Levée d'encre

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Un ouvrage sans prétention littéraire mais où cohabitent des moments de vie quotidienne, des tentatives de mise en mots de ce ressenti, des interrogations sur la convergence entre art et spiritualité, la possibilité de conjuguer militer et méditer, culture et culture institutionnelle, sensuel et spirituel, sur la non-dualité et les aspects pile et face d’une même réalité, sur l’ordinaire et le merveilleux, le Grand Tout et le presque rien…

Seront convoquées aussi nombre de personnalités qui expriment de façon plus poétique et pertinente ces grands thèmes et nous guident dans cette exploration de notre passionnante humanité, née de cet humus avec ses zones d’ombre et de lumière.

Une trace de vie, avec ses imperfections, ses erreurs, ses maladresses, ses euphories. Une tentative d’approcher cette étincelle, cette flamme de vie, qu’envers et contre tout, en modeste artisan du tao, l’auteur n’a de cesse d’alimenter.


Denis Donger : Directeur artistique d’une compagnie théâtrale, passionné depuis son adolescence d’art, de poésie, de nature et depuis une trentaine d’années, de philosophie et des arts internes orientaux.


Publié le : mardi 1 janvier 2013
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9789999988647
Nombre de pages : 164
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Un jour, une nuit…
Un jour, je lèverai l’ancre pour une tra-versée sans retour. Persisteront dans le sillage de la barque quelques vagues et leurs clapotis. Les lèvres de l’eau exhaleront les derniers soupirs, scelleront un dernier sourire et l’éten-due aquatique deviendra la mère du souvenir. Resteront alors ces quelques levées d’encre, traces silencieuses qui elles-mêmes, un jour, s’effaceront dans l’océan du temps. Un adolescent sans boussole, un adulte dans le brouillard pourront y voir une lu-mière bienveillante, un sémaphore ou une possible source pour le voyageur égaré. Ou une simple curiosité d’écrits encore encrés, de cris ancrés dans du papier. Comme le dit Frédéric Lenoir dans son intéressantPetit traité de vie intérieur:« Je
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n’ai pas d’autre ambition que d’offrir ce qui m’a aidé à vivre et à me construire… Qu’il soit clair cependant que je ne me considère en rien comme un modèle : je conserve des parts d’ombre et je ne parviens pas toujours à mettre en pratique les enseignements que j’évoque ici. » Je dois préciser que je n’ai lu l’ouvrage de Frédéric Lenoir que vers la fin de mon propre travail et qu’il n’a pas été du tout conçu dès son origine comme un traité de vie inté-rieure ! Privilège de ceux qui ont fait la plus grande partie du chemin, que de pouvoir retracer un itinéraire et en lire les grands axes ! Il est tout au plus une invitation à suivre, au travers des mots, la lente, douloureuse, fulgurante, boueuse, scintillante, obscure, claire alchimie qui mène à la création, à l’avènement d’une personnalité. Ici se mêlent poésie, éveil spirituel, com-bats, cris et murmures, déchirures et caresses, futilité et profondeur, ombre, lumière et clair-obscur ! La vie quoi ! Adolescent, ou tout jeune adulte, j’avais écrit ce petit texte :
Vivre au soleil et écrire l’ombre des moments vécus.
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Avec ce commentaire :
Le bonheur n’a qu’une ombre : celle de midi, par un soleil d’été, dans un ciel bleu vibrant.
Il est vrai que le bonheur ne laisse que peu de traces, alors que :
Remonter ses lourdes eaux mélancoliques Effeuiller ses lianes nostalgiques Chercher à faire un rot de sa lourdeur poétique
Ça ne sert à rien Et pourtant Et pourtant.
La mélancolie, la nostalgie : la souffrance, en génère beaucoup. Je ne le savais pas consciemment. Pour-tant, j’allais porter cette interrogation ma vie durant. Je ne le savais pas mais le grand jeu de cache-cache avec les mots ne faisait que commencer. Témoin ce texte :
Regardez déjà la différence entre les mots. « Mélancolie » s’allonge, « sinue », s’insinue comme les grandes ombres du soleil couchant dans lequel le poète trempe sa plume au risque de s’y
