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LETTRES
SUR L'HISTOIRE,
PAR HENRY SAINT-JEAN.
LORD VICOMTE
BOLINGBRO K E,
Traduites de l'Anglois.
TOME PREMIER.
Sur l'étude & ïufage de rHiJIoire.
M, D C C. LU.
aij
PREFACE.
LE célèbre Vicomte de Bo-
linbroke écrivit ces Lettres fur
l'Hiftoire, pourl'ufage du jeune
Lord Q. aujourd'hui Mylord
H. en qui il avoit reconnu de
bonne heure des talens naturels
dignes d'une telle culture. Les
fix premieres concernant l'E-
tude de i'jffiftoire forment le
premier Volume la feptiéme
& la huitiéme contenant une
Efquifle hillorique de-l'érat de
l'Europe depuis leTraité des Py-
rénées jufqu'à celui d'Utrecht
compofent le Second. On a
ïv FREf ACE:
ajouté au premier une Lettre
de la même main adreffée à
M. Pope contenant un Plan
d'Hiftoire de l'Europe & par-
tant relative au même fujet.
M. Pope fut chargé de faire
imprimer le tout à Londres en
1738 mais on n'en tira alors
qu'un très-petit nombre d'E-
xemplaires, dont l'Auteur fit
préfent à autant d'Amis particu-
liers, qui tous lui avoient donné
leur parole de les tenir fecrets
tant qu'il vivroit.
La mort nous ayant enlevé
cet homme illuûre au mois de
décembre dernier 3 M. Mallet,
a qui il avoit légué tous fes Li-
vres & fes Manufcrits,aauffi-rôt
fait réimprimer ces Lettres, qui
PRE* F A CE. v
aiij
ont enfin été publiées en An-
gleterre.
Mylord m'avoit permis d'en
iaire une traduction Francoife
en 1741 fur l'Edition de M.
Pope, avec la même promeffe
qu'elle ne paroîrroit point de
fon vivant. Il m'honora même
de quelques avis, qui me fem-
blerent autant de traits de lu-
miere. J'ai revu nouvellement
cette Traduction fur l'Edition
de M. Mallet, où j'ai trouvé en
quatre ou cinq endroits des dif-
férences affez remarquables
que je n'ai point négligées. En-
fin quelques Perfonnes très-ver-
fées dans l'une & l'autre Lan-
gue, ayant bien voulu jetter les
yeux fur ma Traduction avant
vj PRE TAC E.
qu'elle fortît de la prefle il m'a
paru que les Anglois l'avoient
trouvée affez fidéf e & les Fran-
çois point trop fervile.
Il ne m'étoit pas auffi facile
qu'on pourroit croire de conci-
lier ces deux points. S'il falloit
ne rien laiffer perdre d'un fi
précieux Original iI falloit
auffi le plier quelquefois tant
foit peu au goût de la Nation
chez qui je voulois le faire paf-
fer. Mylord Bolingbroke plein
de grandes idées & d'une vafte
érudition donnant l'eflbr à fon
Génie répand par-tout avec
profufion l'Hiftoire, la Morale,
la Politique, la Métaphyfique
la Critique. En Angleterre, un
trait neuf & hardi eft toujours
PREFACE. vi;
aiy.
bien reçu en quelque lieu qu'il
fe rencontre; en France, on eft
plus attaché à l'ordre & à la
méthode & le beau même ne
plaît guéres s'il n'eft à fa place.
Ou le génie Anglois eü un peu
trop libre ou le goût François
un peu trop gênant. Ceux ci
pourront cenfurer l'embarras de
quelques conilru&ions la ru-
deffe de quelques termes qui
peuvent m'être échappés,& que
Je me fuis même quelquefois
permis, dans la crainte de trop
affoiblir les images, ou d'étein-
dre entièrement le feu de l'O-
riginal & ceux-là pourront trou-
ver mauvais que j'aie coupé
quantité de phrafes tranfpofé
des périodes > & même tiré da
vu, PREFACE.
Texte quelques parenthèfes
pour en faire de fimples Nores
au bas des pages dans la vue de
rendre le ftyle plus coulant &
plus aifé. Des amis ont tout pris
en bonne part mais le Public
aura-t-il autant d'indulgence ?
Mylord Bolingbroke ayant eu
fouvent occafion de parler de
quelques perfonnes peu con-
nues parmi nous, & de faire al-
lufion à quelques ufages de fon
pays j'ai cru faire plaifir au
commun des LeâeurSjde leur
communiquer ce que j'ai pu re-
cueillir fur tous ces points de la
converfation de quelques An-
glois de la premiere diftin&ion
& aufli remplis de polireffe que
de fcavoir. C'eft dans cette vue
PR E'F AC E. ix
que j'ai ajouté à la fin de cha-
que Volume un petit nombre
de Remarques. Il y en a deux
ou trois que je tiens de l'Au-
teur même & qu'on trouvera
marquées d'un A. on en trou-
vera d'autres marquées d'un H.
& d'autres d'un B. pour les dif-
tinguer des petites réflexions
que j'ai hazardées.
