Lettres à la marquise de Coigny

De
Les « adorables lettres de Ligne à la marquise de Coigny » sont, dit Sainte-Beuve, des « bulletins de féerie et d’enchantement ». Elles sont la relation pétillante, à bâtons rompus, du fameux voyage de Crimée effectué en 1787 par Catherine II en compagnie de l’empereur Joseph II d’Autriche, de Potemkine, des ambassadeurs des grandes puissances européennes, du prince de Nassau...
Tout un monde fastueux et chamarré revit dans ces missives où le prince de Ligne note « les dernières magnificences de l’Europe », Catherine II « réunissant le luxe asiatique à celui de Louis XIV, des Grecs, des Romains et des Mille et une nuits ».
Publié le : samedi 20 décembre 2014
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EAN13 : 9782843211553
Nombre de pages : 130
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PRINCE DE LIGNE
LETTRES
A LA
MARQUISE DE COIGNY
Desjonquèrescollection XVIIIe siècle
dirigée par Henri CouletP R IN C E D E L IG N E
Lettres
àla
marquise de Coigny
Edition présentée et annotée
par Jean-Pierre G U ICCIARDI
LES ÉDITIONS DESJONQUÈRESL ’édition de 1801 a servi à l’ établissement du présent texte.
Toutefois l’orthographe et la ponctuation ont été modernisées.
© Les Editions Desjonquères, 1986
277, rue Saint-Honoré
PARIV SIIIePRÉFACE
Les œuvres artistiques ou littéraires dignes de
mémoire sont assez rarement le fruit du hasard, des
circonstances ou du contingent : la plupart d’entre
elles procèdent d’une élaboration méthodique et
souvent longue, d’une volonté délibérée, elles sont
le produit de choix successifs qui relèvent d’une
stratégie d’auteur, de leur rencontre avec une
attente du public, d’un travail de l ’œuvre qui relègue
ce que l’on appelait autrefois l ’inspiration au rang des
accessoires mythiques...
Aussi a-t-on voulu, depuis le début du XIXe
siècle, considérer les Lettres du prince de Ligne à la
marquise de Coigny comme un des ces ouvrages
météoritiques et surprenants, surgis presque spon­
tanément sous la plume d’un amateur éclairé : et il
est vrai que le prince n’était pas un écrivain
« professionnel » — encore qu’ il fût fort prolixe,
puisqu’il publia des dizaines de volumes ! Quant
aux circonstances qui donnèrent lieu à la rédaction
de ces lettres, elles tiennent, selon les termes
mêmes de l’auteur, de la « féérie », des « Mille et
Une Nuits » : n’a-t-on pas affaire ici à une sorte dereportage, griffonné soir après soir par l’un des pro­
tagonistes, du fameux voyage de Crimée effectué en
1787 par Catherine II en compagnie de l’empereur
Joseph II d’Autriche, de Potemkine, des ambassa­
deurs des grandes puissances européennes, de
l’étonnant aventurier que fut le prince de Nassau... ?
Tout un monde fastueux et chamarré revit dans ces
missives destinées à la jeune et belle marquise de
Coigny, qui frondait les Grands et dont Marie -
Antoinette disait, avec quelque aigreur, qu’elle était
« la reine de Paris »... Elles nous montrent un uni­
vers aujourd’hui disparu et sans doute inimagi­
nable, où des princes de droit divin pouvaient, à des
milliers de lieues de leurs capitales, oublier provisoi­
rement les soucis de l’administration et les calculs de
la diplomatie pour assister à des reconstitutions his­
toriques de batailles célèbres, passer sous des arcs de
triomphe fleuris et s’essayer, dans le cénacle de leur
petite cour flagorneuse et spirituelle, à la versifica­
tion française ou à des farces de collégien. Ces lettres
constitueraient ainsi, selon l’image que les critiques
leur ont donnée depuis près de deux siècles, un
témoignage éblouissant sur l’heureuse conjonction
d’une situation hors du commun et de plusieurs
personnages qui ne l’étaient pas moins...
Pourtant, à y regarder de près, plusieurs indices
ne laissent pas de surprendre. Le premier est cons­
titué par quelques preuves matérielles de la réfec­
tion du texte entre 1787, époque de sa rédaction
supposée, et 1801, date de sa publication : certaines
remarques, que l’on peut situer chronologiquementavec précision, ne laissent aucun doute à cet égard.
