Lettres pour tous, par la veuve d'un soldat. I. Pendant la guerre... (6 octobre 1870-30 juillet 1871.)

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Le Chevalier (Paris). 1871. France (1870-1940, 3e République). In-18. Pièce.
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Publié le : dimanche 1 janvier 1871
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LETTRES
POUR TOUS
PAR
LÀ VEUVE D'UN SOLDAT
I. - PENDANT LA GUERRE
LES INTÉRÊTS ET LES AMITIÉS.
LE DROIT. — LA JUSTICE. — LA GUERRE ET LES ROIS.
LA LIBERTÉ, — CROYANCES ET CONNAISSANCES.
LES DEUX FORCES. — LA MER. — L'OBÉISSANCE. — L'ENFANT.
. LA LEÇON. — LA LOI DIVINE ET L'HUMAINE LOI.
LE RESPECT DE LA VIE. — QUELQUE CHOSE D'HUMAIN.
LE JUSTE EST-IL BON.
25 CENTIMES. — 30 CENTIMES PAR LA POSTE
PARIS
ARMAND LE CHEVALIER, ÉDITEUR
61, RUE DE RICHELIEU, 61
1871
Tout droits réservés
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LETTRES POUR TOUS
I
Les intérêts et les amitiés.
Contradictoirement à la voix qui invoque le Dieu des armées,
nous avons affirmé qu'un ordre sublime régit l'univers et y main-
tient l'harmonie de par des lois éternelles et divines ; que la
guerre détruit ces lois qui sont la vie; et qu'un intérêt supé-
rieur peut seul en demander le sacrifice. Ces questions ont
atteint un degré de poignante actualité, elles s'imposent à tous
les esprits; et pour nous qui cherchons le droit comme le der-
nier refuge de la pensée humaine, nous voulons tirer des plus
hautes douleurs l'enseignement qu'elles apportent avec elles.
D'ailleurs le moment est venu du renoncement suprême.
Sous peine de n'être plus, chaque homme de France accepte
la coupe d'amertume, s'arrache à ses amitiés, à son propre
coeur, et livre son être physique aux tortures du champ de ba-
taille, au désordre de la guerre ! Tout à l'heure nous invo-
quions l'ordre et la paix : ne peut-on nous reprocher d'être en
désaccord avec nous-mêmes?
Non, point ! Ces lois divines, origine et fin des mondes, ré-
gissent les vies des peuples comme celles des individus ; les
sociétés humaines comme les transformations de la matière.
Elles appellent un équilibre aussi nécessaire à la vie morale que
l'air et lu lumière le sont aux corps, aussi rigoureux dans ses
conséquences que l'algèbre dans son application. Elles se dé-
montrent et se déduisent. Il ne suffit pas d'être savant pour les
admettre, bien que la plus haute conception de l'âme soit résu-
— 4 —
mée dans le mot qui les renferme toutes : ce mot est LIBERTÉ.
L'homme est libre lorsqu'il se donne; lorsqu'il sacrifie ses
intérêts à ses amitiés, et toutes ses amitiés à l'amitié suprême,
qu'on appelle la Patrie ! Sans liberté il n'y a pas de patrie et
sans patrie, pas de liberté !
Longtemps on a répété ces vérités sans les comprendre. On
attribuait même à l'idée de force individuelle une puissance
absolue, oubliant que l'individu n'est libre comme homme que
s'il sait être libre en tant que citoyen, car le-coeur d'abord doit
être libre et l'esprit ! la case ensuite avec la famille, mais la cité
par-dessus tout, qui contient le reste ! Une pensée solitaire peut
éclairer le monde, semblable à un phare ; — mais la flamme
embrasera mieux la forêt, parce qu'il faut beaucoup de bran-
ches pour faire un grand feu.
De même, comme il faut la volonté d'un grand nombre de
poitrines humaines pour faire l'âme d'un peuple, cette âme,
dans le danger commun, devient invincible, et c'est à son
souffle que se courbent à la fois les armées, les trônes et le prin-
cipe monarchique lui-même, ce terrible ennemi de toute jus-
tice sur la terre! L'intérêt personnel disparaît alors. Chacun
donne sa vie pour tous, et tous se sacrifient pour chacun. Plus
de famille, plus de fortune; plus de carrières, plus d'avenir; les
intérêts, les amitiés sont délaissés, la liberté du pays est à ce
prix.
