Lettres névropathiques : suivies de plusieurs autres sur différents sujets (2e édition, revue et augmentée) / par le Dr Dumont (de Monteux) ; préface de M. le Dr Édouard Burdel,...

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bureaux de "l'Union médicale" (Paris). 1877. 1 vol. (XV-370 p.) ; in-18.
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Publié le : lundi 1 janvier 1877
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LETTRES
NÉVR0PATHIQUE8
SUIVIES DK
PLUSIEURS AUTRES SUR DIFFÉRENTS SUJETS
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]L^^Ë^^%DITION, UEVUE ET AUGMENTÉE
PREFACE
Do M. le D' Edouard DURDEL
'MÉDECIN DES HÔHTAUX
MEMBRE DE L'ACADÉMIE NATIONALE DE MÉDECINE
CHEVALIER DE LA LÉGION b'HONNEl'R, ETC.
SE VEND
(PARIS, dans les Bureaux de 1'UNION MÉDICALE,
rue Grange-Batelière, II.
" J RENNES, chez LAFONT, libraire, quai de l'Uni-
\ veisité, 2.
MD CCD LXXVII
Tous droits réservés.
LETTRES
« EXAMINONS CE QUE NOUS SENTONS; SI NOUS
N'AVONS PAS DE GÉNIE, NOUS TOUCHERONS DU
MOINS PAU NOTRE SINCÉIUTÉ. CE SERAIT UN
HOMME D'UN BIEN GRAND TALENT QUE CELUI
DONT TOUTE l/llADILETÉ CONSISTERAIT A DIRE'.
CONSTAMMENT CE QU'IL SENT ET CE QU'IL PENSE.
VOILA, NOUS OSONS L'AFFIRMER, UN PERSON-
NAGE COMME ON N'EN A JAMAIS VU. »
i. \\\ -tel.
Eluda sur la l'oùw
LETTRES
NKVROPATHIQUKS
SUIVIES DE
PLUSIEURS AUTRES SUR DIFFÉRENTS SUJETS
PAR'{$£Df DU MONT (DE MONTEUX)
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DmixUtMir^-lïION, REVUE ET AUGMENTÉE
PREFACE
Do M. Io D' Edouard DUHDEI,
MÉDECIN DES llôl'ITAl'X
MEHDI1E DE L'ACADÉMIF, NATIONALE DE MÉDECINE
CHEVALIER DE LA LÉGION D'HONNEUR, ETC.
A
SE VEND
PARIS, dans les Bureaux de l'UNION MÉDICALE,
rue Grange-Batelière, 11.
RENNES, chez LAFONT, libraire, quai de l'Uni-
versité, 2.
MD 000 LXXVII
Tous droits réservés,
A
LA MÉMOIRE
DE
ROSTAN
FR. LEFÈBRE, CHUVEIUHEU
CERISE, BLATIN, OAFFE, ÉLIE DE BEAUMONT
A MES AMIS
LES DOCTEURS
AMÉDÉE LATOUR
MUNARET, Ach. CHÉREAU, FOUQUES,
Ed. BURDEL, OLLIER,
C. BRUTE.
ÉDITION IMPRIMÉE A 300 EXEMPLAIRES
DANS LA MAISON ALPHONSE LEROY FILS
A RENNES
r>i»opr,lôtô clo l'An tour».
PREFACE
Otium sine litteris mors est
et vivi homlnis sepultura.
SK>£otE.
I
JAMAIS passage de l'une des épitres du philosophe de l'anti-
quité ne fut plus vraie et mieux appliquée qu'A l'auteir dus
iMlres iièvropiitbiques, composant ce recueil. — Le Dr Dumont,
de Monteux,— dont l'existence depuis plus de quarante ans n'a
été qu'un long martyre, qu'une victime, comme il le dit lui-
même, du Supplicium wuiïcum, ne s'est pas attaché seulement
aux oeuvres littéraires pour fuir cet clium dont parle Sénèquc et
qui est vraiment la mort de l'esprit; il a surtout voulu traduire
en notes expressives et harmoniques les mélopées de diverses
sortes, le plus souvent inconnues et incomprises, qui s'exhalent
de ce clavier sur lequel la névropathie promène incessammeni ses
doigts.
Lorsqu'après de longues et cruelles heures de souffrance, la
névropathie, — puisqu'il faut l'appeler de ce nom, — veut bien
faire relâche et laisser respirer un peu sa victime, le Dr Dumont
prend sa plume, et, comme le peintre qui voulant reproduire une
II PRÉFACE
scène ou un spectacle qui l'a saisi, prend sa palette et ses pin-
ceaux, il cent ou pour mieux dire il tente de rendre sensible,
par un style correct et imagé, les sensations inénarrables qu'il a
eues à endurer pendant de longs jours et surtout pendant des
nuits d'insomnie sans lin.
Dans ces lettres rassemblées aujourd'hui par les soins de
l'auteur lui-même, presque toutes publiées depuis longtemps déjà
à des intervalles différents dans des feuilles périodiques et dans
VUnion uiidicah en particulier, dans ces lettres, dis-je, on ne
sait lequel on doit le plus admirer, ou du littérateur ou du
peintre médico-psychologue. — La sympathie que j'éprouve pour
le pauvre martyr de la névropathie pourrait, avec une certaine
raison, me faire récuser comme juge dans une semblable cause,
si je n'avais pour étayer mon jugement que mes propres impres-
sions. Mais, Dieu merci, j'ai pour garant et appui de ce que
j'avance le jugement et l'opinion d'hommes les plus compétents
et des littérateurs distingués; je veux parler de la Société des
Gens de Lettres, qui, dans une adresse envoyée à l'auteur par les
présidents Léon Gozlan et Paul Féval, lui ont témoigné leur
admiration et l'immense intérêt qu'ils ont pris à la lecture des
pages émouvantes qui composent son oeuvre (•). — Après l'opinion
du célèbre aréopage, je pourrais ajouter celle d'Anaïs Ségalas, de
Marcel Coussot, d'Emile Larivière et litlli quanti.
Comme peintre médico-psychologiste, j'ai le témoignage irré-
cusable des Kostan, Cerise, baron Larrey, Moreau (de Tours),
(I) Tetlamtnt médical.
PRÉFACE III
Foissac, Amédée Latour, Baillarger, Brierre de Boismont,
Blatin, etc. 'n
Ce que l'on conçoit bien s'énonce aisément, a dit avec la plus
grande raison le poète classique, et jamais vérité ne fut plus
hautement démontrée que par les récits saisissants du Dr Dumont,
par ces récits dans lesquels à chaque page se déroulent les scènes
intimes de ses souffrances.
Celui qui lira avec suite et un peu de recueillement ces Lettres,
pour ainsi dire photographiées au rayon fulgurant de la douleur,
ne pourra s'empêcher de reconnaître, qu'à l'auteur seul appartient
ce choix d'expressions et ces mots heureux qui, comme un coup
de pinceau sur un tableau, en achèvent le ton et en caractérisent
la physionomie.
Dans un rapport lu le 16 novembre 1865 par le D' Cerise, à
la Société Médico-Psychologique de Paris (0, ce savant et regretté
confrère s'exprime en ces termes : « Les écrits du D' Dumont
sont, en grande partie, une suite de récits cliniques d'une névro-
pathie à la fois tenace, cruelle et protéiforme ; et à coup sûr, une
des plus douloureuses qui ait jamais torturé un homme de coeur
et d'intelligence. Comme nous, il a étudié les maladies du sys-
tème nerveux, mais il a sur nous le triste avantage d'être à la
fois l'observateur et le patient, le médecin et le malade. Non-
seulement il ne perd pas un instant de vue la série des symptômes
morbides qui se succèdent et coïncident impitoyablement dans
(I) Rapport fuit sur la candidature du D* Dumont de Montcux au liiro dç Mcmbrç
çorrcspomlani,
IV PRÉFACE
certaines névroses, mais encore il les décrit avec cette verve,
cette vivacité, cette précision imagée et originale que seul, le
malade est capable de mettre dans son langage. »
Qu'on en juge par ce fragment pris dans sa lettre adressée au
Dr Cerise, et intitulée Stipplicium muricum :
« Les sensations dans cette série de tortures intérieures, ne
» peuvent être appréciées, dans toute leur douloureuse intensité,
» que par celui qui les subit, et dans le moment même où il les
» subit, nul ne saurait les exprimer que dans ces conditions. Je
» ne saurais trop insister sur ces faits, ajoutc-t-il, c'est que pour
» acquérir une parfaite appréciation de cet océan de douleurs, il
» faut y avoir été immergé, et même ne pas être affranchi de
» ses courants. Une fois en dehors du gouffre, les sensations ne
» laissent plus dans le souvenir, qu'une trace confuse et vague-
» ment dessinée. »
Aussi, c'est avec la conviction la plus ferme et la déduction la
mieux établie, que le D<" Cerise confirme son jugement sur les
Lettres du D' Dumont en disant avec une éloquence partie du
coeur et basée sur la raison : « Que pas un chapitre de pathologie,
écrit par le plus éminent clinicien n'est égal, pour la vérité des
descriptions et pour l'énergique netteté de l'expression, aux diverses
Lettres de notre malheureux confrère, adressées de la solitude de
son rocher à ses confrères du monde.
