Lisa, par Marin de Livonnière

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G. Brunet (Paris). 1867. In-18, 283 p..
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Publié le : mardi 1 janvier 1867
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LISA
iKGEKS. «P. P. WCBto. BBWnTM ET MLBïW.
LISA
I PAn
MARIN DE LIVONNIÈRE
PARIS
P. BRUNET, LIBRAIRE-ÉDITEUR
31 , HUE BONAPARTE
1867
TOUS DROITS 11 É S lî H VÉ S
LIS A
I .
Dn célèbre agronome anglais, Arthur Young,
après avoir parcouru la France pendant plusieurs
années, résumait clans ces lignes l'impression
qu'avaient faile sur lui les beautés pittoresques
de nos provinces : « Plusieurs parties montagneuses
de la France reçoivent beaucoup d'agrément de la
verdure luxuriante des châtaigniers ; elle ajoute
principalement à la beauté du Limousin, du Viva-
rais et de l'Auvergne. Les bois, les rochers, les
torrents, la verdure des Pyrénées ont tous les ca-
ractères du beau et du sublime. Rien dans les
-Alpes n'approche des scènes agréables des parties
septentrionales du Dauphiné. Le cours de l'Isère
l
2 USA.
est,une scène perpétuelle de beautés. Le Vivarais
et une partie du Yelay sont très-romantiques. La
Seine est préférable à toutes les grandes rivières
de la France, parce qu'elle est partout agréable.
La Loire, d'Angers à Nantes, est probablement
une des plus belles rivières du monde ; sa largeur,
ses îles couvertes de bois, la hardiesse, la culture
et la richesse de ses rives, tout conspire, avec l'ac-
tivité d'un brillant commerce, à la rendre supé-
rieurement belle. La Garonne reçoit plus de beau-
tés du pays par où elle passe qu'elle ne lui en
donne. La Saône coule à travers une belle éten-
due de prairies. Eu égard à la beauté générale
d'un pays, le Limousin est préférable à toute autre
province de France : les collines, les vallées, les
forêts, les enclos, les rivières, les lacs et les fermes
éparses y forment mille paysages délicieux. La
Touraine est abondante et agréable. Les territoires
fertiles de la Flandre, de l'Artois et de l'Alsace sont
distingués par leur utilité. Beaucoup de parties de
l'Angoumois sont riantes et très-agréables. »
On ne saurait assurément contester l'autorité qui
s'attache au témoignage du voyageur anglais, il
avait beaucoup vu et bien vu, et sa qualité d'étran-
ger, en l'affranchissant de toute préoccupation lo-
LISA. 3
cale, lui permettait d'assigner à chaque partie de
notre beaupays.le rang qui lui appartient. Cepen-
dant, comme cela est inévitable en nn si vaste ta^-
bleau, il y a ici des lacunes. Pussions-nous les
indiquer toutes, il ne nous viendrait pas à l'esprit
de le faire, une seule importe à relever en ce mo-
ment : la Normandie n'est pas nommée par Ar-
thur Young. La Normandie si grande, si riche, si
variée, si belle !
Peut-être pourrait-on réclamer à bon droit au
nom de toute la province ; mais laissons de côté
l'ensemble pour jeter un coup d'oeil seulement sur
la partie qui s'étend de Vire à Avranches.
Quel merveilleux pays avec ses hautes collines,
ses longues et sinueuses vallées, ses grands arbres,
ses toits de fermes qui émergent çà et là du milieu
de la verdure, ses villages, ses clochers, ses
églises ! Et quelle végétation ! Le chêne que les
anciens tenaient en si grand honneur, l'arbre sacré,
l'arbre de Jupiter, l'arbre des oracles, chassé de
nos jardins pour faire place au maigre et noir
sapin, le chêne règne encore en cette partie de la
Normandie. Du haut des collines, le regard s'étend
avec complaisance sur les rangées d'arbres sécu-
laires qui entourent les champs labourés; il les
4 USA.
retrouve tantôt en groupes, tantôt isolés, il les suit
encore à l'horizon, et partout le chêne élève sa
tête majestueuse au-dessus des autres arbres. La
Normandie porte le nom du conquérant, mais elle
a conservé sa physionomie gauloise.
Or donc, en ce beau pays, à sept lieues de Vire,
dans la direction d'Avranches, il y a un canton
particulièrement remarquable, c'est la vallée de la
Dive.
De grands coteaux, en pente si douce qu'on né
la sent pas à la marche, encadrent la vallée de la
Dive et forment autour d'elle un immense amphi-
théâtre. Au fond de la vallée coule la Dive, petite
rivière qui va se jeter dans -la baie de Gancale,
après avoir traversé les marais de Pontorson. La
vallée, longue de quatre lieues et large de deux
environ, contient trois communes : Saint-Mamin,
—par contraction deSaint-Maximin, — Cerqueux et
Bouville. Les trois villages ainsi nommés sont si-
tués à mi-côte sur les versants nord et sud de l'am-
phithéâtre. Ils ne comptent qu'un petit nombre
d'habitants. La population du pays est essentielle-
ment agricole, elle vit disséminée dans la cam-
pagne, voit le ciel tout le long du jour, travaille
en plein air et dort sous le chaume.
LISA. S
Des hauteurs de Cerqueux l'oeil embrasse toute
la superficie de la vallée. De ce point culminant on
peut compter cent fermes, vingt moulins et douze ou
quinze hameaux; si les arbres dérobent, en quel-
ques endroits, la vue des maisons, souvent une
petite fumée, s'échappant du milieu de la verdure,
révèle encore l'habitation de l'homme. Trois châ-
teaux, agréablement situés à une lieue de distance
les uns des autres, viennent compléter la décora-
tion du paysage. L'un de ces châteaux dépend de
la commune de Cerqueux et en porte le nom. Les
deux autres sont sur le territoire de Saint-Mamin.
Le premier, par ordre de date et de dignité, s'ap-
pelle la Roche-Léhan ; le second, récemment bâti
sur l'emplacement d'une ferme, porte un nom assez
ridicule que les propriétaires ont essayé vainement
de modifier ; l'usage ancien a prévalu, la ferme a
baptisé le château. Mais ce nom et le détail qui
s'y rattache viendront en leur lieu.
Le château de Cerqueux, bâti sous Louis XV,
est une grosse et grande maison à deux étages ter-
minée par un double comble. Sous le rez-de-chaus-
sée, élevé de sept à huit pieds au-dessus du sol,
se trouve un soubassement qui contient toutes les
pièces de service. La façade antérieure est éclai-
6 LISA.
rée par onze fenêtres ou portes vitrées au rez-
de-chaussée , onze fenêtres au premier étage et
onze au second. La façade postérieure est sem-
blable. Un corridor à l'intérieur divise l'édifice
en deux parties égales dans le sens de la lon-
gueur. On compte trente chambres de maître,
au premier et au second étages, et vingt cham-
bres de domestiques dans les mansardes. Le
rez-de-chaussée ne contient que les pièces de
réception. Devant le château, au delà du perron
principal qui forme~l'entrée d'honneur, s'étend
une vaste cour fermée semi-circulairement par
un saut de loup et un mur d'appui dissimulés
du côté intérieur par un berceau de tilleuls. En
face du perron, à l'extrémité de la cour, une grille
en fer forgé s'ouvre sur une avenue plantée de
peupliers et longue d'un demi-quart de lieue. Der-
rière le château, une autre cour autour de laquelle
sont placés, à distance symétrique les uns des
autres, six bâtiments de service : écuries, remises,
buanderie, etc.. A droite du château, un jardin
de quatre arpents; à gauche, un potager; le tout
entouré de murs flanqués de contre-forts en pierre
de taille. Au delà du jardin, du potager et des
deux cours, une profonde ceinture de bois et de
USA. 7
prairies agréablement disposés pour la prome-
nade.
