l'Église universelle le
repos de l'esprit et les consolations de l'âme.
Nous admettons volontiers que la bonne foi peut
se montrer dans des âmes simples, droites, tou-
jours prêtes à servir Dieu, sans se demander s'il
existe un culte qui lui soit plus agréable. C'est dans
le Protestantisme surtout que doit se rencontrer ce
phénomène de la sécurité dans l'erreur. Comme il
admet avec nous les vérités fondamentales du chris-
tianisme, il peut, jusqu'à un certain point, favo-
riser l'illusion dans les esprits ordinaires. Une raison
façonnée par l'éducation, courbée sous le poids des
préjugés, incapable de s'élever par elle-même a la
contemplation des vérités morales, préoccupée
d'ailleurs par les soins de la vie matérielle ; une
raison, en un mot, telle qu'on la rencontre dans la
— 23 —
grande majorité des hommes du monde, s'arrête,
pour l'ordinaire, à ce qu'elle a reçu dès l'enfance,
sans rien chercher au delà. L'Écriture l'a dit :
a Comment croiraient-ils s'ils n'entendent pas la
parole de Dieu (1)? » Or, tout ce qu'ils entendent,
tout ce qu'ils lisent, tout ce qu'ils voient a pour but
de les éloigner du catholicisme. Ils sont protestants
de bonne foi, et il y en a beaucoup, Sire.
Votre Majesté ne saurait croire avec quelle douce
joie nous caressons, dans le fond de notre âme, la
pensée que, parmi nos frères séparés, il y en a un
très-grand nombre qui ne le sont qu'extérieure-
ment , et qui, dans la réalité, sont catholiques par
cette bonne volonté à qui les anges du ciel ont pro-
mis la paix (2) ! Du reste, le Protestantisme, qui a
commencé par les masses, doit suivre, pour mou-
rir, une marche tout opposée. C'est par les hommes
de choix, de science et de vertu, qu'il doit ouvrir
sa marche vers le temple de Saint-Pierre de Rome ;
et l'une des raisons qui nous fait présager sa fin,
c'est ce grand mouvement religieux qui agite les
esprits; c'est cette diffusion de lumière qui tombe
sur toutes les classes; c'est ce besoin des coeurs
(1) Ép. aux Rom., X, 1 i.
(2) Luc, II, 14.
— 24 —
qui, lassés des jouissances du monde matériel, se
sentent comme invinciblement portés à la recher-
che de Dieu ; c'est la discussion publique partout
ramenée, comme par miracle, sur les intérêts de
l'âme; c'est, puisqu'il faut dire toute notre pensée,
un certain redoublement de zèle de la part de toutes
les Églises protestantes pour se raviver et lutter
contre la mort. Plus la raison peut s'éclairer, plus
elle se rapproche de l'Église universelle, où res-
plendit la lumière divine. L'homme a besoin de la
science morale bien plus que de la science maté-
rielle ; or, le seul moyen d'y parvenir, c'est le ca-
tholicisme , qui est la science positive des esprits,
comme le calcul est la science positive des corps.
Un savant a dit que beaucoup de science ramène
à Dieu; en vertu de ce principe, nous devons
croire que bientôt nos frères séparés reviendront a
nous.
III.
Recherches sur le véritable principe du Protestantisme. — Ce même prin-
cipe comparé au principe catholique. — Conséquences de ces deux
principes appliqués aux sociétés civiles.
Le principe de la Réforme a été poussé à ses der-
nières conséquences, et il ne lui reste plus aucune
expérience à faire.
Ce principe est assez difficile à préciser ; cepen-
dant nous croyons être parvenu à le dégager des
entourages qui le tenaient, pour nous du moins,
dans une assez grande obscurité. Nous avons con-
sulté les auteurs protestants les plus distingués, et
voici l'idée qui nous en reste :
La Revue protestante dit que le Protestantisme
consiste dans « l'indépendance de la raison indi-
ce viduelle (1 ). » Tschirner le trouve « dans un chris-
« tianisme dégagé de toute entrave. » Le fameux
Paulns le place dans la « croyance à sa propre rai-
(4) Quatrième livraison, page 191.
