Lettres sur l'Espagne / par Hadrian Ségoïllot

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A. Lacroix, Verboeckhoven et Cie (Paris). 1870. 1 vol. (VI-322 p.) ; in-18.
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Publié le : samedi 1 janvier 1870
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LETTRES
SUR
L'ESPAGNE
PAR
HADRIAN SEGOILLOT
PARIS
LIBRAIRIE INTERNATIONALE
15, BOULEVARD MONTMARTRE, 15
A LACROIX, VERBOECKHOVEN ET Ce, EDITEURS
A BRUXELLES, A LEIPZIG ET A LIVOURNE
1870
Tous droits de traduction et do reproduction réservés
LETTRES
SUR L'ESPAGNE
LETTRES
SUR
L'ESPAGNE
HADRIAN SEGOILLOT
PARIS
LIBRAIRIE INTERNATIONALE
15, BOULEVARD MONTMARTRE, 15
A. LACROIX, VERBOECKHOVEN ET Ce, ÉDITEURS
A BRUXELLES, A LEIPZIG ET A LIVOURNE
1870
Tous droits de traduction et de reproduction réservés
PREFACE
Ce recueil de lettres n'était pas destiné à la publicité.
Nous y voyions une suite de documents destinés à nos
travaux et à nos études, mais non un livre, un ouvrage
définitif. Souvent, on nous demandait de l'abandonner
au commerce des lecteurs et à celui du libraire. A ces
propos trop flatteurs pour notre faible mérite, jamais
nous n'avons eu la force de dire non ; mais toujours
nous avons répondu par une lenteur d'exécution assez
équivalente à un refus. Si bien, que maintes fois le
temps opportun pour le lancer, comme on dit en affaires,
s'est présenté et n'a pas été saisi.
A la fin de 4864 même, la ligne ferrée qui relie Paris
à Madrid était inaugurée; l'allégresse ne connaissait
plus de bornes. Tout devait nous faire craindre que des
nuées de gens de lettres profiteraient de la succursale
donnée par la vapeur aux mules traditionnelles, et nous
rapporteraient tous les quinze jours le récit de leurs dé-
couvertes au-delà des Pyrénées. Que dis je? Tout le
monde répétait en jubilant qu'il n'y en avait plus. Le roi
des Espagnes profitait de l'occasion pour venir, une pre-
mière fois, en triomphateur, à Paris, avant que les lignes
ne fussent encombrées de touristes et de littérateurs au
II PRÉFACE.
kilomètre. C'était l'enthousiasme impossible à décrire.
Nos Françaises portaient à l'envers des mantilles mal
faites; elles se jetaient aux pieds de leurs soeurs au vi-
sage bruni,' et rêvaient des sérénades sous leurs fenêtres,
tandis que leurs maris plaçaient leurs fonds dans les
Séville-Xérès-Cadix et dans les Saragosse. Et chacun ne
s'abordait plus dans les rues que par le mot de Louis XIV
légèrement modifié en Hé! Lambert !
Quatre ans plus tard, la même tête nous revenait, dé-
couronnée cette fois. L'occasion n'était pas moins belle
en librairie. Et encore, au joli mois de mai 1870, lors-
que Prim, revenu aux saines doctrines, faisait une de
nos compatriotes dame noble de l'ordre de Marie-Thé-
rèse, nous n'avons pas saisi là-propos, obtenant du
même coup, que Clémence fût nommée demoiselle ser-
vante de la même institution, et pour nous quelque
rosette rouge ou bleue.
Mais le public sait déjà que l'Espagne ne change pas
comme la France. Elle participe de Fimmuabilité
de l'Orient. Tout chez elle a conservé la physionomie du
temps d'Isabelle la Catholique, ou mieux, l'a reprise
après l'avoir perdue sous les rois absolus des trois der-
niers siècles.
Et pour ce qui est d'ordinaire plus immuable que
l'homme, le site même qu'il habite, en France, à
Paris surtout, c'est à peine si les frimais de l'hiver
prochain ressembleront aux neiges d'autan. Où étaient,
l'an dernier, celte rue qui mène de la Bourse au
nouvel Opéra, et cette avenue qui s'amorce en face
du pâté de M. Garnier, et celte plaee enfin, sur laquelle
débouche la rue de la Paix si amoindrie et si déchue de
la grandeur que lui avait donnée le bonapartisme officiel
sous Louis-Philippe? On avait administré d'abord à la
première de ces voies, le nom de rue Réaumur : on a dû
le changer, parce que bien des gens la confondaient
avec la rue de la Paix, et ne prenaient plus la colonne du
grand Napoléon que pour un gros thermomètre démodé.
Et l'heure n'est peut-être pas loin où les' cicérones, qui
ont l'habitude de grouper dans une seule phrase tous
les faits corrélatifs accomplis près d'un même lieu,
PREFACE. III
diront au voyageur que la rue du Dix Décembre a été
peréée à coup de canons, à travers les quartiers les plus
peuplés et les plus éclairés de la ville, un jour, il y a
déjà dix-neuf ans,
Mais, sous le ciel implacable de l'Ibérie, le muletier
fredonne encore les refrains des Alahmars; l'andalouse au
pied cambré mous captive comme la danseuse de Cadix
qui charmait Horace ; et sur nos défroques modernes, le
castillan drape son manteau avec les mêmes plis que
Sertorius ou Gonzalve de Cordoue.
L'Espagne de 1864 à 67 est donc la même que celle de
nos jours. Elle est plus intéressante surtout : au lieu de
la lassitude morne qu'éprouve à l'heure présente, ce
peuple humilié de toute part, elle nous montre l'intérieur
d'une société impreignée du désarroi politique le plus
complet, sous l'apparence de la royauté immodérée
d'isahelle II; mais tous avaient l'espoir du triomphe. C'est
l'année suivante surtout, que nous avons été en rap-
port avec des hommes politiques. Mais, cette fois déjà et
dès nos premiers pas, ne voit-on pas ressortir d'une
façon inouïe la démoralisation des partis, et ensuite
le sentiment de la préoccupation universelle. A Bur-
ges, la ville cléricale, dans un grand bal aristocra-
tique tout le monde s'entend pour nous faire croire
que l'on est républicain et libre penseur. Certainement
ils étaient avec nous au moins vingt libéraux sincères.
Mais ils supportèrent presque jusqu'à la fin le partage
dérisoire de lenrs idées par les réactionnaires de toutes
les écoles. Et pour ceux-ci, ils nous ont offert un spec-
tacle qu'en France, tous les partis désavoueraient, sauf les
zélés payés à tant par complot, les dévorants eux-rmêmes
ne s'y prêteraient pas. Là-bas donc, l'ancien régime est
mort de sa propre caducité, et sans que le travail de
l'esprit moderne y ait été pour beaucoup.
Jusqu'ici, nos amis seuls ont connu ces lettres, par les
originaux illisibles ou par une copie défectueuse. Et
cela nous suffisait. Nous n'avons jamais recherché la fa-
veur populaire, comme nous avons toujours fui celle
des grands. Un cercle, assez restreint, d'amis éclairés
avec qui on se fut compris, entr'aidé, conseillé, défendu,
IV PREFACE
nous paraissait préférable à la renommée la plus tumul-
tueuse. Et qu'eût importé, au dehors, la horde des calom-
niateurs et des en vieux, à la bouche débordant d'écume?
Nous serions-nous trompé? et les sentiments de la foule
sont-ils un abri moins frêle que l'amitié?
Content de notre obscurité dans la république des
lettres, jamais nous, n'y avons brigué un nom ou une
place au soleil. Nous venons, sans ardeur, prendre no-
tre rang dans la presse française : et pourtant, plus en-
core que le pays légal des maires et des gendarmes, elle
est la nation française.
Puisque enfin, nous les publions, ces lettres intimes,
nous annonçons de suite encore deux autres volumes.
Nous avons fait trois séjours de trois mois en Espagne,
pendant trois années consécutives; et ces feuillets con-
tiennent le récit du premier de nos voyages. On trou-
vera, si l'on veut, des itinéraires plus récents : nous
en avons lu nous-mêmes plusieurs avec un grand plaisir.
Mais aucun d'eux ne semble avoir pénétré comme nous
le génie espagnol : les auteurs disent même qu'ils ne
savent pas la langue. Le vieux livre où Théophile Gautier
a si bien saisi la couleur des lieux est enore celui qui
se lit davantage; et cous qui ne sommes que d'avant
hier et qui avons pénétré plus que d'autres dans l'esprit
de la nation, nous pouvons encore enseigner quelque
chose au public. Notre première épître est du 30 jan-
vier 1864.
Quels enseignements pour le vieux monde que les
souffrances présentes de l'Espagne ! Elle a' un trône
libre, dont personne ne veut, comme si la monarchie
elle-même était encore plus usée que le principe mo-
narchique. Par ce fait seul, grâce à la corruption des
partis, le peuple espagnol se trouve en possession de
lui-même. Son ignorance forcée d'hier aura vile dis-
paru au souffle de l'esprit démocratique : la race est
fine et forte; l'héritage du bas-empire une fois rejeté,
elle mettra au profit de la liberté les qualités organisa-
trices de la race latine. Le peuple romain, le premier
quoi qu'on dise, a compris le progrès, l'humanité et la
justice universelle : au milieu du monde grec égoïste et
PRÉFACE. V
décrépit, il était poussé à la conquête par des aspira-
tions dominatrices tout autres que la piraterie helléni-
que ; et le césarisme eut grand peine à leur substituer
son grand principe d'autorité. L'Espagne est peut-être
plus romaine que l'Italie; la langue dérive d'un latin
plus archaïque. Ce pays montrera désormais autre chose
que ses toréadors, ses danseuses, ses castagnettes et ses
grelots. Nous les avons vus aussi, ces types et ces cos-
tumes attrayants : mais nous apercevions autre chose en
Espagne, que ce côté pittoresque. Et cela, nu grand mé-
pris de notre compagnon de voyage : c'était un de ces
hidalgos des Batignolles qui en sont toujours à landa-
louse d'Alfred de Musset, et à toutes les déformations
qu'elle a subies depuis 1830, un de ces français de Bar-
celone que l'Espagne doit compter au nombre de ces
produits les plus curieux. Manet en avait envoyé un,
cette année, à l'Exposition, où il guitarisait de son
mieux le public.
Et maintenant que la tâche est finie, il nous sera
permis de nous écrier, sans vanité d'auteur : Heureux
celui qui pourra lire notre livre ! C'est que, tranquille,
ignoré, il n'est ni inquiété, ni en prison, ni en fuite à
cause de ses pensées et de ses opinions ; c'est que nul
misérable enfin n'a encore soulevé contre lui la tourbe
infecte des suppôts du pouvoir.
Quel temps que le nôtre pour écrire de purs ouvrages
d'agréments ! Les cadences aux mots redondants, les'
belles phrases qui font pouffer les sots et dire aux- gens
du métier : « Celui-là écrit comme nous ; heureusement,
il ne sait pas se faire connaître » ; les rimes si riches que
les méchants en tirent mille insinuations contre vous ;
les pages que le faux connaisseur lira en glapissant, pour
pouvoir y trouver à rire, tous ces plaisirs d'un esprit serein
et oisif ne sont plus de mise quand la liberté est aux abois.
