Lettre de la girafe au pacha d'Egypte pour lui rendre compte de son voyage à Saint-Cloud et envoyer les rognures de la censure de France au journal qui s'établit à Alexandrie en Afrique

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A. Sautelet (Paris). 1827. France (1824-1830, Charles X). 45 p. ; in-8.
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Publié le : lundi 1 janvier 1827
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LETTRE
DE
AU PACHA D'EGYPTE,
- POUR LUI RENDRE COMPTE DE SON VOYAGE
A SAINT-CLOUD,
ET ENVOYER T,rS ROGNURES DE LA. CENSURE DE FRANCE AU
JOURNEE- QUI S'ÉTABLIT A ALEXANDRIE EN AFRIQUE.
.... De sorte qu'après tant d'épreuves de leur fai-
blesse, ï!s ont juge plus ù-propos et plus facile
de censurer que de repondre, parce qu'il est bien
plus aisé de trouver des moines que des raisons.
PASCAL , IIU lettre provinciale.
PARIS,
A. SAUTELET ET Cie, LIBRAIRES,
PLACE DE LA BOURSE.
12 Juillet 1827.
LETTRE
DE
LA GIRAFE
AU PACHA D'EGYPTE.
Paris, «lu Palais des bêtes ou Ménagerie
royale, ce mardi, 10 juillet 18-47.
BON PRINCE,
Mon voyage est terminé. J'arrive de la cour :
c'est un pays que je sais déjà par coeur, et j'ose
croire que je ne sais pas moins bien la France.
Car je vois de loin et de Haut, c'est-à-diré plus
vite et mieux que les observateurs vulgaires. Si
quelque chose pouvait me faire prendre en va-
nité cette grandeur de proportions, cette portée
de regard que tout le monde m'envie, ce serait
l'expérience que j'ai faite ici de mes avantages. A
peine ai-je traversé ce beau royaume, et des gens
qui y ont pris naissance, qui même l'adminis-
1
( » )
trent depuis plusieurs années, sont loin de le
connaître aussi bien que moi.
Il faut même le dire : c'est une chose fort ex-
traordinaire que la perfection de désaccord qui
règne entre la France et l'autorité. Quand la
première dit blanc, l'autre dit noir. Quand l'une
veut ceci, l'autre veut cela. Il faut que ce soit
une gageure, pour que vivant ensemble, sous le
même soleil, dans les mêmes cités, on ne se ren-
contre pas quelquefois ; et s'il y a gageure, le jeu
est. admirablement conduit. On ne dit pas ce que
les parieurs comptent gagner.
Un voyageur qui parcourt la France est heu-
reux de posséder ses deux oreilles. Ce n'est pas
trop pour recevoir tant de confidences contraires.
Quand le mot de liberté, de charte, d'indus-
trie, de morale, entrent par l'une, on peut être
certain que ceux de censure, de droit d'aînesse,
de monastères, de loteries, de congrégations, de
pouvoir absolu, entrent par l'autre. Dans les pre-
miers temps, j'en avais la tête perdue.
Cette .différence n'est pas seulement dans le
langage ; on la retrouve dans la contenance, dans
le port, dans l'air de visage, dans les penchans,
dans les moeurs. Ceux-ci se tiennent droit, ont
le regard doux et fier, l'esprit à la fois vif et ap-
pliqué , les moeurs simples, l'habitude du tra-
(3)
vail, un grand soin de la paix publique, un
grand amour des lois. Ceux-là ont une attitude
équivoque et changeante, un oeil inquiet, une
conversation sans lumière, une existence dés-
oeuvrée 5 et cependant ils travaillent, mais tra-
vaillent à détruire. Un fouet à la main, ils es-
saient d'émouvoir ce peuple industrieux, de le
distraire de ses pacifiques labeurs ou de ses mé-
ditations fécondes, de le jeter dans la poursuite
des choses nouvelles et dans l'ardeur des com-
bats. Ces petits êtres, vides et chétifs, sont d'opi-
niâtres novateurs ; ce sont d'intrépides guerriers
affamés de guerres intestines : la nation au con-
traire est entêtée de repos et de stabilité. La four-
milière a en antipathie tout ce qui est. debout. Elle
fait rage pour essayer de vivre dans le temps où
aucun de nous n'étions nés. L'entreprise est dif-
ficile ; car le temps n'est pas un chariot qu'on
enraie et qui revienne sur ses pas. Aussi la na-
tion s'en tient-elle à la vieille méthode de le laisser
poursuivre sa route en ne mairchant ni plus vite
ni plus lentement que lui. De quel côté est le bon
sens ?
