Liberté pour les ours !

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Siggy et Graff, les deux narrateurs farfelus de ce roman, sont une version moderne de Don Quichotte et Sancho Pança. Seule différence : c’est une énorme moto Royal Enfield 700 cm³ qu’ils sillonnent la campagne autrichienne avec ses jeunes filles aux tresses soyeuses, ses fermières opulentes et riches en souvenirs. Quant au moulin à vent, c’est le projet exorbitant, qui germe dans leurs cerveaux inventifs, de libérer tous les animaux du zoo de Vienne.
Mais derrière les facéties de nos deux loustics se cache une intrigue plus grave, celle qui explore les complexités et bizarreries de l’histoire de l’Europe centrale de ces cinq dernières décennies.
Avec sa richesse, sa vitalité, sa fraîcheur, Liberté pour les ours !, premier roman de John Irving, marque les débuts d’un talent important et éminent original. Il nous livre aussi le regard émerveillé, attendri et déconcerté que posait alors un jeune Américain de vingt-cinq ans sur un coin de la vieille Europe et son destin tour à tour tragique et grotesque.
Publié le : jeudi 18 avril 2013
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EAN13 : 9782021126358
Nombre de pages : 420
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couverture

DU MÊME AUTEUR

Le Monde selon Garp

roman

Seuil 1980

et « Points », n° P5

 

L’Hôtel New Hampshire

roman

Seuil, 1982

et « Points », n° P98

 

Un mariage poids moyen

roman

Seuil, 1984

et « Points », n° P121

 

L’Œuvre de Dieu, la Part du Diable

roman

Seuil, 1986

et « Points », n° P123

 

L’Épopée du buveur d’eau

roman

Seuil, 1988

et « Points », n° P122

 

Une prière pour Owen

roman

Seuil, 1989

et « Points », n° P124

 

Les Rêves des autres

nouvelles

Seuil, 1993

et « Points », n° P54

 

roman

Seuil, 1995

et « Points », n° P319

 

La Petite Amie imaginaire

récit

Seuil, 1996

et « Points », n° P411

 

Une veuve de papier

roman

Seuil, 1999

et « Points », n° P763

 

L’Œuvre de Dieu, la Part du Diable

scénario

Seuil, 2000

et « Points », n° P709

 

La Quatrième Main

roman

Seuil, 2002

et « Points », n° P1095

 

Mon cinéma

récit

Seuil, 2003

 

Le bruit de quelqu’un qui essaie

de ne pas faire de bruit

récit

Seuil-Jeunesse, 2005

 

Je te retrouverai

roman

Seuil, 2006

et « Points », n°P1754

 

Dernière Nuit à Twisted River

roman

Seuil, 2011

et « Points », n° P2824

Présentation
par Patrick Grainville

Un premier roman, c’est le baptême des mots. L’artiste se jette à l’eau, bond décisif. Toute la suite en dépend. L’œuvre ou l’impasse. Il faut donc observer de près l’ovni lâché par John Irving. C’est un triptyque : deux cavales encadrent un carnet. Un puissant contraste oppose ces cavales et le carnet central. Pendant cent vingt pages se développe un prélude vagabond, volubile, ludique en diable. On ne sait rien encore du contrepoint, du cœur du livre, de son battement profond. Deux types loufoques, deux étudiants, Graff et Siggy, rafistolent une moto et déguerpissent dessus, abandonnant l’université, les concours, les parcours balisés. Ils prennent la fille de l’air. J’aime l’expression. Elle a du sens pour les comparses. Ce qui les happe sur les routes, c’est un parfum de filles justement, une bouffée de mai ! Les premières pages d’Irving, candidat au roman, chantent le printemps, la liberté. « L’air sentait la chevelure de fille. » Plus loin surgit Gallen, une jouvencelle à longue natte auburn. « Sa chevelure était plus suave que les meules de foin, plus généreuse que les coulées de miel. » Bouquin échevelé donc. La moto valse dans des virages en épingle à cheveux. D’entrée de jeu, se pressent tous les signes de l’exubérance, de la fécondité et du désir. Les deux copains à moto foncent vers l’Age d’or. Ils pêchent des truites et les bouffent, croisent des criquets, chèvres, abeilles. C’est un roman-bestiaire. Un charivari de Noé. Quelques cinglés sont télescopés au passage. Des héros types de John Irving : « Tous les cinoques en liberté se sont donné rendez-vous dans ta cervelle », dit Siggy à son copain Graff, l’inverse serait tout aussi vrai. Ils sont libres, ils sont fous, ils filent. Où ? Vers l’Italie, la mer, une image mythique du Paradis. Le grand bleu au soleil et des vagues de filles.