» Ces lettres sont un spécimen remarquable de littérature spé-
ciale, à la fois dramatique et réaliste, et que j'appellerai nhro-
pathologiques. Le symptôme physique et moral, en quelque sorte
PREFACE V
calqué et photographié, attire le regard du lecteur ému. Là où le
langage n'a pas de mots, l'écrivain sculpte une image, et la véri-
table forme d'une douleur muette se trouve improvisée, pleine de
vigueur et de clarté, vibrant comme la douleur elle-même. Style
exceptionnel, quelquefois subtil, nébuleux, orage comme l'an-
goisse à raconter, notre confrère y excelle. Même après d'illustres
prédécesseurs, peintres et poètes comme lui, de la douleur subie;
comme lui, musicien de la torture éprouvée, je n'hésite pas à le
proclamer mon maître. Et le démon qui l'inspire, ce n'est pas seu-
lement la douleur; ce n'est pas seulement la torture dans l'àme et
dans le corps; c'est encore, c'est surtout le besoin d'être entendu,
d'être compris, d'être plaint, d'être aimé, d'être l'objet de soins
tendres et compatissants. »
C'est qu'en effet, cet excis de sensibilité, augmentée chaque
jour par les vibrations et l'ébranlement que cause la nervosité,
r.e fait pas seulement qu'on est plus ou moins impressionnable;
mais, comme le dit le Dr Cerise, cette souffrance perpétuelle
fait qu'on éprouve une soif ardente d'affection et de compatis-
sance, et l'on se sent doublement meurtri lorsque la plaii.te qui
s'exhale de l'âme et du -corps reste dans le silence et va mourir
sans écho.
Quand on souffre,
On plaint tout ce qui souffre ot qui semlde souffrir!
a dit dans une charmante poésie, Mme Desbordes-Val more, et
cette vérité se trouve confirmée une fois de plus encore par la
manière de sentir du Dr Dumont. Si, dans ses heures néfastes,
VI PREFACE
il se sent presque heureux et calmé par un regard de tendresse
jeté sur lui, il donne en retour à tout ce qui souffre ce
que sa nature généreuse et sympathique peut donner pour
alléger les maux d'autrui : que dis-je, autrui, ce mot est
insuffisant, car ce n'est pas seulement son prochain, c'est tout ce
qui l'entoure qui attire sa commisération; elle s'étend jusque
sur les animaux. Voir ceux-ci souffrir gratuitement et bénévole-
ment est un acte qui révolte son coeur et lui donne l'angoisse.
Ceux qui ont lu son Testament médical n'ont pu oublier cette
page où il raconte le massacre de deiv louveteaux apprivoisés,
livrés à une meute qui refusait de prendre part à cet acte de
carnage; ainsi que la destruction tout entière d'une cité d'hiron-
delles qui depuis des siècles s'était établie dans les corniches du
château, destruction plus cruelle encore, eu égard à l'époque où
cet acte de sauvagerie fut exécuté, alors que les nids étaient
remplis de petits non cmplumés et qui tombaient impitoyable-
ment écrasés sous l'action des perches.
II
Les lettres écrites au 1> Blatin, à propos de lu Société protec-
trice des animaux, sont de véritables chefs-d'oeuvre, un plaidoyer
plein de raison et de sentiment en faveur des victimes trop nom-
breuses et pas assez ménagées de nos laboratoires de physiologie.
— La phrase qui termine l'une de ses lettres dépeint bien quel
est le coeur du Dr Dumont : « Adieu, cher et dévoué Blatin,
dit-il, nous qui communions A la table de commisération, ayons
PRÉFACE VII
pitié de ceux qui n'ont pitié de rien, car il manque quelque chose
à leur coeur. »
Si la névropathie est de toutes les affections celle qui développe
le plus la sensibilité et la surexcite même parfois, il convient de
dire aussi que c'est une de celles qui réclament le plus d'in-
térêt, justement parce qu'elle ne frappe ni les gens ni les sens,
qu'elle ne se décèle que par la plainte ou la parole et que toutes
deux sont insuffisantes pour exprimer la torture ressentie.
Il est toujours facile de pousser avec un ton plus ou moins ex-
pressif, un cri arraché ,vir la douleur! Si ce cri est l'expression
d'une plaie hideuse, d'une rougeur inflammatoire violente, ac-
compagnée de plus ou moins de désordre, on sera toujours sûr
d'être compris et de toucher le coeur de ceux qui sont devant
vous. Vos amis, vos proches, ceux qui vous entourent, cher-
cheront certainement des paroles de consolation propres à vous
calmer et à adoucir moralement au moins les angoisses qui vous
déchirent. La médecine enfin, la médecine elle-même aura des
remèdes pour éteindre et engourdir les douleurs, sans compter
toute la somme d'espérance qu'elle laisse après elle et qui
reste au chevet du malade pour lui faire supporter le présent.
Mais si ce cri est proféré par un malheureux qui ne peut
montrer pour convaincre des tortures qu'il ressent, ni plaie, ni
déchirure, ni aucun désordre physique attractif de la compas-
sion; pendant quelque temps peut-être scra-t-il entendu, écouté
et plaint; mais si cet état est durable, si son martyre est inces-
sant, oh! alors l'indifférence et le scepticuiv? se développeront
VIII PRÉFACE
autour de lui en raison directe de la persistance de l'affection à
laquelle il est la proie. Si encore sa plainte ne se heurtait qu'au
doute du monde — ce qui est déjà assez pénible — de quelle
amertume ne sera-t-il pas abreuvé lorsque cette plainte vient s'é-
chouer devant le septicisme médical!
N'est-ce pas à bon droit qu'il pourra s'écrier comme le lion de
la fable :
Mais c'est mourir deux fois que souffrir tes atteintes I
Aussi l'on comprend comment il se fait que le névrosé — sur-
tout si Dieu lui a réparti une intelligence quelque peu exception-
nelle — possède pour ainsi dire un langage qui lui soit propre,
comment il a un choix d'expressions particulières imagées pour
exprimer ses sensations. Et encore est-il toujours peu satisfait ; il
trouve la langue si pauvre! qu'il s'aide de tout ce qui frappe son
imagination; à défaut de mots, il se sert de la mimique.
« Il n'est pas d'Espagnolet, dit le Dr Dumont, pour faire
passer le témoignage de sa torture dans l'àme des autres, comme
l'eût fait la sculpture. antique à l'égard de Laocoon et Lebrun
dans son Caractère des passions. Il faudrait, pour rendre cette
situation, qu'un Mozart, un Beethoven ou un Mendclssolm
pussent les noter dans leur céleste idiome, car à la musique
seule appartient le pouvoir de traduire avec ampleur les intimités
douloureuses de notre pauvre nature. Donizetti, Georges Onslow
et quelques autres ont composé leurs plus belles oeuvres au fort
d'une insurrection de ce genre. J'ai lu que Pcrgolèse expira en
composant le dernier verset de son Stabal mater. Quant à la
PRÉFACE IX
parole, elle est trop bornée, serait-ce celle d'Isaïe, de saint Jean
ou de Shakespeare. — Je ressemble à ce muet, ajoute-t-il,
auquel on arracherait un bras; dans l'impossibilité d'appeler au
secours, ce muet pousserait des cris, se livrerait à des gestes
convulsifs, et cependant à défaut d'harmonie, comme à défaut de
rhy thme, il dirait un peu de ce qui lui est impossible d'articuier. »
Est-il possible de mieux dire pour exprimer des sensations
qui ne se disent pas et suppléer à une langue qui n'existe pas non
plus ? — Les Lettres névropathiques sont remplies de ces touches,
de ces coups de pinceau qui complètent et parachèvent pour
ainsi dire le portrait du névrosé.
C'est Van Dick, se plaçant devant son miroir pour se portraic-
turer lui-même, avec cette différence, c'est que la physic-.i >rûe de
Van Dick est paisible, calme, souriante, ne reflétant aucun orage
intérieur; tandis que le tableau du docteur Dumont est la pein-
ture du drame névro-pathologique. Que l'on ne croie pas que,
comme Goya et les peintres de l'Ecole espagnole, il se soit plu à
outrer les touches sombres pour représenter les scènes les plus
terrifiantes et faire de l'effet. Non, il a voulu peindre ce qu'il a
ressenti, il a tenté de rendre saisissables ses sensations, il a voulu
les faire apprécier pour ainsi dire par tous les sens, qu'on les
voie, qu'on les palpe, qu'on les entende, qu'on les sente ; il
n'a pas cherché à émouvoir pour faire de la sensiblerie; mais
d'abord et surtout, pour ATTIRER L'ATTENTION de la science sur une
affection qui a fait le désespoir de sa vie à lui, et souvent aussi le
désespoir des vrais médecins : il a voulu enfin que la médecine
X PRÉFACE
étudiât, approfondit, plus, s'il est possible, ce Protée cruel et dé-
sespérant qui a nom névropathie; et tant qu'un souflle de vie s'al-
liera en lui avec l'intégrité de l'esprit, il cherchera dans la limite
de ses forces, à fixer l'attention de ses confrères sur les tourments
de cette dualité, jusqu'à ce jour impénétrable, afin qu'ils puissent
y opposer des moyens thérapeutiques sérieux.
III
Voilà, certes, déjà un beau rôle que le Dr Dumont s'est tracé
et qu'il a hardiment exécuté en écrivant ses Lettres néiropathiques,
— qui sont, on le voit, une suite ou pour mieux dire un com-
plément nécessaire à son Testament médical. — Mais si nous
admirons l'oeuvre de l'artiste qui a su rendre avec tant de science
et de talent ses sensations, ses impressions, ses angoisses, afin
que ce travail dans un but complètement humanitaire et scienti-
fique puisse être utile aux pauvres névrosés de son ordre, incom-
pris de la science et du monde, combien devons-nous l'admirer
plus encore lorsqu'on envisage l'artiste à son atelier, et que l'on
voit par quelle fatigue, par quels labeurs il passe pour accomplir
et compléter l'oeuvre que nous avons sous les yeux, oeuvre si
correcte, si facile à comprendre pour tous, qu'on la croirait
sortie d'un seul jet de son cerveau et de sa plume.