Avant, de bien démêler tout ceci, je m'étais
appliquée d'abord à rechercher de quel côté était
le bon droit; car dans un procès , ce qui inté-
resse, c'est de savoir où est la justice. Ma con-
(4 )
science de Girafe, pour être à son aise, avait
besoin d'être fixée sur ce point. Mais quand je
demandais aux deux partis leurs titres, les uns
pour toute réponse me montraient les nuages ;
les autres me montraient la terre, et, parmi
eux, les plus î-éfléchis me montraient à la fois et
la terre et le ciel.
Cette solution n'était pas très-décisive. Comme
je cherchais à la comprendre, un nom célèbre
frappa mon oreille, le nom de ce pèlerin des
saints tombeaux, de ce chantre des déserts qui
doit être également chéri de la chrétienté qu'il
glorifie, et des contrées lointaines dont il a conté
les merveilles. Sa renommée s'élève autant au-
dessus des renommées littéraires, que mon front
au-dessus du front étroit et ridé des comtes de
Villèle et de Corbière. Je vis que sa gloire était
importune à tout ce qui portait la livrée du pou-
voir, que partout ailleurs on l'invoquait avec
orgueil. Ce fut pour ma sagacité un trait de lu-
mière. J'écoutai sur la route, et entendis ce
peuple dont le coeur bat pour tout ce qui est
grand et noble, parler de ses poètes, de ses sa-
vans, de ses historiens, de ses publicistes, de ses
guerriers, de ses hommes d'état illustres. Aus-
sitôt de demander quelle était leur bannière. Tou-
jours même réponse : « avec nous, » disait la
(5)
foule, et je n'en pouvais douter ; car les habits
brodés ajoutaient d'un air de triomphe : « avec
eux ! »
Voilà qui est bizarre, pensais-je à part moi.
Dans le Sennaar, les conseils s'entourent des plus
habiles, des plus actifs, des plus diserts, des
plus renommés de la tribu ; en Egypte, les plus
savaus sont aussi les plus honorés : pour eux, est
la richesse; pour eux, le pouvoir. De quelque
nation qu'ils soient, le ministère du pacha les ac-
cueille. On a hâte de les mettre en valeur et
en lumière. Comment se peut-il que dans cette
France, dont la culture est vantée de par tout
l'univers , il y ait pour chaque talent un choc,
pour chaque illustration une disgrâce? C'est donc
ici le monde renversé.
A mesure que je m'enfonçais au coeur du
royaume, il m'a été plus difficile de révoquer en
doute cette singulière unanimité de tous les
hommes supérieurs; et, je l'avoue, je suis portée
à croire, par je ne sais quel instinct plus fort que
moi, qu'il est difficile de supposer l'intelligence
généralement égarée. Il me semble que ceux qui
pensent doivent être les bien-pensants. Mon res-
pect pour la raison humaine me dit que là où sont
l'esprit et la gloire, là aussi doit être la justice.
J'ai poursuivi mon examen. Tous les corps
(6)
littéraires, toutes les compagnies savantes faisant
évidemment cause commune avec le pays et ses
grands hommes , j'ai songé qu'il y avait peut-être
cabale entre tous les écrivains, tous les penseurs,
tous les doctes du royaume, et je me suis tournée
vers les puissances politiques, ce Pour qui sont les
magistrats? » Tout d'une voix , le peuple a crié :
ce Pour nous. » Les autres ont ajouté avec un
soupir : ce Maintenant ! y> — « Et ces magistrats
ce héréditaires que vous appelez la pairie? —■
ce Pour nous, pour nous, » a crié encore la
foule. Les habits brodés ont ajouté avec un sou-
rire plein d'espérance et d'ironie : ce Mainte-
nant! »
J'allais de surprise en surprise. Ici tous les
travaux, toutes les lumières, toutes les célébri-
tés , toutes les forces; là... ce Sans doute, ai-je
ce dit, en me tournant vers l'un de ces derniers,
ce ce divorce entre vous et les supériorités natior
ce nales n'est qu'une infirmité passagère. Ce n'est
ce pas une maladie qui tienne au fond de votre
ce tempérament. Tous ces hommes sont l'orgueil
ce de votre patrie; vous leur tendez la main pour
ce les ramener à vous. » — ce A Dieu ne plaise !