11 n'y a rien de monumental à Cerqueux, mais
tout y a été conçu et exécuté avec un art admi-
rable pour rendre la vie commode et plaisante.
Tel qu'il se poursuit et comporte, selon la
langue des notaires, le château, avec ses dépen-
dances, a coûté deux cent vingt mille écus à René-
Philippe d'Arsoix qui le fit construire en 1753,
ainsi que le constate une inscription sur marbre
noir incrustée dans le mur au-dessus de la porte
d'entrée principale.
Le constructeur de Cerqueux, René d'Arsoix,
riche planteur de Saint-Domingue, avait quitté
les colonies pour s'établir en France. Il n'eut qu'un
fils, lequel se maria en 1803, et mourut en 1817,
laissant deux enfants : Antoine et Louis. Antoine,
baron d'Arsoix, entra dans la diplomatie vers la
fin de la Restauration, et fut attachée l'ambassade
de Russie. Louis resta en France et s'y maria.
Deux ans après la révolution de juillet, on atten-
dait le baron d'Arsoix à Cerqueux où il avait an-
noncé son retour. Ce ne fut pas lui qui vint, mais
une lettre de l'ambassade apportant la nouvelle de
sa mort : il avait été tué raide en faisant une chute
8 USA.
de cheval. Par une triste coïncidence, cette nou-
velle arrivait au moment où son frère cadet Louis,
venait de mourir également. Ainsi ,le nom de la
famille se trouvait éteint pour l'avenir, et n'était
plus porté présentement que par deux femmes,
Mme d'Arsoix veuve de Louis, et Flavie, leur fille,
âgée d'un an.
M1* 6 d'Arsoix recueillit la succession de son beau-
frère, et vint s'établir.au château de Cerqueux qui;
dans les partages, avait été attribué à l'aîné. Moins
riche que son mari, à l'époque de leur mariage, elle
trouvait désormais dans la fortune réunie des deux
frères un revenu considérable : le tout, bien compté,
montait à quatre-vingt mille livres de rente. Avec
cela, une terre magnifique, une maison bien bâtie,
des eaux, des bois, tout ce qui peut contribuer à
donner du lustre à une grande existence provin-
ciale.
Hortense des Favrais, baronne d'Arsoix — elle
avait, après la mort de son beau-frère, pris ce titre
comme faisant partie nécessaire de la succession,
— était une personne extrêmement brillante. De
la taille, un grand air, une tête superbe, des che-
veux à profusion, un teint d'Anglaise, des traits
réguliers, une belle voix, des manières aisées, un
LISA. 9
esprit agréable, infiniment de savoir-fairo, elle
avait tout ce qui, dans le monde, assure le premier
rang parmi les belles, les aimables et, il faut le
dire aussi, les habiles. Peut-être même, à la con-
sidérer sous ce dernier aspect, était-elle trop ha-
bile. A tort ou à raison, généralement on suppose
que l'habileté exclut les qualités profondes de
l'âme. Cela n'est pas toujours vrai : on peut être
droit et adroit, le mot a été dit et il est juste; mais
on n'eût pas pu l'appliquer à Mme d'Arsoix. Elle
savait le prix de toute chose, même de la vertu,
aussi en avait • elle les apparences : une religion très-
calme dans l'expression, mais soutenue devant le
public comme une attitude de bon goût, de la cha-
rité officielle ; dans le budget de la châtelaine de
Cerqueux l'article charité se trouvait à côté de l'ar-
ticle impôt, deux dépenses prévues et nécessaires.
Du ménagement pour le. prochain, à Cerqueux, on
n'était pas bien venu à railler certains ridicules, à
bafouer certaines misères, à répéter certaines in-
jures politiques, ce n'est pas qu'il ne fût permis
de temps en temps de glisser une insinuation per-
fide sous un joli mot, ou de ruiner une réputation
sans avoir l'air d'y toucher, mais il fallait s'y
prendre délicatement, toute malignité grossière
•l.
v
10 LISA.
était interdite ou blâmée par un froid silence.
Quoi qu'il en pût être des motifs secrets qui ins-
piraient Mme d'Arsoix, sa conduite ne laissait prise
à aucune critique. Très-belle, très-jeune, très-
riche, elle ne songea pas à se remarier. Les uns lui
en firent honneur, les autres estimèrent que, tout
bien considéré, sa situation de veuve riche et indé-
pendante valait beaucoup mieux à ses yeux qu'un
nouveau mariage.
Après la mort de son mari et de son beau-frère,
elle s'enferma.à Cerqueux pendant une année en-
tière, porta le deuil au delà du temps prescrit par
les usages, et ensuite, ne renoua avec le monde
que peu à peu, sans y apporter l'impétuosité qui,
en certaines femmes, trahit clairement les ennuis
du veuvage.
Cependant, avec le temps, Cerqueux devint une
maison de bonne compagnie et de grande compa-
gnie. A Cerqueux, reparaissait la vie de château
qui n'existe plus guère en France. Pendant l'été et
l'automne, des hôtes nombreux se succédaient sans
interruption dans cette belle demeure. Les uns
passaient huit jours, les autres quinze jours; tous,
au départ, promettaient de revenir : c'était de
bonne foi vraiment : l'hospitalité de Cerqueux va-
LISA. 11
lait qu'on s'en souvînt. En hiver, il y avait moins de
visiteurs étrangers; mais le voisinage à dix lieues
à la ronde entretenait le mouvement de va et vient;
jamais la solitude ne se faisait dans le salon de
Cerqueux.
Pour soutenir un pareil train de maison, Mmed'Ar-
soix ne s'endettait point et ne vendait pas un pouce
de terrain : elle avait simplement ce qu'on appelle
del'ordre. Pour conduire un domestique nombreux
et gérer des propriétés considérables, elle ne se
donnait pas de mouvement fatigant : elle avait de
la tête. Mme d'Arsoix procédait d'après certains
principes dont elle ne se départait jamais : point
de longs séjours à Paris, Paris est un abîme; point
de voyage en Italie ou aux eaux, c'est un déplace-
ment pendant lequel une maison bien organisée
s'arrête comme une horloge qu'on ne monte plus ;
point de fêtes splendides, courtes et coûteuses,
c'est un feu de paille. Rien de tout cela, mais un
ordinaire large, abondant, bien calculé, toujours
soutenu. De la sorte, les années peuvent venir, on
ne craint ni la ruine, ni la misère, ni l'abaisse-
ment : on ne craint rien...., sinonla mort. —Chut!
voilà un nom qui ne figure pas sur la liste des in-
vités.
12 LISA.
Les années vinrent effectivement sans apporter
de changements notables dans la situation. Pen-
dant vingt ans, Mmo d'Arsoix demeura constam-
ment entourée et heureuse.
