Lettres de M. Linguet au comte de Trautmannsdorff, ministre plénipotentiaire pour l'Empereur aux Pays-Bas en 1788 et 1789

De
Publié par

Lemaire (Bruxelles). 1790. In-8° , XL-134 p..
Les Documents issus des collections de la BnF ne peuvent faire l’objet que d’une utilisation privée, toute autre réutilisation des Documents doit faire l’objet d’une licence contractée avec la BnF.
Publié le : vendredi 1 janvier 1790
Lecture(s) : 22
Source : BnF/Gallica
Nombre de pages : 175
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

AU COMTE
TMANSDORFF
MINISTRE PLENIPOTENTAIRE
POUR L'EMPEREUR
AUX PAYS-BAS
EN 1788 ,ET 1789
SECONDE ÉDITION,
Veneficia mea, Quirites, haec funt.
PLIN. Hist. Nat. Lib . 18. Cap. 6.
A BRUXELLES,
Dï L'IMPRIMERIE DE L'AUTEUR,
Et fe trouve
Chez LEMAIRE, Libraire, rue de L4Impératrice,
M. DCC XC.
A LA NATION BELGIQUE.
ABSOUS aux yeux d'une Nation respectable pat
une infortune dont mes ennemis ne prévoyoient pas le
succès, ce n'est pas assez pour moi quelle se soit con"
vaincue en me voyant associé aux sers de ses défenseurs
que je nétois pas complice de ses tyrans ; il faut lui
prouver que le soupçon qui Va trop long-tems abusée à cet-
égard n a jamais été fondé; (I) que c'étoit k fruit d'une
manoeuvre criminelle de plus, de ses ennemis, & des
miens : c'est ce qui résulte bien clairement de ce recueil.
(T) II est bien étrange que non-seulement ce soupçon ne
soit pas détruit, mais,que. des écrivains honnêtes semblent
encore .en ce moment vouloir l'accréditer. En tête du
Tome XIV des Réclamations Belgiques on a copié un
passage des Annales qui fiffiroit seul pour m'en justifier ;
c'est le récit de l'horrible journée du 22 Janvier 1788,
récit dont on trouvera l'hiftorique ci-après page lere. &
suivantes : & on intitule cette copie Extrait des Annales de
M. Linguet alors Ecrivain JURÉ du Gouvernement &
cela est imprimé depuis le 18 Octobre 1789.
Que l'Auteur de cet intitulé calomnieux, & pourtant ré-
fléchi, lise ce recueil, & qu'il juge quelle épithète je ferois
en dtoit dé lui donner. Les satellites du despotisme ont cer-
tainement- montré- ici bien de la fureur : mais parmi; les
défenseurs de la liberté n'y en a-t-il pas de bien amers,
de bien injustes?
Il étoit confié à l'impression des le mois de Septembre
dernier : il étoit adressé au Souverain qui pouvoit alors ,
qui devoit me rendre juftice. Je l'adresse aujourd'hui au
Souverain qui fa faite ; A LA NATION ; à cette Na-
tion qui vient de seconder par tant de prodiges de cou-
rage les miracles de la Providence en fa saveur; à cette
Nation qui vient de s'affranchir par la plus rapide ,
la plus complette, la moins sanglante, la plus glorieuse
en tout sens, & fur-tout la plus JUSTE, des quatre gran-
des révolutions entassées pour ainsi dire à la fin de ce
fie cle.
Le soulèvement de /'Amérique a eu pour cause k'
désir d'acquérir de nouveaux droits , plutôt que l'infrac-
tion des anciens. En Hollande le Patriotisme a été
écrasé par des bayonnettes étrangères, que les Patriotes
n ont pas fû, ou n'ont pas pû repousser. En France
c'eft le fait qui a établi le droit ; le pouvoir &
f obéissance n'y avoient ni bases, ni limites. L'adminis-
tration de ce beau royaume refftembloit à tant d'autres
productions de son industrie : les détails en étoient ar-
tiftement soignés : elle préfentoit l'apparence la plus
imposante; mais elle n'avoit aucune espèce de fonds.
Aussi pour métamorphoser en une Constitution qu'on
pût croire capable d'assurer la Liberté, cet échafaudage
de Verfailles qui éblouiffoit les Peuples , & que fa lé-
gèreté n'empêchoit pas de les écraser, a-t-il fallu com-
mencer par tout réformer, par tout créer; les Repréfen-
tans de la Nation eux-mêmes ont été obligés de se faire
un nouveau nom : fi celui de Roi a été conservé, cer-
tainement sa signification est bien changée. Tous les dé-
crets de /'Assemblée Nationale font autant de révo-
lutions. En tout genre elle a FAIT le droit, au lieu de
le réclamer.,
Mais id il exiftoit entre le Trônes & les Sujets un
contrat folemnel, authentiquement, mutuellement juré. Ici
le Prince ne recevait la promesse du Peuple de lui obéir,
qu'après avoir fait lui-même k ferment de ne rien or-
donner que de légal. Ici la première de toutes les Loix
affuroit à ta Nation le pouvoir de fufpendre celui de
son chef, dès qu'il violeroit les Loix , & par confé-
quent celui de le révoquer dès qu'il s'obftineroit à fou-
tenir ses infractions.
Le Peuple a patiemment réclamé pendant trois ans u
contrat sacré : le terme de sa patience a été le moment
où la tyrannie des infracteurs n'en avoit plus. Son bras
armé par la justice au nom de la Patrie a achevé en un
moment de briser et lien déja méconnu d'un côté, qui
n' avoit plus d'autre garant que la force, & dont on ne
laiffoit subsister que la partie qui lécrafoit.
L' Auteur de ce Recueil n'a eu aucune part à cette-
grande , à cette héroïque entreprise. Il n a été que la. vic-
time d abord des préliminaires ; & ensuite le témoin très-
- reconnoiffant de f exécution. Mais on va voir qu'il a.
* 2
IV
cependant travaille sans bruit , fans éclat, fans affecta-
tien, fans autre but que de faire le bien, à prévenir
quelques-uns des malheurs qui Vont nécessitée. Les Lettres
que l'on va lire, ainsi que l'Hiftorique qu'il a cru devoir
y joindre, ne sont donc pas des pièces absolument
étrangères à la révolution : elles pourroient en un sens
contribuer, s'il en étoit besoin , à la justifier.
On y trouvera des exemples frappons de f incapacité,
de l'insensibilité du Ministre dépositaire en Chef, &
absolu de tous les pouvoirs ; de la corruption des mem-
bres du Gouvernement dont il avoit la foiblffe
de vouloir bien dépendre, quand c 'étoit à lui à les diri-
ger; & de l'inacceffibili du Souverain à toutes les repré-
sentations qui auroient pu faire percer la vérité dans fa
malheureuse Cour, la. moins connue, & peut-être la plus
perverse de l'Europe [i].
(i) Ce n'est cependant pas la faute de l'Empereur : il a
fait chez lui des exemples de sévérité qui auroient dû pro-
duire une réforme si elle avoit été possible. A mon premier
voyage de Vienne en 1786, on montroit dans cette ville,
aux paflans, TROIS Conseillers AULIQUES, avec Funiforme
du crime, & du châtiment, parmi les malheureux condamnés
pour la vie, à balayer les rues : c'est l'équivalent des galères.
Si ce Prince avoit pu prendre fur lui au lieu de tolérer
ici une rigueur injuste & meurtrière contre le Peuple, de
déployer fur ses Agens eux-mêmes une équité févère, comme
à Vienne, il en auroit trouvé au moins autant de sujets ,
& les exemples lui auroient été plus profitables. Les Con-
Ce Recueil est autentique, puisque c' étoit à ce Sou-
verain lui-même, & dans un tems où le despotisme de.
ses représentons étoit encore ici dans toute fa force, que je
l'adreffois. On verra dans l'espèce de supplique qui k
précédoit, que je l'invitois à s'en faire représenter les
originaux; & je ne puis douter que ce ne soit la crainte
d'y être forcée qui a déterminé l''Administration que je
commençois à y dévoiler, à décerner contre moi tordre
exécuté la nuit du 17 au Octobre 1789
J'avois fait confidence au Ministre de mon projet;
il n' avoit pas pu, il n'auroit pas osé encore me faire un
crime d'une réclamation adressée au Souverain, & dont
les pièces justificatives étaient entre ses mains : il m avoit
seillers balayeurs du Danube attestoient plutôt les bonnes
intentions personnelles du Souverain, qu'ils n'aftermiffoient
son pouvoir : mais en balayant ici son Conseil Royal, en
l'épurant d'après un examen éclairé, & les faits conftans,
vérifiés, il auroit sauvé le superbe domaine qu'il vient de
perdre.
Jamais peut-être il n'a su par quels choix, par quels per-
sonnages ce centre de l'administration étoit occupé. On y
comptoit des Banqueroutiers frauduleux , des Joueurs notoi-
rement infidelles, &c . ces rebuts des sociétés les moins déli-
cates jouoient au Conseil Royal les premiers rôles. Les
membres les plus intègres étoient ceux qui étant accablés
de dettes vouloient bien n'ufer de leur pouvoir que pour se
dispenser de payer : l'esprit de Corps dans cet auguste Sénat
étoit pour chacun de veiller à s'assurer le bénéfice entier des
petites prévarications, & le partage des grandes.