Je m'étois propofé d'ajouter
encore au premier Volume des
Notes d'une autre pour
fervir d'éclairciflemens ou de
correcrifs à certaines propofi-
tions qui m'ont paru malfonnan-
tes. Mais j'ai appris pendant le
cours de rimpreilïon,qu'un Evê-
que Anglois avoit déja pris foin
de prémunir le Public fut cela
x PREFACE.
par un Ecrit exprès, que l'on aty
tend de jour en jour à Paris, &
que l'on ne manquera pas de
traduire, s'il fe trouve tel qu'on
a lieu de l'efpérer.
Il eft naturel de penfer qu'un
favant Prélat traitera mieux que
tout autre des matières qui ont
rapport à la Religion. Un hom-
me d'efprit peu au fait des quef
tions Théologiques fe laiffe ai-
fément emporter aux premieres
idées qui fe préfentent à fon ima-
gination, il croit trouver du re-
mede à tous les abus, il fe flatte
de découvrir des moyens de
défenfe plus folides il peut
quelquefois en effet rencontrée
affez heureufement pour fournir
de nouvelles armes auxDéfen-
P RE F ACE. xi
feurs de la vérité Chrérienne
mais auflî il court grand rifqae
de s'égarer en voulant s'ouvrir
des routes nouvelles. C'efi: ainfi
que fai peur que Mylord Bo-
lingbroke ne fe foit un peu trop
écarté des voyes ordinaires.
Il n'y a véritablement que l'é-
tude de la Scholaftique qui
aprenne à bien mefurer tous tes
termes & à preffentir toutes les
conféquences prochaines & é-
loignées de chaque propofition.
Les premiers Peres de l'Eglife
avoient aflurément une Foi très-
pure & une Charité très-ferven-
te d'où vient donc qu'ils n'ont
pas développé les preuves de la
Keligicn & expofé les attriburs
de Dieu fon action fur les créa-
xij PRE' F A CE:
tures, les Sacremens de l'Eglî-
fe, l'ordre de fa Hierarchie &
tous les autres dogmes^avec tou-
te la clarté & la précifion que
l'on exige aujourd'hui du moin-
dre Docieur ? Pourquoi eft-il
plus aifé d'abufer des termes
d'un S. Cyprien ou d'un S. Ire-
née, que de ceux de S. Thomas
d'Aquin ou de S. Bonaventure?,
Parce que ces hommes Apofto-
liques ont employé un ftyle
oratoire & conféquemment
plus on£hieux plus perfuafif,
mais moins précis, moins con-
vainquant que celui de nos
Théologiens modernes.
Cette réflexion peut en quel-
que forte fervir d'excufe à no-
tre Auteur puifqu'elle montre
PREFACE, xiij
que l'on doit pefer plus ou moins
rigoureufement les expreffions
de chaque Ecrivain, felon le fié-
cle où il a vécu, le pays qu'il
a habité & la profeilion qu'il
a exercée mais principale-
ment félon qu'il a ou qu'il n'a
pas fait fon étude de la Théolo.
logie fcholaftique tant eft avan-
tageufe la méthode & l'ordre di-
dacïîque de nos Ecoles.
Cependant fur les bancs mê-
me de l'Ecole, pourvu que l'on
reconnoiffe la vérité de la Révé-
lation chrétienne, i'Eglife a tou-
jours laiffé à chacun une grande
liberté fur le choix des moyens
de conviâion. Nous voyons
même par rapport à l'exif
tence de Dieu* ce dogme fon-
xiv PREFACE.*
damental de toute Religion,que
telle preuve eft absolument re-
jertce par quelques Théologiens
Catholiques, que d'autres regar-
dent comme triomphante. Def-
cartes en propofa une nouvelle
dans le fiécle pafle, ôceut affez
de peine à la faire goûter d'a-
bord c'eft celle qui fe tire des
Idées innées or cette preuve
inconnue pendant près de dix-
fept fiécles, paffe rellemenrau-
jourd'hui pour la pierre de tou-
che de l'Orthodoxie, qu'on re-
garde prefque comme des Ma-
térialifles les Philofophes qui
la combattent & qu'on tien-
droit même pour très fufpeâ:
tout Théologien qui affecïeroit
de la paffer fous füence,
PRET F ACEi xv
De tous tems les Apolcgif
tes de la Religion ont employé
'divers argumens pour vaincre
la relance des Incrédules, &
fait valoir divers motifs de cré-
dibilité pour nourrir & affermir
la foi des Simples; parce que de
tous tems on a reconnu ( & l'ex-
périence journaliere le confirme)
que toutes fortes de raifons ne
font pas la même impreffion fur
toutes fortes de perfonnes. L'un
eft plus touché des preuves mo-
rales, l'autre aquiefce plus vo-
lontiers aux preuves hiftoriques
-quelques uns ne fe rendent
qu'auxargumens métaphyfiques,
& la plupart font uniquement
aflfe&ès de cette efpece de preu-
ve vivante qu'ils tirent eux-mê-
xvj P RE' F ACE.
mes de l'exemple des hommes
les plus fages & les plus éclairés,
que la raifon a conduirs aux pieds
de la foi, & qui ne fe font foumis
que parce qu'après un mûr exa-
men ils font reftés perfuadés.
