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Lettre ouverte aux gens heureux et qui ont bien raison de l'être

De
« Du temps de ma grand-mère […], les pauvres élevaient durement leurs enfants, afin qu’ils deviennent tôt adultes, et cessent d’être à charge. Le niveau de vie du peuple a bien monté depuis, et l’on est devenu mou avec les mômes, comme sont les nouveaux riches. En ces temps, pas très lointains, les riches de tradition élevaient durement aussi leurs rejetons, pour qu’ils aient l’énergie de garder la fortune et le pouvoir. Un peu d’égalité s’est faite. Les riches, moins riches, ont relâché l’éducation. […] Les vertus, disons plus simplement le caractère et ce sens de la qualité, dépérissent dans les zones moyennes. De sorte que les familles prolongent bien au-delà de l’âge, des adolescents sans carapace. Et cela dans une société de plus en plus libérale. Le relâchement a été doublement fâcheux. Car plus la société est indulgente, plus l’éducation devrait être stricte. Plus il serait nécessaire d’avoir acquis une autodiscipline, afin de ne pas abuser de cette indulgence contre soi et les autres. […] On a fait des gosses-de-personne, des dadais inadaptés, des mous mécontents. Mécontents de nous, d’eux-mêmes et du monde, bien entendu. Dans ces fils mous, les délires anarchistes et la féerie exotique pénètrent comme des doigts dans le beurre. Cela donne une dialectique pompeuse aux déçus de papa. […] Quand les petits font du laisser-aller, de la grogne et du chambard leur règle de vie, c’est par regret d’avoir manqué de règles. Ils ont les vices de la prospérité rapide. […] Ce n’est évidemment pas que le monde soit si injuste qu’ils ne le puissent tolérer. Ce qu’ils ne tolèrent pas, c’est l’injustice qu’on leur a faite en négligeant de les durcir. »
Louis Pauwels
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