ce l'inimitié de l'esprit, de la raison, de la science,
ce fait notre joie, et Dieu sait que notre joie est
ce grande. » — ce Du moins, vous cherchez à leur
(7)
«e opposer un peuple éclairé, sage, riche, en pro-
ce pageant, comme fait le pacha mon maître,
ce l'instruction populaire. y> — ce Le ciel nous en
ce préserve ! Voyez-vous celte école qui a porte
ce close? Fous l'avons fermée. Regardez ce cou-
ce vent de capucins, celui-ci de trappistes,* celui-là
ce de charitains, cet autre de lazaristes, cet autre.. •
ce nous les édifions. » — ce Je comprends ; vous
ce donnez tous vos soins à la propagation des
ce bonnes moeurs et des bons exemples. Puisque
ce ce n'est pas au talent que sont réservées vos
ce faveurs , c'est que vous les gardez pour la
ce vertu. y> Une foule de cris confus m'interrom-
pirent ; celui-ci dominait tous les autres : ce Ils
ce frappent l'homme de bien vivant, et brisent
ce sur le pavé son cercueil. »
A ces mots, je fis un bond qui ébranla le
drapeau suspendu au frontispice d'une cathé-
drale devant laquelle je passais, ce Malheureux !
ce m'écriai-je, voulez-A'Ous donc soulever contre
ce vous l'opinion du monde entier? » — ccL'Opi-
ee niou ! mille bombes ! d'où venez-vous? » me
dit en j tirant comme un mameluck un exempt
de police qui me tourmenlail depuis une heure
pour m'affilier, au prix d'un sou par semaine ,
à ce qu'on appelle ici la congrégation ; ce l'Opi-
cc nion, poursuivit-il, a été traitée comme M. de
(8)
ce Chateaubriand, M. Hyde de Neuville, M. de
ce Montlosier, M. de Doudeauville, M.... M....
ce Elle est sous la remise, votre Opinion, que le
« tonnerre écrase ! Nous l'avons destituée. » —
ce Pardonnez à mon sens borné de Girafe de
ce Sennaar ; mais je ne saisis pas.... y> — ce Hé
ce bien, nous avons décidé que l'Opinion n'était
ce plus qu'une méprisable prostituée. » — ce A
ce ce compte, repris-je, pourquoi ne vrous en as-
ce surez-vous pas ? Serait-ce que votre probité se
ce refuse à faire de l'or un tel usage ? Franche-
ce ment, je ne le pense pas. Vous m'avez l'air
ce de roués de mauvaise compagnie qui, chez
ce vous , m'a-t-on assuré, disent beaucoup de
ce mal des femmes quand ils n'ont pu les cor-
ce rompre. »
L'entretien fut brisé. Je rentrai en moi-même,
et repassant tout ce que Votre Altesse a daigné
m'apprendre de l'histoire de ce royaume, je me
suis demandé si toutes ces choses extraordinaires
et inexplicables ne tenaient pas à quelque com-
binaison mystérieuse des partis, si par hasard la
révolution qui a remis les petits-fils du glorieux
sultan saint Louis sur le trône, n'aurait pas eu
l'accident d'être repoussée par tous les gens d'es-
prit , tous les gens de bien, tous les grands mi-
nistres , par tous les grands capitaines dont le
(9)
nom est encore empreint dans les sables du dé-
sert et retentit aux pieds des Pyramides, ce Pas
le moins du monde , » m'a-t-on dit, et on m'a
cité en foule les noms considérables : ceux-c^
ont fait la restauration, ceux-là l'avaient prépa-
rée , tels et tels l'ont défendue, l'ont servie. —
ce Et où sont-ils ?» — ce Avec nous ! avec nous ! »
Mes gendarmes, en brandissant le sabre , m'ont
dit en effet : ce Avec eux ! avec eux ! »
Le lendemain de mon entrée dans cette capi-
tale , j'ai reçu la visite d'un bout d'homme, l'un