— 26 —
« son. » Hess le voit dans la « triple liberté de
<( l'examen, de l'interprétation et de la profession
« publique. » Le Dictionnaire de la Conversation,
publié à Leipzig, le définit : « La liberté de déter-
« miner sa foi, sa doctrine , son culte, d'après ses
«propres lumières, et indépendamment de toute
«autorité humaine. » C'est, sans doute, dans un
moment de mauvaise humeur que Bayle a dit,
dans son Dictionnaire, que « le Protestantisme
« consiste à protester contre tout ce qui se dit et
« se fait. »
A mesure que la Réforme avance dans son dé-
veloppement, elle semble être plus embarrassée
pour se définir elle même. En 1833, un jubilé sé-
culaire fut célébré à Genève, en mémoire de la
glorieuse Réformation. Plus de deux cents minis-
tres du saint Évangile s'y étaient rendus des diffé-
rentes contrées de l'Europe. Ils parlèrent beaucoup
sur Y union dans la charité; mais, quand il fallut
en venir à produire au moins un article de foi
pour servir de centre à cette union, un profond
sentiment de tristesse dut s'emparer de tous les
coeurs. Il fut démontré, par une longue discussion,
que pas une vérité religieuse ne restait debout pour
servir de lien à ces intelligences qui ne s'étaient
— 27 —
recherchées de si loin que pour se consolider dans
la foi.
Il y a, Sire, un grand enseignement dans cette
page de l'histoire protestante. Il y a trois siècles,
la doctrine du pur Évangélisme partait triomphante
de Vittemberg et de Genève pour aller éclairer
les peuples. Les générations réformées s'étaient
avancées, comme les vagues de l'Océan, jusqu'aux
extrémités du Nouveau-Monde. Tout à coup pres-
sés de revenir sur la terre d'où leurs pères étaient
sortis chargés des trésors d'une foi brillante de
jeunesse et de vigueur, les docteurs de la Réfor-
mation partent de la Prusse, de la Suède, des
rives du Rhin, de l'Ecosse, de l'Angleterre, de la
France et de l'Amérique, pour se réunir en concile
religieux dans la Rome protestante. Ils se rassem-
blent , ils parlent de Dieu, de religion, de culte,
de foi; mais voilà qu'ils ne se comprennent plus.
Ils avaient cru se réunir encore dans l'édifice reli-
gieux élevé par leurs devanciers du xvie siècle ;
mais, instruments poussés par la Providence, ils
revenaient tout exprès pour constater qu'il n'en res-
tait que les débris.
Un jour les hommes, désireux de rivaliser de
puissance avec Dieu, voulurent élever une tour
— 28 —
dont la cime atteindrait le ciel ; l'ouvrage est com-
mencé, une parole de malédiction descend sur
eux; aussitôt la confusion du langage, le trouble
des idées viennent rappeler à ces audacieux qu'ils
n'avaient reçu que le domaine de la terre, et que
Dieu s'était réservé celui du ciel. Le jubilé de Ge-
nève et toutes les assemblées protestantes ne sont-
elles point une nouvelle démonstration de cette vé-
rité?...
A la vue des divergences de foi qui partaient de
tous les points de l'assemblée, un ministre de Ge-
nève se lève, prend une Bible, la place sur une
table au milieu de la salle, et dit: «Messieurs,
« vous tous représentants des doctrines évangéli-
« ques répandues dans le monde, vous admettez
« tous ce livre ; que faut-il de plus pour que nous
« soyons unis dans la même foi?... »
Il faut en conclure que le Protestantisme con-
siste dans l'admission de la Bible , indépendam-
ment de toute doctrine. Cette définition du Protes-
tantisme n'était pas connue avant ce fait: mais
continuons.
