Lettre d'un vrai royaliste à M. de Châteaubriand, sur sa brochure intitulée : "De la monarchie selon la charte"

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Renaudière (Paris). 1816. France (1814-1824, Louis XVIII). In-8 °. Pièce.
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Publié le : lundi 1 janvier 1816
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LETTRE
D'UN
VRAI ROYALISTE,
AM.DE CHATEAUBRIAND;
SUR SA BROCHURE INTITULÉE :
DE LA MONARCHIE SELON LA CHARTE
Vitam impendere vero.
A PARIS,
CHEZ RENAUDIERE, IMPRIMEUR - LIBRAIRE ;
RUE DES PROUVAIRES, N°. l6,
ET CHEZ TOUS LES MARCHANDS DE NOUVEAUTÉS ;
30 SEPTEMBRE l8l5.
LETTRE
D'UN
VRAI ROYALISTE,
A
M. DE CHATEAUBRIAND,
SUR SA BROCHURE INTITULÉE:
DE LA MONARCHIE SELON LA CHARTE
Monsieur LE VICOMTE,
J'étais à Vannes, quand la, 3e. édition dû-Gé-
nie du Christianisme fut publiée, et je n'avais
pas encore lu cet ouvrage. L'ancien et respecr
table curé de Saint-Sulpice,M. de Pancemont
occupait alors le siège épisçopal du Morbihan.
Je me trouvais seul avec lui dans sa bibliothè-
que 3 votre chef-d'oeuvre me fut désigné par
(4)
son index ; et ce prélat, dont le goût et l'éru-
dition égalaient la piété, me fit l'honneur de
me dire ces paroles remarquables : Ce livre
nous a fait plus de mal que de bien. Les
hommes sages en diront, autant de votre bro-
chure. Partisan déclaré de la presse, je ne sau-
rais approuver les mesures qui l'entravent ;
mais si l'autorité eût osé violer les lois pour
étouffer dans vos mains les brandons, que vous
avez jetés aux quatre coins de la France, elle
eût franchement agi dans les intérêts de la mo-
narchie et de la légitimité.
Vous avouez que cet ouvrage vous a coûté
bien du travail; je le crois, M. le vicomte ; car
vous avez dû le faire de mauvaise grâce , j'o-
serai même ajouter que vous avez fait violence
à vos sentimens et à vos principes. Les imagi-
nations , comme la vôtre , ne savent ni se
déguiser, ni se contraindre. Vous avez cru
mettre de l'art dans la construction de votre
échafaudage politique, vous n'y avez mis que
de la maladresse. Les hommes, dont vous
flattez les passions et les intérêts, vous jugeront
autrement, je lé sais ; ils trouveront tout ad-
mirable, tandis que vos adversaires vous blâ-
(5 )
nieront jusqu'à la syntaxe, et Vous serez mal
apprécié par tout le monde; mais vous serez
bien lu, bien vendu, bien propagé ; votre livre
sera pendant un mois le sujet de toutes les con-
versations; et c'est peut-être là tout ce qu'il
vous en fallait.
Si je voulais adopter votre manière, et m'en
tenir aux abstractions, je me contenterais de
vous dire que vous êtes perpétuellement en
contradiction avec vous-même ; que la moitié
de votre brochure n'est écrite que pour anéan-
tir les principes de l'autre; et qu'au-dessous
d'un titre positif, vos petits chapitres à la Mon-
tesquieu ne sont presque tous que des phrases
de tribune , des maximes dont tout le monde
est pénétré, et que tout le monde s'applique ;
enfin de la politique de collège. Mais les hom-
mes de paix et de bons sens me demanderont
les preuves, et je m'empresse de les donner.
Débrouillons le cahos dans lequel sont noyées
vos idées premières; et mettons-les au grand
jour. Maintenir la Charte constitutionnelle ,
protéger les intérêts matériels de la révolution,
anéantir ses intérêts moraux, écarter de l'ad-
ministration les hommes qui soutiennent les
(6)
derniers, et régner par la religion , la morale
et la justice; voilà votre doctrine., votre poli-
tique et vos moyens. Voilà lai substance de votre
livre. ,
Vous voulez la Charte, vous la considérez
comme le salut du trône et de la patrie, vous
déclarez qu'il est impossible de ne pas la vou-
loir; que l'opinion la réclame, la protège, la
consolide ; et que , dans les circonstances où
nous sommes, la Charte est probablement plus
forte que nous. Vous en développez les avan-
tages avec une éloquence admirable, avec une
force de raisonnement qui porte la conviction
dans l'ame de vos lecteurs ; et l'on se demande
involontairement comment vous allez faire pour
vous contredire, et quelles ressources vous
trouverez dans l'esprit de parti pour combattre
les solides raisons de votre esprit. Il n'est ; pas
possible, Monsieur le vicomte, qu'un homme
comme vous n'ait pas senti que l'objet de ses
admirations était incompatible avec l'objet se-
cret de ses espérances. Comment soutenirce
que vous approuvez dans une vingtaine de cha-
pitres, en relevant ce que vos adroites insinua-
tions, vos sinuosités politiques , vos raisonne-
(7 )
mens captieux tendent sans cesse à relever ? se
peut-il que cette vérité, que la force des choses
vous a arrachée, et que vous avez si bien
établie, n'ait pas cent fois arrêté votre plume ?