Au lieu du terme vague et qui retentit longuement dans
le coeur, il faut le mot vif et précis du prosateur du
XVIIIe siècle ; au lieu du son de la harpe, la plume doit
rendre le pétillement des cartouches perfectionnées.
Nous terminerons par une simple remarque sur l'or-
thographe que nous avons suivie.
VI PREFACE.
En espagnol, l'accent tonique des mots s'écrit, comme
en grec. Seulement, il est réservé pour les cans faisant
exception à deux ou trois règles élémentaires. Quoique
restreint, cet usage est trop excellent pour que nous
n'ayons pas cru devoir l'importer. Ainsi donc, l'accent
aigu placé sur l'une des syllabes d'un mot marque la
place de l'accent tonique et point une simple variation
de sonorité, on un adverbe. Tant que l'enseignement
du latin sera continué en France avec la prononcia-
tion vraiment culinaire de l'Université, bien peu d'en-
tre nous comprendront la signification, du mot' ac-
cent. Et cependant, c'est d'après l'accent seul du mot
latin, que ce mot a passé dans tous les idiômes vulgaires,
le français ou l'italien comme l'espagnol. Aussi, l'igno-
rance de ces règles prosodiques fait-elle de leur science
aux latinistes scholaires, presqu'une infériorité pour
parler le castillan,, langue dérivée, non du latin de col-
lége, mais du jargon des colons romains. Au lieu de
donner aux élèves' la clef de tous les parlers conssan-
guins de la race latine, on leur charge la mémoire d'un
fatras faux, erroné en théorie et nuisible dans la pra-
tique. Nous avons cru devoir prendre les devants, ne
fût-ce que pour des points mis à leur place : Car nous
avons foi au progrès pour nous restituer toutes les
bonnes choses du passé, que l'ignorance a laissé perdre.
LETTRES
SUR L'ESPAGNE.
LETTRE PREMIÈRE.
A. F. de L.
Bayonne, 30 janvier 1834.
MON CHER FRANÇOIS,
Tu veux que je le fasse du De Brosses. Je n'aurai pas,
comme l'aimable président, de longues heures de repos
dans les villes de marbre, sous les arcades et les cieux
bleus, sous les pampres, dans les grottes des jardins
d'après lesquels Arioste fit ceux des îles enchantées : je
n'ai pas des manchettes, du velours et des loisirs; je vais
à la hâte, j'élucubre sans brouillon, sans relire. Je n'écris
pas d'autres impressions de voyage que ces lettres.
Donc, avec Zoroastre, nous voulions partir depuis long-
temps, si les ciseaux du tailleur l'eussent permis. Il m'a
2 LETTRES SUR L'ESPAGNE.
fait mes habits à la fin, mais si petits, qu'il y restera
quelque chose de moi ou que mon pantalon en crèvera.
La Touraine est moins belle du chemin de fer que de
la Loire : elle paraît plate, et elle est loin d'atteindre le
niveau de sa réputation. On voit de loin les beaux châ-
teaux : Chaumont, Amboise. A Orléans, il y a un bon
petit vin ordinaire, d'une couleur trop bleue, mais d'un
goût délicat.
Là-bas, à gauche, on aperçoit les tours, les toits et la
flèche de la cathédrale, tous si hauts que nul faîte de
maison n'apparaît depuis la gare où l'on dîne : la basilique
semble bâtie en plein champ comme un hangard pour tenir
tout un peuple. Celte gare n'est pas à Orléans, mais une
station avant : de là, le train se dirige sur Bordeaux. Mais
quelle belle nappe d'eau en sortant de Blois ! On domine
la Loire, de là à Amboise, on s'affaisse au-dessous de
son niveau. En vue des tours de Tours, je composais ce
quatrain ;
Le bouton d'or et le ray-grass
Tremblent au souffle de Borée:
Vois-tu sous les saules, là-bas,
L'ombre par le vent secouée.
Puis on laisse la ville sur la droite avec la librairie de
Marne et Ce, et l'approbation de Monseigneur l'arche-
vêque.
Nous sommes partis de Paris en famille, et des plus
saintes. Il y avait une douzaine de voyageurs. Un mon-
sieur arrive et présente sa malle au pesage.
Mais voilà tout à coup, patatra, patatra
comme dit la complainte, la partie supérieure lui reste
dans la main, et il déborde sur le carreau la plus belle
LETTRE PREMIÈRE; A F. DE L. 3
entraille coeurée que lu puisses imaginer pour te déso-
piler la rate, des paquets de semoule, des bouts de bou-
gie, des blaireaux, des porte-allumettes, des numéros du
Constitutionnel et du Hanneton, des bouts de ficelle, des
boules de copeaux résinées à allumer le feu, des tablettes
de chocolat; c'était un épicier avec une épicerie!
Mais je n'avance guère : je le ramène à Paris quand tu
crois arriver en train express à Poitiers.
Poitiers est un site qui lient du mystère et du prodige.
Qui a parlé de la côte rocheuse de Poitiers baignée par la
rivière? Nul que je sache. Ce n'est pas Ch. qui y a fait
son droit et dix mille francs de dettes impayables dans
un mauvais lieu : il ne se souvient que des pictaviennes,
ou fiacres locaux, où l'on faisait l'ordurier en compagnie
de son ami W., d'Al., de Maugis, tous ducs de X, de Y, ou
de Z. Il y a des rochers qui percent le ciel, d'autres qui s'é-
tagent, d'autres qui avancent : il y a des cirques, des ga-
leries, des escaliers, des rideaux, des contrescarpes; les
unes sont grosses comme des maisons, d'autres brisées et
saccadées avec du noir et des saillies à vives arrêtes. Des
châteaux d'architecture délicate comme sous la Renais-
sance, se sont venus percher au bord de l'abîme et se mirent
comme des alouettes dans l'eau qui se tord et qui est morte
et lucide comme la glace. On passe un souterrain pereé
dans une crête qui bouche le travers de la vallée ; et le
fleuve la contourne et revient près de vous. La Compa-
gnie a senti qu'il ne fallait pas être actionnaire en pré-
sence de ces merveilles, et elle a bâti deux têtes de tun-
nel, une rampe avec marches et paliers qui s'étagent sur
les flancs de pierre et aboutissent à un tunnel primitif
creusé rustiquement au-dessus de l'autre pour les piétons.
Et puis, au milieu, là où il le faut, mais non ailleurs,
des broussailles de chêne au vert roux. Et puis toujours
4 LETTRES SUR L'ESPAGNE.
l'eau qui reflète les rochers, toujours le ciel qu'elles dé-
coupent de leur profil et de leurs châteaux aux toits poin-
tus. Je n'aime les toits pointus d'ardoise que là; et par-
tout ailleurs, ils sont un goût de parvenu des richards.
En tout cela, je ne te parle pas de ville, parce qu'il n'y
en a pas; et si j'ai dit Poitiers, c'est que la gare se trouve
ainsi nommée. Zoroastre m'a dit que jadis on entrait par
le côté opposé et qu'on voyait des monuments. Pourtant
en sortant du tunnel, on voit derrière soi des terrasses
magnifiques, et de grands arbres sur la montagne qu'on
a percée.
Nous sommes en tiers avec un compagnon assommant.
Il dit : J'arriverai à 9 heures 1/2 : mais c'est qu'à 9 hures 1/2
il fait noir; —dans le nord il fait froid, mais dans le midi
il fait chaud et l'hiver est froid, mais l'été est chaud, —
cet arbre n'a pas de feuilles, etc. Nous en avons par des-
sus les épaules; c'était à se mettre à quatre pour exécuter
les prouesses dont S..., le tueur de lions, le soudan du
Tell nous a laissé le programme inexécuté. Hé bien! cet
homme est une nature parfaite, naïve, profonde, loyale,
sympathique. C'est un capitaine de navire. Il nous a conté
par hasard le siége de Messine, où il s'est trouvé en 48 :
dès ce moment, nous avons été ses bons amis. Pauvre ma-
rin! Un autre compagnon nouveau marié, parlait de sa
jeune femme qu'il allait quitter pour quelques semaines;
lui, le bon capitaine, longtemps après : — « Vous parliez
tout à l'heure, dit-il, du chagrin que l'on a à laisser sa
femme; vous parliez d'aimer sa femme. Mais je n'ai vu
ma femme que trois fois depuis neuf ans et mes deux en-
fants qu'elle élève : mais je ne peux pas aimer ma femme,
car si je l'aimais, est-ce que je pourrais vivre? Non, ce
n'est pas une vie; toujours sur la mer, toujours loin de
chez soi, dans les ports, on a une vie agréable quand on
LETTRE PREMIÈRE ; A F DE L. 5
n'est pas marié : mais moi je n'ai pas de plaisir à cela;
une fois qu'on a des enfants, on ne songe plus qu'à se
trouver où ils sont. » Il parlait d'une voix fébrile qui était
bien émouvante.
Zoroastre a bien bu à Angoulême, où l'on donne deux
verres de cognac à vingt-cinq centimes, meilleur que
toutes les plus fines champapnes que moi et même loi
ayons trouvées dans le sentier de la vie.
Enfin voici Bordeaux : ce devait être bien beau avant la
création des boulevards Sébastopol, Malesherbes, Beau-
jon. Cependant cela gardera la supériorité de maisons d'un
goût quelconque, quoique froid, sur les ignominies à
cinq étages coiffées de zinc en dos d'âne. Les toits ici
sont à balustrade, c'est un gros Dijon qui a voulu se faire
gros comme Paris. Le vrai Dijon tiendrait, (la place d'ar-
mes, Thibault, le théâtre) sur l'emplacement du théâtre
de Bordeaux. Le théâtre est fameux : figure-toi un énorme
Odéon, voici le théâtre de Bordeaux. Sur le devant, un
portique corinthien sans fronton, d'une douzaine de co-
lonnes beaucoup trop espacées, dégingandées, avec des
chapitaux trop évasés; derrière cela un mur percé de
deux étages de fenêtres d'une misérable ordonnance.
En dedans, une salle qui est vaste sans contenir grand
monde et dont les places sont peu garnies : au lieu d'être
elliptique, elle est de forme circulaire. Il y a un parterre
immense. Les loges n'existent pas. Il y a tout autour de
la salle six ou huit colonnes corinthiennes accolées au
mur : dans les entrecolonnements, il y a des balcons à
balustres comme ceux d'une fenêtre ; chacun occupe
presque tout l'entrecolonne et se relie au mur sans
atteindre le fût. C'est ce qui sert de loges; il y en a trois
étages. Les colonnes partent d'une galerie plus haute que
le parterre et plus profonde que la saillie des balcons.
6 LETTRES SUR L'ESPAGNE.
Cette salle est convenablement dorée, d'une élégance
froide et ne ressemble pas aux autres, mais à un salon
de bal : elle est très-peu sonore. Dans les entrecolonnes
extrêmes, plus étroits que les autres, il y a des loges
d'avant-scène.