* 3
feulement engagé sous différens prétextes à en diffé-
rer la publicité. Et lui, ou ses directeurs, ses compli-
ces, n'ont employé la violence pour l'étouffer, l'annéan-
tir , que quand ma détention confondue en quelque forte
avec toutes celles qui fembloient motivées par k danger
des droits du trône, a pu cesser de paroître au Souve-
rain digne d'un examen particulier.
En Septembre 1789 on ne s'étoit pas encore mis en
possession du droit d arrêter indiflinctemmt les citoyens
de tous les ordres , uniquement de par les bayonnet-
tes ; fufage n étoit pas encore établi de livrer leurs mai-
sons au pillage des fcélérats déguisés en soldats, & cons-
titués gardiens des portes, tandis que leurs personnes gê-
miffoient dans des cachots rigoureusement interdits à
toute lumière & physique, & morale.
Si ton m avoit arrêté alors il auroit été plus diffi-
cile , presque ìmposfible , d'étouffer ma réclamation. Le
bruit de M. Linguet arrêté à Bruxelles pour une re-
quête adressée à l'Empereur, où il dénonçoit des
membres du Gouvernement, seroit nécessairement
parvenu, au moins par la voix publique, jufqu 'à Vienne.
Pour s'emparer de cette requête il auroit fallu [alors]
employer quelques formalités qui en auroient constaté
l'exiftence. A la première vérification de cet étrange dé-
lit, à tapproche du titre seul de cette pièce, quand des
Juges se seroient présentés pour la reconnoître , mes
fers feroient tombés d' eux-mêmes : & quoique la justice
dêja détrônée ici, ne vît plus sur ses bancs que des fan-
tômes bien indignes d'y siéger, les ordres même les plus
sévères n auroient pû leur arracher la moindre sévérité.
Appelles pour maudire , quelque abjuration qu'ils euffent
faite d'ailleurs de toute pudeur, de tout fcrupuk^ leur
bouche n auwit pu prononcer que des réparations, &
des excuses.
Au lieu qu'à la fin d'Octobre le prétexte d'une cons-
piration à découvrir, à déconcerter, ayant motivé la
résolution, ponctuellement exécutée, de violer toutes les
espèces de droits , de se dispenser de toute espèce défor-
mes; deux voleurs déguisés en Magistrats, , les Gou-
beau, les Vanlaken ayant été autorises à se transpor-
ter par-tout avec des escouades de ftipendiaires en uni-
forme, à se saisir de tout, à ne plus connoître d'autre
régie que leur caprice dirigé par les passions, les inté-
rêts, les vengeances des Felts, des Leclerc, des Debrou,
des Crumpipen, désignés, inculpés dans ce recueil,
j'ai pû être arrêté comme un autre, comme un Con-
juré, fans que personne , fans que k malheureux Sou-
verain fur-tout, pût soupçonner qioe ma détention eut
pour objet unique de lui soustraire des éclairciffemens
utiles ; & en même tems les brigands subalternes, ait
désir des brigands en chef, ont pû dévaster mon cabi-
net, fans obstacle, fans laiffer même d'autre trace de
leurs spolias ions que le vuide qui en réfultoit, puisque
des gardes militaires postées dans toute la maison écar-
*4
Vllj
toient les yeux vigilans qui auroient suivi leurs larcins,
& les mains fidelles qni s'y seroient opposées.
Par la profondeur, & f atrocité de ce manège fi ar-
tistement conçu , si obstinément suivi contre un simple
particulier, & un particulier qui ne devoit exciter au-
cune espèce de jalousie ; qui professoit hautement comme
on k verra ci-après, une renonciation absolue à tout
ce qui peut allarmer des rivaux ; qui laiffoit une libre
carrière à leur ambition, à leur cupidité; [i], qu'on
juge de ce que de semblables manipulateurs ont pû se
permettre contre la Nation elle-même , dont la servitude
affuroit leur grandeur, & la mine leur opulence.
Grâces à Dieu, & à votre magnanimité, vaku-
reux Belges, les voilà chaffés avec ignominie : Ils
ne reviendront pas, fi du moins vous jouiffez de vo-
tre indépendance avec autant de sagesse que vous
l'avez reconquise avec courage; fi après vous être unis
pour la recouvrer vous ne vous divisez pas fur la ma-
nière de la posséder ; fi vous êtes affez heureux pour
que les petits intérêts , les grands même, & toutes les es-
pèces de rivalités s'évanouissent au nom de la Patrie ;
si, dans ce moment fur-tout, on s'accorde à en faire
un sacrifice entier sur l' autel de la Liberté. Songes que
les deux grandes reffources de la tyrannie font f ti-
mon entre ses satellites, & la discorde entre les citoyens.
[1] Voyez page 46 ci-après.
IX
Des suppôts criminels du despotisme vous avez
chassé les plus redoutables en apparence : les casernes
font vuides; les repaires d'où émanaient les ordres meur-
triers font évacués : des Gardes citoyennes purifient
en quelque forte la façade de ces palais où se font can-
tonnés fi long-tems les tyrans voluptueux , ou insolens
qui vous bravoient , vous emprisonnaient, vous affaf-
finoient : & chacun de vous peut se permettre un sou-
rire bien légitime, en comparant leur solitude , leur hu-
miliation présente à leur orgueil passé.
Mais tout n'eft pas fait ; combien d'ennemis étran-
gers vous avez à craindre; combien d'adversaires intérieurs,
& invisibles, vous avez à redouter! Je fuis loin de vous
confeiller des rigueurs contre des mains que vous devez
laisser libres dès qu'elles font désarmées : je fuis loin
de vous engager à punir d'avance comme des crimes
des voeux secrets qu'aucune raison ne peut justifier, mais
que mille peuvent excuser ; c'est par votre union que vous
devez enchainer ces mains , & déconcerter ces voeux.
Soyez unis, & vous ferez invincibles.
Mais fi vous vous divisez;fi ceux qui étoient tout dans
l' ancien état des choses s'opiniâtroient à ne rien accorder au
peuple, à ce brave peupk qui ta fi heureusement rétabli; fi
lui-même aspirant trop tôt à des réformes , justes peut-être ,
mais trop, étendues pour le moment, & prématurées ,
il furvenoit entre vous des chocs, des nuages capables
d'obscurcir cet horison aujourd'hui fi pur, & fi beau
Pardonnez ces craintes à un citoyen novice en quelque
forte , à un frère adoptif, qui n a commencé à jouir
de vos droits qu'au moment où il est devenu victime
de leur infraction ; pardonnez-lui de vous remettre fous
les yeux vos dangers, & s'il est permis de le dire, vos
devoirs présens. Qu'on ne soit pas dans le cas de vous
adresser ce que difoit l'Orateur Grec à un Peuple cé-
lèbre qui avoit montré moins d'énergie que vous, & qui
étoit comme vous menacé par un ennemi formidable.
«Athéniens, s'écrioit-il , vous demandées Philippe
est mort, s'il n'est pas mort : eh que vous importe ,
puisque quand même la fortune vous auroit délivré de et
sujet de terreur, vos diffentions intestines , vos cabalcs
intérieures, les jalousies de vos Chefs, la cupidité des
subalternes, vous seroient bientôt un autre Philippe ! »
J'entends des cris qui vous appellent à la LIBERTE,
comme fi vos fers nétoient pas rompus : on vous de-
mande QU'ALLONS-NOUS DEVENIR, en vous invi-
tant à manifester des prétentions qui vous seroient dit-on
une nouvelle destinée. Ces prétentions je n'en fuis pas
Cennemi, le censeur. Vous verres ci-après page 31 que
je les développois à vos tyrans dans un tems où per-
sonne de vous n'av'oit assurément l' efpoir de les voir ja-
mais réalisées.
Mais cependant excusés ma franchise ou ma timi-
dité, f oserai demander si c'est bien ici le moment
de les produire? Ne faudroit-il pas commencer par re-r
devenir sûrement ce que vous étiez, avant que de vou-
loir être mieux, ou PLUS? Si vous voulez dès le pre-
mier instant être plus libres que vos Pères, tremblez
de ne,laisser que des enfans plus esclaves que vous ne
l'avez été vous-mêmes.
Quoiqu il en soit. daigne^ lire, & apprécier ce Re-
cueil : je n ai pas cru devoir en retrancher la pièce qui
en fefoit en quelque forte l' ancienne dédicace : je la donne
même telle qu'elle avoit été rédigée, & imprimée en Sep-
tembre : (l) je n'ai pas besoin de justifier ce que je
difois alors , d'après mon coeur, au Souverain person-
nellement, en lui demandant justice de ses Agens.
U événement du l8 Octobre ne rn autorise que trop
à remercier la Providence, & la Nation d'avoir prévenu
en chassant ces misérables la punition que je provoquois,
& d'avoir fait cette justice que k Prince malheureusement
a laissé trop attendre. Mes reffentimens contre eux que je
ne cachais pas deflors, font devenus depuis cette époque
une horreur que j'ai bien droit de manifester : mais je
ferois indigne de f estime d'un Peuple généreux, fi je
pouvois ou retraiter, ou dissimuler par une basse politi-
que, & d'après l'événement, ce que j'ai dit, ce que
je pensais alors d'un Prince à qui je dois l'honneur de
lui être incorporé.