Le plus distingué des écrivains réformés de notre
époque, et le seul peut-être qui ose marcher sui-
te terrain des croyances positives, M. Vinet, as-
— 29 —
sure que le Protestantisme n'est pas une religion,
mais le lieu d'une religion (1). Il aurait parlé plus
exactement, ce nous semble, s'il avait dit : « Une
« société où chacun est obligé de se créer à soi-
« même une religion. » Que le Protestantisme ne
soit pas une religion , d'accord ; mais il ne saurait
être un lieu; et s'il est quelque chose de réel,
comment se fait-il qu'on ait tant de peine à le dé-
finir?
Enfin, si nous interrogeons la pensée des Sociétés
bibliques, nous serons obligé de convenir qu'elle
ne diffère pas de celle de M. Vinet. Jeter indis-
tinctement des Bibles à tout venant, idolâtre, schis-
matique, infidèle, réformé, catholique ou maho-
métan, c'est dire : Lisez ce livre, cherchez-y une
religion qui vous convienne , et sans trop vous in-
quiéter de sa valeur intrinsèque, elle est votre ou-
vrage, gardez-la.
Quelques âmes pieuses ont vu dans les Sociétés
bibliques un moyen de faire connaître Dieu, et de
porter les hommes à le servir : d'autres ont cru que
tout ce fracas de zèle biblique se réduisait à une
grande spéculation commerciale de l'Angleterre.
(I) Essai sur la manifestation des convictions rdiijieuscs,
jiiige 180.
— 30 —
Des philosophes, plus attentifs et surtout plus habi-
tués à mesurer l'action que les institutions hu-
maines exercent sur la société, ont vu, dans cette
diffusion des Livres saints, une vaste semence d'in-
différentisme religieux.
Instruite par l'expérience et aussi par l'Évangile,
l'Église sait que la foi n'entre dans les âmes que
par la parole ; qu'au lieu de jeter un livre sur la
terre , le Verbe s'est fait chair pour parler à la chair
et devenir la lumière du monde; que le Fondateur
du Christianisme n'a pas établi sa religion par une
lettre morte, mais par une tradition vivante ; qu'il
n'a pas dit à ses Apôtres : Envoyez aux nations le
livre des Évangiles ; mais allez vous-mêmes et
instruisez les nations ; l'Église, disons-nous, a re-
gardé l'institution des Sociétés bibliques comme
la tentative d'un démenti donné à la parole de
Dieu, ou tout au moins comme une de ces folies
qu'essaie encore la raison, quand elle a déses-
péré des autres moyens employés pour arriver à
son but.
Sans doute il y avait du vrai dans toutes ces ac-
cusations; mais ce qui l'était plus encore, c'est que
le Biblisme était une application pratique des prin-
cipes de la Réforme. C'était définir le Protestan-
— 31 —
tisme par ces mots déjà plusieurs fois répétés : La
Bible! rien que la Bible!
Nous ne saurions affirmer que le Protestantisme
se soit bien compris lui-même. Cependant, si nous
interrogeons à la fois son histoire, ses actes et toutes
les définitions que nous venons de citer, il paraît
évident que deux choses lui sont essentielles : la
Bible d'abord, et, à défaut de l'Église qu'il re-
pousse, la raison individuelle pour l'interpréter.
Il suffit quelquefois de réduire les choses à leur
plus simple expression pour en faciliter l'intelli-
gence à l'esprit. Essayons de le faire pour le prin-
cipe protestant.