Malheureusement, il n'en est pas ainsi, car le Dr Dumont n'écrit
pas seulement pour faire, ainsi que je l'ai dit en commençant,
Votium dont parle Sénèquc, il écrit pour être utile à ses sem-
blables, il écrit enfin parce qu'il est passionné pour le travail des
PRÉFACE XI
Lettres. — « Figurez-vous, m'écrivait-il un jour (i), — un
homme passionné pour le travail de la pensée, et qui ne peut
ouvrir un livre, écrire dix lignes de suite, sans éprouver une
sorte de vertige qui paralyse sa volonté. Eh bien! je suis cet
homme; mon cerveau, constamment surmené depuis le 18
avril 1834, est comme en liquidation aujourd'hui des abus qu'une
impérieuse nécessité lui a fait commettre. — Si on pouvait savoir
les conditions dans lesquelles je produis, depuis cette époque,
conditions que ne peuvent entrevoir, en vérité, que les per-
sonnes qui ont vécu et vivent près de moi, on tiendrait le
bagage de ma plume, et surtout le Testament, pour une mons-
truosité littéraire sans exemple....... le physiologiste le tiendrait
pour un cas de pathologie des plus étonnants, sous le rapport de
sa longévité, si je puis ainsi parler. Il y a quarante-deux
ans que je lutte contre les obstacles de l'innervation, cela ne
tue point, mais impose à ma vie intellectuelle des tourments qui
ne se peuvent imaginer. Je suis sous le pressoir et je manque
de souffle; le dysaténisme fait le tourment de mon intelligence, en
ce sens qu'il en paralyse l'action sans porter atteinte à sa virtua-
lité. Oui, la faculté d'attention, lorsqu'elle est lésée outre
mesure, constitue un supplice mental, qui n'a ni parole ni
plume. Il ne se reflète pas sur le visage et aucune mimique ne
peut le révéler. Il est le mutisme parfait de la symptomatologic
encéphalique. C'est une chose horrible que Dante a oubliée dans
son llnfer.... »
(l) Lettre .\ l'auteur de la Prcface.
XII PRÉFACE
A toi, lecteur, de juger s'il y a là plus qu'un cas de pathologie
cérébrale des plus étonnants et si, quoi qu'en dise le docteur
Dumont, il n'y a pas lieu d'être frappé de son courage, de sa fer-
meté d'esprit et de cette volonté qui lui fait surmonter tant d'obs-
tacles insurmontables pour faire taire la douleur ou du moins pour
la sténographier au moment même où elle parle; s'y reprenant à
bien des fois pour la saisir, se relever encore et toujours jusqu'à
ce qu'il soit parvenu à la stérèotyper.
Telles sont les conditions dans lesquelles ont été écrites les
Litres névropalhiques offertes aujourd'hui au public et qui sont,
ainsi que je le disais à l'instant, un appoint du Testament médical,
de ce drame pathologique dévoilé au profit de l'hu.nanité.
Ce recueil se compose de deux parties bien distinctes. — La
première comprend les Lettres névropathiques, ou du moins celles
qui traitent de près ou de loin à ce sujet ; la seconde renferme
des lettres diverses, sans unité de ton, prises au hasard dans les
minutes très-nombreuses de la correspondance de notre con-
frère, depuis plus de vingt années. Ce qui démontre que lorsque
la névropathie donne un peu de répit à sa victime, et qu'elle lui
permet, ne serait-ce qu'un instant, de sentir ses facultés mentales
baignées dans une atmosphère plus douce et plus tempérée, il
se montre littérateur distingué, pouvant impunément toucher à
des sujets bien différents et cela parfois avec des allures humou-
ristiques charmantes. — C'est que dans ces moments de relâche,
il retrouve sa verve et sa gaieté d'autrefois, voire même un peu de
l'esprit gaulois et caustique, mais sans méchanceté, ce vice n'en-
trant pas dans son tempérament.
PRÉFACE XIII
Dans ces pages, on trouve une érudition profonde, alliée à un
jugement des plus sérieux sur les hommes et les choses qui ont
passé devant ses yeux; ce qui faisait dire avec tant de justesse au
professeur llostan : « J'ai été frappré, mon cher ami, de l'étendue
de votre instruction, vos citations attestent les lectures les plus
nombreuses et les plus variées, elles donnent à votre ouvrage mm
ressemblance avec les lissais.... Je me demande comment vous
avez fait pour vous tenir au courant des sciences médicales et de
la littérature moderne. Il me semble prodigieux, pour ne pas dire
impossible, que dans votre état de souffrance, dans votre lutte
incessante contre le sort, dans votre éloignement de la capitale,
vous ayez pu enrichir votre mémoire de tant d'érudition... »
Après un jugement semblable venant d'un homme tel que
Rostan, je m'arrêterai là, craignant déjà, non sans raison peut-
être, d'avoir dépassé les limites réservées à une introduction et de
n'avoir pas su être assez concis. Mais du moins qu'il me soit per-
mis de dire en terminant, que les Lettres uévropalhiques du doc-
teur Dumont, en outre du mérite littéraire et médical que je me
suis permis de signaler, et de cette sensibilité exquise dont elles
Sont imprégnées, ont cela de particulier, c'est qu'à chaque page,
on sent battre le coeur d'un homme de bien et, ce qui est plus rare
de nos jours, on sent l'homme plein de gratitude. Tous ceux qui
Jui ont témoigné de l'affection, de la sympathie, et qui lui ont fait
du bien, ont une grande place dans son coeur; au milieu de ce
style ciselé et diamanté comme il sait le produire, et qui brille
dans ses Lettres, on retrouve pour ceux-là un souvenir charmant.
HosUin, Bailly, Blatin» Foissac, Amédée Latour, Munaret,ctçM
XIV PREFACE
morts ou vivants, vous tous, affectueux et bienfaisants Confrères,
qui avez su trouver dans vos coeurs des accents expressifs de cor-
dialité, vous tous qui avez su écouter et entendre avec intérêt les
plaintes du pauvre névrosé, qui avez su écouter et tendre une
main amie, soyez bénis!... Soyez satisfaits, car rien de ce que vous
avez su donner n'est tombé sur un sol ingrat, car le Dr Dumont
a le culte de la reconnaissance et du souvenir : dans son livre d'or
vous occupez de nombreuses pages.
Dr ED. BURDEL.
Fieront, ce 12 août iSjô.
Ca récompense b'une amure mébiealc boit cire
proportionnée au mérite même be l'amure, cl «au
pas à la célébrité î»c son auteur} célébrité, sau-
vent affaire be Ijasarb et be tl)éàtre.
(A. LAT., Lointaines Causeries.)
LETTRES NÉVROPATHIQUES
LETTRE PREMIÈRE.
AU PROFESSEUR ROSTAN. —Paris, 15 décembre 1851.
« Ce n'est pas la vérité qui pf rsuadt les hommes, c*
sont cous qui la disent... • (XtcottK.)
MONSIEUR ET TRÈS-IIONORÉ MAÎTRE,
JE m'appuie sur ce texte, que me fournil l'une des
grandes illustrations de Port-Royal, afin de vous
prier de faire quelques efforts en vue de supprimer du
langage médical, une expression que je considère comme
fatale. Les mots, vous le savez, ont quelquefois une
immense portée, et ce ne serait pas un livre sans intérêt
que celui qui traiterait de leur puissance corticale.
Le mot dont il s'agit n'a rien de sonore, ni d'explosif ;
il ne dilate pas, il comprime, car il contient quelque
chose de sinistre et de louche : Hypocondrie!,,. Sous le
rapport scientifique, cette dénomination, vous en con-
viendrez, Monsieur, n'est pas moins absurde que ne l'est
par exemple, dans l'ostéologie du bassin, celle de trou
obturateur; mais ne l'envisageons point de ce côté ; c'est
une tâche que je laisse à M. le docteur Cerise, dans la
crainte de ne pas lui rendre toute la part de savante cri-
tique qu'il a su mettre en cet endroit lorsque nous nous
en sommes entretenus. Je prendrai la question sous un
point de vue différent, et qui est tout à fait mien.
I
3 LETTRES
Le mol hypocondrie, je vous le dénonce, Monsieur, à
cause des fausses idées qu'il entraîne dans l'esprit des
gens du mon le; parlant, des injustices auxquelles il
donne lieu, En effet, «pie signifle-l-il dans lu bouche des
personnes étrangères à Part de guérir, et même dans
celle d'un bon nombre de médecins"? un vice de l'âme,
une aberration du caractère, L'homme qui se présente
sous celle forme est considéré comme un égoUte qui, ne
trouvant pas assez de causes de bien-élro autour de lui,
s'irrite, crie à la fatalité et se met en tùle mille maux
qu'il n'a pas!... Nos classiques modernes ont écrit en ce
sens. Doileau dit dans sa huitième satire :
..... cent fois la hêlc a vu l'homme hypocoitdre
Adorer le mêlai que lui-même il fit fondre !...