A côté d'elle avait grandi sa fille Flavie. Riche
héritière, parfaitement belle, objet de soins infinis,
pas trop gâtée néanmoins, formée aux choses so-
lides par sa mère, tandis que des maîtres et maî-
tresses donnaient à son esprit une culture élé-
gante, Flavie n'avait rien à envier, ce semble, à
fille de bonne maison en France. Cependant, il faut
tout dire, moins contenue par la froide raison,
moins avisée que sa mère, d'une nature plus acces-
sible aux entraînements, elle eût eu besoin d'un
frein intérieur. Or, ce qui lui manquait du côté de
la prudence humaine, ne pouvait lui venir de la
conscience éclairée par une lumière supérieure.
On avait négligé son âme : Mme d'Arsoix croyait
peu à l'âme. L'ordre, la règle, certaines conve-
nances, la vie bien comprise, sagement mesurée,
voilà, au fond, ce que la mère avait enseigné à la
fille. C'était la morale de l'intérêt bien entendu.
Flavie la trouva excellente en principe : restait à
savoir comment elle l'appliquerait.
Heureusement poHr la jeune fille — heureuse-
LISA. 13
ment dans une certaine mesure, —r elle avait une
compagne dont la vie était une leçon quotidienne.
Les leçons profitent toujours : peu, si on ne les
écoute pas; beaucoup, si onles écoute. Cette com-
pagne que, selon l'ordre des temps, il eût fallu
nommer plus tôt, s'appelait Lisa. — Lisa, com-
ment? — c'est ce que nul ne savait. Ce qu'elle ne
savait pas elle-même. Ce qu'on savait, le voici :
deux mois après la mort du baron Antoine
d'Arsoix, le 20 novembre 1832, arriva à Csr-
queux, venant de Saint-Pétersbourg, un certain
Jean Maubert, valet de confiance du baron. Il rap-
portait les livres, les papiers, les bijoux de son
maître, et, en outre, amenait une petite fille âgée
d'un an, et issue, disait-il, d'un mariage secret du
baron d'Arsoix avec une jeune Russe, morte trois
mois après avoir donné le jour à son enfant.
Maubert fut bien reçu à Cerqueux, Mme d'Ar-
soix le combla d'attentions et l'entretint longue-
ment. Dès le lendemain de son arrivée, il fut placé
à la tête des gens de service de la maison comme
une sorte de majordome. On le servait à part à l'of-
fice, aucun de ses camarades n'eut permission de
lui parler autrement que chapeau bas et en l'ap-
pelant « Monsieur Maubert. » De son côté, il prit
14 LISA.
des airs et devint peu communicatif. Seulement il
disait à qui voulait l'entendre que l'enfant amené
par lui n'avait pas malheureusement un état civil
régulier, que le mariage clandestin du baron se
trouvait encore dépourvu des formalités légales
lorsque la mort était venue frapper la jeune mère.
On le crut facilement, il ne se contredisait point, il
ne s'était pas expliqué le premier jour, et voilà
tout.- D'ailleurs, jamais on n'avait eu de nou-
velles de ce mariage, imparfait tout au moins ;
s'il eût existé, la famille de la jeune femme se
fût occupée de l'enfant après la mort du baron ;
bref, les commentaires là-dessus prirent fin au
bout de huit jours, — à cette époque Mme d'Arsoix
ne sortait pas de Cerqueux, — ils n'eurent pas
d'écho au dehors.
La petite fille s'appelait Elisabeth. Mme d'Arsoix,
trouvant ce nom beaucoup trop long, l'appelait
Lisa. Puis elle la mit en sevrage dans une ferme :
mais, dès le lendemain, Maubert qui n'avait
pas été prévenu , courut chercher l'enfant, et
la rapporta au château. Mmo d'Arsoix ne fit que
rire d'un acte qui eût valu à tout autre serviteur
un congé immédiat. Elle consentit même à ce que
Lisa fût élevée avec sa propre fille. « Ce bon Mau-
LISA. 15
berl, disait-elle parfois, est un modèle de fidélité,
il croit revoir son maître en cette pauvre enfant :
oh! je l'approuve... Pourquoi faut-il que le maître
lui-même n'ait pas su être vraiment père ? »
Dix années s'écoulèrent ; Flavie et Lisa parta-
geaient des soins presque égaux ; seulement. Flavie
venait au salon, Lisa n'y paraissait jamais. A cela
près, elles étaient traitées comme deux cousines.
Si quelque nouveau venu au château demandait
qui était cette enfant aux blonds cheveux qu'il
avait vu jouer dans le jardin avec la belle
Flavie :
« C'est la fille de ce pauvre Antoine, répondait
Mme d'Arsoix ; je voudrais pouvoir dire : C'est ma.
nièce... »
Les questions s'arrêtaient là, on se contentait de
louer. « Il est bien rare, disait-on, de voir tant de
générosité. Mm° d'Arsoix couvre de son large
manteau d'honneur la faute de son beau-frère. ->
Cependant, Maubert, déjà peu maniable dans les
premiers temps,'était devenu peu à peu d'une in-
solence extrême : il ne remplissait pas ou remplis-
sait trop ses fonctions de majordome, s'arrogeait le
droit de renvoyer les domestiques, se faisait servir
dans sa chambre, entretenait une meute, chassait
.16 LISA.
du matin au soir; tout le monde tremblait devant
lui. Mme d'Arsoix elle-même l'évitait ; Flavie s'en-
fuyait à son approche, Lisa lui répondait avec
crainte. Néanmoins, il paraissait toujours avoir de
la sollicitude pour cette dernière et ne souffrait pas
qu'on lui parlât cavalièrement.
Visitant un matin, une couche à melons qu'il
avait prise sous sa haute protection — ce légume
lui tenait au coeur, —il vit un endroit de la couche
ravagé par des mains téméraires.
« Jacques, cria-t-il à un aide jardinier occupé
à bêcher non loin de là, qui a touché à mes me-
lons?
— M'est avis, monsieur Maubert, que ça pour-
rait ben être mamzelle Flavie et la petite Lisa.
— La petite Lisa !... maître Jacques, vous pour-
riez dire mamzelle, sans vous écorcher la bouche.
— Ma fine, elle n'est guère pu mamzelle que je
ne suis monsieur.
— Oui dà ! l'ami.
— Dame, j'ai toujours un nom de vrai chrétien,
moi, je m'appelle, comme mon père, Jacques
Rinceau.
— Ah ! tu t'appelles Rinceau ! eh bien, je vais
te mettre en compagnie d'une rincée. »
LISA. 17
Ce disant, Maubert saisit une gaule, et poursui-
vit l'aide jardinier jusqu'au bout du jardin en ra-
battant les coutures de sa veste.
Rinceau parvint enfin à s'esquiver, courut chez
lui, se frotta les épaules avec de la graisse de blai-
reau, souveraine, dit-on, pour toutes sortes de
contusions. Puis, le soir même il alla porter plainte
à Mmo d'Arsoix.
« Que voulez-vous, mon ami, répondit la ba-
ronne, je suis très-fâchée de cela ; mais peut-être
aviez-vous eu quelques torts vis-à-vis de Maubert?
— Non fait, madame, des torts, point du tout.
Même que j'ai parlé à M. Maubert ben honnête-
ment. Et lui, i m'a gaulé ! enfin d'ailleurs que ça
me sonnait sur le corps !... c'est pas des manières
ça tout de même : et, sinon le respect que j'ai
pour madame la baronne, je ferais du bruit à mon
tour.