La Bible, c'est le sanctuaire où se conserve toute
la révélation. C'est le grand registre où ont été consi-
gnées jour par jour toutes les manifestations du ciel,
où sont inscrits les actes divins de la naissance du
monde et de l'inféodation qui en a été faite à nos
premiers parents. La Bible, c'est la charte primitive-
ment octroyée où sont écrits, par le doigt de Dieu,
les droits, les devoirs de l'homme et les franchises
de l'humanité; c'est le double testament qui retrace
les limites et les conditions de notre céleste héri-
tage. La Bible n'est pas un système de philosophie
péniblement enfanté par la raison, c'est la philoso-
— 32 —
phie la plus complète qu'il soit donné à l'homme de
concevoir. C'est là que sont exposées, non pas sous
la forme de problème, comme elles le seraient par
un esprit dubitatif, mais comme des axiomes, des
aphorismes trouvés par l'intelligence absolue, toutes
les grandes vérités qui expliquent et éclairent l'u-
nivers. Le temps, l'espace, la nécessité de l'être
absolu, la contingence de tout ce qui n'est pas lui,
la création de la matière, l'origine de l'homme, sa
destinée, la nature de son âme, le mystère du bien
et du mal, les profondeurs de la spiritualité, les
lois de l'ordre moral, les rapports du tout avec
chaque partie, tout est contenu dans ce livre di-
vin !... Eh bien ! Sire, c'est ce livre que les docteurs
réformés mettent entre les mains du Calmouc , de
l'Indien, du pauvre artisan , du laboureur fatigué,
en lui disant : Tiens, fais-toi une religion ! Chose
étrange! Ces mêmes hommes, voulant donner à
leurs enfants quelques notions de philosophie,
prennent un livre élémentaire où sont traitées avec
méthode et simplicité quelques-unes des questions
contenues dans la Bible. En le remettant au jeune
élève déjà formé aux difficultés et même aux finesses
du langage, ils lui disent : Étudie ce livre; mais ,
comme il te serait difficile par toi-même d'en saisir
— 33 —
le sens et les pensées, écoute les interprétations
d'un maître habile, d'un professeur choisi. Puis, se
tournant vers le peuple, ils répètent : Pour toi,
la Bible ! rien que la Bible !....
Nous serait-il permis, Sire, de demander s'ils
croient à leurs propres paroles?...
On reproche à l'Église catholique de tenir la Bible
fermée; il y a de l'injustice dans cette accusation.
Elle permet la lecture des livres saints aux savants,
aux hommes capables de les apprécier, de les com-
prendre; mais elle ne le fait qu'avec discrétion à
l'égard des ignorants, des esprits faibles, des têtes
faciles à exalter. Qu'est-il besoin d'en donner la
raison? Elle est tout entière dans l'histoire et les
variations du Protestantisme.
Revenons à la définition si péniblement cher-
chée. D'après tout ce qui précède, on peut, ce nous
semble, affirmer que le Protestantisme n'est pas
autre chose que la révélation confiée à l'individu
et interprétée par lui, comme le Catholicisme est
la révélation confiée à l'Eglise et interprétée par
elle. Ici, c'est un corps d'institution divine qui re-
çoit le dépôt sacré de la vérité, avec ordre de la
conserver et de la communiquer aux hommes; là,
c'est l'individu isolé et quel qu'il soit, qui, s'empa-
3
— 34 —
rant de l'oeuvre de Dieu, l'examine, la torture et
la réduit au niveau de sa capacité. Dans le Catho-
licisme, la raison de Dieu s'impose à la raison de
l'homme; dans le Protestantisme, c'est la raison de
l'homme qui domine celle de Dieu. Aussi la raison,
dans l'Église universelle, est sujette et soumise,
tandis que la raison protestante, qui, en politi-
que, n'est qu'une fraction de la souveraineté, de-
vient souveraine en religion. Cela étant, le réformé
qui veut être conséquent doit dire à son fils : Mon
fils, ta raison a été débarrassée de toute entrave;
ton esprit émancipé n'a plus d'autre loi que la Bi-
ble. Médite-la; ce que tu auras trouvé sera la
vérité. Si, le lendemain, tu découvres le contraire,
qu'importe? c'est encore la vérité; suis ta raison ,
elle ne saurait te tromper.
