Lettres de M. le Mis de Chabannes à S. Exc. M. le Cte de Blacas , suivies de quelques éclaircissemens et extraits de mémoires relatifs aux événemens présens

De
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Schulze et Dean (Londres). 1815. 74 p. ; in-8.
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Publié le : dimanche 1 janvier 1815
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LETTRES
DE
M. LE MARQUIS DE CHABANNES,
A
SrÉxC. M. LE CTE. DE BLACAS,
SUIVIES
DE QUELQUES ÉCLAIRCISSEMENS ET EXTRAITS DE
MÉMOIRES RELATIFS AUX ÉVÉNEMENS
PRESENS.
LONDRES:
SE TROUVE CHEZ SCHULZE ET DEAN, IMPRIMEURS,
No. 13, FOLAND-STREET, OXFORD-STREET,
, 26 Avril, 1815. — Prix, 2s.
B
AVANT-PROPOS.
LE Samedi 8 Avril la lettre qui suit fut remise à
M. le Comte de la Châtre. M. le Chevalier de la
Serre est parti pour Gand le même soir, à dix heures
et demi, avec des dépêches de Son Excellence, et en
a été le porteur.
Le Dimanche, le vent a été favorable ; elle a
donc dû être remise le Lundi 10; et aujourd'hui
2,6, le temps d'en avoir une reponse s'est dix fois
écoulé. M. le Comte de Blacas est donc à jamais
imperturbable. J'avois espéré que son attachement
pour le Roi l'eût efnporté sur son amour-propre; et
j'avoue que je ne m'attendois pas, en écrivant cette
lettre, qu'elle fût jamais rendue publique.
Lorsque j'exposai ma femme et mes huit
enfans par les liaisons que nous formâmes en
Octobre 1813, et dont je vins rendre compte au "-
Roi le 25 Décembre àHartwell; lorsque depuis je
lui ai offert à Londres et en Flandre, pour ainsi dire,
tous les jours, le sacrifice de ma vie, je ne suivois
que le penchant de mon coeur, et rien au monde
alors n'eûti pu me coûter: aujourd'hui j'ai eu, -
besoin du plus grand effort pour me décider à 1 im-
- pression de ces lettres, par la seule crainte de déplaire
3.
au Roi. Les Vérités n'appartiennent qu'à l'histoire;
ce n'est qu'après la mort des Princes que la flatterie
a cessé de les entourer. Le Roi a une si haute
opinion de lumières de M. le Comte de Blaras, les
causes des malheurs du Roi et de sa famille sont
peintes à la cour sous des couleurs si différentes de
la vérité, que le déchirement du voile pourra être
présenté comme une témérité aussi déplacée que
coupable ; mais quelque funeste que puissent être
pour moi et pour tous les miens les conséquences
futures de ma démarche, si elle devient utile, je
m'en croirai trop récompensé.
LETTRES, &c.
Lettre du Marquis de Chabannes à M. le Comte
de la Châtre.
MONSIEUR LE COMTE,
J'ai l'honneur d'adresser ci- joint à Votre Ex-
cellence une lettre que je la supplie de vouloir
bien faire passer à S. Exc. M. le Comte de Blacas
par la plus prochaine occasion. La lecture de cette
lettre doit personnellement et particulièrement
l'intéresser. Cinq jour sont suffisans pour en avoir
la réponse; j'en attendrai dix avant d'en faire la
publication. J'espère que M. le Comte de la
Châtre rende au Marquis de Chabannes la justice
de croire qu'aucune démarche de lui, ne peut avoir
pour but que lintérêt du Roi et de la France, et
qu'il voudra bien ne pas négliger l'envoi de cette
lettre.
.Tai l'honneur d'être avec considération,
M. le Comte, &c.
4
Réponse de Mr. le Comte de la Châtre.
Le Comte de la Châtre a l'honneur de faire ses
COmplimens à Monsieur le Marquis de Chabannes,
et de l'assurer que la lettre pour le Comte de Blacas,
est partie le Samedi 8, à 10 heures de soir, et a
été porté, par M. le Chevalier de la Serre, chargé
de dépêches.
Londres ce 11 Avril, 1815.
Londres ce 8 Avril, 1815.
Lettre du Marquis de Chabannes à S. Exc. M. le
Comte de Blacas.
MONSIEUR LE COMTE,
Lorsque je vous entends nommer dans les
journaux pour être encore auprès du Roi, je vous
l'avouerai, M. le Comte, je ne suis plus maître
de contenir toutes les sensations que j'éprouve.
Loin de moi le sentiment de la moindre animosité
personelle contre vous, je me plais, au contraire,
à rendre publiquement justice à vos intentions ;
mais on crie aujourd'hui à la trahison; on accuse
toute cette malheureuse France de son apathie,
et c'est votre ignorance, M. le Comte, c'est votre
présomption, c'est votre égoïsme qu'il faut seuls
en accuser.
Vous êtes malheureusement l'unique déposi-
taire de la confiance du Roi, et vous n'avez pu lui
donner aucun renseignement exact, parte que
6
1
vous avez négligé et refusé de faire tout ce qui
pouvait vous on donner à vous-même. C'est en-
suite cette ignorance sur la conduite et les opi-
nions des individus qui est devenue l'origine de tant
de mauvais choix.
C'est vous qui avez présenté tous les ministres
à la nomination duRoi, et qui deviez au moins vous
être assuré de leur capacité et de leurs opinions.
