Lettres d'un vivant à un mort, réponse à M. Émile de Girardin

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E. Dentu (Paris). 1866. In-8° , III-303 p..
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Publié le : lundi 1 janvier 1866
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UN VIVANT A UN MORT.
ERNEST MERSON
LETTRES
D'UN VIVANT
A UN MORT
RÉPONSE
A M. EMILE DE GIRARDIN
PARIS
E. DENTU, LIBRAIRE-ÉDITEUR,
PALAIS-ROYAL. GALERIE D'ORLEANS
1 8 6 6 .
PRÉFACE.
Le titre de ce livre est bizarre et demande une expli-
cation que j'ai hâte de fournir.
M. Emile de Girardin, après être demeuré pendant
plusieurs mois étranger à la polémique courante, a repris
la plume le 1er janvier de cette année, pour publier dans
la Presse une suite d'articles affectant la forme épistolaire,
et portant cette estampille : Lettres d'un Mort.
Ces articles renfermaient des théories contraires aux
principes politiques que je professe , et j'ai essayé d'y
répondre dans mon journal, en m'adressant directement
II
à leur auteur, et en intitulant mon travail, par opposition
directe au titre 'adopté par mon éminent contradicteur :
Lettres d'un Vivant.
Chaque fois que M. Emile de Girardin écrivait, j'écri-
vais aussi ; chaque fois que le Mort ressuscitait dans la
Presse, le Vivant se manifestait aussitôt dans l'Union
Bretonne, rendant coup pour coup et luttant sur le
terrain même de l'adversaire. Sauf l'autorité du talent
et l'importance des journaux, c'était des deux parts le
même système et la même tactique ; c'est-à-dire M. de
Girardin développant successivement ses sophismes, et
moi m'efforçant. de les réfuter sans relâche.
De là les vingt-cinq Lettres que je réunis aujourd'hui
en volume, et dans lesquelles se trouvent abordées toutes
les questions, ou à peu près, qui divisent l'opinion, —
questions de principe gouvernemental, de doctrine, d'or-
ganisation, de législation, de liberté; questions de paix et
de guerre, de parlementarisme et de presse : questions
conservatrices et révolutionnaires, actuelles, ou passées,
ou futures; questions de république ou de monarchie:
questions dynastiques même. J'ai parlé un peu de tout.
III
mais à la façon des journalistes, ébauchant rapidement
chaque sujet de controverse, et n'en approfondissant
pour ainsi dire aucun, même quand j'avais le plus à coeur
d'en faire une étude sérieuse et méditée. Les loisirs des
hommes engagés dans les combats quotidiens de la presse
sont rares et courts ; jamais je ne l'ai plus éprouvé que
dans l'élaboration de ce travail; jamais non plus je n'en
ai conçu un plus vif regret. C'est l'une des grandes dis-
grâces de notre état, qu'on ne peut presque point s'y
recueillir à l'aise et. à son gré, forcé qu'on est d'obéir
aux nécessités d'un labeur implacable et permanent.
A mesure qu'elles ont paru dans l'Union Bretonne, ces
Lettres recevaient un bienveillant accueil. Je souhaite que
le public continue de leur être indulgent. J'y ai mis une
sincérité supérieure à tout soupçon, comme à toute cri-
tique. À défaut d'autre, c'est là peut-être un titre suffisant
à l'attention comme aux sympathies du lecteur.
E. M.
1er Juin 1860.
I.
4 Janvier 1866.
Monsieur et illustre confrère,
Tout mort que vous vous disiez, vous laites acte
de vivant, et les lecteurs de la Presse s'en réjouis-
sent. Après vous être condamné au silence, à la
suite d'une de ces inénarrables et poignantes douleurs
au milieu desquelles les plus forts sont sans courage,
vous reprenez aujourd'hui votre outil habile et labo-
rieux, pour creuser un nouveau sillon dans ce champ
1.
— 2 —
de la polémique où vous avez acquis une si haute
notoriété et où vous avez autrefois exercé une si
légitime influence. Vous faites bien : les vrais journa-
listes sont rares, et il serait vraiment grand dommage
que les bons ouvriers cessassent volontairement tout
travail avant que leur besogne soit accomplie.
Nul en ce pays, ingrat si souvent et presque tou-
jours oublieux, n'ignore vos erreurs ou vos services;
et, même en ne partageant pas toutes vos idées en
matière politique, on n'est pas sans rendre hommage
à l'art remarquable avec lequel vous savez les
produire.
Je suis de ceux qui, à presque toutes les époques,
ont tâché, soit de dévoiler l'inanité de vos hardis
paradoxes et de ce que je me permettrai d'appeler vos
sophismes, soit de percer le nuage dans lequel vous
semblez prendre trop souvent plaisir à vous enve-
lopper, soit de mettre obstacle à l'oeuvre de démo-
lition où, après avoir aidé à bâtir, vous êtes passé
maître. Mais, en même temps, je fais profession d'admi-
rer votre talent, aux séductions duquel je me laisserais
prendre peut-être, si je n'estimais la vérité, la saine
et droite raison, le bon sens pratique, à un bien plus
— 3 —
haut degré que les ressources d'un esprit ardent,
infatigable et prodigieusement fécond.
Aujourd'hui, j'entreprends de répondre aux Lettres
dont vous commencez la publication dans le journal
ancien témoin de vos combats, instrument de votre
réputation et compagnon de votre gloire. C'est là
peut-être une témérité fort grande, puisque je n'ai
à vous opposer ni autorité personnelle, ni talent con-
sacré, et que ma tribune n'a pas à beaucoup près la
hauteur de la vôtre. Mais il est des devoirs pour l'ac-
complissement desquels on mesure moins ses forces
que son dévouement, et j'aime toujours à expérimenter
ce que le Proverbe semble promettre aux audacieux,
qui, parfois, sont aussi les sages.
Vous dites, Monsieur, que nous n'avez plus « ni
ambition, ni illusions, ni passions. " Vous vous trom-
pez. Rien n'est éteint chez vous, et dans votre esprit
comme dans votre coeur je vois briller et brûler
toutes les flammes que vous croyez mortes. Pourquoi
donc ressaisiriez-vous la plume si vous ne désiriez
rien, si vous ne croyiez à rien, si vous ne vous
passionniez pour rien ? Pourquoi recommenceriez-
vous la lutte si vous n'aviez plus pour vous animer
— 4 —
et vous soutenir les puissants ressorts sans les-
quels il n'y a pas de lutteur? Pourquoi soulève-
riez-vous la pierre de votre sépulcre, si vous n'aviez
le souffle, la volonté, la pensée, c'est-à-dire tout ce
qu'il vous plaît de vous refuser aujourd'hui?
Vous êtes un combattant encore ; vous avez beau
dire et beau faire, vous n'êtes pas un juge.
