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Lettres d'un intercepté

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Certes, rien de plus beau que l’enthousiasme patriotique et guerrier. Si notre pauvre France compte en ce moment six ou sept millions de chauvins, tant mieux ! C’est préférable aux millions plébiscitaires ; mais la critique ne perd jamais ses droits, pourvu qu’elle ne dépasse pas ses devoirs. Des invités de Compiègne, des familiers du Palais-Royal ont ouvert bravement le feu en attaquant les dieux et les demi-dieux de l’Olympe officiel. Nous qui sommes constamment restés à l’écart, loin des grandeurs et des flatteries de ce monde, nous serons plus respectueux et plus humbles.

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À propos de Collection XIX

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Armand de Pontmartin

Lettres d'un intercepté

I

LA GUERRE ET LA CRITIQUE

Certes, rien de plus beau que l’enthousiasme patriotique et guerrier. Si notre pauvre France compte en ce moment six ou sept millions de chauvins, tant mieux ! C’est préférable aux millions plébiscitaires ; mais la critique ne perd jamais ses droits, pourvu qu’elle ne dépasse pas ses devoirs. Des invités de Compiègne, des familiers du Palais-Royal ont ouvert bravement le feu en attaquant les dieux et les demi-dieux de l’Olympe officiel. Nous qui sommes constamment restés à l’écart, loin des grandeurs et des flatteries de ce monde, nous serons plus respectueux et plus humbles. Selon nous, si la fortune a paru d’abord infidèle à nos armes, la faute n’en est ni au chef suprême, ni au major-général, ni au Grouchy de 1870, ni au précepteur dans l’embarras. Le vrai coupable, ou, pour parler plus exactement, le véritable jettatore, c’est Rouget de l’Isle ; c’est l’hymne néfaste, trop connu sous le nom de Marseillaise.

Ce n’est jamais impunément qu’un grand peuple s’inflige à lui-même d’impardonnables démentis. Quoi ! vous nous dites, — et je vous approuve, — qu’en face de ce péril imminent il n’y a plus de partis, plus de castes, plus d’opinions, plus de dissidences, plus de passé, plus de présent, mais un immense battement de cœur vibrant à l’unisson dans des milliers de poitrines ; et, pour interpréter ce sentiment sublime, vous ne trouvez rien de mieux qu’un air et des paroles que bon nombre de vos défenseurs ne sauraient entendre sans songer aussitôt à des scènes de scélératesse et d’horreur ! Vous admirez au premier rang des héros, des martyrs de cette formidable guerre, les Mac-Mahon, les Vogüé, les Gramont, les d’Espeuilles, les Septeuil, les Bernis, les Sabran, les Dampierre, les Chevreuse, les la Tour-Maubourg ; vous voyez accourir de tous les points de la France de jeunes gentilshommes qui ne demandent qu’à s’enrôler, à se battre et à mourir ; et quel accompagnement donnez-vous à cette marche guerrière ? L’écho sinistre d’une époque abhorrée, où chaque refrain de cette Marseillaise servait à exciter le zèle des bourreaux et alternait avec le couperet de la guillotine ! le cantique de l’échafaud, hurlé par les Tricoteuses tandis que l’on égorgeait les grands-pères et les aïeules de ceux qui se font tuer aujourd’hui pour vous !