— Allons, allons, Jacques, voici vingt francs
pour vous acheter une veste neuve, et oubliez cette
petite affaire. »
Jacques se confondit en remerciements et jura
qu'il ne soufflerait mot.
« Bah ! se disait-il en sortant, je n'ai pas reçu
vingt coups: à un franc la pièce, j'en recevrais
18 LISA.
ben trente par semaine. Mais ça n'empêche qu'à
la fin, si je pouvais attraper c't'Maubert-là, au
coin d'un bois, je lui revaudrais tout d'un seul
abattage. J'sais pas s'i trouverait quéqu'un après,
pour lui payer ma gaulée. »
Des événements de ce genre arrivaient fréquem-
ment. Mme d'Arsoix accommodait toujours les
choses. Parfois le bruit des incartades de Maubert
parvenait jusqu'au salon.
« Comment pouvez-vous garder un pareil
homme, chère madame ? disaient à la châtelaine,
ses amis les plus autorisés.
— Que voulez-vous, répondait-elle, Maubert est
insoutenable, j'en conviens ; mais sa fidélité, son
attachement pour mon malheureux beau-frère
m'obligent à fermer les yeux. Si Antoine eût vécu,
Maubert avait un sort assuré. Antoine nous a été
enlevé ; j'ai recueilli l'héritage avec ses bénéfices,
je ne puis en repousser les charges : non, il y a
là un devoir. J'ai supporté, je supporterai Mau-
bert. »
Toutefois la charge devint, à la fin, tellemeut
lourde que, pour éloigner de l'intérieur un homme
si incommode, Mm° d'Arsoix, sans enlever à Mau-
bert l'office de majordome, lui confia celui do
LISA. 19
garde général qui convenait infiniment mieux à ses
goûts.
En même temps, Lisa fut mise en pension chez
les Ursulines, à Vire. Puis, chose assez singulière,
sur la demande de Mme d'Arsoix, Maubert eut l'au-
torisation d'aller voir de temps en temps la jeune
fille. A quelle titre ? — il n'était ni parent ni ami,
— à titre de mandataire de la baronne.
Lisa n'aimait pas le garde général; et recevait
ses visites avec une contrainte évidente. Celui-ci,
de son côté, semblait embarrassé en présence de
Lisa, ne trouvait pas un mot à dire, et se retirait
au bout de cinq minutes. Malgré cela, sans se dé-
courager, il revenait tous les deux mois fort régu-
lièrement.
A l'époque des vacances que Lisa passait à Cer-
queux, on voyait Maubert venir dans le jardin aux
heures de la promenade ; il trouvait moyen de
s'approcher de Lisa, lui demandait de ses nou-
velles et disparaissait ensuite. Devenu, du reste,
de plus en plus hargneux et maussade, il abordait
rarement les gens; d'une avidité insatiable, il
chassait beaucoup, vendait le gibier, interdisait
aux gardes, ses inférieurs, de tirer un coup de
fusil, et querellait Mmo d'Arsoix lorsqu'elle avait
20 LISA.
l'audace de permettre à quelqu'un de ses invités
de chasser sur les domaines de Cerqueux. Cet
homme était insupportable ; mais on l'avait sup-
porté dix ans, on le supporta dix autres années.
Pendant ce dernier laps de temps, Lisa avait fait
toutes ses classes de pension. Elle revint à Cer-
queux. Là, sa situation n'était pas facile à définir.
Compagne de Flavie, ni tout à fait son égale, ni
précisément son inférieure, elle semblait soumise
à deux influences contraires : tantôt on l'abaissait
en la chargeant d'une sorte de surintendance do-
mestique, tantôt on la relevait en l'admettant au.
salon. Constante avec elle-même en toute autre
chose, Mme d'Arsoix n'avait pas de règle de con-
duite fixe vis-à-vis de Lisa. Parfois elle humiliait la
pauvre jeune fille par quelque allusion sanglante
au malheur de sa naissance, parfois elle semblait
redouter de lui faire des chagrins trop apparents;
elle la traitait alors avec une bonté relative. « Mon
Dieu, disait-elle ensuite, à qui n'échappe-t-il pas
des paroles irréfléchies? J'ai tout fait pour cette en-
fant ; je ne puis faire que tel ou tel mot ne couvre
son front de rougeur. »
Flavie était beaucoup moins irrégulière dans ses
rapports avec sa compagne. Incapable de l'appré-
LISA. 21
cier à sa valeur, elle avait cependant besoin d'elle,
et lui témoignait de l'amitié, une amitié sans cha-
leur et sans abandon, mais toujours égale. En
cela, d'ailleurs, elle n'avait pas grand mérite, Lisa
était irrésistiblement aimable. Pour la haïr il eût
fallu un vouloir bien arrêté d'avance. Entre les
deux jeunes filles aucun motif sérieux de rivalité
ne pouvait exister. La palme de beauté apparte-
nait sans conteste à Flavie ; chez elle les propor-
tions académiques, l'ampleur de la taille, la régu-
larité des traits approchaient du partait. Plus
frêle, blonde, la tête un peu penchée, comme une
fleur délicate, le regard infiniment doux et pro-
fond, Lisa brillait moins qu'elle ne plaisait. Flavie
était belle dans toute l'acception du mot ; Lisa
n'était que charmante. La première, saluée, dès
ses premières années, comme une de celles qui
régneraient dans le monde par droit de naissance
et de fortune, n'avait qu'à recevoir avec bénignité
des hommages trop légitimement dûs. La seconde,
apportée un beau matin dans le pan du manteau
d'un obscur serviteur, devait chaque jour payer,
argent comptant, sa place précaire à un foyer
étranger. Riche, heureusement, d'une richesse
qui. passe toutes les autres, elle payait en bas
22 LISA.
d'affabilité sans abjection, en haut de modestie
sans servilité ; sa douceur lui valait le respect, sa
bonne grâce lui conciliait la sympathie : on admi-
rait Flavie, on aimait Lisa.
L'une et l'autre avaient, reçu toute l'instruction
qui sied aux femmes du monde. Les arts d'agré-
ment, il est vrai, ne figuraient pas sur le pro-
gramme d'études suivi chez les Ursulines à Vire ;
mais Lisa, trouvant fréquemment à Cerqueux
l'occasion d'assister aux leçons qu'on donnait à
Flavie, en profita finalement autant qu'elle. Ainsi,
élevées à même école, les deux amies savaient
les mêmes choses..., les mêmes petites choses. Sur
un point seulement, mais en matière grave, un en-
seignement très-différent avait été déposé dans
leur âme : elles ne comprenaient pas de la même
façon le devoir et- la vertu. La naïve pensionnaire
rattachait l'idée du devoir à une règle supérieure
clairement tracée, tandis que la fille de Mme d'Ar-
_soix n'avait à cet égard que des idées confuses.
Lisa croyait que la vertu germe dans le coeur et
s'y développe avant de s'épanouir au dehors ; Fla-
vie supposait que la vertu brille seulement à la
surface et n'est que le juste renom d'une conduite
sagement ordonnée. Pour affronter les orages de la
LISA. 23
vie, l'une avait les yeux fixés sur l'étoile polaire
de la foi; l'autre ne poursuivait que les lueurs fugi-
tives du bonheur apparent.