Quand l'humble fidèle de l'Église romaine vient
à son tour interroger celui qui a reçu le pouvoir et
l'obligation d'instruire, il dit : Maître, que faut-il
que je fasse pour être sauvé (I ? L'homme de Dieu
répond : Suivez les commandements. —Mais quels
sont-ils? — Mon fils, les commandements sont
dans les Écritures. — Le néophyte ne manquera
(1) Saint Luc, X, 2o.
— 35 —
pas d'ajouter avec l'eunuque de la reine d'Ethio-
pie : Mais comment comprendrai-je l'Écriture, si
personne ne me l'explique (1)? Alors l'homme de
Dieu pourra lui répondre : Pour interpréter sa loi,
«Dieu a établi des prophètes, des docteurs, des
apôtres, des pasteurs des âmes ($),'» allez les inter-
roger, et soyez fidèle. De quel côté se trouve l'a-
vantage? Le Protestant cherche, s'égare, doute, et
bien souvent, arrivé à la dernière heure, il est
forcé de se demander encore : Qu'est-ce donc que
Dieu veut de moi?... Le disciple de l'Église uni-
verselle écoute la'parole, et la foi vient dans son
coeur. « Il est d'autant plus sûr d'entendre Dieu,
a que cinquante générations derrière lui, cent cin-
« quante millions d'hommes à ses côtés lui disent :
« Oui, voilà bien ce que le Christ a dit; en avant!
« nous ne sommes pas en ce monde pour disputer,
« mais pour marcher vers le ciel (3j. »
Nous avons longtemps insisté sur la différence de
ces deux principes, parce que c'est de là qu'il faut
partir pour comprendre l'état actuel de notre so-
ciété. Les deux cultes qui se partagent l'Europe ont
(1) Act. VIII, 31.
(2) Éph. IV, 11.
(3; Solutions des grands problèmes, troisième volume, page 142
3.
— 36 —
apporté chacun leur influence sur le développement
des idées, la nature des institutions et la formation
des caractères nationaux.
Les publicistes assignent souvent à de petites
causes les grandes différences qui se manifestent
dans les moeurs et les formes sociales ; ils se trom-
pent, et leur erreur provient du point de perspec-
tive où ils se sont placés pour faire leurs observa-
tions. Us n'étudient la société que dans la société.
Ils enchaînent les faits, en établissant entre eux une
filiation nécessaire. Ce n'est pas donner une part
assez grande à l'active liberté de l'homme. Il y a
sans doute quelque chose de vrai dans cette perpé-
tuité d'action que les événements exercent sur les
événements ; mais ce n'est là que la superficie des
choses ; la question reste tout entière au-dessous.
Le philosophe qui voudrait expliquer l'homme
en retrouvant la génération présente dans la géné-
ration passée, n'aurait pas même compris la ques-
tion qu'on lui pose. C'est dans l'homme même qu'il
faut étudier la société. 11 en est le premier élément ;
et quand cet élément est bien connu dans sa na-
ture, dans ses facultés, dans ses besoins, et sur-
tout dans les idées qui servent de moteur à son
activité, alors on peut, sans crainte de se tromper,
— 37 —
passer de l'homme à l'examen des problèmes so-
ciaux. Or, Votre Majesté ne l'ignore pas, les idées
qui exercent sur l'homme la puissance la plus ab-
solue sont, sans contredit, les idées religieuses.
Soit qu'elles se rencontrent dans sa nature et fas-
sent partie de lui-même, soit qu'elles y viennent
par la révélation des sens et le travail de l'éduca-
tion, elles pénètrent toujours jusqu'à la partie la
plus intime de son être. Quelle que soit leur ori-
gine, les idées religieuses sont toujours assez fortes
pour faire mouvoir l'humanité par l'individu.