C'est vous qui avez travaillé avec eux, qui
avez dirigé celui de la police, qui avez refusé d'éta-
blir des polices secrètes et contradictoires.
C'est vous qui avez été l'auteur de cette per-
fide annonce, abolition des droits réunis.
C'est vous qui avez fait ou dirigé ces impoli-
tiques ordonnances sur la police des Dimanches, et
sur la légion d'honneur qui ont eu des conséquences
si funestes.
C'est vous qui avez fait ou avez fait faire, les
unes après les autres de continuelles déclarations,
ou démarches contre lesquelles il a fallu revenir le
lendemain.
C'est vous qui avez éloigné tous les fidèles
sujets de la maison de Bourbon, qui, pour récom-
pense de leur amour et de leur dévouement, ont
tous rapporté le désespoir dans leurs familles et
dans leurs provinces, et sont aujourd hui, chacune
dans leurs localités, exposé à toutes les humilia-
tions et à tous les dangers.
C'est vous enfin qui, quand l'orage à éclaté,
orage que vous auriez dû prévoir dont vous avez
6
été cent fois averti, n'avez su qu'augmenter l'effroi
général, en faisant partir dès le premier moment
Madame la Comtesse de Blacas pour l'Angleterre,
tandis que vous laissiez sans direction, et sans ins-
truction , tous ces milliers de Français qui avoient
volé de toutes parts pour couvrir de leurs corps
celui de leur Roi, et que vous avez abandonnés, sans
aucuns avis, sous le couteau de Buonaparté.
Par tant de motifs, M. le Comte, vous êtes de-
venu l'objet de la malédiction de toute la France;
vous étiez déjà depuis long-temps celui du déses-
poir secret de toute la famille du Roi, et de tous les
plus fidèles serviteurs qui avoient l'honneur de
l'approcher.
C'est en vain que, depuis seize mois, je n'ai
cessé de vous prédire tous les malheurs qui arrivent
à la maison de Bourbon. Hélas! mes tristes prg-
phéties ne se sont que trop vérifiées! Je n'ai que le
Roi, mon oncle., et vous, M. le Comte, de déposi-
taires de mes pensées : dix fois mes mémoires ont
été au moment, à Paris et à Londres, d'être livrés
à l'impression, mais la crainte de faire connoître le
précipice dans lequel je voyois que vous entraîniez
le Roi m'a toujours retenu, je me suis borné à vous
l'exposer. Le désespoir m'a fait quitter la France,
et ma fidélité m'a condamné à rester victime et à
mourir dans l'oubli, laissant à la postérité a rendre
un jour à ma mémoire, le titre d'un des plus fidèles
sujets de la maison de Bourbon, pue j'ai cherché
à mériter, par ma conduite et ma sincérité
1
Ah ! M. le Comte, que vous devez regretter
aujourd'hui de n'avoirpas suivile conseil que je vous
avois donné par ma lettre du 4 Juillet dernier, vous
eussiez prévenu tous les malheurs du Roi et toutes
les horreurs qui vont couvrir le sol de la France.
Le mal est irréparable, quant à la France, mais au
moins n'ajoutez pas à celui du Roi en persistant à
rester auprès de lui. La mort de Bonaparte, ou
des flots de sang rétabliront le Roi sur son trône;
mais si un autre langage ne domine pas dans ses
conseils, la France n'est qu'au premier période de
ses crimes et de ses malheurs. iJi
Au nom du Roi, de sa famille et de la France,
M. le Comte, demandez au roi la permission de
vous retirer. Le Roi a laissé l'impression la plus
profonde de sa bonté; il faut qu'il imprime au-
jourd'hui celle d'une sévérité mieux éclairée, ou
il n'y aura jamais de sûreté pour lui ni pour sa
famille; jamais d'attachement sincêre à sa personne.
Allez compter aujourd'hui vos pairs, vos députés,
vos courtisans à la cour de Buonaparté. Avez-vous
vu en France, excepté des intrigans et des révolu-
tionnaires, un seul amateur de votre Charte cons-
titutionelle? Y a-t-il un seul individu qui en
ait fait le moindre cas? Cependant vous l'avez
présenté au Roi comme sa sauve-garde et son salut.
Répondez aujourd'hui, lui a - t - elle armé un seul
soldat? Partout voire politiqne fausse et tor-
tueuse a semé le mécontentement et la discorde,
vous avez voulu ménager tous les partis; vous
ZD
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n'avez gagné la confiance d'aucun, et voue avez
perdu l'opinion de tous.
La France ne soupiroit qu'après un Roi Bour-
bon, mais elle demandoit un Roi royaliste, il ne
suffit plus aujourd'hui du bon coeur de Louis
XVIII, il faut que le Roi dévelloppe son âme, celle
du grand Henry. S'il ne diminuoit toutes les qualités
qu'il possède, pour une trop grand modestie et une
trop grande condescendance à vos avis, s'il eût été
toujours lui-même, il seroit sur son trdne puissant
et adorée mais des conseils timides et intéressés,
l'ont toujours empêché de suivre son propre mouve-
ment. Naguères encore au milieu des dangers dont
VQtre coupable imprévoyance l'avoit environné,
son courage lui restoit; il étoit le seul qui n'eût
pas perdu la tête autour de lui, son âme l'inspirait;
il annonça qu'il vouloit marcher à la tête des
fidèles sujets qui ne demandoient qu'à mourir pour
lui. Dans un instant l'élan du devoir devint général -,
s'il eût dit un mot de plus, les mêmes pairs qui
soupiroient pour la plus part après le retour de-
Buonaparté; , ces députés dont la timidité mar-
quoit le peu de confiance, et la crainte; les femmes,
--- les enfans, tout Paris en entier eussent suivis le
descendant d'Henri et lui seul à leur tète par sa
propre présence avec un front qui eût dit: Viens,
tra-itre, je t'attends, eût fait reculer d'effroi tous let
satellites de Buonaparté. L'armé.e eût été imbue
de son crime, et les 'assassins fussent tombés aux
pieds de leur Roi. Ah ! M. le Comte, que les Princes
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c
iont souvent malheureux par ceux qui les entourent.