Jamais un peuple ne devient plus grand que lorsqu'il ac-
cepte un sacrifice aussi considérable, jamais il ne se sent aussi
libre; parce que les mêmes lois, nous l'avons dit, régissent les
individus et les peuples, — parce qu'il en est de la liberté col-
lective comme de la liberté individuelle, et qu'elle ne peut être
sacrifiée que par celui qui la possède. Le sacrifice volontaire de
sa propre vie, de l'intérêt personnel à l'intérêt de la patrie, est
la plus haute manifestation de la liberté de l'âme !
Cet acte volontaire et spontané, la France se détermine à
l'accomplir. Elle se lève dans sa force et dans son droit. Elle se
défend. Volontairement elle impose ses villes ; volontairement
elle arme ses citoyens pour repousser l'étranger qui la souille ;
et tout son peuple est debout, uni et libre ! Mais en se levant
ainsi, elle t'appelle, Allemagne ! De l'autre côté du Rhin, ne l'en-
tends-tu pas ? la France te crie :
Sois libre comme moi ! comme moi sacrifie-toi pour toi-même
et rentre dans le respect du droit. Tu as cru m'accabler sous le
poids de tes armées féodales, et tu vois cependant de quelle
beauté nouvelle tu as paré mon front de martyre ! Dans aucun
temps de l'histoire une nation ne se montre superbe que lors-
qu'elle résiste au flot barbare, au nom de son indépendance et
de sa liberté. Rappelle-toi la Gaule et la Germanie devant Cé-
sar ! Veux-tu rester le flot barbare, lancé malgré lui par un
— 5 —
homme, contre un peuple frère ? Ou veux-tu, comme moi, re-
vendiquer la liberté du sacrifice, qui m'honore et me sanctifie?
Reconnais tes intérêts, reconnais tes amitiés, et choisis ta voie.
Les temps sont venus.
Pornic, 6 octobre 1870.
II
Le droit.
Vous ne savez pas ce que c'est que le droit ? Je vais vous le
dire. Le droit c'est la vie ! et qui viole la vie viole le droit.
L'être humain a droit à la vie du moment où il entre en
possession de l'existence,— et les nations ont droit au respect
les unes des autres d'abord que chacune d'elles a formulé son
unité.—S'il est vrai, comme l'a dit éloquemment le philosophe
de Genève « que Dieu doive à ses créatures ce qu'il leur promit
en leur donnant l'être, » combien plus les sociétés se doivent
entre elles ce que promet l'état de civilisation auquel elles se
vantent d'appartenir, — la continuité de la vie!
Maintenant il s'agit de savoir si la force prime le droit, ou si
le droit prime la force. Nous allons examiner cette forme de la
question à l'aide de la démonstration brutale que la guerre, —
au grand dommage, hélas! des individus et des masses!—a
mise sous les yeux de tous, en l'an de grâce et de deuil 1870.
L'enfant naît faible et nu. Sans amour, il ne vivrait pas. Ce-
pendant, nous l'avons écrit un jour et nous aimons à le redire :
« l'enfant du pauvre a droit à la vie comme l'enfant du riche. »
Pourquoi? Parce qu'il contient en lui la loi divine etharmonique,
l'avenir, la durée, la continuité de la race. Que la force vienne
l'opprimer, qu'une lourde main vienne étouffer son souffle, nul
ne pourra soutenir qu'il ne renfermait pas le droit; car, l'enfant
mort, la race s'interrompt avec lui.
De même, une société humaine qui veut vivre, doit respec-
- 8 -
ter le droit, car, sans le droit, la civilisation, qui est l'avenir,
disparaîtra de la terre,
Nous connaissons l'objection faite aux pacificateurs : « Il en
est ainsi depuis que le monde existe; rien n'empêchera la
guerre, et le fort continuera d'opprimer le faible, etc, etc. »
A quoi nous pourrions répondre que la raison du plus fort n'a
jamais passé pour la meilleure, et que la réclamation inces-
sante de l'opprimé suffirait à prouver la légitimité et la justice
du droit. Mais passons à d'autres preuves ; à l'heure où nous
sommes, les aveugles vont regarder et voir !