D'où je conclus que chacun doit
prendre garde de condamner
trop légèrement ceux qui en-
treprennent de réfuter un genre
de preuves qui lui ont paru de-
monftratives ou qui en propo-
fent de nouvelles qui lui fem-
blentfufpe&es & que j'ai de me
borner à repréfenter mon Auteur
le plus fidélement qu'il me feroit
poffible, de peur que l'on n'eût
à me reprocher de trop abonder
en mon fens, ce qui me convien-
roit moins qu'à perfonne.
P R E'F A C E. xvij
b
Ce que Mylord Bolingbroke
propofe de prouver la Reli-
gion par l'Hiftoire n'eft point
du tout à méprifer, puifque la
divinité de la Miffion fur la Quel-
le elle eft établie, les Miracles
opérés les Prophéties accom-
plies font des faits des vérités
hiftoriques. Tout ce qu'on peut
dire c'efl; que ce moyen n'a pas
été autant négligé qu'il le penfe.'
La diftinâion qu'il admet en-
tre la partie hiftorique & la par-
tie doctrinale de la Bible par
rapport à l'authenticité, a quel-
que chofe de révoltant au pre-
mier coup d'oeil mais avec un
peu de réflexion elle paroît
toute autre. On auroit lieu d'ê-
tre fort fcandalifé fi quelqu'un
atviij PRE' FA CE.
nioit que Dieu eût révélé aux
hommes ce qui étoit nécef-
faire à leur falut & qu'ils ne
pouvoient apprendre fans le fe-
cours d'une lumière célefte
mais peut-on craindre de fcan-
dalifer perfonne en difant que
Dieu ne nous a point révélé ce
qui étoit abfolument inutile à
notre fan&ificarion, & que nous
pouvions apprendre par des
voyes très-fimples & très-natu-
relles ? D'ailleurs la diftinftion
que Mylord propofe eft afl-ez
analogue à celle qui eft admife
par toute l'Eglife entre les dé-
cifions des Conciles œcuméni-
ques en matière de dogme &
en matière de difcipline dont
les unes font irréformables &
P RF F A CE. xix
b ij
les autres non quoique per-
fonne ne doute que l'Efprit di-
vin ne préfide à ces faintes Af-
femblées de l'Eglife univerfelle.
Le goût décidé de notre Au-
teur, fon zéle, ou fi l'on veut fa
pafiion pour l'Hiftoire lui fait
regretter la perte de tous les
monumens quelconques, pour
peu qu'ils euffent pu contribuer
à l'éclairciffement de quelques
vérités hiftoriques;il penfe qu'il
faut confronter toutes les pieces
pour & contre, & que l'on n'eft
point inftruit véritablement ft
l'on n'eft inftruit pleinement.
De-là fa mauvaife humeur con-
tre le Clergé Orthodoxe, pour
avoir fupprimé tant d'écrits fcan-
daleux des Hérétiques anciens.
xx PREFACE;
Maisaurefte tousfes argumens
vagues contre la certitude de la
Tradition Eccléfiaftique ne
font que des répétitions de ce
que les Miniftres de la Religion
Proteftante ont ofé foutenir
& que nos Controverfiftes ont
fi folidement refuté. Ne don-
nons point lieu aux Réformés
de dire que nous redoutions les
traits de leurs Claudes invi-
tons-les feulement à lire nos
Bofluets. Ceft-là qu'ils appren-
dront qu'on ne doit point cher-
cher la vérité chez les enfans de
Eélial; que le feul moyen fûr
pour n'être point induit en er-
reur, c'eft de s'attacher unique-
ment à Dieu, qui eft la fource de
toute vérité, ou la Vérité même.
PREFACE. xxj
A l'égard des déclamations
dolentes de l'Auteur contre
les Souverains Pontifes elles
feroienr prefque foupçonner
qu'élevé dans la haine de l'E-
lfe Romaine il n'avoit pas
7u s'affranchir des préjugés de
a premiere éducation autant
qu'il paroinbit s'en flatter.Quant
LUX faits,il n'avance rien que l'on
ie trouve dans l'Hiftoire Ecclé-
iaftique de M. l'Abbé Fleury;
nais pour les réflexions qu'il
r a loin du piquant de l'un au
ranchant de l'autre C'eft-là fur-
out qu'il faut fe rappeller que
:'efi: un Anglois qui parle. Il
emble que par égards pour la
iberté Angioife, il y ait dans le
lubiic une forte de convention
xà) PRE' FACE.
tacite qui fait tolérer bien des
chofes dans les Ecrivains de cet-
te Nation que fon ne pafferoit
pas à d'autres.
Quant à ce qu'il dit au fujet
de M. Paris, je l'ai fait lire à
pluficurs de ceux que l'on nom-
me J. & de ceux que l'on appel-
le M. Chacun d'eux a trouvé
que fon parti y éroit le moins
maltraité, & tous fe font affez
accordés à dire qu'un Religion-
naire ne pouvoit guères envifa-
ger cette affaire autrement.