Ceci, après tout, est affaire dont on s'inquiète peu
dans le monde. Bien curieux seraient les gens qui
voudraient pénétrer dans le secret des consciences
pour y constater tel ou tel degré de lumières ou de
ténèbres. Là n'est pas la question, et surtout'quand
il s'agit de fille à marier : on va chez le notaire et
aux hypothèques; puis, si le moral paraît solide, on
se fait présenter. Voire il n'est pas toujours besoin
de ces informations préliminaires ; parfois fortune
et beauté reluisent au grand soleil.
Certes, il en était bien ainsi de l'héritière de
Cerqueux. Qui ne savait, en toute la province, que
Mll0"Flavie d'Arsoix, la belle de Normandie, comme
on l'appelait, aurait un million en mariage et deux
autres millions plus tard ? Aussi les prétendants
étaient nombreux. Beaucoup sondaient le gué ;,
puis, trouvant l'eau trop profonde, se retiraient
par prudence. Quelques-uns se hasardaient : on
leur faisait entendre courtoisement que le temps
des grandes décisions n'était pas encore venu.
Mais qui donc attendait-elle, M™" d'Arsoix ?—-Un
prince ou un banquier? — non : un jeune homme
24 LISA.
presque sans fortune. Nommons-le sans préam-
bule : ce jeune homme, choisi entre tous, s'appe-
lait Adrien de la Roche-Léhan. Mais avant de le
faire connaître, ou plutôt avant de le faire mieux
connaître, il faut quitter Cerqueux, et nous rendre
au château de la Roche-Léhan : une lieue à faire
à travers bois et prairies dans le plus beau pays du
monde.
II
En cet Èden normand qu'on appelle la vallée de
la Dive, le château de la Roche-Léhan fait con-
traste. C'est une vieille demeure informe et noi-
râtre, un assemblage bizarre de constructions éle-
vées à vingt dates différentes. Les sires de la Roche-
Léhan, grands bâtisseurs, paraît-il, ayant presque
tous mis la main à la truelle en respectant les
oeuvres de leurs pères, leur manoir présente au-
jourd'hui de très-vénérables échantillons du goût
de chaque période des derniers siècles. C'est un
peu confus à l'extérieur, et fort incommode à i'in-
2
26 LISA.
térieur ; mais les rats et l'impôt des portes et fe-
nêtres y trouvent leur compte : il faut que tout le
monde vive.
A l'époque où commence ce récit, il y a une
douzaine d'années, les trois quarts du château,
inhabités depuis longtemps, s'écroulaient. On ré-
parait, mais on réparait si incomplètement, que lés
parties neuves ne faisaient que mieux ressortir le
délabrement des autres, l'ensemble n'y gagnait
pas. Les toits effondrés, les girouettes tordues, les
fenêtres défoncées ou privées de vitres, les murs
sillonnés de longues traînées verdâtres où l'eau
de pluie entretenait la mousse, présentaient à l'oeil
le plus triste spectacle que l'on puisse imaginer.
Et pourtant, c'était sous cette ruine lamentable
que Mm° d'Arsoix prétendait avoir trouvé l'époux
fortuné de la belle Flavie.
Voici le mot de l'énigme : il y avait là un jeune
homme de très-grande race et admirablement
doué; pauvre il est vrai, mais destiné, croyait-on,
à- recueillir une succession immense.
Ce n'était point de son père, toutefois, qu'Adrien
de la Roche-Léhan devait attendre ce dernier avan-
tage. Etienne-Robert Letromérech, marquis de la
Roche-Léhan, ne pouvait transmettre à son fils,
LISA. 27
outre le vieux château, que trois fermes de mi-
nime revenu.
La terre de la Roche-Léhan, jadis considérable,
avait été en diminuant d'étendue progressivement ;
elle ne produisait plus déjà que dix mille livres de
rente lorsque le marquis en hérita. 11 paya les
dettes de son père, en fit quelques-unes lui-même,
vendit une portion de ferme tous les cinq ou six
ans pour s'acquitter, et finalement n'eut plus au-
tour de son château qu'une lisière de terrains mal
cultivés et surtout mal affermés.
Cependant, ni le jeu, ni les faux et coûteux plai-
sirs de la vie à grands guides, ni le luxe, ni les
spéculations n'avaient contribué 'à l'appauvrisse-
ment du marquis de la Roche-Léhan. On ne pou-
vait voir un homme plus simple en ses goûts, plus
régulier, plus facilement satisfait de peu.
Sa table eût souvent paru trop frugale à un er-
mite — de ceux du moins qui ont bon appétit, —
ses meubles dataient du règne de Louis XVI; une
vieille calèche à soupente, traînée par deux lourds
chevaux percherons, était tout son équipage. Avec
cela, néanmoins, six ou huit mois après avoir tou-
ché ses revenus, il n'avait plus le sou. Tout sim-
plement parce qu'il ne savait pas compter. Il y a
28 LISA.
trois cent soixante-cinq jours dans l'année, et à
chaque jour incombe une dépense; or, si on ne
compte jamais, si on se contente d'équilibrer son
budget à vue de pays, selon toute probabilité on
se trompera trois cent soixante-cinq fois en dépas-
sant, chaque jour un peu, la somme quotidienne-
ment disponible. C'est précisément ce qui arrivait
au marquis; il ne comptait qu'à la fin de l'année
et gérait de travers au commencement. Ses fer-
miers le payaient mal, ses domestiques travail-
laient peu, et les ouvriers, couvreurs, maçons,
charpentiers et autres, travaillaient beaucoup trop
au château, sous prétexte de réparations urgentes ;
ce qui n'empêchait pas le château de se délabrer
de plus en plus.
Un bon comptable eût rasé ces masures, affermé
les terres au double du prix qu'en donnaient les
fermiers, et renvoyé la moitié des domestiques.
La chose faite, il eût été mieux logé, mieux payé
et mieux servi. Le marquis ne voulait pas entendre
parler de cela, il respectait l'oeuvre de ses an-
cêtres, plaignait ses fermiers et aimait ses gens:
sentiment respectable en soi, mais qu'il poussait
à l'excès, puisqu'il aboutissait ainsi, en se ruinant
lui-même, à ruiner son fils.
LISA. 29
Cette dernière conséquence l'effrayait chaque
fois qu'il fallait vendre un nouveau lot de terre
pour combler un nouveau déficit. Alors il retran-
chait sur sa-dépense personnelle jusqu'à la der-
nière limite du possible. Pauvre remède, moyen
très-insuffisant. A la fin de l'année, les mêmes
embarras se représentaient, a Comment faire ?
comment faire? disait le marquis en se prenant la
tête dans ses mains. — Ah ! comment faite, je ne
le sais que trop : vendre, vendre tout, pour laisser
quelque chose à Adrien... je lui en parlerai. »
Il en parlait effectivement à Adrien. Mais celui-
ci, sachant que la vente du vieux manoir serait un
coup mortel pour son père, rejetait bien loin une
pareille idée, s'accusait lui-même d'être la cause
du déficit, puisque sa pension seule épuisait un
grand tiers du revenu de la Roche-Léhan. Puis il
offrait de se restreindre. Là-dessus un combat de
générosité qui se terminait par des témoignages de
satisfaction que le père et le fils se donnaient l'un
à l'autre. Le lendemain les choses reprenaient
leur train ordinaire.
Homme d'esprit, homme de coeur, homme de
bien, le marquis était décidément mauvais admi-
nistrateur. Et pourtant ses habitudes ne le met-
2.