Et l'un de ses commentateurs, Brossetle, si je m'en
souviens, fait remarquer à ce sujet, qu'il faudrait hypo-
condriaque, parce que ce mot signifie au figuré, un fou
mélancolique et atrabilaire. La Fontaine, dans sa fable
intitulée : La Chatte métamorphosée en femme, La
Bruyère dans ses, Portraits, Dufresny et bon nombre
d'autres ont des touches du mémo genre. Quant à Molière,
ce névrosé par prédestination, il lui était impossible
d'éviter celte pente; aussi, n'y a-t-il qu'à lire la XIe scène
du 1er acte de Pourceaugmtc, scène charmante du reste,
pour voir la manière ample avec laquelle il pénètre dans
l'erreur que je cherche à combattre. Cette erreur, Mon-
sieur, est contenue dans nos dictionnaires français,
depuis Rtchelet jusqu'à nos jours. Et Hichelet d'où la
tenait-il? Il est honteux de l'avouer, mais il l'avait prise
dans le Glossaire médical de Degori. Ce qui me sur-
prend , c'est qu'elle n'ait été relevée par aucun de nos
NKVROPATMQUES. 'A
auteurs pathologistes, et qu'elle soit encore en pleine
vigueur malgré les travaux qui ont paru sur la naturo do
cette affection,
Vous, Monsieur, qui par vos principes antivitalistes,
avez tant contribué à renverser les théories en vertu
desquelles on pouvait admettre l'existence des maladies
imaginaires ; vous qui, pour l'honneur do la science et
pour le vôtre propre, ne considérez pas l'hypocondrie
comme une simple méditation morbide sur la santé, il
vous appartient, plus qu'à tout autre, d'élever la voix en
faveur des malheureux qui, livrés à d'invisibles tortures,
sont encore accusés de produire eux-mêmes l'état contre
lequel ils se débattent. Faites qu'on ne dise plus à l'ave-
nir que leur mal n'est que dans leur esprit; que, pour
s'y soustraire, il ne dépend que de leur volonté; et cela,
parce que les gens qui tiennent ce langage, ont lu dans
un lexique ou ailleurs... que les hypocondriaques étaient
des êtres singuliers, des visionnai) es, des mélancoliques,
des capricieux, qui jouaient aux vapeurs comme il arrive
de le faire à certaines coquettes lorsque leur diplomatie
se trouve à toute extrémité. Il importait aux Romains de
distinguer l'or de Néron d'avec celui de Trajan. Eh bien !
il importe à l'humanité de ne pas confondre le faux ma-
lade avec celui qui l'est réellement.
N'est-il pas à regretter, Monsieur, que l'une des affec-
tions les plus pénibles à supporter soit en môme temps
la plus révoquée en doute! Les douleurs sans nombre
qu'elle impose, les perturbations qu'elle engendre dans
l'être sensitif et intellectuel, ne doivent-elles inspirer que
la négation et le dédain? Quoi! parce que ces désordres
et ces douleurs se trouvent cachés, parce que le plus
4 LETTRES
ordinairement ils n'accusent aucun signo et ne font pas
spectacle sous nos yeux, il faut les repousser commo un
mythe?... Singulière philosophie, étrango médecine que
celle-là ! Que les gens du monde n'aillent pas plus loin,
c'est chose toute simple et qui leur est pardonnable; en
nous voyant nous-même apporter si peu d'attention à un
pareil étal et sembler parfois le traiter comme sur la
pointe du pied; il n'est pas étonnant que leur esprit,
complètement dépourvu des données do la physiologie
transcendante, méconnaisse les vérités morbides dont je
parle. Et quelles sont les natures les plus enclines, les
plus prédisposées à subir ces dures vérités? Vous le savez,
Monsieur, ce sont les plus impressionnables, les plus
délicates, et généralement celles dont l'intelligence est le
plus occupée, dont le développement est le plus marqué.
La biographie universelle dépose en faveur de cette opi-
nion bien vieille, puisqu'elle appartient primitivement
à Aristotc. En effet, se trouvèrent sur celte ligne do
désolation, pour ne signaler que des hommes supérieurs
et près de nous, Tasse, Cellini, Simon Browne, Johnson,
Swift, Pascal, Goldsmith, Sterne, Zimmernann,J.-J. Rous-
seau, Vauvenargues, Goldoni, notre bon, spirituel et
savant confrère Pierre Roussel; puis Ballanche, Léopold
Robert, Lawrence, ce célèbre portraitiste de l'Angle-
terre qui sais-je encore? Car je ne prends ici que
quelques noms au hasard et des plus aisés à retenir.
C'est à la profonde érudition de M. le docteur Brierre de
iîoismont qu'il faut en demander la liste; je suppose
qu'elle doit être fort longue.
L'hypocondrie, mon cher Maître, n'est pas seulement
réservée aux personnes chez lesquelles il y a prédomi-
NÊVROPATHIQUES. 5
nenco des facultés de l'esprit, elle est encore, selon moi, le
fatal apanago do celles qui ont un coeur généreux, porté à
la tendresso et à la pitié. L'a-t-on jamais rencontrée chez
les Brunehaut et les Marguerite do Bourgogne, chez les
Clotaire et les Borgia? Non ! Sainte-Beuve, parlant il y a
trois ou quatre mois de l'une des femmes les plus chari-
tables, les plus distinguées de la fin du dix-huitième
siècle, de Mn'-« Necker, disait qne sa santé, en proie à des
angoisses nerveuses et morales, accusait le travail de son
Ame! Il avait raison, et Cliamfort n'est pas si éloigne du
vrai qu'on a voulu le supposer lorsqu'il a écrit que
quiconque n'était pas misanthrope à quarante ans n'avait
jamais aimé ses semblables. Cette proposition, j'en con-
viens, a besoin d'être paraphrasée et je conçois qu'on la
repousse à première vue: je vais essayer, par incidence,
de lui donner le complément qu'elle comporte.
Il ne suffit pas, Monsieur, d'avoir un coeur de nature
compatissante pour être louché des souffrances d'autrui,
il faut se trouver en position de les voir, de les loucher
du doigt; car si nous sommes poussés dans les courants
du plaisir, dans ceux des affaires et de la prospérité, des
honneurs et de la gloire; si nous n'avons jamais endure
ni la maladie, ni la misère, nous respirons à pleine poi-
trine, nous sentons le sol résistera nos pas; nous portons
la tête haute; finalement, nous dépassons le niveau
commun par notre manière d'exister et de sentir. Alors,
quelles sont les conséquences de'cotte situation fortunée?
C'est de ne se trouver jamais, ou presque jamais, en con-
jonction avec ceux qui gémissent, parce que ceux-là ont
la taille rapetissée, parce que leur regard oblique cons-
tamment vers la terre, parce que leurs paroles non
6 LETTRES
accentuées n'arrivent pas à nos oreilles, et qu'alors nous
ne les voyons point /... Si, au contraire, nous sommes à
mémo de vivre auprès d'eux, d'analyser leur condition;
si nous nous rendons témoins do la lutlo incessanto qu'ils
soutiennent contrôle sort; si nous contemplons cet océan
d'amertume où les dix-neuf vingtièmes de l'humanité
s'&tiolent et s'étouffent; si, chaque jour, enfin, selon lo
conseil do Victor Hugo, notre pensée fait le tour
....... des misères du monde,
nous ne dépasserons guôro l'âge précité sans arriver à la
misanthropie, et Cbamfort sera victorieux par son théo-
rème. Quant à l'expression de misanthropie, il ne faut
pas se borner à la prendre ici dans sa seule rigueur
étymologique, co qui serait un non-sens, il faut la faire
synonyme do toutes celles qui indiquent une perturbation
de la sensibilité morale, laquelle amène lot ou tard des
perturbations dans la matière proprement dite.
Il y a quinze ou seize ans, je conduisis dans votre
cabinet de consultation, un hypocondriaque qui vous
frappa par la distinction de ses manières, par l'air de
grandeur et de génie qu'accusaient tout à la fois le
modelé de sa tête et les traits de son visage : vous en
souvenez-vous? Il menait alors une existence bien
amèrc... C'est que son coeur n'avait pas été satisfait et
qu'en même temps il avait abusé des travaux de l'esprit.
J'ignore ce qu'il est devenu : je ne puis songer à lui sans
éprouver un sentiment pénible.
Ainsi, Monsieur, l'hypocondrie a différentes sources;
elle naît soit de l'abus inleïlecluel, soit de celui de la
sensibilité, le plus ordinairement, j'en suis convaincu, de
la combinaison de l'un et de l'autre.
NfivnOlMTilIQVKS. 7
Cependant, je suis loin de croire quo' cette maladie
n'ait pas d'autres causes quo celles dont je viens do parler;
sans doute il en est encore do moins intéressantes et de
moins nobles. Telles sont, par exemple, celles qui nais-
sent d'excès commis dans les jouissances d'une vie mal
réglée, d'une personnalité orgueilleuse, do l'ambition, de
la rivalité, et généralement do toutes les passions viciées,
mais je suis persuadé que celles-ci ont une action moins
agissante. Quoi qu'il en puisse être de l'étiologio de cette
affection et de son siège, elb> n'en est pas moins une
affreuse réalité pour ceux qui en sont atteints. Or, il y a
delà cruauté à ne point compatir à ce qu'ils endurent,
à ne point s'ingénier pour l'amoindrir, et rien n'est
capable d'arriver à ce résultat comme la bienveillance et
une sorte de participation sympathique : une conduite
opposée peut amener de bien funestes conséquences.
Pour ma part, j'en connais un bon nombre, et, à ce
propos, je vous demande, Monsieur, de vous transmettre
ce que j'appris, en 1830, touchant madame de R...,
femme d'un ancien capitaine de frégate.
Me trouvant, par circonstance, dans l'un de nos ports
maritimes, je fus consulté pour celte dame, digne mère
de famille, qui, durant toute sa vie, s'était tenue à l'écart
des plaisirs qui énervent les habituées du monde, pour
ne se livrer qu'à l'accomplissement de ses devoirs d'in-
térieur. A la suite de sa quatrième ou cinquième couche,
elle fut atteinte de phénomènes hystériques très-persis-
tants et très-intenses. Sous une telle influence, le caractère
le plus jovial, l'humeur la plus égale, la patience la plus
étendue, le courage le plus robuste, se transforment
nécessairement; c'est ce qui arriva chez elle. Au bout de
8 LETTRES
quelques mois, les personnes qui l'entouraient se fa-
tiguèrent du spectacle de ses accès ; elles furent impor-
tunées de ses plaintes; et, peu à peu, leur pitié s'atténua.