Quoique je fois intimement
perfuadé que la fidélité la plus
îcrupuleufe eft le premier de-
voir d'un Traducteur, & que
cette confidération m'ait fait paf-
fer fur bien d'autres fcrupules
LETTRE
Tome I. A
PREMIERE LETTRE,
SUR L'ETUDE
PE L'HISTOIRE.
A Qiamdou. en Touraine;
6NoY. 1735..
JVIonsieur,-
J'ai autrefois confidéré avec beau-
coup d'attention le fujet fur lequel
vous m'ordonnez de vous communi-
quer mes penfées & je pratiquai alors
( autant que les affaires & les plaifirs
m'en laiffoientle tems) les regles qu'il
me fembloit néceffaired'obferver dans
l'étude de f Hifioire. Ces regles étoieni
très-différentes de celles que l'on fui;
LETTRE 1.
communément, & que les Ecrivains
qui ont traité ce fujet ont recomman-
dées. Mais je vous avoue Mon-
fieur, que cela ne m'en donna dans
ce tems ni ne m'en a donné depuis
aucune défiance. Je n'affecte la fingula-
rité en rien au contraire je penfe que
l'on doit des égards aux opinions re-
çues, & qu'il faut fe prêter avec une juf-
te condefeepdance aux coutumes éta-
blies, quoique les unes & les autres
puiflentétre, &foientfouvent, abfur-
des ou ridicules. Mais cet aflujettiffe-
ment n'eft qu'extérieure ne détruit en
aucune forte la liberté de notre propre
jugement. D'aiileurs l'obligation de
s'y foumettre même à l'extérieur, ne
s'étend pas au-delà de ces opinions &
de ces coutumes que l'on ne fauroit
combattre, dont on ne fauroit même
SUR £1ÎISTOZRE. 5
Ai;
s'écarter fans porter quelque préjudice,
ou caufer quelque fcandale à la fociété.
Dans tous ces cas nos fpéculations
doivent toujours être libres; en tout
autre cas notre pratique peut l'être
auffi. C'eftpourquoi fans avoir aucun
égard l'opinion ni la pratique,
même du monde {avant, je vous di-
rai très-volontiers la mienne. Mais
comme il eft difficile de ratraper le fil
des penfées que l'on a laiffé échaper
depuis long-tems & impoffible de
prouver certains points & d'en éclair-
cir d'autres fans le fecours de plufieurs
Livres dont je fuis dépourvu ici il
faut que vous ayez la bonté de vous
contenter d'une efquifle imparfaite,
telle que je puis vous l'envoyer pré-
fentement dans cette Lettre.
DifFérens motifs portent les hom·
LETTRZ 7.
mes à l'étude de PHiftoire. Quelques^
uns ( f de telles gens peuvent dire qu'ils
étudient ) ne fe propofent rien de plus
qu'un amufement & lifent les vies
d'Ariflide ou de Phocion, d'Epami-:
nondas ou de Scipion d'Alexandre
ou de Céfar, précifément comme ils
jouent une partie de piquet, ou com-
me ils liroient l'hiftoire des fept Preux;
Il y en a d'autres qui lifent pour
parler, pour briller en converfation
& pour en impofer en compagnie;
qui ayant peu d'idées de leur propre
tond à faire valoir, farcüfent leurs ef-
prits de faits & de maximes crues ou
mal digérées; & fe fiattent que la mé-.
moire feule fupléera au manque d'i--
magination & de jugement. Ainfi ils
ne font pas portés à cette étude par.
de meilleurs motifs, & ils ont cédé-
YV & zHlST 6 1 R E~. J|
Aiij
favantagedeplus, quetrès-fouvent ils
deviennent à charge à la fociété à pro-
portion du progrès qu'ils font. Les
premiers ne- rapportent leur lecture à
aucune bonne fin; les derniers la cor-
rompent par l'abus qu'ils en font, &
çroiflent en impertinence à mefure
qu'ils croisent en fcience. Il me fem-
ble que j'ai connu plus de Lecteurs de
la premiere efpéce en Angleterre, &
plus de la derniere en France.
Mais ceux-là forment les deux plus
Mues claires: ceux dont je vais vow
aitretenir font d'un ordre un peu plus
relevé. Ce font des gens que l'étude
ie rend ni plus fages ni meilleurs en
;ux-mêmes mais qui mettent les au-
res à portée d'étudier avec plus de
acilité & pour des objets plus utiles
lui font de belles copies de vilains ma*
.-6 Lettrz I.