Comme juge, d'ailleurs, vous seriez suspect au
moins de partialité, parce que vous ne portez pas
en vous la conscience libre, la fermeté intègre,
indépendante, à l'abri de tout soupçon, qui conviennent
au magistrat appelé à rendre des arrêts. Vous avez
été trop mêlé aux choses de ce temps pour ne pas
les envisager au travers de vos rêves évanouis, de
vos combinaisons avortées, de vos projets mis en
déroute. Vous êtes partie intéressée au procès; vous
plaidez; vous êtes avocat et non pas juge, Vous-
même le démontrez en faisant votre nouvelle pro-
fession de foi, assez peu ressemblante aux anciennes,
mais que je retiens et que pas un honnête homme
n'hésiterait à contresigner.
« Je ne comprends plus que la politique qui profite
à tous et ne nuit à personne, » dites-vous.
— 5 —
Cela est parfait. Malheureusement c'est un peu
vague, et vous me gâtez absolument cette politique
superbe en la définissant ainsi :
" Elle ne se nomme pas le Pouvoir ; elle se nomme
le Savoir. »
Vraiment on a beau chercher, on saisit mal le
sens de cette dénomination, qui peut avoir mille
nuances, mais dans laquelle je n'aperçois pas une
couleur. Pouvoir et Savoir, mis en opposition, consti-
tuent peut-être un jeu de mots adroit quoiqu'un peu
suranné, un accord de consonnances bien trouvé ;
mais c'est tout. « Si jeunesse savait ; si vieillesse pou-
vait. » Est-ce là-dessus que se base votre système ?
Je ne puis le croire; cependant j'y suis porté, et je
regrette la puérilité qui se dégage de votre étrange
définition.
Après cela, vous avez voulu peut-être sembler très-
profond, si profond que le vulgaire ne pût pas vous
comprendre. Le Savoir, dont vous voulez, substitué au
Pouvoir, dont vous ne voulez plus, c'est, il me semble,
la réalisation des idées économiques dont vous avez
été de tout temps un vaillant champion : désarmement
général, fin de toutes les guerres, anéantissement
— 6 —
des frontières, fraternité universelle. Ces rêves ra-
dieux que nous avons tous faits plus ou moins, mais
dont la réalisation doit être ajournée, vous n'avez
besoin que de six lettres de l'alphabet pour les
formuler; mais avec si peu espérez-vous être de-
viné? Au lieu de Savoir pourquoi ne dites-vous pas
Progrès? C'est moins neuf et moins sonore sans
doute ; mais c'est plus vrai. Même je crois qu'Idéal
serait le mot exact, le mot propre, le mot vainqueur.
Mais, que diable, mon illustre confrère, ce n'est pas
avec l'Idéal, chose assez creuse en soi, que l'on
asseoit les dynasties, que l'on combat les révolutions
et que l'on gouverne le monde.
Révolutions, viens-je de dire. Vous n'en voulez plus,
et je vous en félicite. Il n'y a guère que les esprits mal
faits et malsains qui en souhaitent encore; mais ces
esprits-là, on en rencontre, gardez-vous d'en douter,
et tant qu'ils n'auront pas complétement disparu, il
me semble que votre court programme demeurera
à l'état de chimère. C'est dommage; mais, avant de
prétendre arriver au but, tâchez de faire la route
praticable ; c'est-à-dire efforcez-vous de rendre im-
possibles toutes tentatives de désordres ou d'anarchie,
— 7 —
qui sont des obstacles funestes à l'épanouissement du
bien.
Persuadez , non-seulement aux orléanistes et aux
légitimistes que leur opposition au gouvernement ac-
tuel est illogique, mais aussi aux républicains, pour
lesquels vous avez évidemment une prédilection sin-
gulière, que leur attitude militante et agressive retarde
et compromet l'avénement de la liberté. Sans celte
attitude des républicains, vos amis, — les légitimistes
et les orléanistes ne seraient pas, ce que vous leur
reprochez d'être, « des anarchistes et des révolu-
tionnaires. » Ils conserveraient des souvenirs, mais ils
ne nourriraient pas d'espérances. Ils auraient des re-
grets peut-être ; mais ils n'envisageraient pas au-delà
d'une catastrophe possible, le jour d'un triomphe
égoïste. Ils seraient des collaborateurs de l'édifice
impérial, au lieu d'être ses adversaires. Voilà la vérité,
Monsieur. Tout le mal vient des républicains. Avouez
que vous avez un peu aidé à le faire, tout au moins
à l'aggraver, en mettant les colonnes de votre journal
indistinctement au service de toutes les candidatures
radicales qui se sont produites, depuis dix ans, à
Paris et dans la province.
— 8 —
Aujourd'hui votre oeuvre vous étonne et vous effraie,
et, devenu clairvoyant dans la retraite que vous venez
de quitter, vous demandez anxieusement à l'opposition
ce qu'elle veut : « la liberté ou la révolution. »
L'opposition vous répond déjà par des railleries, esti-
mant que votre question est puérile ou indiscrète.
Elle a raison. Comment, vous, avec votre perspicacité
et votre expérience, posez-vous à vos amis un point
d'interrogation de cette nature, sachant bien qu'ils
veulent la liberté précisément et uniquement pour
arriver à la révolution, c'est-à-dire qu'ils réclament
un moyen déterminé pour atteindre un but défini?
A ce sujet, je crois devoir entrer dans quelques
observations, pour lesquelles l'espace et le temps me
manquent aujourd'hui, et dont vous me permettrez,
mon illustre confrère, de faire l'objet d'une prochaine
lettre.
II.
6 Janvier 1866.
Monsieur et illustre confrère,
Il est hors de doute que les radicaux ne veulent la
liberté que pour marcher plus sûrement à la révolu-
tion. Vous le savez mieux que personne. Aussi en-
gagez-vous vos amis à dépouiller le vieil homme et
à " accepter hautement la dynastie impériale. » Le
conseil est excellent ; mais on connaît d'avance qu'il ne
sera pas suivi. Les radicaux ne sont point des libé-
2.
— 10 —
raux : ils sont des révolutionnaires. S'ils acceptaient
« hautement la dynastie impériale, » ils désarme-
raient , ils cesseraient de tendre au but qu'ils se
proposent, ils n'existeraient plus qu'à l'état de nuance;
et ils protestent déjà, par la plupart de leurs organes,
qu'ils ne souscrivent point à la loyale proposition que
vous leur faites.