Avant de larguer les amarres, Siggy a une lubie, une obsession tenace : libérer les animaux du zoo de Hietzing, dans la banlieue de Vienne ! Car nous sommes en Autriche. Et la suite nous prouvera que l’endroit a du poids, qu’Irving le choisit comme une pièce à charge. Un zoo, oui, au débotté, avant la fugue. Les étudiants contemplent une mosaïque d’animaux bariolés. Ils écoutent une cacophonie de cris. Ils hument tous les effluves. Un bain de bêtes baroques avant de fuir, avant de vivre. Bêtes individuelles, souvent très rares, aux noms bizarres : il y a l’ours à lunettes, le grand ours noir d’Asie, le babouin gelada, l’oryx, le rat géant de Brannick, le mini-ouistiti du Brésil, le binturong. Décliner ainsi les échantillons d’une faune fabuleuse, c’est célébrer la vie dans sa diversité, son invention, ses trésors. Le roman commence comme un rite, un sacre totémique…

Mais un accident arrête la course. On meurt beaucoup dans le premier roman d’Irving et la mort prend toujours une allure de farce impitoyable. On meurt brûlé, piqué par des billions d’abeilles, on crève la tête dans le purin, le nez dans la chienlit, éclaboussé, rattrapé par le caca au bout d’une odyssée en zigzags effrénés. La mort est le gag culminant.

À peine cent vingt pages et la moto valdingue dans le miel, l’escapade dérape. C’est là que John Irving change de décor, creuse la durée, ouvre les carnets de Siggy. Flash-back sur une famille tragique.