nufcriu donnent l'explication des
mots difficiles & prennent beaucoup
d'autres pénibles foins pour la correc-
tion des Livres & l'exactitude gram-;
maticale. On auroit réellement de
grandes obligations à ces fortes de per-r
fonnes fi elles étoient (. je parle en
général ) capables de quelque chofe de
mieux, & qu'elles fe foumiffent à ce vil
métier en vue de futilité publique
comme il faut avouer avec reconnoif-
fance que quelques uns d'eux Font
fait au tems du renouvellement des
Lettres mais non pas à mon avis
paifé cette époque, ou environ. Quand
il y a des ouvrages importans qui pref-,
fent les Généraux eux-mêmes peu-
vent manier la pioche & la bêche; mais
dans le cours ordinaire des chofes;
quand cette néceffité prenante eft pafr
su s zH/sro i xz. 7
A üij
fée on laine de tels outils aux mains
dcflinées à s'en fervir, à de (impies fol-
dats & à des payfans. C'efl pourquoi
j'approuve fort le zéle d'un fçavant
Religieux que l'on entendoit à l'Egli-
fe dans fon oratoire defcendant dans
le détail avec Dieu comme les dé-
vots ont accoutumé de faire & entre
autres actions de grâces particulières
exprimant fa reconneiflance de la bon-
té divine d'avoir fourni au monde des
fàifeurs de Dictionnaire. La plupart
de ces gens là cherchent à fe faire
une réputation, auîu bien que ceux
qui fcnt fort au-defîus d'eux par les
moyens que Dieu leur a donnés pour
y parvenir; & Littleton déploya tou-
te la capacité de fon génie pour com-
pofer un Dictionnaire, ce qu'on ne
ne durcit dire d'Etienne apurement.
LeTT RÉ I.
Cependant ces bonnes gens méVîteftt
quelque encouragement, tant qu'ils
s'attachent à compiler fans affeâef
d'efprit ni fe piquer de raifonner.
Il eft une quatriéme clalfe bien moins
utile que celle-ci mais d'un bien plus
grand nom des hommes d'un favoir
éminent, devant qui tout genou fléi
chit dans la République des Lettres,
Il faut être auffi indifférent que je le
fuis à la ccnfure & à l'approbation du
vulgaire, pour ofermontrer un parfait
mépris pour toutes les occupations de
la vie de ces Savans pour toutes les
recherches fur l'Antiquité, & tous les
fyftcmes de chronologie & d'hiftoiro
que nous devons aux travaux immen.
fes d'un Scaliger, d'un Bochart d'un
Petau, d'un Usher& d'un Marsham.
Les mêmes matériaux leurs
sur z'Histoîre: 9
toûns à tous mais ces matériaux fonc
en petit ncmbre, & il y a impoffibi-
lité morale que l'on en recouvre ja-
mais davantage. Es les ont combinés
fous toutes les formes qu'on leur peut
donzer ils ont fuppofé ils ont de-
viné ils ont raproché des paffages fé-
parés de difFérens Auteurs, & des tra-
ditions eftropiées d'une origine incer-
taine, de difîérens Peuples, & de fié-
des auffi éloignés l'un de l'autre que
du nôtre. Enf pour qu'on ne pût pas
dire qu'ils fe fuflent réfufé aucune for-.
te de liberté, une fotte & imaginai-
re reffemblance de fons leur a fufE
pour étayer un fyftême. Outre que
leurs matériaux font en petit nombre,
les meilleurs même & ceux qui partent
pour autentiques, ont été décorés de
ce ütre trés gratuitement, comme
%0 L IT T g X 1.
quelques-uns de ces favans homme
l'avouent eux-mêmes.
Jules Africain Eufebe & le Moi-
ne George ouvrirent les principa-
les fources de toute cette fciencej
mais ils en corrompirent les eaux-
Leurpoint de vue étoitde faire accor-
der PHiftoirè & la Chronologie prao-
fane avec rHiftoire Sacrée; quoiqu'it
s'en faille beaucoup que l'on ne trou-
ve dans les Livres faints une fuite de
chronologie affez claire. affez liée pour
en'faire une regle. Pour cet effet, les
anciens monuments que ces Ecri-
vains firent paff à la poftérité
furent rédigés par leurs foins confor-
mément aufyftême qu'ils avoient adopr
té & aucun de ces monumens ne nous
• George Syncelle.
̃* Jules Africain, Eufebe, Syncetle.