des cornacs de ce parti qui a évidemment perdu
le sens. Je l'ai pris par un cordon énorme, pendu,
je ne sais à quel dessein, après sa grêle personne;
je l'ai planté sur le toit de mon orangerie pour lui
parler à l'oreille, et nous avons eu la conversa-
tion que voici : — ce Mon petit monsieur, Votre
ce Excellence me fera-t-elle l'amitié de m'expli-
ce quer sa politique? Je ne suis qu'une Girafe, et
ce c'est apparemment ce qui fait que je n'y corn-
ée prends rien. » ■—■ ce Ma politique est si simple que
ce vous devriez l'entendre. La France aime la di-
ce vision des propriétés ; nous lui offrons les sub-
cc stitutions, l'exhérédation des femmes, l'exhé-
ce rédation des puînés, et tout ce qui s'ensuit,
ce Elle aime les lettres, les arts, les sciences, les
ce découvertes utiles, tout ce qui élève et améliore
( io )
ce les nations ; nous proscrivons tout cela. Elle
ce aime la liberté de conscience, et nous lui don-
ce nons le sacrilège ; la liberté des élections, et elle
ce a nos circulaires ; la liberté de la presse,... voici
« venir la censure. Elle aime l'honneur national;
ce nous lui ferions même passer le goût du pain,
ce plutôt que le goût de la gloire ; mais au moins
ce ferons-nous si bien que ce soit une passion pla-
ce tonique , une passion malheureuse. Elle aime
ce aussi son roi, et ce n'est pas notre faute si nous
ce n'y avons pas déjà mis bon ordre. Enfin elle
ce aime par-dessus tout le repos ; si elle s'entête à
ce ne pas démarrer, l'ancrage lui coûtera cher,
ce Car, de par tous les saints du Paradis !... »
ce Mais, monseigneur, autrefois il était de
ce principe, ce me semble, que les gouvernemens
ce faisaient cas de la tranquillité et de l'amour
ce des peuples. » — ee Ah bien oui ! nous avons
ce changé tout cela. » — ce Autrefois aussi les
ce gouvernemens tenaient à perfectionner les
ce sujets, aies rendre meilleurs, à s'approprier
ce l'éclat des travaux de la pensée. » — ce Changé,
ce vous dis-je, changé ! » ■— ce Autrefois encore
ce les gouvernemens avaient des palmes pour les
ce jeux et les combats de l'esprit ; ils honoraient
ce les écrivains. » — ce Nous autres, nous leur
ce faisons faire à Poissy des sabots, ou les accou-
(« )
ce pions à des forçats. »—ce Dans tous les temps,
ce les gouvernemens se sont entourés de toutes
ce les illustrations ; ils comptent la vertu comme
ce l'égale de la grandeur ; ils s'applaudissent de
ce voir l'une et l'autre réunies , rien ne conci-
cc fiant mieux aux classes élevées , boulevards
« de la paix des états, les respects publics,
ce Et ce que j'entends dire des La Rochefou-
ec cault.... » —■ ce Dieu me pardonne ! Il n'y . a
ce plus d'enfans par le temps qui court : une Gi-
cc rafe de deux ans et demi, parce qu'elle a douze
ce pieds de haut, croit pouvoir traiter des af-
ce faires publiques, et dans quel langage, celui
ce des jacobins qui nous désolent, celui du centre
ce droit de nos assemblées ! Encore une fois, jeune
ce étrangère, tout cela est changé ! »—ce Une der-
ce nière observation. Avec ce système, vous êtes
ce tout seuls. » — ce Absolument, sauf Rothschild,
ce Madrolle et Dudon. » — ce El. s'il survient une
ce guerre, une peste, une disette ?» — ce Ceci...
ce nous n'y avons pas pensé : alors comme alors.»