On appelle Société les relations établies entre les individus
d'un même groupe, dont les intérêts sont devenus solidaires
avec ou sans le consentement de .ceux qui le composent.
Une guerre ravage-t-elle un point donné? Les désastres
qu'elle cause se font sentir dans le monde entier. Lorsque les
Etats-Unis d'Amérique brûlaient leur coton, pendant la guerre
de la sécession, nos usines d'Europe ne produisaient plus de
tissus, et nos ouvriers mouraient de faim. Aujourd'hui, la
Prusse déchire la France, pille ses villes et dévaste ses champs.
La future moisson nous montrera si la semaille a été bien ou
mal faite ! Pour récolter, il faut semer; mais pour semer, il
faut du grain ! Le blé ne germe pas dans le grenier : il germe
dans le sillon.
C'est une des lois de la vie universelle. Si les Prussiens nous
ont tout pris, on ne sèmera pas chez nous; et s'ils ne retour-
nent pas en Allemagne, on ne sèmera pas chez eux. Ainsi, le
marché du monde, privé de coton ou de blé,.s'appauvrit en
raison de la production ralentie, et les conflits de deux nations
font souffrir tous les peuples les uns par les autres.
Nul ne peut être contraint à consacrer sa terre à telle ou telle
culture, à produire du coton ou du sucre, de la vigne ou du
grain. Mais cette liberté du producteur disparaît précisément,
avec le droit, que la guerre écrase. Allez donc labourer, herser,
biner le sol occupé par l'ennemi ! Nous voudrions savoir ce
que pensent de cette occurrence les zélés soutiens du pouvoir
personnel, de là famille et de la propriété. L'atelier, là fabrique,
chôment comme là terre, et la famine arrive. Les loyers des
maisons de Strasbourg ou de Paris ne seront pas payés en oc-
tobre à leurs propriétaires; et la ruine, aussi bien que la famine,
est là suite obligée du meurtre et de l'incendie. Quant à la
peste, elle va plus vite et devance là ruine. On meurt avant
d'être ruiné;
Hélas ! répliqueront les approbateurs de la force, il y a de ces
désastres en tout pays conquis! Turenne et Napoléon ayant
autrefois détruit la propriété en Allemagne, on ne peut s'éton-
ner de voir la Prusse, à son tour, désoler et ruiner la France.
Sans doute ! et jusqu'à ce qu'une revanche déjà et vivement
— 7 —
souhaitée, permette à la France de produire des maux plus
grands encore, si la science et la colère lui en donnent le pou-
voir !
Eh bien, non ! et c'est ici que se place la haute, nette, absolue
protestation du Droit.
L'armée qui traverse le champ du pauvre, qui brûle les
villages et vole les troupeaux; —l'artillerie qui fait sauter un
pont, un tunnel et ruine les actionnaires d'une compagnie de
chemin de fer ; — le uhlan qui dévaste les habitations, et la
bombe qui incendie la bibliothèque dé Strasbourg, sont, à diffé-
rents degrés, des instruments violateurs du droit. Il n'y a pas
deux droits, il n'y en a qu'un. La vie s'affirme de mille ma-
nières — et ses transformations, plus ou moins rapides ou
lentes, s'accomplissent selon des lois immuables «que rien
ne déconcerte et que rien n'attendrit, » comme a dit notre
poète (1). Mais au nom de l'humanité misérable, livrée par son
ignorance en pâture aux violents et aux despotiques, le droit à
la vie s'impose aux nations—et les femmes réclament là dignité
de le protéger ! Elles acceptent la liberté du sacrifice, et fondent
dès à présent, la future amitié ! La liberté, c'est-à-dire le sacri-
fice volontaire dé soi-même — le droit, c'est-à-dire le respect
du faible par le fort, telles sont les conditions absolues de la
justice. Sans liberté, il n'y à pas dé droit respecté; car, de
même qu'on ne sacrifie que ce qu'on possède, on ne respecte
que ce qu'on connaît, — et de la connaissance de là liberté per-
sonnelle et du droit d'autrui résulte la justice, autrement dit
l'équilibre harmonique de tous les intérêts:
Cet équilibre est, bien entendu, la négation de là force ! Le
vol à main armée n'est autorisé sur les routes d'Europe et dans
les forêts du nouveau monde par aucune morale; un revolver
rie constitue un droit ni envers les faibles ni envers les forts, —
pourquoi une armée en constituerait-elle un? De peuple à peuple
le droit est le même due d'un homme à un autre;—il n'est légi-
timé que pour la défense. Une guerre n'est juste que pour la
résistance et non pour l'agression, — et elle est tellement juste
qu'elle devient toujours triomphante ! Il est temps de le procla-
mer, car la face du soleil pourrait bien se voiler, à là fin, si,
en plein dix-neuvième siècle, après Voltaire défendant Calas,
après Galilée, après Luther, la pensée humaine subissait encore
les menaces du bourreau ! et s'il suffisait d'armer des mitrail-
leuses pour détruire I'âme d'un peuple avec sa vie!