Le Temps, il est vrai, un journal honnête et très-
sincère sans doute , mais pour lequel la vie réelle
semble n'exister pas, relève le gant et déclare que
l'on parle beaucoup des « partis hostiles » sans pou-
voir indiquer là où ils se trouvent. Il n'en voit trace ni
dans la Chambre, ni hors de la Chambre ; « ils ne
se sont révélés par aucun complot, et ce serait vaine-
ment qu'on désignerait la couleur de leur drapeau. "
Cela est de la fantaisie pure ou de l'aveuglement élevé
à sa plus haute puissance , — à moins cependant
que ce ne soit de l'ironie. Là-dessus, Monsieur, je
vous laisse le soin de prononcer. Mais n'estimez-vous
pas que M. Nefftzer nous oblige à ne le pas prendre
du tout au sérieux lorsqu'il ajoute :
« Les hommes qui sont entrés à la Chambre ont librement
prêté le serment politique: il n'y a pas la moindre raison de
— 11 —
contester la valeur de ce serment, et si on le contestait, à
quelle autre déclaration ajouterait-on foi? Et ils n'ont pas
seulement prêté le serment, ils l'ont plus d'une fois commenté,
en protestant, dans leurs discours, de sentiments strictement
constitutionnels. »
Si l'on rapproche ces affirmations vigoureuses de
certains discours prononcés par M. Jules Favre,
M. Picard, M. Pelletan et quelques autres, on est
autorisé à croire que le rédacteur du Temps a une foi
bien candide ou une pauvre opinion de l'intelligence
et de la mémoire de ses lecteurs.
Il fut un temps sans doute où la religion du ser-
ment était honorée, pratiquée, respectée ; où l'homme
politique appartenait tout entier aux libres engage-
ments de sa parole et se rivait pour ainsi dire à
sa promesse. Mais cette époque fortunée de droiture,
de religion et de confiance n'est plus, hélas.
Sous la Restauration, on a eu les « comédiens de
15 ans, » qui ont dévoilé plus tard, avec une sorte
d'orgueil étrange, que leur serment n'avait jamais
cessé d'être imposteur. Plus tard, sous le gouverne-
ment de Juillet, la droite comme la gauche de la
Chambre comptaient des hommes qui, après avoir
— 12 —
juré fidélité à Louis-Philippe, se mettaient résolu-
ment à saper les bases de son pouvoir. Aujourd'hui,
vous n'en doutez pas, le Corps législatif renferme des
députés qui rêvent la perte de l'Empire et seraient
fort désolés que leurs amis pussent les croire lâche-
ment asservis à la foi jurée. Pour moi, je n'en veux
d'autre preuve que la répudiation dont ils ont frappé
deux de leurs collègues, coupables d'avoir placé le
patriotisme au-dessus de la passion, et de s'être mon-
trés animés quelquefois de sentiments équitables vis-
à-vis du pouvoir impérial.
Qu'on n'invoque donc point la sainteté du serinent
politique, pour établir que l'opposition est d'une
parfaite innocence et ne conspire pas. Pour mon
compte, j'ai à cet égard un peu plus que de la défiance.
Vous aussi, Monsieur, vous qui voyez de près, savez
et appréciez.
Mais allons au fond même de la question, s'il
vous plaît, et. pressons-la un peu. Si l'on donnait à
M. Jules Favre la liberté, renoncerait-il à la Répu-
blique? Et M. Berryer, divorcerait-il d'avec Henri V?
Et M. Lanjuinais, abandonnerait-il la cause du comte
de Paris ? Et puis, ces honorables députés, quelque
— 13 —
liberté qu'on leur accordât, se diraient-ils satisfaits,
déclareraient-ils en avoir suffisamment, n'en exige-
raient-ils pas davantage ? Enfin la liberté agréée par
l'un serait-elle exactement du goût de l'autre, et ne
verrait-on pas naître de quelque côté des réclamations,
des protestations et peut-être des conflits ?
Voilà pour la Chambre.
Mais au dehors, dans la presse, par exemple, ce qui
contenterait l'Opinion nationale, contenterait-il le
Siècle ? ce qui contenterait le Siècle, contenterait-il
la Presse ? ce qui contenterait la Presse, contenterait-il
le Journal des Débats ? ce qui contenterait le Journal
des Débats, contenterait-il l'Avenir ? ce qui contente-
rait l' Avenir, contenterait-il la Gironde ? ce qui con-
tenterait la Gironde, contenterait-il le Phare de la
Loire ?
A toutes ces questions, que vous ne trouverez pas
indiscrètes et inopportunes, je l'espère, d'un seul mot
vous pouvez répondre.
Je viens de parler, Monsieur, comme si la liberté
était tout-à-fait absente, exilée volontaire ou emprison-
née dans quelque noir cachot ; comme si la France
râlait sous le plus dur des despotismes ; comme si les
— 14 —
citoyens opprimés étaient condamnés à dévorer en si-
lence je ne sais quel douloureux désespoir. La liberté !
mais nous l'aimons tous; nous la voulons tous; j'a-
joute : nous l'avons tous. Il est vrai que les clubs
sont fermés, que la rue est tranquille, que l'appel aux
armes ne retentit pas à nos oreilles ; il est vrai que
le gouvernement veille à ce que la sécurité publique
ne souffre pas plus d'atteinte que la prospérité du
commerce et de l'industrie ; il est vrai que la société
n'est pas soumise à ces agitations fiévreuses qui na-
guère encore lui faisaient craindre sans cesse de
prochaines catastrophes; il est vrai enfin qu'avec l'Em-
pire l'avénement de l'anarchie est tout-à-fait impos-
sible. Mais sont-ce donc là des choses bien regret-
tables , et nos efforts doivent-ils tendre à maintenir
la situation ou à la renverser?
Quant à la liberté en elle-même, elle se formule
de tant de façons diverses, qu'on n'aperçoit pas d'une
manière bien distincte là où elle finit et là où elle
commence. Un journal la circonscrit ainsi ce matin :
" La liberté que nous demandons, c'est la liberté sous la
loi, sub lege libertas, la seule qui puisse être réclamée sé-
rieusement, la seule qui ail jamais été sanctionnée par les
— 15 —
peuples réputés les plus libres. La liberté illimitée, si elle
existait un moment, entraînerait aussitôt l'absolutisme illi-
mité (1). »
Gela est très-sagement pensé et très-excellemment
dit. Je suis pour cette liberté-là, Monsieur, et vous
aussi, j'en suis sûr. Mais les niveleurs de 93 ont
laissé de la famille, et les fougueux de la démagogie
ne veulent point des lois qu'ils n'ont pas faites. La
liberté réglementée ne leur va guère, et la liberté
subordonnée leur est odieuse : ce qu'ils veulent,
au vrai, c'est la pure licence. Ne le leur demandez
pas : ils ne voudraient point vous répondre ; mais, de
grâce, ne forcez pas le pays, par des concessions
lâches ou prématurées, à en faire encore une fois
l'expérience.
Il n'y a pas de tribune à la Chambre, dites-vous.
A la bonne heure ; cependant les députés de l'oppo-
sition témoignent qu'ils savent s'en passer, et, des
bancs qu'ils occupent, leur parole a tout le reten-
tissement qu'ils peuvent désirer. Que leur faut-il de
(1) Le Temps.