On y jouait un mauvais opéra sans nom d'auteur qu'on
dirait de Blaq. pour la musique et de Gevaërt pour les
paroles; il est question de langue syriaque et de ce qu'il
y a de plus sublime dans les sciences de toute sorte. C'est
du pur Bordeaux.
Les hommes et les femmes ne justifient pas la réputa-
tion de beauté qu'on leur a faite : je crois que les Borde-
laises ne sont plus à Bordeaux, ou que celles qu'on voit
ailleurs n'en sont pas. Il y a pourtant la bonne de noire
hôtel, vieille girafe brune, sèche, maigre, horrible : je
lui ai dit que je voudrais bien m'endormir auprès d'elle :
— Elle (gasconnant) : Et pourquoi faire? — Je fus em-
barrassé. — Elle : Oh ! le petit messant. Mais je me suis
gardé de montrer cinq francs: ils auraient pu être pris au
mot.
Ce qu'elle a de mieux, c'est le bonnet bordelais.
Le frère de Zoroastre était venu de Toulouse : il a fait
mon portrait que tu pourras aller demander chez moi
en recevant cette lettre. C'est un garçon de dix-huit ans qui
m'a vu en vieillard : voici l'effet que nous produisons sur
le jeune âge. Tu trouveras là le vieillard en cheveux
blancs ; astorgue et impiteux.
Je me figurais la Garonne comme un fleuve ridicule.
C'est une nappe d'eau dix fois large comme la Seine, et
qui porte cinq cents vaisseaux à trois ponts.
Quant aux gandins bordelais, ils sont longs, minces,
noirs, étriqués, aux cheveux plaqués et pommadés comme
une roue à patente : l'oeil mort, l'aspect disgracié.
LETTRE PREMIÈRE; A F. DE L. 7
Nous avons bu de la piquette qui m'a rappelé sans
avantage les Gobillots de l'année.
Ce matin, nous avons traversé toutes les Landes gran-
des et petites. Voilà le pays splendide, les grands bois,
les vastes plaines, les hommes aux figures épanouies, les
moutons, les boeufs aux physionomies pleines de vie.
Les hommes ont encore les formes du moyen âge, outre
le costume. Voir pour type l'Erasme d'Holbein: nous
avons voyagé avec lui. Les autres, moins beaux, mais
frappés dans des coins de la même main, ont les têtes
des tableaux de Jean de Bruges et d'Albert Durer.
Les sourcils sont un peu près de l'oeil, d'un noir péné-
trant, le nez pointu et presque droit, faisant un angle
avec le front trapu, dessiné et encadré par une limite
dure de cheveux plantés carrément et crineux. Ils sont
petits, mais massifs, avec de gros membres forts, des
mains équarries pour le maniement de la hache d'arme.
La coiffure est le bérêt bleu posé simplement comme un
casque, et non rejeté en arrière comme chez les étudiants
coiffeurs. Ils portent une courte cape de flanelle noire,
avec une ceinture rouge par dessous.
Tu connais les bergers montés sur leurs échasses pour
dominer au loin la plaine et du haut de leur observatoire,
à pied sec, surveiller leurs blancs moutons, plus blancs
que la neige qui ne tombe jamais dans la plaine. Les
boeufs lancent le feu par leurs yeux entourés d'un poil
flottant : un char attelé de deux de ces bêtes est un atti-
rail puissant d'effet, haut comme les chariots de guerre,
et où les naturels perchés ont des solennités antiques. Mais
revenons à nos boeufs. Ils sont drapés, eux, des boeufs,
dans une housse sévère qui pend entre les cornes, sur le
front, s'étend sur tous les reins et que serre autour du
cou une corde qui fait rentrer et brise la ligne sculptura-
8 LETTRES SUR L'ESPAGNE.
lement : l'aspect est à la fois barbare et éleusinien. Et
cette tête noire qui sort de la housse grise, cette tête
plus brune que le poil du reste du corps! quelle puis-
sance! quelle vie! les cornes qui se courbent au-dessus
des yeux, se perdent en arrière et rentrent fixer la
pointe en avant, lui font un aspect de bas relief attique.
Après qu'on a passé les bois de pin assez insignifiants
qui sont les plus proches de la ville, on se trouve perdu
dans des plaines immenses comme la mer; le chemin
de fer la traverse à pied sec : c'est une vastitude ver-
dâtre et sans fin, poreille aux prés du vieux Nérée, qui
s'arrondit à l'horizon et où des sapins dont on ne voit
que la cime semblent des mâts de navire ; leur pied se
dérobe derrière la rotondité terrestre ; ils paraissent
échoués dans le sein liquide. Puis voilà que succèdent les
forêts aux grands arbres : tantôt des massifs isolés de vieux
pins, le pied dans la bruyère aux reflets fauves, dressent
leur aspect redoutable; tantôt d'humbles bois s'élancent
de la terre et relient les grosses masses à d'autres masses ;
puis le ciel transparaît à travers le fin feuillage sur les hautes
cimes arrondies et le réseau léger respire la lumière par
ses intervalles, tandis que le sol rougeâtre, détaillé de
places verdâtres, jaunes, vermillonnées, brisées, fondues,
inégales, émaillé de paillettes de rosée, bouffi sur les
bords et éraillé par les touffes d'ajoue, déroule ses ri-
chesses plus splendides qu'un tapis du Levant. C'est
sombre, grand, lugubre, sonore. C'est poétique encore
plus que pittoresque. Et au sein de ces immensités, des
maisons blanches, neuves, coquettes, annoncent non le
désert, mais une population florisssante : le pays est un
Eldorado. Et il n'est pas deshérité de la nature, comme
on le croit. L'incurie seule de ses habitants en a fait
le désert traditionnel; le fond du sol est bien meilleur
LETTRE PREMIÈRE; A F. DE L. 9
que tout le pays entre Autun et Colches, que même vers
Toulon et dans le Morvan. Ce n'est ni trop sec ni trop
humide : il n'y a pas de joncs, rien que de la bruyère,
et, en dedans de la voie, là où ils ne peuvent être rava-
gés, des genêts colossaux. Malgre les moutons et les
hommes, il y a beaucoup de chênes en buisson et même
en grands arbres. Avec de la chaux il y viendrait les plus
beaux froments du monde-, les habitants en conviennent.
Bref, le pays est un désert peuplé et un bois: c'est admi-
rable maintenant; dans quelques années, il n'y aura plus
de ces landes si grandioses : tout sera obscurci par les ar-
bres; partant, plus de grands horizons. On voit partout
des pins d'un pied.
Toute cette prospérité est en partie le fait des travaux
immenses pour la viabilité et la navigation de ces Landes,
que le gouvernement y a faits. En présence surtout des
événements du Mexique, il ne m'appartient pas de dire
que cet argent a été médiocrement employé au point de
vue de la prospérité générale.
On de eune à la station de Morceux. La salle à man-
ger est ce que j'ai vu de plus beau et de plus colossal en
ce genre. Au fond du désert, il est féerique de dîner
dans une gare des Mille et une Nuits. Cet admirable
buffet est naturellement servi de mets qui ne sentent
pas la couleur locale : les serviteurs sont de vrais gen-
tilshommes, des écuyers tranchants de la cour. J'ou-
bliais qu'à la porte de celle gredine de féerie il y a deux
fo taines de marbre blanc si limpide que je n'ai pu me
retenir de m'y abluer la face.
En sortant, Zoroastre prend un calepin pour écrire : je
me dis : Bon, voilà qu'il est en train de me voler quelque
belle pensée sur les la des de la vie. Je vos ensuite,
plantés au bord de la voie, des arbres verts ayant le port
10 LETTRES SUR L'ESPAGNE.
de grenadiers, et gros comme le biceps de Mme C... Je me
dis : Je ne vais pas les lui faire remarquer, parce qu'il
les mettrait dans sa description.
Nous continuons vers le midi et je m'aperçois que mes
grenadiers n'étaient que des chênes-liège. En approchant
de Bayonne, du reste, ces chênes sont de bien dignes
végétaux, grands, noueux, massifs, solides de feuilles,
d'un vert sombre et opaque. Ils ont quelque chose de
notre houx pour le détail, mais non dans leur ensemble.
Ici une erreur : tous ceux qui ont vu le midi nous en
content monts et merveilles, et que les arbres ne perdent
pas leur ombrage en hiver. Grande sottise de mauvais ob-
servateurs ou gasconade générale § Non, les sapins ne per-
dent pas leurs feuilles, ni les lauriers sausse, ni les lauriers-
lait; mais les chênes ordinaires et les peupliers, les
cerisiers, les bouleaux sont comme à Vincennes, les hêtres
comme à Montjeu, les ormes comme chez M. de Mayeux.
Voici la mer et les Pyrénées, les Pyrénées bleues, aux
crêtes étranges, aux dents de scie, aux pics à l'emporte-
pièce, avec deux masses isolées sur la droite, comme de
grosses tours carrées ; et la mer avec un phare, et se mê-
lant à. un fleuve, et des collines sombres, de verts pins au
delà du bleu des eaux, et des navires à voiles élégants
comme des cignes.
Puis nous voici à Bayonne dont les habitants parlent
aussi volontiers espagnol que français.
Axiome. Je trouve ici des femmes brunes et belles et
fortes. Les bordelaises sont à Bayonne.
Adieu, ami, ne fabrique pas des bourres avec nos
impressions lointaines; ce serait trop faire souffrir le
gibier; c'est bien assez de lui envoyer du plomb.
Ton bien dévoué frère et ami.
HADRIAN SEG.
LETTRE DEUXIÈME; A Mme DE L. 11
LETTRE DEUXIÈME
A. Mme de L...
Bayonne. 31 janvier 1861.
MADAME,
Vous m'avez dit de vous écrire quelques lettres de
voyage : je vous remercie beaucoup de cette attention
que vous avez bien voulu me marquer et je ne la laisserai
pas tomber comme une chose de peu de considération.
Je suis trop, madame, de vos amis et serviteurs pour n'y
répondre avec toute la grâce que je pourrai y mettre.
Me voici donc à deux cents lieues de Paris et à trente-
cinq kilomètres de l'Espagne. Dans une heure au plus je
monte en diligence pour le pays des Andalouses et du
chocolat, des guitares et des cigarettes, des castagnettes
et des oranges. François m'avait demandé du De Brosses,
je lui en ai expédié pour seize sous de timbres-poste. Je
lui ai décrit en courant des pins, des sapins, des tours,
des fleuves, des garonnes et des landes. J'ai vu aussi des
cathédrales; mais je ne l'ai pas mené là. Celle de Bor-
deaux est pourtant bien belle d'extérieur. Il y a un portail
inachevé, du quinzième siècle, et des arcades intérieures
bien élancées, mais c'est un pâle reflet de l'autre église
gothique, dont la porte latérale a des tourelles perdues
sous des faisceaux de colonnettes et de petits arceaux à trè-
fles portant de petits frontons trifleuronnés. Tout cela
12 LETTRES SUR L'ESPAGNE.
est brisé, égrené, noir, et n'en a que plus de charme. A
côté, un beffroi, gâté au sommet par une virginale man-
doline dorée, avec la prétention d'être une statue colos-
sale de la Sainte Vierge. C'est un appendice à faire mau-
dire la restauration du sommet qui, sans cela, serait
intelligente : le faîte pyramidal semble avoir été tronqué
pour servir de piédestal à cette image récurée de Marie
conçue sans tache. Ce beffroi est isolé du monument
principal, mais déhonoré par des maisons jaunes accrou-
pies dans ses jambes. La cathédrale a aussi sa tour déta-
chée; elle est sur la place, devant le portail ; l'effet en est
étrange, avec les échafaudages qui s'enchevêtrent tout
autour pour la réparer. Celte tour de Saint-Michel est
ce qu'il y a de plus haut dans la ville; elle ressemble à
un phare.