Républicaine, la Marseillaise rappelle des souvenirs effroyables. Bonapartiste, elle n’a pas de sens ; elle fait l’effet d’un vieux linge démarqué. Je ne sais pas, je ne veux pas savoir quelle fut au fond la pensée ou l’arrière-pensée de Rouget de l’Isle. Mais en pareil cas, ce n’est pas l’intention que l’on juge, c’est le fait. Pour quatre-vingt-dix-neuf personnes sur cent, la Marseillaise signifie retour à toutes les violences démagogiques, à toutes les passions révolutionnaires, aux plus sanglantes images de l’anarchie et de la Terreur. Hier encore, tandis que les patriotes ou les dilettantes parisiens, bien installés dans leur fauteuil d’orchestre, applaudissaient Faure ou Mme Marie Sass, nos bons villageois, ravis de voir la Marseillaise réconciliée avec les gendarmes et la police, la beuglaient sous les fenêtres du château et du presbytère : c’est si bon, en attendant mieux, de contrarier le propriétaire et de taquiner le curé ! Habent sua fata. Vous ne changerez pas la prédestination fatale de cet hymne souillé, non pas seulement d’un sang impur, mais du plus noble sang qui ait jamais appelé sur un peuple coupable l’expiation et le châtiment. Vous le légaliserez peut-être ; je vous défie de le laver. Au-dessous de votre estampille, je retrouve la tache indélébile des mains de lady Macbeth. Il fait songer à Fouquier-Tinville et à Robespierre bien plutôt qu’à. Dumouriez ou à Kléber. Il est du moins une arme à deux tranchants, et le mieux affilé, le plus empoisonné des deux n’est pas celui qu’il dirige contre Pitt et Cobourg. Ces vils despotes, ces tyrans,, ces traîtres, ces perfides, ces complices, dont le musicien-poëte fait une consommation si prodigieuse, ce sont bien moins l’empereur d’Autriche, le roi de Prusse et l’impératrice de Russie, que les Français fidèles à cette royauté de Louis XVI, qui seule aurait pu fonder la liberté véritable et conjurer d’horribles calamités.

Mais, au lieu de politique et d’histoire, voulez-vous que nous fassions de la littérature ? au lieu d’évoquer les fils des Croisés, voulez-vous que nous raisonnions en fils de Voltaire ? Alors je vous dirai : N’avez-vous pas honte, dans le siècle de Lamartine, de Musset et de Victor Hugo, d’éterniser la. vogue de cette poésie grotesque, bourrée de tous les défauts les plus antipathiques à l’esprit français ? Je ne connaissais de la Marseillaise que le refrain, cet insupportable sang impur abreuvant des sillons qui aimeraient mieux, hélas ! un autre arrosage ; mais, grand Dieu ! depuis qu’on a publié en entier les six strophes de ce chef-d’œuvre, quelles découvertes intéressantes pour la prosodie, le bon sens et la grammaire ! Jusqu’ici le poëme de Guillaume Tell, par MM. de Jouy et Hippolyte Bis, nous avait paru le nec plus ultra du genre. Erreur ! c’est du Polyeucte et du Nicomècle en comparaison des six strophes de Rouget de l’Isle. Jamais on ne vit pareil assemblage d’emphase, de vulgarité, de niaiserie, d’incorrection, de platitude. Il y a là de quoi enguignonner pour vingt, ans un pays aussi spirituel et aussi lettré que le nôtre. De grâce, si l’air vous semble entraînant, si vous le croyez consacré par l’habitude et la routine, pourquoi ne demandez-vous pas à un de vos jeunes poëtes d’y adapter d’autres paroles, simples, émouvantes, sincèrement patriotiques, uniquement dirigées contre les Prussiens, pures de tout antécédent et de tout solécisme ?

Singulier contraste ! rapprochement bizarre ! Il est difficile de ne pas découvrir, — même en évitant de les chercher, — de tristes analogies entre les souvenirs de 1814 et les désastres qui nous ont foudroyés. Assurément, en février et mars 1814, c’était bien contre les potentats, les despotes, les autocrates du Nord, qu’il s’agissait de surexciter l’esprit public, sans compter la défroque de l’ancien régime que ces tyrans semblaient rapporter dans leurs bagages. Eh bien ! voulez-vous savoir quelle fut la Marseillaise de ce temps-là, l’œuvre de circonstance chargée d’offrir au patriotisme d’alors ce que nous donne aujourd’hui l’alliance de la Marseillaise et de la Muette ? Ce fut un opéra intitulé : l’Oriflamme ; l’Oriflamme ! c’est-à-dire un épisode chevaleresque et monarchique, une date de l’antique royauté française, jetée à travers cette lutte suprême de l’Empire démocratique contre l’Europe coalisée !