Le mal esf fait, le Roi est à Gand. 11 faut le ré-
parer ; mais les mêmes conseils qui ont perdu leRoî
ne peuvent regagner l'opinion.
Si vous aimez le Roi, si sa glorie, son repos, sa
vie vous sont chers, éclairez-le donc enfin sur les
causes qui l'ont perdu, reconnoissez votre insuf-
fisance, et méritez au moins d'être estimé.
Loin de moi encore une fois, M. le Comte,
lemoindre sentiment d'animositépersonnelle contre
vous. Vous devez être trop malheureux pour
qu'il ,)ie fût pas inhumain de chercher à ajouter-
à v05 chagrins. Mais l'intérêt du Roi et de ma
patrie ne me permettent pas de garder le si-
lence , je ne m'adresse qu'à vous seul et dans le
secret aujourd'hui , et j'attendrai dix jours votre
réponse; mais si je ne suis pas assçz heureux pour
vous dessiller les yeux et pourtoucher votre coeur,
vous me connoissez,je, vous dévoilerai devant le Roi,
devant la France, et devant l'univers.
J'ai l'honneur d'être,
1 Monsieur le Comte, -
Votre très-sincère
et très-véridique serviteur,
CHABANNËS.
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5
Pour l'intelligence de ma lettre du 4Juillet au
Comte de Blacas, il me paraît nécessaire de la
faire précéder des motifs, qui me la firent écrire.
J'étais arrivé à Paris, quatre jours avant le
Roi, je me mis aussitôt à chercher à connoitre
toutes les opinions. Les personnes à qui je m'a-
dressai et au jugement desquelles j'avois le plus
de confiance, tout ce que je vis, tout ce que j'en-
tendis me confirmèrent dans celles que je n'avois
cessé d'énoncer, et j'écrivis à M. de Blacas en le
priant de remettre au Roi la lettre qui renfer-
moit les opinions que je venois de recueillir.
Ce 2 Mai. Au Roi,. Sous le couvert de M. de Blacas.
SIRE, -
Voici l'extrait des opinions les plus saines que
j'aie pu recueillir ; je m'empresse de les mettre aux
x pieds de Votre Majesté.
Je suis avec le plus profond respect, etc.
SUR LE MILITAIRE.
Le militaire est en général très-mauvais et sera
bien difficile à ramener.
Les maréchaux et généraux les plus- impor-
tons sont aisés à gagner, mais ils n?ont pas une
influence très-grande dans l'armée qui les regarde
comme déserteurs de leur cause. Ce sont les
officiers secondaires et quelques officiers dans
chaque corps qui peuvent plus facilement ramener-
les esprits et les opinions des divers corps. Les
11
soldats sont presque tous mauvais, et les officiers le
sont encore plus.
Ils n'aiment pas en général Buonaparté mais
ils sont humiliés d'avoir été battus, de voir la France
conquise. Ils ne connoissent les Bourbons que par
des préjugés, des préventions et des calomnies.
Heureusement ils désertent, ils se débandent,
il semble dans la circonstance actuelle et avec de
tels sentimens, qu'il seroit à désirer que cette déser-
tion augmentât encore davantage.
Ces militaires disséminés n'auront plus besoin
que d'être contenus et surveillés dans leurs com-
munes respectives; il sera essentiel de les y faire
désarmer, et à ce double effet il paroitroit utile et
politique de tripler la gendarmerie; utile par la
force pour contenir ; politique, parce que ce sera un
moyen de récompense et de retraite pour les mili-
taires qui ne peuvent plus retourner à la charrue,
ou au travail.
Monsieur le Maréchal Moncey est sur, et cette
force, sous son commandement, ne peut avoir ni
inconvéniens ni dangers. Il a l'estime de son
corps, et son influence peut être très-utile sur
lui. Plus l'armée de ligne sera ensuite réduite et
moins les mécontens seront dangereux, surtout
dans des chefs militaires. Sans soldats les chefs
tombent à rien. Il sera prudent et facile de la dis-
séminer le plus possible dans les différentes villes
de guerre ou quartiers de cavalerie,
JI paroitroit essentiel pour la sûreté de la famille
royale, d'après ce mauvais esprit du militaire, de
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rétablir la maison du Roi et sous ce nom de com-
poser un corps d'élite, au moins de 40,000 hommes.
Toute la jeunesse nouvelle briguera d'entrer
dans ce corps, et ceux des troupes de ligne qui y
seront admis, s'ils n'en composent pas plus de la
moitié, seront et surveillés et peu à craindre. Leur
esprit changera bien promptement et nul coup de
main, nuile brigue de partis ne seront plus à re,
douter pour la sûrete de la famille royale.