30 LISA.
taient guère en dépense. Il ne quittait point la
Roche-Léhan l'hiver, pour aller à la ville, l'été,
pour courir loin de chez lui aux fêtes d'apparat.
Dans son voisinage immédiat seulement, il recevait
et rendait des visites. Cinq ou six fois par an Un
dîner de douze ou quinze couverts réveillait dans
la vieille salle de la.Roche-Léhan les échos des
grandes réceptions d'.autrefois.
Ces jours-là, le lustre en cuivre du salon se cou-
vrait de bougies qui éclairaient un peu maigre-
ment les tapisseries en laine appliquées sur les
murs et coupées de distance en distance par des
portraits de famille enfumés, mais la plupart si-
gnés de noms de maîtres. Un caractère de simpli-
cité non dépourvue de grandeur marquait ces
réunions.
Une fois ses devoirs de bon voisin remplis,
M. de la Roche-Léhan recherchait peu le monde
proprement dit. Campagnard par goût d'abord,
par raison ensuite, enfin par habitude, il passait
plus d'heures aux champs que sous son toit. Il
connaissait tous les habitants de la vallée de la
Dive, savait leurs affaires et s'en mêlait. En pays
normand, les procès pleuvent ; Normand qui n'a
pas perdu ou gagné devant la chambre civile ment
LISA. 31
à son nom. M. de la Roche-Léhan, estimant qu'il
n'était point nécessaire à la gloire de sa province
d'enrichir les praticiens, s'efforçait autour.de chez
lui d'apaiser les querelles, surtout d'arrêter les
discussions de famille.
Il y réussissait souvent. Sans avoir jamais re-
cherché puérilement le rôle de redresseur de
torts, il l'exerçait en réalité. La confiance univer-
selle l'avait investi d'une sorte de magistrature
morale. On recourait à lui, on l'implorait ; ses pas
et son temps appartenaient au premier requérant,
pourvu qu'il fût honnête homme. D'ordinaire les
gens ne venaient pas lui demander de les concilier,
bien loin de là, chacun entendait démontrer la jus-
lice de sa cause et obtenir une approbation. Mais le
marquis ne se prononçait pas si vite : négligeant
un peu l'affaire, il allait aux coeurs, en pansait les
blessures, en calmait l'irritation, finissait par
adresser une prière. Le plus souvent on se ren-
dait. « Je le savais ben, disait ensuite chaque
partie, monsieur 4e marquis ne m'a pas donné
tort. Sûr, j'aurais gagné en justice; mais il m'a
tant dit, tant dit que ça lui rendrait service si
je faisais arrangement, que je n'ai pas voulu
32 LISA.
lui refuser ça : c'est un si brave et si digne mon-
sieur ! »
On sait combien, pour un intérêt minime, les
paysans sont disposés à plaider. Parfois, M. de la
Roche-Léhan tirait quelques écus de sa pauvre
bourse afin d'empêcher une sotte dispute de dégé-
nérer en procès.
Deux voisins entraient en contestation pour un
méchant arbre dans une haie mitoyenne.
«Il est à moi, disait l'un, je l'ébranche depuis
vingt ans. '
— Il est à moi, disait l'autre, c'est ma terre qui
le nourrit.
— Il est à vous deux, mes amis, disait le mar-
quis, puisque la haie est mitoyenne.
— Pardon, monsieur le marquis, mon père m'a
toujours dit que j'étais borné.
— Moi aussi, je suis borné.
— Mon Dieu, vous êtes bornés tous les deux ;
mais si vous entrez en procès il vous en coûtera
deux cents francs à chacun. Voyons, combien vaut
l'arbre ?
— Dame, il n'est pas vrai gros, tout de même à
dix-huit francs, i ne serait pas cher.
LISA. 33
— Eh bien, voilà dix-huit francs à vous, Pierre,
et dix-huit francs à vous, Mathurin. Amenez
l'arbre à la Roche-Léhan, et qu'il n'en soit plus
question. » '
Ces débats et d'autres semblables, si peu impor-
tants qu'ils soient dans leur objet, n'en ont pas
moins la guerre pour conséquence. M. de la Roche-
Léhan remettait la paix partout où faire se pou-
vait. Puis, en cheminant d'une chaumière à
l'autre, il répondait au salut respectueux du pas-
sant et aux bonjours empressés du laboureur qui,
son bonnet à la main, accourait du milieu de son
champ — « pour dire sa petite affaire à monsieur
le marquis. »
De ses fréquentes conférences avec les paysans,
l'excellent homme avait su tirer un profit litté-
raire : depuis longtemps, il travaillait à une sorte
de lexique dans lequel il consignait de curieux
rapprochements entre les mots encore usités à la
campagne et les mots français tombés en désué-
tude qu'on trouve dans les vieux auteurs. Par cette
voie, il arrivait à retrouver des étytnologies, et il
suivait pas à pas les progrès de la langue depuis
son origine celtique et latine jusqu'à nos jours. Ce
lexique était, disait-il, « son livre de salaires ; »
34 LISA.
mais il touchait un autre salaire plus précieux : au
dehors, la reconnaissance publique ; au dedans, le
sentiment du devoir accompli.
Cependant, l'âge vient, la démarche s'appesantit,
on redoute les longues promenades, la journée
finit de bonne heure, et la soirée paraît longue
quand on est vieux, las et seul. M. de la Roche-
Léhan, ses soixante-dix ans passés, sentit faiblir
en lui la résolution généreuse qu'il avait prise
quelques années plus tôt en permettant, en con-
seillant même à son fils de le quitter pour em-
brasser l'état militaire. Désormais ses livres trop
rebattus ne l'intéressaient plus, il sommeillait
tristement dans son fauteuil, Adrien lui manquait.
Mais il y a dans le coeur d'un père une grande
force d'abnégation et de dévouement : le vieux
marquis de la Roche-Léhan, ne pouvant léguer à
son fils un héritage, voulait du moins lui laisser
une carrière ; s'il avait mal administré, en répara-
tion, il sacrifiait ses dernières joies. « Je baisse,
disait-il, mais Adrien monte, je ne le rappellerai
point. »
Entré en bon rang à Saint-Cyr, sorti second de
Saumur, Adrien, alors lieutenant au 6e chasseurs,
avait, en effet, quelque avenir militaire. Adrien
LISA. ' 35
tenait assez médiocrement à son épaulette. Dans
tous les cas, il y eût renoncé au moindre soupçon
des ennuis de son père. Mais précisément on vou-
lait les lui laisser ignorer, lorsque les événements
tournèrent d'une façon inattendue.
Vers la fin de l'hiver de 1852 à 1853, M. de la
Roche-Léhan reçut la visite de son frère — frère
de mère seulement, — le chevalier de Fogny.
Ce n'était pas chose commune que les appari-
tions du chevalier de Fogny à la Roche-Léhan.