— 16 —
plus? Ils discourent à l'aise; ils l'ont la grosse voix et
les grands gestes; ils excitent les passions et se ré-
pandent en colères vraies ou feintes; ils calomnient
la politique du gouvernement et manifestent publi-
quement leur amour fétichiste et servile pour la
révolution... Franchement, on leur rendrait la tribune,
que leur éloquence n'aurait point de procédés plus
brutaux ou plus menaçants; et, pour moi, je trouve
le détail auquel vous semblez vous attacher d'un
intérêt au-dessous du médiocre. C'est ce que l'on dit
qui m'importe, et non pas la place d'où on le dit.
Sans tribune, les radicaux sont des tribuns ; avec
la tribune, ils ne changeraient pas. Qu'on la leur
rende, qu'on la leur refuse, qu'importe?
La presse n'a pas ses coudées absolument franches.
D'accord. Mais cela n'empêche point les journalistes
d'écrire à peu près tout ce qu'ils veulent, avec infini-
ment moins de risques qu'autrefois pour leur fortune
et pour eux-mêmes. Ils encourent le communiqué
ou l'avertissement; la suspension par hasard, ou la
suppression presque par impossible. Souvenez-vous,
Monsieur, de la censure de la Restauration et de
ce qui s'en suivit : le bon plaisir, la saisie, les juge-
— 17 —
ments, le fouet odieux de la « loi d'amour » , la
geôle, tous les avilissements et toutes les tortures.
Souvenez-vous des cours d'assises du régime de Juillet,
des procès de tendance, de la complicité morale, de
l'arrestation préventive, des scellés sur les presses, de
l'émeute, de l'amende, de la prison, de ces 17 ans
de captivité infligés à un seul homme. Souvenez-vous
des rigueurs de la République de Février, de ces incar-
cérations sommaires ordonnées par le général Ca-
vaignac ; de ces douze journaux supprimés en un
seul matin ; de ce long et dur secret dont les
angoisses vous furent infligées, mon illustre confrère.
Souvenez-vous de toutes ces choses, de toutes ces vio-
lences, de toutes ces douleurs, de tous ces excès, et
dites si la presse d'aujourd'hui a bien le droit de
regretter le passé et de s'indigner sur son sort.
Mais, après la tribune et la liberté de la presse,
que voulez-vous encore , et que conseillez-vous au
pouvoir de décréter pour vous satisfaire ?
Je ne sais ; car tout est vague dans votre programme,
plein de phrases sonores, mais très-vide d'indications
pratiques. Précisez, Monsieur, et l'on connaîtra du
moins ce que l'on doit accepter dans vos formules,
3.
— 18 —
et ce qu'on doit en proscrire. Toutefois, avant tout, ob-
tenez des hommes de l'opposition qu'ils cessent d'être
ce qu'ils sont, c'est-à-dire des adversaires infatigables,
des ennemis acharnés du pouvoir. Jusque-là vous
n'avez pas le droit de parler en leur nom, puisqu'ils
vous répudient et vous raillent. Sans souci des con-
seils ambigus que vous leur adressez, des fictions que
vous leur présentez, des problèmes que vous leur
donnez à résoudre, ils se déclarent contre vous en se
maintenant contre l'Empire. Pour ce qui est du gou-
vernement, comment voulez-vous qu'il vous écoute et
vous exauce, quand il vous voit depuis quatorze
années travailler sans relâche à lui susciter des
obstacles, à multiplier autour de lui les embarras, à
grossir les hostilités qu'il rencontre, à défigurer sa
politique, à méconnaître ses services, à calomnier ses
tendances, à combattre ses candidats, à fortifier l'op-
position en la disciplinant, à retarder le « couronne-
ment de l'édifice » en jetant dans les esprits le
trouble, l'incertitude et la défiance?
Ah! Monsieur et cher confrère, vous êtes un té-
moignage que l'homme le plus intelligent est un com-
posé indéchiffrable de contradiction, d'audace, de fai-
— 19 —
blesse et d'erreurs. Après 1848, vous avez rempli avec
éclat un grand rôle; vous avez été l'un des défenseurs
les plus énergiques de l'ordre en péril, et — je
n'exagère rien — l'un des sauveurs de la société
compromise. Aujourd'hui, chute lamentable, devenu
le champion de ceux-là mêmes que vous aviez com-
battus, vous savez tout au plus signaler un gouffre
que vos mains elles-mêmes ont aidé à creuser,
Mais, rassurez-vous : ce gouffre , votre oeuvre et
celle de vos amis, l'Empereur parviendra, sans vous
et malgré vous, à le combler; et c'est alors, mais
seulement alors, que sonnera, Monsieur, l'heure pro-
pice d'un surcroît de liberté.
III.
8 Janvier 1866.
Monsieur et illustre confrère,
Ce que souhaitent tous les bons citoyens, et ce
que vous souhaitez avec eux, je le crois, c'est la
réconciliation de tous les honnêtes gens et leur
loyale entente sur le terrain du patriotisme et de
l'Empire.
En dehors de là, en effet, il n'y a rien, ni pour
la civilisation, ni pour la liberté; en dehors de là,
— 22 —
on voit des compétitions, des froissements, des in-
certitudes, des troubles peut-être, infailliblement des
périls; mais on n'aperçoit point ce qui fait les nations
prospères, puissantes, sûres d'elles-mêmes.
La Royauté traditionnelle a vécu sa vie, et Dieu
nous garde de calomnier ses services et d'outrager
ses malheurs; mais chercher à la ressusciter est
folie. La Royauté d'expédient n'a jamais été con-
sidérée comme pouvant se survivre à elle-même,
et c'est tenter une oeuvre contre laquelle le droit et
le bon sens protestent que vouloir la restaurer après
sa chute éclatante. La République modérée est im-
possible, ainsi qu'on l'a éprouvé, et poursuivre ce
rêve plus fragile que généreux, est procéder à ren-
contre des enseignements de l'expérience et de la
raison.
Après ces trois régimes qu'y a-t-il encore?
Il y a le Socialisme révolutionnaire, c'est-à-dire
athée, qui nie tout, nivelle tout, anéantit tout, et ne
pourrait s'exercer que sur des ruines, à la suite
d'un désastre irréparable. Il y a la violence de la
force, la dictature de la multitude, l'oppression de
l'anarchie. Il y a le renversement de tout ordre ré-
— 23 —
gulier, la disparition de toute règle, la dispersion de
toute autorité. Il y a le désordre élevé à la hauteur
d'un dogme, le bon plaisir transformé en système,
la licence devenue principe, et, il faut bien le dire,
un autre échafaud mis au service des intimidations
et des lâches vengeances.
Je ne dis rien de trop.