SUR LES JACOBINS.
Sous ce nom on doit comprendre tous les mé-
contens et les .acquéreurs de biens nationaux.
Il parolt qu'en général à Paris il y a beaucoup'
de mécoritens et un mauvais esprit.
Il se réunissent, ils s'entendent, ils sopt dan-
gereux. Il ne faut pas s'endorinir sur leur compte.
C'est en vain qu'on espérera les gagner, ils n'auront
aucune confiance dans toutes les avances qu'on'
leur fera et ne concevront que plus d'audace d'une
trop grande condescendance qu'ils regarderont
comme foiblesse.
La Police est composée des Jacobins et nulle-
ment sûre; c'estle cas d'établir plusieurs contre-po-
lices. C'est un objet des plus urgetis et dçs plus
essentiels.
On regretté généralement que Fouché ait voté
pjour la mort du Roi. On le regarde comme un
homme qui pourroit être bien précieux.
Tant que les troupes étrangères sont aussi nom-
breuses dans Paris il n'y a pas de dangers, mais il
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est urgent que les Princes ne soient pas réunis, qu'ils
parcourent toutes les provinces, et que le Roi, sous
prétexte de travail, soit entouré de troupes sûres et
habite St. Cloud, Trianon, Rambouillet.
Il n'est pas un acquéreur de bien nationaux
qui ne s'attende à rendre et qui mette la moindre
confiance dans ce qu'on pourra faire ou dire pour le
rassurer. On ne les gagnera donc jamais et ils seront
toujours prêts à se réunir à tout parti qui cherche-
roit à se soulever.
OPINION SUR LE ROL
L'opinion du Roi est la plus favorable. Il n'y
a pas un individu qui ne le regarde comme un
homme de beaucoup d'esprit, accontumé au travail,
un grand administrateur, partout on en parle en ce
sens. On voit avec plaisir, chacun avoir ou porté à
recevoir cette impression. Comme la révolution est
tout à fait civile, c'est ce qu'il y a de plus heureux.
Il n'y a pas un individu qui ne souhaite de la fer-
meté et de la vigueur au Roi; à la moindre preuve
qu'il en donnera, l'opinion en accroîtra d'une ma-
nière incroyable. De son début dépend toute son
existence à venir et son salut.
Autant le Roi a fait tout ce qu'il y a de plus
parfait jusqu'à Saint-Ouen par son excès de bonté
et l'accueil qu'il a accordé à tout ce qui s'est présenté
devant lui, autant cette trop grande familiarité lui
seroit funeste à Paris.
C'est aux Princes à se faire aimer, au Roi à se
faire respecter. Ceci est un objet bien essentiel.
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Plus le Roi sera rare après le premier moment,
plus il inspirera de respect. Quand on passe de-
vant lui assis, on se retrace la procession devant
Louis XVI. On doit y prendre garde. J'ai déjà en-
4 tendu des plaisanteries sur la défilade à Compiègne,
Le Parisien est plus que détestable pour ce genre,
et le peuple en masse enauroit bientôt pris la plus
mauvaise impression.
Il s'en faut bien que les journaux disent la
centième partie de ce qu'ils devroient. On. a été
jusqu'à me dire que les censeurs les en empêchoient;
cependant c'est le moment de ne rien négliger, et
le plus puissant moyen de former les opinions.
OPINION SUR LE GOUVERNEMENT.
Tout Paris, et surtout toute la France, est con-
tre le Senât, M. de Talleyrand s'est conduit avec
adresse et courage, Il a de l'influence, et l'opinion
générale pour lui, mais toutes les mesures qui ont
été prises marquent peu de vigueur et n'ont point
inspiré de confiance. On attend tout du Roi.
Telles étoient la généralité des opinions les
plus saines au moment de l'arrivée du Roi à Com-
piègne La révolution venoit de s'opérer par la main
seule de la providence: aucuns plans, aucuns projets
ne l'avoient précédée. A Paris,et dans-Ies provinces
un sentiment purement royaliste avôit éclaté aussi-
tôt qu'il avoit pu le faire parmi la généralité delà
noblesse et des honnêtes gens de toutes les classes:
Ce furent eux seuls qui, sur toute la surface de la
France, donnèrent l'exemple et promurent l'adop-
15
tion du Pavillon'Royal; partout où il y avoit eu des
troupes, elles avoient contenu cet élan. A Paris
M. de Tallyrand avoit eu la profonde politique de
faire prononcer la déchéance de Buonaparté par le
Sénat, ce qui paralisa en un instant toute l'autorité
administrative qu'il eût pu chercher à exercer dans
les provinces, qui n'étoient pas occupées par les
troupes des alliés, et le força à son obdication. On
peut appeler avec juste raison cette mesure poli-
tique, le cachet d'un grand maître, et quoique M.
de Talleyrand n'ait eu ensuite ni le courage, ni l'é
nergie, ni 1 élan de profiter d'une aussi brillante
position en se livrant franchment et ouvertement
à son roi, je ne dois pas hésiter à reconnoître cette
vérité et à lui rendre publiquement cette justice;
mais cette grande mesure d'état fut suivie de bien
petits moyens.Un gouvernement provisoire s'établit
et ce gouvernement provisoire, au lieu d'un retour
franc et sincère à son Roi, voulut se rendre néces-
saire, et pour gagner les affections s'empressa de faire
toutes les premières concessions qui auroient dû
marquer la rentrée du Roi et devoient lui attirer l'a-
mour du peuple.