(i) Je n'y ai ajouté en la réimprimant, ainsi qu'au Re-
cueil , que quelques notes nécessitées, ou justifiées par le
changement des circonstances. Ces additions font désignées
par des aftériques.
xij
D'ailleurs plus mon effusion envers le Prince étoit
ici tendre & confiante, plus la scélératesse de ses Minis-
tres qui, n'osant m en faire un crime, n'en ont pas
moins réussi à m'en punir, est abominable. Lecteur rap-
proche^ par exemple la LETTRE DE CACHET du 18
Octobre , de ce que vous allez lire ci-après à la page xv.
Enfin ma lettre du 22. Décembre dernier au même
Prince (i) rend nécessaire la publicité de celle-ci. Je ne
puis faire de meilleure réponse aux calomniateurs qui se-
roient tentés de m accuser d'ingratitude, ou d'inconstan-
ce. On verra bien que ces deux pièces partent du même
coeur; mais il y a la Bastille entre deux.
(1) Voyez ma lettre à l'Empereur Joseph Second fur
la Révolution du Brabant, Sic.
A SA MAJESTÉ
L'EMPEREUR ET ROI.
Bruxelles, ce 15 Septembre 178g.
SIRE,
Dans la position douloureuse, inquié-
tante où je nie trouve, je n'ai qu'un parti
à prendre, & je le prends : c'est aux pieds
de Votre Majesté que j'ai trouvé la justice,
pour la première fois en ce qui me con-
cernoit personnellement ; c'est sous fa pro-
tection , c'est par fa protection que j'en ai
obtenu un commencement dans ma patrie.
Je viens aujourd'hui lui en demander une
entière, & qui dépend d'Elle.
XIV
Compromis de la manière la plus cruel-
le , & ici, & en France, non-feulement
malgré- cette protection, mais précisément
parce que j'en ai été honoré , & que je
n'en ai pas caché ma gratitude; exposé tout-
à-la-fois dans les deux pays, & à des incul-
pations qui attaquent mon honneur, & à
des proscriptions qui menacent ma vie, fans
même que la gloire en compense le danger,
où plutôt sur un prétexte qui rend le dan-
ger même avilissant; (i) privé de tout moyen
de défense, puisque j'ai affaire à cet être
impalpable, & terrible, si empressé pour les
calomnies, si dédaigneux pour les justifica-
tions, que l'on appelle le bruit public; livré
même à cette diffamation par les mains dont
le devoir feroit en tout fens de m'en ga-
rantir;'je n'ai d'autre ressource que de con-
signer dans un monument public, des faits
capables de désabuser les hommes honnêtes
pour qui la lecture d'une apologie n'est pas
une peine, ni la réhabilitation d'un homme
irrépréhensible un supplice : tel est l'objet
de cet imprimé.
Pour le rendre plus authentique c'est à
Votre Majesté que je l'adresse : c'est à Elle
que j'en atteste la vérité, non-feulement en
me soumettant à un examen, mais en sollici-
(i) Voyez éi-après page xxv, & 85.
XV
tant un examen, & le plus rigoureux; en
demandant à Votre Majefté DE FAIRE JUS-
TICE DE MOI si je lui en impose, ou de me la
rendre ; si tout ce. qu'Elie va lire est exact.
Mon attachement pour Elle a précédé les
bontés dont Elle m'a honoré : il a toujours
été indépendant de 'ma demeure dans ses
Etats. Pareil aux anciens chevaliers que la
renommée dirigeoit, décidoit quelquefois,
dans le choix de la Dame de leurs pensées,
je vous avois invariablement consacré les
miennes, à trois cens lieues de distance : je
vous admirois, je vous aimois, fans prévoir
même que ce secret de mon coeur pût jamais
vous parvenir, ni qu'il dût acquérir aucune
forte de publicité, (i)
L'occasion de le divulguer en vous ser-
vant , en combattant pour vous dans l'af-
faire de l'Escaut s'eft présentée : je l'ai sai-
sie; je suis intervenu dans une discussion
pénible que les circonstances rendoient déja
dangereuse pour moi ; j'y suis entré fans
réquisition, fans prétention d'aucune espèce,
& auffi d'abord sans secours.
Les Nros. 88, 89 des Annales ont été
composés fans autres ressources que ma tête
(1) Voyez entre autres le Tome XI de mes Annales,
cage 212 & fuiv.
XVI
& mon coeur. Auffi en m'envoyant par la
suite des armes pour cette guerre de plume,
où j'ai été le seul soldat de Votre Majesté,
le Secrétaire d'Etat des P ay s-Bas m ecri-
voit.
» Ce que M. Linguet a fait & produit fui'
» une affaire DONT LES TITRES, ET LES
» CIRCONSTANCES NE LUI ET OIENT PAS
» CONNUES tient tellement au prodige, &
» esl tellement une preuve de ses fentimens
» pour Sa Majesté Impériale, que ton sem-
» presse de satisfaire au désir qu'il a témoigné
» d'être éclairé ». (i)
(i)* Une anecdote affez curieuse & qui prouve comme
l'Empereur étoit servi par son Gouvernement - Général des
Pays-Bas, c'est que ces lumières, ces renseignemens que
l'on s'empreffoit de me promettre, on ne me les a envoyés
que' deux mois après , quand ils étoient devenus à-peu-
près inutiles, quand j'avois été obligé d'y suppléer à mes
dépens, en m'en procurant à prix d'argent l'équivalent.
Un membre du Gouvernement (le sieur Leclerc) avoit la-
borieusement compilé un ridicule mémoire, dont ce que
j'avois fait & produit fur cette affaire, fans en connoître les
titres & les circonftances avoit dégoûté : on n'osa pas en
faire usage : mais pour le consoler on me mit hors d'état de
rien faire d'utile : mes observations fur le manifeste des Hol-
landais, composées en huit jours, furent gardées deux mois
à Bruxelles , fous prétexte de les examiner : on ne me les
rendit que quand la Négociation étoit entamée, & le traité
Et
XVI)
Et ces fentimens Votre Majesté en acquer-
roit bien d'autres preuves s'il étoit possible
qu'Elle prit connoissance par elle-même de
la totalité, de la nature de mes travaux, ou
seulement de ma correspondance, avec ses
Agens, fur cette partie : elle doit exister
dans leurs mains : elle existe dans.les mien-
nes : rien de plus aifé que de la faire par-
venir à Votre Majesté. C'est j'ose le dire,
un monument bien frappant, non pas de
talent, (je n'en parlerois pas si c'étoit de
talent qu'il fut ici question) mais d'un zèle
bien pur, d'une sensibilité bien ardente,
& SIRE, c'est de quoi il m'eft permis dé
parler avec quelque complaisance, d'une
droiture bien incorruptible , d'un desinté-
ressement bien complet.
J'ignore ce qui lui en a été commu-
niqué, ou même si Elle en a la moindre
à-peu-près conclu : on m'engagea à ne les publier que par
la voie des Annales, afin d'avoir un prétexte pour se dis-
penser de les avouer, & fur-tout d'en avoir de la reconnais-
sance. [Voyez ci-après page 65.]
Et enfin observez que la lettre originale, flatteuse, de l'Em-
pereur qui me remercioit de mes deux Numéros 88, 89,
s'étant trouvée avec les autres dans mon cabinet fous la
main du voleur Vanlaken, & de son escorte, ils s'en sont
emparés. Les circonstances ont paru à ces brigands justifier
le larcin de ce titre.
XVIIj
idée mais Elle à agréé les travaux dont
cette correspondance n'est que l'accessoire;
Elle a paru attacher quelque prix aux servi-
ces dont ces travaux étoient l'objet, au dé-
vouement dont ils étoient la preuve ; Elle
m'a donné des témoignages éclattans de fa
satisfaction : & des témoignages d'autant plus
flatteurs que c'étoit son- coeur qui daignoit
apprécier le mien.
Je n'ai pas ignoré par quelles considéra-
tions prétendues politiques, on avoit essayé
dès lors d'enchaîner fa, sensibilité : peuí-
ietre depuis... .mais à l'époque dont le sou-
venir m'eft, me fera toujours si cher, (i)
elle n'écouta que fa grandeur d'aine : elle
ne pensa pas qu'il lui convint de n'être que
le protecteur secret, ou timide de l'homme
qui avoit parlé si hautement, si courageu-
sement pour Elle.
J'ai cru de ce moment avoir enfin trouvé
un port où couleroit en paix le reste d'une
vie troublée par tant d'orages. Pour assurer
désormais mon repos, & mon honneur, il
me sembloit que c'étoit assez de pouvoir
opposer à mes ennemis la protection, à mes
calomniateurs les marques d'estime, & d'af-
fection du premier Souverain de l'Europe ,
é& du premier dans tous les genres, du plus
(i) II l'a été jufqu'au 18 Octobre 1789.