Construisons maintenant une société avec les
éléments qui nous sont connus, et voyons quel sera
le résultat. Le Catholicisme portera dans l'associa-
tion les idées d'unité, d'autorité, d'ordre et de su-
bordination, qui forment la base de toutes ses
croyances religieuses. Le Protestant y viendra avec
la liberté d'examen, l'indépendance de sa raison
et sa souveraineté individuelle. Le premier respec-
tera les lois, le second les examinera.
La société qui résultera de ces deux principes si
différents retracera dans ses moeurs et ses allures
les individus dont elle se compose. Sans doute, il
faudra du temps pour rendre visible ce travail des
idées; la logique des actions humaines avance dans
— 38 —
l'enchaînement des choses avec moins de rapidité
que celle du langage; mais ses progrès ne sont pas
moins certains. Trois siècles à peine se sont écou-
lés depuis la rupture de l'unité religieuse, et pen-
dant ces trois siècles la logique du Protestantisme
a pu se développer assez pour que l'on puisse main-
tenant l'étudier dans ses effets. C'est ce que nous
demandons à Votre Majesté la permission de faire.
Avant d'aller plus loin, il est bon d'observer que
l'action du Protestantisme ne s'est pas bornée aux
états réformés ; elle a indirectement agi sur toute
l'Europe. La foi catholique, un moment affaiblie et
retranchée dans le fond des coeurs, laissait à la
«îouvelle venue presque toute l'influence extérieure.
C'est un phénomène qui n'a pas été observé comme
il méritait de l'être. Tout était devenu protestant
hors la vérité. L'histoire même dans la bouche des
catholiques ne parlait qu'un langage protestant.
La philosophie, devenue protestante avec le catho-
lique Descartes, n'a pas encore cessé de l'être.
L'art chrétien, mutilé parle marteau de la Réforme,
était partout remplacé par la forme païenne, pré-
férée par les novateurs. La littérature avait suivi
la même voie, et son dernier chef-d'oeuvre, Y Ency-
clopédie, porte à chacune de ses pages les traces
— 39 —
du baptême protestant. La politique, depuis long-
temps convertie à la religion nouvelle, prit dans le
traité d'Utrecht une position légale, et depuis cette
époque jusqu'au traité de Vienne, où Ton régla la
succession de l'empire de Bonaparte, toutes les
tendances ont été protestantes. On se demande
comment, avec des moyens d'action aussi extraor-
dinaires, le Protestantisme n'a pas fait un pas
comme religion. Ne serait-ce point, Sire, parce qu'à
ce grand corps il manquait une âme?... la doctrine.
IV.
Action du principe protestant sur la religion. — Abandon du dogme , né-
gation de toute croyance. — Confusion générale dans les camps des
réformés qui placent la religion sous la tutelle des rois de la terre. —
Ceux-ci, devenus maîtres dans la foi, imposent des symboles à leurs
sujets. — Liberté de nouveau réclamée par les églises protestantes.
La société protestante, considérée sous le rapport
religieux, étant basée sur le principe du libre exa-
men, c'est sur la religion que devait d'abord se
manifester l'action de son principe.
Si nous portons notre attention sur les événe-
ments qui signalèrent le commencement du xvic siè-
cle , il nous sera facile de reconnaître que les no-
vateurs n'apportaient au monde aucune doctrine
nouvelle. Ce n'est pas une religion qu'ils prêchent,
c'est au contraire une protestation contre la religion
universelle. Ils ne manifestent d'abord que la vo-
lonté de réformer des abus; mais les abus n'étaient
«l'i'un prétexte : on s'y arrete peu, et la réforme,
— 41 —
enhardie par les premiers succès, s'étend bientôt
sur le culte, sur le dogme, sur la hiérarchie et sur
l'organisation de l'Église.
Il faut pourtant avouer qu'en détruisant le prin-
cipe de l'autorité pour le remplacer par celui du
libre examen, les réformateurs obéissaient à la loi
de nécessité. Voulant réformer par eux-mêmes, il
fallait bien qu'ils s'en donnassent le droit et qu'ils
déniassent à l'Église son infaillibilité, sa suprématie
et sa forme hiérarchique.