On pourrait faire un reproche à ce premier tiers de roman. Il paraissait bien funambule et futile : échauffourées, galipettes et chahut. C’était sans queue ni tête. Voici pourquoi… Siggy dans ses carnets observe qu’à vingt ans, en 1967, en Autriche, « on n’a pas d’histoire à proprement parler, ni d’avenir immédiat qui se dessine…, les choses ne vous arrivent jamais ». De là à divaguer au gré d’un livre écervelé… Cette légèreté est l’expression d’une coupure, d’une blessure. Les deux zèbres, les deux fans du zoo sont nés du néant. Fils de l’horreur. Ils naissent en 1947, après l’Histoire et son content de crimes. Depuis : rien, l’amnésie, les fils coupés. Ils planent comme des ballons, en proie à une vague nostalgie, sans horizon, dans un malaise qui les rend ivres. Le carnet lève soudain le voile sur l’Histoire, la scène originelle. C’est le centre du livre. Celui qu’on n’attendait pas. La surprise. Balkans à feu et à sang. Montée du fascisme en Autriche. Assassinats. Anschluss. Il y a les collabos et les rebelles. Hilke, la mère de Siggy, à peine sortie de l’adolescence fuit Vienne avec ses grands-parents. Elle a juste le temps de rencontrer un héros : Zahn, un fou, un patriote qui arbore dans toute la ville, le jour de l’invasion nazie, un aigle, l’emblème de l’indépendance autrichienne. Un animal de plus ! Le clou du zoo. Car Zahn et son vieux complice Watzek-Trummer ont fabriqué une cotte avec des moules à tarte sur laquelle ils ont collé les plumes et le bec d’aigle de la liberté ! Toujours l’extravagance, la pantomime cocasse chères à Irving. Ce Zahn et sa marotte animalière est le père du roman, le grand gourou des bêtes, c’est lui la cause première et le levain de l’affabulation. Il enclenche tout ce bestiaire qui parcourt le bouquin. Mais Zahn s’évapore sans avoir pu flanquer un gosse à Hilke. Siggy change de cap et raconte l’histoire de Vratno, son père réel et non plus symbolique. Un Croate. La Yougoslavie, de son côté, encaisse l’invasion des nazis, c’est un tollé d’ethnies à couteaux tirés. Il y a des Croates, des Oustachis pro-allemands, des Serbes, des Tchetniks patriotes et rebelles, un mouvement communiste se dessine par-dessus le marché, inspiré par Tito le fils d’un forgeron. Il y aura des gangs, des complots, des transfuges, des trahisons. Les Serbes rebelles seront accusés d’intelligence avec les nazis par les communistes et ainsi de suite… Cette mascarade cannibale, c’est l’Histoire. C’est une chamade au fond du livre. Elle le gouverne, elle l’explique. Et dans ce carambolage des haines, des factions, des représailles, des volte-face, on trouve Vratno, le père de Siggy, un peu lâche, apolitique et sauve-qui-peut, polyglotte, ce qui lui permet selon l’ennemi qui se présente de dialoguer, de pactiser avec lui dans sa langue. Zahn, le père mythique, le héros et Vratno, le zéro, en roue libre dans les aléas de l’enfer. La grande affaire de Vratno, ce n’est nullement le sens et le moteur de l’Histoire, mais une moto qui a gagné le Grand Prix de 1939… Cette moto primordiale annonce celle de nos deux étudiants. On le voit, les volets du triptyque se répondent. L’Histoire et l’histoire s’entremêlent. Le génie romanesque d’Irving consiste précisément à incruster dans le cyclone de l’Histoire des turbulences individuelles, à tisser sur la tornade les trajectoires des toupies humaines, sans rime ni raison, dominées par des marottes, moto, n’importe quoi. C’est avec des maniaques qu’on alimente la machine romanesque. Les pauvres types font des cascades dans le Grand Huit global… Et là, le romancier s’en donne à cœur joie dans le rocambolesque et les télescopages inopinés… C’est ainsi que naîtra Siggy et qu’il se retrouvera orphelin vite fait. Le bulldozer de l’Histoire additionné à la poisse individuelle vous conduit à la mort magistralement ! Voilà le catafalque au cœur de la cavale. Un carnage… Les deux gosses éberlués qui voltigent sur leur moto sortent du gouffre… Légers, car orphelins de tout.

Et le zoo ? lui aussi est à califourchon sur l’Histoire. Pendant la guerre, un mystérieux héros a entrepris de libérer les bêtes. Car la population affamée avait tendance à piocher dans les cages comme dans un garde-manger. Le type, dès qu’il ouvre la ménagerie, se fait évidemment dévorer. Épisode absurde et symbole du roman et du monde. Il n’y a pas de solution. Dévorants et dévorés s’enchaînent à tour de rôle. Nul remède à la dévoration cosmique… Comment s’y prendre pour libérer un zoo ? Lâcher toute la faune sauf les fauves pour épargner les hommes et les petits mammifères sans défense ? Mais limiter la libération, la négocier, n’est-ce pas l’annuler ? C’est le problème central du livre. Des bêtes uniques et magnifiques remplissent le zoo de Vienne. Elles sont gardées par un certain Otto Schrutt, un tortionnaire qui les harcèle et qui semble régurgité du fond de l’histoire des camps et du crime… Otto le garde-chiourme archétypal, grand geôlier musclé, armé, celui qui incarcère la Création… Siggy et Graff peuvent-ils se faire la belle en laissant derrière eux tout le zoo captif, l’humanité sous les verrous ? Dilemme… Notre petite histoire personnelle est prise dans les rets de la grande. Elle ne saurait y échapper. L’Histoire nous rattrapera toujours. Elle fonce mâchoires ouvertes sur la moto des mômes lyriques. Graff aime Gallen. Graff exécute le projet fou de Siggy… Il s’acquitte vraiment de tout… Mais avant de pouvoir rejoindre Gallen, un certain mercredi, il a rendez-vous avec l’Histoire, il doit se rendre auprès de l’ultime survivant, de l’ultime témoin de tout, au cœur de la vieille Europe, au sein de son déchirement. Il doit sonder cette plaie ouverte et qui saigne encore aujourd’hui, il doit interroger le chaos… Ainsi tout roman est un cosmos qui a maille à partir avec le chaos et l’affronte. Tout roman est une cicatrice, un procès de cicatrisation, toujours recommencé, autour d’une généalogie béante. Plaie de l’Histoire, blessure de nos histoires. La cavale à moto fuit le chaos, mais les mots, l’amour, la mort l’y ramènent. Il n’y a pas de départ sans retour, de liberté sans anamnèse. Liberté pour les ours est un grand rêve de Noé arraché au néant. Voici comment renaître et naître à la prose. Un écrivain sort d’une cage. Un zoo est son berceau.