 

Je lis dans le Journal de l’Empire du 2 février 1814 :

« De longtemps on n’avait eu l’exemple d’un succès pareil à celui qu’a obtenu ce soir l’opéra l’Oriflamme. L’affluence était telle qu’on regrette que nos théàtres ne soient pas aussi spacieux que ceux des anciens, où une ville entière assistait aux solennités nationales et venait s’y pénétrer d’un même sentiment. Toutes les applications ont été saisies avec transport ; on a couvert d’applaudissements et fait répéter un air délicieux chanté par Lays, et même un vers du récitatif :

La victoire est promise aux guerriers de la France.

Il nous serait difficile d’exprimer à quel point l’enthousiasme s’est manifesté lorsque le guerrier portant l’oriflamme chante le refrain de trois strophes qui deviendront populaires :

Charles Martel fait briller l’oriflamme ;
Il nous suffit pour conjurer le sort :
Frémis, frémis, orgueilleux Abdérame ;
Il est parti, c’est l’arrêt de ta mort !

Il semblait, ajoute le journaliste, que tout Paris savait déjà l’éclatante victoire que chacun augurait et qui vient d’être remportée par Sa Majesté l’Empereur, etc., etc. » (Il s’agit de la bataille de Brienne.)

Cette dernière phrase m’amène à vous rappeler que, pendant cette campagne de 1814, dont vous connaissez le dénoûment, les bulletins de victoire se succédaient avec autant de rapidité que d’éclat. A chaque instant, les Parisiens étaient réveillés et rassurés par le canon des Invalides. Ce qu’il y a de curieux, c’est que ces bulletins, peut-être excessifs, étaient à peu près véridiques ; ils exagéraient, mais ne mentaient pas. « L’armée ennemie, remarquait assez maladroitement, l’autre jour, un écrivain officiel, perdit, dans les quatre combats de Champ-Aubert, Montmirail, Château-Thierry et Vauchamps, trente-deux mille hommes tués, blessés ou prisonniers, et soixante pièces de canon. » Partout où Napoléon se portait de sa personne, la victoire, comme on disait alors, revenait docilement se ranger sous ses aigles. Ses plus inflexibles détracteurs rendent justice aux merveilles stratégiques de sa campagne de France. Si ce n’est pas une excuse, c’est une circonstance atténuante. Quand on a le goût des batailles, il faut au moins en avoir le génie.

Dans, un moment où les chefs-d’œuvre les plus exquis de la littérature ne réussiraient pas à fixer notre attention, rien de plus attachant, de plus. émouvant, de plus irrésistible que cette collection de vieux journaux où l’on peut suivre, heure par heure, les alternatives de confiance et d’angoisse, d’espérance et de frayeur, d’enthousiasme et d’abattement qui signalèrent cette crise terrible, si fertile en présages et en leçons. L’armée est héroïque, l’effort prodigieux, le chef sublime ; les traits individuels de dévouement et de patriotisme surabondent. On ne craint plus rien, on est sûr du succès final et du triomphe : « Le grand mouvement national s’exécute de toutes parts ; la France se couvre de soldats et se hérisse de fer. On ne peut concevoir d’où viennent toutes les troupes que nous voyons. Il semble qu’Antée ait frappé la terre, et qu’il en sorte d’innombrables légions, etc., etc. »

Vous tournez quelques feuillets, et, à la date du 1er avril, vous lisez avec une émotion poignante que cinquante-six ans n’ont pas émoussée :

« Les armées alliées ont fait leur entrée dans la capitale par la rue du Faubourg-Saint-Martin... Sur toute la distance que ces armées ont franchie, les acclamations se sont fait entendre de toutes parts ; mais l’enthousiasme était porté à son comble, aussitôt que les regards pouvaient se fixer sur LL. MM. l’empereur Alexandre et le ROI DE PRUSSE. Des cris d’allégresse s’élevaient dans les airs ; on se précipitait aux pieds de la personne auguste de S.M. l’empereur de Russie ; on pressait ses mains, ses genoux, ses habits, on arrêtait son cheval... » — Assez ! assez ! n’est-ce pas ?