De ce défaut de franchise dût naître la crainte
de n'en pas rencontrer. M. de Talleyrand avait
appris l'influence de M. de Blacar sur l'esprit du
Roi, et il jugea que le besoin qu'on pourroit avoir
de lui seroit son plus sur appui, il chercha par ce
motif à s'entourer de tout ce qui tenoit ou avoit
tenu à la révolution.
M. de Blacas, de son côté, effrayé de la supé-
16
riorité de l'esprit de M. de Talleyrand, ne songeoit
qu'à l'écarter. Sa seule occupation était de profiter
) de sa faveur.' Tout lui étoit égal, pourvu quil
s'élevât au rang de priemier ministre.
Telles étoientles dispositions de part et d'autre,
lorsque M. l'abbé de Montesquiou fut envoyé à
, Compiègne porteur du piège de la chartre cons-
titutionnelle. M. de Blacas n'ayant aucun plan,
aucun projet, aucune connoissance de la France,
ne sut que répondre. Le Roi ne connut point la
vérité, on abusa de la bonté de son coeur, il fut
abominablement Itrompé. Chacun pensa à soi et
personne à la chose publique. Hélas ! la déclara-
tion de Saint-Ouen fut arrêtée! les ministres furent
choisis par ses auteurs, et la famille des Bourbons
et les intérêts de la monarchie furent sacrifiés à
l'intrigue, à l'égoïsme et à l'intéreat personnel.
Depuis ce moment rien ne fut apprécié, rien
ne fut connu, rien ne fut jugé L'illusion remplaça
la vérité. Le Roi renvoya tout à M. de Blacas.
Ministre, généraux, particuliers, tout dçrt passer
par lui, à il mécontenta tout le monde. Il ne con-
noissoit ni la France, ni les individus, ni les opi-
nions, ni l'ancienne cour, ni les usages, et n'avoit
pas même voulu se procurer des notes sur les parti-
culiers les plus marquans. Semblable à un écolier
enorgueilli d'avoir remporté un premier prix, il ar-
rivoit sur le théâtre du monde avec sa seule pré-
somption pour guide, et sans aucune base pour
éclairer son discernement. Le chaos et la confusion
entourèrent bientôt de tous côtés le trône. Les
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royalistes s'éloignèrent et furent porter leur déses-
poir dans leurs provinces- Les intriguans se livrè-
rent à toutes les prétentions, les criminels levèrent
la tête et l'audace et la scélératesse conspirèrent
librement. Nul homme suspect ne fut surveillé,
nulle police ne fut exercée, nuls avis ne furent
écoutés, et de tous côtés le précipice se creusa sous
les pas du Roi.
Mais les ministres venoient travailler chez M.
le comte de Blacas. Il croyoit la France à ses
pieds. Hélas, dans quel gouffre son orgueil, son
impéritie et son aveuglement l'ont-elles précipitée !
Des ordonnances irréfléchies, des démarches
imprudentes, des hésitations et des rétractions
continuelles furent le cachet journalier de son admi-
nistration. Il n'étoit, hélas, que trop facile de prévoir
tout ce qui est arrivé, à la première étincelle qui
seroit allumée.
M. de Blacas se prétendoit mon ami. Dans une
conversation que je venois d'avoir avec lui, le 11
Juillet dernier, où je lui avois exposé de nouveau
le précipice où il entraînoit le Roi; il voulut m'ap-
pitoyer sur son sort et se servit de ces curieuses
expressions; "Si j'étois maître comme vous, vous
Il le persuadez, mon chez Marquis, vous ne ver-
riez rien de ce que vous voyez, et vous verriez
tout ce que vous ne voyez pas."
Ainsi s'exprimoit le confident sincère du meil-
leur des hommes, ce sujet fidêle du meilleur des
Rois. Rentré chez moi, je ne pus contenîtsmon
D
18
indignation, et ce fut le motif de la la lettre qni suit
que je fis imprimer, et fis remettre à M. de Blacas
par M, le comte de Pradel, son ami particulier.
Paris ce 24 Juillet 1814.
lettre du Marquis de Chabannes à S. Exc. M. le
Comte de Blacas.
Vous m'avez fait l'honneur de me dire, mon
cher Comte, que je ne pouvais me figurer à quel
point vous étiez malheureux, et que tout ce que
vous désiriez au monde, étoit que le Roi vous per-
mit de vous retirer. J'ai eu celui de vous répon-
dre. Vous l'avez youlu, vous vous êtes mis*dans
4e gouffre; il faut en sauver le Roi, ou périr avec lui.
Mais la réflexion me fait regarder comme une ins-
piration 'du ciel la volonté où vous dites être de
quitter le timon des affaires.. Ah! oui, mon cher
Comte, j'oserai vous solliciter de la suivre avec
toute l'ardeur dont je suis capable. Je connais
l'élévation de votre âme, -et votre amour pour le
Roi est sans doute trop pur pour que vous n'éprou-
vièz pas une réelle satisfaction en pensant que le
sacrifice de votre amour- propre peut sauver la
France et le roi. Ce sacrifice, loin de vous coûter,
-deviendra pour vous une vraie jouissance. Cette
confiance me -soutient et me fortifie dans la tâche
jpénible que je vais remplir.
iLorsque j'ai cru pouvoir servir le Roi, la vérité
ne m'a point arrêté, vous le -savez. Sa Majesté a
daigné rendre justice à mes intentipns ; elle a par-
19
1
donné à son sujet, qui a osé ne lui rien dissimu-
ler. Le dèvoir, la fidélité m'imposoient le langage
que j'ai osé tenir; ces motifs sont encore plus forts
en ce moment envers Vous, quisqu'il s'àgit de même
du salut du Roi et de la France, et que l'amitié que
vous m'aviez jurée., la promesse que vous avez
exigé de moi d'y répondre, m'imposent un devoir
de-plus.