SUR z'H isto i rz. XI
2 été tranfmis dans fa forme primitive,
& fa pureté naturelle. Les Dynasties
de Manethon par exemple, ont été
déchiquetées par Eufebe & il en a
fait entrer dans fon ouvrage les frag-
mens qui convenoient à fon deifein
c'eff tout ce qui nous en refte, tout
ce que nous en connoiffons. Nous de*
vons le Code Alexandrin au Moine
George; il n'efl foutenu d'aucune au-
tre autorité; & l'on ne fauroit voir
fans étonne-ment un homme tel que le
Chevalier Jean Marsham, méprifer
cette autorité dans une page & bâtir
fon fyflême deffus dans la Suivante
il femble même ( tant il en parle lé-
gérement ) s'être affez peu emb2raiTé
quels fuflênt les fondemens de foa fyf-
tême, réfervant toute fon habileté
pour en former un, & pour réduire
12 Lettre 1.
l'immenfe antiquité des EgyprierJ
dans La bornes de la fupputaticn Hé-
braïque. En un mot, Monfieur tous
ces fyfiêmes font autant de palais en-
chantés qui femblent être quelque cho-
fe, & ne font qu'apparence: rompez
le charme, & tout s'évanouit à vos
yeux. Pour rompre le charme il faut
remonter jufqu'à l'origine de chacun
il faut que nous fondions par un exa-
men fcrupuleux & impartial les fon-
dcmens for lefquels ils font ltablis &
fi nous les trouvons ou peu vraifem-
blables, ou entièrement dénués de
vraisemblance, il y auroit de la folie
à attendre rien de mieux de l'édifice
qu'ils foutiennent. Cettefcience eftdu
nombre de celles qu'il faut faluer d'up
peu loin Il eft bon de s.'avancer ]ui$
A limine
X 0 R ±*Hl ST OTRE. ÏJ*
qdà la porte, afin qu'uae autorité gra-
vè ne fe joue pas de notre ignorance;
niais d'entrer plus avant, ce feroit ai-
<ïer à cette même autorité à nous im-
poferle joug d'une fauffe fcience.J'ai-
merois mieux prendre le Darius qu'A-
lexandre vainquit pour le fils d'HIC-
xafpe,& faire autant d'anacronifmes
qu'un Chronologifle Juif que de fa-
icrifier la moitié de ma vie à raflemblcr
tous les favans lambeaux qui remplit
fent la tête d'un Antiquaire.
SECONDE LETTRE,
Sur le véritable ufage de VHiJioirc*
&" jes avantages.
JrERMETTEZ-MOi, Moniieur, de
yous entretenir un peu de l'Hilloirc
If LdTTRE Il.
en général avant que de defcendrô
dans le détail de fes différentes par-
ties, des différentes manieres de l'étu-
dier, & des différentes vues de ceux
qai s'y appliquent.
L'amour de PHifloire femble infé.
parable de la nature humaine parce
qu'il femble inséparable del'amour pro-
pre. Ici le même principe nous pouffe
en avant & en arriere, vers les fiédes
à venir. & vers les fiécles paffés. Nous
nous imaginons que les chofes qui
nous affectent doivent affefterla pof-
térité ce Sentiment eft univerfelle-
ment répandu parmi les hommes, de-
puis Céfar jufqu'au Magifter de Village
dontPope fait mention dans fes œuvres
mûlées. C'eft notre folie de vouloir
conferver, autant qu'il eft en notre
mince pouvoir la mémoire de nos
svR ^Histoire-, If
propres aventures, de celles ce notre
tans & des tems antérieurs. Ceft
tn cette vue que des Nations quin'a-
voient point encore Fufage des Arts
&des Lettres, ont élevé de gros tas
de pierres brutes, & compofé des hym-
nes plus groffiers encore. Sans remon-
ter plus haut, on célébroit dans les
chantons Runiques les triomphes d'O-
din & les Bardes chantoient les ex-
ploits des Bretons nos ancêtres. Les
Sauvages de l'Amérique ont la même
coutume aujourd'hui, & chantent dans
toutes leurs fêtes de longues ballades
hiftoriques de leurs chafies & de leurs
guerres. Il n'eft pas hefoin de dire que
cette paffion s'accroît parmi les Na-
tions civilifées à proportion des
moyens qu'elles ont de la fatisfaire:
mais obfervons que lé même principe
l€ Lettre Il.
naturel nous dirige auflïpuiffammentf
plus univerfellement & de meilleure
heure à contenter notre propre curio-
fité, qu'à Satisfaire celle des autres.
L'enfant écoute avec plaifir les con-
tes de fa nourrice dès qu'il peut lire;
il dévore avec avidité des légendes fa.
buleufes & des nouvelles; dans un âge
plus mûr il s'applique à l'Hiftoi-j
re ou à ce qu'il prend pour elle
à des Romans autorifés; & même dans
la vieilleffe le defir de favoir ce qui
eft arrivé aux autres hommes ne cède
qu'au feul defîr de rapporter ce qui
nous eft arrivé à nous-mêmes. Ainfi
l'Hiftoire vraie ou fauife, parle tou-
jours à nos paillons. Quel dommage
Monfieur que les meilleures même
parlent fi rarement à notre efprit
Nousnefaurions nous en prendre qu'a
nous
17
Tome L B
Sous mêmes.. La nature a fait ce qui
dépend d'elle; elle a ouvert cette car-
riere à quiconque fait lire & penfer;
& comme elle nous a fait trouver
beaucoup de plaifir dans l'application
de nos efprits la raifon peut nous
y faire trouver beaucoup d'utilité.