— ce Si la nation vous maudit, si sa haine una-
cc nime » — ce On y a paré ! La censure. »—
ce J'entends, monsieur ; pour vous, -le silence,
ce c'est la gloire ! »
Une vive discussion s'ensuivit. L'habile homme
me fit voir que le génie des affaires consistait à
( Ifl)
gagner le but, et'que son but étant un tour
de force curieux, celui d'aller tout seul contre
tous, il était en bon chemin; il avait repoussé des
approches du trône toutes les notabilités, puis tous
les corps, puis Paris en masse, puis, pour en finir,
il avait souhaité, comme ce Romain, que la France
n'eût qu'une tête, afin qu'un seul coup... Et il
avait accompli son rêve, car la France avait eu
la langue brûlée avec le fer rouge de la censure.
Je m'éloignai. Mon coeur souffrant avait besoin
d'aller voir ce bon peuple qui se pressait pour me
contempler, race affectueuse et patiente que l'en-
nui d'une longue attente n'avait point irritée, qui
me payait par des transports d'allégresse du bien-
fait de ma présence. Tout ce que j'avais entendu
m'était resté dans l'esprit comme un mauvais
rêve ou comme un remords. Il me sembla que je
n'avais pas touché la corde sensible, et je retour-
nai à mon homme d'état, toujours perché sur le
toit où je l'avais planté. Il a tellement coutume
de prendre racine où on le pose , qu'il était là
cloué malgré lui. Pour employer le temps, il en-
tretenait l'ours Martin d'urbanité, l'homme des
bois de dévotion, et le renard d'agiotage, tout
en instruisant une perruche qui lui était tombée
sous la main à crier sous le bâton : Je suis libre,
libre, libre !
( iS)
« Encore un mot, lui dis-je. N'aurez-vous pas
« des scrupules de si mal employer le temps de
ce tout un peuple? Tout ce que vous faites n'est-
ce: il pas contraire à une grande promesse qu'on
« appelle la Charte ? De bonne foi, l'avez-vous
« comprise ainsi, quand elle fut donnée? Etait-
ce ce ainsi que la comprenaient les Français ;
« quand ils la reçurent; et après tout, est-il si cer-
cc tain que Dieu ne fasse nul compte des sermens!
« — Bon! repartit-il, vous êtes bien naïve, fille
ce du désert. Votre maître a promis au mien une
« Girafe. Nous avons pu croire qu'il enverrait une
« enfant de Sennaar, libre comme le condor, agile
« comme la gazelle. Point du tout; quatre nè-
« grès vous mènent par le nez avec des câbles
« vigoureux ; un collier solide achève de ré-
cc pondre de vous ; vous êtes enfin muselée et
ce garottée en conscience. Cessez-vous, pour
ce cela, d'être la Girafe? Il en est dé même de la
ce Charte : avec ou sans bâillon, c'est toujours la
ce Charte. Voilà, je suppose, ce que les gens
ce qui savent le latin' appellent un argument ad
ce hominem , ou plutôt ad Girafam. »
Mon innocence était abasourdie, comme
l'avait été auparavant mon bon sens ; et appa-
remment l'ébahissement d'une girafe est quelque
chose de fort récréatif; car mon interlocuteur
( i4)
fut pris d'un fou rire qui manqua rendre un
grand service à la France. Cependant le petit
homme ne tomba que sur les épaules de son
cocher ; il s'y établit se croyant à cheval sur un
nègre de Bourbon, et ses chevaux emportèrent
le tout loin de la Ménagerie.
Il y a sûrement, mon prince, de quoi occu-
per long-temps vos sublimes méditations. Tout
ce qui se voit ici ne s'était jamais vu sous le so-
leil ; et si quelque chose peut se comparer à la
déraison ministérielle , c'est la sagesse publique.
L'Egypte, où votre génie s'applique uniquement
à perfectionner et affermir, est loin du calme
profond de ce royaume fatigué des assauts d'une
politique subversive. Les uns ont beau être in-
sensés , les autres ont juré d'être plus patiens en-
core : c'est la guerre du marteau et de l'enclume ;
ce sera la guerre de la lime et de la vipère.
Au milieu de ces silencieuses hostilités, j'ai
fait un miracle. Votre Altesse ne me destinait
qu'à servir de lien entre l'Egypte et le ministère
de France. Je me suis trouvée, comme une
sorte de trait d'union majuscule, rapprocher
un moment le pays et son ministère. Ces voix
si discordantes se sont confondues pour célébrer
mes louanges. Des deux côtés, on m'a égale-
ment prodigué des hommages. Les dissensions
( i5)
ont cessé; vous auriez dit le.virum quem dont
l'aspect impose silence aux orages, tant il est
vrai que les hommes, quelles que soient leurs
passions, sont toujours prêts à reconnaître l'em-
pire de la véritable grandeur!