PREMIÈRE PARTIE

Siggy

Un Viennois qui vivait de régime

Je savais le trouver tous les midis, assis sur un banc dans le parc de l’Hôtel de Ville, un petit sachet bourré de radis de serre sur les genoux et une bouteille de bière à la main. Il apportait toujours sa salière et il devait en avoir une quantité, parce que je ne me souviens d’aucune en particulier ; d’ailleurs elles n’avaient rien d’extraordinaire et, une fois, il en avait même enveloppé une dans le sachet vide pour la balancer après usage dans une des poubelles du parc.

Tous les midis, toujours le même banc, celui qui avait le moins d’échardes, dans le coin du parc proche de l’université. Il lui arrivait d’avoir un carnet et il était toujours vêtu de la même veste de chasse en velours, avec des poches de côté et un carnier dans le dos. Les radis, la bouteille de bière et la salière, le carnet parfois, il tirait tout de ce long carnier ventru ; et il se baladait les mains libres puisque son tabac et ses pipes – il en avait au moins trois – passaient dans ses poches de côté.

Je me disais qu’il devait être étudiant, comme moi, mais enfin je ne l’avais jamais rencontré à l’université même, toujours au parc de l’Hôtel de Ville, les midis du jeune printemps. Souvent je venais m’asseoir sur le banc qui se trouvait en face du sien pendant qu’il déjeunait. Je prenais mon journal parce que c’était un fameux poste d’observation quand les filles passaient sur la promenade, leurs genoux décolorés par l’hiver, leurs os d’adolescentes saillant sous la soie diaphane de leurs corsages. Mais lui ne les regardait pas. Il se perchait avec la vivacité d’un écureuil pour croquer son sachet de radis et par les interstices du banc le soleil lui faisait des zébrures.

Je le voyais comme ça depuis plus d’une semaine quand je lui ai découvert une autre habitude. Il griffonnait des choses sur le sachet et il fourrait tout le temps des petits papiers dans ses poches ; mais le plus souvent, il écrivait dans le carnet.

Une fois, je le vois faire la chose suivante : il empoche un petit bout de sachet griffonné, s’éloigne du banc, descend quelques mètres dans l’allée, puis retire le papier de sa poche pour le relire ; après quoi il le jette. En le ramassant, voici ce que je lis :

 

Il est impératif de cultiver les bonnes habitudes jusqu’au fanatisme.

 

Plus tard, lorsque j’ai eu entre les mains ses fameux carnets – sa Poésie, comme il disait –, je me suis rendu compte que cette petite note ne s’était pas tout à fait perdue mais qu’il avait simplement dépoussiéré la formule :

 

Les bonnes habitudes valent bien qu’on les cultive jusqu’au fanatisme.

 

Mais au temps du parc et des lambeaux de sachet, je ne pouvais pas me douter qu’il était poète et faiseur de maximes ; j’étais simplement curieux de faire sa connaissance.