Mais fi nous confultons notre raifon,.
nous nous garderons bien de fuivre
en ce cas, comme en beaucoup d'au-
tres, les exemples de la plupart des
créatures de notre efpéce, à qui leur
qualité de fubfiances raifonnables inf-
pire tant de fierté nous ne lirons ni
pour favorifer notre indolence ni
pour flatter notre vanité nous ne
nous réduirons pas volontairement à
travailler en vils Grammairiens &
en Scoliafles pour mettre les autres
à portée d'étudier avec moins de pei-
L ET THE IL
ne & plus de fruit en Philofbplies Si
en hommes d'Etat; mais nous affeâe-r
ronsauffi peu le frivole mérite de.de-'
venir des érudits du premier ordre;
ce feroit l'acheter trop: cher que de
marcher toute notre vie en tâtonnant
dans les labyrinthes obfcurs de l'An-
tiquité. Tous ces gens-là ne-connoif?
fent point le véritable but de J'étude;.
ni le propre ufage de l'Hiftoire. La
nature nous a donné la curiofité pour
exciter la fagacité de nos efprits
mais elle n'a jamais prétendu en fai-
re l'unique, ni même le principal ob-
jet de notre application. Son objet
propre & véritable c'eft un'progrès
confiant dans la vertu. L'application
à une étude qui ne tend directement
ni indirectement à nous rendre plus
gens de bien & meilleurs Citoyens,
SU X Z"H ISTOJ RE. 1$
B ij
irefl; qu'un rafinement de l'oifiveté &
la fcience que nous acquerons par-là
eftunc cfpéce d'ignorance faftueufe
& rien de plus. Cette ignorance faf-
tueufe eft à mon avis le feul fruit
que la pl6part des hommes & même
les plus favans, retirent de l'étude de
l'Hiftoire & cependant, de toutes les
études celle de l'Hiftoire me fem-
ble la plus propre à nous infpirer la
fagefle & à nous former à la vertu.
Je ne doute pas, Monfieur qu'é-
tonné de la hardiefle de ma cenfure
vous ne foyez prêt dans ce moment à
me demander quel eft donc le vérita-
ble ufage de l'Hiftoire A quels égards
elle peutfervir à nous rendre meilleurs
& plus fages? Et quelle méthode il
faut fuivre dans cette étude, pour par-
venir à ces fins importantes ? Je v ous
ao LETTRE II
répondrai en vous citant ce que failrf
dans Denys d'Halicarnaffe, que l'Hif-
toire eft une Phdofepkie quiinfiruitpar
des exemples. Nous n'avons befoin que
de jemer les yeux furle monde,& nous
verrons inceflkmment qu'elle eft la
force de l'exemple; nous n'avons be-
foin que de rentrer au dedans de nous,
& nous découvrirons bientôt comment
l'exemple a cette force. Peu de gens
dit Tacite dijîinguent par le raifon-
nement le jufle Qe l'injujïe, l'utile du
nuijîblej la plupart s'injiruifent par
ce qu'ils voyent arriver aux autres
Telle eft l'imperfe&ion de l'enten-
dement humain telle la fragilité na-
turelle de nos efprits que les propo-
Pauci prudenriâ homfta ab deterinrihus,
atilia ab n'oxiisdifcernunt;p!ures aliorum eyen-
.tis docenw.
s'vx z'Histotbe: 'zti,
Biij
Snons abstraites ou générales, fuf-
fent-elles les plus vraies du monde
nous paroiffent très-fouvent obfcures
ou douteufes, jusqu'à ce qu'elles foient
expliquées par des exemples; & que
les leçons les plus fages en faveur de
la vertu, n'avancent pas beaucoup à
convaincre le jugement & à détermi-
ner la volonré à moins qu'elles ne
foientfortifiées par les mêmes moyens,
& que nous ne foyons obligés de nous
appliquer à nous-mêmes ce que nous
voyons arriver aux autres. Les inf-
trudions par des préceptes ont encore
un désavantage, c'eft qu'elles éma-
nent de l'autorité des autres outre
qu'elles demandent ordinairement une
longue fuite de raifonnemens. Les
hommes ont plus de foi à leurs yeux
q:e'à leurs oreilles par lea préceptes
Si Lettre lh
le chemin eft long par les exempïéf
d eft court &• immanquable.
Voici à ce que je crois la raifort
de ce jugement que je cite d'une des
Epitres de Seneque en confirmation
de mon propre fentiment e'efi que
quand on nous préfente des exemples
c'efl appeller en quelque forte à nos
fens auffi bien qu'à notre efprit, & cet
appel a quelque chofe de flatteur pour
nous: .-rinftru&ionfe trouve donc fou-
tenue de notre propre autorité; nous
formons le précepte d'après notre ex-
périence, & nous cédons au fait lori:'
que nous référions à la fpéculation.
Mais ce n'cfi pas là le fc-ul avantage de
l'infircâion par les exemples; car l'e-
xemple n'appelle pas feulement à no-
Kcmines amfliùs ocuîis qem auribus cn-
éun; longum i;er ejl psr pracep.: brin Sf
s'vk l'HtstCÎ'xz. 25
Buij
6'e efprit & à nos-fens, mais encore à
nos pagions; l'exemple les calme ou
les animee; il engage la paffion dans le
parti du jugement, & accorde fi bien
l'homme avec lui-méme, qu'il nefem-
ble pas qu'il foit compofé de diver-
fes pieces ce que ne fauroient faire
le Taifonnement le plus fort, ni la dé-
monftrarion la plus claire; & ainfi
formant des habitudes par la répéti-
tion, l'exemple affure l'obfervation
des préceptes qu'il a infinués.Pline die
que la maniére la plus gracieufe (il au-
roit pu ajouter &la plus efficace ) de
commander, c'eft par des exemples.*
L'exemple adoucit les ordres les plus
TÎgoureux,& la tyrannie même devient
perfuafive. Quel dommage que fi peu
de Princes ayent appris cette manié-
M.:iàs jubeuir exanjilo.