Hâtons-nous de le dire, et de le dire bien haut : rien de pareil ne serait possible aujourd’hui. Après l’incendie de Moscou, la retraite de Russie, la Bérésina, Leipsig, les stériles victoires de 1813 et de 1814, la France épuisée, haletante, agonisante, ressemblait à ces malades qui accueilleraient avec un pâle sourire leur ennemi mortel, pourvu qu’il leur apportât un bouillon et une aile de volaille. Nous n’avons pas encore souffert la dixième partie de ce que souffrirent les contemporains de Sacken, de Wellington et de Blücher ; et voilà, pour le dire en passant, ce qui a rendu plus inexplicables et plus effrayantes ces levées en masse, ces mesures radicales, terreur des mères, fléaux de l’agriculture, temps d’arrêt de toute industrie et de tout travail, douloureuses réminiscences de ces impôts de sang, qui achevèrent, en 1814, d’épouvanter et d’exaspérer les populations. Mais, s’il n’est pas permis de comparer ce qui n’est point comparable, il n’est pas interdit de profiter des enseignements, des expériences et des exemples.

La première condition pour qu’un élan national soit unanime et décisif, pour qu’un mouvement populaire soit invincible et fécond, c’est qu’il y ait entre le gouvernement et la nation une communauté parfaite de sentiments, d’intérêts et d’idées ; c’est que le gouvernement inspire au pays une affection et une confiance sans bornes. En mars 1814, cette condition n’existait plus ; existe-t-elle en août 1870 ? La question est trop délicate. Au lieu d’appuyer sur ce terrain glissant, où les patriotes de Saverne1 peuvent seuls manœuvrer à l’aise, j’aime mieux finir par quelques anecdotes inoffensives, qui ne m’écarteront pas de mon sujet.

Après 1830, Adolphe Nourrit compromit la limpidité de sa voix de ténor à force de chanter la Marseillaise. — Prenez garde, mon cher Nourrit, lui dit le noble duc de Fitz James, la Marseillaise ne vous portera pas bonheur. — Et l’on sait, en effet, quelle fut, peu d’années plus tard, la fin tragique de l’illustre artiste.

Vers 1840, la pacifique monarchie de Juillet crut devoir répondre à je ne sais quelle velléité patriotique et martiale, provoquée soit par l’épisode Pritchard, soit par le retour des cendres de Napoléon. Elle autorisa, elle démusela la Marseillaise. — Prenez garde, sire ! dit le comte Molé : la Marseillaise ne vous portera pas bonheur. — Huit ans après, Louis-Philippe perdait une partie imperdable, avec tous les atouts dans la main.

En 1848, Rachel, dans tout l’éclat de sa jeunesse et de son talent, voulut flatter les passions populaires, dont elle n’avait pas besoin. Elle se mit à chanter ou plutôt à déclamer la Marseillaise, dans un entr’acte des Horaces ou d’Andromaque. Aussitôt nous lui dîmes tous, dilettantes ou critiques, avec une touchante unanimité : « Prenez garde, Melpomène ! la Marseillaise ne vous portera pas bonheur ! » — Dès ce moment, elle perdit l’exquise mesure, l’art infini des nuances, l’incroyable justesse de ton, qui avaient fait son succès. Bientôt le caprice du public lui suscitait une rivale ; Rachel, aigrie, exacerbée, malade, frappée au cœur, allait- mourir au Cannet ; et il suffit d’avoir visité la villa Sardou pour savoir ce qu’a dû être cette mort désespérante et désespérée !

