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Lettres à une autre inconnue

De
306 pages

Pari ?, samedi 11 mars 1865.

Chère et belle Présidente,

Me voici à Paris depuis le commencement de la discussion de l’adresse. Je suis parti de Cannes fort souffrant ; le voyage ne m’a pas peu fatigué et le temps horrible qu’il fait ici me rend véritablement malade. Je sors de mon lit pour aller au Luxembourg, et je me couche en revenant. Je crois que je retournerai dans le Midi aussitôt que je serai en état de supporter le voyage.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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À propos de Collection XIX

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Prosper Mérimée

Lettres à une autre inconnue

AVANT-PROPOS

I

Et d’abord à qui ces lettres sont-elles adressées ?

Ces choses-là ne se savent jamais pertinemment. Prenons pour exemple l’autre Inconnue (la première) : tout le monde, à l’heure qu’il est, croit la connaître.

Eh bien, si tout le monde s’était trompé, si le nom partout prononcé dans les salons, publié dans les journaux, au lieu d’être le vrai, n’était qu’une feinte adroitement imaginée pour dépister les gens trop curieux ? Je n’affirme rien (cette Inconnue-là n’est pas la mienne et je n’ai point à me mêler de ses affaires) ; mais un fait certain, irrécusable, c’est que le nom mis en avant par la rumeur publique passe aux yeux de ceux qui ont vécu dans l’intimité de Mérimée pour la plus énorme des invraisemblances.

Vous connaissez une tragédie de Thomas Corneille, intitulée le Comte d’Essex, et le rôle important que joue certaine bague dans la pièce. Ici encore, il y eut une bague ; et celui-là, sans nul doute, en saurait plus long que vous et moi sur l’anecdote, qui aurait pu suivre les mouvements du mystérieux talisman et connaîtrait la main vers laquelle il s’en retourna sitôt après la mort de Mérimée.

Je ne précise aucune conjecture, et prétends ne pas risquer le moindre jugement téméraire, mais je serais bien étonné si la personne qu’on prend généralement pour l’Inconnue était la vraie.

Rien de plus indéchiffrable que ces sortes d’énigmes littéraires, et c’est justement là-dessus que la vanité humaine aime à spéculer. On n’est jamais fâchée d’être Elvire ou de se voir attribuer le mérite d’un livre imprimé sans nom d’auteur, et qui fait un certain bruit. En pareil cas, vous pouvez adresser vos compliments à la femme la plus honnête et la plus modeste : elle commencera par nier coquettement ; insistez, elle minaudera de l’éventail et sourira d’un sourire qui, s’il ne dit point oui, ne dit pas non !

Mentir par réticence n’est point mentir. On se souvient qu’il y a quelques années, nombre de belles dames se laissèrent, du cœur le plus léger, renommer comme les auteurs d’un joli roman alors fort en vogue.

Un soir, à table :

  •  — Vous ne savez pas, nous dit la maîtresse de la maison, à côté de qui je vous ai placé ?

Et, sans nous laisser le temps de formuler un mot banal de flatterie à l’adresse de notre voisine, elle ajouta :

  •  — Vous êtes à côté de l’auteur du Péché de Madeleine.

Ici, la scène devenait palpitante d’émotion, Le roman ayant paru dans la Revue des Deux Mondes, notre voisine pouvait supposer que nous étions au fait ; d’autre part, elle n’en voulait point démordre ; toujours est-il que son assurance ne se démentit pas une seconde, et que, nous voyant l’air tout étonné de ce qu’on nous racontait, elle éclata, de rire, en s’écriant :

  •  — Comment, vous, monsieur, vous voudriez nous faire croire que vous ne connaissiez pas déjà l’auteur du Péché de Madeleine ?

C’était s’en tirer en personne d’esprit et surtout de beaucoup d’aplomb. Depuis, le véritable auteur du Péché de Madeleine s’est nommé. Eh bien, le croirait-on ? en dépit de ses revendications réitérées, de sa signature mise en tête du volume, un certain doute plane encore sur le sujet, et trois ou quatre belles dames continuent à se disputer dans l’esprit du public la propriété de ce charmant livre, dont madame Caro finira elle-même par se demander si véritablement elle n’a pas rêvé d’être l’auteur.

