Lettre particulière. (Signé : Courier. [18 octobre 1820.])

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Impr. d'A. Bobée (Paris). 1820. France (1814-1824, Louis XVIII). In-8 °. Pièce.
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Publié le : samedi 1 janvier 1820
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LETTRE PARTICULIÈRE.
Tours, le 18 octobre.
J'AI reçu la votre du 12. Nos métayers sont
des fripons qui vendent la poule au renard ;
leurs valets me semblent comme à vous les
plus méchants drôles qu'on ait vus depuis bien,
du temps. Ils ont mis le feu aux granges , et
maintenant pour l'éteindre ils appellent les
voleurs. Que faire ? sonner le tocsin ? les se-
cours sont à craindre presqu'autant que le feu.
Croyez moi ; sans esclandre , à nous seuls ,
étouffons la flamme, s'il se peut. Après cela
nous verrons ; nous ferons un autre bail avec
d'autres fripons ; mais il faudra compter ; il
faudra faire une part à cette valetaille, puis-
qu'on ne peut s'en passer, et surtout point de
pot de vin.
Voilà mon sentiment sur ce que vous nous
mandez. En revanche apprenez les nouvelles
du pays. A Saumur il y a eu bataille, coups de
fusil, mort d'homme ; le tout à cause de Ben-
jamin Constant. Cela se conte de deux façons.
Les uns disent que Benjamin arrivant à Sau-
mur , dans sa chaise de poste, avec madame
sa femme, insulta sur la place toute la garni-
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son qu'il trouva sous les armes, et particuliè-
rement l'école d'équitation. Cela ne me sur-
prend point ; il a l'air ferrailleur, surtout en
bonnet de nuit ; car c'étoit le matin. Douze
officiers se détachent, tous gentilshommes de
nom , marchent à Benjamin, voulant se battre
avec lui; l'arrêtent, et d'abord en gens déter-
minés , mettent l'épée à la main. L'autre mit
ses lunettes pour voir ce que c'étoit. Ils lui
demandoient raison. Je vois bien , leur dit-il,
que c'est ce qui vous manque. Vous en avez
besoin ; mais je n'y puis que faire. Je vous re-
commanderai au bon docteur Pinel qui est
de mes amis. Sur ces entrefaites arrive l'auto-
rité en grand costume, en écharpe, en habit
brodé , qui intime l'ordre à Benjamin de vider
le pays, de quitter sans délai une ville où sa
présence mettoit le trouble. Mais lui : c'est
moi, dit-il, qu'on trouble. Je ne trouble per-
sonne , et je m'en irai , Messieurs , quand bon
me semblera. Tandis qu'il contestoit, refusant
également de partir et de se battre, la garde
nationale s'arme, vient sur le lieu, sans en être
requise et proprio motu. On s'aborde ; on se
choque; on fait feu de part et d'autre. L'affaire
a été chaude. Les gentilshommes seuls en ont
eu tout l'honneur. Les officiers de fortune et
les bas officiers ont refusé de donner, ayant
peu d'envie, disoient-ils, de combattre avec
( 3 )
la noblesse, et peu de chose à espérer d'elle.
Voilà un des récits.
Mais notez en passant que les bas officiers
n'aiment point la noblesse.. C'est une étrange
chose ; car enfin la noblesse ne leur dispute
rien; pas un gentilhomme ne prétend être ca-
poral ou sergent. La noblesse, au contraire,
veut assurer ces places à ceux qui les occupent,
fait tout ce qu'elle peut pour que les bas offi-
ciers ne cessent jamais de l'être, et meurent
bas officiers, comme jadis au bon temps. Eh
bien , avec tout cela ils ne sont pas contents.
Bref, les bas officiers ou ceux qui l'ont été,
qu'on appelle à présent officiers de fortune ,
s'accommodent mal avec les officiers de nais-
sance, et ce n'est pas d'aujourd'hui.
De fait il m'en souvient; ce furent les bas
officiers qui firent la révolution autrefois.
Voilà pourquoi peut-être ils n'aiment point du
tout ceux qui la veulent défaire, et ceci rend
vraisemblable le dialogue suivant qu'on donne
pour authentique, entre un noble lieutenant
de la garnison de Saumur et son sergent-
major.
Prends ton briquet, Francisque, et allons as-
sommer ce Benjamin Constant. — Allons, mon
lieutenant. Mais qui est ce Benjamin ? — C'est
un coquin , un homme de la révolution. —
Allons, mon lieutenant, courons vîte l'assom-
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mer. C'est donc un de ces gens qui disent
que tout alloit mal du temps de mon grand-
père? — Oui.— Oh le mauvais homme! et
je gage qu'il dit que tout va mieux mainte-
nant? — Oui. — Oh le scélérat. Dites-moi,
mon lieutenant; on va donc rétablir tout ce
qui étoit jadis?— Assurément, mon cher. — Et
ce Benjamin ne veut pas? —Non , le coquin
ne veut pas. — Et il veut qu'on maintienne ce
qui est à présent ? — Justement. — Quel ma-
raut ! Dites-moi, mon lieutenant; ce bon temps-
là, c'étoit le temps des coups de bâton, de la
schlague pour les soldats ? — Que sçais-je,
moi? — C'étoit le temps des coups de plat de
sabre? — Que veux-tu que je te dise? ma foi,
je n'y étois pas.— Je n'y étois pas non plus ;
mais j'en ai ouï parler; et, s'il vous plait, il
dit, ce monsieur Benjamin, que tout cela
n'étoit pas bien? - Oui, C'est un drôle qui
n'aime que sa révolution ; il blâme générale-
ment tout ce qui se faisoit alors. — Alors , mon
lieutenant, nous autres sergents, pouvions-
nous devenir officiers ? — Non certes dans ce
temps-là. — Mais la révolution changea cela ,
je crois, nous fit officiers, ôta les coups de
bâton ? — Peut-être ; mais qu'importe ? — Et
ce Benjamin là , dites-vous , mon lieutenant,
approuve la révolution , ne veut pas qu'on re-
mette les choses comme elles étoient ? — Que

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