Les temps sont durs

Sur la Josefgasse, derrière le Parlement, il y a un coin bien connu pour son écoulement singulièrement rapide de motos d’occasion. Ce coin, c’est au Doktor Ficht que je dois de l’avoir découvert parce que je venais juste de rater son examen quand mon humeur m’a poussé à varier mes habitudes méridiennes.

J’étais passé sous de petites arcades où ça sentait la vase, j’avais longé des boutiques en sous-sol qui vendaient des vêtements moisis et je débouchai sur un quartier de garages. On y vendait des pneus, des pièces détachées ; des types en combinaisons tachées de cambouis roulaient des trucs sur le trottoir avec un bruit de ferraille. Tout d’un coup je tombe sur une vitrine sale, où un carton annonce Faber ; c’est toute la réclame pour la maison, si l’on excepte le bruit qui s’exhale par la porte ouverte. Il sort de la fumée noire comme un nuage d’ouragan, on entend une pétarade à faire sursauter et derrière la vitre j’aperçois deux mécanos en train de faire tourner les moteurs de deux motos à pleins gaz. Sur la plate-forme la plus proche de la vitrine, il y a d’autres engins bien astiqués, au repos, ceux-là. Sur le sol de béton, noyés sous les gaz d’échappement, je discerne des outils variés, des bouchons de réservoir à essence, des bouts d’essieux et de jantes, de garde-boue et de câble – et puis ces deux mécanos concentrés sur leurs cycles ; ils ouvrent et ferment les gaz ; des musiciens en train de s’accorder avant le concert n’auraient pas l’air plus sérieux ni l’oreille plus tendue. Moi, dans l’encadrement de la porte, je respire l’esprit du lieu.

À deux pas de moi, il y a un type qui me regarde, un bonhomme grisâtre, avec de larges revers huileux ; ses boutons sont encore la partie la moins luisante de son costume. Près de lui, sur le sol, gît une grande roue à pignon, lune dégringolée, si lourde d’huile qu’elle absorbe la lumière et me rayonne un sourire en dents de scie.

– Herr Faber lui-même, dit le type en se désignant du pouce.

Il me raccompagne à la porte et sort avec moi. Dans la rue, loin du vacarme, il m’étudie avec un tout petit sourire couronné d’or.

– Ah, ah, on sort de l’université ?

– Un jour, si Dieu veut, mais ça en prend pas le chemin…

– Les temps sont durs, hein ? Et vous auriez voulu quoi comme genre de moto ?

– Moi ? mais j’aurais rien voulu…

– Ah là là, c’est jamais facile de se décider !

– C’est rien de le dire.

– J’en sais quelque chose, hein ! Faut dire qu’il y a des motos, c’est des bêtes, hein, mais des vraies bêtes à tenir. Y a des gars, c’est ça qui les fait rêver, c’est ça qu’ils cherchent !

– Rien que d’y penser, j’en ai le vertige !

– Mais oui, mais oui ; je sais ce que c’est, va. Il faut en parler avec Herr Javotnik. Il est étudiant comme vous ; il est allé déjeuner, mais il va pas tarder. Il est fantastique pour le conseil, ce petit, c’est un virtuose de la décision !

– Pas possible !

– Bah, c’est mon bâton de vieillesse, oui, vous allez voir.

Et Herr Faber penche de côté son chef visqueux pour tendre une oreille affectueuse au brat brat brat de la boutique.

En selle sur la bête

Je reconnais Herr Javotnik à sa veste de chasse, avec les pipes qui dépassent de la poche de côté. À en juger par sa mine, son déjeuner lui a laissé un petit goût salé et piquant.

– Ah, Herr Javotnik, dit Faber en esquissant deux petits pas de côté comme s’il allait nous danser quelque chose, ce jeune homme a une décision à prendre.

– Ah, bon ! Voilà pourquoi je t’ai pas vu dans le parc !

– Tiens, vous vous connaissez, couine Herr Faber.

– Et comment, répond Javotnik, je veux, oui. Et je peux vous dire que ça va être une décision très personnelle ; alors si vous voulez bien nous laisser, Herr Faber…

– Mais, certainement, certainement, dit Faber en s’éclipsant, absorbé par les gaz d’échappement.