Le public, pour si malin qu’on le renomme, le bon public ne sait jamais que ce qu’on veut qu’il sache, et quiconque voudra le duper le dupera.

A ce jeu de l’anonyme et du pseudonyme, Mérimée était passé maître. Comment oublier cette idée qu’il eut, en 1825, d’aller découvrir le théâtre de Clara Gazul, comédienne espagnole ?

Et cette autre idée qui le prit, en 1827, de publier le fameux volume intitulé : Guzla, ou Choix de poésies illyriques, recueillies dans la Dalmatie, la Bosnie et la Croatie ?

Tout cela n’était que pure et simple mystification à l’adresse des classiques du temps, lesquels naturellement y furent pris et gobèrent sous couleur de traduction (traduction magistrale, le mot y est) des choses qu’ils eussent aussitôt conspuées leur venant d’un jeune écrivain1.

Loeve-Veimars, un des plus brillants esprits de cette période, usa aussi beaucoup de ce moyen, et c’est pourquoi sans doute sa mémoire s’est effacée si vite. On se déguise, on se dérobe si bien, si bien, qu’à la fin, nul ne nous retrouve.

Mais Loeve-Veimars, ainsi que Mérimée, ne venait lui-même qu’en seconde ligne ; le prestidigitateur par excellence en cet exercice était Beyle, un génie, celui-là, auquel un don manquait pourtant, le don du style. Or, Mérimée, lui, savait écrire, et doit à ce rare talent d’avoir conservé l’avantage sur son maître, disons mieux, sur le maître.

Chercher à dénombrer les divers pseudonymes consommés par l’auteur de la Chartreuse de Parme, autant vaudrait essayer de remplir le tonneau des Danaïdes. Nous en avons dressé plusieurs listes (toutes incomplètes) à notre usage, et si bien à notre usage, que ce nom même de Lagenevais, dont on nous a souvent demandé l’origine, vient de là.

Les dénicheurs de supercheries littéraires et faiseurs de lexiques ont beau s’évertuer, ils ne découvrent que ce qui, de soi-même, s’est mis à découvert.

Et d’ailleurs, une Inconnue, si épais que soit le triple voile noué sous son menton, a toujours plus ou moins l’arrière-pensée d’être devinée.

  •  — Voici un paquet de lettres. Elles sont de Mérimée, et je voudrais les publier.
  •  — Rien de plus facile, madame : vous n’avez qu’à choisir l’éditeur.
  •  — Mais, monsieur, me répondez-vous que personne au monde ne saura jamais à qui ces lettres furent adressées ?
  •  — Je vous réponds au contraire, madame, que tout le monde le saura.

Ici, un léger tressaillement d’effroi presque aussitôt réprimé.

  •  — Comment, monsieur ?
  •  — Oui, madame, parce que c’est vous qui le direz.
  •  — Moi ? Quelle plaisanterie !
  •  — Mais n’ayez crainte : en même temps que vous direz, ou, si vous aimez mieux, que vous laisserez involontairement se trahir le secret, d’autres l’éventeront à leur profit, qui, pendant que votre entourage vous félicitera, recevront non moins complaisamment les allusions directes ou indirectes ; et de ce mélange de vérité et de mensonge naîtra bientôt dans le public une certaine confusion toujours favorable au succès en pareil cas.
  •  — Quoi ! vous supposeriez que d’autres pourraient s’attribuer... ?
  •  — Dame ! cela s’est vu.
  •  — Il serait si facile de les convaincre d’imposture.
  •  — Oui, certes, en vous nommant ; mais alors vous ne seriez plus l’Inconnue ; et, vous savez, dans ces sortes de publications, rien ne réussit comme le mystère. Donc, madame, serrez bien les plis de votre voile ; moi-même, je dois ignorer qui vous êtes ! Vous m’apportez un paquet de lettres de Mérimée, je les livre à M. Michel Lévy, mon éditeur, qui les imprime, je revois les épreuves, j’écris quatre mots de préface, et là se bornent nos rapports.
*
**

Ceux qui prétendent que la galanterie est le mensonge de l’amour n’ont peut-être pas tort ; j’estime pourtant qu’il serait plus juste de dire qu’elle en est l’esprit. A ce compte, Mérimée pouvait être galant tout à son aise et ce fut là, du moins, une fantaisie dont il ne se priva guère.

