[Lettre de Marie Bour-Dumoulin au prince royal de Prusse au sujet de l'annexion de l'Alsace-Lorraine, 31 mars 1871] / [par Marie Bour-Dumoulin]

De
Publié par

[impr. de A. Caron fils] (Amiens). 1871. France (1870-1940, 3e République). 8 p. ; 20 cm.
Les Documents issus des collections de la BnF ne peuvent faire l’objet que d’une utilisation privée, toute autre réutilisation des Documents doit faire l’objet d’une licence contractée avec la BnF.
Publié le : dimanche 1 janvier 1871
Lecture(s) : 107
Source : BnF/Gallica
Licence : En savoir +
Paternité, pas d'utilisation commerciale, partage des conditions initiales à l'identique
Nombre de pages : 8
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

31 Mars 1871.
MONSEIGNEUR,
Il y a dans l'opinion des peuples une droiture de
jugement qui ne trompe jamais. Quand elle est
abandonnée à ses propres instincts, la France la pos-
sède plus que toute autre nation, parce que l'honneur
Coule dans ses veines avec le sang ; l'histoire nous
montre le peuple français jugeant avec une merveil-
leuse impartialité les hommes et les événements et
distinguant spontanément l'innocent du coupable.
Pendant le cours de cette malheureuse guerre et
au milieu des flots d'indignation et de haine que
soulevaient dans nos coeurs les exigences et la
cruauté d'un insolent vainqueur, la France, Monsei-
gneur, n'a prononcé qu'avec respect le nom de
Votre Altesse Royale ; elle ne vous a point associé
dans sa pensée aux crimes de ceux qu'elle appelait
ses bourreaux, et aujourd'hui que le plus épouvan-
table forfait est accompli ; que la France ruinée, hu-
miliée, démembrée, appelle sur l'empereur d'Alle-
magne et sur le comte de Bismark les foudres de
la vengeance divine, ce n'est pas vous qu'elle
maudit.
Pour avoir mérité cette glorieuse exception, il faut
que vous ayez été un ennemi loyal ; pour que la
France, si bon juge en fait d'honneur, vous ait ac-
cordé son estime au milieu même de sa plus légitime
colère, il faut que votre coeur soit accessible aux
sentiments généreux; on dit même, Monseigneur,
que vous savez rendre hommage aux grandes infor-
1871
2
tunes et respecter le courage malheureux. S'il en est
ainsi, nous aurions pu espérer que votre influence
adoucirait pour nous la dureté criminelle des condi-
tions de paix posées par votre père et que vous ne
voudriez pas attirer sur vous pour l'avenir d'effroya-
bles malheurs en acceptant une part de reponsabilité
dans l'odieux traité que la France a subi; nous pou-
vions penser que vous prendriez en considération les
droits des peuples et les droits de l'humanité, et,
pour l'honneur de votre père et le vôtre, nous vou-
lions croire que le fils du roi de Prusse, le chef
habile d'une puissante armée, l'héritier futur de la
couronne impériale avait quelque influence sur les
conseils et les décisions de son père. En abandonnant
la cause de la justice et du droit, avez-vous cédé,
Monseigneur, aux injustes préventions de votre fa-
mille contre la France? Ou bien, si votre voix s'est
élevée en notre faveur, a-t-elle été repoussée, et M. de
Bismark, dans son implacable despotisme et dans son
inflexible rigueur, ne fait-il pas même d'exception
pour le fils de son maître?
Quoiqu'il en soit, que vous l'ayez ou non voulu,
la Prusse vient d'imprimer à son nom une tache
ineffaçable et de jeter en Europe une semence de
discorde qui, tôt ou tard, l'ébranlera jusque dans ses
fondements. L'âge de votre père nous fait penser
que son Empire sera bientôt le vôtre ; vous recueil-
lerez son héritage dans un avenir qui, selon toute
probabilité, n'est pas éloigné : son ambition lui fait
croire qu'il a fondé pour vous une puissance glo-
rieuse. Qui sait s'il n'a pas préparé votre ruine?
Il y a dans le mal et dans le crime une mesure
qu'on ne dépasse pas impunément : tôt ou tard la
justice opprimée reprend ses droits. Si votre âme est
droite, si votre conscience est sincère, vous recon-

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.