Voilà où nous poussent, sans le savoir peut-être,
sans le vouloir, j'aime à le penser, ceux qui s'ap-
pliquent à multiplier dans nos rangs les éléments
d'où procèdent la division, la mésentente et les pro-
fonds désaccords. Eh bien ! Monsieur, ces ferments de
discorde nous viennent un peu de vos amis, beaucoup
de vous-même. Vous ne le croyez pas, et cependant
c'est la vérité pure. Vous êtes un groupe d'impatients
qui vous plaisez à tout contredire, à tout désorga-
niser, à tout compromettre; et, parce que vous avez
forgé un système dont l'origine est douteuse, mais
dont le but a dépouillé tous ses voiles, vous pré-
tendez exercer une influence régulatrice et souveraine,
non-seulement sur le pays, mais encore sur le gouver-
nement lui-même, au nom de ce mot à la fois sonore,
vague, incomplet, prestigieux et fatal : la liberté !
— 24 —
« O liberté ! que de crimes on commet en ton
nom, » s'écriait Mme Roland en marchant à la mort.
" Grande séductrice, tes appas sont faits d'impos-
tures, " disait Saint-Just en parlant de cette idole
qu'il avait tant caressée. " La liberté est un vain
mot, » murmurait Vergniaud désabusé. « C'est la
formule de tous les coquins politiques, " écrivait
Rivarol. « C'est le plus grand des biens et le pire
des maux ; parce que le feu qui allume le flambeau
est celui qui le dévore, » soupirait Condorcet.
Moi, je crois, mon cher confrère, que la liberté
est tout simplement un brandon que l'on agite tant
qu'on n'est point au pouvoir, afin d'éclairer la route
qui y peut conduire. Une fois qu'on exerce la puis-
sance, on arrive à en modérer les feux, sinon à les
éteindre.
Ainsi avons-nous toujours vu ; ainsi s'est-il tou-
jours pratiqué.
Si je n'éprouvais la crainte de produire une de
ces paroles paradoxales qui vous sont si familières,
je dirais : « Moins il y a de liberté en apparence,
plus il y a de liberté en fait. Plus il y a de liberté
dans les institutions d'un pays, moins il y a de
25
liberté dans l'existence politique et sociale des ci-
toyens. » Véritablement cela ne serait pas malaisé à
démontrer, et il n'est pas indispensable d'avoir obtenu
le prix de logique au grand concours pour l'établir.
Que l'on étudie un peu l'histoire, et l'on verra que
les nations les plus libres ne sont point celles où la
constitution semble le plus largement libérale. Les
hommes funestes de 93, par exemple, avaient pro-
clamé une liberté effrénée; ils n'ont su donner que
la terreur, en prenant la confiscation pour système,
la prison pour auxiliaire et la mort pour complice.
Nous sommes loin de ces temps horribles. D'ac-
cord. Mais pourquoi veut-on nous y ramener? Et
l'on y essaie, et on y pousse, et on y espère!
Aberration criminelle qui s'appuie précisément, éton-
nant phénomène, sur ceux-là mêmes qui seraient les
premières victimes du fléau terrible.
« A brebis tondue Dieu mesure le vent. » A tout
peuple où la flamme révolutionnaire n'est pas encore
éteinte, un pouvoir régulier et soucieux des respon-
sabilités qu'il a prises doit mesurer la liberté. C'est
là un principe de tous les temps, et qu'on a re-
gretté fréquemment de voir oublié ou méconnu
4.
— 26 -
Suivant que les passions s'apaisent et que les partis
désarment, la liberté peut multiplier ses franchises sans
inconvénient et se compléter sans dommage; même
elle devient une soupape salutaire et au besoin une
sauvegarde. Mais, tant qu'on veut en faire une arme
offensive pour attaquer l'ordre établi, il est néces-
saire de la soumettre à une sorte de contrôle et
de surveillance qui l'empêche de devenir un danger
en dégénérant en licence.
Vous le savez bien . Monsieur, les meilleurs libé-
raux, et les plus utiles, ne sont pas ceux qui conspirent
sans cesse la chute du gouvernement, ou qui épou-
vantent le monde en poursuivant le bouleversement
de l'organisation sociale. Ce sont ceux qui, par leur res-
pect des lois par leur participation loyale aux affaires,
par leur patriotisme clairvoyant et sincère, rendent
l'action du pouvoir facile et éclairée, donnent de la
sécurité aux esprits, favorisent l'essor des grandes
réalisations, rendent le pays prospère et tendent a
clore l'ère des dissentiments et des luttes. Ceux-ci
hâtent l'avénement complet de la liberté, tandis que
les autres le retardent fatalement. On l'a éprouvé à
diverses reproses, et aujourd'hui on l'expérimente
- 27 -
encore. Supprimez, en effet, je ne dirai pas l'oppo-
sition, mais le souffle hostile et malveillant qui anime
ses représentants à la tribune ou dans la presse, et
vous verrez de suite un grand changement s'accom-
plir. Les résistances nécessaires disparaîtront, les
rapprochements souhaités se feront comme d'eux-
mêmes, la puissance autoritaire s'exercera plus dé-
gagée de préoccupations, la confiance s'épanouira de
toutes parts, le frein deviendra superflu, parce qu'il
aura cessé d'être importun; pour tout dire, la li-
berté, déployant ses ailes, étendra son vol et planera
triomphante.
Les marches désordonnées vers un avenir incer-
tain s'appellent les révolutions; les retours vers le
passé évanoui s'appellent les contre-révolutions
Pour moi, je ne veux ni des unes ni des autres,
parce qu'elles engendrent indistinctement l'oppression.
Ce que je désire, c'est le développement sage et calme
de tous les progrès ; et c'est parce que j'aperçois tous
les progrès dans la volonté de l'Empereur que je suis
dévoué à l'Empire.
IV.
10 Janvier 1866.
Monsieur et illustre confrère,
Vous êtes évidemment très-perplexe, et votre pensée
flotte au milieu d'hésitations qu'elle ne connaissait
point autrefois. Il me semble que la vérité commence
à vous apparaître ; seulement vous ne la percevez pas
encore d'une façon bien nette, et vous vous frottez
les yeux pour savoir si vous n'êtes pas le jouet de
quelque illusion nouvelle. Quand le bandeau sera
— 30 —
tout-à-fait tombé, et ce ne sera pas bien long peut-
être, vous connaîtrez que votre esprit indécis doit se
fixer désormais et abandonner toutes ses chimères.
pour se ranger définitivement du côté de la justice,
du droit véritable, de la raison, de la réalité féconde
et du bon sens pratique-
Les reproches que vous adressez aux viux partis
de se cantonner opiniatrement dans leurs hostilités
vermoulues, et de montrer an " esprit étroit et ex-
clusif, » sont parfaitement sentis, et l'on y peut voir
l'état actuel de votre âme et le travail qui s'opère
dans votre coeur. Vous n'avez jamais été jacobin
Monsieur, et je vous en félicite; malgré vos affinités
avec la Gironde, vous n'êtes point brissotin : en dépit
de votre libéralisme, ou peut-être à cause de lui, vous
avez cessé de croire à la République. Vous avez ce-
pendant besoin de vous rattacher à quelqu'un et à
quelque chose, parce que l'âge, sans glacer vos pas-
sions, les a atténuées, et que vous comprenez le besoin
impérieux pour tout pays qui veut vivre, d'une di-
rection supérieure. On peut croire que vous penchez
aujourd'hui vers l'Empereur et vers l'Empire. Tant
mieux. Mais ce n'est pas assez que de pencher : il
— 31 —
convient à un homme tel que vous de ne pas faire
les choses à demi et d'embrasser carrément, for-
tement, loyalement la cause de la dynastie dans
laquelle se résume l'avenir tout entier de la France.