XlX
éclairé, du plus aimable, comme du plus
puissant, (i)
Je me trompois : cet accueil pour tout au-
tre fans doute auroit été une source d'hon-
neur, & de gloire; ma cruelle destinée se
préparait à en faire naître pour moi un genre
'de diffamation qu'elle m'avoit épargné jus-
ques-là, & celui de tous les dangers que
j'avois cru avoir le moins à redouter : à cette
époque a commencé, ici, l'opinion que
j'étois salarié, penfionné, par VOTRE MA-
JESTÉ , & bientôt que je l'étois par tout le
monde.
Un officier constitué en grade, au service
de Votre Majesté, ayant eu, comme Elle
le verra ci-après, dans l'occasion la plus pro-
pre peut-être à prévenir ce soupçon, l'au-
dace d'articuler publiquement, d'imprimer,,
que je vivois des bienfaits de Votre Majeslé,
& que pour m'affurer d'un autre salaire je
m'étois mis au rang des détracteurs de Votre
Majesté; le Gouvernement d'ici, au lieu de
faire justice de ce délit, ayant au contraire
paru y donner son aveu, & son appui; (2)
cette double imposture n'ayant été repous-
sée que par la réponse modérée, pleine en-
(1) Alors; & la Baftille s'ouvroit pour m'englcntir au
moment où mon coeur s'épanchoit ainsi !
(2) Voyez l'Historique ci-après, page 4, & 14.
** 2
XX
core d'égards, de ménagemens, que j'ai
faite dans le N? CII des Annales, la calom-
nie a acquis plus de crédit par l''impunité,
qu'elle n'en a perdu par la justification.
Ce reproche commode pour des ennemis
fans pudeur a été adopté par les miens; dès-
ce moment il est devenu, dans les Etats de
Votre Majeflé, une espèce de ressource com-
mune à quiconque a eu quelque chose à dé-
mêler , non pas avec moi, mais avec mes
opinions, avec mes spéculations littéraires,
ou philosophiques. Le reproche de VÉNA-
LITÉ est ici aujourd'hui un argument som-
maire , & banal, avec lequel dans tous les
cas, fans distinction d'objets, ou de matiè-
res, on semble se flatter de me confondre,
& être dispensé même de donner des raisons.
Les partis opposés avec lesquels ma conduite
toujours mesurée, toujours! impartiale, tou-
jours irréprochable, ainsi que mes écrits, ma
successivement compromis, se réunissent à
répéter-le même cri, à m'accuser d'être PEN-
SIONNÉ, SALARIÉ; a me représenter comme
jouissant d'une fortune fondée sur des libé-
ralités secrettes & conditionnelles ; comme
payant par une docilité fans bornes un afile
mendié bassement; comme étant en consé-
quence l'agent aveugle, & secret, de tout
ce qui dans une administration peut être
XXI-
exigé d'un écrivain soudoyé, réduit par son
avidité à recevoir à l'impuiffance de rien
refuser.
Je ne sais s'il y a dans la littérature des
hommes doués de quelque talent à l'égard
desquels cette imputation ne soit pas une
calomnie, s'il en est qui pussent se conso-
ler d'en être l'objet parce que ce seroit
une vérité : quant à moi, SIRE, je ne puis
dissimuler à Votre Majesté que cette idée
étoit pour mon coeur un véritable supplice.
Avec autant de moyens que j'en avois pour
la détruire j'aurois même éclatté plutôt,
fans ma répugnance à mêler dans ces dé-
bats personnels un nom aussi sacré pour moi
que le Vôtre; sans la crainte de donner un
nouveau prétexte à un autre reproche dont
mes ennemis n'ont pas moins maligne-
ment, pas moins artificieufement triomphé ;
fans l'appréhenfion de les autoriser en quel-
que sorte à répéter ce qu'ils ont tant dit ,
que je ne pouvois vivre en paix avec per-
sonne^ ni CHEZ PERSONNE; qu'il est im-
possible d'avoir avec moi aucun rapport fans
s'exposer à se trouver un jour mêlé dans des
esclandres PUBLIQUES , & compromis par
des abus de confiance de ma part.
Car c'est ainsi que ces hommes iniques ne
rougissent pas de nommer les réponses qu'ils
* *
XXlj
ont provoquées, les révélations justificatives
qu'ils ont rendues nécessaires : ils ne cessent
de me citer au tribunal DU PUBLIC, & ils
trouvent mauvais que je les y suive pour
me défendre : lorsque depuis vingt ans leur
curiosité menteuse autant que maligne s'at-
tache à toutes les actions de ma vie, & se
hâte de prévenir LE PUBLIC fur ce qu'elle en
découvre, pour interprêter, dénaturer ce
qu'elle ne peut, ni ne doit en connoître,
elle me fait un crime de lever quelquefois
le voile entier, &; de dire aux spectateurs
avec la mal-adresse, mais avec la fierté d'un
homme irréprochable,
Examinez ma vie, & voyez qui je fuis.
Voilà, SIRE, ce qui m'eft arrivé déja
plusieurs fois; voilà ce qui m'a exposé au
reproche aussi répandu que calomnieux,
d'être d'un commerce peu sûr, & d'un
égoifme fastidieux; comme si l'homme in-
culpé sur des faits incomplestement rendus,
ou altérés pour lui nuire, pouvoit se dis-
culper autrement qu'en en rétablissant la vé-
rité, & l'intégrité; comme si ces prétendus
secrets netoient violés que lorsque l'éclair-
çiffement tend à détruire des mensonges , &
que le véritable abus de confiance ne fut pas
dans la légèreté qui adopte fans examen des
impostures, ou dans la méchanceté qui les
XXllj
invente; comme fi celui qu'on attaque pou-
voit en se défendant parler d'un autre ; comme
fi , pour repousser le mot vous, il pouvoit
se dispenser lui-même de dire moi; enfin
comme s'il y avoit un autre moyen, que
l'égoïfme pour répondre au tuifme.
Quelques justes que soient ces considé-
rations, celle dont je viens de parler à Vo-
tre Majesté,, mon respect profond pour son
nom, m'impofoit silence sur des calomnies
dont je fentois bien que je ne pourrois
m'abfoudre qu'en le prononçant. Je me tai-
fois, non fans admirer l'étrange bifarrerie,
l'inconcevable cruauté de ma destinée, qui
me faisoit ainsi un devoir de déliea teffe, de
me laisser accuser d'avoir manqué de déli-
catesse; qui me lioit en quelque sorte par
ïhonneur à la nécessité de me laisser désho-
norer; qui ne m'épargnant aucune espèce
d'outrages, rendoit ou dangereuses , ou im-
praticables pour moi, toutes les espèces de
justifications:
C'est dans cette pénible situation que je
me fuis rendu à Vienne , en Mars dernier.
Votre Majesté n'est peut-être pas encore ins-
truite de ce voyage; au moins certainement
Elle n'en connoît pas les motifs, puisque
malgré mes efforts pour l'en instruire, mal-
gré l'intérêt, j'ofe le dire, qu'Elle auroit à
XXIV
les approfondir, ils font encore un mystère
pour Elle. Et ce fait qu'elle ne Les connoît
pas est indubitable, puisque je n'ai pû être
admis à les lui communiquer, & qu'il y a
une impossibilité PHISIQUE à ce qu'elle en
soit instruite par tout autre que par mois . (1)
Ce voyage a été inutile, & affligeant,
autant que rapide; n'ayant qu'une affaire à
Vienne, celle de voir Votre Majesté, je suis
reparti du moment qu'il a été décidé que je ne
la verrois pas ; & ayant trouvé ici à mon
retour de nouveaux sujets de douleur ,
quoique ce ne fussent pas les mêmes qui
m'avoient accablé aux bords du Danube ,
je me fuis transporté à Paris; j'allois y cher-
cher du repos, des consolations, des in-
demnités trop justifiées : toutes les apparen-
ces promettoient non-feulement à un parti-
culier isolé tel que moi, mais à la Nation
entière, le calme, l'honneur, la justice, la
restauration.
Une révolution subite, sanglante, com-
plette s'y est opérée fous mes yeux : un
despotisme pouffé à l'excès a produit un
déchaînement qui n'a plus connu de bor-
nes. Des hommes qui avoient abusé sans
pudeur du pouvoir d'un seul ont été sacri-
fiés fans pitié à l'indignation de tous : mon
(ï) Voyez ce Recueil, page 69.
XXV
nom se trouvoit sur la liste des victimes
de l'abus : je ne puis vous exprimer,
SIRE , avec quelle surprise, avec quelle hor-
reur je l'ai trouvé au nombre de celles que
menaçoit la vengeance.
J'ai vû tomber la Baftille dont j'avois si
long-tems éprouvé les tortures, & peut-être
ébranlé les fondemens (ï); j'ai entendu crou-
ler ses horribles murs ; & ce jour-là même
qui devoit en être un de joie, de triomphe
pour moi, fans une retraite prudente je ne
fais si une rage aveugle ne m'auroit pas as-
socié sur ses ruines au monstre qui m'y
avoit fait endurer une mort de vingt mois;
& le prétexte de cette rage comme V. M.
le verra dans l'historique ci-après, c'est qu'é-
tant PENSIONNÉ, SALARIÉ par Elle aux
Pays-Bas, j'avois été chargé par Elle dese^
conder en secret à Paris, à Versailles, un
(ï) Tout ce que j'avois dit dans les Mémoires fur la Bas-
tille, & du régime de ce séjour infernal, & de la barba-
rie du misérable qui en avoit la direction, n'a été que trop
vérifié par la dernière journée de l'une & de l'autre.