Oui, sans doute , votre tâche était difficile.
Obligé de faire cette concession à l'esprit pu-
blic, certain de déplaire en le faisant au parti
qu'elle blesse, vous vous êtes mis dans une de
ces fausses positions, où l'amour-propre d'un
rhéteur peut facilement s'engager, mais dont
la raison ne se tire'qu'en faisant le modeste
aveu d'une inconséquence. La vôtre a voulu
soutenir la gageure ; et si la noblesse de votre
caractère n'était pas aussi généralement recon-
nue que la beauté de votre génie , vous n'auriez
réussi qu'à faire soupçonner votre bonne foi.
A l'exemple de tous les sophistes, vous partez
d'un principe incontestable ; et de conséquence
en conséquence vous arrivez à l'anéantisse-
ment du principe que vous avez établi. Qu'on
applique cette observation à la Charte et à vos
raisonnemens, et l'on aura tout l'esprit de
votre brochure.
Que signifie votre division des intérêts révo-
lutionnaires ? Ces intérêts ne.sont-ils pas pres-
( 8 )
que toujours confondus, ou plutôt identifiés
les uns avec les autres ? et n'est-ce pas une de
ces vérités qu'il n'est pas permis à un homme
d'état d'ignorer ? les intérêts matériels que la
Charte protège peuvent-ils exister si les intérêts
moraux ne les soutiennent ? jouirons-nous long-
temps des droits politiques que nous avons re-
conquis, si les principes sur lesquels ils reposent
et qui furent pour ainsi dire l'ame de cette révo-
lution , sont déclarés faux et injustes, et signalés
comme des conquêtes de l'esprit de révolte
sur les droits immuables des puissances du ciel
et de la terre ? que deviendraient dans l'opi-
nion les possesseurs d'une fortune, dont on
s'attacherait à flétrir à l'origine ? La confiance
publique n'est-elle fondée que sur les intérêts
matériels; et le capitaliste ne spécule-t-il jamais
sur les intérêts moraux ?
Cette question, vous le savez, Monsieur le vi-
comte , ne peut ,être examinée dans ses détails ,
dans ses preuves et dans ses conséquences ; elle
. est trop délicate, trop dangereuse peut-être :
et le véritable ami de la France et du Trône y
celui qui met les intérêts de vingt-cinq mil-
lions d'hommes au-dessus des intérêts de vingt-
(9)
cinq mille , celui qui n'a rien perdu, rien ac-
quis , celui qui n'a besoin ni d'amnistie, ni de
réparation, et qu'enfin toutes ces discussions
'affligent, alarment et découragent , est trop
heureux, Monsieur, que les raisonnemens d'un
homme tel que vous se détruisent l'un par l'au-
tre , et que vous lui épargniez vous-même la
peine de vous réfuter.
Il est à chaque page de votre livre de ces
questions chatouilleuses qui en feront la for-
tune , mais qu'il est absolument impossible de
débattre ; non qu'il soit difficile de les traiter
à votre désavantage, mais parce qu'il y a même
du danger pour l'Etat à avoir raison contre vous ;
et cette seule considération aurait dû vous faire
sentir l'inconvenance qu'il y avait à les agiter.
Il est des phrases qui passent de bouche en bou-
che , que l'on répète sans les approfondir, et
qui agissent toujours sur la multitude au gré
du parti qui les emploie. Mais elles rencon-
trent de temps en temps des oreilles difficiles ,
des jugemens solides qui les analysent et les
examinent ; et leur fragile éclat se dissipe aux
premiers rayons de la lumière.