- Je ne craindrai donc- de vous retracer ni vos
défauts, ni vos fautes, ni de vous parler avec la sliv
cérité que v_ous me connaissez. -
Employé d'abord par M. d'Avaret, sa mort
vous a attiré les regards du Roi ; bientôt vous
avez connu le caractère si bon de cet excellent
Prince, et par l'excès de votre assiduité, vous êtes
parvenu à vous rendre nécessaire. Bientôt dans la
solitude d'Hartwell, les soins d'organisation - de
valets-de-chanlbre, d'approvisionnemens de cuisine,
de régularité intérieure de domestiques, de pefites
économies ont occupé la plus grand partie de vos
momens. Voulant tout faire par vous-même, jus-
qu'aux plus petits détails, vous ne trouviez déjà
plus de temps pour le peu de eorrespandances que.
vous aviez à suivre. Vous vous êtes cru tout-à-
0
- coup le premier ministre le plus affairé, le plus
essentiel, l'homme le plus important de l'Europe.
C'est dans un tel moment que j'ai eu l'honneur de
vous voir pour la première fois. Lorsque S. A. R.
Monsieur vous envoya chez moi à Londres le 28
Décembre 1813.
no
Dans une longue conversation sur l'intérieur.
de la Frâncejque j'eus avec vous, je fus si frappé, si
étonné de vous cntendre ne me parler, pour ainsi
dire, que du nombre de vous occupations, de la
multiplicité de vos correspondances, des courriers
que vous aviez expédiés, de ceux dont l'arrivée
vous avoit éveillé dans la nuit, de la quantité des
personnes auxquelles vous aviez à répondre , des
ministres que vous aviez vus et deviez voir, des
ambassadeurs avec qui vous aviez rendez-vous,
enfin de l'immensité qu'embrassait votre génie, que
je vous l'avouerai, je demandai quel est donc cet
homme universel qui ne m'a j'amais nommé le Roi,
mais qui m'a étourdi des je fais, j'écris, je dis,
j'expédie, etc. etc. etc.? Je n'hésiterai pas à vous
le dire, ce début me donna une grande prévention
contre vous; et loin de vous rechercher, malgré
tout le crédit dont vous jouissiez auprès du Roi, je
ne pus cacher ni à mes amis, ni à vous-même,
l'aversion naissante que vous m'inspirâtes, et que
tout ce que j'entendis bientôt de vous de tous côtés,
contribua à fortifier chaque jour d'avantage, et dont
vous avez fini par demander l'explication; expli-
cation qui m'a fait connoître la sensibilité de votre
coeur, et m'a procuré les assurances de la plus sincère
amitié de votre part. Je vous ai promis en retour de
ne rien vous cacher, ni dissimuler; je tiens mieux
ma parole, mon cher Comte, que vous n'avez tenu
la vôtre.
Il est, hélas, trop vrai que l'ouvrage est au-
11
dessus de vos forces, et qu'avec beaucoup d'esprit
naturel, vous n'avez acquis dans la carrière de
votre vie aucune connaissance ni des hommes, ni
des choses, ni même des convenances et des usages,
€t que l'occupation continuelle des plus petits détails
ne peut vous laisser ni le loisir, ni la possibilité de
vous livrer aux affaires majeures avec l'attention
qu'elles méritent; occupation unique que la con-
fiance du Roi devrait vous commander; d'où il
résulte nécessairement que le Roi connait très-im-
parfaitement la vérité , et que la plupart de vos
mesures sont marquées par la précipitation, tandis
que les objets les plus essentiels sont négligés ou
oubliés.
Je pourrais ici en faire un volume, mais
un seul fait suffira pour vous faire ouvrir les
yeux sur cette triste vérité. Un moment de ré-
flexions sur le passé et sur le présent vous en rap-
pellera des milliers semblables. Je vous pressais
depuis trois jours de m'accorder un instant pour
vous entretenir sur la nécessité urgente de vous
occuper du débarquement du Roi, de sa réception
à Calais, de sa route sur Paris, de l'importance
d'avoir quelques troupes, de l'élan qu'il fallait
donner et diriger, etc. etc.; vous étiez occupé de
faire mettre les armes royales dans telle ou telle
formes sur les voitures, d'en faire acheter de nou-
velles, de les voir pas vous même, de la forme de
la couronne à mettre sur les boutons à fleurs de
lys, du plumet, de la forme du chapeau; enfin;
22
de beaucoup d'objets semblables, très-essentiels,
sans doute, et vous ne m accordâtes un moment
que le Jeudi après-midi; aussitôt vous me deman-
dâtes si je voulais prendre sur moi d'aller, en mon
simple et privé nom, trouver le général Maison,
et de faire ce que je voudrais, que vous le diriez
au Roi après mon départ. Je n'avois plus que
trente heures avant le départ du Roi; il falloit aller
à Lille. Des troupes firent vingt-huit lieues en
vingt-quatre heures ; le général Maison, son état-
major, l'adresse de sonarmée, furent aux pieds du
Roi à son débarquement. Cet objet fut rempli;
mais vous occupâtes-vous des autres ?