Au reste qu'il me soit permis de faire une remarque assez
singulière. Si ma. douloureuse destinée m'a soumis à faire
l'épreuve de toutes les Baflilles de cette partie de l' Europe,
elle m'a ménagé aussi la consolation d'en voir la chute. En
voilà déja deux auxquelles je survis. Et leur destruction est
accompagnée de la ruine absolue du despotisme qui les peu-
ploit l'une &. l'autre.
XXVI
complot desespéré dont le peuple puniffoit
la supposition, ou la réalité, par des excès
du même genre. Le Palais Royal écho des
calomnies de Bruxelles , mais en sens in-
verse, profcrivoit comme agent MERCE-
NAIRE de Votre Majesté en France, le même
homme qu'un de vos Officiers avoit accusé
d'en être ici le détracteur MERCENAIRE.
Cette inculpation aussi absurde que fausse,
fembloit recevoir quelque espèce de vrai-
semblance de mes voyages successifs, & ra-
pides à Vienne, à Paris; voyages ébruités
par le bavardage de ces répertoires d'indis-
crétion, de ces espionages manuscrits, ou im-
primés , qui remplissent aujourd'hui l' Europe;
souvent fâcheux même pour les personnages
les plus élevés, mais en général infiniment
plus dangereux pour les simples particuliers
qui ont le malheur d'y être désignés à la
curiosité publique, que satisfaifans pour cette
curiosité toujours avide, & presque tou-
jours trompée.
Ainsi tandis que je n'avois été porter dans
ces deux capitales que dés renfeignemens
bienfaifans, j'ose le dire , & des réclama-
tions , ou équitables, ou défintéreffées, ou
même généreuses, on supposoit à mes cour-
ses pour motif unique une avidité turbulen-
te, fer vile , & lucrative. Tandis qu'un de
XXV1J
Inès plus violens regrets étoit de n'avoir
pu parvenir à Votre Majejlé; tandis que je
ne pouvois me consoler d'avoir été prive
par là de la satisfaction de lui rendre un ser-
vice qui intéreffoit sa gloire, on m'accusoit
d'avoir reçu d'Elie une mission avilissante,
& de lui avoir promis des services honteux.
Les auteurs de ces extravagantes chimè-
res , n'y croyoient pas : mais que leur im-
portoit qu'elles fussent, ou parussent raison-
nables , dans un moment, dans un lieu, où
la raison étoit une espèce de crime où la
vie dépendoit d'un mot; où un geste de-
venoit un arrêt de mort; où un peuple sans
frein réduifoit en pratique journalière, dans
toute fon étendue , & par des exécutions
sanglantes, l'usage du peuple en général de
ne rien approfondir, de frapper avant que
d'examiner ?
Je n'ai pas tremblé, SIRE, mais j'ai fré-
mi : si je m'en étois cru j'aurois tout bravé
pour me justifier : des amis plus calmes mont
forcé de différer : ils m'ont représenté ce que
j'avois dit moi-même de ma position dans
une circonstance bien différente, que la rai-
son sans force ne devoit pas se compromet-
tre avec la force sans raison. Je suis donc
revenu ici : Votre Majesté verra dans la fuite
la preuve, & les fruits des sentimens que
XXVIIJ
'j'y ai rapportés; je m'y fuis livré au pen-
chant le plus habituel de mon coeur qui me
porte à rendre toujours de nouveaux servi-
ces , & il n'en a résulté pour moi que de
nouveaux affronts, de nouveaux dangers,
toujours dérivant de ma VÉNALITÉ.
Ce reproche a même pris en cette occa-
sion un caractère d'authenticité qu'il n'avoit
pas encore eu : la preuve existoit bien pour
moi, dans mes mains, comme Votre Majesté
va le voir, que la licence du Colonel, pre-
mier auteur de cette diffamation, avoit été
soutenue, approuvée, encouragée par des per-
sonnes puissantes : (ï) mais leur intervention
étoit en quelque forte restée secrette : l'ap-
pui qu'elles donnoient à la calomnie n'étoit
avéré, comme je viens de l'observer, que par
l'impunité du calomniateur. Au lieu que dans
l'incurfion dont je parle, l'imputation à moi
faite de n'avoir qu'une plume MERCENAIRE ,
s'est trouvée consignée dans une Feuille pu-
blique, AVOUÉE PAR LE GOUVERNEMENT.
Dans une nomenclature des choses à VEN-
DRE, sanctionnée par l'Autorité , on a lu que
M. Linguet étoit un écrivain à ACHETTER.
Et ma réclamation contre ce délit n'a pu
paroître qu'avec les fimptômes de la clan-
destinité : on a cru faire pour moi beau-
(i) Voyez ci-après page 4.
XXIX
coup en ne me défendant pas de me défen-
dre: (ï) & des circonstances fingulières m'ont
forcé de me contenter d'une justification
littéraire, en quelque forte fecrette, tandis
que le Gouvernement, de lui même, par
plus d'une raison, m'en auroit dû une éclat-
tante & juridique.
Je ne sais, comme j'ai déja eu l'honneur
de l'obferver à Votre Majefté, s'il y a des
hommes de lettres qui se familiarisent avec
l'infâmie, ou ce qui est à peu près la même
chofe, avec l'habitude d'être l'objet d'un re-
proche infamant: mais MOI qui ne me fuis ja-
mais fait un jeu de mon honneur, non plus
que de ma conscience; MOI pour qui tout
ce qui tient à l'une est sérieux, je traite
sérieusement tout ce qui tient à l'autre.
Je ne me pique point de répondre en dé-
tail à toutes les absurdités que la calomnie
peut hasarder : mais il m'est essentiel de dé-
truire assez complettement celles de ses asser-
tions qui semblent le plus s'accréditer, pour
inspirer au moins aux hommes honnêtes
quelque défiance fur les autres ; & ici où je
m'adresse à un Souverain équitable, à un
Souverain que ces impostures ont peut-être
attaqué doublement , en le désignant comme
Fauteur d'une corruption dont le soupçon
(1) Voyez l'APPEL à la Nation Belgique,
XXX
repris, agravé, modifié par des mains adroi-
tes , servoit peut-être ensuite à décrier au-
près de lui le même homme qu'on accufoit
auprès du public de s'y être prêté, le ta-
bleau que voici (ï) prouvera bien évidem-
ment que Votre Majesté n'a point à se- re-
procher de m'avoir SALARIÉ , & que je n'ai
point à rougir de m'être VENDU.
Il présente ma vie, & en quelque sorte
toutes mes pensées, depuis l'époque où le
reproche de VÉNALITÉ m'a été fait avec
une hardiesse , une licence criminelle en
tout sens, par un Colonel au service de
Votre Majesté: il finit à celle où la même
scène a été renouvellée par un homme de
qualité , sans grade, mais bien connu, en se
nommant, en donnant à l'outrage toute
la réflexion , toute la solemnité qui pou-
voient en rendre l'éclat plus criminel, & la
réparation plus nécessaire.
Les pièces que je produis sont au-des-
sus de tout soupçon : les Originaux doivent
exister dans les mains du Ministre de Votre
Majesté; Elle peut se les faire représenter.
Ce font, il est vrai, des Lettres de moi ;
& ce ne font, que des Lettres de moi : mais
(I) C'est-à-dire le Recueil de toutes les Lettres que l'on
va'lire.
XXXI
d'abord cette particularité justifie remploi
que j'en fais. Sans doute ce que j'ai écrit
m'appartient ; si c'étoit un secret ce seroit
le mien : & ne le révélant que parce qu'on
me Farrache, parce qu'il dévient indispen-
sable pour ma propre sûreté, ceux qui s'y
trouveroiënt indirectement intéressés n'au-
roient pas droit de s'en plaindre, fur-tout
quand ils ont comme ici au moins connivé
à la diffamation qui me fait une nécessité
de les produire.
Quand on ose avec autant d'audace
que de légèreté m accuser sans cesse de ce
que je n ai pas fait, il faut bien que j'éta-
blisse comme ici, ce que f ai fais, ce que
j'aurois voulu faire, si l'on ne m'en avoit
pas empêché : & comment l'établir sinon
'par la manifestation des plans que j'ai pro-
posés, des réclamations que j'ai multipliées,
des efforts, ou des sacrifices que j'ai accu-
mulés ?
Non-feulement, SIRE, je puis, je dois
produire ces pièces : mais elles ont dans la
circonstance actuelle une auténticité irrésis-
tible; elles n'étoient pas destinées à deve-
nir publiques; c'est, comme je le dis dans
une de ces lettres mêmes, en parlant d'une
correspondance antérieure que je laisse en-
core dans le secret, quoiqu'il fut bien essen-
XXXII
tiex pour moi de l'en tirer; c'est évidemment
le langage du coeur, sans feinte, fans préten-
tion (I), elles ont été écrites successivement,
sur divers objets, dans des situations d'esprit,
& d'intérêt différentes. Si dans toutes on
trouve la même franchise, la même ardeur
pour le bien public, la même circonspection,
& fur-tout le même désintéressement, il faut
bien que ce soit là la disposition habituelle
de mon ame.