Burgos, 1er février 1861,
Le conducteur (prononcez mayoral), nous a raconté des
histoires do brigands: la bande Hierro l'a arrêté quatre
fois. Les membres ont reçu leur amnistie et le chef oc-
cupe dans une banque de Madrid une place de 33 000 fr.
d'appointement, les autres à proportion. Ces braves gens
n'étaient pas toujours méchants : ainsi, la dernière fois,
ils ont fait déjeuner les voyageurs sous peine de la vie
et ne les ont pas dévalisés : ils venaient seulement avec
un trabuco tuer les cinq mules de la voiture et les gens
que cela pouvait contenir. Le trabuco est un fusil court,
qui peut contenir plus de trente balles en étant raison-
nablement chargé; pour le tirer on ne l'épaule pas; il
vous casserait l'épaule. Il y a un cran à l'arçon de la
selle pour l'appuyer.
LETTRE DEUXIÈME; A Mme DE L... 13
A propos de chevaux, j'oubliais de vous dire que le
relai en parlant de Bayonne est fourni de bêtes admira-
bles, et qui servent l'été pour Biarritz. L'attelage est de
cinq chevaux, trois en avant et deux en arrière.. Le béret
bleu est la coiffure des postillons et dé tout le populaire :
en descendant au midi, il tourne quelquefois au rouge,
et même au blanc. C'est la coiffure nationale du pays
basque : je dis une chose qui semble banale ; mais avec
une explication, elle le sera moins. Nationale est un mot
juste dans toute la force du terme. La nation basque, dis-
tincte de toutes les autres, a, comme vous le savez, gardé
un terrain complétement indépendant, la république
d'Andorre. Mais ses autres provinces ne sont pas encore
fondues, même politiquement, à l'Espagne: il y en a trois
dont celle de Guipuscoa, que j'ai traversée. Elle a sa
douane particulière, et je l'ai appris à deux heures du
malin, par un froid de chien. Longtemps après avoir
subi la visite de la douane de frontière, il m'a fallu ouvrir
mes malles, en un pays que je retrouverai à Autun sur
l'indicateur, et que je prie un chacun d'insérer d'après
les itinéraires. La nationalité basque commence aux
portes même de Bayonne, dont les bourgeois entendent
tous le jargon babélifique, mieux qu'un professeur de la
Bibliothèque Impériale. Le chemin de fer qui doit relier
cette ville à Madrid vient presque jusqu'aux portes, puis
est interrompu en maint endroit par des tunnels qui
manquent.
Nous sommes allés en voiture jusqu'à la gare d'Irun.
En passant par Urrugne, nous avons trouvé la fameuse
inscription du cadran : VYLNERANT OMWES, VLTIMA NECAT.
Mais auparavant on rencontre les Basses-Pyrénées et
la Bidassoa à Saint-Jean-de-Luz, avec la fameuse île de la
Conférence. Les Pyrénées laissent là entre les hauteurs
14 LETTRES SUR L'ESPAGNE.
de la frontière d'Espagne et celles qui continuent le long
de la côte espagnole du golfe de Gascogne, une interrup-
tion de deux lieues où ne règnent que des collines assez
hautaines. On laisse du côté de la droite la montagne de
la Run, qui est la plus haute, et une autre, la plus remar-
quable de toutes, qui est pareille à un donjon carré.
Elle est abrupte sur les flancs, dont la pente est plus
rapide que le talus de beaucoup de murs gothiques; il y
a au sommet comme trois tourelles qui forment une
modeste couronne de roches : cette hauteur étrange se
nomme Las très Coronas.
A gauche, sont également de grandes montagnes;
mais la route en passe plus loin : on rencontre presque
tout le temps les travaux du chemin de fer, (notez que
je n'ai pas dit la voie ferrée, comme un lampiste en gros.)
Ici, le chemin de fer vous fait faire trente-cinq kilo-
mètres; puis on se trouve au pied d'une montagne qui
n'en finit plus et que la voiture met je ne sais combien
d'heures à franchir sur une route habilement ménagée
le long des côtes. Il y a ici une boue formidable, on y
entrait à mi-jambe en sortant de wagon. Il en était de
même là où nous avons repris le chemin de fer : fange
digne de figurer à côté des traités moraux où il en est
question, pour l'agrément.
Mais la lune' est magnifique.
Sous les diverses latitudes, de Paris jusqu'à Valladolid,
nous avons pu observer combien Mathieu Laënsberg est
forcément infaillible; il fait assez beau et assez doux à
Paris ; il pleut à Bordeaux et on n'a pas chaud ; à
Bayonne, beau et froid soleil, le matin ; le soir, à cinq
heures, temps couvert et froid; à Beasaïn ou quelque
chose comme cela, pluie depuis plusieurs jours, sol
défoncé ; à Valladolid, froid clair, qui prend les flaques
LETTRE DEUXIÈME; A Mme F. DE L... 15
l'eau, et les bords du Rio-Mayor, glace qui reste à
l'ombre tout le jour et qui ne fond au soleil qu'à deux
heures.
Nous avions l'intention de ne descendre qu'à Bùrgos,
qui est bien à vingt-cinq lieues plus au nord; mais on
n'a pas crié de nom de station, et on nous a laissés
continuer ainsi jusqu'au midi de la Vieille Castille.
Tous ces employés voulaient nous faire payer un sup-
plément et nous laisser là. Jugez l'agréable position de
deux gentilshommes qui se trouvent un beau matin sans
chemises, crottés jusqu'à l'échine, par un beau dimanche,
dans une grande vîlle où on est très-remarque. II a fallu
crier, en référer à un employé français qui n'est devenu
complaisant qu'après la menace de se plaindre au corré-
gidor et le refus par un employé espagnol de nous donner
le registre des réclamations. Je commençais à y écrire
quand il nous a pris pour aller auprès des directeurs de
la Compagnie, MM. Dubois et Martin. Notre affaire a par
faitement marché et il nous a promis un billet gratuit
pour le retour, à quatre heures et demie de l'après-midi.
Nous sommes allés voir sortir le monde d'une église, ce
qui est bien plus intéressant qu'en France, où ce l'est
déjà assez. C'est pourquoi je suis très-froid sur la cou-
leur locale des perruquiers, qui voient là une particularité.
Mais, la chose vraiment splendide, c'est le spectacle de
la Plaza-Mayor, en ce moment. Elle est plus loin, dans
l'intérieur : tout autour règnent des portiques sans arca-
des, dont les architraves, chargées d'un étage d'habita-
tion, reposent sur de belles colonnes monolithes. C'est
tout-à-fait la place antique ou des républiques italiennes.
On voit stationner, ou se promener lentement, des grou-
pes nombreux et serrés d'hommes étranges, drapés des
yeux aux pieds. Leurs figures sont sombres, leurs regards,
16 LETTRES SUR L'ESPAGNE.
leurs sourcils, leurs dents, leurs cheveux rudes, pleins
d'atrocité : presque tous sont coiffés de sombreros noirs,
ou en peau de mouton. (Nota. Un sombrero désigne toute
coiffure en général; un sombrero, couleur locale, qui
n'existe pas là-bas, un feutre, un bonnet de coton, un
casque de pompier.) Quelques-uns, la tête ceinte d'un
mouchoir rouge, bordé de jaune. Ils affectionnent de se
tenir immobiles au soleil, avec la conscience des beaux
plis et des ombres de leurs draperies traînantes : il y a,
dans chaque manteau plébéien, de quoi habiller une fa-
mille entière. Les gens riches sont moins amples cl se
démènent un peu plus. Les uns et les autres, affection-
nent le brun fauve. Le sombrero tuyau de poële, est
piètre, dans cette assemblée, quand il est porté avec un
simple paletot.
Du manteau à la mantille, il n'y a pas toujours bien
loin. La mantille est une pèlerine noire qui se met sur
la tête : il y en a quatre variétés, toutes plus ou moins
en dentelle et en taffetas. Avec cela, je n'ai vu que des
femmes belles et grasses. J'ai vu également des femmes
de la banlieue qui portaient, par économie, je crois, des
mouchoirs violets en mantille.
Je suis entré dans ces détails, parce que j'ignorais
moi-même quelle était la manière d'être de ce vêtement
de romance : ce dernier produit a beau être ridicule,
la mantille est si suave que l'on toquerait volontiers
les femmes d'employés de chemin de fer qui n'ont que
des chapeaux! mais il y en a si peu, que ce n'est pas la
peine d'en parler. Pourquoi, mesdames, avez-vous la rage
de vous enlaidir de ce cornet de carton qui est si incom-
mode? A Valladolid, il y a dix mille Français; mettons
qu'ils aient entre eux doux mille Françaises, il n'y en
a pas deux, sur deux cents, qui conservent cet abus fait
LETTRE DEUXIÈME; A Mme DE L... 17
aux formes plus ou moins idéales que Dieu leur a dépar-
ties pour enchanter nos coeurs! Soyez belles, soyez rei-
nes, triomphez, ne vous enlaidissez pas ; et plus vous
serez proche de l'idéale élégance du beau, et plus vos
lignes se joueront autour de vos grâces, et plus les hom-
mes et les dieux, et les sages et les poêtes, vous crieront
merci peur la nature, merci pour les amoureux, merci
pour les fleurs, merci pour les astres de tous les cieux,
merci pour la création que Dieu fit pour vous adorer!
Une particularité des églises locales, c'est la singulière
façon dont on met les cloches en branle. On les fait
basculer complètement : elles tournent comme un poulet
à la broche et font entendre, à chaque rotation, deux tin-
tements inégalement espacés, l'un quand elles remontent
et se trouvent presque renversées, l'autre quand elles re-
tombe. C'est d'un effet bien lugubre: ordinairement, elles
sont deux qui marchent ensemble et qui entrecroisent
leurs sons.
Nous reviendrons à Valladolid dans quelques jours :
quant à ce détail de sonnerie, je le mets ici pour n'y plus
revenir. En chemin de fer, une jeune dame a déplié sa
mantille; comme elle se trouvait seule avec nous, je n'ai
pas voulu la regarder trop attentivement de crainte de
l'inquiéter, quoique ces choses-là n'aient pas l'air d'être
appréhendées beaucoup des dames du pays; puis sa fa-
mille est montée à une des stations suivantes. Je ne vous
dirai pas comment une mantille tient au corps; car je
n'en ai pas encore détaché de ma vie.
J'oubliais de vous dire, madame, que Zoroastre, pour
en imposer dans la dispute aux Espagnols, leur disait que
nous étions des rédacteurs du Constitutionnel ; mon sang
bouillit pendant deux secondes, malgré les six degrés
de froid.