Oh! la pitié! Monsieur, elle n'est pas tenace de sa nature,
elle aimo à changer de sujet comme l'amour ; et, comme
lui, elle est volage ; les mêmes traits de physionomie, les
mêmes accents, les mêmes douleurs la fatiguent et
l'ennuient, à moins qu'elle n'aille se loger dans des coeurs
d'une trempe extraordinaire!.., Telles étaient les dispo-
sitions des parents et des amis de Mmo do R..., dispositions
que vint seconder le médecin traitant. Celui-ci, arrivé au
terme doses ressources pharmaceutiques, prit l'épouvan-
table responsabilité do conseiller à l'assistance, surtout
au mari, do traiter la malade avec indifférence, de ne
plus céder aux écarts de son imagination; et que,
finalement, un semblable état devait être brusqué... Le
capitaine, se laissant persuader, tenta de suivre cet avis,
en faisant toutefois (je le dis à sa louange) de grands
efforts sur lui-même. Mais dès le premier essai de cette
barbare thérapeutique, la malheureuse femme, se redres-
sant convulsivement, et d'un ton de désespérée, lui dit :
« Et vous aussi, vous me traitez de la sorte! Oh! mal-
heur! » Et elle s'élança vers l'une des fenêtres de sa
chambre, dans le but de s'en précipiter. Dès lors elle
tomba dans l'idiotie, car elle n'avait pas sans doute
une intelligence suffisamment élendue pour devenir folle.
Voilà, Monsieur, un crime du à l'ignorance de notre
confrère. Do semblables hommes ne sont pas plus
médecins que ne serait algébriste celui qui, en présence
du problème le plus simple, n'arriverait pas à trouver
l'inconnue de ce problème. Ce sont des gens auxquels il
ri
NÉVR0PAT1IIQUES. 9
manque le sens philosophique; fricoteur* d'officine, selon
l'expression do Guy-Patin, ils agissent auprès de leurs
malades, en herboristes et en rebouleurs de village : a Co
n'est pas leur faute, ce n'est que leur coutume. »
Je suis, Monsieur, en cet endroit, très-peu disposé à
l'indulgence confraternelle, car je tiens pour intrus ceux
d'entre nous qui ne sont médecins «pie par la tête et non
pas un peu par le coeur; je no les aborde pour le moment
quo d'une manière langentielle, me réservant de les
attaquer plus au large dans un travail relatif à l'intuition
médicale.
Vous trouverez sans doute que je dépasse les bornes
do la charité. Pariset les a bien autrement reculées, lors-
qu'il écrivait de Beyrouth :
« Lâches ! misérables ! coeurs abjects ! médecins pré-
tendus, donneurs d'eau de poulet et do violatricolor, qui
n'avez de votre profession que l'aveuglement d'une basse
haine ! Oh! je te l'avoue, les abîmes de la mer me sem-
blent préférables au voisinage de pareils hommes ! et plutôt
vive l'Egypte, vive la Syrie, vive la peste! (i) »
On dit : « Les hypocondriaques exagèrent considéra-
blement leurs maux; ils les écoutent et ne les combattent
pas avec assez d'énergie. » Et qui donc en est juge? Qui
donc a le droit d'apprécier les sensations d'un système
nerveux qui ne lui appartient point? Les causes qui pro-
duisent la douleur n'ont-elles pas un mode d'action relatif
au degré d'irritabilité de chaque individu? Y a-t-il deux
idiosyncrasies qui se ressemblent? Chacun de nous n'a-
t—il pas la sienne comme il a sa physionomie, son son de
(l) Correspondance imprimée, lettre du $7 mars 1829.
10 LETTRES
voix et son écriture? Or, il nous est interdit do nous taxer
réciproquement en fait d'impressionnabililé, carie doloro-
mètre est et demeurera toujours au nombre des décou-
vertes impossibles. On juge do l'honnêteté de quelqu'un
par sa conduite; do son coeur, par ses actions charitables;
de son esprit, par sa conversation et par ses oeuvres,
mais de ses souffrances, c'est impossible... « J'ai vu un
homme, dit Marc-Antoine Petit, qui venait do se battre
avec courage, trembler à la vue d'une lancetto préparée
pour le soulager. » Cette sorte d'inconséquence, pour qui
veut en tenir compto, se rencontre à chaque pas.
Je ne puis, Monsieur, terminer aujourd'hui ce que j'ai
à dire; je le suspends pour en faire le sujet d'une seconde
lettre.
A vous, mes salutations pleines de respect et d'affec-
tueuse gratitude.
LETTRE II.
AU MÊME. — 15 janvier 1852.
« Lit plus part des occasions des troubles
du monde sont grammairieni, «
(MOSTAIGMC.)
CHER MAÎTRE,
IL est une vérité pathologique dont généralement on
n'est point assez pénétré, c'est que les hypocondriaques
ont des termes de comparaison qui leur appartiennent ;
je veux dire par là, que connaissant les douleurs conv
NÉVROPATIIIQUES. 11
mimes à tous, ils peuvent les metiro en regard avec celles
qui leur sont propres, et en sentir toute la différence, En
effet, tout le monde a l'idée des angoisses «pie laissent
dans le coeur la perte d'une personne aimée, celle d'une
fortune acquise, celles de la déceplion, do la jalousie ou
de la haine; celles surtout d'une contusion, d'une brûlure
profonde, d'une névralgie, d'un rhumatisme, etc., parce
que chacun a pu en faire l'expérience, mais les phéno-
mènes morbides qui se passent chez les gens névrosés de
la tête aux pieds, sont sans analogues ; c'est pourquoi on
les traite de billevesées... et qu'on accable de ridicule,
ou tout au moins d'indifférence, les infortunés qui en
sont la proie! Cependan* la compassion ne doit so retirer
devant aucune souffrance dont il est question, et les
souffrances le commandent d'autant plus qu'elles sont
un composé particulier, une sorte d'amalgamo, pardon-
nez cette figure, de douleurs organiques et intellectuelles.
Il faut que cet état soit bien imminent, puisque par-
venu à un certain degré, il porte ceux qui en sont le
siège, à se débarrasser de la vie ! La statistique pré-
sente à leur sujet des chiffres passablement élevés. Vous,
Monsieur, si je suis bien informé, n'êtes-vous pas en
ce moment, comme au nombre des exécuteurs testa-
mentaires de l'un de nos bons et vénérés confrères,
lequel a succombé, avant l'heure, sous le poids de ce
qu'il appelait, à juste litre, ses tourments ganglion-
naires!... i*)
On dit que les hypocondriaques.no réagissent pas, ou
(1) Le Dr Lofobvro, qui a fondé un prix annuel a l'endroit des
alfeotiotis névrupathiinm.i.
12 LETTRES
ne réagissent (pic très-faiblement; mais c'est encore'
là une usurpation, une illégalité médicale, car il y a à
objecter co que je soutenais louchant le premier chef
d'accusation. Qui est-ce qui peut déterminer le degré dy-
namique auquel s'élève tel ou tel individu dans une cir-
constance donnée? Où rencontrera-t-on une mesure et
un moyen quelconque d'appréciation? Un cheval est at-
telé à une voilure extrêmement lourde, la route est diffi-
cile ; l'animal s'arrête, de grands coups de fouet ne peu-
vent le faire avancer. Que fait en ce cas son conducteur?
Il s'avise d'allumer une poignée de paille sous ses parties
génitales, et la victime trouvo immédiatement, dans
l'action d'une douleur nouvelle et plus violente, la possi-
bilité d'enlraîner son fardeau! Alors le charretier de s'é-
crier : « Ah ! fainéant, jo te ferai bien aller.,. » Y a-t-il
au monde quelqu'un qui puisse prononcer avec certitude
que le cheval n'avait pas dépensé toute sa réaction pos-
sible avant d'êire soumis à la cruelle expérience du mi-
sérable dont il dépend? El le paralytique qui, à l'approche
d'un incendie, se redresse et court... peut-on dire de lui
aussi que, s'il l'eût bien voulu, il ne serait pas resté jusque-
là dans le repos et l'inaction? A entendre certaines gens
— gens parfaitement équilibrés en toutes choses — on
peut se tirer de tout, et presque guérir de tout par le se-
cours de la volonté. Sans doute on peut beaucoup par cet
agent, mais chacun en a sa dose propre, comme il a celle
du bon sens, de la mémoire, de la perspicacité. Or, la ques-
tion est toujours de savoir quelle est au juste cette dose.
L'homme qui va se battre en tremblant, mais qui se
bat néanmoins, met en oeuvre plus d'énergie que celui
qui y est allé en pleine gailé et sans la moindre émotion.
NÉVROPATWQUES. 13
Voilà où conduit l'analyse vraiment physiologique : à des
conclusions qui heurtent singulièrement les idées do la
foule, et c'est à ceux qui ont mission do nous initier dans
les mystères de la pathologie à appuyer, plus qu'ils no le
font, sur ces hautes considérations qui renferment de si
nombreuses inconnues vitales.
D'ailleurs je ferai remarquer, au profit des hypocon-
driaques, que, chez eux, le système qui dessert l'activité
morale n'étant plus dans sa normalité, il est logique d'ad-
mettre quo leurs efforts de volonté doivent avoir moins
de succès que chez les personnes en qui les centres ner-
veux demeurent intacts. Ils réagissent, et comme ils sont
obligés de le faire constamment, ils finissent souvent par
se lasser du combat avantd'avoir dépensé tout leur moyen
d'action; mais je répète encore : comment s'assurer que
cette dépense totale n'a pas été faite?