Le principe du libre examen une fois posé, l'es-
prit, dégagé des liens qui le retenaient dans le
cercle de la vérité, se précipite dans une carrière
sans limites. Qui pourrait prévoir où il s'arrêtera?
Hélas! semblable au coursier qui a perdu le frein,
il se lance dans un aride désert où pas un jalon
ne se présente pour marquer le lieu du repos. Il va
jusqu'à la totale extinction de ses forces, et trouve
la mort dans cette liberté qui lui paraissait la vie.
Quelle curieuse et piquante histoire que celle des
progrès de la Réforme ! Débarrassée du guide qui la
conduisait à travers les mystères de l'ordre moral,
la raison marche en aveugle, et chacun de ses pas
est marqué par une destruction. Le fougueux pré-
dicant de Wittemberg n'en veut d'abord qu'aux
_ 42 —
indulgences et au purgatoire. Bientôt il prêche
contre l'utilité des oeuvres, puis contre la confes-
sion , contre la hiérarchie et contre l'autorité de
l'Église.
Le bienfait de la liberté conquise ne devait pas
être pour lui seul. On vit bientôt marcher sur ses
traces une foule de docteurs jaloux de perfectionner
l'oeuvre du maître. On court à pas de géant. On
réforme la plupart des sacrements, la présence
réelle de J.-C. dans la Cène, le culte des saints et
même quelques-uns des livres de la Bible, qui pa-
raissaient embarrasser ou contrarier la nouvelle loi.
La voie, une fois ouverte, devient plus large à
mesure que l'on avance. Le marteau destructeur
de la Réformation abat tout ce qui touche de près
ou de loin au Catholicisme, les images, les statues,
les croix, les autels. On abolit les confréries, les
fêtes, les pompes du culte, et jusqu'au costume des
prêtres. Ce n'est pas assez, pour aller plus vite et
engloutir à la fois le Christianisme tout entier dans
les abîmes de la négation, on proteste contre la di-
vinité du Christ, ce dernier aliment de la foi, ce
dernier lien des coeurs et des esprits.
Il semble qu'on aurait dû s'arrêter là. Eh bien!
non : il fallait encore donner un libre cours aux
— 43 —
passions mauvaises; pour cela on proteste contre la
liberté morale.
Ce fait, Sire, est peut-être l'un des plus remar-
quables de tous ceux consignés dans l'histoire de
la Réforme. La Providence est admirable dans la
simplicité et l'efficacité des moyens qu'elle emploie
pour confondre l'orgueil de l'homme, et placer tou-
jours le spectacle de sa misère à côté des élans les
plus fougueux de son ambition. Quelques moments
après qu'il tentait de devenir un Dieu, notre pre-
mier père était réduit à rougir de sa nudité. C'est
au pied de la tour de Babel que commence la con-
fusion des langues. Sans remonter au puissant do-
minateur de Babylone, combien de grandeurs dé-
chues sont, à chaque siècle, forcées de contempler
tristement, dans la poussière, les débris des autels
sur lesquels elles avaient cru se placer pour toujours !
Ce sont les plus hautes intelligences de la Ré-
forme, Luther, Zwingli, Mélanchton, Calvin, qui
arrivent à nier la liberté de l'homme. Après lui
avoir dit : Courage! sors des langes dont la tyrannie
de l'Eglise t'enveloppait ; brise les fers sous lesquels
tu gémissais depuis si longtemps; soumets à ta
puissance la révélation tout entière; prends l'oeuvre
de Dieu, presse-la dans tes mains souveraines jus-
— 44 —
qu'à ce que tu puisses en faire sortir une religion
qui te convienne. Homme libre, n'es-tu pas assez
grand pour communiquer avec Dieu sans l'inter-
médiaire d'un sacerdoce qui le voile à tes yeux?...