18 LETTRES SUR L'ESPAGNE.
Enfin, nous voici rentrés à Burgos, à sept heures du
soir. Nous descendons à l'hôtel (en espagnol, fonda), de
la Rafaela.
Ce matin, notre première visite a été, comme vous
pensez, pour la cathédrale : nous y sommes retournés
après déjeuner et nous n'avons encore rien vu, tant c'est
merveilleux. L'intérieur est au-dessus de toute descrip-
tion ; la façade principale, au contraire, est maigre, après
toutes les peintures qu'on en a écrites : je remets à une
autre lettre de faire la mienne, demain ou après de-
main, quand j'aurai mieux vu ; j'adresserai celle-là à
François. J'espère qu'il continuera, et vous aussi, de
m'aimer toujours bien, malgré mes pattes de mouche.
Je vous prierais d'une chose, madame, ainsi que lui;
je n'écris pas d'autre impression de voyage que ces dignes
pattes, et je vous prierais de ne pas les détruire avant
que je-Ies aie vues au retour.
Enfin, me voici donc dans ce pays énergique, indocile
aux leçons du jour et de l'intelligence et que la civilisa-
tion n'a pas fourbu, ce pays des lames catalanes, des
grands manteaux traînant à terre sur toutes les épaules,
des blessures dans le ventre du bas jusqu'en haut, des
Estelles, de Lucindas, des Dolores, des Paquitas, des
Juanitas, des Sénoritas; le pays des yeux de flamme,
des tailles cambrées, des sierras neigeuses, des plaines
arides, des jardins aux senteurs enivrantes.
Je vois tout cela, madame, j'en ai l'étourdissement;
et pourtant, c'est toujours notre Aut. que je regrette; tout
mon désir est là ; les heures que je passe à vous écrire
sur les Landes et sur la Vieille Castille sont encore les
meilleures de mon absence. Pardonnez donc à la né-
gligence d'un pauvre étranger, comme je le suis là-bas,
et qui trouverait pénible de châtier sa phrase quand il a
LETURE DEUXIÈME; A Mme DE L... 19
à parler de tant de choses, quand il en peut dire qui lui
plaisent tant, et permettez-moi encore de vous remercier
d'avoir bien voulu agréer l'hommage plus épistolaire que
littéraire de votre dévoué serviteur.
Burgos, 2 février 1864.
Avant de sortir, madame, je vais reprendre ma lettre
d'hier; car je suis loin d'avoir épuisé ce que j'aurais à
dire, sans parler de la cathédrale. J'ai une autre église
qui la touche, l'église Saint-Nicolas. L'extérieur est insi-
gnifiant et surtout écrasé par son voisinage; pourtant,
la tour et la porte latérale par où je suis entré me plai-
raient beaucoup partout ailleurs. Il y a un retable qui
tient toute la hauteur de la nef et qui est de la fin du
XVe siècle, en marbre blanc. Aucun travail de madré-
pore dans un banc de coraux ne peut donner idée de la
complication de cette muraille de cinquante pieds de
haut et large de moitié. Cela dépasse le terme auquel le
fouillis cesse d'être de l'art pour être de la laideur : je
crois à peine que Victor Hugo, l'admirateur si passionné
du nouveau goût en architecture (s'il se trouve dans l'art
gothique), oserait y consacrer son extase habituelle. Il y a
dans le bas-côté du côté de l'Evangile, un ensemble de
de bons vieux tombeaux faits tous à la fois dans une
sorte d'arcade creusée dans le mur : ils sont chargés de
bas-reliefs frustes d'une simplicité d'action remarquable,
surtout celui qui représente un Christ en croix... Il y a
plus bas, à l'angle, une grosse décoration en bois doré
d'un compliqué fort espagnol de mauvais goût; puis,
en revenant vers la porte par où je suis entré, la statue
de Nuestra Senora del Carmen : je dis statue bien à
20 LETTRES SUR L'ESPAGNE.
tort, car cette sainte vierge est une poupée de bois peint,
habillée d'une jupe blanche, avec un pardessus noir. Elle
était à Valladold, elle est ici, elle est partout dans chaque
église. Nous irons à Saint-Jacques en Galice; caries lieux
de pèlerinage espagnols sont si beaux par eux-mêmes et
pour la dévotion qui les entoure ! Je ne vous ai encore
dit mot du caractère espagnol et c'est parce que je vous
dois des appréciations sur cette nation vue de tant de
façons extravagantes que je reprends la plume pour
vous donner ma première impression qui n'est peut-être
pas la bonne. Cependant, encore un mot sur la Notre-
Dame. Je crains que le lieu du Carmen n'existe pas et soit
un nom en l'air, et je m'en consolerai : car ce nom ne
signifie à mes yeux que poëme, (je vous parle latin, ma-
dame, mais vous le savez mieux, — et je ne lui en dirai
rien, — que votre fils) et j'y rêverais d'Étoile Filante
de***, ou des Anges Noirs d'Adolphe P... Je n'apprécierai
rien par moi-même; je vous montrerai tout un chacun
parlant à sa place.
Zoroastre vient voir l'Espagne Pittoresque comme il le
dit à tout venant : il parle monuments, tableaux, cathé-
drales aux épiciers, non-seulement les Français, qui sont
si nombreux là bas, mais à ceux qui exercent leur mi-
nistère dans le lieu natal. Il ne peut voir une belle chose,
une roche, des pouilleux, sans dire à son interlocuteur :
C'est un pays bien intéressant. Il nous fait mépriser sans
compensation de ces rustres qui, de toutes les choses im-
matérielles, n'ont idée, comme les Orientaux, que du
sentiment religieux et n'entendent rien au culte de l'art.
Il passe pour un maniaque ; après avoir lu de sa voix la
plus vibrante, dans un guide et en voiture, que Fontara-
bie est une ville ruinée depuis cinq cents ans et surtout
depuis cinquante par les guerres, qu'on s'y perd à cha-
LETTRE DEUXIÈME.; A Mme DE L... 21
que pas dans les pans de murailles de palais sculptés de
main de maître, que le peuple en loques court et passe
comme un peuple d'ombres au milieu des ruelles dépa-
vées et des églises éventrées, il dit à l'épicier local : « C'est
une ville bien curieuse. » Moi, je n'ai pas besoin de vous
exprimer à quel point je partage son opinion, mais on ne
doit pas exposer l'esthétique aux dédains des marchands.
Il leur demande à voir des gitanos et des gitanas, auxquels
il ce porte le plus grand intérêt; il nous fait considérer
comme Bardou le ferait à l'égard de celui qui lui témoigne-
rait les mêmes amours pour les Pondarroutins. Il dit à tout
bout de chemin : L'Espagne est une grande nation, la plus
grande toutes; il n'y en pas qui soit mieux faite pour s'en-
tendre avec la France. Si je cite des faits qui témoignent une
haine féroce, il les nie. Cependaut depuis que nous nous
sommes perdus comme je vous ai dit à Valladolid, il n'est
pas toujours satisfait des regards des gens : il y eût même
une conversation à table d'hôte, qu'il entendait mieux
que moi, entre un Belge, ami de la France et un nôtre ami
en l'air qui redevint de son pays. Il fût très-vexé de voir
penser les Espagnols avec si peu de mansuésude ; mais il
se disait : C'est un vieil Espagnol. Ce soir, nous sommes
allés au café avec sept ou huit Français; il n'a pas pu se
dissimuler que cette masse de languedociens qui habitent
le royaume y sont comme campés, et toujours prêts à re-
pousser les attaques nocturnes, ce qui ne manquerait pas
sans la protection dévouée de la police. Mais si l'admi-
nistration civile, lisez la gendarmerie, est bonne, la jus-
tice est déplorable, tant pour les causes des nationaux que
pour celles des nôtres. Son moindre défaut est d'être vé-
nale : elle protège au besoin les rapines de ses protégés.
La répression des crimes est déplorable; il est de principe
que si vous tuez un homme d'un seul coup de couteau, vous
22
LETTRES SUR L ESPAGNE.
êtes absout : car cela prouve qu'il n'y avait pas de prémédi-
tation; si vous en avez donné deux, pour cela, vous êtes con-
damné à dix ans de galères; trois à quinze ans. Le peuple
témoigne la férocité, sans crainte. Dernièrement un homme
qui avait tué sa belle-soeur moyennant cinq cents francs et
qui l'avait guettée pendant dix-huit mois a été condamné,
a été mis en capilla pendant trois jours, puis la grâce do
la reine est arrivée. On appelle mettre un condamné à
mort en capilla (chapelle) le mettre entre les mains des
confréries chargées de le préparer à une bonne mort et
de le faire assister aux offices; puis, le jour dit, ils accom-
pagnent processionnellement le patient, la croix en tête,
au son des cloches.
Dans la campagne les paysans ont trouvé un hérétique,
un anglais ivre. On lui a lié les pieds à un gros cep de
vigne et on l'a tué à coups de pierres. Zoroastre, qui n'est
pas un bourgeois, mais qui aime le progrès et la civilisa-
tion comme la couleur locale, ces choses généralement
si ennemies qu'il est presque nécessaire de faire un
choix, Zoroastre est ébranlé et commence à se modifier,
d'autant plus qu'il avait un bonnet polonais ponoeau à
carreax noirs et que les gamins nous disaient : « Barbares,»
puis : «Larrons, » Nous sommes allés chez un chapelier qui
nous a expliqué qu'on nous prenait pour des Maures.
Les Maures sont toujours les Croquemitaine. Le popu-
laire de tout âge était généralement mal disposé :
depuis qu'il a changé de sombrero, ce n'est plus la même
chose.
En rentrant, nos chambres étaient glaciales; nous
avions bien recommandé de mettre du feu dans le bra-
sier à Dolores : elle nous a dit qu'elle n'avait pas eu le
temps. Je crois qu'elle n'avait pas eu le temps de se dé-
rober aux plaisirs d'un garçon d'écurie. Du reste je ne
LETTRE DEUXIÈME, A Mme DE L... 23
vous dirai pas ce qui se passe publiquement sur l'esca-
lier, autour d'un brasero, dans l'assemblée des filles de
l'auberge et du beau muchacho. Je conçois qu'on ne
pouvait pas s'en aller.
Me voyez-vous, madame, comme Joseph Prud'homme
criant sur les temps et les moeurs. Comme vous allez rire
de ma bourgeoisie ! Vrai ! l'Espagne m'était jadis peu sym-
pathique; mais De Brosses, qu'on m'a imposé, se per-
mettait de rire dans la patrie de Vinci, et j'en ferai au-
tant, je pense, dans celle de Sancho Pança.
Votre tout dévoué
HADRIAN.
LETTRE TROISIÈME
A. F. de L...
Burgos, 2 février 1364.
MON CHER FRANÇOIS,
Je viens de terminer une lettre à ta mère et je com-
mence à l'écrire parce qu'il y en a déjà trop sous l'autre
pli.
24 LETTRES SUR L ESPAGNE.
Je t'ai dit adieu à Bayonne à la veille de partir. Je ne
reprendrai pas les incidents de route que j'ai adressés à
ta mère.