– Quel rustre ! commente Herr Javotnik. Tu es pas acheteur, je suppose ?

– Mais non, je passais.

– Ça m’a fait drôle de pas te voir dans le parc.

– Les temps sont durs.

– Ah, t’as raté lequel ?

– Celui de Ficht.

– Celui de Ficht ? Moi, je pourrais t’en dire sur Ficht. Il a les gencives pourries. Entre deux cours, il se les frotte avec une petite brosse et une saleté de produit marron qu’il tire d’un pot. Il a une haleine de rhinocéros. Pour lui aussi, les temps sont durs.

– Ça fait toujours plaisir.

– Mais tu t’intéresses pas aux motos, toi ? Moi si, parce que mon idée, c’est d’en monter une et de quitter la ville avec. Ça vaut rien, Vienne au printemps, je trouve. Seulement voilà, les motos qu’il y a ici, j’ai tout juste les moyens de m’en payer la moitié d’une.

– Moi c’est pareil.

– Ah bon ? Comment tu t’appelles ?

– Graff, Hannes Graff.

– Écoute, Graff, il y a une moto particulièiement chouette, ici, si ça te dit de prendre le large.

– D’accord, mais j’ai tout juste de quoi en payer la moitié et toi, avec ton boulot, tu as l’air plutôt coincé.

– Coincé, moi ? Jamais.

– Mais c’est peut-être une question d’habitude. Faut pas mépriser les habitudes, tu sais.

Il se campe un instant sur ses talons, tire une pipe de sa veste, la fait claquer contre ses dents et déclare :

– Je n’ai rien contre un bon petit caprice non plus. Je m’appelle Siggy. Siegfried Javotnik.

S’il n’a pas consigné cette réflexion sur le moment, il l’a ajoutée à ses carnets par la suite ; après la ligne concernant les habitudes et le fanatisme, et on la retrouve sous la forme suivante :

 

Au bonheur de l’urgence, ton guide.

 

Mais cet après-midi-là, sur le trottoir, il n’avait peut-être ni carnet ni sachet, et la présence de Faber devait lui peser, qui regardait si intensément dans notre direction, dardant la tête comme un serpent sa langue par la porte du garage enfumé.

– Viens avec moi, Graff, je vais te mettre en selle sur une bête.

Le sol du garage était glissant ; nous nous sommes dirigés vers la porte du fond, celle qui avait une cible dessus. La porte et la cible étaient de guingois toutes deux. La cible était presque en bouillie, le mille invisible au milieu des petites mottes de liège. On aurait dit qu’elle avait été attaquée à coups de clef anglaise en guise de fléchettes, ou même à coups de dents, par des mécanos fous furieux.

Nous sommes sortis dans une cour, derrière le garage.

– Dites-moi, Herr Javotnik, vous croyez vraiment… ? dit Faber.

– Tout à fait.

Elle était appuyée contre le mur du garage, recouverte d’une bâche noire brillante. Le garde-boue arrière était épais comme mon doigt ; c’était une montagne de chromes, gris sur les bords, où ils avaient pris la couleur des crampons fixés du pneu ; entre pneu et pare-chocs, il y avait l’espace idéal. Siggy a retiré la bâche.

C’était une vieille moto ; elle avait un aspect cruel parce que ses lignes étaient plus définies que les nouvelles, moins compactes aussi. Entre ses différentes parties, on voyait le jour, il y avait des espaces où un carrossier aurait pu faire passer une caisse à outils ; et puis un petit triangle ouvert entre le moteur et le réservoir à essence, larme noire effilée, comme une tête trop petite pour la masse du corps ; elle avait la beauté prédatrice de certaines armes à feu : cette évidence de sa vilaine fonction dans ses parties les plus visibles. Elle était lourde, oui, et elle semblait retenir son souffle comme un chien efflanqué à l’arrêt dans l’herbe haute.

– C’est un virtuose, ce garçon ! C’est mon bâton de vieillesse, dit Herr Faber.