20 octobre 1870.
(1) Victor Hugo {Contemplations).
— 8 —
III
La justice.
On nous écrit des injures ; nous y venons répondre. Non que
ces injures nous touchent et nous offensent, l'erreur n'offense
pas, elle attriste; mais puisqu'il est encore des incrédules,
efforçons-nous de les éclairer.
« Il faut, dit notre correspondant, toute la sottise humaine
pour croire la guerre impossible, pour y intéresser tous les
hommes en les appelant à la défense de leur propre pays, pour
rêver la solidarité des peuples, qui n'est et ne sera jamais qu'un
songe! »
Revenons. Et d'avance demandons aux intelligents qu'ils
nous pardonnent. Nous ne devons nous lasser ni d'écouter, ni
de redire. La paix du monde est en cause; et sans accuser per-
sonne de sottise, nous avons droit à la patience de tous, à l'oc-
casion d'un tel sujet.
Ce sont des lois immuables, avons-nous dit, qui déterminent
l'équilibre du monde physique et du monde moral. Ces lois
sont absolues. Nous ne voyons jamais les arbres se couvrir de
feuilles au mois de janvier ; mais, en revanche, aucune puis-
sance ne saurait s'opposer à l'éclosion de la verdure au prin-
temps, à la maturation des fruits en automne. Il en est de même
dans le monde moral. Nulle puissance terrestre n'empêchera la
paix de s'établir parmi les hommes, quand ils auront compris
que leurs intérêts et leurs amitiés l'exigent, que la liberté de
l'un implique le droit de l'autre.
Il règne, dans cet ordre d'idées, une harmonie aussi consi-
dérable et aussi permanente que dans le retour des saisons et
dans tous les phénomènes réguliers do la vie ; et le respect de
ces lois compose cette solidarité qu'on nous accuse d'adopter
avec audace et que nous proclamons avec amour.
_ Essayez (dirons-nous à des enfants) de lancer une pierre dans
l'eau sans que sa chute y détermine à la surface des ondes cir-
culaires; essayez, lorsqu'un vaisseau salue en rade à coups de
canon, essayez d'entendre le coup avant de voir la lumière :
9
vous n'y réussirez pas. Les lois qui déterminent les conditions
de l'eau, de l'air, de la lumière, ont, — depuis des séries de
siècles! — maintenu l'équilibre des corps. — Elles ont plus de
force que nous, — elles ont la force harmonique.
Ce que nous dirions à l'enfant, nous le disons aux rois. Les
masses humaines ont longtemps cherché la loi sociale, — les
voilà qui se préparent à la trouver ! 0 beauté, plus haute que
le ciel et aussi pure, — voici le moment où les hommes, en dé-
pit de leurs despotes couronnés, vont accepter la force harmo-
nique de pacification et de fraternité ! Comment se refuser da-
vantage à reconnaître cette forcé, cet équilibre par lequel tous
les citoyens d'un pays, librement armés pour la défense de leur
patrie, s'interdiront l'attaque du pays voisin? N'est-ce pas la
guerre désormais impossible et la paix assurée entre les nations?