Y a-t-il donc beaucoup d'hommes qui
osassent ainsi dans toute la durée de leur vie,
livrer au gré des caprices du public, ou de
la fureur de leurs ennemis, le secret de leur
cabinet, Ouvrir à tous les yeux leurs cor-
respondances intimes, & donner, non d'a-
près leur choix, mais d'après les événemens-,
leurs écrits les moins destinés à la publicité
pour garants de la pureté de leurs actions.
Voilà, SIRE, ce que j'ai toujours fait, ce
que je ferai, ou ce que je ne refuserai ja-
mais de faire, le reste de mes jours.(2)
(1) Voyez ci-après page 64.
(a) Et au moment où des caresses perfides me détour-
noient de réaliser cette offre on minutoit Tordre de m'enser-
mermoi-même, de forcer en mon absence mon cabinet, d'en
enlever tout ce que l'on pourroit y découvrir des minutes
de cette correspondance, de les annéantir.
Cette
XXXIII
Cette publicité même deviendra peut-
être l'objet d'un reproche : on me fera
peut-être un crime de mettre le public dans
la confidence des pièces justificatives d'une
réclamation qui, dira-t-on, auroit pu, &
du resterseèrette.
Mais d'abord mes ennemis ont-ils eu la
discrétion à laquelle ils voudroient me sou-
mettre ? Leurs diffamations n'ont-elles pas
eu la plus insultante publicités Et l'objet
de cet éclat n'étoit pas comme ici, de-
demander juftice; mais comme ils disent,
de se la faire? (ï) L'unique but de leurs
calomnies étoit de jouir du scandale qu'elle
produiroit.
Cependant, SIRE, leur exemple n'en
étant pas un pour moi, je me serois sou-
mis fans répugnance à cette réserve qu'ils
ne connoiffent pas : je me serois interdit
cette publicité, fi j'avois eu un autre moyen
pour instruire Votre Majesté de ce qu'il
est essentiel qu'Elle counoiffe enfin pour
mon honneur, pour ma fureté en tout
sens : mais je n'en avois pas, SIRE; de-
puis un certain tems une barrière impé-
nétrable s'est élevée entre Votre Majesté
& moi; dans une des lettres qu'elle va lire,
je dis que j'ai l'expérience personnelle que
rien ne lui parvient.
(I) Voyez ci-après page 3,
***
XXXIV
Ce langage n'est que trop permis à
l'homme qui depuis un an a. multiplié
par toutes les voies possibles ses essais à
cet égard , fans qu'un seul ait réussi ; à
l'homme qui, en Mars dernier, dans une
saison excessivement rigoureuse, à fait
au péril de sa vie, par sa propre situation
physique, le voyage de Bruxelles à Vien-
ne; qui a fait ce voyage ARMÉ d'un tri-
but , d'un préfent devant lequel à la let-
tre tous les obstacles, & physiques, &
moraux dévoient s'évanouir, & qui n'en
â remporté que la triste certitude que les
tròìs cens lieues fí péniblement franchies
ne l'avoient pas rapproché de Votre
Majesté : qu'à Vienne il étoit encore à
Bruxelles. (1}
Cet état est trop violent, SIRE, pour
le soutenir davantage ; & je n'en puis
sortir que par la voie que j'adopte ici : cette
voie ;est conforme aux intentions de V. M.
Jamais: ;Elle -n'a desapprouvé les représen-
tations, même publiques, pourvu qu'elles
soient décentes, fondées, & SIGNÉES. Elle
les a même toujours encouragées; Elle fait
que si le canon est le dernier argument des
Rois mécontens , l'impreffion eft la der-
nière ressource des particuliers opprimés,
(I) Et trois semaines après à la Bastille!
XXXV
&: que l'usage en est également légitime,
quand il n'a pour objet qu'une défense né-
cessaire. Elle va juger du nom que mé-
rite celle que je lui présente.
Elle y verra que, depuis dix-huit mois
fur-tout, harcelé fans cesse dans ses Etats ,
calomnié fans cesse, menacé fans cesse, je
n'ai répondu à des outrages fans exemple
que par une modération, une patience qui
en ont peut-être encore moins ; que tandis
que l'on m'accabloit ici d'inculpations avi-
liffantes, je ne faisois pas une démarche,
je n'avois pas une idée,, je n'écrivois pas
une ligne qui ne fussent honorables ; que
loin d'avoir pour qui que ce soit, un zèle.
mercenaire , turbulent, j'ai eu pour Votre
Majesté Elle-même un dévouement bien
vif il est vrai, mais auffì pur que sincè-
re, non moins désintéressé qu'ardent, &
pour le pays auquel Elle m'a incorporé,
un attachement généreux, bienfaisant sous
tous les points de vue ; qu'enfin si ce dé-
vouement pour Elle, si cet attachement
au pays sont restés impuiffans, infructueux,
il n'en- faut accuser que ceux précisément
qui ont été les premiers à enchaîner l'un,
à calomnier l'autre, & auprès du public,
& peut-être auprès, de Votre Majefté
Elle-même.
XXXVI
Et ici c'est à son coeur que j'ofe m'adres-
ser : c'est ce coeur fi magnanime, & si sensi-
ble, que je supplie d'apprécier ma situation,
Quand après m'avoir permis de lui ouvrir
le mien, après y avoir lû, Elle s'est déter-
minée à m'accorder une protection infi-
niment honorable par elle-même, en y
joignant une adoption qui devenoit un
nouveau bienfait, en couronnant ces deux
faveurs extérieures pour ainsi dire, par
un témoignage d'estime personnelle, par ,
une incorporation à la classe la plus distin-
guée de les sujets, son intention a été
de m'assurer pour le reste de ma vie un
repos tout-à-la-fois solide, & accompagné
de quelque considération.
Cette intention est-elle remplie, si dans
un séjour qu'Elle m'a elle-même assigné,
au lieu de ces violences dont fa main
puissante me garantissoit désormais dans
ma patrie, je trouve une persécution
sourde qui joint pour moi l'opprobre à
l'inquiétude ; qui en paroijsant ménager
ma personne, attaque mon honneur sans
le moindre ménagement; si j'y fuis livré
à une diffamation écrite, imprimée, qui n'a
de bornes que l'impossibilité d'imaginer
des calomnies plus flétrissantes , & de
les exprimer dans des termes plus inju-
rieux ?
XXXVII
Ces anciennes violences contre lesquel-
les elle a daigné me protéger en France,
étoient le crime de quelques particuliers sé-
duits par des intérêts personnels, ou de
quelques Ministres devenus d'abord injus-
tes envers moi par foibleffe, & ensuite
furieux par vengeance : à quelque hor-
rible excès qu'elles ayent été portées.,
elles me rendoient malheureux, & ne me
deshonoroient pas : au sortir de ce tom-
beau, qui enfin n'est plus lui-même, qui
n'a pu s'écrouler fans écraser, sans dévo-
rer des hommes, j'ai vu renaître avec
moi l'estime publique, ou plutôt elle
n'avoit pas été même altérée. De tous
les motifs que supposoient à ma dé-
tention, une loquacité maligne, ou une
réticence non moins criminelle, il n'y en
avoit pas un de flétrissant. Ils so réduifoient
tous à me reprocher une vivacité indif-
crette, impétueuse : l'idée même d'une
corruption ré fléchie,intéressée, n'entroit pas
dans ['imagination de mes plus acharnés
détracteurs.
Et c'est dans un pays où toutes lès
preuves d'un attachement délicat qu'un
simple particulier peut donner à un grand
Prince, je les ai multipliées, où toutes
celles d'une estime délicate qu'un simple
XXXVIII
particulier peut tenir d'un grand Prince,
je les ai reçues, c'est dans ce pays que
ma. délicatesse est fans cesse inculpée! (I)
Quel seroit donc le but secret de ce
ballotage éternel? Quel sera le terme de
ces tracasseries interminables, toujours
rapportées à un point presqu'impoffible
par sa nature à éclaircir, sur lequel le
silence étoit avilifíànt, & la justification
dangereuse ? Prétend-on me punir d'a-
voir en 1786 été chercher directement
aux pieds de V. M., la justice, la pro-
tection , par la promeffe desquelles on m'a-
musoit ici ; de n'avoir voulu auprès d'Elie
d'autre médiateur qu'Elle-même f
Ce qui irrite mes détracteurs, est-ce ma
constance à louer fa franchise, sa droiture,
à me donner sans ceffe pour garant de
la pureté des vues d'un Prince dont tou-
tes les pensées seroient des bienfaits
pour ses peuples, si elles pouvoient être
exécutées par le coeur qui les a conçues,
s'il pouvoit être inftruit de toutes les raisons
capables de le décider à les modifier, ou
même quelquefois à les abandonner?
Est-ce mon séjour dans ses Etats qui
inspire de l'ombrage ? Cigale impercep-
tible, mais indépendante, craint -on que
(1) Et en définitif ma personne mise à la Bastille.