– C’est une anglaise, dit Siggy. De chez Royal Enfield. Il y a quelques années, ils les carrossaient comme les fauves qu’elles sont. 700 centimètres cubes ; des chaînes et des pneus neufs, l’embrayage a été refait. Comme neuve.

– Qu’est-ce qu’il l’aime, cette vieille machine ! dit Faber. Il travaille dessus pendant toutes ses heures de loisir. Elle est comme neuve.

– Neuve, oui, pas comme neuve, dit tout bas Siggy. J’ai tout commandé à Londres, l’embrayage, les pistons, les segments. Lui, il croit que c’était pour les autres bécanes. Il a aucune idée de ce qu’elle vaut, ce vieil arnaqueur.

– Montez-la, dit Herr Faber, mais si, montez-la. Vous allez sentir la bête.

– Fifty-fifty, chuchote Siggy. Tu la prends, tu la paies, et moi je te rembourse sur mon salaire.

– Mets-la-moi en route.

– Ah ça, dit Faber, on peut peut-être pas la mettre en route comme ça, hein, Herr Javotnik ? Je sais pas s’il y a de l’essence.

– Si, si, elle devrait démarrer au quart de tour, répond Siggy. Il se glisse à côté de moi et se met à pomper sur le kick. Il y a peu de faux mouvements – il titille le carburateur, il actionne le levier d’avance à l’allumage, puis il se redresse et pèse de tout son poids sur le kick. La machine inspire et souffle, le levier revient, mais il le repousse une fois, deux fois, plus vite, et voilà que ça démarre. Elle ne fait pas le même bruit que les motos de l’intérieur ; le sien est plus grave, brop brop brop, plus régulier, ample comme celui d’un tracteur.

– Vous entendez ça, dit Faber, qui vient de se mettre à tendre l’oreille lui-même, tête penchée sur le côté, et qui passe et repasse sa main sur sa bouche, comme s’il s’attendait à entendre battre une soupape ou le ralenti gripper un peu – et comme ça ne vient pas, du moins pas nettement, il penche un peu plus la tête.

– C’est un virtuose ! conclut-il.

On dirait qu’il commence à y croire.

Faber et la bête

Le bureau de Herr Faber se trouvait au deuxième étage de ce bâtiment qui avait tout juste la hauteur nécessaire pour en avoir un premier.

– C’est pimpant comme un urinoir, dit Siggy, dont les manières commencent à mettre Herr Faber mal à l’aise.

– On avait fixé son prix ? demande-t-il.

– Et comment ! on avait dit deux mille cent schillings, Herr Faber.

– Mais…, c’est un très bon prix, commente Herr Faber, d’une voix mal assurée.

Je paie.

– Et pendant que vous y êtes, Herr Faber…, demande Siggy.

– Quoi ? fait l’autre d’une voix plaintive.

– Si c’était pas trop vous demander, vous pourriez me donner mon compte ?

– Mais voyons, Herr Javotnik…

– Voyons, Herr Faber, vous pourriez bien, non ?

– Courir après l’argent d’un vieillard, espèce de chacal !

– Oh, allez, hein, je vous ai fait faire des affaires d’or.

– Petit salaud d’arnaqueur !

– Tu vois, Graff ? Ah, Herr Faber, Herr Faber, je crois qu’une vilaine bête se cache dans votre bon cœur.

– Allez vous faire frotre, braille Faber. Je tombe que sur des gangsters !

– Si ça ne vous fait rien de me payer ce que vous me devez, je vous en demande pas plus et je m’en vais avec Graff ici présent. Il nous faut réaliser des accords subtils.

– Ah, s’écrie Faber, elle a pas besoin d’un bain, cette moto !

Des accords subtils

Alors nous sommes allés passer la soirée au café du Volksgarten. On avait vue sur le jardin de rocaille et les arbres au-delà, vue sur les pièces d’eau rouge et vert qui reflétaient les lampions de la terrasse. Toutes les filles étaient dehors. Derrière les arbres, le frisson inattendu de leurs voix nous parvenait ; dans les villes, les filles comme les oiseaux arrivent toujours précédées du bruit qu’elles font : talons qui retentissent sur la promenade, voix pleines d’assurance quand elles se disent leurs petites histoires.