J'ai sous les yeux une femme remplie d'intelligence,
de coeur, et d'une énergie peu commune; elle est douée
d'une constitution extra-nerveuse, constitution qui vient
d'être perturbée sous l'influence d'une opération chirur-
gicale importante, l'ablation du seiiis à laquelle elle ne
s'estdécidéo que par dévouaient pour son mari. Eh bien,
elle est, à celle heure, aux prises avec des phénomènes
dits hypocondriaques, et ne cesse de me répéter que les
souffrances matérielles qu'elle a subies, ne sont rien en
comparaison de celles qui leur ont succédé. C'est parfois
quelque chose de déchirant que de voir cette pauvre ma-
lade en lutte avec elle-même, c'est-à-dire la raison se dé-
battant à outrance contre l'aberration!...
Nous, médecins, nous sommes à même d'observer
assez souvent ce combat de la dualité humaine; mais
14 LETTRES
franchement, mon cher Maître, y apportons-nous tou-
jours toute notre attention? Persuadés que le patient exa-
gère son récit et ses plaintes; n'ayant, du reste, aucune
idée des maux qu'il accuse, n'en connaissant ni l'étio-
logie, ni la vraie nature, nous passons outre en disant :
« C'est nerveux; il ne faut pas se laisser abattre, allons,
allons, un peu do courage, cela dépend de vous. » C'est
nerveux!... Cela équivaut à la réponse de l'un des per-
sonnages de Molière : Pourquoi l'opium fait-il dormir?-
Parce qu'il a une propriété dormitive. Belle réponse, et
très-satisfaisante en vérité. Dans les nombreuses maladies
de l'enfance, nous avons encore une expression sacramen-
telle qui, le plus souvent, nous lire d'embarras à l'endroit
du diagnostic cl du traitement : c'est la dentition... Con-
venons que, pour couvrir l'insuffisance de notre savoir,
nous avons admis des formules bien heureuses, des mots
élastiques et commodes, au moyen desquels nous nous
échappons par la tangente. S'échapper! cela est permis
lorsqu'on se sent vaincu; mais en fuyant, il ne faudrait
pas jeter, quelquefois d'une manière aussi assurée qu'on
le fait, une condamnation inconsidérée, et dire à celui qui
nous demande assistance : « Co n'est rien, surge et vade! »
co qui a pour conséquence do le désespérer et de faire
dire aux personnes qui l'entourent qu'iV est un malade
imaginairetSi nous sommes impuissants à le comprendre,
à l'alléger, ne contribuons pas, tout au moins, à aggravef
ses angoisses.
En vérité, Monsieur, l'hypocondriaque mérite-t-il d'être
traité en paria par cela seul que ses tourments sont invi-
sibles et impalpables, tandis quo l'on aura do la pitié et
des soins pour l'homme atteint d'une goulto contractée
NÉVROPATHIQUES. 45
par l'abus des plaisirs de la table, pour l'homme que
ronge V.K> syphilis, pour celui qui est blessé dans un duel
qu'il * Ici-môme provoqué? Tâchons que notre jugement
s'exerce de haut, de manière à ce qu'il soit plus éclairé
et plus équitable.
Nous ne faisons point la maison de notre âme, si j'ose
m'exprimer ainsi; seulement, nous pouvons la défaire ou
l'améliorer selon la marche que prennent nos facultés. Si
de fait nous n'avons reçu en naissant qu'un léger kiosque,
nous n'arriverons jamais à le convertir en forteresse,
quelque chose que nous fassions, et nous serons sans
cesse en bulle aux causes mauvaises qui tourbillonnent
dans notre atmosphère. Lorsque le chêne sent à peine une
rafale, le roseau plie sous la moindre agitation de l'air ;
et, qu'on n'en doute pas, il ne cède certainement qu'après
avoir opposé sa portion de résistance à l'agent qui le maî-
trise. Tandis que les faibles luttent, les forte se reposent...
Il faut féliciter ceux-ci que rien n'émeut et ne trouble,
mais s'ils se targuent de leur invulnérabilité et de leur
quiétude, il faut les prendre en pitié, car ils blessent notre
sens philosophique.
A l'accusation de faiblesse et de pusillanimité que l'on
fait peser sur les malades dont je me fais en co moment
le champion, il en est une autre encore que je relèverai,
et ce sera la dernière. On dit qu'ils sont personnels et
profondément égoïstes. Mais tous les malades sont
égoïstes.
...... Le seul pli d'une fleur
Blesse, en réalité, le sein de la douleur-,
Le contact le plus doux avec le temps irrite,
El tout homme souffrant devient un sybarite..., »
Ces vers, comme facture, n'ont rien de somptueux t
16 LETTRES
mais Marc-Antoine Petit, en les écrivant, s'est rendu
l'écho d'une vérité éternelle. Si les hypocondriaques
paraissent généralement plus concentrés dans l'amour
d'eux-mêmes, cela tient tout à la fois à la spécialité de
leur état qui a quelque chose de nauséabond et de dété-
riorant; au sentiment do gravité que cet état fait naître
dans l'esprit; surtout enfin, à sa prolongation à perte de
vue. Que l'on réfléchisse sérieusement à ces causes, et
l'on verra si elles ne doivent pas nécessairement élargir
le moi et l'élever peu à peu à une haute puissance. Or,
Monsieur, en bonne et juste médecine, on ne rend pas
les malades responsables des symptômes inhérents à leur
affection.
Je vais m'appuyer sur des exemples, car j'ai la manie
de les aimer beaucoup. Je suppose que l'homme le plus
généreux du monde, et ne sachant point nager, vienne
à tomber dans l'eau ; quelqu'un se précipite pour le
sauver, mais les mouvements auxquels il se livre sont
inconsidérés (ceci est un attribut de sa situation comme
l'cgoïsme en est un des douleurs chroniques), ces mouve-
ments sont dangereux pour celui-là mémo qui cherche à
le secourir et qui l'en avertit. Le patient n'en tient aucun
compte ; le sentiment vicié de sa propre conservation l'en
empêche, et, à son insu, il lui importo peu qu'un aulro
se noie, pourvu que, LUI, puisse parvenir au rivage!...
Vous direz, Monsieur, que je choisis là une situation
extrême f Non, elle me semble appropriée parce que les
hypocondriaques sont sujets à des accès de nécrophobio
dans lesquels les phénomènes qu'ils éprouvent ont pour
effet do les convaincre d'un danger positif et immédiat.
Tenez, vous qui êtes si lion, si porté pour les autres,
NEVROPATHIQUES. 17
je vais vous rendre très-égoïste en vous mettant, par la
pensée, sur l'un des navires qui louvoient dans le golfe
de Gascogne, à moins cependant que vous ne soyez dû
petit nombre de ceux qui sont réfraclaires aux doubles
mouvements du tangage et du roulis. Mais si vous ressem-
blez à la généralité des passagers, je vous vois tomber
dans une insouciance complète à l'égard de tous vos
compagnons do voyage, y eût-il, parmi eux, les êtres qui
vous sont le plus chers ; tout simplement sous l'empire
d une cause appréciable, limitée et de nature fort inno-
cente. Pourquoi? Parce que vous serez perturbé et que
vous ne serez plus vous-même.
Ainsi, qu'on ne reproche pas tant aux hypocondriaques
d'être égoïstes. J'en ai rencontré plus d'un qui aurait
donné des leçons de générosité et de patience à des ma-
lades d'un autre ordre, et à beaucoup de gens bien
portants. Que l'on garde cette accusation pour les
hommes de puissance et d'équilibre sur lesquels tombent
plus de rayons de soleil que de pluie ; songer aux autres
est une obligation qu'ils ont la facilité de remplir et dont
ils ne doivent pas perdre l'instinct. Mais nous sommes
d'ordinaire plus indulgents pour ceux qui jouissent que
pour ceux qui pleurent!...
Très-cher Maître, je me rappelle vos beaux jours de la
Salpétrière, qui furent également les miens..... jours
d'illusion et de faciles labeurs dans lesquels vous nous
recommandiez avec instance de faire participer tous nos
sens à la recherche du diagnostic; c'est une recomman-
dation quo bien certainement vous ne manquez pas de
faire encore à la foule qui vous suit à l'Hôtel-Dieu. Eh
bien ! permettez-moi de vous demander d'enseigner bien
18 LETTRES
haut à vos disciples qu'en présence des affections mys-
térieuses du système nerveux, on n'arrive à rien, le plus
ordinairement, avec la seule ressource des sens ; qu'il
faut, pour pénétrer de tels mystères, recourir à l'intuition
de l'esprit et à la prescience du coeur. Vous avez, soit
dit sans reproche, passablement matérialisé la science
médicale dans l'amphithéâtre de vos brillants débuts, il
vous reste, permettez-moi do vous le dire très-humble-
ment, à la mélanger d'un peu do platonisme; c'est-à-
dire de celte philosophie transcendante qui connaît des
choses sous-entendues el dont la ténuité échappe au scal-
pel non moins qu'au microscope.