Le gouvernement français a fait voir par ses
égards pour moi le prix qu'il attache à votre
alliance. Une escorte d'honneur, prise dans les
troupes qui sont le plus chères au pouvoir, dans
les gendarmes, a partout gardé ma personne. J'ai
vu le moment où les autorités allaient me traiter
de hautesse ; en me faisant leur cour, elles avaient
la galanterie de murmurer sans cesse autour de
moi le nom d'Ibrahim-Pacha, et de célébrer les
victoires de votre illustre fils sur les religieux, les
femmes et les filles du Péloponèse. Mes premiers
regards, en touchant le rivage, ont rencontré les
traits d'un procureur de S. M. très-chrétienne,
qui disait naguère en plein tribunal, que, sur
cent chrétiens de France partisans des chrétiens
del'Hellénie, il y avait nonante-cinq mauvais su-
jets. Ce magistrat n'a-t-il pas plus que nonante-
cinq fois des titres pour être compté au nombre
des sujets et des esclaves fidèles de votre pa-
chalitz ? Peut-on douter que le ministère français
ne le maintienne à Marseille, aux bords de la
Méditerranée, comme pour rapprocher et cou-
( i6)
fondre par ses bons sentimens les deux rivages ?
A peine arrivée dans les murs de Paris, j'ai
eu, suivant l'expression des journaux censurés,
l'honneur d'être présentée. Je l'ai été à Saint -
Cloud, lieu de plaisance ou se pressaient, il y
a peu d'années, les ambassadeurs du monde
vaincu. Je n'ai pas été précisément traitée comme
les membres du corps diplomatique. Les secré-
taires rédacteurs du château m'ont même appe-
lée , dans les notes officielles, le cadeau du pacha
d'Egypte, comme on eût dit d'une plaque ou
d'une cassolette. Mais de grandes avances m'ont
été faites ; et si on ne m'a pas envoyé les car-
rosses de la cour, c'est sûrement parce qu'il
était facile de comprendre qu'un équipage, bon
pour M. le bailli de Ferrette ou M. le comte
d'Appony, ne saurait suffire à la Girafe. Un
grand développement de force armée a illustré
ma marché. On a fait plus. Le ministre de l'in-
térieur a écrit aux professeurs du Jardin du Roi
qu'ils auraient l'honneur d'être reçus à l'occa-
sion de la Girafe. Votre Altesse sentira tout ce
que cette expression avait de délicat et de cour-
tois pour ma dignité. On ne pouvait mieux rap-
peler aux savans le rang que je tenais au milieu
d'eux dans l'estime de Son Excellence. C'est à
moi qu'ils avaient obligation de son épître, à
( '7)
moi qui, députée par le pays d'où la civilisation
partit autrefois, d'où elle aura peut être, dans
un demi-siècle , à partir encore pour venir de
nouveau défricher et polir les Gaules, devais
me montrer aux regards de la cour avec un
cortège d'académiciens et d'érudits. Les mi-
nistres doivent ne s'entourer que de gen-
darmes.
Quoiqu'on eût annoncé que je voyagerais de
nuit, apparemment parce que Leurs Excellences
ont leurs raisons de propager cette méthode, j'ai
eu à fendre les flots d'un peuple nombreux ; et
comme les hommes croient toujours à la puissance
des grands de ce monde, une foule de pélitions
m'ont été remises, ou plutôt., suivant l'usage,
ont été remises à l'un des écuyers ou des savans
delà suite, qui ne les a, suivant l'usage encore,
exhumées de sa poche que ce matin, lorsqu'il
était trop tard. J'ai lu avec une sensibilité pro-
fonde un placet ainsi conçu :
ce Illustre bête, vous qui devez à votre éléva-
cc tion le rare avantage de pouvoir porter la vé-
cc rite sans intermédiaire à l'oreille des rois, priez
ec pour nous. »
ce Géante de Sennaar, vous qui avez vu la soli- .
<e tude et la stérilité dans les contrées sauvages, '
ce la misère et le désespoir dans les contrées ^bar-

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