Par-tout où vous avez des faits, des proposi-
2
( 10)
lions matérielles à combattre, vous ne luttez
contre eux qu'avec des êtres de raison. Si l'on
vous objecte que la discussion des catégories
tendait à semer la discorde dans l'Etat, à faire
de ridicules divisions et subdivisions d'un grand
crime politique, à classer tous les Français dans
cette échelle de vices et de vertus, à séparer
toutes ces classes arbitraires par des lignes que
la folie avait tracées, et que la haine aurait éter-
nellement maintenues, à partager les familles ,
les corporations, les communes et les provinces,
à exposer un très-petit nombre d'hommes puis
' à la jalousie de toutes les classes inférieures ;
si, passant à la question du clergé propriétaire,
on vous fait observer que cette faculté, rendue
à des hommes dont la parole est si imposante
dans les momens terribles où elle se fait en-
tendre, les eût mis bientôt en possession de
là plus grande partie des fortunes que la Charte
a reconnues; que les héritiers directs de ces
fortunes, redoutant la présence dangereuse de
ces hommes, les auraient repoussés du lit pa-
ternel; que les vieillards mourans auraient tous
les jours été.privés de consolations spirituelles;
que cette privation aurait attiré peut-être les
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malédictions des pères sur les enfans, que l'ins-
tant où les hommes se réconcilient avec leurs
ennemis, serait devenu, pour la plupart de
nos familles, le moment du trouble, de l'in-
gratitude et de l'impiété; que ces.scènes scan-
daleuses, trop souvent renouvelées, auraient
détruit la religion et bouleversé l'État; vous
nous répondez que cette chambre était admi-
rable , qu'un miracle l'avait formée ; que ses
membres étaient dévoués de coeur au monarque
et à son auguste dynastie , et qu'ils étaient les
seuls, les véritables députés du peuple. Non,
Monsieur, non; depuis vingt -trois ans la
France n'a pas eu de véritable représenta-
tion nationale; presque toujours l'intrigue di-
rige les choix, et la faiblesse les adopte. Les
électeurs n'ont aucune volonté ; ils attendent,
les ordres d'en haut pour élire ; ils cèdent à
l'impulsion de la minorité dominante. Qu'ils se.
réveillent enfin de leur indifférence ; qu'ins-
truits par une longue suite d'expériences désas-
ireuses, ils consultent leur propre estime, leurs,
considérations et leur conscience, et nous au-
rons une représentation véritablement natio-
nale. Gardez-vous cependant de croire que je
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rejette les derniers choix sur la terreur que
pouvaient inspirer les baïonnettes étrangères.
Je fais plus d'honneur à des Français. Ils étaient
las de révolutions, ils voulaient en finir; ils
croyaient que des hommes , connus depuis
long-temps par leurs principes monarchiques,
par leur dévouement à la famille d'Henri IV,
étaient les seuls dont la sagesse pût affermir
cette dynastie ; ils les ont élus, et ils se -sont
trompés. Ils étaient bien loin de penser que ces
mêmes hommes eussent réveillé des intérêts sur
lesquels venaient de passer deux générations ,
ou plutôt qu'une poignée d'intrigans aurait
abusé des sentimens et des principes de ces
mêmes hommes, pour les entraîner au-delà de
leurs devoirs et de leur mandat.
Il faut que la religion , la morale et la jus-
tice reprennent leur empire. On les a mécon-
nues , cela est vrai ; mais ce temps est loin de
nous , et si loin peut-être , qu'il ne serait pas
impossible de prouver qu'il existe en France
plus de véritable piété vingt ans après le ren-
versement momentané du trône et de l'autel,
qu'il en existait cinquante ans auparavant. Con-
fondrez-vous sans cesse la religion avec les
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intérêts temporels de ses ministres ? Quels
étaient les véritables défenseurs de cette reli-
gion ? Faut-il vous redire des vérités pénibles ,
qui, pour avoir été souillées par les impies
et les assassins de 93 , n'en sont pas moins
demeurées des vérités incontestables? Sont-ce
les prélats de cour qui la soutenaient cette re-
ligion qu'on invoque ? Est-ce du dernier siècle
que datent les déclamations contre le faste,
l'opulence et l'impiété du. haut clergé ? Avez-
vous compté, pouvez-vous compter les conciles
que depuis quinze siècles on ne cesse d'as-
sembler infructueusement pour réformer ces
affligeantes turpitudes ? Les soutiens de la reli-
gion , Monsieur le vicomte, étaient obscuré-
ment, répandus dans les hameaux et les cam-
pagnes. Ce sont ces hommes pauvres et res-
pectés qui ont constamment prouvé la vérité
de cette religion divine contre les sophisin.es
de l'impiété, les déclamations d'une fausse
philosophie et les exemples de leurs supérieurs.
Ce sont ces vertueux et uniques descendans
des apôtres et des martyrs des premiers siècles
qui sont les véritables héros de l'égise mili-
tante. Avaient-ils besoin de richesses , d'hon-

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