Car le peuple qui use de la liberté pour se' défendre lui-même
et qui respecte le droit du voisin, à se garder pareillement, n'in-
quiète et ne redoute personne. Semblable à tout individu que
le droit protége, ce peuple se sent fort parce qu'il est libre, et
libre parce qu'il est juste. Le juste n'attaque pas, — tous le
respectent et nul ne le craint. Sa force ne fait ni mal ni peur,
— elle est doublée de droit.
Mais le droit, nous répond-on, est aussi vieux que le monde ;
et la force l'a toujours détruit! Ce qui prouve qu'il en sera tou-
jours ainsi, et que le plus sage est de restreindre la lutte à des
proportions moindres, en laissant un seul chef? un roi, mettre
en ligne les armées et disposer d'elles comme il l'entend.
Quelle pauvreté ! C'est parce qu'il est injuste de tuer des
hommes qu'il en faut tuer des centaines de mille! Vous ne re-
doutez que la mort des millions! et il a fallu ensanglanter la
terre entière, l'inonder du sang d'une nation, pour vous tirer
un cri de pitié? Ne serait-ce pas plutôt un cri de pusillanime
égoïsme! Vous voyez votre tour venu; et l'abolition du rempla-
cement militaire vous fait sentir que le fils du paysan n'ira plus,
désormais, moyennant quelques billets de banque, mourir pour
la patrie à la place de votre jeune privilégié!
Si bien, qu'en dépit de vous-même, la solidarité vous en-
vahit et vous étreint. Tant qu'il s'est agi de faire mourir le fils
du pauvre, vous avez consenti à la gloire facile de voter les
contingents ! Cependant le droit à la vie est sacré chez le pau-
vre, comme il l'est chez le plus riche. La liberté de servir son
pays est absolue pour un citoyen de vingt ans, quel qu'il soit et
quoi qu'il possède! Ce n'est plus un privilége réservé aux uns
ou aux autres. En face de la défense nationale, tous ont droit à
la mort, comme tous ont droit à la vie!
Et c'est précisément pourquoi cette mort de tous doit être
épargnée! cette vie humaine économisée, selon la belle parole
d'un juste à la veille de périr, sur le champ de bataille où il est
1.
— 10 -
tombé ! Enfin nous économisons la vie humaine, écrivait-il, c'est
beaucoup! Et cette parole si humaine nous voulons la répéter
au milieu du plus grand sacrifice de vies d'hommes qui ait été
fait dans les temps modernes; car elle est prophétique!
Nous écrivons ces lignes au bord de l'Océan. La vague monte:
et malgré nous, prêtant l'oreille à son murmure, la grande
leçon nous calme et nous émeut. Patiente et forte nature, qui
nous enseigne et qui nous mène, assimile donc pour un jour,
tes forces aux nôtres, si faibles ! Dis-nous ce que devient un
banc de sable sous ta marée puissante : dis-nous ce que de-
viendront, avant peu, lès haines et les ambitions royales sous
la grande pensée protectrice de la Révolution! Tes colères n'ont
qu'un temps et toujours elles sont fécondes. Comme les tiennes
les fureurs de la guerre, dépassant toute mesure, vont apporter
au monde un ordre, un enseignement nouveau, le respect du
droit; l'Usage de la liberté, l'économie, enfin, de là vie humaine,
qui n'est autre que la justice divine sur là terre.
Pornic, octobre 1870.
IV
La guerre et lés rois.
Il y a moins d'un demi-siècle; Paris en liesse acclamait un
homme qui rentrait de Reims sacré par la Sainte Ampoule et
traîné par huit chevaux blancs, dans une voilure dorée. Ce
dernier représentant du droit divin, branlait sa tête hébétée en
souriant à la foule, ravie de le voir. C'était le stupide Charles X
qui devait, six ans plus tard, signer les ordonnances de Juillet
et tirer le canon contre cette même foulé;... Le bienaimé du
peuple deviendra son bourreau.
Pouvons-nous comprendre aujourd'hui les folles séductions
de ces fêtes ? les crédules aberrations de ces masses? la confu-
sion éternelle du principe divin et du principe autoritaire?