Si vous voulez connaître l’homme, ouvrez la Chronique du temps de Charles IX, à ce chapitre qui devait fournir à Meyerbeer la situation de son fameux duo du quatrième acte des Huguenots :

« Si je pouvais sauver ton âme, tous mes péchés me seront remis, tous ceux que nous avons commis ensemble, tous ceux que nous pourrions commettre, tout cela nous sera remis. Que dis-je ! nos péchés auront été l’instrument de notre salut. » En parlant ainsi, elle le serrait dans ses bras de toute sa force, et la véhémence de l’enthousiasme qui l’animait en parlant avait, dans sa situation, quelque chose de si comique, que Mergy eut besoin de se contraindre pour ne pas éclater de rire.

Beyle avait posé là-dessus les grands principes, et ce Mergy chargé de nous initier’ aux idées de Mérimée en matière de sentiment, n’est qu’un plagiaire de ce Julien Sorel qui, dans le Rouge et le Noir, décide, montre en main, l’heure à laquelle il se passera son caprice avec madame Rénal ou mademoiselle de la Mole, qu’il traite ensuite comme des filles après s’en être amusé.

Une fois sur cette pente de l’ironie, il n’y a plus de raison pour qu’on s’arrête, on ira jusqu’à l’hermaphrodite, jusqu’à ce monstrueux roman d’Henri Delatouche, intitulé Fragoletta. Le frère aime Camille, la sœur aime Philippe, et Camille et Philippe ne forment qu’une seule et même personne.

Évidemment, la chose est d’une gaieté folle et, cette fois, on peut éclater de rire sans se contraindre.

Par bonheur, Dieu a voulu que la nature humaine fût pleine d’inconséquences.

Le cœur vient alors qui corrige l’esprit, et, du cœur, Mérimée en avait plus qu’il ne voulait le laisser voir. Son naturel vaut mieux que ses principes. Sous l’athée, et le libertin, l’artiste se dérobe sans doute, mais point assez pour ne pas reparaître et s’émouvoir au bon moment.

Une très-grande dame, qui se rattachait par son âge et ses goûts à la tradition de la marquise du Deffand, nous disait un jour :

  •  — L’amour est une maladie de l’épigastre.

Le disciple de Beyle n’a point d’autre opinion ; il observe les symptômes, suit la crise ; mais bientôt sa tête se monte, la passion qu’il étudie s’empare de lui : adieu la clinique et la pathologie, le poëte finira par avoir raison du praticien matérialiste !

Tel était l’écrivain, tel était l’homme : le meilleur des fils, l’ami le plus sûr et le plus serviable. Courageux, discret, sachant payer de sa personne, en un mot un de ces ironistes qui sont capables de toutes les compassions et de toutes les aumônes, pourvu que la religion n’intervienne pas et qu’on les laisse faire « au nom de l’humanité ».

Il avait la gauloiserie innée, et, sans la rare culture de son esprit, ce penchant-là eût tourné au cynisme. Je n’oserais même affirmer qu’il n’y ait point tourné quelquefois, car rien ne serait alors plus facile que de me démentir en m’opposant une certaine correspondance on ne peut plus intime, conservée à la bibliothèque d’Avignon, et qui, vraisemblablement, ne sera jamais publiée.

Qui souhaite se gaudir, se solatier et s’esbattre en compagnie du Mérimée rabelaisien, n’a guère qu’à aller le chercher là. Ces lettres, fort nombreuses, furent adressées pendant une suite d’années à M. Réquien, que l’auteur du Vase étrusque avait rencontré sur son chemin dans les promenades archéologiques qu’il faisait en province comme inspecteur des monuments de l’État. Ce n’était assurément pas le premier venu que M. Réquien, et Mérimée ne mit pas longtemps à s’en apercevoir.