À mon débarquement à Calais, le Vendredi à
quatre heures après-midi, le gouverneur et le maire
vinrent aussitôt me voir, et me demandèrent s'il
étoit vrai que le Roi dût débarquer à Dunkerque,
Boulogne ou Cherbourg; ils n'avoient pas même
l'idée que Sa Majesté partoit le lendemain de Lon-
dres pour Calais. Je leur répondis que je n'étois
chargé d'aucun ordre pour eux, qu'ils allaient sans
doute les recevoir, que j'avoia entendu dire au Roi
lui même qu'il avoit préféré Calais, comme le point
le plus proche pour répondre à l'impatience que
Sa Majesté avoit de se trouver au milieu de ses
sujets, et qu'ils feroient bien de se préparer à sa
réception. Je fus de retour à Calais le Dimanche
à Midi. J'y trouvai le marquis de Brézé. On
savoit seulement que le Roi devait être déjà embar-
qué à Douvres ; mais pas un ordre n'étoit encore
.aS
arrivé, ni pour son débarquement, ni pour sa ré-
ception, ni pour ses logemens, ni même pour son
dîner Le marquis de Brézé hésitait à prendre
sur lui et me consulta. Nous fîmes ensemble les
logemens, nous ordonâmes le dîner, nous cou-
rûmes à la cathédrale, au port, etc. On nous mon-
tra, par bonneur, une chaise à porteur et un bran-
card. qu'un faux zèle avoit fait préparer, et que
nous fîmes mettre de côté. Le marquis de Brézé
avoit de son coté, ordonné une caleche et huit
chevaux de poste. Je renvoyai les chevaux et dis
au commandant de le le faire trâiner par le peuple,
je sautai le premier à bord du Yaclit ; je pris les
ordres du Roi, je fis aussitôt reculer la calèche,
tout marcha. Mais un objet d'une telle impor-
tance eùt-il dû être laissé au hasard?
Le soir les voitures ne purent être débarquées,
parce que rien n'avoit été prévu. Le Roi dût
rester un jour .et demi de plus à Calais. Je vous
y vis occupé de la distribution des voitures, de
détails insipides et insignifians, et on ne pouvoit
yous parler pour la moindre affaire essentielle. As-
surément l'ordre du voyagé n'en a pas mieux été.
Depuis, le moment du départ du Roi d'Hart-
well, de quoi vous voit-on occupé ? De ne pas quit-
ter le Roi plus que son ombre, toutes les fois que
Sa Majesté sort un instant ou reçoit qui que ce
soit- de vouloir voir depuis les ministres et les gé-
néraux jusqu'aux plus simples particuliers, de par?
1er jusqu'aux lingères et valets-de-pieds que voua.
24
voulez nommer. Il faut que tout passe par vous
Eh! mon cher Comte, cela est-il possible?
Aussi qu'en résulte-t-il? C'est qu'avec beaucoup
d'esprit, vous ne faites que des gaucheries , avec la
volonté de plaire, vous rebutez généralement ; avec
le désir de gagner les opinions, vous prévenez tout
le monde contre vous. Tout cela peut vous être
indifférent, et grand maître de sa garde-robe, sur-
intendant des bâtimens royaux, ministre et secré-
taire d état de la maison du Roi, pair de France,
directeur suprême de l'opéra, bientôt, dit-on, gou-
Verneur de Versailles et de Fontainebleau, vous
pouvez croire que tout va à merveille ; mais con-
sultez ce ministre de la police qui vient travailler
avec vous ; interrogez les membres du gouverne-
ment, les sociétés, le peuple, les échos, la France
entière, etvous saurez ce qu'on dit, ce qu'on pense
de vous. Vous pouvez encore un coup vous
mettre au-dessus de toutes les opinions avec la fa-
veur dont vous jouissez, mais j'interpelle ici votre
cœur contre votre amour-propre; frémissez de la
charge [que vous impose la confiance du meilleur
des Souverains, de l'obligation que vous contrac-
tez envers la France et la postérité: du précipice
où vous plongez le Roi et son auguste fa7nille.
L'occupation de tous les détails qui absorbent vos
momens, votre excessif amour-propre qui vous
prive d'écouter, la multiplicité des affaires qui vous
empêche de rien approfondir, le temps qui vole et
vous fait ensuite tout faire avec précipitation, vont
a5
E
achever de perdre et les Bourbons et la France
même ; suivez un moment les degrés de 1 opinion
publique, depuis le jour de l'arrivée du Roi à Ca-
lais jusqu'aujourd hui, et jugez de l'étendue du
mal que vous avez déjà fait,
Partout, sur le passage du Roi, vous avez vu
les affections du coeur voler au devant de Sa Ma-
jesté; de toutes les parties de la France, vous avez
Vu des essaims de fidèles serviteurs apporter à ses
pieds 1 hommage de tous les Français; vous n'avez
vu, vous n'avez entendu que les préventions les plus
favorables sur son compte. On vous à vu, on vous
a entendu, les éclras ont parlé, et chacun a reçu la
même impression que vous m'aviez fait à Londres.