Cet Homme nous fera du bien parce qu'il est notre maître et
qu'il peut nous tuer, s'il lui plaît. Tel est l'argument qui, de
—11 -
tout temps, a calmé les nations et autorisé leur lâcheté. On
conviendra saris peine qu'il manque de logique.
« Dans les attentats contre le pays, dit M. Beulé dans sa belle
histoire de Tibère, il y a deux coupables : celui qui ose et ceux
qui permettent; celui qui entreprend et ceux qui souffrent
qu'on entreprenne contre les lois; celui qui usurpe et ceux qui
abdiquent. »
Ces paroles, adressées aux événements sinistres de l'empire
romain, ont leur directe application à l'époque actuelle, car la
vie des peuples a des lois rigoureuses comme la vie des indivi-
dus. Pourquoi la France est-elle faible? Parce qu'elle a renoncé
à sa force. Pourquoi est-elle envahie? Parce qu'elle s'est fiée
sans contrôle à un pouvoir unique. Pourquoi un seul homme
disposait-il de tous ? Parce que tous le lui avaient permis.
C'est donc la nation coupable de s'être abandonnée au prin-
cipe autoritaire de l'empire qui a été livrée, par l'empire, aux
désastres sans nom de la guerre. C'est la nation dont le mot
d'ordre était « l'empire nous à fait manger du pain à bon mar-
ché, » qui va manquer de pain pour avoir abdiqué le premier
de tous les devoirs — le respect de soi-même. A la France en-
vahie; pillée, mutilée à s'avouer coupable de tous les maux
qu'elle souffre, et dont elle ne peut même accuser son igno-
rance. Car elle savait ce qu'elle faisait.
Oui, ma patrie; j'ai le droit de te le dire : Ce droit; je l'ai payé
assez cher pour qu'il soit mien. Tes fils les meilleurs ont
péri dans des guerres insensées par la main de cet homme ; tu
l'as su, que lui as-tu dit? Tes millions ont coulé avec tes vais-
seaux dans la mer, sans profit pour personne; le gouffre sans
fond atout englouti, trésors et vies ! Tu l'as su; que lui as-tu
répondu ? Tu as redit au despote : « Conduis nos enfants à la
guerre, nous te les donnons. — Oui ! oui ! sept millions de fois
oui ! prends les hommes et l'argent, prends tout sans compter;
tu es le maître, tu es le roi; l'empereur de notre volonté ! *
France, peux-tu te plaindre des maux qui t'accablent et que
tu as sciemment acceptés? Peux-tu te plaindre, quand tu as si
lâchement acclamé tour à tour lès princes de droit divin et
ceux de droit d'aventure ? Ceux que te ramenait l'étranger et
ceux qui te livraient à lui? Aujourd'hui encore, de quai as-tu
peur? est-ce des trônes, est-ce des rois; ces éternels instruments
de douleurs et de crimes? Non ! c'est là République qui t'épou-
vante; la République, c'est-à-dire tout le monde, c'est-à-dire
la foule enseignée et moins servile, qui n'acclame plus le char
à huit chevaux blancs!...
La loi générale qui conduit la destinée des peuples inflige
tôt ou tard le châtiment avec l'expiation. L'esclavage; ce crime
anti-humain, a disparu dans la guerre d'Amérique : expiation !
et là guerre elle-même, cet autre crime plus grand; va dispa-
- 12 -
raître dans la lutte horrible qui ébranle notre pays et le punit
de sa longue servitude. Mais la guerre entraînera dans sa chute
les monarchies qui la font, et les peuples, s'appartenant désor-
mais, vivront fraternellement en paix les uns avec les autres,
par le travail et par la liberté !
Pornic, 10 novembre 1870.
V
La liberté.
On a bien tort de comparer la liberté de penser à la liberté
d'écrire ou de parler. Un homme n'écrit que pour être lu, il
ne parle que pour être écouté, et son langage, dans ces deux
cas, doit se revêtir de vérité sans enfreindre la liberté d'autrui,
qui est la limite à respecter. Mais cet homme ne pense qu'en
face de lui-même. Aussi de toutes les libertés, celle de la
pensée est la seule qui ne comporte aucun sacrifice. La pensée
émane de Dieu et y retourne; il n'appartient pas à l'homme de
la mutiler en chemin.