– Ça, Graff, c’est la fleur des nuits.

J’étais bien d’accord ; c’était la première nuit capiteuse de printemps, avec dans l’air une chaleur moite, presque oubliée, et les filles qui montraient de nouveau leurs bras nus.

– On va faire un voyage du tonnerre, Graff ; ça fait longtemps que j’y pense et je sais comment il faut faire pour pas que ça foire. D’abord, pas de projets précis, pas d’itinéraire établi à l’avance, pas de délais. Il suffit de penser aux choses très fort. Tu penses à des montagnes, mettons, ou à des plages. Tu penses à des veuves riches et des petites paysannes et puis tu tends le doigt dans la direction où tu penses les trouver et tu choisis les routes de la même manière, tu les choisis pour les côtes et les virages ; c’est le deuxième point, ça, choisir les routes qui vont plaire à la bête. Et la moto, elle te plaît, au fait ?

– Elle est géniale.

Nous étions seulement allés de chez Faber au Volksgarten en passant par Schmerlingplatz, mais j’avais déjà senti que nous montions là une belle machine sonore et palpitante ; elle bondissait au départ comme un fauve à l’affût et, même au ralenti, les abjects piétons n’arrivaient pas à en détacher les yeux.

– Tu la trouveras encore plus géniale quand on sera dans les montagnes. On va aller en Italie ! On voyagera léger, c’est le troisième point, ça. J’emporte mon gros sac à dos, on met toutes les affaires dedans et on roule les duvets tout en haut. Rien d’autre, à part des cannes à pêche. On va se nourrir de pêche jusqu’en Italie et frot pour le Doktor Ficht.

– Qu’il aille se faire frotre !

– Que ses dents tombent toutes !

– En plein opéra.

– Qu’il aille se faire frotre un bon coup ! Dis donc, Graff, ça t’ennuie pas trop d’avoir échoué, hein ? parce que c’est pas si grave, au fond…

– Comment tu veux que ce soit grave ?

Et c’était vrai, un soir pareil, l’air sentait la chevelure de fille. Les jeunes pousses des arbres lourds s’inclinaient sur le jardin de rocaille, leur bruissement couvrait le clapotis des pièces d’eau.

– Demain à la première heure, on charge la bête et en route ! Tu entends d’ici le bruit qu’on va faire. On va passer devant l’université à toute berzingue avant même que le vieux Ficht se soit enduit les gencives, et on aura quitté Vienne le temps qu’il dévisse son pot d’onguent. On passera par le palais, on réveillera tout le monde ! Ils vont croire que c’est un Strassenbahn ou un hippopotame qui s’est échappé.

– Un hippopotame qui pète.

– Une armée d’hippopotames qui pètent ! Et puis à nous les côtes et les virages. On aura des arbres au-dessus de nos têtes et les criquets viendront se cogner à nos casques.

– J’en ai pas, moi, de casque.

– Mais moi, j’en ai un pour toi, a dit Siggy, qui était fin prêt.

– Qu’est-ce qu’il me faut d’autre ?

– Des lunettes. J’en ai aussi. Des lunettes de pilote de la guerre de quatorze – ça te fait des yeux de grenouille avec des lentilles jaunes ; elles sont terrifiantes. Et puis des chaussures de marche ; j’ai des vrais godillots pour toi.

– On devrait aller faire les bagages.

– Si on finissait nos bières, d’abord, non ?

– Après on y va.

– Sur les chapeaux de roue. Et demain soir on boira à une rivière de montagne, ou bien à un lac… On dormira dans l’herbe et c’est le soleil qui nous réveillera.

– Avec de la rosée sur les lèvres.

– Et des petites paysannes auprès de nous – si Dieu veut.

Alors nous avons descendu nos verres, avalant le murmure des voix de la terrasse et les visages des consommateurs voisins qui montaient tournoyer à la surface de nos bières.

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