Vous avez la faculté de fasciner vos auditeurs, de les
pousser comme il vous plaît dans vos propres courants, et
il vous serait facile, je le crois, de les initier à la philo-
sophie dont je parle. Faites-leur comprendre que la pensée
ne suit pas les lois de la gravitation, (pie les attributs mé-
taphysiques de l'homme ne s'attirent point en raison des
masses, et que pour être réellement médecin, il faut sa-
voir outrepasser le cercle géométrique que forment au-
tour do nous les objets pondérables. Dites-leur, avec
Zimmermann, « que pour passer du connu à l'inconnu, il
faut toujours penser plus qu'on ne voit; se représenter ce
qui n'est pas visible comme s'il l'était; conclure do ce qui
est à ce qui peut être; souvent deviner et faire do fré-
quentes tentatives avant de pouvoir deviner. »
Lorsque vous aurez pu, Monsieur, amener vos élèves
jusque-là, vous leur aurez fait accomplir ce que Pascal ap-
pelle la dernière démarche de la raison humaine; et votre
Ecole, se purgeant des capacités vulgaires qui ne com-
prennent que ce qui est palpable, ne sera plus qu'un com-
NÉVROPATHIQUES. 19
posé d'hommes sérieux, véritablement dignes do la haute
mission que la loi nous confie. Alors nous aurons des mé-
decins qui ne ricaneront plus sur les infirmités occultes du
système nerveux, et qui redresseront, à ce sujet, le juge-
ment des personnes étrangères à l'art de guérir : on
pourra reconnaître tlafaux malades, mais on n'en admet-
tra plus ^imaginaires...
En attendant que vous ayez formé cette génération mé-
dicale si désirable, lâchez, ô mon vénéré Maître, do faire
promulguer une nouvelle dénomination de la maladie
complexe que l'on désigne sous le nom d'hypocondrie;
car je répèle ici les paroles du grand philosophe : « IM
plus pari des trahies du monde sont grammairiens. »
Tâchez encore do vulgariser, dans vos leçons cliniques,
l'histoire des cas rares depuis Isaac Cattier jusqu'au pro-
fesseur Lordat tf).
Ici se termine mon plaidoyer. A vous de féconder les
vérités qu'il renferme : vous rendrez un éminent service
à une classe d'êtres souffrants, laquelle mérite une bien
vive compassion.
Votre très-humblo et reconnaissant Elève.
(I) La loi du M frimaire an lit institua une eliaire pour les cas
fivres. Où est-elle?.,.
20 LETTRES
LETTRE III.
AU Dr ISIDORE BOURDON. — Mont Saint-Michel, 4 février 1853.
Audi, vide, tacc...
Si vis vivcre in pice (l).
GÉNÉREUX ET SAVANT CONFRÈRE,
Oui, la force des choses nous enjoint ici do taire ce
qui blesse notre oeil et pénètre dans noire oreille.
Celle condition est sage, car que d'accusations injustes,
quo d'éléments de trouble n'ont pas résulté de la divul-
gation de ce qui a lieu dans les camisoles de pierre. L'es-
prit do parti a singulièrement altéré, et parfois outragé
la vérité des faits dont quelques-uns des anciens direc-
teurs se sont rendus coupables. Or, je serai discret, je le
serai... à moins que, sous mes yeux, no se commettent
des actes anti-humains. Oh! alors, le médecin saisirait sa
plume pour les dénoncer à l'Administration supérieure,
dont l'approbation lui serait acquise, j'en suis sur.
Vous voulez bien, cher confrère, me demander, avec
un gracieux intérêt, ce que fait ici ma pauvro santé. Je
vous dirai qu'en prenant possession do mon service, je
me suis trouvé aux prises avec l'émotivité la plus vive.
Pour dégorger ma pensée, j'ai màchuré en vers mes
attendrissements de la première heure. La facture do
celle poésie n'est pas merveilleuse; néanmoins, elle a
(I) Co précepte do tranquillité était ôcrit dans un couvent de
Cnrpentras, sur la porte d'une vieille cellule, et je l'ai retenu.
NÊVROPATIUQUES. 21
secoué l'âme des quelques personnes qui l'ont lue : en
voici des bribes :
Sur ce mont de granit, véritable Calvaire,
Dont la silhouette encor superbe et solitaire
Du voyageur, sans cesse attirant les regards,
Lui fait passer la mer, malgré tous ses hasards.
Le sort m'a transporté sur ce .lointain rivage,
Tel qu'un débris d'esquif échoué sur la plage.
Je suis là!... tout meurtri par vingt ans de misères 1
Là, comme un prisonnier.
En parlant do ce que j'ai ressenti lors de ma première
descente dans les cachots, je m'exprime en ces termes :
Si, pénétrant au sein de la fatale roche,
Vous vous acheminiez par de sombres degrés
Vers une voûte humide, au soleil sans accès,
Sous des murs imprégnés d'une vapeur humaine,
Adhérents à la main et comprimant l'haleine (i),
Vous alliez visiter les malheureux parias
Qui vivent écroués dans ces antres horribles,
Vous n'en sortiriez point sans un trouble visible,
Sans un poids sur le front, sans une larme au cceur
Qui baignerait vos nerfs d'une étrange douleur?
Cette impression s'est fort amoindrie depuis six mois;
mais ce que je ne puis surmonter sans me faire violence,
c'est de me porter dans les soutes lorsqu'il est question
d'un homme soupçonné d'aliénation mentale, ce qui se
passe dans mon consensus n'a pas do verbe. Si ceux qui
(1) O'est de co lieu que Gudin peignit l'un des décors do Ito-
berl-U-Diable.
22 LETTRES
me jugent à vol d'oiseau étaient à même de chiffrer mes
efi'orts, ils les tiendraient pour héroïques...
11 y a des gens parmi nous, et il y en a considérable-
ment, Monsieur, qui ne savent pas distinguer la vie de
sensation et de sentiment de la vie mécanique. Ils font de
l'homme un bloc de matière mis en jeu par une force
sans provenance. Du coordinateur de ces forces, ils l'étu-
dient dans son analomie la plus déliée, dans sa texture
chimico-physique, dans son mode de transmission, dans
sa sensibilité brutale. Quant à sa pathologie occulte, ré-
sultant des troubles de l'innervation, c'est-à-dire de l'a-
gent moteur de son physiologismo propre, quo leur
importe! Ils connaissent de mémoire — ils sont forts en
mémoire — les méandres du grand sympathique, par
exemple, mais, ce dont ils ne s'occupent guère, c'est du
malade, agonisant sous l'action révolutionnaire de la forêt
nerveuse... Ainsi, ils ne se feront pas un devoir de dé-
clarer à l'entourage du martyrisé que ses souffrances
sont réelles, considérables, bien qu'elles échappent à
l'observation directe. Cet acte de déontologie, pourtant,
ne serait pas à dédaigner.
Si je jouissais do toute la plénitude do ma faculté gra-
phique, je me laisserais aller sur ce sujet, que, totalement,
je possède, par droit d'expérimentation, inlus cl in ente.
Mais, à propos, j'entends parler d'un fait de haute
physiologie sur lequel je rélléchis depuis plusieurs années.
Il s'agirait de la découverte do nerfs auxquels seraient
dus les phénomènes d'érectilllé qui se passent dans cer-
tains de nos tissus. Comme je suis soumis > depuis ma
NÉVROPATHIQUES. 23
troisième rechute, soumis vingt fois lejourQ), à la conges-
tion et décongestion de mon estropiée cervelle, j'ai souvent
réfléchi là-dessus. Je me disais bien ([ne ce strictum et ce
laxum ne pouvaient s'effectuer que par le secours de
Pinilux nerveux; mais comment supposer à cet agent des
vaisseaux à nous démontrables? Il paraît que, finalement,
on les a trouvés.
Que pensez-vous, et que pensent vos collègues de l'A-
cadémie, de ce tour de force anatomiquo? (*)
Adieu, cher et savant Confrère. Je vous remercie à
nouveau de la fidélité de votre souvenir.
LETTRE IV.
AU DOCTEUR CALMRIL. — Mont Saint-Michel, 15 avril 1S53.
Mnlii'inn eonsolatio animt
CHER ET DISTINGUÉ MAÎTRE,
Au temps où les Koepler et les Newton alliaient la re-
ligion avec la science, dans ce temps où les plus
grands génies courbaient la tète sous l'idée immense que
renferme le mot DIEU, la médecine possédait des remèdes
moraux qu'elle dirigeait tout à la fois contre les affec-
tions de l'Ame et contre les douleurs physiques que ne
(1) Ma moyenne n'a rien d'exagéré, certes, si l'on considère
que le plionouù'no se produit sous l'influence dos moindres
émotions, des moindres variétés atmosphériques et d'une
prompte fatigue intellectuelle.
(2) Cotte découverte o été mise hors de doute par les travaux
successifs de Ludwig, Longct, Claude Homard, Schiflf, etc.
(Note du II février im.) ■'
24 LETTRES
peuvent atteindre les matières étiquetées de la pharma-
cologie. Ce temps a eu son terme; il a été remplacé par
une époque dans laquelle on a cessé de mettre en jeu
tout élément surnaturel; dès lors, il n'a plus été tenu
compte de la fibre religieuse : l'ancre de miséricorde a
été délaissée.
D'où est provenu ce changement? Est-ce la médecine
qui l'a produit? Non, il a été la conséquence de la marche
intellectuelle du XVIIIe siècle. La génération Louis-Quinze,
on le sait, imagina de se réformer, en mettant au rebut,
les antiques doctrines du Christianisme. C'était là un im-
mense travail de démolition dont elle vint à bout. Que
firent, dans cet entraînement général, les disciples d'IIip-
pocrate? Ils s'allièrent avec les philosophes gris-dc-lin
que remorquait l'auteur de la Pucelle. Ceux-ci pirouet-
taient à qui mieux mieux sur les sévères questions do la
foi religieuse; les médecins leur prêtaient l'autorité de
l'anthropologie, et tous, sans le savoir, commirent une
mauvaise action.