XXXIX
ma voix ne fe faffe quelquefois entendre,
au milieu de ces jours qui devroient être
si beaux, & qu'une malheureuse fatalité
remplit de tant. d'orages ? Veut-on en;
me rendant si pénible, je dirois presque
fi odieux, un domicile auquel votre choix
seul m'a fixé, me réduire à paroître dé-
sirer de moi-même, d'en changer ? Déses-
pérant de pouvoir trouver des irrégula-
rités dans ma conduite, se menage-t-on
se moyen de m'accuser d'instabilité dans
mon attachement ?
Cela n'eft pas impossible , SIRE : tandis 1
comme Votre Majesté va le voir (I)
ouïe mes idées sé concentroient dans le 1
projet d'un établissement vivifié au moins
par l'emploi de mes modiques fonds 1
DANS SES ETATS; dans ses Etats où l'on
m'interditoit defpotiquement tout autre
moyen de m'y rendre utile ; où l'on me
défendoit d'exercer en leur faveur la fa--
culte dont l'habitude & peut-être la na-
tiire m'ont rendu L'usage le plus familier;
dans le tems où il ne m'étoit permis dé
1 rien écrire DU TOUT sur les affaires du
pays, des bruits renouvelles fans cesse
annonçoient de ma part une transmigra-
tion prochaine ; on ne se lassoit point
(I) Page ci après 48.
de débiter, d'assurer que je songeois à
me retirer en Angleterre, en Prusse.
Et m'étant plaint un jour à l'un des prin-
cipaux personnages de l'administration, à
l'un des plus instruits de mon attachement
pour vous de ces bruits qui m'affli-
geoient,-qui m'inquietoient, qui partoient
de chez, lui-même, toute la réponse que j'en
ai pu tirer c'est » TOUT LE MONDE LE DIT ».
TOUS ces bruits fans doute sont mépri-
sables, et je les mépriferois, si les senti-
mens actuels de Votre Majesté à mon
égard m'étoient bien connus ; mais après
l'inutilité de mon voyage a Vienne en Mars
dernier; après tant d'indices de mauvaise
volonté; après tant d'inculpations con-
tradictoires, il m'est permis, SIRE, d'a-
voir des inquiétudes fur ma situation ici ;
je fuis excusable d'en avoir, non pas fur
les dispositions de votre coeur, toujours
droites & pures quand la vérité lui est
connue, mais fur celles qu'a pu lui don-
ner le soin qu'on a eu de lui cacher la
vérité à mon sujet.
N. B. Les lefteurs voudront bien ne pas oublier que trois
semaines après, celui qui parloit ainsi étoit à la Bastille, fans
autre délit que d'avoir écrit ce qui précède, & ce qui fuit.:
M. Linguet
M. Linguet dans le N° 101 de ses Annales [I],
avoit fait en peu de mots, fans amertume, fans affecta-
tion , le récit de la journée malheureuse du 22 Janvier
1788 , où plusieurs citoyens avoìent été tués à coups
de fufil, par des soldats, sur la place publique de
Bruxelles : il avoit parlé en Philosophe humain, en
citoyen affligé, mais circonspect : il s'en falloit même,
beaucoup qu'il eut révélé tout ce qui contribuait à ren-
dre cet accident déplorable [2].
(1) Tome 13 page 291.
(2) * Par exemple que ce jour là même, à ce moment là
même, tandis qu'un Croate devenu Sous Lieutenant, on ne
fait comment, & même, dit-on, par une méprise de nom,
donnoit de sang-froid, dans l'espérance (qui n'a pas été dé-
çue) d'obtenir de l'avancement, l'ordre de faire feu fur des
spectateurs paisibles, toutes les têtes de l'Administration, le
Général d'armes compris, étoient gaiement & sérieusement
occupées chez le MINISTRE à la répétition d'un ballet pour
le Carnaval. La danse des chefs, le massacre du peuple ; la
farce & la tragédie étoient à deux cens pas l'une de l'autre;
funeste présage de la légèreté, de la cruauté qui ont depuis
cet instant dirigé toutes les opérations du Gouvernement.
Autre présage mais moins funeste, c'est que la décharge
faite, le brave Croate, & ses complices s'enfuirent à tou-
tes jambes, comme leurs camarades viennent de le faire ce
mois ci, ( xbre 1789 ) après avoir en 8bre & en 9bre
multiplié les assassinats autant qu'ils l'ont pu. Mais le 22
Janvier 1788 le peuple ne troubla point leur course ré-
trograde : il les regarda fuir, comme il les avoit regardé
A
(2)
Le 5 Mars il reçut du Colonel Commandant du régi'
ment de Ligne , auquel appartenoient les soldats acteurs
dans cette scène tragique, deux lettres pleines d'injures ,
& de menaces, dattées du 4, dont une signée au nom
DU CORPS. Les injures étoient d'une grossièreté rare, &
fondées principalement fur ce que M. Linguet, VIVANT
DES BIENFAITS DU PRINCE, devoit refpeáer le Mili-
taire , & il avoit manqué à ce respect , en observant
que [Officier qui avoit donné tordre fatal étoit JEUNE.
On lui disoit qu'il n avoit qu'UNE BILE MERCE-
NAIRE ; que la France l'avoit chassé «le son sein
comme une VIPÈRE dont le venin portoit le trou-
ble, et la désolation dans les familles; qu'il avoit
été RETRANCHÉ DE LA SOCIÉTÉ, etc. à ces outra-
ges contre /'Historien on joignoit des reproches atroces
contre tous les Corps Civils, & Ecclésiastiques, contre
les Officiers Municipaux, contre les Magistrats, &c.
Pour comble d'inconséquence le sage militaire ajou-
toit tout à la sois, & que M. Linguet « auroit dû.
» rougir DE' SE JOINDRE aux lâches détracteurs du
» Souverain, & que faisant parvenir ses Annales au
« Souverain , il avoit saisi le style QUI POUVOIT
» LUI PLAIRE ; qu'il avoit eu foin de traiter la ma-
« tière EN PLAISANTANT; que des bons mots pla-
» cés avec hardiesse lui faisoient espérer [ auprès
» du Souverain] LE SUCCÈS LE PLUS COMPLET
» d'une diatribe sanglante.
marcher ; preuve que l'explosion meurtrière étoit crimi-
nelle en tout sens : si les soldats avoient pu croire leur vie
menacée par le peuple spectateur , seul cas qui eut pu
excuser Tordre de tirer, auroit-elle été en sûreté, quand
«ne fuite honteuse les livroit a fa discrétion ì
(3)
Enfin il enjoignoit à M. Linguet de TRANSCRIRE
ces lettres MOT A MOT dans ses Annales, avec une
défense précise d'Y JOINDRE AUCUNE JUSTIFICA-
TION; en déclarant que s'il s'avisoit de se justifier,
il devoit s'attendre au ressentiment d'un Corps ou-
tragé QUI SE FEROIT JUSTICE. Voilà ce qu'un Co-
lonel en EXERCICE avoit osé écrire , SIGNER deux
fois, l'une en son nom, l'autre AU NOM DE SON
CORPS ; envoyer avec tout l'appareil qui pouvoit ajou-
ter à l'éclat, & par conséquent au scandale d'une pa-
reille dépêche. Le porteur étoit un Adjudant, c'est-à-
dire un OFFICIER. C'efl assurément la première sois
que la menace d'un ASSASSINAT a été notifiée avec
cette pompe , avec ce sang-froid, & s'il est permis de
parler ains, avec cette régularité.
M. Linguet ayant été sur le champ chez le MlNIS*-
TRE pour s'en plaindre, pour représenter les suites de
cet excès ({imprudence , & de délire, il y trouva une
partie des membres du Gouvernement assemblés [I].
Loin de lui promettre les réparations qui lui étoient
dues, on l'accabla de reproches , & de nouvelles inju-
res , ou plutôt des mêmes : on lui demanda en pro-
pres termes combien il s'étoit fait payer pour pu-
blier une pareille histoire. [2] Un des affiflans tenoit
à la main une espèce de livre ou les DEUX lettres étoient
(1) * Les sieurs Crumpipen, Leclerc, Felts, qui formoient
déja entre eux la funeste coalition, l'abominable triumvi-
rat auquel est due la longue désolation de ces provinces,
& enfin la ruine d'un pouvoir dont ils avoient tant abusé.
(2) * Ce fut le Ministre lui-même qui fit cette demande :
mais il étoit aisé de voir qu'élis lui avoit été dictée paf
l'Affistance.
A 2.
(4)
dêja couchées, ENREGISTRÉES, ce qui amena un
éclaircissement bisarre, & presque plaisant.
Quoique M. Lingnet eut reçu les DEUX , il n'en
connoiffoit qu'UNE ; l'Adjudant honnête , répugnant
probablement à une semblable foncTwn,. avoit glissé fans
éclaircissement les DEUX paquets couverts [un par l'au-
tre fur le bureau de M. Linguet qui lui fefoit les poli-
tesses d'usage. Quand celui-ci eut ouvert k premier paquet
il ne s'apperçut point qu'il y en avoit DEUX ; il ne
lui tomba pas dans l'esprit qu'il pût y en avoir DEUX ;
ce ne fut qu'à /'audience, & fur ce qu'il ne parloit
que /une missive MILITAIRE, que le membre du
Gouvernement, porteur du protocole civil [I], eut
[attention de [instruire qu'elles étoient DOUBLES, &
l'affura qu'il AVOIT REÇU la seconde.