Et moi aussi, dans cet article volontairement retardé de trois semaines, de peur de mêler une note dissonante et pessimiste à l’enthousiasme des premiers jours, je voulais dire, chapeau bas, à nos seigneurs et maîtres : « Prenez garde, la Marseillaise ne vous portera pas bonheur ! » — J’aurais été prophète ; je ne suis qu’historien, et, je l’espère bien, historien provisoire. Puissé-je être bientôt convaincu de mensonge par Trochu et Palikao, par Bazaine et Mac-Mahon !

D’autre part, un provincial spirituel (il y en a encore quelques-uns) me disait hier : « Voyez à quoi tient la destinée des empires ! S’il y avait eu, dans les urnes plébiscitaires, presque autant de non que de oui, cette guerre était impossible... » M. Émile Ollivier, avec cet aplomb qui lui a si mal réussi, s’est écrié du haut de la tribune : « Le plébiscite est la revanche de Sadowa ! » Non : le plébiscite a été le prologue de Wissembourg, de Wœrth et de Forbach, ou, pour parler la langue des joueurs, cette campagne de Prusse en France est le paroli, le banco du plébiscite.

  •  — Sire, répondait Michaud à Charles X qui lui reprochait son mutisme à la tribune, j’ai dit trois mots ; ils m’ont coûté trois mille francs : je ne suis pas assez riche pour continuer.

La France n’a dit qu’un monosyllabe, et il lui a coûté beaucoup plus cher2.

12 août 1870

II

APRÈS SEDAN

Des hommes qui n’avaient jamais été républicains peuvent-ils se croire victorieux le jour où la République est proclamée ? Je réponds hardiment oui, quand cette République remplace un gouvernement pourvu de tous les défauts ou plutôt de tous les vices qui peuvent abâtardir, énerver, corrompre et finalement détruire un grand pays.

Le régime qui vient de tomber avait trouvé le moyen de frelater les trois éléments dont se compose tout gouvernement applicable aux sociétés humaines : la force, l’autorité et la liberté.

La force, toujours odieuse, lorsqu’elle n’est pas nécessaire, devient à la fois détestable et méprisable quand elle n’est pas franche, quand ses déguisements et ses subterfuges font songer sans cesse à Guillot le sycophante, au loup devenu berger. Elle a besoin d’éblouir les imaginations pour dompter les volontés, et si on la voit recourir à la ruse, elle achève de démoraliser ceux qu’elle opprime ; elle leur demande de se laisser tromper, et de mettre leur conscience de moitié dans leur servitude. Quand Napoléon Buonaparte se réservait le droit de nommer lui-même les candidats au Corps législatif, la France savait, du moins, à quoi s’en tenir. Bon gré, mal gré, entre deux bulletins de victoires, elle s’en remettait au despote du soin de penser, d’agir, de vouloir et de choisir pour elle. Mais quand l’homme du 2 décembre nous envoyait par dépêche des chambellans ridicules dont nos paysans ne pouvaient pas même prononcer le nom, quand ces misérables courtisans du suffrage universel nous arrivaient brévetés, patentés, estampillés, et quand l’urne électorale se changeait, à leur profit, en un gobelet d’escamoteur, l’injure était plus sanglante, parce qu’elle partait de plus bas ; l’oppression était plus suffocante, parce qu’elle nous faisait complices de son mensonge.