Morigéner les partis est bon ; les instruire en leur
donnant l'exemple est mieux. C'est ce mieux auquel
vous arriverez, Monsieur, non pas en prétendant
imprimer une impulsion à l'Empereur, mais en sui-
vant, en secondant, en facilitant l'impulsion de l'Em-
pereur.
En dehors du pouvoir actuel, sorti triomphant des
entrailles mêmes du pays, rien, absolument rien n'est
possible — que l'anarchie. Henri V, s'il revenait, ne
durerait pas deux mois. Quoi qu'on prétende, il n'y
a pas de place en France pour une restauration or-
léaniste. Quant à la République modérée, si on par-
venait à l'établir, elle ne servirait qu'à ouvrir toutes
grandes les portes au Socialisme révolutionnaire. C'est
là ce que vous avez indiqué vous-même en parlant
" du gouffre » que côtoie l'opposition.
Si tout cela est vrai, et je défie qu'on dise rai-
sonnablement le contraire, il est clair que toute
hostilité au pouvoir constitue au moins une grave
— 32 —
imprudence ; or, en politique, toutes les imprudences
sont coupables, parce qu'elles portent en elles de réels
dangers ; elles doivent être combattues et empêchées,
parce qu'elles peuvent engendrer d'effroyables malheurs.
Vous penserez un jour, mon illustre confrère, que
vos dissertations sur la lutte intervenue, suivant vous,
entre le pouvoir et la liberté, constituent une de ces
hostilités imprudentes et périlleuses. Vous ferez un
retour en arrière et confesserez votre erreur ; mais
sera-t-il temps encore, et l'incendie que vous tendez
à allumer, pensez-vous que vous serez un pompier
assez énergique et assez puissant pour l'éteindre ?
Non, non, il n'y a pas lutte, Dieu merci! il y a
accord parfait entre ce qui appartient au gouverne-
ment et ce qui appartient à la nation. Le pouvoir
donne à la liberté les rayonnements successifs qu'elle
doit avoir, la liberté attend patiemment que l'apai-
sement des partis permette au pouvoir de favoriser
ses développements nouveaux; et c'est tout. Oui se
plaint? L'opposition, c'est-à-dire la révolution. Pour-
quoi se plaint-elle ? Parce qu'elle ne trouve pas dans
l'état actuel les moyens de se produire, qu'elle veut
les avoir, et qu'elle les cherche.
— 33 —
Vous qui n'êtes pas de la révolution, Monsieur, vous
vous plaignez aussi, au nom d'une théorie ennemie de
la règle, et qui cherche des remèdes inefficaces à un
mal imaginaire. Voilà le tort, tort grave, qui pousse
des racines et à la fois des rameaux. Vous dites au
pouvoir d'accroître la liberté, et vous prétendez au-
jourd'hui lui parler dans son intérêt même, après
avoir si vigoureusement agi contre son existence. On
s'empare de vos sollicitations, de vos intimations, de
vos menaces, et on les exploite perfidement. Vous
le savez, vous le voyez et vous en avez peur. De là
vos incertitudes pénibles et les efforts malheureux
que vous multipliez pour vous démontrer à vous-même
que vos évolutions actuelles ne sont point contradic-
toires avec votre ancienne attitude.
Ah ! croyez-le, ce n'est point votre procès que je
fais en ce moment ; c'est le procès du système de
bascule dont vous semblez poursuivre l'application.
Ce système me paraît mauvais : contraire à l'affer-
missement de l'ordre, il favorise dans une large me-
sure l'action des partis; hostile sans le vouloir à la
dynastie impériale, il tend à faire naître pour le pays
l'éventualité de nouvelles aventures. Vos prédécesseurs
5.
— 34 —
de la Restauration criaient : vive la Charte ! et, tout
en protestant de leur dévouement à la Royauté, ils
creusèrent pour elle le chemin de l'exil. Plus tard,
ils crièrent : vive la Réforme ! et, tout en ne voulant
pas de la République, ils nous amenèrent succes-
sivement le 24 février, le 15 mai et les féroces ensan-
glantements de juin. Aujourd'hui vous criez à tue-
tête : vive la Liberté ! et vous semblez ne pas aper-
cevoir le lendemain du triomphe qu'on obtiendrait
avec ce mot prestigieux et terrible. Vous jouez avec
le feu, Monsieur ; mais le feu n'échauffe pas seule-
ment : quelquefois il dévore.
Je m'étonne, je vous l'avoue, que vous demandiez
incessamment au pouvoir de faire des concessions aux
partis ; mieux vaudrait assurément demander aux
partis de faire des concessions au pouvoir. Cela
serait moins dangereux et bien plus favorable à la
liberté. Est-ce que vous croyez que l'Empereur tient
beaucoup à garder un morceau de liberté dans sa
poche ? Est-ce que vous n'avez pas vu, par des ma-
nifestations éclatantes, qu'il aime à saisir toutes les
occasions de lâcher les rênes qu'il tient en mains? Est-
ce que vous doutez de son libéralisme, à lui le meilleur,
— 35 —
le plus sincère libéral de son Empire? Mais l'Em-
pereur a charge d'âmes ; il a assumé de graves res-
ponsabilités ; il a des devoirs impérieux de conserva-
tion et de préservation à remplir. Laissez-le, Monsieur,
s'y appliquer avec la supériorité de son esprit, la
sûreté de ses vues et les inspirations de son coeur,
au lieu d'essayer à le troubler par des incitations
indiscrètes et prématurées. Ce qu'il ne fait pas dans
le sens de la liberté, c'est qu'il ne saurait le faire
sans compromettre les grands intérêts de la liberté
elle-même. C'est ce que chacun comprend et ce qui
devrait calmer certaines impatiences, dont le seul
résultat est de retarder les réalisations qu'on souhaite,
et non point de les faire aboutir.
V.
12 Janvier 1866.
Monsieur et illustre confrère,
Quelque temps avant le coup de foudre de Février,
Michel de Bourges, éclairé, découragé ou pris d'un
détachement subit, s'écriait devant le jury de Nevers:
« J'ai abandonné la démocratie en haine de la dé-
magogie. » Je ne sais si vous arriverez jamais à for-
muler une déclaration analogue à celle-là ; mais il
me semble que vous en êtes bien près, et que seule
— 38 —
une préoccupation personnelle vous retient encore.