Leur ton d’autre part est à commenter, ton relative­
ment peu personnel qui donne à penser que Ligne,
en supprimant allusions et propos d’ordre privé,
s’est contenté de conserver un badinage convenu et
des éloges de Mme de Coigny trop mondains pour
l’engager profondément ; il est certain qu’il a mis
l’accent sur l’aspect didactique et descriptif de ces
lettres, ce qui correspondait à leur objet premier et
lui permettait d’insister sur ce que seul, ou presque,
il avait vu : des événements uniques et qui jamais ne
reviendraient. Enfin, il faut se souvenir que deux
ans après le voyage de Crimée, de graves troubles se
produisirent en Europe, et l’on n’insiste générale­
ment pas assez sur l’importance du traumatisme que
constitua la Révolution pour l’élite mondaine dont
Ligne faisait partie : il était trop cosmopolite pour
n’être pas un Français de cœur par sa sociabilité et sa
culture, et il fut très directement touché par la perte
de ses biens (ce qui le ruina) et par la mort en 1792 de
son fils préféré, Charles, à la Croix-aux-Bois en
Champagne, dans les combats qui opposèrent les
troupes de Dumouriez à l’armée du duc de Bruns­
wick. Dès lors, il était inévitable qu’en relisant son
texte pour l’insérer au tome X X I des Mémoires mili­
taires, littéraires et sentimentaires, l’auteur y glissât des
allusions plus ou moins explicites à la fragilité du
bonheur, à l’inconstance des choses de ce monde,
aux grandeurs ephémères qui ne sont qu’illusion.
Sans doute pourrait-on même pousser plus loin
l’analyse : après tout, il est possible que ces lettresn’aient jamais été envoyées à Mme de Coigny, et
que l’on se trouve ici devant une de ces supercheries
littéraires comme il en existe bien d’autres. Il
importe peu, d’ailleurs, car la vraie question est à
poser en termes différents : il est probable en effet
qu’à moins de découvertes nouvelles dans des
archives, nous n’en saurons pas davantage sur la
nature réelle des relations entre le prince et la belle
marquise ; aussi devons-nous plutôt nous pencher
précisément sur cette œuvre que nous connaissons
comme œuvre littéraire : dans la mesure où, ainsi qu’on
le prétend souvent, un texte répond aux questions
que lui posent ses lecteurs successifs en s’investis­
sant dans des significations nouvelles, à quelle
attente répondent aujourd’hui ces missives qui ont
connu un si étrange destin ? Après leur première
publication par l’auteur elles furent, on le sait,
reprises et transformées par Mme de Staël selon les
normes d’un « bon goût » un peu étroit ; rééditées
périodiquement durant le XIXe et le XXe siècle, les
voici de nouveau proposées au lecteur moderne
dans une présentation digne d’elles et de lui. Mais
pour qui ? et pourquoi ? Que nous apporte, en ces
dernières décennies du XXe siècle, la description
d’un univers anachronique, cruel et prestigieux ?
En quoi sommes-nous sensibles à l’évocation d’un
monde finissant, où la danse sur le volcan prenait
des allures de pavanement funèbre, de tourbillon
aveugle et de fuite parfumée ? La réponse ne peut
venir que d’une lecture attentive de ces lettres et
d’une réflexion sur ce dont, objectivement, elles
témoignent.Charles-Joseph, prince de Ligne, a été si souvent
présenté — et, parfois, si brillamment — qu’il est
bien difficile aujourd’hui d’apporter quelques
retouches à une image devenue légendaire. Pour­
tant, il est frappant de constater que cet homme à la
réputation étincelante ne connut pas que des succès,
et que ses maladresses, la malveillance et le sort le
privèrent toute sa vie des emplois prestigieux aux­
quels il pouvait légitimement prétendre. Lorsqu’il
vint au monde, le 23 mai 1735, tout indiquait qu’il
allait vivre un destin exceptionnel : l’illustration de
sa famille remontait au XVe siècle, et son grand-
père, son père avaient tous deux atteint le grade de
feld-maréchal des armées d’Autriche : sa voie dans
la carrière des armes était toute tracée. De fait par
atavisme, par éducation, par nécessité peut-être, le
jeune prince se passionna pour l’art militaire ; très
tôt il s’enthousiasma au récit des exploits du prince
Eugène, et il écrivit bien plus tard : « J ’étais fou
d’héroïsme. Charles X II et Condé m’empêchaient
de dormir. » C’est ainsi qu’à dix-sept ans il entra au
service en qualité de porte-drapeau dans le régiment
de son père. Mais malgré ses vœux, il ne put réelle­
ment s’illustrer : s’il participa aux combats de
Breslau, Leuthen et Hochkirchen, la période de
paix prolongée qui régna en Europe de l’Ouest
après la guerre de Sept Ans le priva des champs de
bataille où il eût pu donner sa mesure. Aussi son
avancement militaire fut-il relativement lent, etc’est très tardivement, en 1808, qu’il devint lui-
même, enfin, feld-maréchal : il était âgé de
soixante-treize ans. Il n’est donc pas très étonnant
que ses écrits intimes débordent des récriminations
dont il accabla Joseph II puis Léopold II, coupables
d’éprouver quelque méfiance vis-à-vis de ses talents
stratégiques.