Sans être le moins du monde brouillés ensemble,
les deux frères vivaient loin l'un de l'autre. Leurs
idées, leurs goûts, leurs habitudes différaient, on
le pressentait rien qu'à les voir. Personne ne res-
semblait moins au marquis , grand vieillard à
tête blanche, de haute mine, calme, simple, mer-
veilleusement noble en ses manières, que le che-
valier de Fogny, ci-devant jeune homme, vif, voire
pétulant, et y mettant de l'affectation, élégant, dé-
licat, recherché dans sa mise, frisé, teint, par-
fumé, pommadé, jeune jusqu'à la profondeur de
l'épiderme, vieux en dessous autant, malgré tout,
que nature voulait. De six ans moins âgé que son
frère, séparé de lui dans l'enfance par cette diffé-
rence d'âge, puis par l'éducation, il avait suivi une
'36 LISA.
tout autre vote dans le monde. Citoyen de la
grande ville, plus dévot à la Bourse et au passage
de l'Opéra qu'à la belle nature ; homme à la fois
positif et frivole, très-apte aux affaires et ami du
plaisir, calculateur el épicurien, on pouvait voir
en lui le spéculateur de nos jours, greffé sur le
petit maître du dix-huitième siècle.
Mêlé de bonne heure aux entreprises, toujours
heureux parce qu'il voyait juste et comptait bien ;
célibataire, sans aucune charge, ne dépensant pas
au delà de ce qu'il faut pour se faire vie bonne et.
qui dure, déjà riche du côté paternel, il avait, au
bout de trente années, amassé une fortune mobi-
lière de quatre millions.
C'était, on le devine, ces quatre millions qui,
aux yeux de Mme d'Arsoix, centuplaient le mérite
d'Adrien de la Roche-Léhan. Avait-elle tort ou rai-
son de voir en lui l'héritier du chevalier ? Parfois
celui-ci disait à son neveu qu'il aimait au fond et
beaucoup : « Fais-en ton compte, mon garçon, tu
n'auras rien de moi. » Parlait-il sérieusement?
Voilà la question.
Quoi qu'il en soit, Mmo d'Arsoix et M. de Fogny
se portaient mutuellement une grande considéra-
tion. Un jour, à Cerqueux, quelqu'un disait que le
LISA. 37 •
chevalier n'avait pas eu, dans sa jeunesse, une
conduite régulière. « J'ignore, répliqua froidement
Mmo d'Arsoix, quelle a été sa conduite ; ce que je
sais, c'est qu'il a toujours eu l'esprit de conduite. »
Dans tous les cas, elle estimait que les millions du
vieux beau se conduisaient fort bien, et elle leur
trouvait une grande affinité avec les siens. De son
côté, M. de Fogny ne tarissait pas sur Mme d'Ar-
soix. « Voilà, répétait-il souvent, une femme sé-
rieuse et entendue ; voilà le vrai point des choses :
une grande maison, beaucoup de train et point de
dettes, i) Dans ces dispositions réciproques, une
affaire entre eux devait se conclure aisément. Ils
se virent; M™ 0 d'Arsoix fit part au chevalier de
certains projets ; le chevalier approuva. Un mois
après, il arrivait inopinément à la Roche-Léhan.
III
Dans les derniers jours de mars, à l'époque où
le souffle piquant du nord-est ramène parfois mo-
mentanément les rigueurs de l'hiver, M. de la
Roche-Léhan, retenu chez lui par le froid, sup-
pléait un soir, à l'insuffisance de sa promenade ma-
tinale en faisant les cent pas sur une terrasse ex-
posée au midi et abritée de trois côtés, lorsque la
cloche de la porte d'entrée du château fut mise en
branle, puis on entendit le bruit des battants de la
porte qui roulaient sur leurs gonds. Cette porte ne
s'ouvrait que pour laisser passer les voilures.
40 LISA.
« Qu'est-ce que ça peut être? dit le marquis en
s'arrêtant : — une visite? je n'attends personne. »
Au bout d'un instant, le chevalier de Fogny pa-
rut enveloppé d'une pelisse garnie de vison de
Canada, des bottes fourrées aux jambes.
« Pardon, mon frère, dit-il en s'approchant, si je
tombe chez vous comme une bombe. »
Les deux frères ne se tutoyaient point.
« Comment, c'est vous, mon cher Fogny, s'écria
le marquis, mais quelle charmante surprise! —
Embrassons-nous. — Et d'où tombez-vous, bombe
ou non?
— Ne m'en parlez pas, je viens de Russie, je
crois, et j'ai traversé la Sibérie, ma parole.
— En effet, le temps est beau, mais un peu froid.
— Froid?.... glacial I je n'ai trouvé à la poste,
à Vire, qu'une méchante voiture découverte; si
j'avais la goutte ou le moindre rhumatisme c'en
serait fait de moi.
— Heureusement vous n'avez rien, sinon une
verte.... vieillesse?... jeunesse?... Quel est le mot
qu'il faut dire ?
— Bah ! bah ! on gèle à tout âge.
— Eh bien, allons nous chauffer, dit le mar-
quis. »
LISA. 41
Il introduisit son frère dans le vieux manoir, et,
en passant, donna l'ordre d'allumer du feu par-
tout.
« Mon pauvre Fogny, reprit-il, quand ils furent
assis l'un et l'autre devant une de ces bonnes che-
minées d'autrefois qui contenaient une demi-voie
de bois, vous êtes imprudent aussi de braver nos
frimas de la sorte; je ne vous reconnais pas là.
— Ah! imprudent.... non,j'ai une affaire.D'ail-
leurs, je n'ai froid qu'à la peau; mon sang est tou-
jours à trente-six degrés, comme il y a vingt ans.
— Et quarante ans, même.
— Quarante ans, si vous voulez. Pardon, à
quelle heure dînez-vous ?
— Dans une heure.... toutde suite... quand vous
voudrez.
— Dans une heure, soit. A propos, j'ai amené
mon valet de chambre ; il me fera mon chocolat le
matin : cela no vous contrarie pas ?
— Comment donc ! vous gêner chez moi ! Et
vous avez une affaire en nos pays ?
— Mon Dieu, j'ai une affaire.... oui, je songe à
une très-belle affaire ; mais pour vous, tenez, ou
plutôt pour Adrien.
— Pour moi ? pour Adrien ? vous m'intriguez
42 LISA.
fort, mon cher Fogny, mais par avance, je dois
vous l'avouer, je ne suis guère en goût d'affaires,
et ni Adrien ni moi nous ne sommes en mesure.
— Bon, bon, nous verrons. — Gomment êtes-
vous avec vos voisins?
— Très-bien.
— Et avec Mme d'Arsoix notamment?
— Je la vois peu.
— Enfin, vous la voyez, tandis qu'Adrien.... j'ai
entendu dire qu'il ne mettait jamais les pieds à
Cerqueux.
— Jamais : ce n'est pas tout à fait exact. Il y a
deux ans, lors de son dernier congé, nous avons
été faire une visite.
— Hum ! une visite ! quand on est à deux pas de
la maison la plus agréable du monde.
— Que voulez-vous, mon cher Fogny, Cerqueux
est une maison agréable, j'en conviens ; Mme d'Ar-
soix nous fait le meilleur accueil, d'accord ; mais
il y a eu un petit froissement. Adrien aime la
chasse, il s'est cru permis d'abattre quelques pièces
de gibier sur les terres de Cerqueux : un des gardes
lui a fait entendre que moins souvent la chose lui
arriverait....
— Un garde! il fallait en parler à Mme d'Arsoix;
LISA. 43
je suis sûr que le garde eût été mis à la porte le
lendemain.
— Vous vous trompez, Fogny ; en fait de chasse
Mm 0 d'Arsoix ne met à-la porte que ses amis. Ou
du moins, ce qui revient au même, il y a à Cer-
queux un certain Maubert, garde général, qui ne
tient aucun compte des permissions données par
sa maltresse.
— Un malotru !