Le lendemain M. Linguet écrivit AU MINISTRE la
Lettre que voici.
Bruxelles , ce 6 Mars iy88.
MONSEIGNEUR,
JE ne suis point encore revenu de l'impression
que m'a faite la scène d'hier; elle me prouve
bien que je ne fuis pas connu de V. Exe. Moi,
m'être laissé conduire par un intérêt, & un intérêt
pécuniaire! Ah ! Monseigneur, si j'étois à ven-
dre , le pays tout entier ne suffiroit pas pour
le prix que j'exigerois. Feu M. de Vergennes a
voulu m'acheter, & cher, pour se servir de moi
contre l'Empereur : M. le Comte de M..... en a
(I) Le sieur Leclerc.
(5)
la preuve, ainsi que de ma réponse : elle a été
de me DONNER à YEmpereur.
Quoique S. M. ne connoisse pas à beaucoup
près toute la noblesse, j'ose le dire, de mon
procédé (I), Elle l'a apprécié cependant en par-
tie, quand Elle m'a donné des Lettres de No-
blesse : un homme capable de ce désintéresse-
ment, Monseigneur, du dévouement constant
qui en a été la suite, mérite du ménagement ;
dans tous les cas on ne doit pas le soupçonner
légèrement, bien moins l'accuser, lors même
que les apparences tembleroient être contre lui.
Si je vivois des bienfaits de S. M., comme les
Officiers se permettent de le dire, & de Y écrire,
cette circonstance pourroit aggraver mes torts
quels qu'ils fussent, & excuser la facilité avec
laquelle on me soupçonneroit de corruption :
mais si mon attachement pour ce grand Prince
est fondé;fur les motifs les plus purs; s'il n'a
jamais été souillé par aucune considération, par
aucune récompense pécuniaire; si ma fortune bien
loin d'être accrue a été diminuée par les servi-
ces que je lui ai rendus, ou voulu rendre; l'er-
reur qu'on laisse subsister, qu'on semble même ac-
créditer à ce sujet, est une injustice dangereuse,
& un outrage très-grave. La moindre compen-
sation que j'en puisse espérer, c'est d'être en-
tendu sans préjugé fur d'autres reproches qui
paroîtroient fondés.
(I) Voyez ci-après les lettres du premier , & du 19
Février 1789.
A3
(6)
Le trouble où j'étois , & plusieurs raisons
m'ont empêché hier de répondre en détail à
ceux que l'on m'a faits : j'avois pourtant une jus-
tification décisive; je vous prie, Monseigneur,
de m'accorder une audience, seul, pour vous la
soumettre; je vous ferai voir comment il est
possible que de bonne foi, fans être payé par
personne, j'aie crû dans ce Numéro si violem-
ment inculpé, servir à mon ordinaire Y Empereur t
le Pays, & V. Exe. en particulier.
L'audiance que demandoit M. LlNGUET lui fui
accordée : mais elle je réduisit à exiger de lui un
DÉSAVEU, une RÉTRACTATION. (I) M. Lin-
guet consentit feulement à insérer dans ses Annales
un récit CONTRAIRE AU SIEN, à condition que
cette palinodie fer oit sgnée d'un Membre du Gou-
vernement. Il en envoya même le modèle tout im-
primé, mais avec quelques observations motivées ,
pleines comme te reste, de modération, de SOUMIS-
SION au MINISTRE , & au GÉNÉRAL COMMAN-
DANT , qui en réponse lui envoya la Note que voici.
» LE récit inséré dans le N° 101, peut avoir
fait renaître l'effervescence : il n'est donc point
probable que son contre-poison, qu'une recon-
(I) * Le Ministre qui., comme on peut s'en souvenir, ne
sembloit donner des audiances que pour avoir le plaisir d'y
parler, ne voulut jamais l'ecouter.
(7)
noissance solemnelle du vicieux, & de l'inau-
tenticité qui le caractérisent, ait le même effet.
» M. Linguet cherche à intimider le Gouver-
nement , & le Commandement-général, sur une
démarche qui est devenue de toute nécessité,
tant pour la justification des opérations Minisériel-
les & Militaires, dans le journée du 22 (1), que
pour la réparation due à l'honneur d'un Officier
lézé. En se retranchant sur la crainte d'émouvoir
les esprits, M. Linguet ne peut point se refuser
à l'aveu que les torts imputés par son exposé
ne soient de nature, non-seulement à aigrir les
sujets' contre les Représentans du Souverain ,
mais aussi à rabaisser ceux-ci aux yeux de toute
XEurope. Qu'il juge lui-même si cette considéra-
tion jointe à celles que détaille le Colonel de
Moitelle touchant les circonstances qui doivent
lui accorder un crédit général, n'exige point qu'il
publie une rétractation de tout son rapport, comme
venant de lui-même, & de la conviction où il est d'a-
voir narré infidellement, & non fous la forme qu'il
ne propose même qu'en biaisant, & qui n'offre
au public qu'un avis à l'Auteur des Annales x
contredisant, il est vrai, les faits du N° 101 ,
mais qui ne les détruit pas auffi validement que
le feroit une confession de leur invérité.
» On a tout lieu d'espérer de la candeur dont
M. Linguet se fait gloire, qu'il voudra .entrer dans
[I] * N. B. Que les opérations Ministérielles dans cette
fameuse journée s'étoient reduites > outre la répétition du
Ballet, à menacer un corps de Magistrats, d'emploier contre
eux les Canons & bayonnettes ; &. les Militaires à en
faire réellement usage contre un peuple désarmé.
A 4
ces vues qui ne tendent qu'à réparer stricte-
ment le mal causé par l'ouvrage de son délire,
momentané ».
RÉPONSE de M. LINGUET.
-LA note qui m'a été remise avant-hier change
la face de l'affaire, & la publicité donnée par
l impression aux lettres de M. de Moitelle, la change
encore davantage. Son Excellence voudra bien
fe rappeller ce que j'ai eu l'honneur de lui dire à
cet égard.
Je n'ai point voulu léser, & je ne crois point
avoir lésé par mon récit, comme on me Íe re-
proche dans la note, l'honneur d'aucun Officier.
Le mot jeune, en françois n'est point une insulte ,
il n'exclud aucune des qualités d'un bon mili-
taire : íl indique seulement qiVon peut n'avoir pas
encore acquis le sang-froid, l'expérience qui dé-
pendent de l'âge j c'est en ce sens que je l'ai em-
ployé.
On dit dans la note, que M. Linguet juge lui-
même fi cette considération, &c. n exige, point qu'il
publie une rétractation de tout son rapport, comme ve-
nant de lui-même & de la conviction où il est £ avoir
narré infidellement. Le sens que présente cette pro-
position est fi inconcevable que je suis tenté de
croire que je ne l'entends pas.
Moi déclarer que tout mon rapport vient de moi-
même , & qu'il est infidelle ! mais ce seroit me dé-
clarer calomniateur réfléchi : si l'on m'a cru ca-
pable de me rendre à une invitation pareille , je
íuis surpris qu'on paroisse attacher tant d'impor-
tance à mon suffrage.
(9)
Comme on m'en laisse le juge, & qu'on en
appelle à ma candeur, je déclare avec candeur
que je n'ai point voulu imaginer , ni crû accré-
diter une calomnie. Les lettres de M. de Moi-
telle attestent que mon récit est parfaitement con-
forme à celui des Officiers Municipaux. Le Corps
Municipal dans une déclaration solemnelle,
signée, adressée, remise au Gouvernement par
ses Députés, certifie les mêmes faits , les cer-
tifie comme témoin oculaire : je ne les ai donc
pas inventés. Si une pièce de ce genre par des
circonstances quelconques n'emporte pas la cer-
titude , au moins suffit-elle pour garantir du
soupçon de calomnie Fhistorien qui raconte les
mêmes faits , fur-tout si elle n'a été ni rétradée,
ni démentie.
Or cette déclaration n'a point été rétractée :
n'a pas même été démentie : on a fait des récits
différeras, opposés, mais fans contredire, fans
désavouer celui-là ; je n'ai pas dû croire que les
Gazettes étrangères fussent mieux informées d'un
fait passé en plein jour à Bruxelles, fous les yeux
du Corps Municipal, qne ce Corps Municipal
lui-même. Ce font ces Gazertes que j'ai désig-
nées en disant qu'elles avoient mal rendu la
scène tragique dn 22.
On me dit qu'elles font conformes à la Ga-
zette de Bruxelles , dont le récit a été rédigé
par le Gouvernement : mais je ne lis point la
Gazette de Bruxelles , & j'ai de bonnes raisons
pour croire qu'elle n'est jamais digne de con-
fiance, lors même qu'elle traite des objets qui
intéressent le Gouvernement. Le libelle contre
1 Empereur au sujet de l'Efcaut y a été annoncé

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.