De toutes les libertés, celle-là seule n'est point collective.
L'âme est une, et vraiment personnelle. Et c'est précisément
parce que le sacrifice de la croyance implique l'amoindrisse-
ment de l'être moral qu'il ne doit jamais être consenti. Et,
chose étrange ! la plupart des cultes font consister la perfection
dans ce même sacrifice. L'examen des vérités religieuses a été
interdit par la plupart des religions; et c'est en abdiquant sa
liberté de penser aux mains du prêtre, qu'une créature pen-
sante fait, en général, acte de foi. Il en devrait être tout au-
trement, avouons-le. Penser, c'est communier avec le ciel, sans
intermédiaire et sans entrave.
Agir, c'est autre chose! La liberté d'action, quelle qu'elle
soit, implique une certaine mesure, une règle, une loi précise
— et cette mesure a pour proportion relative l'acte du voisin.
Je ne puis ni me mouvoir, ni me vêtir,—ni cheminer, ni de-
meurer en ce monde, sans proportionner mes évolutions à celles
d'autrui ou aux influences extérieures. Je ne puis sortir sans
parapluie quand il pleut, à peine d'être mouillé; et je ne puis
- 13 -
retarder l'heure en voyage, à peine de manquer le train. Mes
actes relèvent donc à la fois des obstacles imposés par la nature
et des relations imposées par la société. C'est ce degré, cette loi,
qui constituent le sacrifice de soi. Quiconque y réfléchit admet,
sans regret, la différence énorme qui sépare la liberté de penser
de la liberté d'agir, et l'âme de la matière.
Ce sacrifice n'existerait pas s'il n'y avait pas de société.
L'homme» du désert n'est solidaire de personne, puisqu'il reste
isolé. Il ne se sacrifie pas, il s'absorbe. Il contemple et ne vit
que pour lui. Autrement dit, il renonce à la vie sociale, à la
liberté du sacrifice. Son abnégation n'est que l'abandon de ses
devoirs. Sa vertu ne constitue pas un mérite, ni sa vie un
exemple. Que chacun l'imite par malheur, et le monde sera
vide demain.
La cité, au contraire, type social de la collection d'êtres, ne
comporte pas une seule liberté qui ne soit composée de sacri-
fices. Chacun y relève de tous, et tous y vivent pour chacun.
Un individu qui prétend vivre en société sans relever des
autres est un fou, un malade; et sa liberté d'action le con-
damne à mourir de faim.
L'heure solennelle qui tinte aujourd'hui en France confirme
absolument ce principe. Il n'est pas un citoyen qui ne se doive
à tous, qui ne doive s'armer pour la défense de la patrie, s'il
veut conserver une patrie. Liberté commerciale, liberté indus-
trielle, liberté des affections, — liberté de séjour et de relations,
tout est, et doit être sacrifié à l'intérêt commun'. — Oui ! mais
alors se dresse pleine et entière, nous n'hésitons pas à l'affirmer,
la liberté de la pensée, la seule qui ne puisse être aliénée ! la
seule dont chacun ait le droit d'exiger le respect. Au moment
de faire au pays le sacrifice de sa vie, et, qui plus est, celui de
sa fortune et de ses affections, le citoyen français est en droit
d'exiger :
1° La séparation de l'Eglise et de l'Etat, qui mette à l'abri sa
veuve de payer, à l'avenir, sous forme d'impôts, la subvention
de cultes qu'elle ne pratique pas;
2° La séparation de l'Eglise et de l'Ecole, qui dispense son fils
orphelin de recevoir, quelque jour, sur les bancs d'un lycée, un
enseignement dogmatique opposé à ses croyances.
Donc, le sacrifice de la vie à la patrie, obligatoire pour tous.
Et la liberté de penser, assurée à tous et à chacun.
Telles sont les conditions directes, absolues de la vraie liberté;
celles qui permettent aux hommes de vivre en société, sans
péril, par la solidarité de la défense, et de sauvegarder à jamais
la liberté individuelle de l'âme, pure de tout sacrifice. A ce
prix, et à ce prix seul, s'obtient la liberté.
Pornic, 15 novembre 1870.

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