J'avais oublié aux portes presque de la France, de te
parler du port naturel du Passage, en Espagne. C'est un
bassin d'eau salée qui ne communique à la haute mer
que par une passe étroite comme la vallée de Briscou
vers la cascade. Cette nappe d'eau pourrait contenir
toutes les flottes du monde : nous l'avons vue au clair
d'une lune basse, au milieu des nuages. C'est cerné, du
côté de la mer, de hautes montagnes; celui seul du che-
min de fer est en plaine.
Juanita vient de m'apporter mon chocolat dans mon
lit. J'aurais bien besoin qu'elle restât pour m'embéquer ;
je ne sais pas comment cela se prend : cela se compose
de la moitié d'un petit pain fendu, d'un verre d'eau claire
d'une tasse cylindrique pleine de chocolat à l'eau, épais
et savoureux, mais excessivement petite, même pour le
café à l'eau, puis d'un azucarillo. C'est une espèce de
meringue, faite comme un gros biscuit long, et pareille
en poids et en consistance à des os de sèche pour les ca-
naris. Il se fond dans l'eau sans résidu comme s'il ne
contenait que du sucre. Mais je ne sais pas manger tout
cela.
De Juanita passons aux femmes en général. Elles s'en-
veloppent le visage jusque sous le nez dans leur mantille.
Je regardais comment ce vêtement est retenu ; sans doute
par des agrafes comme une pèlerine. L'aspect du costume
est celui du prêtre qui se voile selon le rite romain pour
tenir l'ostensoir pendant la bénédiction, mais en noir.
Quelles singulières créatures que les Espagnoles ! comme
elles ont des figures intelligentes, sérieuses et pleines de
béatitude! Je parle de cette foule de femmes de condi-
LETTRE TROISIÈME; A F. DE L... 25
tion que nous avons vues à une fête et pèlerinage dans
un prado (pré, pâture) communal, à une demi-heure de
la ville! D'abord nous sommes allés en bons chrétiens
g xigner les pardons comme Panurge, aux pieds de
l'autel d'une vieille église : puis, il y avait là de
bien belles fidèles, une brune surtout, une brune, brune
comme celle qui demeure à Colohes au coin de la rue
Bougaut. Mais quel charme de figures! quelles aima-
bles saintes-n'y-touche ! quelle finesse ! quelle élude
supérieure à la coquetterie, quelle ravissante affectation
de simplicité qui fait que comme un augure un artiste
ne peut les regarder sans satisfaction! Je ne les pense pos
dissolues, comme on le croit en France, parce qu'elles
sentent trop leur prix pour être à un paltoqué, et qu'elle
sont bien supérieures à leurs mâles. Qu'elles sont mer-
veilleuses, avec celte raideur chaude et cette gravité qui
les empêche de daigner se montrer provocantes comme
une honnête femme de Paris! Reconnais-tu là l'Espagne
de tradition, avec les sérénades, les femmes faciles d'ap-
proche, et qui se donnent avec passion, avec tout l'aban-
don de l'amour? Non, ces charmantes belles ne doivent
pas facilement quitter le sentiment de la supériorité
qu'elles ont sur la pluralité des hommes à commencer par
moi. Elles avaient toutes quelque chose de sombre et de
capitulaire. Elles sont généralement assez grandes, beau-
coup ont de l'embonpoint : le front est élevé et arrondi,
la bouche splendide, même les dents, qui ne sont
malheureusement pas toujours au complet : mais celles
que l'on voit sont si blanches! Les yeux sont admirables;
d'une sorte de noir à reflet bleu, ou simplement noirs.
Le teint est généralement d'une fraîcheur éblouissante sur
des chairs solides et d'un brun satisfaisant; beaucoup aussi
sont châtaines et même blondes. Mais la. belle manière
2
26 LETTRES SUR L'ESPAGNE.
espagnole est toujours là, cette manière si poétique.
Tu ne peux éprouver le contentement que j'éprouvais à
fouler la même herbe que ces terribles mutines : il y en
avait, je suis sûr, là plus que dans Burgos. Il va sans dire
qu'elles avaient toutes la mantille, seulement on devrait
la défendre aux sorcières qui ne sont pas bossues, parce
que les myopes sont exposés de loin à les prendre pour
de jolies femmes. On aurait pu compter dix chapeaux sur
je ne sais combien de milliers de minois urbains. Je trouve
avec cela les modes de Paris bien plus belles qu'avec le
cornet de nos modistes. Une bonne part de ces char-
mantes a gardé le vêlement noir; c'est le vieux us castil-
lan et c'est le meilleur; d'autres, et belles aussi, ont le
pardessus gris et la robe claire ; c'est toujours exquis :
j'ai cru remarquer que c'était surtout les grandes. Admi-
rables créatures humaines! elles se reconnaissent une
telle supériorité qu'elles n'ont plus d'orgueil. Il y a parmi
elles des laiderons et pas trop mal ; mais il n'est pas!
question d'eux, pour la raison qu'au contraire de l'usage,
une femme est plutôt à remarquer de n'être pas jolie que
de l'être. Cette race d'animaux spirituels renferme deux
types ; les unes au nez aquilin et les autres régulièrement
arqué en sens contraire. Le dernier type existait encore
textuellement à Bruxelles au centre de la ville, près des
Galeries-St-Hubert, il y a quatre ou cinq ans : c'est fabu-
leux de voir avec quelle exactitude il s'était conservé pour
tout, la physionomie, l'allure, le costume, la taille, la
forme, la coupe du corps : j'en ai vu là-bas, sans savoir ce
que c'était, au moins vingt beaux exemples. Je faux : celles
de Bruxelles étaient beaucoup plus brunes.
Ces merveilleuse reines vont par groupes : j'ai vu fort
peu de jeunes filles accompagnées d'une duègne, mais
beaucoup de jeunes filles deux à deux. Il y a séparation
LETTRE TROISIÈME; A F. DE L... 27
complète des sexes, et les rares exceptions sont formées
par des épiciers, à la française, qui viennent en famille.
Les mantilles sont bien plus nombreuses que les man-
teaux. Les manteaux sont tristes, mornes, timides, hébé-
tés, sans yeux pour un spectacle qui doit s'offrir cepen-
dant rarement, cette réunion annuelle de la Chan-
deleur. Nous regardions en vrais philosophes à qui ce
déploiement compliqué de l'intelligence est sympathique,
et nous avions des regards parisiens, j'entends peu réser-
vés. Elles semblaient ne pas plus nous remarquer que
rien; et les fines âmes bénites n'en disaient pas moins,
comme Zoroastre croit l'avoir entendu : Esi cavalleros
son may enfin une épithète de visu. A un moment
donné, voici venir un charriot à la Thespis, avec une
clarinette et un tambour. Tous les amateurs se mettent à
la file pour danser la jota (1). C'est bien nommé. On forme
un long alignement qui se recourbe d'un bout : chacun
a un vis à vis, puis chacun se met à sautiller sur place et
à revenir à peu près au hasard l'un en face de l'autre.
Danseurs et danseuses sont de jeunes paysans et payses,
et non autres : le costume des paysannes est le même
que celui des Morvandelles allant en vendange, seule-
ment avec du rouge plus écarlate dans les étoffes du fichu
qui est généralement porté sur la tête. Vos Morvandelles
se couvrent aussi la tête en vendanges. L'orchestre est
aussi primitif que celui de la fête de Tavernay. Plu-
sieurs de ces paysannes sont rousses : je n'en ai vu
qu'une qui fût d'une beauté notable. Je voyais derrière
elles des figures imposantes d'espagnoles pâles, envelop-
pées dans leurs mantilles qui étaient de vigoureux
Goya au milieu de leurs compagnes, d'une beauté plus
(5) On sait que ce nom est celui de la lettre j, en espagnol.
28 LETTRES SUR L'ESPAGNE.
florissante de vie et non moins grandes. Encore les fem-
mes ! Je les vois avec une dévotion vraiment touchante,
une foi simple, une pratique large, ou du moins ce qui y
ressemble. Allez à l'église, vous les verrez agenouillées
sur le sol même, avec leurs habits de princesses. C'est
très-grand, très-beau, surtout au point de vue plastique;
à Valladolid, après la messe, c'était touchant; c'est parti-
culier que les plus belles étaient restées dans celte pos-
ture splendide, tenant leurs petits enfants par la main ;
en cette ville-là, la crinoline ne règne pas encore en
despote; elle n'est que constitutionnelle, et le ministère
n'est pas changé.
J'ai vu aussi des hommes, avec leur noble cape, pros-
ternés dans la nef. Aussi le sol est-il parqueté ou couvert
de nattes comme une mosquée.
Au retour du pélerinage, nous voyons la cathédrale se
découper en noir au loin sur le ciel clair, et des rideaux
de peupliers en perspective répéter tout autour le même
motif arabesque, adouci et diffus.
Le soleil a été admirable tout le jour, même formida-
blement chaud ; mais à l'ombre, la glace ne fond pas : les
bords d'un gros ruisseau, en rentrant en ville, ne cessent
pas d'être gelés.
Je ne parlerai pas encore aujourd'hui de la cathédrale,
car je n'ai fait que la nommer à tes souvenirs de lecture.
Pour moi, c'est un édifice comme le Parthénon, un des
sommets de l'art. Mon bagage de prose est déplorable ,
mon écriture est plus illisible encore; j'ai l'audace de
t'envoyer ces banalités pour qu'elles vous arrivent de
quatre cents lieues. Je les crois utiles, malgré leur
décousu, pour rectifier les préjugés qui ont été entassés
par les malveillants, et, ce qui est pis, par les malvoyants.
Je ferai tôt ou lard un article sur la couleur locale, au-
LETTRE TROISIÈME; A F. DE L... 29
quel je tacherai qu'il faille avoir recours jusqu'à l'expul-
sion du faux goût dans certaines appréciations artistiques.
Alors j'aurai réussi à me vieillir moi-même et les petits
grimauds diront : — « Hadrian, c'est un birbe : il est
du temps de la couleur locale. » C'est lui qui l'aura ren-
versée. Ainsi, je dirais plus volontiers le pré que le prado;
j'aime mieux une coiffure qu'un sombrero, mot vague.
Pourquoi dire une fonda au lieu d'un hôtel, un mayoral
au lieu d'un conducteur de diligence, la plaza mayor
pour la Grand'Place? Je sais bien que je devrais mieux
aimer un par de zapatas qu'une paire de bottines,
parce que, si je vous disais que j'ai mangé d'un animal
étrange, à mon dîner et qui ne se trouve qu'en Espagne,
avec description de la bête et de son poil aussi fin que la
laine, et de ses cornes, et de son gîte, et du cuisinier, co-
cinéro, en espagnol, et de tout, et que cet animal s'appelât
du carnero castrado, vous vous diriez que j'ai fait un dîner
plus coloré que si j'eusse mangé du mouton.
Nota. Les Espagnoles n'ont pas d'éventails l'hiver. Tu
pourrais croire le contraire d'après mes prédécesseurs.
3 février.
Je me réveille avec un très-grand malaise : est-ce
parce que nous avons laissé le braséro dans la chambre?