i$ LZTTRE II
re de commander Dans la même Epî-i
tre dont je viens de citer un paifage;
Sér.éque dit que Cléante n'eût jar
mais imité Zénon fi parfaitement
s'il n'avoit pafl"; fa vie avec lui que
Platon Arifiore & lcs autres Philo-
fophes de cette Ecole profitèrent
plus des exemples que des difcours
de Socrate. Il ajoure que Métro-
dore Hermaque & Pollen, tcus gens
de la premiers confidération, fe for.
merent en vivant fous le même toit
avec Epicure & non en fréquen-
tant fon Ecole. Voiià des preuves
bien fenlîhles du pouvoir de l'exem-
Séncqae s'eft mépris ici cr.r Socrate
mourut quatre ar.s ( ou au moins deux )
avant la naiflance d'Ariiiote la méprise
pcut venir de l'inzctcn:ion de ceux -qu'il
à à lui faire des recueils, comme
Erafme l'obfcrve après Qnintilien dan$
fço jugement iur ôcac^ue.
s'vè rHisTo'ixx. lz{
ple préfent. Mais d'ailleurs la force
des exemples ne fe borne pas à ceux
qui fe parlent immédiatement fous
nos yeux ceux que la mémoire nous
Cuggére ont le même effet à propor-
[ion, & l'habitude de les rappeller
produit bientôt l'habitude de les imi-,
rer.Vous n'ignorez pas, Monfieur,que
les Citoyens Romains plaçoient les
images de leurs Ancêtres dans les vcf-
tibules de leurs maifons; de forte que
chaque fois qu'ils entroient ou qu ils
fortoient ces vénérables bufles fe
préfentoient à leurs yeux, & rappel-
oient les glorieux exploits des morts
peur enflammer les vivans, & lesex-
:her à imiter à furpaifer même, s'il
!toit poffible des Ayeux fi illufires.'
Le fuccès répondit à ces vues: la ver-
u d'une génération étoit tranfmife
26 "L.STTRX IL
aux fuivantes parla magie de l'océan
ple; & l'esprit fe conferva
pendant plufieurs fiécles dans cetteRé-
publique. Or ce font autant de preu-
ves delà force des exemples éloignés;
ainfi de toutes ces preuves réunies nous
pouvons inférer la néceif té des exem-
ples de l'une & de l'aurreefpéce.
L'Ecole de l'exemple c'eft le mon-
de, & les Maîtres de cette Ecole for.t
FHiftoire & l'expérience. Je fuis fort
éloigné de prétendre que la premiere
foit préférable à l'autre je penfe tout
le contraire Mais ce que je dis, c^ft
que la premiere eft abfolument nécef.
faire pour nous préparer à la dernie-
re, & pour nous accompagner tant
que nous fommes fous la difcipline de
celle-ci c'eft-à-dire pendant tout le
cours de notre vie. Il n'eft pas dou-
xvx l'Histoire. 2^
feux que l'on ne puiffe citer quelque
peu de gens à qui la nature a donné
ce que l'art & le travail ne peuvent
donner à perfonne. Maisde tels exem-
ples ne prouvent rien contre moi
puifque je conviens que, fans l'expé-
rience, l'étude de l'Hiftoire cft in-
fuffifante; mais je foutiens que fans le
génie l'expérience même ne fume
point. Le génie eft préférable aux deux
autres, mais je defirerois trouver tous
les trois réunis enfemble; car quelque
grand que puiffe être un génie, &
quelque nouveau furcroît de lumière
& de feu qu'il puiffe acquérir à me-
fure qu'il avance dans fa courte, il eft
certain qu'il ne brillera jamais avec
tout l'éclat, ni ne répandra toutes les
influences dont il eiî capable, à moins
qu'il n'ajoute à fa propre expérience
SS LETTRE IL
celle des autres hommes & des autres
fiécles. Le génie fans culture, au moins
feus la culture de l'expérience eft
ce qu'on croyoit autrefois qu'étoient
ks Comètes un Méteore éclatant, ir-
régulier dans fon cours & dangereux
dans fes approches de nul ufage en
aucun fyftême & capable de les dé-
truire tous. Enfans de la terre ceux
de nous qui ont l'expérience fans au-
cune connoilfance de l'Hiftoire du
monde ne font qu'à demi favans
dans la fyience des hommes; & ceux
qui font verfés dans l'Hiftoire fans
aucune expérience, font pires que des
ignorans, toujours incapables, quel-
quefois brouillons & préfomptueux.
Maïs fhomme qui réunit tous les trois,
eft l'honneur de fon pays, & l'objet
de l'eftime publique c'eft ce que j'eA