Non pas certes que la démocratie soit à dédaigner
et ne constitue point un principe politique très-re-
commandable ; seulement on en abuse, on l'exagère,
et l'on a derrière soi des gens qui l'exploitent au
profit de la révolution. Ces gens-là ne sont pas de
véritables démocrates, en ce sens qu'ils ne veulent
pas d'une démocratie organisée, réglée, soumise à
des lois, dirigée par un chef responsable ; ils tendent
uniquement à l'anarchie , usurpant un titre qui ne
leur appartient pas, mais qu'ils s'arrogent le droit
de salir, de déconsidérer, de frapper de discrédit et de
déshonneur. Ils n'aiment pas le peuple, mais ils pa-
raissent se passionner pour ses intérêts imaginaires,
négligeant de servir ses intérêts légitimes et vérita-
bles ; ils lui prêchent incessamment ses droits en
ne lui disant pas ses devoirs ; ils tendent à le rendre
complice de leurs ambitions désordonnées, ne vou-
lant, sous prétexte de l'émanciper, que le dominer,
le compromettre et l'asservir. Ces hommes, Monsieur,
sont de grands coupables : vous les désavouez, vous
les redoutez; cependant vous n'êtes pas sans favoriser
leurs desseins, vous n'êtes pas sans seconder leurs
— 39 —
calculs, en les appuyant dans les élections et en vous
déclarant, en toutes circonstances, pour eux contre
le pouvoir. Chose surprenante, votre erreur est éga-
lement celle d'un certain nombre d'hommes qui, par
leur situation, doivent être conservateurs; qui, par
leurs traditions, ne sont point du tout libéraux; qui,
par leur fortune, ont tout à redouter d'une nouvelle
commotion révolutionnaire. Vous craignez le mal, tous
ensemble, et, tous ensemble, vous le développez. Le
dieu antique frappait de démence les esprits qu'il
voulait perdre. Est-ce que le dieu nouveau procé-
derait de même?
Ah! mon illustre confrère, le danger, pour une
société à peine remise d'épreuves où elle a failli
sombrer, n'est pas dans l'exagération de l'action au-
toritaire ; il est uniquement dans l'exagération des
empiétements démocratiques.
D'ailleurs, cette action autoritaire s'exerce-t-elle
donc aujourd'hui d'une façon lourde, pénible, offen-
sante ? a-t-elle des procédés tyranniques? se révèle-
t-elle par des manifestations liberticides? Je la vois,
moi, très-ferme, mais peu pesante, — énergique,
mais parfaitement libérale, — préservatrice, mais rem-
— 40 —
plie de générosité et de mansuétude. Mon dévoue-
ment s'abuse-t-il et me trompé-je? J'affirme que non.
Mais, vous, Monsieur, quel reproche sérieux et sin-
cère avez-vous donc à lui adresser pour la combattre,
lui susciter des embarras, lui créer des inimitiés, la
rendre impopulaire et suspecte, l'ébranler par des
efforts incessants, par des entreprises hostiles, par des
coalitions dont vous avez été l'âme, que vous répu-
diez peut-être, mais qui n'existeraient certainement
pas sans vous?
Homme de presse, vous voulez que la presse soit
investie de nouvelles franchises ; vous estimez que
votre système de « tout dire et tout faire » doit être
mis en pratique; vous exigez que le pouvoir se
suicide, pensant qu'il vivra mieux après. Rien de cela
n'est raisonnable, et si l'Empereur accordait à vous
et à vos amis ce que vous réclamez de lui, vous
en arriveriez bientôt, terrifiés par les résultats de
cette imprudence, à le supplier, pour vous sauver,
pour sauver la France, pour sauver la société en
péril, de recourir à la dictature. « L'excès de la
liberté, disait l'autre jour M. Nefftzer, avec une bonne
foi que j'aime, amène infailliblement l'excès du despo-
— 41 —
tisme. » Si vous repoussez ce dernier excès, ne pour-
suivez pas, de grâce, l'avénement de l'autre.
Est-ce que, en conscience, vous croyez que les
journaux, même sous le régime actuel, n'ont pas la
faculté d'emplir leurs colonnes d'effroyables énormi-
tés ? Est-ce que vous n'avez pas tout auprès de vous
une feuille dont le rédacteur, un de vos anciens dis-
ciples, chante fréquemment les louanges de Robes-
pierre, tresse des couronnes à Saint-Just et glorifie les
actes du comité de salut public ? Vous désirez qu'il
puisse aller au-delà ; mais, Monsieur, si on lui lâchait
tout-à-fait la bride, cet aimable journaliste n'aurait
plus guère qu'à admirer les journées de septembre,
à arborer comme enseigne une guillotine et à de-
mander la tête du tyran. Ce n'est pas cette liberté
que vous sollicitez, peut-être ; je ne vous ferai jamais
l'injure de croire que vous applaudiriez si un écri-
vain était mis en possession de publier de telles
monstruosités ; mais que voulez-vous au juste ? où
vous arrêtez-vous dans vos désirs? à quelles limites
se bornent vos exigences ? Il faudrait un peu le dire,
pour que l'esprit public ne s'égarât pas et ne mît
point à votre charge des responsabilités trop pe-
6.
42
santes. Cependant, dans la voie où vous êtes, il
semble malaisé qu'on précise nettement le point de
liberté qu'on ambitionne. Si vous jetiez une pierre du
haut d'un édifice, elle irait jusqu'à terre ; si vous
brisez la règle de la liberté, elle arrivera fatalement
jusqu'à la licence. Et puis, après vous sont des
hommes plus difficiles encore à satisfaire que vous-
même , et, les ayant accompagnés ou dirigés dans
leur marche, vous n'auriez pas le droit d'être surpris
s'ils ne faisaient pas halte précisément à l'endroit qu'il
vous plairait de déterminer, soit lassitude, soit frayeur
subite de ce que vous avez appelé " le gouffre. "
Nul ne saurait avoir la prétention de ne pas être
dépassé , et si lointain que soit votre horizon , soyez
assuré, mon illustre confrère, que d'autres perçoivent
quelque chose au-delà.
Seulement, la liberté que vous souhaitez n'est
guère le fait des sociétés républicaines, du moins
telles qu'on les a pratiquées en France. Ces so-
ciétés, avant qu'elles ne soient assises, s'imposent
par la pire violence, et se font obéir par la ter-
reur. Ce n'est pas moi qui dis cela; c'est l'idole de
l'Avenir National, c'est Maximilien Robespierre.
— 43 —
« Si le ressort du gouvernement populaire dans la paix est
la vertu, répondait cet homme abominable à Camille Desmou-
lins, qui faisait entendre un cri de justice et de pitié, le
ressort du gouvernement populaire en révolution, c'est à la
fois la vertu et la terreur : la vertu sans laquelle la terreur
est funeste, la terreur sans laquelle la vertu est impuissante.