L’autorité, l’autorité morale, bien différente de la force et mille fuis plus efficace pour la sécurité des peuples, est justement ce qui a le plus manqué au second Empire. C’est qu’elle ne se crée pas en un jour ou en une nuit, à l’aide d’un expédient, d’un attentat ou d’une aventure, au nom d’intérêts que l’on rassure un moment pour les trahir et les désespérer plus tard. Il lui faut des origines plus pures, des racines plus fortes, des principes plus solides, quelque chose comme un lien de famille entre celui qui gouverne et ceux qui obéissent. Elle ne va pas sans la certitude d’un droit acquis, d’un bon exemple, d’une tradition consacrée, d’une vertu originelle qui tempère le commandement en le plaçant au-dessus du contrôle. Hélas ! contemporains des révolutions et des coups d’État, nous ne connaissons plus que par ouï-dire cette autorité morale dont Royer-Collard, il y a trente-cinq ans, signalait déjà la désuétude comme une de nos calamités. Elle est morte, le jour où les Parisiens, préludant à. de nouveaux malheurs par de nouvelles fautes, ont banni les vrais bienfaiteurs de la France, les Bourbons de la branche aînée ; elle ne reviendrait qu’avec eux.

La liberté... ce mot sublime suffirait à condamner et à flétrir Louis Buonaparte, s’il n’avait mérité d’autres condamnations, d’autres flétrissures. Il avait essayé de l’étouffer dans ses brutales étreintes ; elle n’a pas voulu de ses décevantes caresses. Après l’avoir dépouillée, il lui demandait l’aumône ; la noble vierge a refusé de jeter sa dernière obole dans le casque du faux César. C’est le châtiment des organisations viciées par les débauches et les excès, que les aliments les plus sains, les remèdes les plus infaillibles se tournent contre elles en poisons. Il eût été profondément immoral que ce régime, né dans l’ombre, pût supporter le grand jour, que cette œuvre de violence et d’arbitraire pût s’acclimater à l’atmosphère libérale. L’Évangile l’a dit : on ne cueille pas des figues sur des ronces. Il y a des prédestinations fatales qui s’imposent jusque dans les efforts tardifs que l’on fait pour leur échapper. Entre le nom de Buonaparte et la liberté, le défaut d’attraction était tel que le mariage essayé in extremis n’a servi qu’à faire mieux éclater les antipathies. Je ne sais rien de plus pitoyable que ce ministère du 2 janvier, créé pour la paix et aboutissant à la guerre à travers d’agaçantes alternatives de concessions et de bon plaisir, de tentatives et d’avortements, de réformes et de routines, de commissions paralysées par les bureaux, de phrases sonores démenties par les faits, de contradictions permanentes entre la tribune qui disait : plus de candidatures officielles ! et les préfectures obstinées aux plus pures traditions du gouvernement personnel ; ministère de malheur, d’illusion, de mensonge et de mort, que le coup de revolver de l’infortuné Prévost-Paradol dénonçait d’avance aux mitrailleuses de Reichsoffen et de Forbach !

C’est pourquoi, si j’avais été — ce qu’à Dieu ne plaise ! — en situation de donner un conseil, j’aurais dit au second Empire : Ne forcez pas votre vocation et votre nature. Chargé de la peau du lion, n’y ajoutez pas les reliques d’Armodius et de Thrasybule : vous êtes assez grec sans cela ! Restez ce que votre nom, votre origine, vos instincts, vos œuvres, vous condamnent à être. Imitez les chevaliers des temps héroïques, auxquels vous ressemblez si peu : vivez et mourez dans votre armure ! L’absinthe prétorienne vous vaut mieux que le vin pur du citoyen. Mieux valent pour vous les affirmations insolentes de Rouher que les périodes mielleuses d’Émile Ollivier. L’un vous laisse les apparences ; l’autre vous fera perdre les réalités. La raison du plus fort est encore quelque choc quand elle s’imposa ; elle n’est plus rien quand elle se discute.

Aussi — et c’est là que je voulais en venir — remarquez ce trait caractéristique sur lequel nous devons d’autant plus insister que M. de Bismark parait être d’un avis contraire.