Sur le plan personnel et familial, mêmes déconve­
nues. La princesse de Salm, mère de
CharlesJoseph, mourut lorsqu’il avait quatre ans : il fut
confié aux mains de ses nourrices et d’instituteurs
souvent médiocres, et ses relations avec son père
furent des plus décevantes : « Mon père ne
m’aimait pas. Je ne sais pourquoi, car nous ne nous
connaissions pas. Ce n’était pas la mode alors d’être
bon père ni bon mari » (Mémoires). Élève inattentif,
enfant solitaire, le jeune prince dut à lui-même
l’essentiel de ses apprentissages de base et grandit,
libre et sauvage, dans le parc du château de Belœil
qu’il devait tant aimer plus tard : « Je grandissais.
J ’exerçais. J ’allais à l’affût avec un petit fusil et à la
pluie sans chapeau. On m’apprenait à n’avoir peur
de rien. Je tombai une fois du würst entre les roues
et presque sous les pieds des chevaux, et je n’eus ni
crainte ni mal. » Lorsque, à peine adulte, et déjà
connu par ses succès féminins, il épousa Françoise,
princesse de Lichtenstein, il ne se crut pas tenu à une
fidélité qui eût, dans le milieu où il vivait, semblé
déplacée. En 1771, il perdit deux de ses enfants, âgés
de quatre et de sept ans ; son second fils, Louis, fut
en 1787 mêlé à la révolte des Pays-Bas, ce qui valutau prince une disgrâce durable. Enfin, si Charles,
son aîné, lui donna toutes les satisfactions imagina­
bles, on a vu déjà qu’il disparut tragiquement en
1792 après avoir vécu de pénibles démêlés conju­
gaux. Ainsi, plus qu’un chemin de roses, l’existence
de Charles-Joseph de Ligne semble avoir été une
succession de déceptions, de chagrins, d’amertumes
et ses Mémoires, rédigés sur le tard, traduisent assez
bien ses regrets et sa mélancolie, même si la retenue
et la dignité de l’auteur lui interdisent de s’épancher
de façon trop personnelle.
Cependant, ses désillusions professionnelles et
ses malheurs domestiques n’empêchèrent pas ce
grand seigneur de tous les pays de mener une
éblouissante vie mondaine, qu’il faut dès lors ana­
lyser comme une conduite de compensation. Le
portrait que le comte de Ségur a tracé de lui permet
de comprendre la multiplicité de ses dons et d’expli­
quer ses succès dans les salons de l’époque :
« Brillant à la guerre par une bravoure chevale­
resque, remarquable par l’étendue de ses connais­
sances militaires, historiques et littéraires, il écou­
tait et flattait la vieillesse, surpassait la jeunesse en
légèreté, prenait sa part dans toutes les folies de son
temps, dans toutes les guerres, dans toutes les
fêtes (...). Affectueux avec ses égaux, populaire avec
les classes inférieures, familier avec les princes et
même avec les souverains, il mettait chacun à son
aise, ne se gênait avec personne, faisait des vers pour
toutes les femmes ;(...) connu et fêté dans toutes les
cours de l’Europe, il s’y faisait aimer par la douceuret la facilité de son caractère, par l’originalité de son
esprit ; par la vivacité de son imagination, il aurait
animé la société la plus froide » (Mémoires). De
Vienne à Stockholm, de Versailles à Pétersbourg, le
prince traversait l’Europe en tous sens et nouait par­
tout les mêmes amitiés, rencontrait les mêmes
indulgences, éveillait la même admiration.
On ne peut s’empêcher aujourd’hui de penser
que cette frénésie de voyages, qui le rapproche du
duc de Lauzun, lui aussi sans cesse à la recherche
d’un grand destin qu’il ne trouva jamais, traduisait
à la fois la poursuite d’une chimère et une fuite
devant ce qui fut sans doute l’échec majeur de sa
vie : car sa réputation d’homme d’esprit et de mon­
dain a desservi Ligne et a conduit la postérité à un
contresens semblable à celui qu’elle a commis,
quelque quarante ans plus tard, à propos du
vicomte de Chateaubriand : comme l’ auteur de
René, Charles-Joseph était en effet habité d’une
féroce ambition politique, et pas plus que
l'« enchanteur », il n’eut l’occasion de la satisfaire
vraiment. On a vu que les empereurs d’Autriche se
méfiaient de lui : trop cosmopolite pour être un
diplomate sûr, doué de dons trop multiformes pour
faire un bon ministre, Ligne inquiétait et passait
dans les chancelleries européennes pour un homme
dangereux ; Frédéric II par exemple le faisait sur­
veiller régulièrement. S’il trouvait grâce aux yeux
de ses semblables et de ses égaux, c’était parce que,
dans la conversation superficielle et brillante qui
était de mise dans les salons, rien d’essentiel n’était

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