— Tant que vous voudrez ; mais enfin un homme
qu'on ne désavoue pas. Cela étant, vous concevez
qu'Adrien ne pouvait pas se commettre avec cet
homme.
— Je veux bien, je veux bien ; encore y avait-il
moyen de se plaindre indirectement.
-*■ C'est ce que j'ai essayé : on a fait la sourde
oreille.
— Vous m'étonnez. Enfin, soit; ce n'était pas
une raison pour s'éloigner systématiquement. La
chasse vaut quelque chose, Cerqueux vaut mille
fois la chasse.
—Mon cher Fogpy, la question n'est point entre la
chasse et Cerqueux. Le bon voisinage avec Mmo d'Ar-
soix ou avec d'autres vaut mieux, sans doute, que
des perdrix et des lièvres. Mais c'est le procédé
44 LISA.
qu'il faut considérer ici. Comment ! dans toute la
vallée de la Dive, à deux ou trois lieues à la ronde,
mon fils pourra chasser sans rencontrer un mau-
vais visage ; et chez notre voisine qui nous ac-
cable de politesses et de protestations, il rencon-
trera aujourd'hui un avertissement, demain la me-
nace, après-demain un procès peut-être. Non, c'est
une question de dignité : j'ai approuvé Adrien.
Mais laissons cela ; nous sommes bien loin de
l'affaire dont vous vouliez me parler.
— Pas si loin, nous y touchons au contraire.
— En parlant chasse?
— Non, en parlant de Cerqueux.
— Je ne comprends pas.
— Vous ne comprenez pas! je vous parle d'une
affaire, d'une très-belle affaire; je nomme Cer-
queux.... et cela ne vous dit rien? vous ne devi-
nez rien? vous ne voyez rien?
— Non, Fogny, je ne vois rien, si ce n'est que
vous vous échauffez beaucoup, et, qu'en frappant
si fort avec les pincettes sur les tisons, vous faites
jaillir des étincelles qui nous brûlent les mains.
— Ah! pardon, vous savez que je suis vif. —
Mais, voyons, que prétendez-vous faire d'Adrien ?
— Un bon soldat, s'il plaît à Dieu.
LISA. 45.
— Soldat! soldat! Est-ce une position ça? Le ma-
rierez-vous avec son sabre? puisqu'il faut en venir
au fait.
— Asseyez-vous, Fogny, je vous en conjure, et
causons tranquillement. — Vous venez de toucher
une question bien grave, qui me préoccupe beau-
coup, qui mérite toute notre attention. Jusqu'à un
certain point vous avez raison. L'état militaire,
dans les grades inférieurs, ne peut pas être consi-
déré comme une position définitive. C'est une belle
carrière; quand on est jeune, on la parcourt de-
bout, les jarrets tendus, le regard en avant; l'hon-
neur suffit, la gloire appelle. Mais vient un mo-
ment où il fait bon s'asseoir à un foyer. Alors, si
on n'a pas franchi les premières étapes, un éta-
blissement convenable est difficile. Je le sais bien...
et pourtant je voudrais, avant de mourir, voir
Adrien marié. Il m'en coûte de songer que, par
ma faute peut-être, Adrien sera le dernier d'une
race en qui la bonne sève n'était point épuisée.
— Donc, vous voulez marier Adrien ?
— Je veux... hélas ! je voudrais.
— Eh bien; je vais le marier, moi.
— Parfait ! mais avec qui ?
— Tout simplement avec M1U Flavie d'Arsoix.
3.
.46 LISA.
— Vous plaisantez, Fogny.
— En affaires, je ne plaisante jamais.
— Vous vous trompez alors —• ce qui m'étonne.
Flavie doit être très-riche.
— Je ne me trompe pas plus que je ne plai-
sante: Mlle Flavie d'Arsoix aura un million en ma-
riage, Adrien aura tout autant.
— Allons, Fogny, épargnez-moi; vous savez
trop...
— Il aura un million, vous dis-je, puisque je le
lui donnerai.
— Mon cher Fogny, vous avez trop d'esprit et
de tact pour vous faire un jeu de mon émotion de
père. Quelque étonnante qne soit la parole que
vous venez.de prononcer, je ne vous la ferai point
répéter pour y croire; j'y crois immédiatement, et
je vous remercie au nom d'Adrien et en mon nom.
Vous faites bien et noblement, Fogny.
— Hein ! n'est-ce pas que c'est une jolie com-
binaison? ma foi, je voudrais en avoir tout l'hon-
neur.
— La combinaison réussira-t-elle? je l'ignore;
mais votre pensée pour Adrien restera, et c'est là
qu'est l'honneur.
—Ah ! doucement ! entendons-nous : Adrien aura
LISA. 47
un milion... en épousant MUe Flavie d'Arsoix, c'est
une condition sine qua non.
— Vous avez peut-être tort de mettre une con-
dition, Fogny, mais c'est votre droit assurément.
— Ecoutez, mon frère, parlons net : je vous
considère beaucoup ; en probité vous n'avez point
de supérieur; en hauts sentiments on trouverait
difficilement votre égal ; mais mon portier, s'y en-
tendrait mieux que vous à conduire une fortune, si
une fortune venait à lui échoir. Or, c'est vous qui
avez élevé et formé Adrien; donc je me défie. Je
ne veux pas qu'il puisse gaspiller ce que j'ai gagné
à la sueur de mon front. Oui, je lui donnerai, en
le mettant à bonne école; sinon, non.
— Mon Dieu, Fogny, ce que j'ai toujours admis,
je l'admettrai en ce moment plus volontiers que
jamais : votre critique est juste ; je n'ai su ni aug-
menter ni conserver; vos précautions ne m'of-
fensent pas. Mais vous oubliez une chose, c'est
qu'il ne dépend pas de nous de prendre ou de
refuser Flavie. Avez-vous donc tous lès consente-
ments nécessaires ?
— Permettez-moi. mon frère, de ne pas répon-
dre à cette question : elle est prématurée. Répondez
plutôt à celle que je vais vous adresser : si les obs-
48 LISA.
tacles ne viennent pas d'ailleurs, vous-même, don-
nez-vous votre consentement à l'affaire ?
— Hum ! vous me prenez de court. Je n'ai pas
eu le temps de réfléchir. Cependant voici mon im-
pression première : Mme d'Arsoix a une for-
tune très-supérieure à celle que je pourrais sou-
haiter à Adrien ; sous ce point de vue, mon consen-
tement ne saurait être douteux. Mme d'Arsoix jouit
dans le monde d'une grande considération. Cepen-
dant, je vous l'avouerai ici, je ne partage pas tout
à fait l'opinion générale ; je ne trouve pas à Cer-
queux quelque chose que j'appellerai l'atmosphère
du bien, on n'y respire pas à l'aise ; rien de très-
défini, mais...
— Ah! bon, nous y voilà : des cependant, des
mais, des précautions à prendre avant de faire un
pas, des gants à mettre. On ne met point de gants,
mon frère, quand il s'agit de prendre des millions.
— Fogny, vous allez décidément casser les pin-
cettes; calmez-vous, je vous en prie...
— Comment! me calmer! lorsque je vois que
vous vous préparez à faire tout ce qui sera en votre
pouvoir pour ruiner l'avenir d'Adrien.
— Eh non ! eh non ! vous m'avez demandé mon
sentiment : je vous l'ai dit à titre d'impression

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