Lettres algériennes. Première partie. (Janvier 1870)

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Impr. de Barlatier-Foissat (Marseille). 1870. Algérie (1830-1962). France -- Colonies. In-8 °. Pièce.
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Publié le : samedi 1 janvier 1870
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PREMIÈRE PARTIE.
MARSEILLE.
TYP. ET LITH. BARLATIER-FEISSAT PERE ET FILS,
RUE VENTURE , 19.
1870.
De province do Constantine,
Janvier 1870.
I
Vous me demandez monsieur, de vous fournir mon opinion
sur les personne et les choses du pays que j'habite depuis vingt-
cinq ans.
Y avez-vous hien songé?
Quelle importance peuvent avoir les idées d'un homme
comme moi, qui, relégué à la campagne, s'isolant aussi com-
plètement que possible, n'a d'autre but que de conquérir par
le travail une heureuse tranquillité.
Si vous l'exigez cependant, j'essaierai de vous indiquer mes
impressions sous la seule condition que, sans tenir compte d'un
style défectueux, vous ne chercherez dans les pages qui vont
suivre que l'expression de mon désir de vous être agréable et
la preuve de mon indépendance.
La province de Constantine est celle que je connais bien.
C'est sans contredit la partie la mieux dotée de nos possessions
algériennes ; c'est à mon avis le berceau de la colonisation qui,
née en 1830, est encore à l'état d'enfance
Nous venons de traverser une crise qui défie toute des-
cription. Tous les fléaux déchaînés, épouvantables, présents
d'Epimethée, ont-fondu sur nous
L'espérance nous reste-t-elle ?
L'année dernière, le moment était critique, nous attendions
des mesures qui devaient définitivement fixer notre sort. .
La nécessité de cloturer une session législative grosse de
promesses, lourde se tous genres, n'a permis que
d'effleurer la question.
— 2 —
Les préoccupations que faisaient naître les élections n'ont
par laissé à nos législateurs assez de calme et d'indépendance
pour traiter à fond une matière bien digne d'intérêt assuré-
ment, puisque non-seulement le sort de ceux qui habitent
l'Algérie s'y rattache, mais encore parce que la France peut
un jour utiliser les ressources que nous lui offrons et que, par
lassitude, elle semble repousser aujourd'hui.
Il faut bien, quoiqu'il m'en coûte, faire un triste aveu : la
plupart de ceux qui sont venus se fixer en Algérie sont mus
par des considérations d'égoïsme, d'ambition,de susceptibilité;
l'amour du bien est d'une mince considération pour ceux qui
agissent; à de rares exceptions près, le mobile de chacun est
le désir de s'enrichir, d'obtenir des distinctions, de réaliser au
profit de la personne à l'exclusion de l'intérêt général le plus
grand bénéfice possible.
Il en est beaucoup parmi nous qui, ne comprenant pas que
dans l'intérêt de l'Algérieon doit faire taire toutes les passions
de la politique métropolitaine, cherchent à se mètre en relief.
Ceux-là nous font grand tort ; ils retardent le progrès en ins-
pirant au gouvernement une certaine défiance contre un pays
qui semble devoir apporter un appoint considérable à l'oppo-
sition.
A mon avis, Algériens, nous ne devrions nous occuper que de
questions algériennes; nous devrions, sans acception d'opinion,
nous unir, et dans un cri suprême, demander pour le pays
ou sont nés nos enfants, où ils mourront peut-être, la vitalité
qui lui manque; pour la colonisation, l'essor qui lui est né-
cessaire ; pour ceux qui seraient tentés de suivre notre exem-
ple, les garanties qui inspirent cette confiance sans laquelle
on ne fait rien de beau, rien de bien, rien de durable. L'Al-
gérie ne prospérera, ne cessera d'être une charge, une honte,
ne deviendra une source de richesses et d'honneur pour la
France que sous la condition d'être soumise au droit commun.
Voilà le grand mot prononcé : tant pis pour ceux que froisse
l'idée qu'il exprime.
Les adversaires de mon opinion ne manqueront pas de
s'écrier : L'application du droit commun est impossible en Al-
gérie ! Comment peut-on soumettre à la même loi, aux mêmes
règles deux peuples si éloignés l'un de l'autre par les moeurs,
les coutumes, le caractère ? Il fut un temps où je tenais ce lan-
gage : l'expérience m'est venue, et je n'hésite point à déclarer
— 3 —
que le salut des colons, la régénération de la race arabe ne se
produiront que par une soumission immédiate au droit com-
mun, par l'assimilation qui amènera forcément la fusion.
Qu'est-ce donc que le droit commun? N'est-ce pas la loi du
pays ! Si l'Algérie n'est pas une colonie, si c'est la France, les
lois de la métropole qui sont pour nous la plus haute expression
du principe de la justice uni au dogme de la morale, doivent
être appliquées aux indigènes ; on aura infiniment moins de
peine qu'on ne le suppose. Pourquoi le dissimuler ? les Arabes
nous tiennent en souverain mépris! Nos tâtonnements, le
nombre considérable de tentatives infructueuses leur ont
donné la plus triste opinion de notre caractère.
Ce que nous appelons bonté, bienveillancee, ils l'appellent
faiblesse.... Ils n'admettent pas qu'ayant pour nous la force,
l'autorité, nous n'en usions pas.
Nos hésitations, les discussions qui révèlent la lassitude ou
l'indifférence de ceux qui nous administrent, sont pour eux
des fautes qu'ils classent et qu'ils utiliseront un jour.