Interrogez leS mêmes personnes aujourd hui, et
écoutez la manière dont les neuf dixièmes s'expri-
meront. Où est la cause de ce changement irrépa-
rable et qui déjà retentit dans toutes les provin-
ces? - j
Dans la malheureuse phrase sur les droits réu-
nis, que ne vous a-t-on pas dit pour vous la faire
supprimer? - ■
Dans le défaut d'être instruit vous-même et de
pouvoir éclairer le roi sur les hommes et sur les
choses; combien de fois ne vous ai-je pas répété à
Hartwell et à Londres la nécessité de faire faire
d'avance des notes sur chaqu'individu marquant
par lettres alphabétiques pour pouvoir éclairer la
justice du Roi.
26
Dans cette déclaration de police sur les fêtes
et Dimanches, aussi peu reflèchie que prématurée;
- Dans l'organisation aussi impolitique qu'in-
conséquente sur la légion d'honneur, que ne vous
a-t-on pas dit en Angleterre à ce sujet?
Dans la mesure plus qu'impolitique de réparer
Versailles en ce moment, lorsqu'il faut gagner Paris,
lorsque dés ouvriers seroient employés plus adroite-
ment à des travaux utiles qui frappent les yeux et
contentent les coeurs;
Dans le défaut d'un emprunt qui eût donné
au roi des moyens infinis de gagner les troupes, et
qu'on vous a tant pressé de faire en Angleterre;
Et avant tout et par-dessus tout, dans l'im-
pression générale que vous faites sur les ministres
et tous ceux qui approchent le Roi, que vous ne
cherchez qu'à isoler Sa Majesté de tout ce qui veut
rattacher à elle.
Si les rapports de la police vous sont fidèles
si vous en rendez compte au Roi avec vérité et
exactitude, il doit frémir de la situation où vous
l'avez amené, et de la malheureuse opinion qui se
propage par toute la France.
Dites-moi, dans le fond de votre conscience,
que j'interroge ici, sans la séduction chevaleresque
et enchanteresse de Monsieur, sans la conduite
vraiment sublime de Monseigneur le duc d'Angou-
lême, sans les vertus si divines de Madame, sans
l'énergique et infatigable dévouement de Mon-
27
seigneur le duc de Berry, où en serait déjà la
France aujourd'hui?
Tandis que vous éloignez tous les fidèles ser-
viteurs du Roi, tous les jours ils lui en acquièrent,
ils lui en attachent de nouveaux; mais ils ont beau
faire, l'opinion est perdue, l'orage se prépare; il
n'est déjà peut-être que trop prêt d'éclater. Trem-
blez à la première étincelle ! un traître, un scélérat,
un assassin suffit pour rendre l'embrasement géné-
ral ; en vain espérerions-nous dans l'hérédité !.
Les chefs du gouvernement seront les premiers à
proclamer l'expulsion des Bourbons; le peu de-
fidèles et de partisans se feront vainement massa-
crer; la généralité des troupes fera partout éteindre
jusqu'au moindre élan, et la masse du peuple se
joindra à elles. Voilà, trop malheureux Comte de
Blacas, le danger où, avec les meilleures intentions
du monde, vous avez entraîné le roi et sa famille,
par votre présomption et votre inexpérience. Je
ne vois plus qu'un seul parti qui puisse les sauver;
j'oserai vous le tracer. votre démission: faites
Connaître et sentir au Roi les dangers où il est
exposé, les difficultés presqu insurmontables qu'il a
à surmonter, et conseillez-lui de nommer M. de
Talleyrand son premier ministre, et de se livrer à
lui.
Vous savez ce que je pense de M. de Talley-
rand, il me déteste; et à coup sur, ce n'est pas
pour moi que je parle; il ne me pardonnera jamais;
je perds en vous un ami, (pour trouver en lui un
a8
ennemi; mais l'intérêt du Roi m'entraîne; je ne
vois que son salut.
Aujourd'hui tout retour sur un déploiement
de fermeté serait trop dangereux, et ce qui eût fait
le bonheur et la grandeur du Roi, il y a deux, iiiois,
ne ferait peut-être que hâter l'explosion qui couve
et se prépare. Il faut louvoyer, il faut suivre ce
malheureux système, puisqu'il est commencé; il
faut forcement gagner la confiance des prépondé-
rans, de ceux qui sont prêts à rétablir la race de
Buonaparté. M. de Talleyrand est le seul qui puisse
inspirer cette confiance et déjouer leurs sinistres
intentions, comme peut-être serait-il aussi celui qui
sera à la tête du premier mouvement, mais dont en
même temps le roi n'a pas une trahison à craindre,
s'il se livre à lui.
Sa nomination déjouera tous les projets. Vous
devez croire sans doute que le passage de M de
Metternich par Paris n'a pas été sans niotifs ; que
le séjour de Marie-Louise aux eaux d'Aix n'est pas
sans espérances ; que l'argent qu'on répand avec
profusion n'est pas sans objet. Tout a l'air calme,
mais la mine se creuse ; il n'y a peut-être plus
qu'un instant. Hâtez-vous de vous immoler au
salut du Roi ; c'est alors que vous acquerrerez le
plus grand titre à l'estime et à la reconnaissance
des Français: c'est alors que vous serez heureux
et que vous mériterez d'avoir des aiuis.
CI-JAllANNES,

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