Nous n'avons encore rien vu depuis trois jours : le
premier, nous sommes allés chez le gouverneur qui est
un homme charmant; mais son introducteur nous a fait
faire antichambre durant plus de deux heures, introdui-
sant toujours des nouveau-venus avant nous. La plèbe
est haineuse au-delâ de tout ce qu'on peut encore imagi-
ner. Ils terminent souvent leur salut par la formule :
30 LETTRES SUR L'ESPAGNE.
— « Allez en Dieu » — ce qui revient fréquemment à
« Allez au Diable. » Nous l'avons prié d'avoir à remettre
notre carte, et le curieux est que nous avons été alors
reçus immédiatement.
Don José Galiostra est un superbe caballero de trente
ans, grand, brun à la barbe frisée, sachant parfaitement
le français, et très-estimé pour son administration ferme
et éclairée ; malheureusement son autorité est combattue
par le cardinal-archevêque, confesseur de la reine. Nous
sommes venus lui demander une recommandation pour
voir les tableaux qui sont momentanément à l'archevêché,
en attendant la fin des réparations à la cathédrale : or,
toi qui es d'Aut., dont la cathédrale n'en finit pas, tu
sais que nous aurions eu le temps d'attendre. Il a simple-
ment pris sa carte de visite et a mis deux mots au dos,
pour remettre au secrétaire de l'autorité ecclésiastique :
je ne sais pas s'ils sont bien ensemble; serons-nous reçus?
Nous comptons voir cela aujourd'hui.
Avant de sortir, deux mots encore sur la j(1), et les fem-
mes. Ces douces infantes semblent choyer leur société
bien plus que celle des hommes. A la danse, il y en a
beaucoup qui se faisaient vis-à-vis. Parmi les hommes, il
y en avait aussi quelques-uns dans ce cas, notamment
deux farceurs qui chahutaient assez agréablement, mais
cela a peu duré. Tout le monde a le droit de s'y mettre.
Si Zoroastre avait eu vraiment le truc, il s'y serait mêlé, et
avec le talent chorégraphique dont il se dit imbu, il
aurait improvisé quelque pas du hanneton courroucé,
du fantaisiste mis à la porte de quelque part, etc. Au
milieu de ces femmes qui essayaient d'arrondir leurs
bras et de faire claquer leurs doigts, c'eût été beau
(1) Le jota.
LETTRE TROISIÈME; A F. DE L... 34
comme la cathédrale. Quel épatement dans toute la Cas-
tille vieille! Du reste, nous aurions été déshonorés. Je
n'ai pas vu un seul homme au-dessus du commun y en-
trer, sauf deux cadets de l'école militaire, qui ont fait
quelques pas vis-à-vis l'un de l'autre.
Avant de sortir, je vais te donner encore quelques dé-
tails en dehors de la cathédrale. La fonda de la Rafaëla,
où j'habite, est en face d'une caserne de lanciers : les
sonneries de trompettes sont admirables. C'est un plaisir
que d'entendre chaque matin la diane : les notes sont
pleines, vibrantes, harmonieuses. Ils commencent à
l'unisson, puis ils continuent à trois parties. Il faudra
que je le note pour m'en souvenir. Un instant après, ils
vont recommencer leurs concerts dans un endroit plus
éloigné.
Il y a à la maison un tas de valetaille, surtout femelle.
L'une s'appelle Juanita. l'autre Dolores, l'autre Claudia;
je n'en sais pas plus long. On prendrait volontiers la
maison pour autre chose. Les deux filles de l'hôtesse,
l'aînée surtout, sont charmantes; oeil noir, taille souple:
seulement, au lieu de castagnettes, elle touche du piano.
Zoroastre a cherché partout une guitare : toute la maison
s'était mise en folie pour la lui procurer. Il prétend en
toucher en maître. Mais il n'y en a que quatre dans la
ville qui avaient été louées par les soldats.
4 février.
J'aurais voulu finir ma lettre hier, mais j'ai été couché
toute la journée, assez souffrant. Je suis à jeun depuis
trente-six heures. Le braséro n'y est pour rien : il a
encore couché avec nous, et je vais bien. Tu voudrais
32 LETTRES SUR L'ESPAGNE.
peut-être savoir ce que c'est qu'un braséro (autrement
dit, un brasier) (1) : c'est une table ronde, basse, de douze
centimètres, et percée au milieu pour recevoir le fond
d'un énorme plat de cuivre, dont les bords plus larges le
retiennent au-dessus. Son diamètre est plus de moitié de
celui de l'escabeau rond.
Hier soir, nous avions reçu des billets pour aller voir
au Théâtre une représentation d'escamotage de Mlle Bé-
nita Anguinet. C'est une grosse belle fille blonde, d'une
adresse et d'une grâce, et d'une graisse qui font un ra-
vissant morceau. Elle s'annonce comme la prestidigita-
trice du Pré-Catelan, où elle a trôné jusqu'à l'autre an-
née. Elle parle avec bonheur d'une revue du Palais-Royal,
où elle fut chargée par Levasseur. C'était le temps de la
vogue.
J'interromps la lettre pour aller passer la journée avec
son associé et Zoroastre à la Chartreuse de Miraflores.
C'est un bien beau lieu. Cela se trouve à une demi-
lieue de la ville, au nord-est, au delà du chemin de fer.
Un caractère général aux édifices publies et privés en
Espagne, c'est la multiplicité des blasons sculptés sur les
murs, de dimension colossale et dans toutes les inclinai-
sons. Cela se retrouve à la Chartreuse. On passe trois en-
ceintes; l'une formée par le chemin de fer avec un no se
permite la pasada, mol à mot, défense d'entrer; ce qui
ne veut rien dire en français; au delà, une lourde
ogive avec inscription en l'honneur du roi qui répara.
Au delà, l'enclos immédiat. Pour entrer, il faut le
tourner complétement et monter une côte assez raide où
le monastère est établi. Il y a dans le bas des tourelles
(1) Dans le midi de la Frannce, cet ustensile est également en
usage; on l'appelle tout uniment une bassine.
LETTRE TROISIÈME; A F. DE L... 33
blasonnées : chemin faisant, une croix de pierre, avec
piédestal blasonné sur chaque face. On arrive au faîte;
de là, la vue n'est pas triste comme de la maison-mère,
près de Grenoble. On voit les campagnes vineuses qui
sont au delà du Rio Arlanzon et les bords étalés de ce
fleuve large sur un lit de sable, avec des landes héris-
sées de petits genêts épineux. Il tombait de la neige
fondue et faisait un vent terrible. On entre dans une
cour entourée de deux côtés de portiques en anse de
pannier, du temps de la Renaissance, avec des sculptures
assez grossières, sur un dôme qui est sur l'entrée prin-
cipale. A gauche de cette entrée est la façade de l'église.
Belle porte : grand arc ogival, dans lequel est encastré un
portail carré, à une valve. Architecture du XV siècle,
moulures creuses taillées en rinceaux, vignes, rai-
sins, et aussi, je crois, des lézards; au tympan, un
christ en croix, avec le soleil et la lune contre sa tête. —
II y a à droite et à gauche des blasons sculptés avec fini :
les armes d'Espagne et celles de Portugal. Dans cette
5 février.
(Je m'endormais trop hier, et je m'endormirai trop ce
soir. Je vais être bêle comme tout le monde; j'ai couru
toute la journée. Je vous envoie seulement mes im-
pressions de voyage : comme je t'aime bien, je ne te
force pas à les lire).
cour, une auge gelée à pierre fendre. Notre ami
le cabotin est venu avec un fusil amusant, qui rate à
chaque coup, et qui transforme les pierrots en grives,
tant il désirerait en tuer une. Un Père vient nous pren-
34 LETTRES SUR L'ESPAGNE.
dre et nous fait traverser le prolongement des arcades
des portiques à travers des bâtiments. Plus loin, sont
d'autres galeries de la même époque : on rencontre une
porte avec colonnes corinthiennes de la Renaissance,
formées de rinceaux jusqu'au tiers de la hauteur. Plus
loin, il y a encore des promenoirs.
Nous montons voir une des cellules, avec son jardinet;
c'est blanchi à la chaux, humide et triste; puis, à l'étage
supérieur, nons visitons une cellule plus complète, avec
oratoire et cabinet de travail: de là, on voit, sortant du mur
de l'église, au delà du jardinet, un vieux pan de muraille,
laissé comme souvenir du vieux château royal, dont
cette Chartreuse occupe la place. J'ai oublié de men-
tionner le vieux promenoir qui entoure le cimetière. On
ne voit nulle trace de monuments. Il y pousse un vieux
cyprès qui se fourche en six ou sept branches, à un mè-
tre du sol : une partie est cultivée et l'autre abandonnée
aux arbustes épineux du Midi.
C'est simple et c'est grand, cette vie dans cette grande
maison. Ils voient là le lieu où ils reposeront loin du
monde, loin des fâcheux et des méchants, loin de la ville
et de la corruption des cours. C'est bien touchant et c'est
un horizon de vie calme et doux. Le Père qui nous guide
est habillé en simple prêtre : la reine leur a défendu
l'habit blanc de leur ordre. Ils ne sont plus que cinq
dans celte grande maison qui leur a été confisquée, et
réduits à une maigre pension de quelques réaux (pièces
de cinq sous) par mois. C'est déjà bien triste : aujour-
d'hui j'ai vu un couvent en ruines; c'est bien plus na-
vrant encore, et j'en ai pleuré. Le bon père est encore
jeune : il a habité la Frace pendant quatorze ans. Tu lui don-
nerais dix années à peine de plus que moi, et il est de 1807.
Il nous a menés d'abord dans une chapelle insignifiante
LETTRE TROISIÈME; A F. DE L... 33
où ses compagnons devaient aller à vêpres dès que nous
serions sortis. Je ne me souviens pas d'y avoir rien vu de
remarquable. Puis il nous a conduits dans la grande
église. C'est un vaste vaisseau divisé en trois par deux
grilles. La première division est complètement séparée
du reste par des boiseries avec une porte au milieu; c'était
l'église des pères , il s'y trouve environ soixante stalles,
vingt de chaque côte, six ou douze sur le fond de sépara-
tion. Derrière, deux autels et une dizaine de stalles ados-
sées au mur de chaque côté, pour les frères lais : puis une
grille de fer haute et le lieu réservé au peuple, à peu près
de même dimension. Nous avons été introduits dans
l'église des Pères par une porte latérale.
L'ensemble du vaisseau est du XVe siècle, à une seule
nef; les fenêtres sont petites, il y a à quelques-unes do
beaux vitraux venus do Flandre, ils sont conçus dans un
ensemble où domine la teinte sépia. Au-dessous de la
voûte règne un entablement aux moulures aigres et dis-
gracieuses du commeecement du XVIIe siècle, puis des
sortes de fausses fenêtres à pilastres et à frontons où il y
avait une série de tableaux représentant les Pères du Dé-
sert, qui ont été enlevés pendant l'empire par le général
d'Armagnac. Tu verras à chaque pas des actes de vauda-
lisme et de cruauté, d'avarice, de viol, de brutalité com-
mis par nos compatriotes : on croirait vraiment qu'il y
a de la farce quand on vous montre un mur dégradé
et qu'on vous dit : Là, il y avait des tableaux qui ont été
emportés par un générai français. Malheureusement, il y
a du vrai.