Nous n'avons qu'une planche de salut: la colonisation, mais
une colonisation sérieuse, habilement dirigée, efficacement
protégée. La colonisation est l'action de peupler et d'exploiter
les richesses du sol. Tant que l'Algérie restera inhabitée et in-
culte, il n'y aura aucun profit pour la France.
Avec nos habitudes, nous avons apporté la misère aux Ara-
bes. Rendons-leur la richesse en leur apprenant à travailler,
en les façonnant à nos coutumes, en les civilisant.
Laissez-moi vous citer les remarquables paroles d'un émi-
nent publiciste qui, par son dévouement et ses ardentes con-
victions, a conquis la reconnaissance des Algériens, dont il a
toujours servi la cause.
« Pendant que sur certains points les populations s'entassent,
a écrit M. Jules Duval, et que le paupérisme y étale ses dou-
leurs, mères des révolutions, sur d'autres points la nature aban-
donnée à elle-même se corrompt par les marécages, par les li-
mons accumulés à l'embouchure des fleuves et de ses sources
lèpres hideuses du sol portant d'épouvantables fléaux : le cho-
léra, la fièvre jaune, la peste, la famine, le typhus qui vont
ravager les pays les plus lointains, les plus salubres.
« Ailleurs la nature se laisse envahir par des dartres de sa-
bles arides, foyers de vents brûlants et de nuages d'insectes dé-
vastateurs.
« La palme du dévouement fraternel le plus intelligent,
appartient dans l'histoire aux peuples qui ont embrassé avec
le plus d'ardeur leur mission colonisatrice.
« La colonisation, en mûrissant,, en formant les caractères,
apprend aux hommes à se gouverner eux-mêmes ; tôt ou tard,
elle les émancipe des vieux gouvernements tyranniques...
Mais il ne faut pas que les métropoles, inspirées par une étroite
cupidité, cherchent à exploiter les colonies en leur imposant
des conditions qui leur rendent la propriété trop difficile.
« Il faut que, prenant pour modèle du sentiment colonisa-
teur l'exemple de l'antiquité, dont les populations, importaient
avec elle, les dieux, les lois, les moeurs, les arts, la langue, la
civilisation en un mot de la mère patrie, nous l'imposions aux
indigènes vaincus !
« La terre appartient au genre humain, et quelques tribus'
éparses de sauvages et de barbares ne peuvent prétendre à la
jouissance exclusive des territoires qu'elles ne savent pas
mettre en valeur.
« Il n'y a de possession légitime que par le peuplement sé-
rieux et le travail productif... Toutefois les races arriérées on
inférieures n'en sont pas moins marquées du sceau de l'hu-
manité, et comme tous les faibles, elles ont droit à la sym-
pathie, à la protection, à l'éducation par les forts. »
La France a eu, il est vrai, le mérite d'avoir inauguré en
Algérie ces sentiments nouveaux, mais si elle ne veut pas se
déshonorer pour longtemps, qu'elle se hâte d'apporter un re-
mède énergique à cet état de choses:qui engendre le crime,
fait naître le découragement et donne aux peuples la preuve
de notre légèreté et de notre faiblesse.
Nous en sommes arrivés à ce point que si la France abandon-
nait l'Algérie, l'état social des Arabes serait pire qu'il n'était
avant la conquête.
De nous, ils ont pris les vices, ils n'ont pas su acquérir une
vertu.
Soyons hommes, soyons forts pour guider ce peuple enfant ;
qu'il se soumette !
Je vous l'ai dit en commençant, je le dis en finissant, le seul
moyen qui nous reste est l'asamilation complète, la soumis-
sion de l'Algérie au droit commun;
Quoiqu'on en dise, tout dans ce malheureux pays est excep-
tion ! Afin de donner le change, on nous a couverts d'étiquettes
trompheuses.
Pour guérir nos plaies, nous devons les mettre à jour. Si
vous m'encouragez, je ne faillirai pas à la tâche que je m'im-
pose.
II
L'assimilation complète à la France, voilà le remède sou-
verain qui doit guérir l'Algérie du mal qui la ronge.
Depuis trente-neuf ans nous occupons le pays. Quelques
efforts individuels se sont manifestés, mais les efforts, d'en-
semble ont complètement fait défaut. L'Algérie n'est pas encore
une colonie française; c'est un immense caravansérail où se
réunissent les déclassés de toute l'Europe. A qui la faute?
Les immigrants arrivent pleins de force, de zèle, de bonne
volonté. Petit à petit, le découragement s'empare des plus
vaillants.
Les travailleurs deviennent des débitants, et, au lieu de
producteurs, nous avons des consommateurs.
Depuis quinze ans à peine, l'émigration s'est dessinée vers
le Sud de l'Amérique ; la province de Buenos-Ayres compte
aujourd'hui 85,000 Français environ. A peu-près durant la
même période, la colonie de Queensland, en Australie, at-
teignait une population de 90,000 Anglais.
Il y a donc une proportion équivalente entre les facultés
colonisatrices des Français et des Anglais,; lorsque les condi-
tions législatives du pays où ils vont s'établir sont telles, que
les droit de chacun n'y sont pas violés et compromis par une
réglementation en désaccord avec les obligations, du travail et
les aspirations des travailleurs (1).
Ce qui peut faire affluer dans un pays la population néces-
saire à sa prospérité, c'est la certitude de trouver dans ce pays
la garantie absolue de la personne et de la propriété
L'Algérie nous offre-t-elle ces garanties ?
Il y a deux ans, le baron Jérôme David, cherchant à réfuter
les raisons que M. Jules Favre produisait à l'appui des amen-
(1) Mehut (Liberté coloniale),"

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