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engluer comme l’oiseau de mer dans la nappe de pétrole. Les pigments de cette encre, qu’ils soient noirs, bleu-nuit ou bleu clair, sont souvent extraits de la difficulté de vivre. Les écritures nées de ces ombres sont du concentré d’émotion. Les paroles d’ombre semblent naître de cette grande obscurité couchée au pied de la vie, quand le soleil est au plus bas et qu’il a déjà un pied dans les ténèbres. « Nostalgie » commence par du solide, un os dur à ronger ; sont sous-entendues aussi les noces de sang et d’or qui présidèrent à notre venue en ce monde. Mais aussi cette trace de paradis perdu, de temps qui ne sera plus que traduit, cette « algie », comme une blessure si profonde que ne nous en parviennent que de lointains échos…
Ce sont les terres du poète, l’humus dans lequel il « fourrage » – mot qu’aime utiliser Andrée Chédid, grande experte en « fourra-gerie » poétique » –, il fouaille quand les mots le mettent au désespoir, mais il est foudroyé quand il parvient à dérober « le feu ». Mes premiers émois « poétiques » ont com-mencé assez tôt… je devais avoir quinze ou seize ans ! Évidemment, à cet âge, on se veut…
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Même si j’admets parfaitement qu’on puisse trouver mes premiers « prurits » artistiques sans grande valeur littéraire, j’ai malgré tout une vraie tendresse pour cette vision roman-tique d’un adolescent, seul, en proie à ses images et à ce besoin irraisonné de tenter de dire, malgré un environnement peu favorable à l’expression artistique en général.
Les arabesques d’écume blanche dans le ciel Le hurlement des arbres en proie a d’étranges convulsions Dans la forêt le puissant murmure de l’offrande rituelle La déchirante vision des supplices corporels et pieuses génuflexions Le vent d’automne à ma porte a frappé Ses mains ont caressé les flammes qui dansaient dans la cheminée Il est reparti. Sa place, vide, est froide, en-sorcelée. Le bois des fenêtres et des portes s’éveillent. Les soupirs sont longs. Les plaintes, les prières qui planent dans la pâleur marmoréenne Éveillent les souvenirs qui s’endormaient étouffés par les gonds Les longues litanies et les réminiscences font reparler les vieux cœurs. Le vent d’automne à ma porte a frappé
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Ses mains ont caressé les flammes qui dansaient dans la cheminée Il est reparti. Sa place, vide, est froide, en-sorcelée. Douleur, cris, désespoir du même adoles-cent, interne dans un lycée, où il ne trouvait guère sa place. Bien des années plus tard, rencontrant le proviseur de cet établissement, celui-ci me dira : « Nous avions peur pour vous cette année-là ! » Seul un professeur de français à l’écoute, malgré son extrême rigueur protestante, avait perçu mon malaise. Il décida qu’il mettrait douze sur vingt à tous mes devoirs de français ! Douze car je répondais peu aux sujets demandés et qu’il y avait un certain nombre de fautes d’orthographe ! Douze car il percevait, au-delà de l’origi-nalité dont il me félicitait, en encourageant les autres élèves à suivre cette voie, mon dé-sarroi existentiel. En témoigne ce poème écrit pour le jour-nal interne du lycée :
Regarde derrière toi couvertes de vert-de-gris tes espérances d’enfant
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voilées de souvenirs.
Des pleureuses vêtues
de voiles, de souvenirs
de chaînes enchaînées
couvertes de vert, de gris.
Derrière toi,
ta jeunesse
sur des bancs
d’école se meurt. Morte. Tu fermes, dernier regret, dernier soupir
ses paupières
de pauvre hère.
Ahanent les pleureuses
gémissantes.
Glissant sur le sol
les voiles geignent.
Les souvenirs rient
sous la géhenne.
Les chaînes traînent
couvertes de vert, de gris.
Ma jeunesse crève.
Ma vie, sans moi se meurt.
Frissons de l’adulte d’aujourd’hui devant tant de souffrance d’alors. J’avais l’inconscient qui gueulait.
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