La grande basilique une fois renversée, il n'y eut plus,
pour la majorité des souffrances sans nom, que des re-
mèdes manipulés. Alors le charlatanisme eut beau jeu :
profitant de l'occasion, il sortit de son bourbier, se
dépouilla des croûtes de l'ignorance pour revêtir un air
de bonne éducation et de science; il grammatisa son
langage prophétique, et, approfondissant l'art de traquer
ses victimes, on vit cette branche gourmande de l'arbre
médical obtenir des succès qui aujourd'hui se perpétuent
de la manière la plus honteuse.
Noire science étant de porter secours à tous ceux qui
gémissent, considérée dans ses seules ressources maté-
NÉVROPATHIQUES. 25
rielles, est, de fait, excessivement bornée. Certes, ce
n'est pas la faute de ceux qui ont pris à tâche de la cul-
tiver; car, depuis son origine jusqu'à cette heure, ils n'ont
cessé de travailler à son perfectionnement. Les uns l'ont
fait par amour profond pour leurs semblables; les autres,
par l'envie de satisfaire aux sollicitations de l'orgueil ou
à celles du lucre. Quoi qu'il en soit, le produit de leurs
efforts, de leur ténacité, de leur dévouement, no forme
qu'un assemblage de principes hétérogènes, dans lequel
on désirerait trouver un plus grand nombre de vérités
pratiques. En effet, si on enlevait au monument colossal
de la médecine ses pièces inutiles ou de pur ornement,
pour ne conserver que des choses tangibles, incontestées,
il so réduirait à de minces proportions. Jetez un coup
d'oeil sur l'ensemble de nos systèmes, et demandez-vous
si l'humanité n'a pas acheté chèrement les découvertes
de bon aloi que nous meUons à son usage. Derrière nous
se trouvent les humoristes, les solidistes, les ïatrochi-
miques, les mécaniciens et le reste!... Quel tableau...
quand on l'examine avec le sang-froid que laisse à l'esprit
toutes les choses dont le règne est éteint! Oh! s'écrieront
les adeptes et les meneurs, « l'art de guérir a pris de no^
jours un élan de progrès qui laisse loin de lui toutes ces
théories surannées : il a revêtu sa robe virile. » Il a, dites-
vous, revêtu sa robe virile!... Je n'en crois rien. Dites
un peu qui en a donné l'étoffe, taillé le patron, réuni et
cousu les pièces. Pour mon compte, je ne connais point
ce génie souverain; cependant j'ai devant ma pensée tes
plus belles renommées que nous fournissent les deux
mondes; do plus, je porte dans le coeur l'image d'un
26 LETTRES
homme qui, à mon sens, a fourni une large part à ce que
l'un de ses confrères en hermine appelait la médecine
exacte. Mon Dieu, il en est qui ont été à la recherche de
la médecine antédiluvienne; moi, je fais des VOMIX pour
qu'on nous donne tout simplement, la médecine suffisante,
et l'humanité,'et nous ses ministres, nous crierons
IIOSANNA !
Mais il faut, bon gré mal gré, le reconnaître, quel (pie
soit le degré où puisse s'élever notre intelligence, une
telle possession nous est interdite, parce qu'un voile épais,
selon l'expression do Bichat, recouvre les causes pre-
mières, et enveloppe de ses replis quiconque veut le dé-
chirer. Ainsi, les siècles continueront à se répéter les uns
aux autres :
Félix qui potuil rerum cognoscere causas !
Sans doute, mats il ne s'agit, bien entendu, que des causes
primordiales, et non de celles dites secondaires, finales, etc.
Nous avons trois manières de nous comporter avec les
maladies : ou nous les guérissons, ou nous les pallions,
ou, après y avoir bien essayé, nous les regardons faire,
Dans un grand nombre de cas, nous martyrisons plus ou
moins nos patients; ils sont saignés, brûlés, écorchés,
taillandés. Demandent-ils des aliments, nous leur répon-
dons par le mot diète; veulent-ils boire froid, nous leur
imposons des liquides chauds; nous les faisons rester au
lit quand ils voudraient se promener, ou nous les forçons
à marcher quand ils ont une tendance au repos. Les sub-
stances que nous leur administrons sont fades, salées ou
amères, le plus souvent dégoûtantes, et un bon nombre
déposent dans les tissus des éléments susceptibles d'en-
NEVR0PAT1UQUES. 27
gendrcr des affections supplémentaires (n. Pour nous
guérir le cerceau au préjudice de l'estomac, dit le profond
Montaigne, ils offensent l'estomac et empirent le cerveau)...
Il n'est donc pas étrange que l'homoeopathie, mystère
élevé au cube, avec son semblant de thérapeutique, puisse
se procurer des sujets et en retirer d'excellentes récoltes.
C'est tout simple : elle n'arrache ni n'empoisonne les ma-
ladies, elle les escamote. Mais nous, qui ne procédons pas
par exorcisme, qui marchons, quoiqu'on tâtonnant, dans
les souliers de l'expérience, nous devons ajouter à nos
moyens peu séduisants el bornés les secours de la spiri-
tualité, toutes les fois (pie nous en trouvons l'opportunité,
et elle y est toujours.
L'un de nos publicistesles plus aimés, Héveillé-Parise,
a écrit quelque part que la philosophie, c'est-à-dire le
bon sens à sa plus haute puissance, « nous apprend quo
» toujours, eu tout et partout, pour être heureux, il faut
» avoir la foi et l'espérance, l'une consistant à croire sans
» voir, l'autre à attendre sans posséder. Supprimez ces
» deux pivots, l'esprit humain s'engoue, s'ennuie, so dé-
» senchanle et se corrompt, »
Ces paroles sont frappées au coin d'une éternelle vé-
rité, et toute opinion qui tendrait à les combattre n'éma-
nerait pas d'un esprit généralisateur, ni généreux, ni pré-
voyant. Il est des hommes, sans doute, (fut se suffisent à
eux-mêmes, qui n'ont pas besoin de sortir de leur
propre cercle pour chercher un supplément de courage
(1) Depuis la première pharmacopée, publiée h Nuremberg
en lî>42, jusqu'à la dernière édition de notre Codex, ou est
effrayé do toutes les drogues qui ont été infusées dans lo corps
de l'homme.
28 LETTRES
contre les amertumes de la vie; ils ont dans leur ameur-
propro, ou par un mode d'organisation tout particulier,
do quoi se soustraire aux nécessités métaphysiques do la
race de Job. Mais il est do l'essence de l'humanité do
s'élancer au-delà de l'horizon visuel, et de fouiller dans
l'inconnu des éléments de satisfaction, de plaisir, de
quiétude qui no se trouvent point immédiatement autour
d'elle; or, ces éléments se retrouvent dans les croyances
dont je parle, et voilà pourquoi ces croyances sont im-
plantées chez tous les peuples, soit sauvages, soit civi-
lisés : c'est là un fait historique des plus inattaquables.
M. le docteur Jacquot, dans un travail publié en 1840 par
Y Union médicale, et consacré à faire connaître le rôle que
joue la médecine chez les populations africaines de l'Al-
gérie, a émis, sur le sujet auquel je touche, de sages et
de justes réflexions. Après avoir parlé de l'empire des
amulettes, des talismans et des versets du Coran, il ajoute :
« Il faut bien qu'il existe naturellement au fond du coeur
i> de l'homme l'idée d'un pouvoir providentiel et une
» croyance innée à son immixtion aux choses de ce monde,
» pour (lue, dans tous les pays, on rencontre le même
» besoin de se mettre sous sa garde et d'invoquer son in-
» tercession. Quelle que soit la légitimité de cette cro-
» yance, toujours est-il que ses résultats sont bienfai-
» sants', lorsqu'elle sauve du tourment de perpétuelles
» appréhensions, et répand sur les esprits inquiets la sè-
» curité si nécessaire au fonctionnement régulier de notre
» économie. »
A combien de gens ne conseillons-nous pas la tranquil-
lité de l'âme, les distractions, une nourriture de choix,
l'air de la campagne, des voyages, sans nous douter quo
NÉVROPATIIIQUES. 29
bien souvent nous faisons une insulte au malheur; car,
pour de tels remèdes, il faut de l'or !... Un Bouvard a pu
quelquefois les procurer à ses clients; mais y a-t-il, par
le temps qui court, des médecins qui veuillent, je voulais
dire qui puissent marcher sur de telles traces!
Ainsi nous redirons que les sources les plus abondantes
do la résignation et de la patience se trouvent dans le
culte intime que nous sommes plus ou moins portés à
rendre à l'universelle puissance qui régit le monde. Ce
culte, je le regrette sincèrement, n'est pas unique; il est,
au contraire, très-variable dans ses formes, non moins
que dans ses principes de second ordre. Mais, dans cette
multitude de variétés, nous, Européens, avons le culte
par excellence tout entier renfermé dans le sublime Testa-
ment de la Croix. C'est do celui-là surtout que BENJAMIN
CONSTANT a voulu parler, lorsque de sa plume sont sorties
ces belles et touchantes lignes : « La religion seule peut
engendrer le véritable stoïcisme, parce qu'elle est le centre
commun oit se réunissent, au-dessus de Faction du temps et
de la portée du vice, toutes les idées de liberté, de justice et
de pitié, parce qu'elle est le recours solennel de tous les
opprimés, la dernière espérance de l'innocence qu'on immole
et de la faiblesse que l'on foule aux pieds. »
Pour tirer de ce fonds inépuisablcdesressourcesdehaule
médecine, je n'entends pas que nous nous établissions en
missionnaires et en convertisseurs au chevet des patients.
Oh! non certes!... car, lorsque ceux-ci repoussent ces
consolations ultimes, je suis grandement d'avis que nous
nous bornions à cire les défenseurs de la liberté de cons-
cience. Dans le cas'contraire, nous devons essayer, par
un langage plein de tendresse et d'onction, de faire jaillir

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