Presque aussitôt ils ajoutent : Triste jouet de la
fatalité, ne te vante pas de ta puissance! misé-
rable instrument de vertu comme de crime, tes
actions ne t'appartiennent pas. La spontanéité dont
tu te flattes n'est qu'une illusion. Va? tu n'es que
l'agent mécanique d'une autre volonté. Fais le
bien, fais le mal, qu'importe? le ciel ou l'enfer sont
à toi par destination et non par mérite. Ta liberté
n'est qu'un mensonge.
Les réformateurs n'avaient pas besoin de se jeter
dans de pareilles contradictions pour prouver que
le désordre et la confusion s'emparent de l'esprit
de l'homme toutes les fois qu'il veut se passer de
Dieu.
La raison individuelle ayant été adoptée pour
juge compétent des doctrines réformées, elles ont
subitement passé dans le domaine de la philoso-
phie , et elles en ont subi les lois avec une imper-
turbable régularité. Habitué à épier la marche lo-
gique et toujours progressive de la raison, l'aide
de Meaux avait d'avance tracé la carrière que de-
— 45 —
vraient suivre les réformés ; il n'a rien dit de plus, il
n'a rien dit de moins que ce qui est arrivé, tant est
constante et bornée la loi du développement de l'in-
telligence. Luther et Calvin n'avaient eu que le demi-
courage de repousser l'autorité dans le Pape et dans
l'Église ; ils s'étaient arrêtés devant les Écritures ;
mais après eux, et même de leur temps, on com-
mence à éliminer quelques-uns des livres saints.
Castellion repousse la canonicité du Cantique des
cantiques; Hobbes nie l'authenticité de l'Ancien
Testament et met en doute l'autorité divine du Nou-
veau. Mayer, disciple de Spinosa, veut faire dispa-
raître les mystères de la religion, et Semler s'efforce
de réduire tout le Christianisme à quelques points
fondamentaux assez vaguement définis pour ouvrir
une libre carrière à ceux qu i voudront aller pi us loin.
Schleiermacher assure que le Christianisme n'est
qu'un paganisme perfectionné, et l'Évangile un livre
inférieur au Koran. Le docteur Wette, qui vient après
lui, ne sait voir dans les premiers livres de l'Ancien
Testament qu'une épopée destinée à transmettre à
la postérité les traditions hébraïques, comme celle
d'Homère avait transmis les traditions de la Grèce.
A ses yeux la Bible était une pure légende, et tout
le Christianisme se réduisait à une conviction inté-
— 46 —
tieure qui n'avait pas même pour se soutenir le
secours de l'histoire. Un dernier coup restait à
porter; il consistait à réunir toutes les négations en
une seule, à rassembler toutes les destructions pour
en accabler l'intelligence. Ce coup était attendu
par la prophétique raison du catholicisme, et il fut
porté par Strauss, que l'on peut à juste titre con-
sidérer comme l'écho universel de toutes les com-
munions protestantes. Son dégoûtant plaidoyer
contre le Christianisme ne contient pas une objec-
tion nouvelle, pas une négation qui n'ait été plu-
sieurs fois repoussée; c'est une personnification de
l'incrédulité de tous les siècles à qui le Protestan-
isme a rendu la vie. Strauss s'est montré le pre-
mier Protestant complet, parce qu'il est le premier
qui ait osé attaquer le Catholicisme tout entier. Jus-
que-là les réformateurs, en se bornant à des com-
bats partiels, en ne portant le marteau destructeur
que sur quelques-unes des pierres de l'édifice ca-
tholique, avaient manqué de force ou d'audace.
Celui-ci a pu se passer de l'une et de l'autre; entré
facilement dans le coeur de la place par les brèches
qu'avaient faites ses devanciers, il a pu espérer de
détruire jusqu'aux fondements de la foi chrétienne.
Il faut l'avouer cependant, au moment où la pro-

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