La terreur n'est autre chose que la vertu prompte, sévère,
inflexible ; elle est donc une émanation de la vertu ; elle est
moins un principe particulier qu'une conséquence du principe
général de la démocratie appliquée aux plus puissants besoins
de la patrie. — On a dit que la terreur était le ressort du gou-
vernement despotique. Le vôtre ressemble-t-il donc au des-
potisme? Oui, comme le glaive qui brille dans les mains des
héros de la liberté ressemble à celui dont les satellites de la
tyrannie sont armés. Que le despote gouverne par la terreur
ses sujets abrutis, il a raison comme despote; domptez par
la terreur les ennemis de la liberté, et vous aurez raison
comme fondateurs de la République. Le gouvernement de la
Révolution est le despotisme de la liberté contre la tyrannie.
(5 février 1794.) »
Cela est-il assez clair, et l'étranglement de la li-
berté a-t-il jamais été prêché avec un sans-gêne
plus effrayant?
« On avait d'abord prorogé la liberté jusqu'après la vic-
— 44 —
toire, dit à ce propos le Temps. On la remet bientôt au lende-
main de l'extermination des traîtres, des conspirateurs, des
modérés, des indifférents, « Ce qui constitue la République, dit
Saint-Just, c'est la destruction totale de ce qui lui est opposé.
Vous avez à punir non-seulement la trahison, mais l'indiffé-
rence. » — « La protection sociale, ajoute Robespierre, n'est
due qu'aux citoyens paisibles ; il n'y a de citoyens dans la Ré-
publique que les républicains. » Et alors commence le san-
glant défilé des conspirations imaginaires : celles des indulgents
et celles des ultra-révolutionnaires, celles des athées et celles
des corrompus, celles des hommes d'État et celles des esprits
faibles, celle de Danton et celle de Clotz, tombant l'un
après l'autre dans ce ruisseau de sang dont la République devait
sortir souillée, décimée, amoindrie, compromise pour cin-
quante ans ! »
Cinquante ans! c'est trop peu. Disons: pour tou-
jours, et n'en parlons plus. N'est-ce pas, Monsieur,
que l'épreuve de 1848 complète celle de 1793, et
que, si elle a eu d'autres procédés, elle n'en a pas
moins été très-funeste et très-effrayante? On me dira
peut-être que le premier soin du gouvernement pro-
visoire a été de décréter l'abolition de la peine de
mort; à la bonne heure! Mais il ne nous a pas mis
du moins à l'abri de la guerre civile ; et, après avoir
— 45 —
vaincu une révolte formidable, qui avait arboré sur
son drapeau ces mots, dont vous vous souvenez:
« Vaincus, l'incendie! vainqueurs, le pillage! " le gé-
néral énergique qui s'était substitué à une autorité
impuissante, n'a pas été sans suspendre l'action des
lois, sans supprimer la liberté, sans établir la dicta-
ture. Je ne le blâme pas, Dieu m'en garde ; loin de
là, je l'honore et le remercie ; mais vous, Monsieur,
dont les presses ont été mises sous le scellé, qui
avez vu votre journal suspendu, et qu'on a jeté en
prison, au secret, sous prétexte de sûreté publique,
vous avez été nécessairement d'un avis contraire, et,
au lieu de gratitude, votre coeur en a conçu d'immen-
ses rancunes. C'était votre droit : j'en demeure d'ac-
cord ; mais votre devoir aujourd'hui ne devrait pas
vous conseiller de contracter alliance, contre l'Empe-
reur, avec les hommes qui vous ont si durement
appris que l'état républicain n'est pas celui où s'épa-
nouit le mieux et le plus sûrement la liberté.
A l'égard de la République, mon illustre confrère,
vous devez être dans le parti des désabusés, comme
le devint, bien avant l'échafaud, ce Camille Desmou-
lins dont je parlais tout-à-l'heure. Le " vieux corde-
— 46 —
lier " qui avait donné une cocarde à la Révolution et
déterminé l'entreprise à laquelle succomba la Bastille,
se lança d'abord à bride abattue dans la voie qui
aboutit à l'anarchie ; mais une heure sonna où il
eut horreur de son propre travail et où il le détesta
publiquement. Des lumières tardives, mais éclatantes,
lui vinrent ; ses croyances démocratiques s'ébranlè-
rent; il se sépara de ses terribles collaborateurs, et
je trouve dans les écrits qui lui ont survécu la trace
douloureuse de ses tardifs désespoirs.
" II m'est impossible, disait-il, de ne pas me décourager
et de ne pas avoir du mépris pour le parti du peuple que j'ai
si bien et si inutilement servi. » (12 juillet 1792.)
Et plus tard :
« Depuis quelques années le mal se déborde tellement au-
tour de moi sans m'atteindre, qu'il me semble toujours que
mon tour va arriver d'être submergé. » (10 août 1793.)
Et plus loin :
« On a dit qu'en tout pays absolu, c'était un grand moyen
pour réussir que d'être médiocre. Je crois que cela peut être
vrai des pays républicains Je ne puis soutenir la vue des
— 47 —
injustices, des ingratitudes, des maux qui s'amoncellent
Je ne saurais m'empêcher de penser sans cesse que ces hommes
qu'on tue par milliers ont des enfants, ont aussi leurs
pères Je suis tenté d'aller me faire tuer en Vendée ou aux
frontières, pour me délivrer du spectacle de tant de maux et
d'une révolution qui ne me semble pas avoir ramené le bon
sens dans le conseil de ceux qui gouvernent la République. »
(Idem.)
Et plus tard, du fond de sa prison :
« Si c'était Pitt ou Cobourg qui me traitassent si durement ;
mais mes collègues ! mais Robespierre qui a signé l'ordre de
mon cachot!! mais la République, après tout ce que j'ai fait
pour elle! » (1er avril 1794.)
Et plus loin :
« J'avais rêvé une République que tout le monde eût adorée.
Je ne croyais pas que les hommes fussent si féroces et si
injustes Je remercie mes assassins de me faire mourir avec
lui (Danton) et Philippeaux Nous pouvons bien emporter
avec nous ce témoignage que nous périssons les derniers des
républicains. » (Idem.)
Ces citations, que je multiplierais si la place me
le permettait, vous sembleront comme à moi très-
caractéristiques, Monsieur et illustre confrère. Cepen-
— 48 —
dant c'est moins pour vous que pour certains amants
de la République que je les reproduis. Elles peuvent,
en effet, éclairer quelques-uns d'entre eux sur l'ina-
nité de leurs combinaisons et sur le danger de leur
chimère; elles devraient les écarter à jamais des
expériences qu'ils veulent tenter encore, et pour les-
quelles, l'autre jour, je ne sais plus quel jeune for-
cené, dans un meeting de Bruxelles, estimait, aux
applaudissements féroces de l'assistance, qu'un con-
tingent de deux cent mille têtes suffirait à peine.

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