Il y a dans le fond un rétable en bois doré du premier
or qui vint d'Amérique. C'est d'architeclure gothique et
d'une richesse éclatante ; la sculpture est bonne, si on
veut examiner chaque bas-relief, mais l'ensemble est
36 LETTRES SUR L'ESPAGNE.
lourd et confus. Cependant, le soleil est venu un instant,
et je l'ai regardé depuis la porte des Frères Lais. Il était
bien fouillé, et les ors vieillis, mélangés aux ombres ac-
centuées, formaient une puissante mosaïque. La composi-
tion va du pavé au sommet : la disposition principale
est : au centre une rosace, au-dessous un Christ, puis des
bas-reliefs, des statues, des sujets de toute espèce. Les
principaux, pour le curieux, sont, à droite, la reine fon-
datrice, Isabelle de Portugal ayant derrière elle sa protec-
trice au ciel, Sainte Elisabeth de Hongrie, avec un petit
pauvre ; à gauche, le roi son époux, don Jean II ; ce sont
les parents d'Isabelle la catholique. Le Père nous fit re-
marquer par deux portes ouvertes dans ce rétable deux
figures de chartreux en habit blanc, peintes au fond d'un
couloir : l'une d'elles, par son réalisme, fit une peur ef-
froyable au premier visiteur français : le fait est que toutes
deux, surtout celle de gauche, sont des morceaux de pein-
ture excellents, faits en trompe-l'oeil, et d'un bon effet de
fantôme. Il y a au-dessus deux statues de saints dans des
niches, habillés. L'un est saint Nicolas Albergati, cardinal
de l'ordre, l'autre saint Hugues, abbé de la Grande Char-
treuse de Grenoble ; la tête du premier est peinturlurée,
mais d'une bonne façon.
La voûte de l'église est extérieurement compliquée :
elle a été regrattée l'autre année, et la pierre en est si
blanche qu'on la croirait badigeonnée à la chaux.
Les quarante stalles sont en bois sculpté, du XV siècle :
le devant a été endommagé par les Français pour se
chauffer : il règne au-dessus un dais continu, tout
fouillé, avec des menaux d'ogive d'une extrême finesse.
Les fonds des dossiers sont tous d'une ciselure différente
et toutes dans le même esprit; c'est un admirable musée
d'ornementation, pour les studieux qui chérissent les
LETTRE TROISIÈME; A F. DE L.. 37
moulures gothiques. Mais la merveille de l'église, c'est
le tombeau des fondateurs, Jean et Isabelle déjà nom-
més. Il est au milieu du choeur et obstrue la vue de l'au-
tel. Non, j'avais peut-être parfois rêvé l'architecture aé-
rienne mais jamais je n'en avais vu de représentation
satisfaisante, et la voilà en plein au milieu d'une église
inconnue, perdue dans une campagne aride.
Le monument est bas mais très-étendu en surface : il
a au plus sept pieds de haut ; mais ses autres dimensions
sont de plus du double ; son plan géométrique est une
étoile à huit pointes : c'est comme la superposition de
deux carrés égaux, l'un dont les côtés sont orientés
comme les murs de l'église, l'autre disposé de façon que
ses diagonales passent par les milieux des côtés opposés
du premier. Sur le monument sont couchées les statues
des défunts, les pieds à l'autel. Ces statues sont la partie
la moins curieuse : elles ne sont à regarder que pour la
richesse et les détails ornementaux des costumes. Elles
sont séparées par une sorte de balustrade à mailles
d'un effet médiocre. Mais toutes les autres sculptures
sont du meilleur naturel, du plus grand fini, de l'ex-
pression la plus profonde. Quatre des huit angles saillants
sont surmontés des quatre évangélistes. Saint Marc avec
son lion, qui regarde l'autel, n'est pas indigne du Moïse
de Michel-Ange ; ces quatre sont les plus hautes statues
après celles du roi et de sa femme. Saint Marc est assis
et a trois pieds de haut.
Les flancs du monument se composent d'abord du
soubassement dont les angles sont gardés par des lions
qui tiennent une tour, emblême de la Castille. Les quatre
autres angles, ceux qui correspondent au carré parallèle
aux parois de l'église, sont formés de colonnettes dont
les travées sont remplies par des groupes de figures. Le
3
38 LETTRES SUR L'ESPAGNE.
reste du pourtour est flanqué de grandes niches dont le
cintre est formé d'arcs entrecroisés et fleuronnés, cour-
bés non par le compas d'un crétin d'architecte, mais par
l'inspiration d'un artiste de génie. Il y a, pour chaque
pan de l'édifice, deux arcades principales, contrariées et
dont les trèfles, délicatement sentis, ne se découpent pas
à outrance; en dedans de chacune, deux autres répètent
en plus petit le même dessin : la courbe générale est peu
arquée et avec un ressaut très-accusé au milieu. Tout
cela est à jour et de la plus grande finesse; les entre-
lacs, les plus beaux qu'un homme ait jamais pu conce-
voir, que le génie a réalisés et que l'estompe seule d'un
talent hors ligne peut formuler, ces ouvertures si molles
qu'elles ne sont pas dans le sec esprit gothique, on les
dirait des fenêtres du ciel pour la desserte des étoiles.
Ces trous splendides sont occupés, du côté de la femme,
par les statues assises des sept Vertus; elles portent des
attributs bizarres : ainsi la Charité, une sorte d'araignée
qui lui sort du coeur ; la Prudence, une cruche d'eau en
équilibre sur sa tête. Mais elles sont adorables de distinc-
tion, finies de dessin, drapées dans leurs robes comme
des Grecques et avec des crinolines qui s'étalent sur tout
le fauteuil et touchent les pilastres de la niche. J'oubliais,
à propos de la reine, que ses pieds reposent sur un
groupe formé d'un lion, symbole de la puissance ; d'un
chien, de la fidélité à son mari; d'un enfant, de sa fé-
condité. La pointe du carré transversal, de son côté,
porte un écu sontenu par des lions, et parti de Castille
qu'écartèle Léon et de Portugal, las quintas; (c'est le
nom du blason portugais.) Du côté du roi, il y a sept
figures de patriarches ou gens du même genre. Sacrifice
d'Isaac; Joseph; Samson, assis et tenant deux colonnes
doriques dont l'une fléchit au milieu ; Esdras, reconnais-
LETTRE TROISIÈME; A F. t.. 39
sable à sa bourse, ayant à ses pieds les vases du temple;
Daniel avec des lions, et Esther, à la pointe.
Cette oeuvre, plus immortelle que le royaume des gens
qui y dorment, est toute en albâtre, selon le bon père, du
moins en un calcaire très-blanc.
A côté, placé au mur de gauche, est le tombeau de
l'infant don Alphonse, leur fils, mort à 14 ans. Il est re-
présenté dans une niche, agenouillé ; la statue est très-
bien mouvementée pour un gothique ; l'arc supérieur est
tout à jour et fleuronné superbement ; sur le côté, une
sorte de végétation bizarre accompagne le mouvement de
la statue, et, dans les rinceaux, grimpent des enfants et
des salamandres. Cela est enserré dans deux montants
pyramidaux qui s'élèvent jusqu'à quarante pieds ; ils sont
chargés de quatre étages de niches à statues. Dans le
nombre, le père nous fait remarquer saint Jacques avec
une sacoche pareille à celle des voyageurs actuels. Les
tombeaux sont entourés d'une grille qui a été renouvelée
ces années dernières à cause des Anglais. Ils cassaient
des têtes et des oreilles ; se mettant trois pour faire ce
coup, l'un d'eux opérait pendant que l'attention du
gardien était distraite par les deux autres. Les Français
ont aussi passé par là ; ils ont commis les plus grosses
dégradations, brisé les rois et mutilé les visages, et mis
en pièces des évangélistes. Il n'en serait pas resté vestige,
si le général d'Armagnac n'avait pas dit qu'il avait acheté
le tombeau. Ce fantastique Armagnac se trouve à chaque
pas et tourne à la charge. Grâce à lui, tout mur est re-
marquable par les chefs-d'oeuvres dont il était couvert.
Par les portes où sont les chartreux en peinture, on
passe dans une petite pièce où le trésor du monastère
était caché sous un beau pavé de faïence : le général
français, pour le découvrir, fit dit-on, mettre à la torture
40 LETTRES SUR L ESPAGNE.
un homme qui s'était réfugié dans les montagnes. C'est
pourquoi on voit une partie du carrelage qui a été remise
en briques. Il y a là des fresques fort bonnes, avec ces tons
de draperies grises si aimées du Zurbaran. Les sujets sont
bizarres : chaque tableau en renferme plusieurs, groupés
l'un à côté de l'autre, ou plutôt l'un sur l'autre. Ainsi, Job
sur son fumier voit passer les porteurs de raisin de la terre
promise. Saint Jean l'apocalyptique est avec la Tempé-
rance : il se trouve là des silhouettes de chimères in-
croyables et légères comme le vent du sud.
J'oubliais, je crois, de dire que le sculpteur des tom-
beaux est un certain Gil Siloé qui mit quatre ans pour
faire le grand et trois pour le petit. Celui-ci est d'une fac-
ture moins légère, mais je crois que la conception est bien
de la même tête. On dirait qu'il y a là du travail pour
vingt ans, et c'est une objection au dire du bon père. Le
rétable est aussi du môme. Au dessus de la petite porte où
nous sommes entrés, et dans le tympan, une vierge bien
plus belle que celle de Bulliot, à la robe cassée singu-
lièrement et que Zoroastre dédaigne de parti pris.
Tout à loi.
H. S...
LETTRE QUATRIÈME; A Mme DE L.. 41
LETTRE QUATRIÈME
A. Mme de L...
Bûrgos, 5 février 1864.
MADAME,
Je vous demande bien pardon de vous écrire ; c'est une
indignité de ma part, de vous envoyer comme je fais, les
choses au hasard, comme je les vois, sans y mettre d'or-
dre et d'esprit, sans suite, sans plan, sans figures de ré-
thorique, et même sans mieux témoigner combien je vous
suis attaché et que je regrette de n'être pas là-bas dans
ce bon Aut... au lieu de respirer dans des pays incongrus.
J'ai été aujourd'hui au tombeau du Cid ; c'est admira-
ble. Le vieil artiste a fait une masse vraiment héroïque :
mais combien est triste le lieu, l'entourage ; quels ou-
trages lui ont été faits, c'est chose odieuse. Je suis monté
sur le tombeau et j'ai baisé le front de la statue de Chi-
mène, Zoroastre la main.
Chose fabuleuse ! du Cid nous sommes tombés dans ce
qu'un fantaisiste effréné n'aurait pu imaginer en parlant.
II y a un ivrogne de Beaune à l'hôtel. Ce touriste était
arrivé de la veille : il n'avait pas, comme les autres, couru
voir la cathédrale, la Porte Sainte-Marie, ni le tombeau
du Cid Campeador. En homme sensé, qui espère une
restauration là-haut, il était allé honorer Bacchus,
faisant dévotement ses stations dans tous les débits

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