Louis Buonaparte a régné quatre ans de plus que son oncle (même en comptant le Consulat) ; neuf ans de plus que Louis XVIII ; treize ans de plus que Charles X ; quinze mois de plus que Louis-Philippe ; seize ans de plus que la seconde République. En outre, il a possédé, dans une proportion tout autre que les gouvernements antérieurs, la faculté de se faire des créatures à l’aide de prodigalités qui ne lui coûtaient rien et dont les additions définitives ne sont pas encore réglées : on ne connaît que les soustractions.

Eh bien ! après Fontainebleau, après Waterloo, après Sainte-Hélène, il y a eu, — hélas ! pour notre malheur ! — des bonapartistes que la société et le libéralisme d’alors n’ont pris que trop au sérieux. La chute de Charles X a laissé intacte, dans les âmes et dans les familles d’élite, une fidélité qui dure encore. Les orléanistes, après février, n’ont pas désespéré, et les hommes du 4 septembre me feraient taire, si je disais que les malheurs de la République de 1848 avaient découragé leurs convictions républicaines. Au contraire, trouvez-moi, quatre semaines après la capitulation de Sedan, un seul bonapartiste, c’est-à-dire, entendons-nous bien, un seul homme intelligent et sérieux, Français de cœur et d’esprit, conservant une espérance de restauration impériale : vous ne le découvrirez qu’à Charenton. Le procès est jugé ; la sentence est sans appel. L’irrévocable et l’irréparable ont mis cette fois les scellés sur toutes les portes des Tuileries. Ce n’est pas un état normal interrompu par un accident ; c’est un accident supprimé pour revenir à l’état normal. Ce n’est pas un arbre foudroyé, dont les racines restent encore vivaces dans les profondeurs de la terre ; c’est une branche pourrie qui se détache et se pulvérise.

Maintenant, que gagnent les peuples à accepter, à subir ou à choisir des gouvernements d’aventure sans cesse suspendus entre la nécessité de réussir toujours et la certitude de tomber au premier échec ? Ce sera le sujet d’une prochaine lettre.

29 septembre 1870.

III

SI PERGAMA !...

Les désastres qui nous accablent, les périls qui nous menacent, prouvent tout ce qu’ily a de fatal, pour les peuples, à accepter ces gouvernements d’aventure, qui n’ont et ne peuvent avoir qu’une raison d’être : le succès.

Restons dans le domaine des généralités. Évitons les noms propres, même celui qu’un récent anniversaire rapprochait encore de nos cœurs. Supposons seulement un souverain de race royale, appuyé sur la tradition et le droit, étroitement lié à la nation par une loyale réciprocité de devoirs, par cette longue série de souvenirs, d’orages, de prospérités, de malheurs, de victoires, de revers, qui fait de l’histoire d’une monarchie l’histoire d’un peuple et de dix siècles.

Ce roi sera-t-il impeccable ou invincible, à l’abri de ses propres passions ou des caprices de la fortune ? Assurément non : il pourra être poussé à une guerre malheureuse par la force des circonstances, par une erreur d’optique ou par ce qu’on est convenu d’appeler l’élan national.

La guerre débute mal. On a étourdiment calculé les préparatifs, les approvisionnements, les proportions numériques ; on perd, coup sur coup, trois batailles, que nous nommerons, si vous le voulez, Wissembourg, Forbach, et Reichsoffen.

Que fera le souverain ? La paix. Les hommes du métier lui diront que ces défaites sont irréparables ; que les illusions peuvent être encore plus funestes dans l’avenir que dans le passé ; que, dans une armée vaincue, le nombre des morts et des blessés ne signifie rien en comparaison du découragement, des sourdes colères, de l’indiscipline, du désordre matériel et moral des survivants ; qu’il en est d’une campagne mal commencée comme d’une partie mal engagée : ce n’est pas en la continuant avec rage, malgré des chances de plus en plus mauvaises, que l’on peut se rattraper ; c’est en se résignant aux conséquences. immédiates d’un échec et en se réservant pour une revanche qui se fait rarement attendre ; sans quoi, ce qui n’était d’abord qu’une perte peut devenir une ruine.

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